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dimanche 13 mai 2018

Pourquoi faut-il lire Les Etats-Unis et le monde de Maya Kandel ?


Simplement parce que Maya Kandel y démontre qu’il est possible de décrire brillamment l’histoire d’une puissance « exceptionnelle » en 250 pages aussi accessibles qu’intelligentes.

Les Etats-Unis et le monde ne décrit pas par le détail deux siècles et demi de politique étrangère mais bien toute la philosophie qui la sous-tend et qui part finalement toujours du regard que les Américains portent sur eux-mêmes avant de se traduire en action sur le reste du monde. Et il y a toujours action sur le monde depuis l’origine, à moins que considérer comme « isolationnisme » le temps où cette action concernait prioritairement le continent américain ou relevait plus de l’impérialisme commercial que de l’emploi de la force.

Cette action, si elle est toujours énergique et puissante, n’est simplement pas toujours continue, soumise aux fluctuations parfois brutales des composantes de la vie politique intérieure américaine, Congrès et Président des Etats-Unis en premier lieu, aspect peut-être le plus novateur et le plus passionnant de l’ouvrage. Il se termine sur une vision des Etats-Unis en plein doute car finalement devenus ploutocratie en guerre permanente plus proche de « la malédiction de l’homme armé » de Toynbee que de la « lumière sur la colline » des Pères fondateurs.

Bref, indispensable à lire pour ceux qui veulent vraiment comprendre le monde.


Maya Kandel, Les Etats-Unis et le monde, Perrin, 2018, 256 pages.

samedi 17 janvier 2015

La stratégie américaine en Afrique-Une étude de l'IRSEM dirigée par Maya Kandel

L’IRSEM vient de mettre en ligne l’étude sur la stratégie des Etats-Unis en Afrique, qui peut être téléchargée ici

Cette étude présente une analyse de la stratégie américaine en Afrique et de ses priorités, en particulier la lutte contre le terrorisme. À partir de contributions d’universitaires, experts et opérationnels français et américains, elle analyse lesacteurs, processus et modalités de la présence militaire américaine en Afrique. Elle s’intéresse en particulier aux caractéristiques et aux coûts de l’approche indirecte privilégiée par les États-Unis. Le continent africain constitue en effet le laboratoire d’un aspect déterminant de la réorientation stratégique engagée par le président Barack Obama à travers le concept d’empreinte légère (light footprint). Plus récemment, il a même été érigé en modèle de la lutte contre-terroriste et source d’inspiration pour d’autres régions, notamment le Moyen-Orient. Enfin, la coopération franco-américaine resserrée et inédite dans certaines régions africaines justifie également que l’on étudie la stratégie américaine en Afrique, son évolution récente, sa mise en œuvre et le bilan que l’on peut en tirer.

Pour lire la suite du résumé : Froggy Bottom


dimanche 26 octobre 2014

Etats-Unis, la fin de l’hyperpuissance? Par Maya Kandel sur Froggy Bottom

J’étais en train de terminer une première version de cet article (en vue d’une intervention prochaine) quand on m’a signalé un article de Bernard Ghetta sur le même thème, paru cette semaine dans Libération (« L’hyperpuissance défunte »).
Si je ne conteste pas le diagnostic général d’une puissance amoindrie, je ne suis pas d’accord avec Ghetta sur plusieurs points, notamment ce qui constitue le prétexte de son article : les élections à venir au Congrès (midterms, 4 novembre) n’intéressent peut-être pas beaucoup en France, mais elles pourraient néanmoins avoir un impact pour le reste du monde et la France en particulier si les républicains regagnent le Sénat. Impact entre autres sur les négociations avec l’Iran, les négociations commerciales (traité transatlantique notamment), et la relation Etats-Unis/Chine ; j’y reviendrai dans un futur article, of course.
Plus largement, il me semble que si un changement de majorité à Washington a aujourd’hui moins d’impact que par le passé, il faut y voir avant tout une conséquence du dysfonctionnement politique des institutions américaines, plus qu’un effet de leur puissance, amoindrie ou non – sans compter que l’inaction ou l’impuissance américaines ont également un impact sur le monde qu’il est difficile d’ignorer, les exemples récentes ne manquent pas.
Enfin, sur cette question de la puissance américaine, il s’agit d’une discussion essentielle que l’on clôt souvent (et avec une joie non dissimulée) un peu trop rapidement en parlant d’hyperpuissance défunte.
Voici donc un début de réflexion sur l’hyperpuissance américaine, l’évolution du système international, des définitions de la puissance et de la stratégie de puissance des Etats-Unis, sur le déclin également, l’avènement ou non d’un monde multipolaire, et le destin des grandes puissances dans l’histoire…
La suite sur Froggy Bottom

jeudi 2 octobre 2014

Froggy Bottom : Amérique contre "Etat Islamique": questions et contradictions d’une intervention-par Maya Kandel

Le mois de septembre a vu une accélération du tempo dans la réaction américaine et internationale vis-à-vis de l’Etat Islamique. La nouvelle stratégie américaine en Irak et plus encore en Syrie soulève pourtant plus de questions qu’elle n’en résout. Le débat ne fait que commencer aux Etats-Unis, obscurci par le contexte de campagne électorale avec les élections parlementaires de mi-mandat prévues le 5 novembre, qui pourraient voir le Sénat basculer côté républicain (la majorité à la Chambre est déjà et devrait rester républicaine). Il concerne également la France, impliquée aux côtés de Washington dans cette nouvelle intervention au Moyen-Orient.

Pour lire la suite :  Froggy Bottom

jeudi 14 août 2014

Etats-Unis Irak, le retour-Un article de Maya Kandel sur Froggy Bottom

Pourquoi Obama a-t-il finalement décidé de bombarder l'EIIL en Irak ? Plus précisément, pourquoi maintenant ?

Plusieurs raisons semblent avoir été déterminantes.
La menace contre Erbil
Raison première, annoncée par des informations de plus en plus précises dans la semaine du 4 août, c’est l’attaque surprise d’ISIS (EIIL) contre les Kurdes, qui a surpris apparemment tout le monde à commencer par les principaux intéressés, et la menace contre la capitale du Kurdistan, Erbil, dès mercredi soir 6 août – quand le chef d’Etat-major, le général Dempsey, est venu briefer Obama qui venait de clore le sommet Etats-Unis Afrique à Washington.
Dans sa déclaration officielle à la Maison Blanche le jeudi 7 août au soir, Obama annonce d’abord une opération humanitaire destinée à apporter eaux et vivres aux milliers de civils chrétiens et yézidis fuyant l’avancée d’ISIS et piégés dans les monts Sinjar dans des conditions dramatiques ; il annonce également qu’il a autorisé des frappes aériennes pour protéger les Américains présents à Erbil, et empêcher un génocide, en insistant sur la demande des autorités locales ainsi que sur le consensus international (et le risque imminent de génocide). Le Pentagone publiera peu après les premières frappes (le vendredi 8 août au matin) un communiqué sur les objectifs militaires et les moyens utilisés (voir aussi ici sur l’utilisation de drones et ici sur le nombre de sorties). Obama a rapidement précisé que l’opération risquait de durer des mois plutôt que des semaines.
Pour lire la suite : Froggy Bottom

samedi 21 juin 2014

Obama et le chaos irakien-par Maya Kandel sur Froggy Bottom

La série noire continue pour Obama sur la politique étrangère, pourtant son point fort au moment de sa réélection en 2012. Voilà donc l’Irak qui revient hanter le président américain, alors même que l’Irak a un poids particulier dans son histoire politique personnelle.


En quatre points, voici un rapide point de situation sur Obama et le chaos irakien. 
Pour lire la suite : Froggy Bottom

jeudi 3 octobre 2013

L'Egypte, l'autre dossier du Proche-Orient-par Maya Kandel

Cet article est inspiré de la veille stratégique mensuelle sur les Etats-Unis réalisée par l’auteur pour l’IRSEM et disponible ici.

Alors que Washington et le monde sont restés focalisés sur les dossiers syrien et iranien, il existe un autre dossier tout autant voire plus important au Moyen-Orient, le dossier égyptien. Cet article propose un tour d’horizon du débat aux Etats-Unis (avec une sélection de liens à des articles en anglais).

Nombreux sont ceux qui plaident aux Etats-Unis pour une remise à plat de la relation Washington-Le Caire, depuis les événements du printemps égyptien de janvier 2011, mais surtout depuis le coup de théâtre du 30 juin dernier avec la reprise en main du pays par les militaires égyptiens et l’éviction des Frères Musulmans.

Aux Etats-Unis, le débat est extrêmement compliqué voire confus, et brouille les repères et les camps habituels de politique étrangère. Plusieurs traits marquants en ressortent tout de même :

Il n’y a pas de consensus sur l’Egypte, y compris dans l’establishment (voir les éditos opposés du Washington Post et du New York Times par exemple) :

• Hors de tout autre principe directeur, nombreux sont ceux qui sont contents « d’être débarrassés des Frères Musulmans » ;

• Les puristes pro-démocratie regroupent à la fois Démocrates (le sénateur Patrick Leahy) et Républicains (le sénateur John McCain), mais certains (… McCain) ont fini par rejoindre les réalistes notamment en raison de la problématique aide/Camp David/ Israël ;

• Le sujet intéresse aussi un groupe croissant de Républicains investissant le champ de la politique étrangère bien que totalement ignorants, mais capitalisant sur toute opposition à Obama (Bachmann, Cruz) ;

• Malgré l’impression d’une montée en influence des « isolationnistes », l’amendement visant à suspendre l’aide à l’Egypte, proposé par leur médiatique chef de file le sénateur Rand Paul, subit un échec cinglant au Sénat fin juillet.

Problème pour l’administration Obama : la relation Etats-Unis/Egypte est depuis longtemps sur pilote automatique concernant les 1,3 milliards de dollars d’aide militaire (et 250 millions en assistance économique). MAIS, les médias l’ont tous souligné au début de l’été, l’aide américaine est régie par la loi sur l’aide extérieure (Foreign Assistance Act) dont une disposition précise la suspension automatique de toute assistance à un gouvernement issu d’un coup d’Etat ; dans ce cas, seul un vote du Congrès (ou l’élection d’un nouveau gouvernement comme au Mali) peut permettre de rétablir l’aide.

D’où la « décision » de l’administration Obama de rester dans le flou quant à la qualification des événements égyptiens de juin 2013, décision qui a été précédée d’un débat long et mouvementé à la Maison Blanche et entre les différentes agences, débat dans lequel les juristes gouvernementaux ont été étroitement impliqués. Plusieurs conseillers (dont les plus jeunes du NSC, comme souvent) voulaient qualifier de coup d’Etat et suspendre l’aide, mais la realpolitik l’a emporté, l’argument décisif étant celui de l’aide comme seul levier d’influence restant à la disposition de Washington. Ainsi, le secrétaire d’Etat John Kerry, le secrétaire à la Défense Chuck Hagel et la conseillère à la Sécurité nationale Susan Rice étaient tous favorables au maintien de l’aide afin de conserver un moyen d’influence sur les généraux égyptiens.

Après avoir beaucoup protesté et critiqué, le Congrès – en l’occurrence le Sénat – a rejeté un amendement proposé par le Sénateur Rand Paul visant à suspendre l’aide américaine à l’Egypte jusqu’à la tenue de nouvelles élections, par un vote massif de 86 voix contre l’amendement, 13 pour. Le vote a donné lieu à des volte-face notables, comme celles du sénateur McCain qui, après avoir défendu la suspension de l’aide pour cause de coup d’Etat contre un régime démocratiquement élu (McCain avait d’ailleurs rencontré les Frères Musulmans égyptiens à plusieurs reprises), a voté contre la suspension de l’aide qui serait finalement « une terrible erreur ». Une « erreur » également selon le lobby AIPAC, dont l’influence auprès des parlementaires du Congrès n’est plus à démontrer.

Et c’est ainsi que le 15 août Obama, depuis sa villégiature de Martha’s Vineyard, a prononcé une allocution sur l’Egypte de 800 mots sans jamais utiliser les mots « coup » et « aide ». Tout juste a-t-il suspendu un exercice militaire conjoint qui n’avait de toute façon pas eu lieu depuis 2009. Mais l’aide a donc été maintenue.  Pour l’instant, du moins.

Les commentateurs américains notent tout de même la perte d’influence notoire de Washington, en particulier du Pentagone (malgré le maintien des 1,3 milliards d’aide annuelle), alors même que Hagel et le général al-Sissi se sont parlés quotidiennement au téléphone pendant tout le mois de juillet. Selon les mots du porte-parole du DoD, « nous observons pour voir ce qui va se passer ». Coup dur pour les complotistes.

Autre paramètre essentiel, la majeure partie de l’aide militaire américaine à l’Egypte revient en fait aux Etats-Unis via les contrats d’armements avec l’Egypte (d’où l’autre risque en cas de suspension de l’aide, risque pour l’emploi aux Etats-Unis ; l’exemple des chars Abrams est particulièrement éloquent, puisque l’armée de terre américaine n’en veut plus, mais que de nombreux emplois américains sont menacés en cas de non-commande par l’Egypte et donc de fermeture des chaînes industrielles.

Les responsables Egypte ou Moyen-Orient ayant quitté l’administration Obama ne se sont pas privés en revanche pour critiquer la décision présidentielle – qui pourrait être seulement transitoire. Et on notera que ce point de vue semble également être celui de l’opinion américaine – dans la mesure où elle s’intéresse au dossier : la majorité des Américains est pour la suppression de l’aide américaine à l’Egypte.

Un récent rapport de la Brookings vient en tout cas de plaider pour une remise à plat de la relation entre Washington et Le Caire. Selon ses auteurs, il est temps de « dépasser la mythologie de Camp David » et en particulier de remettre en question le « dogme de l’aide contre la paix avec Israël » – dogme que les généraux égyptiens n’ont pas vraiment intérêt (et ne cherchent pas) à remettre en question de toute façon, selon la Brookings.

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jeudi 5 septembre 2013

Obama, le Congrès et la Syrie-par Maya Kandel

Théorie et pratique des pouvoirs de guerre aux Etats-Unis

Pour la première fois, une intervention militaire française dépend d’un vote du Congrès américain.

Cet appel au Congrès est également une première pour le président Obama, qui n’a pas demandé l’aval des parlementaires avant l’opération libyenne de 2011, ni pour les centaines d’assassinats ciblés par drones ordonnés depuis le début de sa présidence. Pour ces dernières, Obama a toujours invoqué l’autorisation très large de lutte contre Al Qaida et ses affiliés votée après les attentats du 11 septembre 2001. Dans le cas libyen, l’argumentation présidentielle a été plus tortueuse, invoquant le fait que les Etats-Unis n’étaient pas engagés dans des « hostilités » au sens de la loi sur les pouvoirs de guerre puisque Washington avait retiré ses forces de combat après 10 jours, laissant les alliés en première ligne et se cantonnant à un rôle de soutien et à l’emploi de ses drones.

Pour autant, le fait pour le président américain de demander un vote au Congrès avant une opération militaire n’a rien d’inédit. Bush père et fils l’ont chacun fait, obtenant chaque fois un vote positif (y compris de la part d’un Congrès démocrate en 1991 et d’un Sénat démocrate en 2002), Bush père en 1991 avant le début de la guerre du Golfe, Bush fils en 2001 avant de lancer les opérations en Afghanistan, puis à nouveau en 2002 avant l’invasion irakienne de 2003.

Certes Bill Clinton, lui, n’a jamais demandé l’autorisation du Congrès pour les interventions militaires lancées sous ses deux présidences, en particulier parce que, comme Obama, il a dû faire face à partir de 1995 à un Congrès particulièrement hostile (remember l’affaire Lewinsky), à majorité républicaine dans les deux chambres. Ainsi Clinton n’a pas demandé de vote du Congrès avant l’intervention au Kosovo, mais le Sénat, qui y était favorable, a voté une autorisation après le début des bombardements de l’OTAN, texte qui a été rejeté ensuite par la Chambre (en fait égalité des voix 213-213).

Il faut rappeler que la situation constitutionnelle américaine est particulière sur les pouvoirs de guerre, puisque la pratique s’est nettement éloignée de la Constitution, notamment dans la deuxième moitié du XXe siècle. Selon la Constitution américaine en effet, le président est le chef des armées, mais seul le Congrès a le droit de déclarer la guerre. En pratique, il ne l’a fait que cinq fois dans l’histoire américaine (1812, 1846, 1898, 1917, 1941), tandis que les interventions militaires ordonnées par des présidents américains ont été nettement plus nombreuses. Après la guerre du Vietnam, le Congrès a donc voté la loi sur les pouvoirs de guerre (en fait une résolution conjointe, d’où le nom de War Powers Resolution), exigeant une notification présidentielle et un vote du Congrès pour tout engagement de troupes américaines dans des « hostilités » sur un théâtre extérieur. Tous les présidents depuis Nixon ont déclaré la loi non constitutionnelle car empiétant sur les prérogatives présidentielles de chef des armées, mais en ont respecté l’esprit (en notifiant et consultant les parlementaires comme l’ont fait Clinton et Obama), sinon la lettre (comme Bush père et fils). En réalité, aux Etats-Unis, l’arme fatale du Congrès pour s’opposer à une guerre réside dans son pouvoir budgétaire, et c’est en supprimant leur financement que le Congrès a mis fin aux interventions qu’il désapprouvait (Vietnam en 1973, Somalie en 1993).

Concernant le vote à venir sur la Syrie, l’incertitude domine, mais deux certitudes :

La bataille la plus intéressante aura lieu au Sénat au sein du camp républicain, entre deux conceptions qui s’affrontent pour déterminer la ligne du parti républicain en politique étrangère (pour simplifier, néoconservateurs contre « libertariens néo-isolationnistes », McCain contre Rand Paul). Au Sénat, le oui devrait l’emporter : Les sénateurs ont en effet tendance à prendre plus au sérieux leur prééminence sur la Chambre en politique étrangère et à soutenir davantage le président.

La bataille la plus féroce aura lieu à la Chambre au sein du camp démocrate, déchiré entre son soutien à Obama et la pression de ses électeurs beaucoup plus favorables aux priorités intérieures (la majorité des représentants républicains devrait voter non). A la Chambre, un vote négatif est donc tout à fait possible, d’autant plus qu’il serait en phase avec l’opinion américaine – or les représentants, soumis à réélection tous les deux ans, y sont beaucoup plus sensibles.


Bien sûr, s’agissant du Congrès, il est toujours possible que finalement il ne vote rien.

Maya Kandel chargée d'études à l'Irsem

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samedi 29 juin 2013

Game of drones : what else ? Le débat américain sur l'assassinat ciblé. Maya Kandel

Les Etats-Unis utilisent la tactique des éliminations ciblées par drones dans leur lutte contre Al Qaida depuis maintenant douze ans. L’outil a été placé au cœur de la stratégie contre-terroriste mise en œuvre par Barack Obama dès son arrivée au pouvoir. Pourtant, les drones armés n’ont jamais fait l’objet d’un véritable débat politique à Washington, même si le sujet occupe la communauté de défense et des universitaires spécialisés depuis longtemps. Il faut attendre février 2013 et la nomination de John Brennan à la tête de la CIA pour que le Congrès s’empare du sujet et ouvre un débat impliquant l’ensemble de la classe politique, des médias et de l’opinion publique.

Une lente émergence dans le débat public

Trois étapes marquent l’apparition progressive de la question des éliminations ciblées dans l’espace public américain.

La première intervient avec l’élimination d’Anouar al-Awlaki, Américain tué au Yémen par une frappe de drone en septembre 2011. Si elle ne déclenche pas de grand débat, elle provoque en revanche l’apparition des premiers sondages d’opinion aux Etats-Unis sur les drones armés et les éliminations ciblées. L’image que donnent alors les sondages est celle d’un large soutien de l’opinion américaine, avec plus de 60% et jusqu’à 83% des Américains qui approuvent la pratique contre « des personnes suspectées de terrorisme ».

La deuxième étape intervient après la parution dans le New York Times du 29 mai 2012 d’un récit extrêmement détaillé sur la pratique des éliminations ciblées par l’administration Obama, et en particulier sur le processus décisionnel (la fameuse ‘Kill List’). Mais ces révélations lancent un débat sur les fuites (qui ont permis aux journalistes d’écrire l’article), beaucoup plus que sur le contenu lui-même. Au Congrès, plusieurs parlementaires réclament une enquête sur l’origine des fuites, pas sur les frappes ou la ‘kill list’.

Enfin, pendant la campagne présidentielle de 2012, la question des drones n’est pas un enjeu. Elle fera une courte apparition lors du troisième débat, consacré à la politique étrangère, entre les candidats Obama et Romney. La question du journaliste au sujet des éliminations ciblées est sans doute celle qui génère le moins de débat, car les positions des deux hommes sont identiques et le candidat républicain dit soutenir totalement le président Obama sur ce point.

Rand Paul contre John Brennan

Il faut donc attendre février 2013 et la « flibuste » du sénateur Rand Paul contre la nomination de John Brennan, le Monsieur Drone de l’administration Obama I pour voir le public américain dans son ensemble s’intéresser à la question des drones armés (la flibuste – filibuster – est une pratique du Sénat américain consistant à parler en continu pour empêcher ou au moins retarder un vote ; seule une motion de clôture votée par 60 sénateurs peut y mettre fin). Rand Paul fait en effet une flibuste « à l’ancienne », alors que dans la pratique courante seule la menace est utilisée : le sénateur républicain va parler pendant 13 heures sans interruption, une bénédiction pour les médias à l’ère Twitter et une prouesse appréciée du peuple américain.

Le seul problème (de taille) est que Paul se concentre sur une unique et mauvaise question : la possibilité pour le gouvernement américain d’éliminer un citoyen américain aux Etats-Unis par une frappe de drone. En l’occurrence, le gouvernement n’a jamais envisagé un tel cas de figure et viendra le rappeler par la voie d’Eric Holder.

Il faut cependant reconnaître que Rand Paul a ainsi porté le débat sur les drones armés au grand public. Le soutien de l’opinion publique américaine ne s’est pas démenti, mais la multiplication des articles dans la presse, et surtout l’implication croissante de plusieurs associations et groupes libéraux (au sens américain) ont poussé le président Obama à présenter publiquement, pour la première fois, l’ensemble de sa stratégie contre-terroriste dans un grand discours prononcé le 23 mai dernier à la National Defense University.

Le discours sur les drones et les trois principaux enjeux

Ce discours, visant à donner un cadre d’emploi plus général à l’utilisation des drones armés par les Etats-Unis, s’adresse tout particulièrement au public intéressé, et intéressant Obama, des cercles libéraux du parti démocrate. Aussi n’est-ce pas un hasard si Obama consacre l’essentiel de son propos aux questions juridiques – constitutionnalité et légalité – soulevées par la pratique des éliminations ciblées. On dénote en effet aujourd’hui trois enjeux principaux dans le débat sur les drones armés au sein du public américain.

La constitutionnalité : il ne s’agit pas tant de la surveillance (oversight) du Congrès sur l’Exécutif, puisque, Obama l’a rappelé, les membres des commissions du renseignement ont été systématiquement briefés par l’administration avant chaque frappe. La question qui se pose en revanche est celle de la validité de l’autorisation d’emploi de la force militaire de 2001 (Authorization for the Use of Military Force of 2001) sur laquelle repose encore aujourd’hui la guerre menée contre Al Qaida. Or cette autorisation, certes large, vise cependant les « personnes et groupes impliqués dans la préparation des attentats du 11 septembre 2001 ». On en est loin désormais et Obama lui-même a incité le Congrès à réviser ou abroger cette autorisation – ce que seuls les parlementaires sont habilités à faire, en effet.

La prise de décision : la pratique des éliminations ciblées crée une concentration encore plus forte du processus décisionnel entre les mains du président – bien plus sous Obama que sous Bush, en raison de l’intensification des frappes et de la personnalité du président. S’agissant d’opérations secrètes (ou presque…), elle conduit à une déconnexion de plus en plus forte entre le peuple américain et la guerre menée en son nom, une évolution qui va à l’encontre de la culture américaine, toujours marquée par le souci des Pères fondateurs de tout faire pour empêcher des guerres « à l’européenne » c’est-à-dire à la discrétion du monarque, fût-il Barack Obama.

L’efficacité : le débat sur les effets contre-productifs demeure pour l’instant embryonnaire, même s’il fait la Une du dernier numéro de Foreign Affairs (« Death from Above : Are Drones Worth it ? »). Les principales interrogations portent sur les effets contre-productifs des frappes, avec deux risques évoqués le plus fréquemment : que les frappes deviennent le nouvel « outil de recrutement » d’Al Qaida ; et qu’elles transforment des conflits locaux en conflits plus larges impliquant les Etats-Unis. Mais ce débat ne touche pas encore le grand public ni la classe politique, et les articles favorables y dominent pour l’instant.

On voit bien que la contrainte principale pour Obama vient des libéraux, qui sont aussi sa base électorale, beaucoup plus que d’une opinion publique globalement favorable, pour qui les drones armés paraissent à la fois efficaces dans la lutte contre le terrorisme et sans danger pour les soldats américains, le tout pour un coût beaucoup plus modeste que celui d’envoyer des troupes au combat. En somme, ils paraissent gérer la menace terroriste sans inconvénient pour les Américains et sans conséquence pour leur vie quotidienne. Il ne faut donc pas s’attendre à un grand débat sur la pratique des éliminations ciblées, sauf si la polémique sur les drones de surveillance, relancée par l’affaire Snowden et les révélations sur la NSA, devait rebondir sur la question des drones armés.


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vendredi 19 avril 2013

Guantanamo : Obama a tenu parole, mais le Congrès en a décidé autrement-par Maya Kandel


Barack Obama n’a pas décidé de ne pas fermer Guantanamo : c’est le Congrès qui l’en a empêché, par plusieurs lois successives votées à une majorité écrasante, et sous forme d’amendements à des lois indispensables au fonctionnement de l’Etat – en l’occurrence les lois de budget, et plus précisément celles du Pentagone (rappelons que l’Amérique est un pays en guerre et que rien ne peut sortir du Trésor américain qui n’ait été approuvé par une loi du Congrès).

Ce pouvoir des parlementaires peut surprendre un public français, tant notre régime diffère du système politique américain organisé selon le principe des « checks and balances » ou pouvoirs et contre-pouvoirs. Aux Etats-Unis, le Président ne peut agir contre une décision du Congrès ; surtout, il ne peut imposer sa volonté au Congrès, même quand celui-ci est du même bord politique. On l’a vu encore récemment avec l’échec au Sénat, pourtant à majorité démocrate, de la loi sur le contrôle des armes à feu, dans une version très édulcorée et alors qu’Obama s’était investi personnellement et avait mis son poids politique dans la balance.

Pourquoi et comment les parlementaires américains ont-ils empêché la fermeture de Guantanamo, alors que l’une des premières mesures du président Obama, deux jours après son investiture en janvier 2009, avait été la promulgation d’un décret ordonnant la fermeture du centre de détention « aussi rapidement que possible et au plus tard dans un an » (Executive Order, Jan. 22) ? L’opposition du Congrès semble d’autant plus surprenante qu’il y avait en 2008 aux Etats-Unis un consensus favorable à la fermeture de Guantanamo, au sein de la classe politique comme de l’opinion : le président Bush lui-même y était favorable à la fin de son mandat, et le sénateur John McCain, candidat républicain contre Obama en 2008, s’était prononcé pour pendant la campagne présidentielle ; enfin, l’opinion américaine, quoique relativement indifférente, n’était pas contre (seuls 35% des Américains s’y déclaraient opposés en 2008).

Or en mai 2009, à la surprise de l’administration Obama, la Chambre, puis le Sénat, pourtant tous deux à forte majorité démocrate, votent au sein d’une loi budgétaire un amendement interdisant le financement destiné à fermer Guantanamo. Au Sénat notamment, l’amendement est voté par 90 voix contre 6 : la majorité des Démocrates ont voté pour l’amendement, contre leur Président. Que s’est-il passé ?

L’explication est avant tout politique. Dès la victoire d’Obama, les Républicains se sont lancés dans une contre-attaque tout azimut, contre tous les projets du nouveau président (du plan de relance économique à la réforme de santé), et même plus largement contre la personne du président (avec des attaques verbales de plus en plus violentes, et bientôt la naissance du mouvement Tea Party). Sur Guantanamo, les Républicains se mobilisent très rapidement, menés par l’ancien vice-président de Bush, Dick Cheney : discours démagogiques, politique de la peur, les Républicains sont prêts à toutes les instrumentalisations sur une question qui leur permet de mobiliser l’opinion tout en divisant le camp opposé. L’argument typique consiste ainsi à accuser Obama et les Démocrates d’être davantage préoccupés par les droits des terroristes que par la sécurité des Américains. Or l’accusation porte contre un parti démocrate traditionnellement considéré comme faible sur les questions de sécurité nationale – nous sommes encore avant les révélations sur l’intensification des frappes de drones, et surtout avant le raid audacieux et réussi contre Ossama Ben Laden (mai 2011).

Le nom de la loi interdisant la fermeture de Guantanamo illustre parfaitement les tactiques républicaines : « Keep Terrorists out of America Act », soit loi « pour maintenir les terroristes hors des Etats-Unis ». Or en mai 2009, après plusieurs mois d’attaques républicaines, l’opinion a évolué et 65% des Américains s’opposent désormais à la fermeture de la prison. Les parlementaires démocrates, tétanisés, inquiets pour leur réélection, lâchent Obama et votent avec les Républicains contre la fermeture de Guantanamo. En décembre 2010, le Congrès ira plus loin encore par une série d’amendements à la loi de budget 2011 du Pentagone. Les nouvelles dispositions interdisent tout transfert de prisonniers de Guantanamo sur le sol américain et durcissent également les conditions de transfert à des pays étrangers, sans même parler de la libération des détenus. Obama, qui vient de subir une défaite sévère aux élections parlementaires de novembre 2010 et ne veut pas davantage s’aliéner l’opinion, renonce à la possibilité du veto (difficile sur une loi de budget militaire) et signe la loi.

Si cette décision sonne comme un important renoncement, elle sera pourtant validée par le peuple américain : pendant la campagne présidentielle de 2012, 70% des Américains disent approuver la « décision » d’Obama de maintenir la prison de Guantanamo, y compris une majorité de la base la plus à gauche du parti démocrate. De même que 83% des Américains approuvent les frappes de drones armés qu’Obama a intensifiées dans des proportions sans commune mesure avec son prédécesseur. Guantanamo et les drones armés : les deux aspects les plus controversés, du moins pour le reste du monde, de la politique antiterroriste d’Obama recueillent donc le plus d’opinions favorables au sein de la population américaine, pourtant divisée sur à peu près tout le reste. Ils ont d’ailleurs été un atout non négligeable pour la réélection du président démocrate.

Aujourd’hui, la fermeture de Guantanamo demeure pour Barack Obama un objectif à long terme – comme celui d’un monde sans armes nucléaires.


Pour une discussion plus appronfondie des enjeux juridiques et politiques de la fermeture de Guantanamo, vous pouvez réécouter la table-ronde consacrée au sujet vendredi 19 avril sur France Culture (ici).

Maya Kandel, chargée d’études à l’IRSEM.

Vous pouvez suivre Maya Kandel sur Twitter : @mayakandel_ 

samedi 16 mars 2013

Mourir pour Sarajevo ?-Un livre de Maya Kandel

Prologue

J’étais un casque bleu, parcelle de « geste fort diplomatique », expression que je ne percevais pas encore comme un oxymore. J’ai pénétré dans Sarajevo assiégée, le 7 juillet 1993.

Le cubisme des médias français qui nous présentait la situation avec ses grands carrés de bons, de brutes et d’impuissants fit presque tout de suite place à l’expressionisme d’un réel sinistre et tordu. Les pavillons de Rajlovac défoncés par les coups d’un marteau géant, les kilomètres déserts de « Sniper Avenue », les graffitis « Welcome to Sarajevo » ou « Apocalypse Now » (devenu Apocalypse Snow, l’hiver venu) sur les murs de béton gris, les habitants furtifs comme des souris d’un laboratoire géant, tout cela relevait plus du cauchemar que du monde réel.

L’expressionisme s’est vite teinté de surréalisme. Notre mission était alors de protéger la ville contre les Bosno-Serbes tout en respectant une stricte neutralité, à partir d’une patinoire, sans armes lourdes, en véhicules blancs et casques bleus, et en n’ouvrant le feu qu’en situation de légitime défense. Pas un d’entre nous qui ne trouvait déjà cela absurde mais ce n’était pas tout. Dès notre premier blessé, une heure après notre arrivée, nous comprimes que non seulement la ville était assiégée mais qu’elle vivait aussi sous la coupe de petits seigneurs de guerre urbains et que nous aurions à nous battre et à nous débattre pour donner un sens à cette mission.

Le soldat voit bien les choses mais il en voit peu. Je restais pendant des années dans l’incompréhension de ce délai à peine croyable de trois années entre la découverte de l’inacceptable et sa fin, par finalement à peine plus qu’une démonstration de force de la part des Occidentaux. Je remercie Maya Kandel de m’avoir donné la clef de ce mystère : militairement rien de grand n’ose plus se faire sans les Américains mais ceux-ci sont dépendants d’un processus de décision complexe et donc parfois lent.

Le premier mérite de cette remarquable étude, une des très rares sur cette question, est de nous faire comprendre cela. Le processus de décision américain est très différent du notre. Là où le Président de la République a un pouvoir quasi-discrétionnaire de l’emploi de la force armée, le Président des Etats-Unis ne fait pas la guerre sans une décision du Congrès et particulièrement du Sénat. Cette décision elle-même est le fruit d’un long travail de persuasion jusqu’à atteindre cet effet de seuil à partir duquel tout s’accélère.

J’évoquais le cubisme grossier des médias pour décrire ce qui pouvait se passer en Bosnie, Maya Kandel, fait, elle, de la peinture flamande décrivant avec couleur et précision pour l’enchaînement inexorable de la décomposition politique et morale yougoslave accompagné de la création parallèle d’une population de lobbyistes à Washington. Les agents d’influence divers, hommes d’affaire, journalistes, conseillers, se concentrent autour du Sénat des Etats-Unis comme les Bosno-Serbes assiègent Sarajevo, car tout le monde a compris qu’il s’agissait là finalement des deux centres de gravité clausewitzien du conflit en ex-Yougoslavie, une course de vitesse s’engageant entre les deux sièges.

Cette course va durer trois ans au rythme de la progression lente de l’idée de l’intervention armée portée par quelques hommes et femmes convaincus et des hésitations du jeune président Clinton. Il faudra encore six actes, décrits en autant de chapitres, pour surmonter la réticence à s’engager militairement en Europe pour la première fois depuis la Seconde guerre mondiale et effacer le fiasco somalien.

On voit là toute la difficulté opératoire de ce processus complexe de décision de l’emploi de la force armée, avec les tentations qui en découlent pour l’exécutif comme l’action clandestine (visible très tôt sur place en Bosnie), le contournement par l’emploi des sociétés militaires privées, qui débute véritablement avec l’emploi de la société Military Professional Resources Inc. en Croatie, ou au contraire la sur-mobilisation des esprits y compris par la manipulation des informations afin d’obtenir le consentement du Congrès (l’exécutif devient alors le premier lobbyiste).

On en voit aussi toute la force. Le processus est peut-être lent mais il implique les représentants de la nation et par là-même et souvent même avant eux, la nation elle-même. Une fois votée et lancée, l’action militaire est elle-même forcément soutenue. Portée par la puissance des moyens mais aussi par un grand volontarisme, elle devient alors presque inexorable.

Dans tout ce mouvement et ces jeux d’influence, Maya Kandel n’oublie pas d’évoquer le rôle essentiel de quelques personnalités, comme Bob Dole ou Joe Biden, qui se sont battus pendant des années jusqu’à l’intervention finale. Ils ont fait honneur à la démocratie américaine, qui s’en est trouvée grandie.  

Issu d’un travail de thèse récompensé en 2010 par le prix scientifique de l’Institut des hautes-études de défense nationale, Mourir pour Sarajevo ? est un document unique à la fois sur cette période sombre de l’histoire de l’Europe mais aussi sur les institutions américaines et leur fonctionnement. Dans un contexte de doute pour les nations de l’Europe et où les Etats-Unis sont encore persuadés, non sans raison, que le reste de l’univers a encore besoin d’eux, cette lecture est doublement indispensable à ceux que le monde intéresse.

Maya Kandel, Mourir pour Sarajevo ? Les Etats-Unis et l'éclatement de la Yougoslavie. CNRS Editions, 2013.

jeudi 21 février 2013

La transition stratégique américaine, par Maya Kandel

Cet article a été publié également dans la Lettre de l'Irsem
La réélection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis donne une portée et une validité nouvelles à la directive stratégique de défense (Defense Strategic Guidance ou DSG 2012) parue en janvier 2012, et qui aurait pu disparaître dans les oubliettes de l’histoire en cas de victoire de Mitt Romney. Les Etats-Unis entrent à présent dans une année décisive avec l’élaboration de la prochaine revue stratégique de défense (Quadriennal Defense Review ou QDR), exigence légale quadriennale dont le rapport doit être soumis au Congrès en février 2014. Or la DSG 2012 marquait une rupture avec la dernière QDR, parue en 2010, en tranchant un certain nombre de points que cette dernière avait laissés en suspens.
Autre résultat des élections américaines de novembre 2012, le Congrès demeure divisé entre le Sénat démocrate et la Chambre où les Républicains ont conservé leur majorité. Cette configuration garantit de nouveaux affrontements budgétaires, le premier étant déjà prévu pour mars prochain (relèvement du plafond de la dette, expiration de la loi budgétaire provisoire de six mois), avec le département de la Défense désormais clairement en ligne de mire.
En effet, l’état des forces au Congrès et surtout l’évolution récente du débat au sein de la majorité républicaine (les républicains étant traditionnellement les plus opposés à la baisse des dépenses militaires) montre que le rapport de force entre fiscal hawks (les « faucons du déficit », pour qui l’équilibre des comptes de l’Etat prime sur toute autre considération) et military hawks (les « faucons militaires », hostiles à toute atteinte au budget défense) devient de plus en plus favorable à ceux qui entendent tailler dans le budget fédéral à tout prix. Il est donc possible que le Pentagone fasse les frais du prochain bras-de-fer entre les deux partis et doive absorber environ 40 milliards de coupes supplémentaires sur les six mois restant de l’année fiscale 2013.
La transition stratégique américaine est donc confirmée et engagée. Quelles en seront les incidences sur la posture militaire globale des Etats-Unis ? Quel en sera l’impact sur les doctrines outre-Atlantique ? Sans attendre la publication de la prochaine QDR en 2014, on peut déjà émettre un certain nombre d’hypothèses.
Le tournant de la directive 2012 confirmé
La directive stratégique de janvier 2012 traduisait d’abord l’analyse de l’administration démocrate et particulièrement du président Obama de l’évolution du contexte international, avec le déplacement du centre de gravité du monde vers l’Asie. La « bascule », ou pivot, vers l’Asie, propos principal de la DSG 2012, devrait donc se poursuivre. Elle exprime en effet les préférences de cette administration, mises en avant dès 2009 par le président Obama lui-même (« l’Amérique nation du Pacifique ») – or de nombreux auteurs ont illustré à quel point la politique de sécurité nationale de cette administration est pilotée depuis la Maison Blanche, Obama étant son principal conseiller. Par ailleurs, le pivot vers l’Asie a l’avantage de faire l’objet d’un large consensus bipartisan, une denrée rare à Washington par les temps qui courent.
Mais la directive stratégique était aussi une stratégie répondant à un budget, ou plutôt à une révision de la contrainte budgétaire. La revue stratégique qui a produit le document, et dans laquelle le président s’est impliqué de manière significative et même inhabituelle, a été lancée en septembre 2011, juste après la crise fiscale de l’été 2011 autour du relèvement du plafond de la dette (que les Républicains refusaient en l’absence d’engagements sur une réduction du déficit). Cette crise, rappelons-le, a été résolue par le vote du Budget Control Act d’août 2011, incluant 487 milliards de dollars de baisse sur le budget du département de la Défense, et potentiellement jusqu’à 1000 milliard de dollars de réduction (sur 10 ans).
Les choix présidentiels pour les départements d’Etat et de la Défense confirment ces orientations. Le sénateur John Kerry a déjà insisté lors de son audition de confirmation au Sénat sur l’importance des outils non militaires de l’action internationale des Etats-Unis. Quant à l’ancien sénateur Chuck Hagel, il a fermement pris position pour condamner les excès et la mauvaise gestion au Pentagone, justification de son appui à une réduction du budget du département de la Défense. Celui qui serait, s’il est confirmé par le Sénat, le premier militaire à diriger le Pentagone, n’est pas issu du sérail des experts défense (civils) de Washington, en général plus prompts à défendre un budget défense élevé. Il est même membre du groupe « Global Zero », partisans de l’initiative d’Obama du même nom – ce qui pourrait ouvrir soit dit en passant un nouveau et vaste champ d’économies potentielles si la triade nucléaire américaine devait être remise en cause.
Au-delà du budget et des préférences personnelles d’Obama, les contraintes intérieures ont également pesé sur plusieurs autres éléments déterminants de DSG 2012 :
Les officiels américains s’accordent pour dire que la Chine ne sera pas une menace militaire directe pour les Etats-Unis avant quatre ou cinq décennies. Dans un premier temps, le pivot doit traduire le réinvestissement américain en Asie, avant tout dans les organisations multilatérales régionales (East Asian Summit notamment), auprès de ses alliés traditionnels (Japon, Australie, Corée du Sud) ou renouvelés (Philippines), et par quelques gestes symboliques (2500 Marines à Darwin) ; c’est ce qui explique que le département d’Etat ait été dès 2009 aux avant-postes de sa mise en œuvre. Il permet aussi de sauvegarder la Navy et l’Air Force des restructurations de forces, qui affecteront en priorité l’Army et les Marines. Enfin, il exige la définition de nouveaux concepts doctrinaux, en particulier Air Sea Battle et les stratégies A2AD, qui peuvent servir contre l’autre adversaire étatique potentiel, l’Iran.
Le pivot doit aussi être vu comme la justification positive de plusieurs autres choix essentiels de la stratégie Obama, choix qui risquaient sinon d’être associés au qualificatif moins glorieux de « retrait » :
-          le désengagement d’Irak et d’Afghanistan, deux guerres perdues par l’Amérique,
-          mais aussi, vingt ans après la fin de la Guerre froide, l’accélération du désengagement du continent européen.
Ces retraits répondent aux préoccupations d’une population américaine fatiguée des guerres et de leur coût, et où le sentiment isolationniste n’a jamais été aussi élevé depuis plus d’un demi-siècle ; tous les sondages de ces dernières années montrent des Américains majoritairement opposés à la poursuite de la guerre en Afghanistan par exemple, et majoritairement favorables à une baisse du budget défense. Grâce au pivot, l’Amérique ne se retire pas, elle tourne son regard dans une autre direction.
Conséquence mais en réalité tout autant condition du pivot, l’annonce, toujours dans la DSG 2012, de la fin des grandes opérations terrestres type nation-building et son corollaire, le choix d’une stratégie d’empreinte légère (light footprint), reposant sur l’emploi privilégié des forces spéciales, du renseignement et des frappes de drones. Ces éléments ont en effet l’avantage de se dérouler loin du regard des médias et donc de l’opinion, et, atout supplémentaire, ils permettent de limiter les interférences du Congrès, aspect décisif pour Obama en ces temps de polarisation maximale.
Enfin, derniers éléments essentiels de la DSG 2012, l’insistance sur les partenariats et le transfert d’une partie du fardeau sécuritaire sur les alliés, que ce soit pour des opérations en particulier – à l’image du leading from behind américain en Libye, ou pour les dépenses de défense en général – voir les renégociations en cours en Asie avec le Japon et la Corée du Sud notamment, ou encore le retrait des deux brigades d’Europe et l’insistance sur la smart defense, autre nom du pooling and sharing, censée obliger les alliés à mettre fin à leur dépendance à l’égard de Washington, et si possible à acheter américain dans la foulée.
Le poids des contraintes intérieures
En général, la meilleure garantie contre toute atteinte au budget du Pentagone se trouve au Congrès, chez les nombreux parlementaires directement intéressés par les installations et/ou les programmes du Pentagone dans leur district et auprès de leurs électeurs – ce qu’on appelle le complexe militaro-industrialo-parlementaire (pour une analyse détaillée voir Cahier Irsem sur le Congrès ). Parmi eux, les Républicains sont prépondérants, par idéologie avant tout, mais aussi parce qu’ils sont majoritaires dans les districts et Etats du sud des Etats-Unis, où les industries de défense représentent souvent une part significative de l’économie locale.
Or cette fois les choses pourraient bien se passer différemment. Dès le départ d’ailleurs, la pression sur le budget du Pentagone est venue (indirectement) des Républicains de la Chambre : en reprenant la majorité suite aux midterms 2010, ils ont en effet réussi à imposer à Washington un agenda politique centré sur les questions budgétaires et fiscales. Les Démocrates ont alors exigé et obtenu (pendant les négociations de l’été 2011) que la défense soit mise à contribution au même titre que les autres postes budgétaires, avec une parité entre économies à réaliser sur les dépenses militaires et sur les autres dépenses publiques.
Obama a réaffirmé avec force lors de sa deuxième inauguration (discours du 21 janvier 2013) qu’il défendrait les dépenses sociales. Chez les Républicains, qui ne contrôlent après tout qu’une moitié d’une moitié du pouvoir, de plus en plus de conservateurs fiscaux semblent se résigner à des coupes sur la défense, faute de mieux, pour lutter contre l’augmentation des dépenses de l’Etat – y compris et jusqu’au leadership républicain, puisque le speaker John Boehner multiplie les prises de position en ce sens, secondé ces derniers jours par Paul Ryan. On pourrait même voir des alliances de circonstance entre les plus conservateurs des Républicains, en particulier les partisans isolationnistes de Ron Paul, et les plus libéraux des Démocrates, hostiles à la dimension militaire de la politique extérieure américaine.
Si l’on en croit le vote du 1er janvier 2013 pour éviter la falaise fiscale (American Tax Payer Relief Act), les plus conservateurs et les plus intransigeants des Républicains représenteraient près des deux-tiers du groupe républicain à la Chambre. Ces parlementaires, souvent rattachés à la mouvance Tea Party (ou qui craignent la menace d’un challenger sur leur droite aux prochaines primaires), sont de plus en plus nombreux à admettre que la séquestration constitue leur dernier levier pour lutter contre le déficit budgétaire et sont prêts à imposer des restrictions au Pentagone s’il faut en passer par là.
Il faut bien comprendre que le problème primordial pour eux n’est pas tant la taille du déficit que la taille du budget fédéral. Or la séquestration contient aussi des coupes sur les dépenses sociales, que ce groupe vise en priorité (son objectif est de diminuer la taille du gouvernement). Cette position est dominante au sein du House Republican Study Committee, fief des Tea Party et fraction majoritaire du groupe républicain à la Chambre : on y trouve une coalition d’extrémistes prêts à faire sauter les Etats-Unis (et le système financier mondial) du haut de la «falaise fiscale », et, plus prosaïquement mais plus important aussi peut-être, menace permanente sur le leadership actuel, en particulier le Speaker John Boehner, qui en semble prisonnier.
Il faut également souligner deux faits notables : le renouvellement très important cette année chez les parlementaires spécialisés sur la défense, avec le départ de plusieurs poids lourds notamment John Kyl et Joe Lieberman au Sénat, deux ardents défenseurs du Pentagone ; et le plus important renouvellement au sein de la Commission des forces armées à la Chambre. Les nouveaux-venus auront nécessairement moins d’expertise, et donc peut-être moins de capacités pour protéger le Pentagone. Autre élément révélateur, deux sénateurs ont déjà décliné la présidence de la plus puissante des sous-commissions budgétaires du Sénat, celle de la Défense justement : un fait politique inédit, et qui semble indiquer que les parlementaires eux-mêmes considèrent les coupes inévitables (d’où une moindre incitation à présider la sous-commission, d’ordinaire l’une des plus prisées car responsable d’un budget de plus de 500 milliards de dollars). Le sénateur Dick Durbin, qui va finalement la présider, vient de confirmer qu’il fallait s’attendre à des coupes, « très bientôt ».
Enfin, le Pentagone a entamé la planification des coupes prévues par la « séquestration » : or tous les observateurs américains reconnaissent que le fait de planifier prend souvent valeur de prophétie auto-réalisatrice à Washington.

La nouvelle posture militaire américaine
En somme, les Etats-Unis entament une transition stratégique, déterminée en grande partie par des contraintes intérieures, notamment (mais pas seulement) budgétaires, et qui devrait se traduire par :
-        le début d’un nouveau cycle décennal de décroissance du budget défense (voir l’évolution des dépenses de défense américaine depuis la Seconde Guerre mondiale) ;
-        une posture militaire globale marquée par un certain désengagement américain, ou du moins un engagement plus mesuré (retrenchment) - cf. Libye, Mali ;
-        la confirmation de l’abandon du paradigme des deux guerres majeures simultanées, avec une baisse en conséquence des effectifs de l’Army et des Marines ;
-        le maintien d’une double capacité, en revanche, pour faire face aussi bien :
o   aux guerres régulières ou interétatiques, avec un accent sur la Navy et l’Air Force et un approfondissement doctrinal sur Air Sea Battle et les stratégies pour lutter contre le déni d’accès (A2AD) ;
o   aux guerres « irrégulières » contre des acteurs non-étatiques terroristes, avec l’abandon de la contre-insurrection et du nation-building en faveur d’une stratégie anti-terroriste « à l’israélienne » marquée par l’usage des forces spéciales, des drones et d’une CIA de plus en plus paramilitarisée (contre les acteurs non-étatiques autres que terroristes en réseaux, le DoD privilégie la formation des armées locales, avec une efficacité qui reste à évaluer – cf. Mali) ;
-          enfin, l’insistance sur les alliés et plus largement les « partenariats » pour faire face à des problèmes de sécurité régionale, insistance qui rappelle la doctrine Nixon.
Ces éléments devraient commencer à se traduire par une redéfinition des priorités budgétaires dès mars 2013, si toutefois les parlementaires parviennent à voter un budget en bonne et due forme (ce qui n’est pas gagné, bien qu’ils risquent désormais leur salaire en cas d’échec). Dans le cas contraire, il faudra attendre la QDR 2014 pour voir ces choix confirmés de manière crédible (ou non).
Il est sans doute un peu tôt pour évaluer tout l’impact de cette transition stratégique sur la relation transatlantique. Pour certains comme Barry Posen, elle devrait aller jusqu’au départ des Etats-Unis du commandement militaire intégré de l’OTAN, qui, toujours selon Posen, serait alors transféré à l’UE. Une proposition qui peut paraître prématurée pour l’instant, mais qui surgit par intermittence ces derniers temps à Washington. Quoi qu’il en soit, le tournant exprimé par la DSG 2012 vers des Européens « producteurs de leur propre sécurité » est déjà largement engagé.
Maya Kandel
chargée d’études Etats-Unis / Relations transatlantiques à l’IRSEM

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