jeudi 12 décembre 2019

De ma terre jusqu'au Sahel


Le 11 novembre dernier a été inauguré à Paris un monument en mémoire des soldats «morts pour la France» loin de leur pays depuis 1963. Si on examine maintenant le contexte dans lequel sont morts les 549, et hélas bientôt 562, soldats dont le nom y est inscrit, on s’apercevra que presque tous sont tombés en luttant non contre des États, mais contre des organisations armées. Nos ennemis sont le plus souvent des sigles, Frolinat, Polisario, GUNT, FLNC, FPR, pour ne citer que ceux que nous avons combattus en Afrique et désormais, pour ne considérer toujours que ce continent, nous nous battons contre Ansar Dine, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), la katiba Macina et la katiba Al-Mourabitoune réunies dans Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ainsi que l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS).
Ces organisations ennemies, autant les appeler par le nom parfois changeant qu’elles se donnent et non par l’appellation « Groupes armés terroristes » qui ne veut pas dire grand-chose, abstrait le problème, le réduit à ce qui n’est qu’un mode d’action et en limite la solution à l'éradication. Ces gens-là ne sont pas de simples psychopathes qui n’ont envie que de semer la mort et la destruction, ce sont des acteurs politiques qui ont un projet, des plans et des instruments pour imposer leur volonté. Ils ne viennent pas non plus d'une autre planète, mais d'un contexte local complexe. Considérer tous ceux qui portent des armes dans leurs rangs comme de simples alter ago de ceux qui ont attaqué Paris le 13 novembre 2015 est une simplification grossière et trompeuse.
Nous leur faisons la guerre pour deux raisons. La première, très simple, est que ce sont eux qui nous l’ont déclarée, et ce dès 1995 lorsque ce qui deviendra plus tard AQMI a organisé une série d’attentats en France, envisageant même de fracasser un avion de ligne au cœur de Paris, puis avec d’autres groupes ont entrepris de nous harceler dans le Sahel en tuant nos ressortissants ou en les prenant en otages. Il y a plusieurs manières de faire la guerre et à l’époque, on s’était contenté de se protéger de leurs actions, sur le territoire métropolitain d’abord par un dispositif juridico-policier dont on ne percevait pas encore les failles, et sur place au Sahel par l’action ponctuelle de nos forces clandestines ou spéciales. Cela pouvait suffire pour contenir la menace pour nous, mais pas pour certains États de la région.
C’est là qu’intervient la deuxième raison. Nous nous engageons au combat parce qu’on nous le demande, et nous acceptons parce que nous avons des accords de Défense, des paroles à respecter et surtout des intérêts à défendre. Quand on n’a qu’un marteau comme outil d’analyse, on ne voit que des clous. Quand on ne voit que de l’exploitation capitaliste partout, on cherchera immédiatement le pétrole, les minerais, les projets de gazoduc, qui seuls peuvent justifier une intervention militaire. Ce n’est pas absurde, il est légitime qu’un État défende ses intérêts économiques. Malheureusement, c’est rarement le cas pour la France. D'expérience, la plupart du temps nos engagements militaires s’effectuent dans des endroits où il n’y a pas grand-chose «à gagner» et s’il y en a, nous savons très mal en tirer des dividendes. Il y a certes un peu d’or au Mali et au Burkina Faso, mais il n’est pas exploité par des sociétés françaises, sans doute le résultat des interventions australienne et canadienne dans la région. Il y a aussi un peu d’uranium au Niger, 4 % de la production mondiale, que nous exploitons sans qu’il représente plus depuis longtemps un approvisionnement stratégique. S’il l’était encore vraiment, il aurait suffi d’envoyer nos troupes autour de cet uranium et nous serions tranquilles.
Bien plus simplement, parmi les intérêts à défendre il y a des ressortissants à protéger, 6000 au Mali par exemple en 2013. Bien plus sûrement encore, il y a la vision qu’à la France de sa place et de son rôle dans les affaires du monde, et une facilité d’engagement inédite dans les démocraties puisqu’il suffit que le président de la République le décide. Nous intervenons aussi parce que nous sommes parmi les rares à pouvoir le faire et accepter que nos soldats meurent au combat. Tout cela donne 170 interventions militaires depuis 1963, dont un certain nombre en soutien d’États faisant appel à nous pour les aider à lutter contre des organisations armées.
Le Mali en fait partie. Il fermait les yeux jusque-là sur AQMI, mais il n’a pu cacher son impuissance lorsque des mouvements plus locaux, Touaregs d’Anse Dine ou Arabes maliens du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) se sont associés à Al-Qaïda pour former en 2012 un califat non proclamé dans le nord du pays. Ces trois organisations représentaient à peine plus de 3000 combattants, peu en soi, mais une superpuissance face au vide l’État malien et la lenteur interminable de constitution de la force interafricaine, la Mission internationale de soutien au Mali (MISMA), qui était censée pallier cette faiblesse. Le risque était grand, non pas forcément d’un prise de Bamako par quelques centaines de combattants, mais d’une déstabilisation générale, d’un chaos sur lequel des jihadistes auraient pu ensuite prospérer avec des conséquences certaines sur les pays voisins, dont la Côte d’Ivoire où pour le coup les intérêts français sont beaucoup plus importants, et des conséquences indirectes possibles sur l’Europe proche.
La dernière fois que nous sommes intervenus militairement directement contre des organisations armées en Afrique, c’était en 1978, dans ce qui était à l’époque au Zaïre, mais surtout au Tchad avec l’opération Tacaud. Tacaud s’est mal terminée puisque nous avons été incapables d’empêcher le pays de basculer dans le chaos, en fait surtout lorsque le gouvernement français de l’époque a cessé d’utiliser ses soldats pour combattre. Depuis, lorsque nous sommes intervenus en guerre en Afrique, nous l’avons fait en «appui et soutien» des armées locales qui elles, menaient le combat en première ligne. Cela réussissait parfois, cela échouait plutôt, le succès reposant presque entièrement sur la valeur de ces armées locales, elle-même souvent liée à celle de leur État, de sa légitimité, de son autorité, de son honnêteté. Lorsque les États et donc leurs armées étaient, de manière persistante, plus faibles que leurs adversaires, nos conseillers, nos avions, nos canons, nos équipements, n’ont fait que retarder une défaite inéluctable. Nous avons cessé cette pratique avec l’opération Noroît au Rwanda en 1993 et cessé alors pour un long temps de faire la guerre en Afrique.
Depuis nous n’avons mené que des missions sans ennemis en espérant ainsi que l’on n’en aurait pas, soit des missions d’interposition, soit des «opérations de stabilisation». À chaque fois que l’on pouvait, on cachait le drapeau français derrière le drapeau européen des missions EUFOR, ou celui des Nations-Unies, parfois de missions interafricaines. Tout était bon pour agir sans être visible et sans prendre trop de coups, même si cela ne fonctionnait pas beaucoup. Ne pas vouloir d'ennemis n'empêche pas d'en avoir ponctuellement et nos soldats de tomber aussi  dans ces opérations. Cette période s’est presque terminée en 2011 avec l’intervention discrète des forces françaises au profit des forces du président ivoirien élu Ouattara contre celles de Laurent Gbagbo. Il y eu encore l'opération Sangaris en République centrafricaine, une des plus difficiles, sans doute la dernière du genre avant longtemps.
L’intervention française de janvier 2013 au Mali renoue donc avec l’intervention directe au combat contre des organisations armées, témoignant de l’échec de toutes les autres formes. Cette opération Serval a été un remarquable succès. En grande partie justement du fait de la territorialisation de l’ennemi qui permettait de donner la priorité à l’affrontement force contre force et de fournir des résultats visibles. Pour être plus précis, on peut qualifier Serval d’«opération-batailles», une forme d’intervention où on agit exclusivement contre la force armée ennemie en progressant d’objectif en objectif jusqu’au but final. Il suffit alors de regarder sur la carte la progression des petits drapeaux pour savoir dans quel sens va l’histoire. Les petits drapeaux français et alliés, les Tchadiens principalement, ont ainsi été placés sur Gao et Tombouctou libérées d’Ansar Dine et du MUJAO, puis sur la base d’AQMI dans la vallée de l’Ametettaï. Ajoutons que dans cette forme opérationnelle, la réponse à la question «pourquoi nos soldats meurent-ils?» est claire et n’induit que rarement le doute puisqu’elle s’accompagne de résultats visibles.
Toute la difficulté de la lutte contre les organisations armées et parfois contre les États est de savoir où s’arrête ce qui suffit. Il n’y a que peu de capitulations et encore moins de destructions complètes. Il n’y a bien souvent que des situations plus ou moins acceptables. Villes libérées, bases détruites, 300 combattants jihadistes tués, la plupart des autres en fuite et incapables de monter des opérations d’ampleur sous peine d’être frappés, à la fin de 2013 le corps expéditionnaire français avait accompli sa mission. Il aurait été possible de le retirer quitte à revenir plus tard en cas de besoin. C’est ce que nous avons fait au Tchad en 1972 après avoir vaincu, mais non détruit le Front de libération nationale.
Nous avons préféré rester dans une guerre dont la forme basculait de la forme «opération-batailles» à celle d’«opération-points», des Échecs au jeu de Go. Cette fois pas de drapeau à planter sur des villes libérées, pas de batailles, mais une multitude de petites actions isolées dont on espère qu’elles finiront par produire après des années l’«État final recherché». C’est la forme utilisée par toutes les organisations armées clandestines avec de la guérilla, des sabotages, de l’action auprès des populations, des attentats terroristes éventuellement. C’est un pointillisme que pratiquent aussi généralement ceux qui leur font la guerre, par des raids, des frappes, des actions civilo-militaires, etc. C’est beaucoup plus long et ingrat que les opérations-batailles. Les combats y ont moins d’ampleur, mais sur la longue durée, ils finissent par faire beaucoup plus de morts dans nos rangs, des morts que l’on a du mal cette fois à associer à des bilans concrets, ce qui induit le doute et l’accumulation du doute induit le sentiment d’enlisement alors que l’enlisement est inhérent à ce type d’engagement.
Le passage de Serval à Barkhane en 2014 consacrait ce changement de forme, inévitable du fait du succès même de la première opération qui interdisait désormais aux organisations ennemies de paraître en grand quelque part sous peine de destruction. Cette forme faite de coups, de frappes et de raids pouvait être menée depuis la périphérie du Mali, depuis des bases solides. Il fut décidé au contraire de maintenir un corps expéditionnaire dans et autour de Gao en attendant la relève par d’autres forces, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) d’abord puis surtout les Forces armées maliennes (FAMa).
Cette relève, comme c’était hélas prévisible, n’est pas venue. La MINUSMA, 13000 soldats et un budget d’un milliard d’euros par an, s’est avérée aussi inefficace et peu utile que toutes les autres opérations des Nations-Unies, et la Mission européenne de formation des FAMa, succédant à un programme équivalent américain, s’est révélée largement stérile. Là encore 13000 soldats ont été formés où reformés en six ans au camp de Koulikoro près de Bamako, avec un effet pratiquement nul car le problème premier des FAMa n’est pas technique, mais leur adossement à un État failli et corrompu.
Une bonne stratégie recherche le centre de gravité de l’ennemi, ce qui fait sa force, et s’efforce ensuite de le détruire ou moins de le réduire au maximum. Or, le centre de gravité des jihadistes n’est pas leurs chefs ou leurs quelques milliers de combattants au total. Quand nous les éliminons au rythme moyen d'un tous les deux jours, ils se renouvellent, preuve que le problème est plus dans la cause de leur existence que dans cette existence même. Le centre de gravité des jihadistes est à Bamako. Ce qui fait la force de nos ennemis sur place, c’est l’incapacité de l’État malien à établir une paix durable avec les Touaregs, à faire venir son armée ou la police dans les villages qui appellent à l’aide, à rendre la justice entre les éleveurs du centre du pays, à empêcher par voie de conséquences la création de milices communautaires qui vont à leur tour provoquer des exactions contre cet Autre qui est forcément à la source des problèmes. Il apparaît comme une administration corrompue et inefficace face à des organisations qui, elles, rendent la justice, éduquent parfois, font la police et payent leurs combattants.
Et c’est ainsi que l’on a laissé nos soldats au milieu d’une situation qui ne pouvait que se dégrader tant que l’échelon politique malien ne prenait pas ses responsabilités, ce qu’il n’a jamais fait. Peut-être que notre présence y a même contribué. Pourquoi faire des efforts difficiles pour résoudre les problèmes internes ou pour combattre vraiment les jihadistes quand on est protégé dans son existence par les soldats français? Pourquoi changer quand la persistance des problèmes incite à une aide internationale de plusieurs milliards d’euros dont peu arriveront dans les villages? Atout supplémentaire, les Français peuvent faire d’excellents boucs émissaires lorsque les problèmes ne sont pas résolus.
La situation s’est donc finalement et forcément dégradée, avec une accélération cette dernière année, contaminant par effet domino, le Burkina Faso voisin, à l’État tout aussi défaillant, et même le Bénin, où deux soldats français sont tombés aussi.
En l’état actuel des choses, il n’existe que trois options pour la France.
La première est le maintien en l’état. On peut rester ainsi en espérant que les choses vont finir magiquement par s’améliorer, qu’un sursaut national va donner des forces nouvelles au Mali et au Burkina Faso. Le plus probable est au contraire le basculement dans une situation complexe incontrôlable, la raison de l’échec de Tacaud au Tchad en 1979-1980, et comme à l’époque, de prendre pour rien des coups y compris de la part de ceux que l’on est censé défendre, et ce jusqu’au repli inévitable. Tout ce qu’on peut espérer est que le chaos reste localisé, comme ce fut le cas au Tchad, et qu’une forme d’équilibre s’instaure et d’un point de vue militaire puisse fournir à nouveau des objectifs clairs que l’on puisse attaquer depuis l’extérieur.
On peut décider de replier dès à présent les forces du Mali pour se redéployer ailleurs, sensiblement faire ce qu’il aurait été possible de faire à la fin de Serval mais désormais dans une ambiance de défaite. Ce serait sans doute redonner de la liberté d’action aux jihadistes et nourrir de nouvelles accusations, d’abandon cette fois, succédant à celle de trop grande présence. Mais cela peut être considéré comme un signal fort au Mali et susciter par peur ce sursaut national. Au pire, là encore, il sera toujours possible d’attaquer depuis la périphérie.
On peut décider au contraire, un renforcement, à la manière du «sursaut» américain en 2007 en Irak. Pour que cette option ait une réelle influence, il faut des renforts en nombre significatif mais aussi de nouvelles méthodes. On peut doubler le nombre d’avions Rafale et d’hélicoptères Tigre au Sahel, on peut y ajouter des drones armés, cela permettra de plus et mieux frapper, mais cela ne suffira pas. Ce qui manque réellement au Mali et au Burkina Faso, ce sont des combattants, des bataillons motivés, compétents, bien commandés, qui puisse surpasser l’ennemi sur son propre terrain avec l’appui de la population et non contre elle, à l’instar des huit Groupements spéciaux d’intervention mauritaniens (GSI) qui tiennent la frontière désertique avec le Mali.
Ces bataillons ce ne sont pas les armées européennes qui vont les fournir, on n’y pratique plus le risque et le combat sauf chez les Britanniques et chez nous. Nous pouvons éventuellement en fournir quelques-uns si on se désengage des opérations dont le premier «public visé», opinion publique, Etats-Unis, États locaux, n’est pas l’ennemi. Du point de vue opérationnel ce serait plus efficace, mais délicat politiquement. Le vrai renforcement ne peut venir que de la région, de la force commune G-5 Sahel bien sûr, la solution annoncée depuis quatre ans et qui comme toutes les forces interafricaines bute toujours sur le byzantinisme de son financement. Un mandat des Nations-Unies faciliterait les choses, étrangement il ne vient pas. Il peut venir surtout du Mali, du Burkina Faso et du Niger. En réalité, la seule solution serait, comme dans le passé au Tchad, au Dhofar ou en Irak, que l’État malien laisse provisoirement sous commandement et contrôle étroit étranger des soldats locaux, réguliers, irréguliers, étrangers mercenaires, peu importe pourvu qu’ils soient motivés pour combattre. Mais bien entendu, pour de multiples raisons qui n’ont rien d’opérationnelles cela est difficilement concevable.
Le plus probable est donc que la guerre dure longtemps et que l’on évoque encore régulièrement des solutions destinées à montrer que l’on fait quelque chose, mais qui n’affectent pas profondément le cours des choses, pour finalement improviser dans l'urgence lorsque la catastrophe viendra.

mercredi 11 décembre 2019

Souscription pour l'édition 2020 de Forces armées africaines


Pour souscrire c'est ici : souscription
Fin de la souscription ce soir 11 décembre à minuit

LE LIVRE - De l'édition 2016 à l'édition 2020  

Forces armes africaines 2020 est une version remaniée et actualisée (environ 800 pages) de l'ouvrage Forces armées africaines 2016-2017 paru en mai 2017 (602 pages) en auto-édition via CreateSpace (aujourd'hui Kindle Direct Publishing - KDP).

L'édition 2016-2017 a remporté un petit succès et en octobre 2019, soit presque deux ans et demi plus tard, elle se classe toujours honorablement 1475e des ventes (à la date du 17 octobre 2019) dans la rubrique « géopolitique » d'Amazon, sur plus de 10 000 titres !

Le livre constitue un outil polyvalent de recherche, de prospective ainsi que de réflexion stratégique, opérative et tactique, en étant :
· Un annuaire des armées africaines dans lequel sont exposés leurs ordres de bataille (organisation), leurs moyens terrestres, aériens et navals (sous forme de listes). L'édition 2020 inclut également la présentation des paramilitaires (dont la sécurité est la mission première mais également aptes à des actions de combat, par exemple les unités spécialisées de contre-terrorisme des forces de police).
· Une analyse stratégique du contexte dans lequel évolue ou involue chaque armée africaine : problèmes politiques, relations avec les Etats voisins, bilan de la coopération militaire, etc.
· Une analyse sur les capacités opérationnelles de chaque armée africaine.

L'édition 2020 est donc en cours de rédaction et sa parution est prévue entre février et mai 2020.

Docteur en géographie, Patrick FERRAS participe à cette nouvelle version. Auteur d'une remarquable thèse sur les forces éthiopiennes, il est enseignant et président de l'association Stratégies africaines dont les travaux sont "(...) centrés sur la géopolitique de la Corne de l'Afrique et les questions de paix et de sécurité en Afrique."

  LES OBJECTIFS DU LIVRE - En 2016 comme en 2020  

Présenter en détail l'ensemble des forces armées africaines contemporaines dans leurs caractéristiques opérationnelles (c'est à dire leur action sur le terrain, leurs qualités au combat, leurs défauts) et dans leur diversité (sociale, économique, culturelle...) ;


 Proposer un ouvrage riche pour un coût raisonnable au regard de ce qui prévaut dans le domaine. Ainsi, le contenu est-il financièrement accessible aux chercheurs, aux journalistes, aux étudiants et aux militaires, notamment africains. Le prix de l'édition 2020 sera légèrement plus élevé en raison de l'augmentation de la pagination et se situera autour de 38 euros (33,70 euros pour l'édition 2016-2017).

L'édition 2016-2017 avec en illustration le lieutenant Ayella Gissa en décembre 2006, photo Chief Mass Communication Specialist Eric A. Clement U.S. Navy.

  LES NOUVEAUTÉS - Quoi de nouveau dans l'édition 2020 ?  

Actualisation (l'actualisation de l'ensemble des fiches-chapitres se poursuivra jusqu'à la fin de l'année 2019/début de l'année 2020, et bien entendu, correction des coquilles !) ;

Présentation d'ensemble de l'Afrique de la défense en 2020 par Patrick FERRAS ;


Réorganisation de l'ensemble des fiches-chapitres : la partie inventaire des moyens matériels est toujours là tout comme la partie analyse. Mais cette dernière se structure désormais en une rubrique "domaine stratégique" et une rubrique "domaine opérationnel" ;


En guise d'introduction dans la partie analyse, une brève présentation de ce qu'était chaque armée évoquée 20 ans auparavant (budgets, effectifs, composition des forces) ;

Davantage d'informations sur les forces paramilitaires, aussi bien dans l'inventaire des moyens que dans l'analyse ;

Des encadrés sur les entités insurrectionnelles, par exemple la liste des principaux groupes armés en RDC, avec dans tous les cas un bref aperçu de leurs effectifs, moyens et capacités.

  POURQUOI CE LIVRE - Les armées africaines aujourd'hui  

Les armées africaines sont le plus souvent considérées au travers des caricatures qui les décrivent. L'actualité nourrit l'impression qu'elles sont mauvaises et incapables d'accomplir leurs missions, qu'elles sont tout juste bonnes à subir des défaites et commettre des exactions à l'encontre des populations. La corruption, le manque de moyens n'arrangent rien. Des stratégies inadaptées dans des contextes de gouvernances bancales, la pauvreté des budgets de défense figent ce constat.

Cependant, il importe de nuancer cette image négative.

En dépit de difficultés structurelles et contextuelles considérables, beaucoup d'armées africaines tendent à évoluer. Quand bien même certaines correspondent effectivement aux clichés, elles comprennent aussi des hommes et des femmes déterminés à changer les choses en faveur de la paix et de la justice. L'idée d'armées au service d'un Etat plutôt que d'un pouvoir progresse désormais en Afrique. Quant aux revers sur le terrain, parfois avec de lourds bilans, ils sont plus souvent rapportés que les succès. Beaucoup d'armées africaines ont également des qualités ou s'efforcent d'en développer. Que le cheminement soit laborieux et qu'il demande un temps long ne signifie pas qu'il n'y a pas de cheminement. Toutes les armées évoluent et nos armées, considérées comme modernes ont connues des phases difficiles au cours de leur histoire. Il leur a fallu s'adapter (comme l'explique Michel GOYA dans son nouveau livre S'adapter pour vaincre) à l'ennemi et aux difficultés, sur le temps long. Les armées africaines ne sont pas différentes.

Forces armées africaines 2020 distingue ces aspects et brosse un portrait en contrastes des outils militaires du continent. Il y a du mauvais qu'il ne faut pas cacher mais il existe également du bon dont il faut parler. Par exemple, le passage ci-dessous est extrait de l'édition 2016-2017. Présent dans la partie consacrée aux Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), il évoque les superstitions et la magie dans les armées africaines.

LA COUVERTURE - A vous de choisir !  

A partir de 25 euros de soutien de soutien, vous pourrez me communiquer votre préférence pour la photographie de couverture de l'édition 2020 : la première avec les soldats nigériens au cours d'un exercice de patrouille ou bien la seconde avec des membres des forces spéciales maliennes. Cette préférence servira de vote et la photographie la plus plébiscitée illustrera donc la couverture de Forces armées africaines 2020.

Première photo/choix 1 pour l'illustration de couverture de l'édition 2020 : des militaires nigériens au cours de l'exercice Flintlock 2018. Le terrain que l'on devine est très représentatif de celui qui prévaut dans la zone du Liptako Gurma (photo du Staff Sgt. Jeremiah Runser, U.S. Army).

  POURQUOI LE FINANCEMENT PARTICIPATIF - Le "nerf de la guerre" !  

Le travail pour la nouvelle version a commencé dès la publication de la version 2016-2017. C'est une tâche considérable, qui s'avère également coûteuse financièrement, sans aucune aide privée ou publique.

Dans la durée, la documentation est onéreuse, surtout avec des ouvrages qui peuvent dépasser les 1 200 euros (Jane's...).

La veille informationnelle, la collecte de données ainsi que la rédaction sont chronophages et le temps consacré à ces actions ne fait pas rentrer d'argent immédiatement. Plus prosaïquement, il est difficile d'avancer l'ouvrage et dans le même temps de payer les factures !

4 000 euros représentent un minimum pour faciliter le projet. Voici les différents paliers et la répartition de la somme réunie en fonction des paliers atteints :

* Premier palier : 4 000 euros réunis - terminer le livre avec une répartition suivante des fonds :
·     1 000 euros de documentation (c'est un gros poste de dépense) ;
·    600 euros de budget publicitaire (ce qui a beaucoup manqué pour la première édition, avec des exemplaires de l'ouvrage à envoyer à des organismes, des rédactions, etc.) ;
·  1 200 euros pour la relecture (rémunération d'un correcteur, 1 000 euros étant un minimum avec 800 pages...) ;
·   1 200 euros de frais divers (8 % de commission pour Ulule soit 320 euros ; 22 % pour l'Urssaf soit 880 euros).

** Deuxième palier : 6 000 euros réunis - terminer sereinement le livre
·     1 200 euros de documentation ;
·     600 euros de budget publicitaire ;
·     1 400 euros pour un correcteur ;
·    1 000 euros de rémunération pour l'auteur (et un bon repas pour Patrick Ferras ! Ce qui représente environ... 166 euros par mois sur 6 mois !) ;
·    1 800 euros de frais divers (480 de commission Ulule ; 1 320 pour l'Urssaf).

*** Troisième palier : 8 000 euros réunis - terminer confortablement le livre
·     1 600 euros de documentation ;
·     800 euros de budget publicitaire ;
·     1 400 euros pour un correcteur ;
·     1 800 euros de rémunération pour l'auteur (et un bon repas pour Patrick Ferras ! Ce qui représente 300 euros par mois) ;
·     2 400 euros de frais divers (640 de commission Ulule ; 1 760 pour l'Urssaf).
Merci à tous pour votre soutien, merci à Ulule en général pour avoir accepté de présenter le projet et à Élodie GONÇALVES en particulier pour l'accompagnement !

  Projet futur - Ebook publié fin 2021/début 2022 offert aux soutiens d'honneur  

Les projets sont nombreux, je ne les détaille donc pas tous. Juste un seul, dont le fruit sera offert aux soutiens d'honneur lors de sa parution.

Il n'existe pour l'instant qu'à l'état d'ébauche et le travail à effectuer pour le mener à terme est important. Il sera donc offert au moment de sa date de publication estimée : entre la fin 2021 et le début 2022, c'est à dire dans environ deux ans. C'est long, mais la tâche n'est pas négligeable.

Je publierai alors, uniquement au format numérique (Kindle, mais les soutiens d'honneur pourront également le recevoir en pdf s'ils le souhaitent), un ouvrage électronique intitulé La Guerre froide africaine - Aperçu des forces armées africaines de leur indépendance à la fin des années 1980.

L'ouvrage regorgera d'ordres de bataille, d'inventaires quant aux arsenaux (de l'armement léger à l'armement lourd). L'analyse sera moins prépondérante que dans Forces armées africaines, par exemple en présentant seulement de façon succincte le contexte géopolitique pour se focaliser sur les armées africaines de cette période troublée, leurs moyens, leur organisation, leurs défauts et leurs qualités.

  QUI SUIS-JE ?  

Je travaille depuis longtemps sur les questions de défense avec une passion première pour l'Histoire militaire et une autre passion... pour l'Afrique !
J'ai participé à la rédaction de livres, dont l'original Viet Cong and NVA tunnels and fortifications of the Vietnam War chez Osprey Publishing, à deux articles pour Batailles & Blindés (éditions Caraktère, fabuleuse expérience mais trop courte pour des circonstances "hors champ", avec un rédac' chef en or, Yann MAHE pour ne pas le citer !) ; à des travaux divers comme récemment un Focus stratégique pour l'Institut français des relations internationales (IFRI) sur les frontières africaines et un regard quant à leur sécurisation. Et puis, j'ai participé à des consultances au profit du ministère des Armées.

Tout aussi récemment, j'ai eu la chance de collaborer avec Michel GOYA à un ouvrage au format Kindle consacré aux changements de mentalités et d'approches opérationnelles dans les armées africaines face aux groupes armés (Une révolution militaire africaine).

Actuellement je collabore au magazine Défense & sécurité internationale (chez Areion), avec un non moins fantastique rédac' chef (Joseph HENROTIN) pour des articles sur les armées africaines (surprenant, non ? Voir par exemple celui au sujet des qualités des forces armées africaines). Et bien entendu, je suis l'auteur de Forces armées africaines 2016-2017 et du futur Forces armées africaines 2020 !

Deuxième photo/choix 2 pour l'illustration de couverture de l'édition 2020 : soldats maliens du Bataillon Autonome des Forces Spéciales au cours d'un entraînement au Burkina Faso ; même des armées africaine avec une mauvaise "image" progressent difficilement mais sûrement, avec de vraies capacités tactiques qui s'améliorent et de belles qualités humaines parmi les personnels. Beaucoup reste à faire, mais des bases sont là (photo USAFRICOM).

dimanche 1 décembre 2019

Africa first (2015)

Publié le 2 juin 2015

« La guerre trouve son origine dans un but politique ; 
ce motif initial qui l'a provoquée doit faire l'objet 
de la plus haute attention pendant toute sa conduite. » 
Clausewitz

La stratégie, c’est en principe simple puisqu’il suffit d’accorder des méthodes et des moyens à l’atteinte d’un objectif, face à un adversaire, actuel ou potentiel, violent ou non. La définition de l’objectif s’effectue à l’échelon politique, au  sens large, avec le conseil des représentants des différents instruments de puissance, dont les forces armées. Il s’agit ensuite, de la part de chacun de ces instruments de puissance de déterminer comme participer à l’atteinte de cet objectif avec  les moyens disponibles et ceux que peut fournir la nation. Cette réflexion stratégique est éminemment dynamique dans la mesure où les différents paramètres, les ressources, l'ennemi, la direction politique, sont changeants. Elle relève donc largement de la science complexe et, si les définitions paraissent simples, la mise en œuvre est beaucoup plus délicate.

Un bon exemple d’une stratégie cohérente est fourni par les Etats-Unis au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le 12 novembre 1940, un mémorandum est présenté au Président Roosevelt qui expose les différentes options d’engagement possibles : défense du continent Américain, offensive à travers le pacifique contre le Japon (Japan first) avant de se retourner contre l’Allemagne et l’Italie, effort simultanée sur les deux fronts, offensive en Europe (Germany first) avant de se retourner contre le Japon. C’est cette option D (baptisée Plan Dog) qui est finalement choisie même s’il sera possible de s’engager également contre le Japon surtout à partir de 1944. En parallèle de ces choix, les Etats-Unis construisent un instrument militaire à la fois remarquable de cohérence et d’efficacité face aux deux ennemis tout en étant fondé sur une économie suffisamment bien organisée pour ne pas épuiser le pays. Seul le design de l’US Army, privilégiant la standardisation et la permanence du potentiel des unités au détriment du nombre, s’est avéré un peu inadéquat. A la même époque, l’Allemagne fournit l’exemple contraire d’incohérence stratégique, dispersant des moyens limités dans des aventures et ne mobilisant vraiment les ressources de la nation qu’à partir de 1942 tout en les gérant souvent de manière féodale. L’Allemagne ne retarde le désastre final inévitable que par l’excellence tactique de beaucoup de ses troupes.

La France des années 1960 fournit aussi un bon exemple d’accord entre une vision stratégique et des moyens partagés, au sein d’une armée mixte appelés-professionnels, entre le corps de bataille métropolitain adossé à l’arme nucléaire et une force expéditionnaire organisée pour la défense des intérêts de la France en Afrique autour d’un double réseau de bases locales et d’unités d’intervention. Le système comprend des lacunes, le corps de bataille notamment est longtemps sous-équipé et il aurait pu être organisé de manière plus audacieuse, mais l’ensemble est cohérent jusqu’au début des années 1980.

L’époque est alors à la conjonction de la tentation de se servir de cet outil militaire, si facile d’emploi dans les institutions de la Ve République, et du refus de faire la guerre. On voit alors apparaître les premières « pseudo-opérations », engagements de force à vocation purement diplomatique et/ou de politique intérieure, niant la notion même d’ennemi et donc a-stratégiques. Cela ne porte pas à conséquence grave lorsqu’il n’y a effectivement pas d’ennemi, cela revient à de l’agitation meurtrière lorsqu’il y en a effectivement un. Lors de la confrontation souterraine avec l’Iran dans les années 1980, nous subissons des coups sévères, enlèvements et assassinats, attaques meurtrières contre nos « soldats de la paix » à Beyrouth, attentats à Paris en 1986 sans autre riposte que des raids aériens dans le vide, des petites attaques aussi secrètes que ratées et l’envoi de soldats garder les frontières de la France métropolitaine. Bilan de cette piètre stratégie, nous avons finalement négocié avec l’Iran (ce qui montre que c’est parfois possible avec ceux qui pratiquent le terrorisme) et rendu l’argent qu’on leur devait.  On peut s’interroger aussi sur la stratégie de la France en ex-Yougoslavie jusqu’en 1995, autre défaite dont nous partageons il est vrai la responsabilité.

Au Rwanda, en revanche, nous sommes seuls à nous engager militairement en 1990 en soutien du régime d’Habyarimana contre le Front patriotique rwandais. L’objectif stratégique reste flou mais les moyens et méthodes de l’opération Noroit (soutien et appui à l’armée locale dans les combats) permettent de contenir l’ennemi à la frontière nord. Lorsque les forces françaises quittent le territoire à la fin de 1993, on ne voit pas très bien ce que la France a gagné, mais elle n’y a pas perdu grand-chose. La suite est moins cohérente lorsqu’on décide de revenir en 1994 pour mettre fin aux massacres, objectif éminemment louable mais pour lequel les moyens engagés sont à la fois réduits en volume et employés de manière inadéquate. La mode (car il y a aussi des modes dans les opérations militaires) est alors à l’interposition et nous faisons donc de l’interposition comme si les gens que nous combattions quelques mois plus tôt allaient d’un seul coup ne plus nous considérer comme des ennemis. Nous avons payé cher, et payons encore, cette naïveté en prêtant le flanc à des attaques dans le champ médiatique, domaine que nous maîtrisons mal (preuve de l’incomplétude de l’outil). Le fait que vingt ans après on puisse encore accorder crédit aux accusations les plus délirantes contre la France et ses soldats est le signe d’une autre défaite stratégique. Au bilan, les présidences Mitterrand et Chirac ne sont guère riches en stratégies victorieuses.  

Alors que se tient en ce moment à Paris une conférence internationale sur la guerre contre l’Etat islamique, il faut bien constater que si nous avons fait des progrès dans l’emploi de l’outil en renonçant à certaines méthodes, nous avons aussi réduit les moyens ce même outil, sacrifiant une grande partie de l’ancien corps de bataille pour ne conserver qu’une force de frappe nucléaire a minima et sensiblement les mêmes capacités de projection qu’au temps de la Force d’action rapide. Pour autant, nous sommes toujours à la recherche d’une grande stratégie pour augmenter la puissance de la France dans le monde face à des rivaux, ou d’une stratégie particulière face à l’ennemi du moment, les groupes djihadistes. Il est vrai que cet ennemi à plusieurs têtes et que nous avons de nombreux alliés, raison de plus pour essayer de mettre un peu de cohérence dans cet ensemble.

Où en sommes-nous, nous Français, actuellement dans cette guerre ? Tout en poursuivant la guerre souterraine des services commencée dans les années 1990 et l’opération Vigipirate sur le territoire métropolitain, nous avons engagé une première opération militaire d’ampleur contre les djihadistes au Mali en 2013 que nous avons étendue l’année suivante à l’ensemble du Sahel.  Au même moment nous avons décidé d’intervenir en Irak, puis en janvier à nouveau sur le territoire métropolitain en développant considérablement le plan Vigipirate. Lorsque le groupe aéronaval était dans le Golfe persique, nous avons même atteint le niveau opérationnel prévu par le Livre blanc de 2013 pour un conflit majeur. Simultanément, nous sommes toujours engagés dans des opérations héritées, au sud-Liban en particulier, ou dans de nouvelles, en Centrafrique, qui n’ont rien à voir, au moins directement avec la guerre en cours. Celle-ci est donc la première guerre de notre histoire que nous menons de manière aussi dispersée. De fait, nous sommes présents partout mais également faibles partout car nous n’avons pas d’axe effort ou, plutôt, nous en avons trop, diplomatiques, commerciaux, anxiolytiques, visant simultanément des publics différents, alliés locaux ou Américains, clients actuels ou potentiels, opinion publique et enfin seulement l'ennemi avec ce qui reste.

Revenons aux fondamentaux. Quel est vraiment l’objectif ? S’il s’agit de détruire les organisations djihadistes, soyons réalistes c’est hors de portée pour la France car cela supposerait d’agir, à l’intérieur même des frontières de pays arabes pour s’attaquer à des causes politiques, économiques, sociales et idéologiques profondes sur lesquelles nous avons peu de prises directes. Nous pouvons, en liaison ou non avec des forces étrangères, porter des coups, affaiblir, détruire des bases, éventuellement des réseaux mais il ne s’agit que de coupures de têtes d’hydre. La seule option raisonnable est d’endiguer cet ennemi, qui pour l’instant, reste plus une nuisance qu’une menace mortelle, en espérant, sa mort par contradictions internes à la manière de l’URSS. Dans ce contexte de guerre de trente ans (dont vingt sont en réalité déjà passées depuis les attentats de 1995), notre action doit s’efforcer d’abord de nous défendre et éventuellement de tirer parti de la situation et de ses opportunités, en veillant à ne pas introduire de contradictions entre ces deux éléments.

Comment utiliser notre outil militaire dans ce cadre-là ? Produire le maximum d’effets opérationnels en fonction des moyens dont nous disposons impose une plus grande concentration des efforts. De fait, les points d’application semblent limiter à trois : la France, le Moyen orient et l’Afrique.

L’option « France d’abord » pour les forces armées est peu efficace. Sur le territoire métropolitain, l’opération Sentinelle permet de déployer en permanence environ 20 soldats par département. Si ce déploiement a une utilité psychologique et a permis de défendre quelques ressources budgétaires, son impact opérationnel est très limité, au prix d’une réduction des capacités de projection ou d’entraînement et d’une pression supplémentaire sur nos soldats.  Hormis certaines missions spécifiques de police en mer ou dans le ciel, de protection de certains sites sensibles, ou ponctuellement pour faire face à une situation d’urgence, la protection des Français en métropole est bien mieux assurée par d’autres service, gendarmerie et police en premier lieu. La France a déjà des services de renseignement performants appuyés par, sans doute, la législation la plus favorable à leur action parmi les pays occidentaux. Tout cela est perfectible et si on considère que ces moyens sont insuffisants, outre leur adaptation, on peut, comme dans d’autres pays envisager et dans un cadre strict, décider de faire appel à des sociétés privées, voir aux citoyens eux-mêmes plutôt qu’à des soldats.

L’option « Moyen-Orient d’abord », présente un intérêt économique évident mais aussi des inconvénients politiques majeurs entre l’ambiguïté du soutien aux régimes sunnites archaïques et autoritaires de la région mais aussi, de fait sur le terrain, aux régimes chiites de Bagdad, indirectement de Damas et au bout du compte de l’Iran. Tout cela ne nous rend guère populaires chez les masses arabes qui sont, ou se sentent, menacées et frustrées par tous ces pouvoirs environnants, sentiment qui constitue le vrai centre de gravité des groupes djihadistes. Tout cela nous rends aussi assez complaisants sur notre propre sol vis-à-vis du prosélytisme religieux officiel ou privé issu des monarchies. Hormis dans un rôle de vitrine commerciale, l’action militaire dans la région est par ailleurs délicate du fait de l’éloignement géographique et surtout de la difficulté à envisager une opération directe et importante au sol. On se contente donc d’une action indirecte de frappes contre Daech et de soutien au régime irakien corrompue. Huit mois après le déclenchement de l’opération Inherent Resolve contre l’Etat islamique, on constate globalement que cette approche, si elle l’a sans doute freiné, n’a pas vraiment empêché son expansion. Au sein de cette opération, le dispositif français n’a réalisé qu’environ 5 % des frappes, tandis que les 120 conseillers et les armes livrées ne représentent qu’une goutte d’eau par rapport aux besoins (si tant est que l’assistance militaire soit le seul besoin). Autrement dit, l’opération Chammal ne sert pas à grand-chose, dans un ensemble qui mettra des années à produire des effets décisifs.

L’option « Afrique d’abord », c’est-à-dire le maintien de la sécurité et la stabilité des pays des communautés économiques d’Afrique centrale et de l’ouest face aux organisations djihadistes,  est sans doute la plus rationnelle pour la France. L’action de l’ennemi y a des effets plus immédiats sur nos intérêts politiques, nos ressortissants (200 000 en Afrique), nos entreprises, notre territoire même, directement par les possibilités d’action à travers la Méditerranée ou indirectement par les phénomènes de trafics, de migrations. De ce fait et parce que l’ennemi y est plus faible en volume qu’ailleurs, c’est aussi là que notre action militaire est la plus rentable, c’est-à-dire que l’action d’un soldat, d’un appareil de combat, y produit plus d’effets stratégiques que partout ailleurs.  Pour autant, avec les 3 000 hommes, six avions, trois drones MALE et la vingtaine d’hélicoptères de l’opération Barkhane, nous ne pouvons actuellement guère faire autre-chose que des raids et frappes, ce qui est très utile mais pas complètement suffisant. Nous n’avons pas de réelles possibilités de contrôle de zone et notre structure d’assistance militaire a été réduite à la portion congrue. Quant à la coordination avec d’autres leviers d’action, elle est inexistante (15 millions d’euros seulement sont consacrés à l’aide à l’agriculture dans les pays du Sahel). En déployant au Sahel les six appareils actuellement en Jordanie, les 900 hommes de l’opération Daman au Liban et une partie seulement de l’opération Sentinelle, on doublerait déjà les capacités de Barkhane. Le dispositif de contrôle du Mali serait plus étanche, les points clé de la région plus facilement tenus. On pourrait même renforcer l’opération Sangaris en Centrafrique afin de lui donner un peu plus de moyens à la hauteur de ses besoins et d’accélérer sa conclusion. On pourrait également participer plus activement à la défense des pays alliés de la région contre Boko Haram et surveiller la région des trois frontières entre le Congo-la Centrafrique et le Sud-Soudan.

A plus long terme, si on maintient cette voie, il faudra certainement reconsidérer le design de nos forces pour les adapter à ce qui est devenu un vrai objectif stratégique. Il faudra, par exemple, renforcer les bases en Afrique et non les réduire, redévelopper la coopération militaire sous toutes ses formes (et la rattacher à nouveau au ministère de la Défense). Afin de pallier le manque d’effectifs et de financement, il faudra peut-être imaginer des structures mixtes françaises et locales, éventuellement dans le cadre d’entreprises de sécurité. Il faudra surtout mieux intégrer les leviers d’action civils et militaires, en dépassant les barrières idéologiques des ministères et en les plaçant peut-être sous une direction unique. Il faudra également cesser cette pratique de sous-estimer systématiquement le surcoût des opérations, comme si le Congrès américain avait donné tous les ans le tiers de ce qui était nécessaire pour combattre l’Allemagne nazie pour corriger ensuite en fin d’année en ponctionnant sur le budget de fonctionnement des armées.

Celui qui ne se fixe pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre. Si nous voulons des résultats stratégiques, commençons par avoir une stratégie.