jeudi 3 janvier 2019

Des gifles et des lettres-Innover dans le rugby


Vous voulez être sûr d’innover ? Arrêtez-vous et observez ce que vous faites. Observez-le vraiment, dans le détail, décomposez votre pratique et demandez-vous à chaque fois : au fait, pourquoi fait-on cela ? Vous vous apercevrez bien souvent que beaucoup d’éléments de votre pratique sont des héritages, des habitudes dont l’origine se perd dans le temps. On fait comme ça…parce qu’on a toujours fait comme ça. Cela semble fonctionner suffisamment pour continuer alors que remettre tout à plat requiert un effort important. Au mieux on se contente d’améliorer des « routines, parfois jusqu’à l’absurde comme ces sarisses (lances) dont les héritiers d’Alexandre le Grand augmentent sans cesse la longueur jusqu’à ce qu’elles deviennent trop lourdes. Au pire on accumule des choses qui ne servent à rien, comme les 846 articles pour « les évolutions en ligne » du règlement militaire que dénonce Alfred de Vigny dans Servitude et grandeur militaires. Bien souvent, on fait les deux sans s’apercevoir que nos rendements sont décroissants.

Et puis surviennent des gens qui prennent le temps d’observer, parce qu’ils sont passionnés et que justement ils ne sont pas le « nez sur le guidon », peut-être inversement parce qu’ils doivent urgemment trouver des solutions et tailler dans l’inutile, parce qu’ils pressentent l’essoufflement d’un système et l’existence de ressources cachées. Si ceux que se risquent à cet effort sont plutôt rares, leurs motivations sont multiples.

Les exemples les plus intéressants viennent souvent des sports collectifs. Le cadre réglementaire y est rigide et pourtant de temps de temps surviennent des approches complètement nouvelles. Dans presque tous les cas, on s’aperçoit que ces renouvellements sont le fait de quelques individus qui ont effectivement pris le temps de remettre les choses à plat. Lilian Alméras, l’auteur de Rugby Combat System est l’un deux, et son travail m’a passionné. Comme souvent cet innovateur est à la croisée de plusieurs mondes, ancien militaire, instructeur de sports de combat et rugbyman amateur. Il peut donc enrichir l’un de ces mondes, en l’occurrence le rugby français, de son expérience dans les autres. Il applique ainsi à l’analyse de ce sport toute la rigueur militaire et les techniques des sports de combat.

Son constat est celui d’un accroissement considérable de collisions depuis la professionnalisation du rugby, tant en nombre absolu avec l’augmentation des temps de jeu qu’en proportion. Le taux beaucoup plus élevé de plaquages réussis par rapport à il y a trente ans est peut-être le résultat d’une meilleure technique défensive, il témoigne surtout à l’inverse d’une incapacité croissante à franchir, casser les plaquages ou à faire une passe après contact, bref à avoir un résultat positif des duels.

Outre que ce jeu de martèlement n’est pas forcément le plus agréable à regarder, il est également dangereux comme des accidents tragiques nous l’ont encore rappelé récemment. Contrairement aux sports de combat qui comprennent tous des catégories de poids, il est possible au rugby de voir un joueur de rugby de 80 kg se prendre pleine tête un autre joueur de 120 kg en pleine vitesse et en position de « bump » (coude en avant serré bas). Les défenses étant difficiles à franchir, la solution de facilité est alors de rechercher le surcroit de puissance par la masse des joueurs, qui a connu elle aussi un étonnant développement, au détriment parfois de l’agilité ou de la dextérité.

Ce que propose Lilian Alméras est simplement de revenir à la base. Il ne sert à rien de développer des schémas collectifs sophistiqués si on ne gagne pas les duels. Dans un match de Top 14, il y a un duel en moyenne toutes les cinq secondes, soit de 400 à 500 par équipe, dont bien sûr beaucoup de passes avant contact mais aussi 100 à 200 confrontations. Pour employer un terme clausewitzien, le centre de gravité du jeu se trouve là et plus précisément dans le pourcentage de confrontations offensives gagnées, c’est-à-dire qui débouche sur un résultat positif, franchissement ou passe réussie après la ligne d’avantage. Il suffit de regarder les trois derniers test-matchs du XV de France contre les des All blacks pour s’en convaincre.

Le Rugby Combat System (on regrettera l’emploi de l’anglais, mais c’est un détail) se veut donc comme le sport de combat du porteur de ballon, une discipline en soi dont les gestes techniques sont détaillés et illustrés dans le livre. Plus précisément il s’agit de compenser la faiblesse du porteur de ballon (il ne peut utiliser qu’un bras et son attention est partagée entre son ou ses adversaires directs et ses coéquipiers) par un surcroit de technique. La promesse est qu’avec quinze « ceintures noires » de duel offensif, les choses seront beaucoup plus faciles.

Sur le papier, c’est logique et séduisant. Sur le terrain, Lilian Alméras multiplie les démonstrations impressionnantes. On peut le voir dans des vidéos se jouer facilement d’anciens joueurs professionnels. Cela fait pourtant neuf ans qu’il expose ses idées un peu en vain (voir ici une vidéo de 2010) pourquoi ? Le fait de ne pas être rugbyman professionnel ou entraîneur peut être, on l’a vu, un atout lorsqu’il s’agit de voir les choses autrement, d’inventer. C’est beaucoup plus difficile lorsqu’il faut transformer l’essai et implanter ses idées dans un milieu ancien et des pratiques déjà existantes. Deuxième inconvénient, on ne s’improvise pas combattant de haut niveau. Cela demande beaucoup de temps et de travail, au détriment éventuellement d’autres choses. C’est quasiment une innovation de rupture, donc quelque chose qui change en profondeur, ce qui répugne toujours. Ce qui pourrait arriver de mieux serait qu’un entraîneur de top 14 ou de pro-D2 y croit, mette en œuvre la méthode sur plusieurs années et obtiennent des résultats importants. Il sera alors imité, peut-être jusqu’au XV de France et ensuite dans les écoles de formation. Le rugby français, actuellement dans l’impasse, y gagnera beaucoup.


Lilian Almeras, Rugby Combat System, Amphora, 2018.