vendredi 9 août 2019

Le point de rencontre


Paru dans DSI n° 140, mars-avril 2019 

Qu’y a-t-il de commun entre la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.) et la guerre d’Indochine, plus précisément les opérations au Tonkin de 1950 à 1954? C’est simple, les deux adversaires ont eu le plus grand mal à se rencontrer pour s’affronter, comme s’ils évoluaient dans des univers parallèles. À chaque fois, c’est celui qui a fait l’effort d’aller dans l’univers de l’autre, parfois à l’invitation de ce dernier, qui l’a emporté.

Une guerre sans batailles

Dans la Grèce du VIIIe siècle au Ve siècle av. J.-C. les cités s’affrontaient selon un mode très ritualisé. Les villes constituaient des phalanges de miliciens-citoyens qui se rencontraient sur un terrain décidé d’un mutuel accord et le sort de la bataille décidait souvent de la campagne. La guerre était volontairement limitée dans sa durée et ses enjeux.

Et puis cet équilibre s’est rompu. La cité de Sparte en premier lieu a constitué un système sociopolitique qui lui a permis de disposer d’une armée professionnelle et de la meilleure phalange de Grèce. Dans ces affrontements d’hoplites qui ressemblaient à deux masses en compression l’une contre l’autre, la décision se jouait dans les rangs arrières, parmi ceux qui regardaient le combat et en estimaient l’issue. Pour peu que cette estimation soit négative et le repli commençait qui se terminait le plus souvent en fuite générale. À ce jeu-là, les inflexibles Spartiates étaient apparemment imbattables.

Aussi lorsqu’au printemps 431, ils pénètrent avec leurs alliés dans l’Attique, leur victoire sur Athènes ne fait, semble-t-il, aucun doute. Les Athéniens ne pourront supporter de voir leurs cultures ravagées, ils viendront se battre et finalement périr. Or, à la grande surprise du roi de Sparte Archidamos, les Athéniens refusent le combat. En réalité, les récoltes ne constituent plus un enjeu vital pour Athènes qui fonde sa prospérité sur le commerce maritime et les tributs des îles «protégées». La dévastation des sols ne l’oblige donc pas vraiment à aller sur un terrain où elle sera en position désavantageuse.

Protégée par de solides fortifications, Athènes dispose en revanche d’une flotte, ce dont Sparte est totalement dépourvue. Avec cette flotte, il est possible de mener une campagne d’un nouveau type faite de raids sur les côtes afin d’épuiser les ressources de son adversaire et de rompre l’alliance avec la Mégaride, point de jonction du Péloponnèse et de l’Attique. Cette stratégie n’a finalement pas plus d’effet que celle des Spartiates. Ni Sparte, ni la Mégarie ne cèdent. Les deux adversaires s’obstinent encore ainsi pendant des années où ils ne se rencontrent quasiment jamais directement.

Une rencontre difficile

La situation au Tonkin au début de 1951 est similaire. Avec l’aide de la Chine, le Vietminh vient de constituer un corps de bataille de plusieurs divisions d’infanterie légère et de plusieurs régiments d’appui. Ce corps de bataille est particulièrement à l’aise dans le milieu montagnard et forestier du Haut-Tonkin. Il vient d’ailleurs de le démontrer en détruisant l’équivalent d’une division d’infanterie française aventurée le long de la route coloniale n° 4.

En revanche, il se fait étriller par l’aviation et l’artillerie du corps expéditionnaire français (CEF) dès lors qu’il apparaît en espace ouvert, comme devant Vinh Yen en janvier 1951 à la pointe ouest du delta du Tonkin. Les deux autres tentatives de percée dans le delta au nord à Mao Khé et au sud sur la rivière Day, quoique plus prudentes, échoueront également. La leçon porte des deux côtés, les unités mobiles du CEF se risqueront peu en forêt, le corps de bataille vietminh n’attaquera plus les espaces ouverts du Delta. Dès lors l’équation opérationnelle est sensiblement la même qu’en Grèce, 2500 ans plus tôt. Comment vaincre un adversaire qui domine complètement un milieu tout en ayant le loisir de ne pas aller sur le terrain préférentiel de l’autre?

De fait, c’est un problème opérationnel que l’on retrouve fréquemment et même de plus en plus. L’armée israélienne et le Hamas ou le Hezbollah, sont dans une situation similaire à celle du Tonkin. Pénétrer dans les espaces solides urbains et/ou souterrains comme Gaza-ville, occupés par les miliciens arabes est dangereux pour les soldats israéliens. Inversement, se présenter aux frappes de Tsahal est suicidaire. Les milieux antagonistes peuvent être incrustés, comme l’archipel de bases d’un corps expéditionnaire noyé au milieu d’un environnement tenu par un adversaire local. Le visible peut s’opposer au furtif, le jour à la nuit, le temps court au temps long.

Obliger la rencontre

Une première méthode pour sortir de l’impasse consiste à «coincer» son adversaire pour l’obliger à subir ses coups, jusqu’à obtenir sa soumission sinon sa destruction. C’est la méthode employée à la bataille de Sphactérie en 425 av. J.-C., lorsqu’un petit contingent spartiate est coincé par les troupes légères, javeliniers, archers ou frondeurs, athéniennes et forcé de se rendre. C’est l’embuscade géante de la RC4 déjà évoquée, mais aussi le siège de Sadr City par les Américains de mars à mai 2008. Le quartier, peuplé de deux millions d’habitants et fief de l’armée du Mahdi, est bloqué par des murs et entouré d’un grand complexe de reconnaissance-frappes depuis les tireurs d’élite aux chasseurs-bombardiers en passant par les drones armés. Comme les Spartiates de Sphactérie, les Mahdistes harcelés finissent par déposer les armes. Dans ses trois guerres contre le Hamas, de 2008 à 2014, l’armée israélienne a procédé sensiblement de la même façon. Dans le dernier cas cependant, la stratégie du Hamas a quand même obligé les forces terrestres de Tsahal à pénétrer dans Gaza-ville, pour détruire les tunnels de pénétration en Israël, et à y subir des pertes conséquentes. À plus grande échelle encore, c’est la méthode employée par la coalition menée par les États-Unis pour faire plier la Serbie en 1999.

Cette méthode ne fonctionne cependant pas toujours, loin s’en faut, pour peu que l’adversaire ait développé des contre-mesures ou simplement une volonté qui permettent de tenir le siège indéfiniment. En 2006, Israël échoue à s’imposer au Hezbollah par les seuls feux à distance, comme les Américains avec leurs campagnes de bombardement de la Corée du nord de 1951 à 1953 ou du Nord-Vietnam de 1965 à 1968 et comme donc les raids athéniens en Mégaride.

S’il n’est pas possible de s’approcher de l’adversaire pour l’assiéger, il peut être possible au contraire de le faire venir à soi. Bien entendu pour que le combat soit possible, il faut que l’adversaire soit tenté et donc qu’il estime avoir une chance de vaincre. Il est donc nécessaire de se placer volontairement en situation de vulnérabilité au cœur de son espace. C’est l’approche opérationnelle tentée avec succès par les Spartiates avec le fort de Décélie dans l’Attique en 313 av. J.-C. ou par le CEF de Hoa Binh en 1950 à Séno en 1953. Cette dernière expérience se termine cependant par un désastre à Diên Biên Phu, témoignant de la difficulté de l’exercice, surtout si on procède toujours de la même façon face à un adversaire imaginatif.

Aller sur le terrain de l’autre

En réalité, la solution historiquement la plus efficace consiste à imiter son adversaire et aller le combattre dans son milieu préférentiel. Il faut pour cela créer des unités spécifiques, pratiquement une nouvelle armée. Dans la guerre du Péloponnèse, il n’y avait véritablement que deux solutions opérationnelles : pour Athènes, transformer son armée pour la rendre capable de vaincre celle de Sparte sur le champ de bataille; pour Sparte, créer de toute pièce une flotte et l’emporter sur mer. La première solution n’était pas impossible. Trente-trois ans après la fin de la guerre du Péloponnèse, le Thébain Epaminondas défera l’armée spartiate à Leuctres en innovant dans l’économie des forces sur le terrain. Le plus étonnant est finalement que ce soit la deuxième solution qui ait été mise en œuvre. Rien de plus éloigné aux très conservateurs et terriens spartiates que la guerre navale au loin. Ils parviennent pourtant à créer une flotte, aidés par le financement perse. Ils parviennent aussi à vaincre sur mer, aidés cette fois par les énormes erreurs de la direction stratégique athénienne, perdant des dizaines de milliers de rameurs professionnels dans la désastreuse expédition de Sicile ou mettant à mort ses stratèges victorieux après la bataille navale des Arginuses (406). Dominant déjà sur terre, sans tentative de contestation ennemie, et désormais sur mer, la victoire ne fait plus aucun doute pour Sparte.

Au Tonkin, après une série de défaites. Le Vietminh transforme à son tour son corps de bataille et le densifie en particulier d’une solide force d’artillerie sol-sol et anti-aérienne. Pour porter la logistique qu’impose cet alourdissement, la Chine fournit aussi un parc de camions. On s’éloigne ainsi de la légèreté et de la furtivité qui faisait la force des divisions vietminh, mais en ressemblant un peu plus au CEF il apparait plus facile de le vaincre sur son terrain. Comme la direction athénienne, le commandement français facilite aussi la tâche de l’adversaire en acceptant la bataille très loin de la capacité d’appui aérien et en engageant simultanément ses réserves dans une autre opération.

Le mouvement inverse, c’est-à-dire pour les Français s’alléger, sortir des routes et aller traquer l’ennemi sur son propre terrain forestier montagneux était-il impossible? Non, dix ans seulement avant Diên Biên Phu et à cinq cents kilomètres de là, les Britanniques ont engagé un volume de forces sensiblement équivalent aux Français à Diên Biên Phu, mais entièrement constitué de fantassins spécialisés dans le combat de jungle. Ce sont ces «Chindits» rustiques, associés à 600 avions, qui dominaient alors le terrain difficile face aux Japonais.

Logiquement, c’est celui qui a le plus fort potentiel qui a le plus intérêt à aller sur le terrain de l’autre. Dans How the Weak Win Wars Ivan Arreguin-Toft se livre à une analyse de 202 conflits asymétriques depuis 1800, c’est-à-dire, dans sa définition, opposant des entités dont les rapports de forces sont supérieurs ou égaux à 5 contre 1. Sa conclusion est que le fort l’emporte dans trois quarts des cas lorsqu’il imite le faible, mais dans un tiers des cas seulement si les forces restent diamétralement différentes. Pendant la guerre d’Algérie les forces françaises, modernes, maitresses du ciel, des routes et des feux ne deviennent vraiment efficaces que lorsqu’elles imitent l’infanterie légère de l’Armée de libération nationale (ALN). Les fantassins français quittent les véhicules et réapprennent à marcher et à vivre sur le terrain comme les rebelles, certains cavaliers retrouvent les chevaux. Face à un adversaire techniquement pauvre, mais insaisissable, l’innovation est alors une rétroévolution. Une fois sur le terrain de l’ALN, la combinaison des parachutistes et des commandos avec les hélicoptères, les avions à piston et l’artillerie s’avère particulièrement redoutable.

Prendre des risques

On le voit cependant, modifier son modèle de forces pour aller sur le terrain de l’autre suppose des efforts conséquents. Il est préférable de disposer de ressources importantes, si possible très supérieures à celle de l’adversaire, de l’argent des Perses aux 2 % du PIB que la France consacre à la guerre d’Algérie. Il faut des équipements disponibles rapidement, comme les trirèmes grecques que l’on peut construire en quelques mois ou les stocks d’avions à pistons américains utiles pour les combats en Algérie. Il faut surtout des idées et une volonté. Cela demande du temps de modifier un modèle ou de créer une nouvelle force spécifique, au moins un an actuellement. Il faut déjà admettre les insuffisances de son modèle, que le conflit sera long, qu’il faut innover et investir alors que cette nouvelle force ne sera pas forcément utile pour un autre type d’adversaire, plus redoutable.

Allez sur le terrain de l’autre, c’est cependant surtout prendre un risque et notamment un risque de pertes humaines, le moins accepté actuellement par les armées occidentales. Elles préfèrent donc rester dans leur zone de protection au risque d’une faible productivité en laissant le plus souvent l’initiative de l’adaptation à leurs adversaires.


Ivan Arreguin-Toft, How the Weak Win Wars, Cambridge University Press, 2005.
Victor Hanson, La guerre du Péloponnèse, Flammarion, 2010.




jeudi 25 juillet 2019

Retour sous le feu-Brève histoire d'un livre


Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail est réédité dans quelques jours, occasion pour moi d’en faire la promotion en revenant sur le long processus de sa création.

Le point de départ est effectivement très ancien. Il date presque de mon entrée en service au début des années 1980. Je me suis engagé à 21 ans comme élève sous-officier à l’École d’infanterie à Montpellier en 1983. J’y ai appris à la dure mon métier de chef de groupe de combat. J’y ai appris aussi à m’étonner devant des choses incongrues. Un de mes instructeurs, l’excellent adjudant Gomez, que je comparais à Zim dans Starship Troopers donnait ses ordres de combat au groupe à terre à la manière d’un chef de char parlant à la radio. C’était rapide et très efficace, mais en complet décalage avec la méthode règlementaire et ses douze cadres d’ordre, ces check-lists à apprendre par cœur et à appliquer aux circonstances. Le fait qu’une grande organisation comme l’infanterie française (c’était l’époque des «1000 sections») persiste à appliquer une méthode alors qu’il était manifestement possible de faire mieux tout de suite ne cessait de m’interroger.

Message de service : alors qu’on n’a que le mot innovation à la bouche, sous-entendant de belles machines sortant des coûteux laboratoires de nos industriels, l’application de cette méthode permettrait de faire un bond d’efficacité à nos centaines de groupes de combat sans dépenser un euro. Je l’ai longuement et profondément testé, il n’y aucun doute là-dessus. Fin de message.

Je continuais à m’étonner en observant les derniers feux des BATIVAP, ces «batteries de tests individuels de la valeur physique» où on mesurait chaque année le niveau physique du personnel en le faisant sauter en hauteur ou lancer des poids. Le regard perplexe de sous-officiers, par ailleurs de vrais athlètes du combat, devant une barre de saut en hauteur m’a aussi beaucoup interpellé. Comment pouvait-on mesurer le niveau physique de soldats en leur faisant passer des épreuves aussi techniques et aussi éloignées de ce qu’ils faisaient réellement. C’était absurde, mais cette absurdité était quand même née dans un cerveau et s’était imposée pendant de longues années.

Je me disais que dans cette armée de Terre qui, à l’exception des quelques régiments professionnels, ne combattait plus depuis la fin de la guerre d’Algérie, il y avait eu une légère dérive et même un appauvrissement. La base de l’entrainement physique était la marche et le footing en short, le tir ne s’effectuait pratiquement qu’au posé à 200 mètres sur cible fixe ou parfois «au juger» et toujours sur ordre. Non que cela soit inutile, mais c’était peut-être un peu limité et il me semblait qu’on ne combattait pas forcément en short en petite foulée constante, ni que le tir s’effectua tranquillement face à de grandes cibles immobiles. Je soupçonnais aussi que l’organisation des groupes et sections tenait au moins autant de ce qu’on pouvait rentrer dans les véhicules façon sardines ou des économies à faire qu’à l’optimisation du combat débarqué, mon univers. Je soupçonnais fort aussi que ceux qui faisaient les règlements sur les groupes de combat n’en avaient jamais commandé directement eux-mêmes.

Je me disais donc qu’il serait peut-être intéressant de revenir à la base, à la manière cartésienne ou bouddhiste selon les sensibilités (et ce qui me concerne plutôt la seconde) et de répondre à cette simple question : «quel est le job et quelle est la meilleure manière de l’exercer» ? une démarche qui a été historiquement à l’origine de nombreuses innovations. J’ai donc décortiqué, écouté, expérimenté et beaucoup lu. Le manuel du sous-officier d’infanterie de 1949 était une mine d’or plein de bruit et de fureur, là où les manuels de mes débuts mettaient des castors en casquette pour représenter les soldats. L’anatomie de la bataille de Keegan fut une révélation, De l’incompétence militaire de Norman Dixon un amusement. Dans un champ parallèle, La recherche de l’excellence et Le chaos management de Peters et Waterman me passionnaient.

Plus tard, alors que j’étais devenu officier, il y eut Études sur le combat d’Ardant du Picq, le premier à avoir posé la question du comportement au combat en termes scientifiques avant de mourir lui-même au cœur de son sujet d’étude. Beaucoup d’autres ont accompagné ma carrière, avec une mention spéciale pour le très contesté mais très passionnant SLA Marshall et pour toute une série de travaux d’officiers français de l’entre-deux-guerres que je garde précieusement. Combien de distance peut-on parcourir dans le temps qui sépare la décision de vous tirer dessus, le tir lui-même et l’arrivée de la balle sur vous ? Vous ne savez pas ? Moi oui.

Je passais ainsi deux ans de ma vie en formation de chef de groupe et de chef de section (je passe sur mes deux ans à Coëtquidan où je n’ai pas appris grand-chose), et douze à porter mettre en application cet enseignement, du commandement du groupe à celui de la compagnie, le tout dans quatre régiments différents et les opérations des années 1990. Je profitais ensuite de mon passage à l’Enseignement militaire supérieur scientifique et technique (EMSST) pour commencer à effectuer la synthèse de mes observations et réflexions, en abordant le combat comme un monde à part qui apparaît puis disparaît par bulles à l’intérieur desquelles se passent des choses étranges.

En 2003, je publiais Le fracas des âmes. La peur au combat et ses conséquences tactiques dans la revue Les Champs de Mars. C’était un de mes tout premiers écrits et j’en étais très fier, d’autant plus que l’article était commenté dans Le Point. Dans le même temps, j’étais engagé dans une thèse d’histoire sur l’évolution de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. J’y trouvais évidemment une masse considérable de témoignages, le monde n’ayant jamais connu alors autant de vétérans instruits. J’y trouvais la confirmation de mon intuition sur la répartition inégale des rôles (je ne connaissais pas alors les travaux de Weiss qui l’ont établi statistiquement) dans les ambiances sous grande pression psychologique et aussi l’idée qu’il était difficile de décrire par des mots froids les ambiances brulantes du combat. Il fallait donc faire aussi sentir les choses et les témoignages de ces combattants-écrivains de Jünger à Genevoix en passant par Tézenas du Montcel (mais certainement pas Barbusse) m’y aidaient beaucoup. Je décidais même de m’inspirer de leur style d’écriture.

Je décidais aussi de recueillir des témoignages français actuels afin bien sûr de continuer à nourrir mes réflexions, mais aussi de mettre en avant des individus ordinaires ayant fait des choses extraordinaires pour la France sans que celle-ci n’en ait la moindre idée. Je profitais de mon passage à l’École de guerre pour interroger en détail mon camarade Bruno Héluin, dont je me disais que l’action sur le pont de Verbanja le 27 mai 1995 ferait une belle scène d’introduction à la James Bond, ainsi que le général de Saqui de Sannes sur la journée de 17 juin 1993 à Mogadiscio, les deux combats les plus violents des années 1990.

Muté au Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), je m’efforçais de collecter d’autres témoignages, comme celui de sous-officier avec un groupe dans un poste à Gohitafla en Côte d’Ivoire, mais je n’y parvenais pas. J’ignore encore aujourd’hui pourquoi il est aussi difficile de recueillir des témoignages personnels de soldats français au combat. Je faisais néanmoins avec ce que j’avais et profitais de la liberté de publier qui existait alors au CDEF pour proposer un premier document baptisé Sous le feu. Quand je dis qu’il existait une liberté de publier, il faut relativiser. Ce qui avait surtout freiné la publication, c’était que Sous le feu ne comportait que des témoignages de marsouins et de légionnaires, un stock de témoignages à l’époque forcément plus riche et surtout plus accessible pour moi. Je publiais néanmoins ce document, toujours disponible ici, et en restait là pour quelques années, conservant toujours en tête l’idée d’en faire un livre grand public.

Je décidais de m’y mettre huit ans plus tard, en 2013, lorsque j’ai reçu un mail d’un officier du génie ayant quitté le service et m’expliquant comment ce petit fascicule l’avait aidé dans sa mission en Afghanistan. Très touché, je découvrais que je pouvais faire œuvre utile, et me remettais à la tâche. Je développais donc Sous le feu qui devenait aussi La mort comme hypothèse de travail. J’ai une collection de titres possibles et celui-ci est une paraphrase de L’amour comme hypothèse de travail un roman de Scott Hutchins dont j’ignore par ailleurs tout.

En l’espace de quelques semaines, je développais les chapitres déjà existants et en ouvrais d’autres sur la préparation au combat. J’introduisais d’autres témoignages et m’incluais dans le discours. J’hésitais à parler à la première personne, à la manière américaine, mais je trouvais que cela donnait forcément plus de chair derrière les mots. Bien entendu, alors que j’ai essayé malgré tout de ne pas de mettre en avant (j’ai même supprimé le témoignage personnel que je voulais initialement inclure), c’est quand même cela qui me sera surtout reproché avec l’idée que j’étais fasciné par les surhommes, les super-combattants, ce qui n’est peut-être pas complètement faux pour un orphelin de père et lecteur de Nietzsche.

Je mélangeais le tout, statistiques, références scientifiques, témoignages historiques ou amicaux, soignais un peu mon style, testais les chapitres sur La voie de l'épée et présentais cet ensemble baroque à mon éditeur, Xavier de Bartillat, qui grâce lui soit rendue, accepta tout de suite de le publier. Il sentait sans aucun doute qu’il rentrerait dans ses frais, puisqu’à ce jour il doit approcher les 10000 ventes.

Depuis, je continue à travailler sur cette question du comportement au combat et chaque fois que j’ouvre Sous le feu, je constate rétrospectivement les manques qu’il peut contenir et les insuffisances qu’il peut avoir. Mais même ainsi il a plutôt intéressé. Je regrette un peu qu’à une voix près l’Association des auditeurs de l’IHEDN ait préféré remettre le prix Vauban 2014 à Alain Finkielkraut (il fallait que ça sorte, désolé) mais les récompenses n’ont pas manqué, les projets de documentaires aussi, hélas pour l’instant non aboutis, et surtout les mots gentils de lecteurs, militaires bien sûr mais aussi civils. J’avais pris soin, outre de rendre le livre accessible aux non-initiés, d’essayer de lui donner un côté management utile à tous. Depuis, j’interviens assez régulièrement pour expliquer comme l’armée parvient à sélectionner, former, conserver des individus capables d’accepter d’aller volontairement dans une zone de mort et de s’y comporter au mieux.

Je ne désespère pas de donner un petit frère à Sous le feu dont je peux déjà dévoiler le titre provisoire : Théorie de l’assaut. En attendant, ce que je considère comme le testament d’une première vie est publié à nouveau et je vous en souhaite une bonne lecture.  

jeudi 11 juillet 2019

The Retreat of American Troops from Iraq and its Consequences (2010)


In the night of August 18, 2010, the last American combat unit that was still stationed in Iraq crossed the border of Kuwait. Although former president Obama had announced an “accomplished mission”, no particular ceremony was held to celebrate the success of the mission when the American troops finally left the country of Iraq. 

It is true that the overall political assessment of this military mission, which is the most important mission the Americans asserted since the war in Vietnam, remains rather undefined. We are still far from attaining a “better peace”, the goal to every war according to Liddell Hart.

A country facing division

One of the main issues Iraq is dealing with is the problematic democratic transfer of power to the Iraqi government. Not only does this new Iraqi government maintain ties with Iran, in the near future it will also encounter difficulties to keep the country together as division seems more probable every day. Although Nouri Al-Maliki, who was elected in 2008, seems to be a statesman, the political body of the country has not succeeded in creating an actual state since the elections of 2005. Furthermore, since the tensions that arose in 2006 and 2007 partisan and sectarian egotisms prevail all over again.

Currently, at the very end of the legislature, fundamental laws regarding the development of the country, the oil industry and the status of political parties and regional governance are still on hold; as well as the referendum on the future of the city of Kirkuk. Moreover, the country of Iraq is rated 176th out of 180 countries regarding its political integrity and the rivalry between political parties and ministers is very similar to a struggle between predators. Due to the unprogressive political system of Bagdad, a gap has occurred between the government and the rest of the Iraqi society and the local administrations. 

A symptom of this problem is the degradation of the security situation since the departure of the American troops in 2009. From August to December 2009, terrorist attacks increasingly occurred in the city of Bagdad. Within four months, at least 400 people got killed, which led to the postponement of the legislative elections from January to March 2010. And still, Bagdad stays one of the world’s most dangerous cities, and throughout the country of Iraq, 15 to 20 people get killed daily. Djihadist movements are still present, and their Sunnite adherence shows the disappointment regarding the political popularity of the Sunnites and their fear for marginalisation.

The cause but also the consequence of this security situation is the fragmentation of the security forces, which is increasingly visible in the allegiance to the government and has therefore become a political issue. Maliki has the upper hand in the operational command of Bagdad and the presidential brigade, whereas the 17th division command in the south of the capital together with the 6th division in the airport and the two Kurdish divisions (the 15th and the 16th command in the mountains) assure the second security circle. Another event, which shows the government’s increasing concern about its own security forces, is the arrest and quick release of fifty government officials of the ministry of interior mid-December 2008 under the accusation of “Attempt to organize a coup against the government”. It is true, that the Ministry of interior, comprises all the so-called parallel forces of the other ministries (forces for oil protection, electricity protection etc.), and has therefore become the first employer of the country with a force of over a half a million men. 

While facing this governmental paralysis, several armed forces are on standby. The Sahwa movement, of which the Maliki government has fired the militias, still exists and retains the option to rise again through an armed confrontation. The same goes for the Army of Mahdi, which is clearly waiting for the Americans to leave. The green line that separates Kurdistan from Arab part of Iraq is over armed, especially in the oil-rich region of Kirkuk. After the period of ethnic cleansing by Saddam Hussein, the Kurds moved back to this region, impatiently waiting for the referendum provided for by the constitution, which would enable them to annex Kirkuk to the autonomous zone. Such a decision would immediately marginalize the Sunnites, whose only source of oil revenue would disappear. It would also cause concern in Turkey, who would be the least to be happy to see a powerful and prosperous Kurdistan emerge at its borders.

The Americans are in a very peculiar position regarding this situation.  They are anxious to maintain a Sunnite counterforce to a government that has close ties with Teheran, but they also want to spare Turkey. They believe that a Kurdish annex of Kirkuk would be too dangerous, what would mean that they alienate their true ally in the region. Therefore, they support the enactment of a law for the equal distribution of hydrocarbons. All local political actors however, have declined this law. Kirkuk is of such strategic significance to both the Kurds and the Arab Sunnites, that the situation in this area has been put on ice/frozen before possibly becoming the epicentre of a civil war.

The moment of truth is approaching. While Iraq is still on the front page of every American journal, on the site the Americans troops fail to maintain their unity. The cornerstone of Iraq’s security has disappeared as well as the major tool of the American policy in the region. However, the capacity to act in response to local and regional events shouldn’t be given up. Therefore the armed forces have committed themselves to a new metamorphosis.

The local allied armies.

In Iraq, the Americans maintain a strong relationship with the two major local armies: the autonomous Kurdish army (counting almost 200.000 Peshmergas), and the Iraqi national army, which is dependant of the Americans.

The Iraqi army is to a large extent equipped with American materials, which generates immense revenues (1,6 billions dollars for the 140 chars M1) and which makes it logistically easier for the American to retreat ; as they can leave a great part of their material to the Iraqis. The strengthening of the Iraqi army has become a necessity because of the retreat of the American brigades, which delivered a great part of the means for transport, logistics and support to the Iraqi. Currently, the Iraqi army is nothing more than a collection of infantry battalions. Its main points of weakness are its logistics and its maintenance; therefore it requires permanent support of the Americans. Moreover, the Iraqi army almost entirely lacks of air force, which means that every action taken against a regular army will equally necessitate American aerial support.

The ongoing transformation is about human. The Iraqi national army, which is counting 220.000 men, is dependant of 50.000 American soldiers who will only to stay until the end of 2011. This time span and volume of force corresponds with the plans the Americans made in 2003, after the fall of Saddam Hussein. The volume of the American forces, councillors, and especially the Special Forces that will stay after the end of 2011 has not been determined yet. The number of 10.000 men has often been raised, keeping in mind that it is also possible to use civil contractors. At the Pentagon, this kind of civil employees is already more numerous than the number serviceman and it deployment of these contractors would reduce the military visibility in the region. 

We still need to determine who will be commanding this American-Iraqi army. It’s appointed chief of staff himself, general Zebari has openly declared his preference for a long-term American presence in Iraq (at least until 2020). This will secure the respect among the Iraqi population towards the army in general and the way in which it provides security. This growing popularity however, makes the army more threatening in regard to the weak government. Regarding the fact that modern Iraq went through seven “coups d’état”, we cannot exclude the possibility that the Americans will use this asset in times of chaos like we saw in 2006, or alignment with Iran. Furthermore, the construction of army bases in the cities of Bassorah, Mossoul, Kirkuk and Erbil, shows the will to rapidly reimplant terrestrial combat units.

The regional device

‘Central Command’, the American military device in the region, remains strong and is even growing. First of all it supports a number of military bases along the Arabic Gulf, from camp Arifjan in Kuwait (which hosts more than 15.000 men), the smaller air bases of Msirah and Thumrait in the Sultanate of Oman to the large bases in Bahrain (Manama, for the 5th fleet) and Qatar (Airforce and logistics). The costs to enlarge the bases in Bahrain and Qatar are already exceeding 1,5 billion dollars. The United States’ 5th fleet maintains at least one naval air force group as well and an amphibious one. In the second sphere of this device, the Americans profit from the bases of Diego Suarez, throughout the Indian Ocean, in Djibouti and Incirlik and in Turkey.  Although the terrestrial forces of the Americans may have become limited, the aerial strike capacity remains considerable.

The second part of this device is the Saudi ally, who has been delivering equipment to the Americans since the ’60-ies. Over the next twenty years, Saudi Arabia will profit from the delivery of another 63 billion dollars worth of equipment. This is probably the reason why the United States wants to make their Saudi ally the next rampart against Iran and Iraq.

The third part of this device is the integration of two local forces into two networks. The first network’s main goal is the fight against terrorism while mainly focusing on Jordan. A Special Operations training centre has been set up in order to fight terrorism throughout the whole region. Jordan is the general training and education base for the Arab allies of the United States, for which the country receives 700 million dollars annually.

The second network is an anti-missile defence project based on the only X-band radar, which is installed in the Neguev desert in Israel. The Obama administration is lobbying for the development of another radar in one of the Gulf states. These two X-band radars, which would be connected to the anti-missiles defence systems Patriot and THAAD (delivered to the monarchies of the Gulf) and the AEGIS radars of the 5th fleet, would enable the Americans to set up a strong anti-missile defence network in order to face a possible ballistic and nuclear attack from the Iranians. This network would be integrated in the European anti-missile defence system, which is currently under construction.

At the same time the Iranian threat is being used to force indirect cooperation between the Gulf states, Israel and NATO under an American umbrella. However, on the other hand this anti-missile defence cooperation could be seen as the acceptation of the nuclearisation of Iran. Teheran could also see it as an alternative to coercive action against Iran or to the nuclearisation of Saudi Arabia as a whole.

Behind this network there is the temptation to create a new CENTO (Central Treaty Organization), which associates Iraq, the Gulf states and the Middle-East and maybe Turkey in order to be able to create it during the Middle-Eastern meeting of NATO.

The renewal of asymmetry

Prima facie, the retreat of the American terrestrial forces from Iraq doesn’t seem to affect the general military capacities of the United States in the region as a whole. We could say that these have even increased after the recovery of fifteen to twenty combat brigades from the Iraqi mud. Furthermore, we could also assume that the investments made in infrastructure in the Gulf states have also been beneficiary to the American military effectiveness in the region. However, in reality these capacities have depleted. The retreat of the American forces from Iraq has coincided with the strengthening of the troops that are deployed in Afghanistan. Moreover, the consented efforts that have been made in the wars against non-state organizations in Iraq and Afghanistan, have considerably diminished the physical and the moral capacities of the American forces in the medium term (46.000 American soldiers got killed or hurt, 1.000 billion dollars were spent).  The capacity of the American troops in the Middle-East exist thus almost exclusively out of strike and counter-strike capabilities. 

However, the campaign of Israel against Hezbollah in 2006 shows that these means are little adapted to possible enemies such as non-state actors that are embedded in the Middle-Eastern society. The threat of Al-Qaeda may have diminished; it still exists and is maintained in the outskirts of the Arabic world (Somalia and Yemen). The massive terrorist attacks in Iraq are the evidence of the fact that Al-Qaeda (Islamic State in Iraq) could re-emerge whenever it would like to. The lesson learned from the “war on terror” is that the main enemy of Al-Qaeda aren’t the American but, in fact, the Arabs themselves.

The second threat, which might even be more important right now, is Iran and its allied organizations such as Hezbollah, Hamas and although less important, the army of Mahdi in Iraq. Iran is developing a system similar to that of Hezbollah but on a bigger scale and endowed with a high capacity anti-aerial system. From a military point of view, this defence system as a whole can be considered as very effective but with limited offensive capabilities, especially after the setting up of a regional system of anti-missile and anti-rocket defence in Israel.

Today we stand with two military tools; on one hand there is Iran with its allies, and on the other hand the US and its allies, both cancelling each other out and incapable to defeat the other. All this indicates the set up of a new cold war in the Middle-East in the years to come, with China as a disturbing force as its interests in the region are increasing.

mercredi 10 juillet 2019

Sur Army Stories pour parler de l'histoire de la fête nationale

Army Stories (ici) est la première chaîne française entièrement consacrée à la chose militaire. On y trouve d'excellents documentaires et reportages sur les soldats et les événements qu'ils ont vécus ou créés. 

J'y évoque maintenant l'histoire de la fête nationale. C'est ici

mercredi 3 juillet 2019

Une révolution africaine dans les affaires militaires et autres études

J'ai le plaisir de votre présenter la nouvelle version modifiée et largement augmentée de La révolution africaine dans les affaires militaires. Ce petit ouvrage (24 pages) de Laurent Touchard et moi-même est disponible sur Amazon ici en version Kindle (le format Kindle est lisible sur ordinateur).





Toutes les études sont disponibles en version pdf. Il suffit de demander par mail (goyamichel@gmail.com). Il est aussi toujours possible, sans obligation, de faire un don paypal (bouton "faire un don" en haut à droite). 





vendredi 28 juin 2019

Des héros très discrets


Nous sommes le 14 avril 2018 à 14h, une dizaine d’obus de mortiers et de roquettes Chicom s’abat sur l’Ecole militaire. Dans la foulée, un véhicule aux couleurs de l’opération Sentinelle explose à l’entrée provoquant plusieurs blessés. Un second s’approche mais est stoppé par les tirs des soldats français. L'un d'entre eux prend l’initiative de récupérer un véhicule de l’avant blindé et barre l’entrée de l’Ecole tout en tirant à la mitrailleuse sur les agresseurs. Les attaques des véhicules suicide sont suivies d’un assaut de plusieurs groupes de combattants djihadistes équipés de fusils d’assaut et de ceintures explosives. Une quinzaine de soldats français, venus de partout se sont réunis pour combattre au corps à corps la vingtaine d'ennemis. 

Ils sont rejoints au bout de quelques minutes par une unité d’intervention qui arrive par hélicoptères NH-90 sur le Champ de Mars, seul moyen de parvenir à la zone de combat. Dans le même temps, les djihadistes lancent un nouveau véhicule suicide, à nouveau stoppé par les Français. Les djihadistes sont encerclés et finalement détruits après plusieurs heures de combat furieux au cœur de Paris. Plus d'une quinzaine sont tués, pour neuf blessés du côté français.

Ce récit ne vous rappelle rien ? Il aurait pourtant forcément attiré les médias, les photos, les témoignages, tout le monde serait au courant et on en aurait parlé pendant des jours et même des semaines sur tous les réseaux et les chaînes d’infos. Cela n’a pas été le cas, donc ceci est une fiction. 

Et bien non ! Tout cela s’est réellement passé, non pas à Paris mais à Tombouctou. Le récit plus détaillé et d'autres se trouvent ici sur le blog Mars Attaque.

Vous en avez entendu parler ? Certainement pas et pourtant quelle histoire ! Même les cuisiniers, comme dans Under Siege (Piège en haute mer), ont fait le coup de feu. Voilà un récit qui, s’il avait été rédigé en détail avec les témoignages des soldats aurait fait le bonheur de nombreuses rédactions, des réseaux sociaux, peut-être de réalisateurs ou d’écrivains…oui mais pas en France où visiblement l’institution militaire se refuse obstinément à mettre ses soldats en valeur. Le mantra du moment est « A hauteur d’hommes ! » et bien faisons-le enfin ! Arrêtons de pleurer quand on parle de « grande muette », c’est vrai, surtout quand il s’agit de mettre en avant les héros de la nation auprès de cette même nation. On attend qu'ils meurent pour cela, car là on ne peut plus les cacher. 

jeudi 20 juin 2019

Se désengager d’un enlisement


Publié dans Défense et sécurité internationale n°130, juillet-août 2017

«On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut».
Nicolas Machiavel

Lancée en décembre 2013, l’opération française Sangaris était destinée à appuyer les forces interafricaines pour mettre fin à la «faillite totale de l’ordre public, l’absence de l’état de droit et les tensions interconfessionnelles» dans le pays. Annoncée pour six mois, cette opération ne s’est pas passée pas comme prévu. Il n’y a eu ni effet de sidération à la vue des soldats français ni afflux massif de nations européennes et africaines volontaires pour participer à la mission et les forces engagées étaient notoirement insuffisantes. Le problème est que les forces françaises étaient aussi engagées au Sahel et ne tarderaient pas à être lancées dans deux autres «opérations dont on ne voit pas la fin» : au Levant en septembre 2014 puis dans les rues de France avec l’opération Sentinelle. Il est facile en France pour l’exécutif d’engager la force armée, il lui est souvent beaucoup plus difficile en revanche de mettre fin à ces mêmes engagements.

Comme aux Échecs ou au Go, les fins de campagnes militaires ont une logique propre différente des «ouvertures», toujours plus faciles à appréhender, et des «milieux de campagnes» où l’enchevêtrement des actions dialectiques est à son maximum et l’issue encore incertaine. Une des différences entre les opérations extérieures et les Échecs ou le Go réside toutefois dans le fait qu’elles se mènent au minimum à trois avec une puissance intervenante associée à une puissance locale, généralement un État, face à, au moins, un ennemi également local. Du point de vue de la puissance intervenante, cette fin de campagne ne pose vraiment problème que lorsqu’on ne perçoit plus très bien qu’elle peut en être l’issue ou alors que celle qui se dessine n’est pas favorable.

De la difficulté de la remise en cause

Ce point de bascule n’est pas toujours très facile à appréhender surtout dans les opérations complexes au milieu des populations. On peut utiliser des indicateurs chiffrés, mais ceux-ci peuvent s’avérer eux-mêmes trompeurs. Au printemps 2004 en Irak, les attaques contre les troupes américaines avaient considérablement diminué par rapport à l’automne 2003. On en conclut que la situation s’améliorait. En réalité, cette diminution correspondait à la fois à une action plus souterraine des rebelles et aux moindres risques pris par les forces américaines quelques semaines avant la relève. Dans les bilans présentés, la situation était bonne, dans la réalité elle se dégradait. En avril 2004, la résistance de Falloujah, la révolte chiite mahdiste, l’effondrement des nouvelles forces de sécurité irakiennes et la révélation des exactions de la prison d’Abou Ghraïb constituèrent alors autant de très mauvaises surprises. Si ces indicateurs sont utiles, ils doivent être choisis avec soi et surtout appuyer des appréciations d’individus connaissant parfaitement le milieu, en espérant qu’elles ne soient pas déformées par le souci de dire ce que l’on souhaite entendre.

Pour autant malgré une bonne remontée des informations, l’acceptation des choses peut encore prendre du temps. La Force multinationale de sécurité de Beyrouth (FMSB), qui regroupait trois contingents européens et un contingent américain a été déployée dans la capitale libanaise en septembre 1982 avec pour mission d’appuyer les forces armées libanaises (FAL) dans la sécurisation de la ville. À l’été 1983, les attaques de la milice chiite Amal puis du Parti socialiste progressiste contre les FAL mirent en évidence la contradiction de vouloir appuyer une force armée engagée au combat, mais en refusant soi-même se s’engager au combat. Malgré sa neutralité affichée, la FMSB a alors fait l’objet de plusieurs attaques et 15 soldats français ont été tués de juin à octobre 1983. La constatation d’une telle crise opérationnelle aurait dû logiquement amener à une remise à plat des conditions d’exécution de la mission et à un choix de rupture, soit dans le sens d’une transformation radicale des moyens et des méthodes, soit dans celui d’un abandon. C’est pourtant le plus souvent la poursuite de l’opération sans changement majeur qui est décidée.

On continue dans la même voie d’abord et simplement parce que peu de décideurs, depuis les officiers sur le terrain jusqu’au chef de l’exécutif, se remettent rarement en cause. Changer radicalement c’est admettre que l’on s’est fourvoyé. C’est d’autant plus compliqué que l’on agit en coalition et que la mobilisation préalable de l’opinion publique a été forte. Il est difficile d’annoncer que l’on va renoncer à combattre avec des ennemis que l’on a présentés comme le mal et que l’on s’était promis de détruire. La durée des guerres au milieu des populations dépasse souvent celui des tours opérationnels et des mandats électoraux, il est donc toujours tentant lorsqu’on perçoit des difficultés de laisser le soin de la rupture aux successeurs. On effectue bien des adaptations, mais celles-ci sont généralement plutôt destinées à réduire les risques, en maintenant les troupes dans les bases par exemple ou en faisant appel à des forces aériennes, ce qui réduit encore la capacité à influer sur les évènements.

Durer et espérer

En réduisant au maximum les risques et l’exposition médiatique, il peut être possible de durer ainsi longtemps, sans effet, mais aussi avec peu de pertes. Dans le meilleur des cas, le contexte politique local peut changer radicalement ou une mission des Nations-Unies peut accepter de prendre le fardeau. Il est alors possible de se replier dans l’honneur ou à défaut, de rester en deuxième échelon. Dans le pire des cas, la situation se dégrade. Persister sans changer radicalement consiste alors à attendre la catastrophe. Au début du mois d’octobre 1983, le Président Mitterrand déclarait encore aux Nations-Unies que «La France n’a pas d’ennemis au Liban». Quelques jours plus tard, le 23 octobre, deux attaques-suicide tuaient 58 soldats français et 241 Américains.

Il est alors difficile d’admettre devant l’opinion publique que les choses vont dans le bon sens et l’incitation au changement de posture devient très forte. Paradoxalement, cette nouvelle pression s’exerce plutôt là aussi, au moins dans un premier temps, dans le sens d’une continuation au nom du principe des coûts irrécupérables qui incite à poursuivre une activité, même négative, parce que l’on a déjà payé pour pouvoir effectuer cette même activité. En termes militaires, cela signifie considérer que les soldats tombés ne doivent pas être morts pour rien. Il s’y ajoute généralement aussi, comme aussi après un attentat terroriste, le désir de vengeance. À moins de se contenter d’opérations aériennes sans risques (et parfois sans cibles), cela équivaut à faire tomber des soldats sans ressusciter ceux qui sont déjà morts. L’Histoire retient le nom de l’adjudant-chef Franck Bouzet, dernier soldat à tomber au combat en Afghanistan le 7 juillet 2012, alors que la force française était en train de se replier. En réalité, il n’était que le dernier d’une série de morts devenus inutiles à partir du moment où l’échelon politique avait compris que la poursuite de l’opération ne donnerait pas de résultats politiques et qu’aucun changement radical n’a été tenté pour qu’ils en aient.

Lorsque le repli commence véritablement, les «morts pour rien» ne sont plus d’un seul coup ceux du passé, mais ceux du futur. On assiste alors à une sorte d’emballement, entre alliés au sein d’une coalition et à l’intérieur même du pays à une pression politique interne. La date de la fin de mission française en Kapisa-Surobi a ainsi glissé de 2014 à 2012 au gré des surenchères des candidats à la présidentielle.

Réussir sa sortie

Changer radicalement les choses peut consister à changer de posture et engager d’un seul coup beaucoup plus de moyens. Au mieux, on peut espérer arracher un succès et au pire négocier dans de meilleures conditions. C’est ce que tente le général de Gaulle avec le «plan Challe» en Algérie en 1959 ou le Président Nixon au Vietnam en 1972, en appuyant massivement l’armée sud-vietnamienne contre l’offensive de celle du nord et en lançant une grande opération de bombardement de Hanoï. Si le premier cas ne donne pas les résultats politiques escomptés (et maintient même l’illusion cruelle d’«avoir gagné militairement»), le second permet effectivement de négocier un retrait «dans l’honneur». Le seul cas moderne de «sursaut» réussi est celui réalisé en Irak en 2007 avec le renforcement important de 30000 hommes et la généralisation des meilleures pratiques de contre-insurrection. Surtout, cet engagement a accéléré la transformation du paysage politique local en accompagnant le changement d’alliance de la guérilla sunnite. Le rapport de forces a alors été suffisant pour vaincre les groupes djihadistes puis l’armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr. Les forces américaines ont pu ainsi se replier en 2010 plus facilement que si cela s’était réalisé en 2007, comme cela était envisagé.

À défaut de pouvoir injecter de nouvelles forces, il est possible pour peu que l’on dispose encore d’une certaine marge de manœuvre de considérer «où s’arrête ce qui suffit». L’engagement français au Tchad de 1969 à 1972 peut être considéré à cet égard comme un modèle. À partir de 1971, on comprend que la poursuite de l’opération Bison dans le nord du pays ne parviendra pas à détruire le Front de libération nationale (Frolinat), ou alors à un coût très important. On se contente donc d’avoir pacifié le sud du pays, réorganisé l’administration et les forces armées tchadiennes (FAT). En accord avec le gouvernement local, le Président Pompidou déclare alors la mission accomplie et en marque symboliquement la fin par un voyage officiel sur place. Les forces françaises sont retirées à l’exception d’un petit bataillon qui reste pendant trois ans en appui des FAT. En réalité, le conflit n’est pas terminé, mais les choses sont suffisamment stables pour introduire un «délai de décence» qui fera qu’une nouvelle dégradation de la situation ne pourra être imputée à l’abandon des Français.

De fait les forces françaises interviennent à nouveau six ans plus tard avec l’opération Tacaud. Le contexte politique est cependant beaucoup plus instable et les succès tactiques ne permettent pas de stabiliser la situation comme en 1972. Au bout de deux ans, l’opération est abandonnée, fait exceptionnel, par l’exécutif qui l’a déclenché, facilité il est vrai par une faible exposition médiatique. Il en est sensiblement de même pour l’opération Noroît lancée au Rwanda en 1990 afin d’aider les forces armées rwandaises à lutter contre le groupe Front patriotique rwandais (FPR). La discrétion totale (l’opération n’est toujours pas classée dans la liste officielle des opérations extérieures) permet de la démonter facilement en 1993 après la signature des accords d’Arusha.

Il est désormais difficile, y compris pour la France, de lancer une opération discrète. Cela incite dans le meilleur des cas à assumer les choses de manière réaliste comme le Président Hollande en lançant l’opération Serval au Mali en 2013 ou le Président Bush lorsqu’il annonce que l’année 2007 sera «sanglante et violente». Mais cela peut inciter au contraire à recourir à l’hyperbole, comme les discours du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, ou au contraire à la recherche de l’invisibilité totale avec l’emploi des forces spéciales ou clandestines. La narration initiale est importante, car elle engage l’avenir, mais la narration finale l’est également. S’il est rare de pouvoir clamer victoire, comme après la guerre du Golfe en 1991, il peut être possible de démontrer que la mission a, malgré tout, été remplie.

La réussite d’une opération réside dans la transformation favorable d’un contexte politique local. Cela nécessite d’emblée une concordance entre le réalisme des objectifs, l’adéquation des ressources et la pertinence des méthodes. L’examen rétrospectif de toutes les opérations «enlisées» depuis cinquante ans tend à montrer que cette concordance était possible avec une bonne analyse initiale de la situation. À défaut, le déficit de l’analyse doit être compensé par du courage politique, une narration réaliste et l’acceptation d’un changement radical de stratégie. Le même examen tend à prouver que c’est encore plus rare que les bonnes analyses initiales.