jeudi 20 février 2020

Les armées africaines face aux groupes irréguliers armés (2017)


Publié le 19 janvier 2017
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La conflictualité de la période de la mondialisation se caractérise par une décrue du nombre de conflits interétatiques et une multiplication des conflits intérieurs. Ces derniers sont favorisés par les tensions de tous ordres provoqués par l’ouverture économique et politique et la formation de « poches de colère » favorables au développement d’organisation irrégulières, criminelles et/ou politiques. Ces groupes eux-mêmes se trouvent plutôt renforcés par les ressources de l’énorme économie grise que cette ouverture à favorisé et notamment les trafics d’armes légères alors qu’inversement les Etats se trouvent souvent plutôt affaiblis dans leur capacité à assurer la sécurité.

Depuis la fin de la guerre froide, la plupart des Etats africains sub-sahariens souffrent particulièrement de ces tensions. Les groupes armés, seigneurs de la guerre, milices de défense ethniques, armées privées d’exploitants illégaux, pirates, sécessionnistes, bandits, s’y sont multipliés selon une logique de prédation qui remplace, à l’exception des groupes islamistes, les projets politiques des anciens groupes marxistes ou réformistes. Ces groupes irréguliers sont très divers avec comme principal point commun de contester le monopole étatique de l’emploi de la force et de disposer de moyens de le faire. Ils sont, en effet, désormais capables de constituer des armées irrégulières de quelques centaines à quelques milliers de combattants et d’un rapport coût/efficacité inédit grâce à la combinaison de l’armement léger ex-soviétique, désormais facilement disponible à bas coût, de véhicules tous terrains militarisés comme les pick-up armés et d’un peu de technologie civile comme les smartphones, les systèmes de géolocalisation ou les instruments de vision nocturne.

Certains de ces groupes disposent de quelques moyens antiaériens, comme ces voleurs de bétails qui ont abattu un hélicoptère de la police kenyane en 1996 ou ceux qui ont lancés deux missiles SA-7 contre un avion israélien à Monbasa en 2001 [1]. D’autres utilisent des avions légers pour s’approvisionner ou parfois se déplacer. Certaines enfin, comme les forces du général Nkunda dans l’Est RDC disposent de matériels lourds, en l’occurrence quelques T-55 et pièces d’artillerie. Elles ne disposent cependant pas pour l’instant de moyens antiaériens et antichars modernes et ne constituent donc pas de techno-guérillas, à l’instar du Hezbollah, du Hamas ou de l’Etat islamique [2]. Ces forces sont de motivation et de qualité tactique variable mais elles sont souvent très mobiles, difficiles à déceler dans des milieux difficiles ou densément peuplés et parfois capables de manœuvres efficaces de raids ou d’embuscade.

Défis et contraintes

La plupart des Etats africains manquent de forces adaptées pour faire face à ces menaces. Les ressources financières sont faibles, le total des budgets de défense de l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne est inférieur au seul budget de défense de la France. Trois d’entre eux seulement disposent de budgets dépassant l’équivalent d’un milliard d’euros. Il s’agit donc d’assurer la sécurité de pays peuplés en moyenne de 20 millions d’habitants, avec des budgets de police et de défense de l’ordre de quelques centaines de millions d’euros.

Cette contrainte financière fait que les forces ne peuvent y être organisées et surtout équipées de la même façon que dans les armées à haute densité technologique des grandes puissances militaires. Ces armées, particulièrement européennes et américaine, sont fondamentalement conçues pour des affrontements interétatiques et poussées vers toujours plus de couteuses densité technologique au prix le plus souvent d’une perte de masse. Le coût d’emploi des 3 500 hommes de la force française Barkhane au Sahel a été presque équivalent en 2015 à celui des budgets de défense des cinq Etats dans lesquels elle est déployée. Cette force qui est un grand complexe de reconnaissance-frappes (et les raids terrestres ou aéromobiles sont des formes de frappes) exerce une pression utile sur les groupes armés djihadistes en empêchant les concentrations de force mais elle ne contrôle pas le terrain, n’empêche pas les infiltrations et les attaques sur la population ou les forces locales. Le rapport coût d’emploi/combattant ennemi (un tous les deux jours en moyenne) y est de l’ordre d’un million d’euros pour un.

Une armée africaine ne peut être organisée de cette manière et doit fonctionner de manière plus efficiente, ce qui peut par ailleurs, à la manière de l’ « innovation jugaad » des pays émergents, peut également être en retour une excellente source d’inspiration pour des armées comme celles de la France [3].

Relever le défi des armées irrégulières suppose au préalable de trancher plusieurs dilemmes. Le premier est celui de la dichotomie entre guerre et police, les deux emplois possibles du monopole étatique de la force. Le premier est un dialogue violent entre deux entités politiques, étatiques ou non, qui se termine par la soumission ou, plus rarement, la destruction de l’autre. Le second est une mission permanente de maintien de l’ordre et de neutralisation, par remise à la justice, des contrevenants à cet ordre. Il n’y a là aucun dialogue et négociation possible et il s’agit d’une mission sans fin.

Le problème est désormais que les moyens de coercition de la police sont insuffisants face à ceux des groupes armés irréguliers et que les armées, qui disposent de moyens plus puissants, ne sont pas forcément bien adaptées à la lutte contre ces mêmes groupes. Forces en attente d’hypothétiques affrontements contre des forces régulières de même type, peu employées, assurant parfois plus une fonction de représentation et de prestige, elles ne sont pas forcément structurées pour les affrontements intérieurs au cœur des milieux complexes. De l’armée sierra-léonaise face au Revolutionary United Front (RUF) en 1991 jusqu’à l’armée camerounaise face par Boko Haram en 2014, les exemples sont nombreux d’armées conventionnelles africaines surprises et mises en difficulté par des milices armées mobiles, motivées et souvent plus expérimentées au combat.

Il s’agit donc d’admettre la nécessité de disposer de forces contre-irrégulières (FCI) professionnelles qui à l’instar des groupes armés, combinent la puissance des forces armées et la capacité de renseignement et de présence de la police, au détriment par exemple d’équipements lourds qui apparaissent peut-être prestigieux et offrent un statut mais n’ont guère de probabilité d’emploi. Pour reprendre l’exemple du Cameroun, le bataillon d’intervention rapide (BIR), aux missions polyvalentes et d’abord anticriminelles s’est révélé finalement la meilleure unité de combat africaine contre Boko Haram [4].

La lutte contre les organisations armées ne relève pas seulement de l’action de force, elle suppose, en particulier face à des organisations politiques, de comprendre et de traiter les causes de la séduction que ces groupes peuvent exercer sur certaines populations, délaissées ou brimées, d’adosser cette action à un système judiciaire solide et d’une manière générale à la légitimité de l’Etat et de son administration. Sans cet environnement, il est probable que l’action de force, même si elle obtient des succès tactiques restera vaine.

Dans ce cadre, l’action de force elle-même doit obéir à des contraintes particulières. Ces contraintes sont d’abord socio-culturelles, la FCI doit agir nécessairement au milieu des populations. Elle doit absolument y être perçue favorablement, comme un allié, une protection et non comme une menace supplémentaire. Cela suppose un recrutement particulier et surtout une formation où l’aide à la population ainsi que la connaissance des cultures et dialectes sont considérées, au même titre que les compétences techniques et tactiques, comme des éléments essentiels de la réussite.

Cette nécessité de confiance est également valable vers le « haut » politique, une force armée efficace ne doit être perçue comme une menace que par l’ennemi. La discipline et l’honnêteté, ce qui induit des salaires corrects, réellement payés, et des conditions de vie convenables, sont également importants. Là encore, sans l’adossement à une administration militaire fiable et solide rien d’efficace n’est vraiment possible dans la durée. Les groupes irréguliers ne sont vraiment forts que parce que les institutions chargées de les combattre sont faibles.

Traquer et détruire

C’est sur ces fondements nécessaires qu’il est possible de concevoir une FCI efficace, dont on peut, même si les situations sont très diverses, définir les contours généraux. Le premier principe est celui de l’adaptation à l’ennemi. Celui-ci peut porter son effort sur le contrôle de la population, à l’instar des groupes révolutionnaires qui cherchaient à constituer des zones libérées et à les administrer suffisamment bien pour en faire un contre-modèle attractif et in fine une nouvelle source de forces. L’effort contre-révolutionnaire doit alors porter aussi sur cette population qu’il faut détacher des rebelles par une action sociale, économique et politique forte (s’attaquer aux raisons qui font que l’on peut soutenir la rébellion) tout en la contrôlant/protégeant. Les groupes islamistes sont cependant actuellement les seuls, et les plus dangereux, à s’inscrire dans cette optique [5].

Tous les autres groupes armés, même s’ils partaient au départ d’un souci de défense de certains groupes défavorisés comme l’ethnie Acholi, en Ouganda pour l’Armée de résistance du Seigneur (LRA pour Lord's Resistance Army), ou les Ijaws et Ogonis pour le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, dérivent rapidement en banditisme meurtrier dont les exactions se retournent souvent contre ceux qu’elles sont censées défendre. Ces groupes ne veulent pas forcément prendre le pouvoir comme les mouvements rebelles de la génération précédente, ni même souvent rallier la population. Ne pouvant plus recruter des volontaires, la LRA s’est mise à enlever des milliers d’enfants pour en faire des soldats ou des esclaves. Ne dépendant pas comme au moment de la guerre froide, de l’aide de sponsors étrangers qui imposaient un comportement et une centralisation, ces groupes, qui se fragmentent facilement, se financent par prédation et trafics, comme celui des diamants ou de la drogue.  Ils n’ont pas de programme politique et n’administrent pas, laissant faire les organisations non gouvernementales s’occuper de la population à leur place et ponctionnant parfois une partie de leurs ressources.

Ces groupes prédateurs doivent être combattus directement et de manière impitoyable. Il n’est pas possible de négocier avec les seigneurs de guerre, il faut les capturer ou les tuer. L’UNITA, qui avait dérivé d’une guérilla anticoloniale d’inspiration marxiste à un pur groupe criminel utilisant la famine comme arme et concentrant ses efforts sur les mines de diamant, a disparu avec la mort de Jonas Savimbi, son leader historique. Il faut l’arrestation de Foday Sankoh en 2000 et la fuite de Charles Taylor du pouvoir pour obtenir la paix au Sierra Leone et au Libéria après dix ans de massacres. Il est probable que la LRA ne survivra pas non plus à l’élimination de Joseph Kony [6]. 

La FCI doit donc plutôt être organisée pour traquer et détruire des bandes armées et plus particulièrement leurs chefs. Son action doit reposer sur la combinaison étroite et permanente du renseignement et de l’intervention. D’une manière générale, dans la lutte contre des groupes armés furtifs toute action doit soit s’appuyer sur des renseignements précis, soit avoir pour objet d’obtenir des renseignements. Il faut donc qu’il y ait une structure du renseignement à l’intérieur des forces et jusqu’à l’échelon le plus bas et capables, à la fois d’informer sur l’évolution de la situation locale et de déceler et suivre les objectifs tactiques. Les différents capteurs, informateurs, pisteurs, moyens de surveillance technique (écoute, surveillance aérienne par avion léger ou drone à bas coûts) doivent être rassemblés et mis en œuvre par une unité de renseignement, à la fois rattachée au bataillon de secteur et reliée à l’échelon national.

Pour la structure d’intervention, le premier principe tactique consiste à aller traquer l’ennemi sur son propre terrain, ce qui suppose une forme d’imitation [7]. Les bandes irrégulières sont réfugiées dans les forêts ou dans des agglomérations denses, il faut y être et donc posséder les compétences particulières pour évoluer dans ces milieux complexes. Les bandes sont légères, mobiles et furtives, il faut l’être aussi. La principale difficulté, après l’acquisition de ces compétences, consiste ensuite à avoir un rapport de forces suffisant au moment du contact avec l’ennemi. Les qualités nécessaires à la traque, furtivité et mobilité, sont en effet rarement compatibles avec le volume et la puissance de feu. Il est donc d’abord nécessaire d’évoluer avec les unités tactiques de la taille minimale pour être capable de surmonter des petites bandes mais surtout capables de résister à des bandes d’une centaine d’hommes, si possible en les fixant, jusqu’à l’arrivée de renforts. La taille de cette unité élémentaire dépend de la qualité intrinsèque de ses membres, de son commandement, en particulier à l’échelon sous-officier, ainsi que de la proximité des renforts. L’échelon de la section renforcée ou demi-compagnie semble être une moyenne.

Le renforcement peut-être numérique, par voie routière ou par les airs. Or, dans des zones à contrôler souvent très grandes (500 000 km2 en moyenne pour des forces armées de quelques dizaines de milliers d’hommes) avec des grandes élongations et une faible infrastructure routière. Il est donc nécessaire à la fois de décentraliser les moyens sans les diluer et de pouvoir les renforcer rapidement, donc par voie aérienne, à partir d’une réserve centrale. Ce renforcement peut être aussi qualitatif. Il est en fait utile d’établir une symétrie pour la recherche du renseignement et de la rompre au moment du moment, en introduisant des éléments dont l’ennemi ne dispose pas : appui d’artillerie, d’un ou deux engins blindés à forte puissance de feu ou d’un appui aérien, avion ou hélicoptère d’attaque. Une force d’infanterie légère peut faire face à des moyens d’appui seuls, en refusant le combat, se dispersant ou en s’imbriquant dans un milieu protecteur. Elle peut faire face à une autre force légère en manœuvrant et en concentrant ses feux. Elle peut difficilement faire face simultanément aux deux. Un groupe armé, surtout s’il est sans assise populaire, se révèle alors très vulnérable à une force professionnelle efficace.

Une armée contre-irrégulière

L’unité de base de la lutte contre les irréguliers est le bataillon de secteur, de taille et de composition variable en fonction de la dimension et du type de l’espace à couvrir. Il est constitué d’unités élémentaires capables d’opérations très mobiles, à pieds ou à base de véhicules légers 4 x 4 armés, réparties à partir de bases de compagnie ou de demi-compagnies. Le bataillon doit disposer d’une unité de blindés légers simples et peu couteux, plateformes de feux, canons ou mitrailleuses, et transport, susceptibles de venir renforcer par paires les sections engagées. Il doit disposer en propre de ses moyens de renseignement [8].  

Une force aérienne est indispensable dans le combat contre-irrégulier (CCI) sur de grands espaces. Elle seule permet, à l’échelon opérationnel, de surmonter le problème des élongations et, à l’échelon tactique, de permettre des concentrations rapides de feux et de forces, de contribuer à la recherche du renseignement d’objectif, d’assurer la logistique de points isolés, de faciliter enfin le commandement et les communications. Pour être vraiment efficace la composante aérienne de la force doit comprendre, à la manière de la force française au Tchad en 1970, cinq capacités : transport intra-théâtre, transport tactique, appui feu, renseignement et commandement. Disposer d’une telle composante suppose de surmonter deux défis.

Le premier est celui des coûts. Pour le prix des 12 chasseurs Sukhoi Su-30 K acquis par l’Angola, soit environ 400 millions d’euros, d’une probabilité d’emploi très faible, il est possible de se doter d’une cinquantaine d’avions turbopropulseurs ou d’hélicoptères à bas coût, d’attaque (type EMB-314 Super Tucano, hélicoptères Bell 407 MRH), de transport (Casa 212 ou 235 par exemple ou hélicoptères AW109, Bell 412 ou Mi-17), de surveillance (AHRLAC) et liaison. Le deuxième défi est celui de la mise en œuvre et du maintien en condition de cette flotte, avec des matériels les plus homogènes possibles, qui suppose un personnel de plusieurs centaines de pilotes et de techniciens de haut niveau et une organisation précise du soutien avec un budget, dix à vingt moins importants que pour des appareils de dernière génération, mais non négligeable. A condition de surmonter ces deux défis, et de maintenir une disponibilité de 80 % des équipements, il doit être possible de déployer sur n’importe quel point du théâtre en quelques heures, soit directement, soit par le biais de bases avancées, et en coordination avec les forces locales, un détachement d’intervention aéroporté/aéromobile de la taille minimum de la demi-compagnie et deux appareils d’attaque. Les appareils d’appui doivent avoir une capacité air-air afin de pouvoir intercepter les éventuels aéronefs ennemis [9].

Les huit Groupes spéciaux d’intervention (GSI) mauritaniens formés à partir de 2008 avec l’aide de la France pour traquer les groupes djihadistes sont un bon exemple de ce type d’unité. De 2008 à 2012 et grâce à la « possibilité de poursuivre » dans les Etats voisins, ces petits bataillons très mobiles (sur pick up armés) et appuyés par une aviation légère et variée d’une trentaine d’aéronefs (dont des appareils d’attaque EMB 312 Tucano) parviennent à démanteler plusieurs groupes de trafiquants et à détruire les bases et les forces d’AQMI dans la zone spéciale du nord. Le Bataillon d’intervention rapide (BIR) du Cameroun, déjà cité, constitue également une autre réussite. Formé en 1999 pour lutter contre le grand banditisme et la surveillance des frontières, le Bataillon léger d’intervention, devenu BIR en 2008, a vu ses effectifs et ses moyens s’accroître jusqu’à former une brigade 4 000 hommes avec cinq unités dont une spécialisée dans le contrôle de la presqu’île de Bakasso (BIR Delta) qui dispose d’un navire-base et de patrouilleurs armés. Le BIR a lutté avec succès à la fois contre les coupeurs de routes et les bandes de la Séléka ou de Boko Haram qui ont pénétré sur le territoire camerounais.

Un autre exemple plus ancien de FCI « low cost » est la force française qui lutte de 1969 à 1972 au Tchad contre le front de libération nationale (Frolinat). A son maximum, la force est constituée de cinq compagnies d’infanterie légère et d’une compagnie d’automitrailleuses. Elle compense son petit volume par une grande mobilité, à pied, motorisée ou héliportée, et une logistique légère qui lui permet de rester longtemps sur le terrain. Les appuis et le soutien sont presque entièrement aériens, avec une escadrille de six à neuf AD-4 Skyraider (4 canons de 20 mm et 3 tonnes de munitions) et un hélicoptère armé, une capacité de transport aéromobile d’une compagnie, plusieurs monomoteurs de reconnaissance et de commandement, une petite flotte de transport aérien avec les 12 DC-3 Dakota et le DC-4 tchadiens, la dizaine de petites Nord 2501 qui sert un peu à tout (largages par air, sauts opérationnels, éclairement nocturne) et enfin de 4 C-160 Transall. Les trois états-majors de bataillon sont également capables d’intégrer des compagnies de l’armée nationale tchadienne au fur et à mesure de leur formation. Fort de 5 000 combattants en 1969, le Frolinat en a perdu les trois-quarts trois ans plus tard et n’a plus de capacité militaire [10].

Cette force polyvalente et mobile peut être secondée efficacement dans les secteurs les plus menacées par des forces d’autodéfense, comme Executive Outcomes avec les milices Kamajors au Sierra Leone ou la force française au Tchad avec les milices villageoises. Cette solution impose cependant un contrôle très étroit. Dans une formule idéale, comme celle des Combined Action Platoons au Vietnam ou des Village Stability Operations en Afghanistan, des groupes professionnels peuvent être associés en permanence avec les forces d’autodéfense ou de réserves. Ces modules de forces qui connaissent bien le terrain doivent alors être assez résistants pour constituer des pions tactiques élémentaires. Cette solution suppose est consommatrice de personnels de qualité en particulier de cadres [11].

Les mêmes principes s’appliquant aux forces maritimes et fluviales. La flotte doit être capable de surveiller les ports et les lieux de pêche avec des patrouilleurs très légers équipés d’armes légères et de la technologie minimale notamment pour agir de nuit. Elle doit disposer de navires plus endurants pour lutter contre la contrebande et la protection des actifs offshore et de la zone économique. L’aviation légère de reconnaissance et d’appui doit être capable de collaborer aussi avec cette force. De même que le BIR est financé avec l’aide de la société nationale des hydrocarbures, la flotte peut être aidée par les sociétés pétrolières qui en sont les premières bénéficiaires.

Conclusion

L’adaptation des forces à la menace irrégulière est une nécessité. Elle est en cours dans la plupart des pays africains mais en rencontrant de nombreuses difficultés car elle s’oppose à une vision classique de l’emploi « en attente » de forces armées dont l’Etat comme la population se méfient souvent pour des raisons différentes. Cette transformation est une véritable révolution qui suppose un choix stratégique clair en direction de la sécurité intérieure et l’optimisation de la structure des forces de cette mission. Cette optimisation induit de privilégier le qualitatif en préférant quelques unités aéroterrestres ou aéromaritimes professionnelles bien formées, équipées, soutenues logistiquement et administrées, plutôt qu’à des volumes médiocrement formés et équipés.

Sources
[1] Helmoed Heitman, « Optimiser les structures des forces de sécurité africaine », Bulletin
de la sécurité africaine n°13 mai 2011, Centre d’étude stratégique de l’Afrique.
[2] Voir Joseph Henrotin, Techno-guérilla et guerre hybride : Le pire des deux mondes, Nuvis, 2014 ou David E. Johnson dans Hard Fighting: Israel in Lebanon and Gaza, 2012, http://www.rand.org/pubs/monographs/MG1085.html.
[3] Navi Radjou, Jaideep Prabhu, Simone Ahuja, Jean-Joseph Boillot, Innovation Jugaad. Redevons ingénieux !, DIATEINO, 2013.
[4] Philippe Susnjara, « Révolution dans les affaires militaires africaines », in Revue Défense Nationale n° 792, été 2016.
[5] William Reno, Warfare in Independent Africa, Cambridge University Press, 2011.
[6] Jeffrey Gettleman, « Africa's Forever Wars », in Foreign Policy, 11 févr. 2010.
[7] Sur le concept d’imitation, voir Ivan Arreguin-Toft, How the Weak Win Wars, Cambridge University Press, 2005.
[8] Helmoed Heitman, « Optimiser les structures des forces de sécurité africaine », Bulletin
de la sécurité africaine n°13 mai 2011, Centre d’étude stratégique de l’Afrique.
[9] Jean-Louis Promé, « Quel type d’avion pour la lutte anti-guérilla », in Défense et sécurité internationale n°34, février 2008 et Joseph Henrotin, Contre-insurrection aérienne : vers un tournant, in Défense et sécurité internationale n°34, février 2008.
[10] Michel Goya, L’intervention militaire française au Tchad (1969-1972), Lettre du retex-Recherche n°6, Centre de doctrine d’emploi des forces.
[11] Michel Goya, La guerre au milieu des populations, l'exemple des CAP au Vietnam, Lettre du retex-Recherche n°13, Centre de doctrine d’emploi des forces.

jeudi 6 février 2020

Comment neutraliser un pays sans le dire-Ukraine 2014

Publié dans Défense et Sécurité internationale n°144, décembre 2019

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine de février 2014 à février 2015 constitue la plus violente confrontation entre États européens depuis 1945. Pour autant, ce conflit n’a jamais atteint le seuil de la guerre «ouverte» ou «déclarée». Il aura suffi pour cela que le camp le plus puissant, la Russie, combine habilement trois opérations militaires «sous le seuil» et soit capable de nier qu’elle est en train de les réaliser. 

C’est ainsi que l’on parvient en un an et sans l’avouer à imposer sa volonté à un État de 45 millions d’habitants.

L’opération de saisie

La première opération est une opération de saisie, le grand classique de la culture stratégique russe. Rappelons que dans un contexte de dissuasion mutuelle où aucun des adversaires ne veut réellement combattre l’autre, l’opération de saisie consiste à s’emparer d’un point, ou de s’y positionner, pendant le délai de réaction de l’adversaire où à son insu. Lorsque ce dernier peut enfin prendre une décision, il est trop tard et il se retrouve bloqué dans la position initiale. C’est un pari risqué qui ne réussit pas toujours, comme à Cuba en 1962, mais parfois fonctionne parfaitement comme en Crimée.

En février 2014, la Crimée est défendue par 15000 soldats ukrainiens avec une forte escadre de chasseurs Mig-29 et une brigade blindée-mécanisée. Elle est pourtant conquise en une semaine par quelques milliers de soldats russes, sans combat ni pertes. L’opération commence par l’infiltration d’éléments légers depuis la base de Sébastopol qui, les 27 et 28 février, occupent ou investissent les points clés du territoire dont le siège du Parlement, les points d’entrée et les principales bases militaires. Cette première force légère est alors renforcée de miliciens locaux et de moyens plus lourds, une escadrille d’hélicoptères d’attaque d’abord puis une brigade motorisée qui traverse le détroit de Kertch par ferries et termine le bouclage au nord de la péninsule. Un processus politique local d’autodétermination est organisé alors même que la manœuvre militaire n’est pas encore terminée. Le 16 mars, le résultat de la consultation exprime sans surprise un désir ardent de la population de Crimée d’être rattaché à la Russie, proposition reçue favorablement à Moscou et mise en œuvre immédiatement.

Avec cette opération, on a pratiquement atteint l’idéal opératif russe de saisie simultanée de l’espace de bataille dans tous ses champs et sa profondeur. Cela a été facilité par la géographie, mais aussi une population réellement très favorable et surtout une absence quasi totale de réaction de la part des forces ukrainiennes. Cette absence a des causes conjoncturelles, les troubles de la révolution de Maidan et le changement de régime ont entraîné une grande confusion au sommet de l’État et ralenti son processus de décision. Elle a surtout des causes structurelles. L’armée ukrainienne est alors une armée creuse. Elle a totalement été négligée depuis l’indépendance du pays et celui paye désormais cette négligence. Il y avait dans cette armée aussi peu de matériels réellement disponibles (entre 6 et 8 Mig-29 sur les 45 de la base de Belbek, en Crimée) que de compétences tactiques et même de volonté de combattre, d’autant plus que de nombreux militaires ukrainiens étaient russophiles. L’amiral Denis Berezovski aura réussi la performance d’être en quelques jours désigné successivement comme commandant de la flotte ukrainienne, amiral de la très provisoire république indépendante de Crimée et enfin adjoint de la flotte russe de mer Noire. Au moment de l’annexion, la très grande majorité des soldats ukrainiens en Crimée décide d’y rester tandis qu’au même moment une partie du reste de l’armée et de la police rejoignait les séparatistes, voire la Russie.

Une fois la Crimée saisie, l’État ukrainien ne réagit pas, comme avait pu le faire le Royaume-Uni après la prise des îles Malouines en 1982. Il ne reconnaît pas l’annexion, mais n’entreprend aucune opération de reconquête. Face à un adversaire beaucoup plus puissant et menaçant, il est dissuadé d’agir. C’est l’opération de saisie parfaite.

La réaction la plus forte vient finalement de l’étranger. La Russie la craignait. C’est la raison pour laquelle l’opération de saisie a été camouflée en insurrection locale appelant à l’aide. Les soldats russes engagés en Crimée puis dans le Donbass ont été ainsi dépourvus de tout attribut national. Il n’y avait évidemment aucun doute sur l’origine de ces «petits hommes verts» qui fusionnaient avec les milices locales, mais le but n’était pas de cacher, mais de pouvoir nier. L’opération, comme pour l’ensemble de la confrontation avec l’Ukraine, a été aussi appuyée par une intense campagne d’«information» auprès de tous les sympathisants, mais aussi de tous ceux qui pouvaient ainsi justifier leur retenue. Au «caporal stratégique» dont le moindre fait et geste était censé être scruté par les médias, la Russie y répondu par le camouflage du caporal et le brouillage des médias.

L’opération de mobilisation

Dès le début de l’opération de saisie de la Crimée, la Russie procède à un grand exercice de mobilisation militaire de long de la frontière. Ces exercices sont alors suffisamment fréquents pour permettre de nier tout lien avec la crise ukrainienne, mais il s’agit là bien évidemment de concentrer une masse de manœuvre suffisante pour subjuguer les faibles forces armées ukrainiennes ou au moins de menacer de le faire.

Plus précisément, outre le groupement de forces en Crimée, le dispositif russe est structuré en deux groupements. Au sud, deux brigades motorisées et sept brigades ou régiments de Spetsnaz et de parachutistes sont placées face au Donbass. Au nord, ce sont six brigades blindées, mécanisées ou motorisées et trois brigades légères qui sont installées de Belgorod à la Biélorussie. L’ensemble représente un peu moins de 95000 dont un peu moins de 50000 dans les unités de combat, auquel il faut ajouter un groupement de réserve fort d’au moins une division parachutiste et une brigade de reconnaissance dans la région de l’isthme de Kerch ainsi que les forces russes en Transnistrie, l’équivalent d’une brigade seulement, mais assez pour encore fixer sur la frontière ouest une partie des forces ukrainiennes. Le dispositif aérien déployé est du même ordre et d’une supériorité encore plus importante vis-à-vis de son équivalent ukrainien. Le commandement russe ayant sélectionné les unités selon leur degré de professionnalisation, l’ensemble de cette force de manœuvre est formée de groupements ad hoc et assez disparate. Elle est néanmoins considérable. Pour un potentiel humain et budgétaire environ deux fois inférieur, la France ne pourrait déployer que peut-être l’équivalent en volume de quatre ou cinq brigades russes. En face, en 2014, il est possible que les forces ukrainiennes réellement opérationnelles ne dépassent pas 10000 hommes.

Il semble que l’option d’une offensive générale ait été sérieusement envisagée avant d’y renoncer au mois d’avril. Moscou privilégie une approche plus limitée dans ses objectifs et ses méthodes, utilisant plutôt cette force de manœuvre comme force de dissuasion, y compris pour les pays occidentaux, de fixation d’une grande partie de l’armée ukrainienne, détournée ainsi de la lutte contre les mouvements séparatistes, et de base arrière et réservoir de forces au profit de ces dernières organisations. Au milieu de l’été, la force de manœuvre russe est réduite de moitié, mais conserve ses effets stratégiques tout en étant rendue permanente par un système de rotation des unités.

L’opération d’appui à l’insurrection (APINT)

Pour le reste, la Russie agit en appui des mouvements de protestation qui se développent dès le mois de mars dans les provinces russophones de l’est de l’Ukraine, dans l’espoir de diviser encore plus le pays par un fédéralisme paralysant. Là encore, il s’agit d’obtenir des effets stratégiques sans dépasser un seuil de provocation. La ligne suivie est de rendre impossible la victoire du gouvernement de Kiev sur les séparatistes en répondant en permanence à l’escalade locale, tout en conservant toujours la possibilité de nier son implication.

En mars 2014, le mouvement séparatiste n’est d’abord qu’une protestation générale. La Russie se contente alors d’appuyer leurs revendications face au gouvernement ukrainien en jouant sur l’intimidation militaire et la pression économique, en jouant sur le prix du gaz par exemple. La réponse ukrainienne à la protestation est alors sans doute plus vigoureuse qu’anticipée, en partie avec l’apparition de bataillons de volontaires nationalistes formés spontanément en jouant sur toutes les possibilités des réseaux sociaux ou par des oligarques, qui apparaissent par ailleurs et de tous les côtés comme des acteurs majeurs du conflit. Dans les deux cas, il est démontré ainsi la facilité nouvelle de «lever des troupes» dès lors que l’on dispose d’argent et d’un espace vide ou faible d’autorité étatique. Cette levée en masse citoyenne aide la police à rétablir l’ordre dans les grandes villes de Kharkov et Marioupol, et de reprendre le contrôle d’une partie du Donbass.

Menacé, le mouvement de protestation se durcit et se militarise grâce à l’action de nouveaux leaders plus proches des Russes. Durant le mois d’avril, on voit apparaître de ce côté aussi des bataillons de volontaires armés, qui s’équipent localement ou de plus en plus avec l’aide de la Russie. Igor Girkin, dit Strelkov, proclame la République de Donetsk, bientôt suivie par celle de Louhansk. Strelkov prend le contrôle total de la ville de Slavyansk et en fait le symbole de la résistance.

Le gouvernement répond en mai par une offensive baptisée «antiterroriste» qui s’efforce d’étouffer la rébellion. Grâce à la réintroduction de la conscription, les forces de la police et de l’armée sont renforcées et engagées dans des opérations de plus en plus importantes, visant à tenir les points clés comme les aéroports de Donetsk et Louhansk, à couper la frontière avec la Russie, puis à s’emparer progressivement de tous les bastions rebelles. Tous les moyens militaires sont employés. La Russie répond par une aide accrue en «volontaires», mercenaires et surtout en équipements lourds, toujours sous la fiction de l’équipement volé aux Ukrainiens. Les combats sont de plus en plus violents. Le ciel fait notamment l’objet d’une bataille inédite où la moitié de la flotte d’attaque au sol et d’hélicoptères est, ainsi que le vol civil commercial Mh-17, abattue par le système de défense antiaérien rebelle. À la fin du mois d’août, l’offensive gouvernementale ukrainienne semble malgré tout sur le point de l’emporter.

La Russie ne pouvant accepter cette victoire franchit alors un nouveau seuil. Les forces ukrainiennes le long de la frontière sont écrasées sous le feu de l’artillerie russe puis percées par l’engagement de quatre groupements tactiques interarmes (GTIA) sous le drapeau des républiques séparatistes. Tactiquement, ces GTIA combinent la puissance de choc des chars de bataille et la puissance de feu de la combinaison drones-artillerie à longue portée. Ils sont irrésistibles pour les forces ukrainiennes qui sont écrasées à Iloyansk, ouvrant ainsi la route vers Louhansk, Donetsk et Marioupol. L’aéroport de Louhansk est repris après un écrasement des défenses au mortier de 240 mm et des combats de chars. Le gouvernement ukrainien cède et signe le protocole de Minsk le 5 septembre.

Le 17 janvier une nouvelle offensive russe est lancée avec six groupements et autant d’axes d’attaque. L’aéroport de Donetsk est à son tour pris par les forces russo-rebelles selon les mêmes procédés qu’à Louhansk. Les combats majeurs se déroulent cependant autour de la poche de Debaltseve au centre du Donbass. La poche tenue par 6000 hommes est assaillie par des forces d’un volume double, regroupant typiquement deux brigades irrégulières, Prizark et ses volontaires internationaux ainsi que la brigade cosaque, mais surtout cinq GTIA russes. Après un mois de combats, dont des affrontements importants de chars, c’est un nouveau désastre ukrainien qui oblige à un repli catastrophique.

Placé dans une situation difficile et sans réelle implication concrète des puissances occidentales, le gouvernement ukrainien est obligé d’accepter le 12 février 2015 les accords dits de Minsk II qui consacrent la victoire de la Russie en actant la partition de l’Ukraine et de fait sa neutralisation stratégique.

jeudi 30 janvier 2020

De la réforme des armées


En trente-trois de carrière militaire, j’ai connu le plan «Armées 2000» dans les années 1980, la professionnalisation complète des Armées à la fin des années 1990, la Revue générale des politiques publiques (RGPP) et deux livres blancs entre 2008 et 2015 pour rater de peu en bout de course la «bifurcation» de 2015. Cela fait une restructuration profonde, appelons cela réforme, tous les dix ans en moyenne, un rythme que nous tenons en réalité depuis… très longtemps et qui doit constituer une particularité forte du ministère de la Défense/des Armées par rapport à toutes les autres grandes organisations publiques. En soi, il n’y a rien d’étonnant à cela. Les armées sont étroitement reliées à deux grands environnements changeants.
Celui de la nation d’abord et de sa société dont elles sont issues et qui lui fournissent ses ressources. Quand, en 1992, le Président de la république décide d’un coup de réduire la durée du service national à dix mois au lieu de douze, cela ne peut qu’avoir de fortes conséquences sur l’organisation et même le fonctionnement des armées et évidemment plus encore lorsque son successeur décide de le suspendre complètement quatre ans plus tard. Lorsque dans le même temps, on décide de s’équiper de matériels majeurs qui coûtent en moyenne à l’acquisition et à la possession trois à quatre fois plus cher que les précédents, cela a aussi forcément des conséquences lorsque le budget d’équipement n’évolue évidemment pas en proportion et a même tendance à diminuer.
Celui du reste du monde aussi, l’endroit où par principe les armées sont destinées à agir et en particulier contre des ennemis armés. Leur boulot est d’essayer de les vaincre, ce qui nécessite un minimum de réflexion et bien souvent des adaptations. Ajoutons qu’outre que ses ennemis puissent être divers simultanément ou en succession, il faut aussi effectuer tout un tas de mission non combattantes, depuis le nettoyage des plages jusqu’à l’interposition entre deux factions au milieu d’un pays lointain en passant depuis 25 ans par des patrouilles dans les rues de métropole pour rassurer les gens. Comme sous-officier je passais mes journées à apprendre à casser des chars soviétiques, mais je suis allé aussi en Nouvelle-Calédonie pendant les «événements» des années 1980 pour y protéger des sites sensibles et je suis allé accompagner des douaniers et des policiers à la frontière du Luxembourg pour protéger le territoire national des terroristes. Quand je suis sorti de mon cursus d’officier, il n’y avait plus de chars soviétiques à casser et la mode était au «soldat de la paix». Quand je suis sorti de l’École de guerre, on commençait à comprendre (plus les militaires que les politiques) que l’interposition, ça ne servait pas à grand-chose sinon à s’engluer quelque part et y perdre des soldats stupidement. On retrouvait alors la «contre-insurrection» en Afghanistan puis au Sahel et voilà que maintenant on se réinterroge sur la manière de casser des chars. Bref, beaucoup de choses variées à faire, et donc à apprendre, d’autant plus nombreuses que le Président qui n’a qu’à ordonner pour que les choses soient faites immédiatement et avec discipline, un luxe incroyable dont bien peu se passent.
Cela peut paraître contre-intuitif à certains, qui restent sur l’image d’une structure rigide, monolithique et stupide à la «Bidasses en folie», mais les armées françaises constituent sans aucun doute la grande organisation la plus soumise à la pression du changement. Est-ce que cela se passe bien? Pas toujours.
Notre modèle de défense date des années 1960 à l’époque où on avait, osons le mot, une «grande politique» («Si on n’a pas de grande politique quand on n’est plus une grande puissance, alors on n’est plus rien» Charles de Gaulle). L’adossement force nucléaire-force conventionnelle de type Seconde Guerre mondiale était coûteux en capital, mais avec un effort budgétaire moyen entre 2 et 4 % du PIB à une époque où la croissance du PIB était facilement du même ordre et un budget de fonctionnement réduit par l’emploi massif d’appelés et de réservistes, il était financé. La force conventionnelle était un peu sous-équipée et on manquait singulièrement de moyens de faire des choses en grand au loin, puisqu’on n’y envoyait que des professionnels, mais c’était cohérent et cela tenait à peu près. On complétait les professionnels par des Volontaires service long (VSL), des CDD de quelques mois qui permettaient à des appelés de dépasser la durée de service et donc de ne plus être considérés comme des appelés. Tout le monde n’était pas équipé des matériels les plus sophistiqués et coûteux.
Le modèle a commencé à craquer avec les difficultés économiques. L’effort de défense était réel montant jusqu’à presque 3 % à la fin des années 1980, mais il est difficile de maintenir un effort au-delà du taux de croissance annuel (on pourra appeler cela le «principe de Gaston Imbert), surtout quand l’inflation est forte. Il fallut faire des économies ailleurs, en réduisant les commandes d’équipements, mais aussi ceux le nombre de ceux qui les utilisaient. On procéda donc à une contraction des armées d’environ 1/6 e en quelques années, considérant avec certaines raisons que l’apport qualitatif compenserait la perte de volume. Le personnel étant majoritairement composé d’appelés, cette réduction des effectifs fut relativement bien absorbée même s’il est toujours pénible de supprimer des régiments, des bases ou de ne pas renouveler des bâtiments de la Marine nationale. Le coup principal était surtout porté au principe d’un service national, dont la composante militaire n’était plus assurée que par un quart d’une classe d’âge.
La fin de la guerre froide et plus secondairement la guerre du Golfe causèrent de grands troubles. Le modèle était cette fois franchement en crise. Sans menace majeure, l’effort de défense déclina rapidement et comme les taux de croissance n’étaient pas fameux, les budgets n’ont cessé de décliner depuis 1991. On ne pouvait plus se payer des équipements du futur avec des budgets du passé (celui de 2010 équivalait à celui de 1982 en monnaie constante). Le changement radical de contexte international imposait de faire de même dans notre politique et notre modèle de Défense, un «reboot». On ne le fit pas vraiment, hormis par la professionnalisation complète des forces dans la deuxième moitié des années 1990.
Là ce fut plus difficile que dans les années 1980. Il fallut «dégraisser» de 30 à 40 % selon les armées en cinq ans. Bien sûr, il s’agissait surtout de remplacer les appelés par des professionnels moins nombreux, mais que de mutations, entre les corps dissous et les gradés retirés des corps déjà professionnels pour encadrer les nouveaux. Combien de carrières furent stoppées, et combien différemment parmi les officiers selon les origines, car la pyramide ne pouvait être la même au sommet lorsque la base se resserrait fortement. Mais globalement, il y avait un objectif valorisant. On supprimait la distinction entre les «deux armées», celle qui partait en opération et celle qui restait en métropole, et on devenait une grande force de projections, à une époque où celles-ci se multipliaient, car bien sûr «pendant les travaux la vente continuait».
Le résultat n’a pas été à la hauteur des espoirs, car le modèle n’était toujours pas financé et la professionnalisation n’a au bout du compte fait qu’accentuer le problème. Non qu’il ne faille pas le faire, mais il fallait le faire de manière à ce que ce soit soutenable économiquement, en augmentant les budgets, en utilisant beaucoup plus les réserves en complément de forces professionnelles peut-être plus réduites et/ou en utilisant des équipements moins coûteux et suffisants pour les besoins du moment, autant de solutions de rupture que personne n’a osé prendre.
La crise n’étant pas résolue, il fallut à nouveau «réformer» à partir de 2008. Cette fois ce fut carrément un désastre, exemple de solutions technocratiques imposées sans vraie réflexion et au moins de précautions. Pour trouver des financements, on se contenta de la solution la plus simple : supprimer les soldats (les «réserves de productivité» selon les termes d’un membre de la DRH du ministère de la Défense) par dizaines de milliers, 73000 au total selon la RGPP et les deux Livres blancs de 2008 et 2013. Tout s’effondra, le nombre de soldats, le nombre d’équipements disponibles, l’administration avec les Bases de défense, la solde avec le logiciel Louvois… sans résoudre en rien le problème de financement. Dans le même temps, les mêmes forces armées dont on sacrifiait par stupidité les ressources étaient pleinement engagées au combat en Afghanistan puis à nouveau en Afrique. Au bilan, on ne pouvait finalement pas plus engager de troupes au loin que dans les années 1980 et au près, à la frontière ou en métropole, puisqu’on fait laissé disparaître la Défense opérationnelle du territoire, et réduit la force conventionnelle a une portion congrue. En 1990, on pouvait engager une centaine de régiments de combat aux frontières, vingt-cinq ans plus tard, on n’aurait pu aller au-delà d’une douzaine, et pas en quelques jours comme à l’époque.
Et puis est survenue 2015, et plus exactement des événements dont la possibilité et même la forte probabilité étaient inscrites en toutes lettres dans les livres blancs juste avant la partie «on va donc réduire les moyens». Étrangement, on considéra que ce qui était proclamé comme impossible précédemment le devenait soudainement, par l’action de quelques salopards. On trouve finalement des financements, et alors qu’il fallait dégraisser absolument pour réussir la «modernisation», il fallut recréer des postes du jour au lendemain. Pour autant, cinq ans plus tard, il n’y a toujours pas plus de soldats face à l’ennemi, l’essentiel étant surtout de les envoyer dans les rues de France ou bientôt dans le Service national universel (SNU) et montrer que l’on faisait quelque chose sans prendre trop de risques. Je ne suis pas sûr non plus qu’on résistera longtemps à la tentation de prendre dans ce budget «poulet rôti». Je ne suis pas sûr non plus en réalité que le modèle «high tech-pros only», soit efficient. On verra, il faudra de toute façon des années pour sortir de la crise dans laquelle des réformes à courte vue nous ont plongés.
Pour savoir si un modèle est efficient et donc si une réforme est utile, il faudrait savoir en quoi ce modèle contribue à une grande politique, en admettant que l’on ait une bien sûr une grande politique («être présent quelque part» ne constitue pas une grande politique, ni «faire des économies» ). Sans vraie vision et sans une réflexion profonde sur les moyens qui sont nécessaires à sa réalisation, comme dans les années 1960, toutes les réorganisations seront boiteuses, sinon vouées à l’échec. Quand j’entends parler de réforme, je suis donc très sceptique. Je demande où est la grande politique qu'elle doit servir.

samedi 18 janvier 2020

Rugby-Combat 2 : L’innovation dans le rugby moderne : art opératif ou montée en gamme tactique ?


Billet invité

Si l’on observe le rugby d’aujourd’hui par rapport à celui d’il y a 20 ans environ, on remarque d’emblée une différence majeure, à savoir que le nombre de collisions et, partant, celui des « rucks », a augmenté de manière exponentielle. Cette évolution du jeu, qui marque en fait une accélération de phénomènes dont les prémisses se dessinaient déjà à la fin des années 1990, tient essentiellement à des innovations intervenues dans l'organisation défensive et la préparation physique. Depuis la professionnalisation du rugby en 1995, des nations comme l’Australie, mais aussi l’Afrique du Sud, ont en effet lancé des nouvelles techniques de défense (« défense glissée » ou « défense inversée ») s’inspirant d’autres disciplines comme le rugby à XIII ou le football américain. Les principes rudimentaires de défense homme contre homme ou de défense en ligne existant au préalable ont alors été abandonnés au bénéfice de véritables systèmes collectifs visant à cloisonner l’espace, de manière à restreindre la capacité de manœuvre de l’attaquant et à créer des surnombres défensifs dans les zones de contact, facilitant ainsi la récupération du ballon.

En parallèle, la préparation physique a pris une place de plus en plus prépondérante dans la formation des joueurs. L’observation de l’évolution du jeu, sous l’effet de la multiplication des collisions et des phases de « ruck », a amené les préparateurs physiques à revoir l’entraînement athlétique des joueurs : en l’espace de quelques années, le rugby est en effet passé de séquences plutôt longues nécessitant des courses à vitesse élevée, mais constante, à des phases courtes, de forte intensité, alternant accélérations brutales et phases de lutte exigeant un maximum de puissance. La préparation physique a donc non seulement subi une évolution quantitative (accroissement de la charge de travail), mais aussi qualitative, les principes d’entraînement basés sur l’endurance des joueurs cédant le pas à un entraînement dit « fractionné » ou « par intervalles », qui met en avant la résistance, c’est-à-dire la capacité d’enchaîner des séquences de haute intensité. Globalement, cette double innovation a eu une répercussion tactimétrique très simple : là où on comptait en 1999 une moyenne de 7 joueurs dans la ligne de défense (couvrant chacun un couloir de 10 mètres de large en moyenne), on en trouve aujourd’hui 10 ou 11 (couvrant chacun 6-7 mètres et disposant d’une mobilité supérieure). En outre, les dispositifs défensifs sont aujourd’hui conçus de manière à quadriller parfaitement la profondeur du terrain, par l’intervention d’un 2e et 3e « rideau défensif », capable de colmater les brèches en cas de franchissement adverse.

Sur le plan stratégique, l’équation à résoudre pour l’attaquant n’est pas sans rappeler celle du front de l’Ouest en 1917 et 1918, puisque dans ce rugby moderne, il n’est plus possible de contourner l’ennemi et il ne suffit plus de percer la défense pour être certain de marquer. Dès lors, il ne reste que deux solutions : 1) faire continuellement reculer l’adversaire, dans le cadre d’une accumulation d’actions offensives qui amènent finalement l’essai, ce qui suppose de garder en permanence l’initiative et/ou 2) chercher à disloquer le dispositif défensif par une action brutale et précise en un point donné, de manière à exploiter ensuite cette rupture dans la profondeur grâce à la capacité d’adaptation des joueurs. On retrouve dans ces deux approches, d’une part, les fondements de « l’art opératif » développé à la fin de la guerre du côté français et, d’autre part, le principe de la « montée en gamme tactique » (associé à l’idée de « bataille décisive ») que privilégiait l’état-major allemand en 1918.

Rugbystiquement parlant, le principe de l’art opératif correspond grosso modo à la stratégie de la « cascade décisionnelle ». Celle-ci mise sur une action collective préparée sur plusieurs temps de jeu, en réponse à la capacité des défenses de se réorganiser. Il ne s’agit pas d’un jeu programmé de façon aléatoire, dans la mesure où la phase de planification aura auparavant cherché à identifier les points faibles adverses (ses centres de gravité) et défini des modes d'action susceptibles de les cibler. De plus, la « cascade décisionnelle » ne réduit pas non plus les joueurs – et en particulier les leaders de jeu – au rang de pions que l’on déplace sur un échiquier : les joueurs disposent de marges de décision tactique leur permettant d’orienter l’action selon les différentes hypothèses de réaction adverses envisagées lors de la phase de planification. Dans cet enchaînement d’action et de réaction, on cherche plutôt à anticiper l’évolution du dispositif adverse et à fournir aux joueurs des options de jeu travaillées au préalable afin de prendre de court l’adversaire et d’être déjà en capacité de lancer une 2e, voire une 3e action, alors que la défense en est encore à se replacer. Le succès de la manœuvre est donc fonction de la qualité de sa planification et de sa vitesse d’exécution.

Dans l’autre solution, celle de la « montée en gamme tactique » (doublée de l’idée de « bataille décisive »), chaque joueur est susceptible d’endosser un rôle de « caporal stratégique », tel que l’a défini le général des Marines Charles Krulak. Pour celui-ci, les situations de combat complexes appellent une décentralisation du commandement vers les échelons les plus proches de l’action, jusqu’au niveau le plus élémentaire de la chaîne hiérarchique, c’est-à-dire le caporal (chef d’équipe), qui peut être amené, par ses choix tactiques, à prendre des décisions ayant une incidence au niveau stratégique. La montée en gamme tactique appelle donc le recours à des joueurs capables d’analyser, de décider et de réaliser avec justesse. Dans l’idéal, chaque joueur doit être un super-tacticien. Dans ce type de jeu, on lance d’abord une première phase de manœuvre et d’affrontement qui est minutieusement préparée (le « premier temps de jeu »), et dont l’idée maîtresse est de percer la défense ou du moins de la déséquilibrer suffisamment pour que les joueurs qui seront parvenus à franchir le rideau défensif puissent ensuite mettre à contribution leurs compétences tactiques supérieures (leur « intelligence situationnelle ») et manœuvrer dans la profondeur du dispositif adverse jusqu’à la zone d’en-but. C’est, dans l’esprit, ce que tenteront de faire les Allemands lors de leurs offensives du printemps 1918. 

Il est évidemment difficile de départager « art opératif » et « montée en gamme tactique » dans l’absolu. D’ailleurs, ces deux solutions aux problèmes rencontrés dans le rugby moderne ne s’excluent aucunement. Elles sont même complémentaires, et ce d’autant plus que des groupes à fortes compétences tactiques seront d’autant mieux à même d’enchaîner des opérations en « cascade décisionnelle ». Inversement, lorsque les solutions envisagées au préalable se révèlent insuffisantes, ou lorsqu’une occasion imprévue se présente, il faut pouvoir la saisir. C’est pourquoi les bonnes équipes doivent aussi avoir cette capacité de « sortir du cadre », en mettant à profit les compétences tactiques des joueurs pour identifier un problème ou une opportunité et agir en conséquence. L’armée égyptienne l’apprend à ses dépens en octobre 1973, lorsqu’elle franchit le canal de Suez dans une opération très bien planifiée et bouscule les troupes israéliennes dans les premiers jours de combat. Passé l’effet de surprise, les Israéliens parviennent cependant à se réorganiser et à adopter des réponses tactiques pertinentes, auxquelles les Egyptiens n’auront cette fois rien à opposer. Incapables d’infléchir le cours de l’action une fois sortis du « cadre », ils sont repoussés nettement au-delà de leurs positions initiales. Les Israéliens pour leur part sont passés tout près de la catastrophe et l’issue du combat aurait pu être tout autre face à un adversaire plus manœuvrier, capable d’exploiter ses percées initiales.  

Cela étant, et toutes choses étant égales par ailleurs, l’art opératif présente un avantage structurel sur la montée en gamme tactique. En effet, et comme le montrent les analyses du stratégiste britannique Jim Storr, la qualité de planification et la vitesse d’exécution d’une opération influent souvent davantage sur son succès que la justesse tactique des décisions prises en cours de route. Ce constat est renforcé par l’expérience du NTC, le centre d’entraînement opérationnel américain qui a permis aux forces US de simuler en conditions presque réelles le combat face aux troupes du Pacte de Varsovie : il ressort des centaines de simulations de combat ayant été effectuées que les décisions tactiques prises dans le feu de l’action, et même quand elles sont justes, ont moins de prise sur l’issue des combats que la capacité de planifier correctement des modes d’action et de les exécuter rapidement. Une force – ou une équipe – qui s’est bien préparée et qui enchaîne ses actions sans les frictions liées à la communication des ordres, ou à la coordination du mouvement des unités, a donc plus de chances de l’emporter.

Dans le rugby moderne, les praticiens de « l’art opératif » disposent encore d’un autre avantage qu’on pourrait considérer comme structurel et qui est lié à l’irruption des technologies informatiques dans le sport. Contrairement à l’affrontement militaire, où aucun des protagonistes n’a une connaissance exacte des forces qu’il s’apprête à affronter (« brouillard de guerre »), les états-majors au rugby savent exactement quelle est la composition de la force adverse. Il en a été ainsi de tout temps. L’innovation majeure qu’apportent les technologies de l’information, c’est qu’il est désormais possible de faire un vrai travail de renseignement tactique et stratégique sur l’adversaire, à travers des logiciels d’analyse minutieuse des matchs disputés. L’importance des structures de commandement est ici primordiale : voir défiler une image, c’est une chose, mais pour en tirer une information utile, il faut disposer de spécialistes compétents. Le cycle du renseignement (collecte, analyse, traitement, diffusion/action) s’applique parfaitement en l’espèce. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater à cet égard que d’anciens spécialistes du renseignement militaire figurent en bonne place parmi les fournisseurs de logiciels d’analyse de la performance sportive. On pense notamment au logiciel « Zone 7 » d’une société fondée par des anciens de « l’unité 8200 » de l’armée israélienne. A l’évidence, la capacité de connaître les modes d'action individuels et collectifs de l’adversaire, ainsi que ses points forts et ses points faibles, revêt un intérêt énorme dans la planification de l’affrontement à venir. Cette irruption des technologies de pointe ne s’arrête d’ailleurs pas à l'analyse de la performance. Les laboratoires de biomécanique et autres instituts de recherche interviennent aussi dans l’amélioration du jeu. On citera, à titre d'exemple, la méthode d’engagement en mêlée développée en 2005 par les All Blacks en collaboration avec l’institut de biomécanique de l’université d’Auckland (« Total Impact Method »), reprise ensuite très largement dans le rugby professionnel. 

Dans tous les domaines évoqués plus haut (organisation défensive, préparation physique, jeu d’attaque, structures de commandement et technologies), force est de constater que le rugby français a été absent ou à la traîne de l’innovation. L’équipe de France a certes recruté un spécialiste mondial de la défense, l’anglais Shawn Edwards, à l’automne 2019. Mais Edwards avait déjà été intégré au staff technique du Pays de Galles dès 2008 : la France fait appel à lui avec onze ans de retard. Dans le domaine de la préparation physique et du jeu d’attaque, nul besoin d’être un expert pour constater les lacunes criantes des meilleurs joueurs français. Enfin, et c’est sans doute un élément qu’on ne met pas suffisamment en avant, les équipes qui ont le plus progressé au niveau international, y compris les équipes européennes (Galles, Irlande, Angleterre, Ecosse), ont toutes franchi un palier qualitatif après avoir eu recours à des staffs techniques (structures de commandement) de tout premier plan, en l’occurrence des sélectionneurs venus de l’hémisphère Sud. Ce constat veut d’ailleurs aussi pour le championnat de France où des entraîneurs venus d’ailleurs, avec des idées autres et nouvelles, ont marqué de leur empreinte le TOP 14, résultats sportifs à l’appui: on pense par exemple au Sud-Africain Nick Mallett au stade français, double champion de France en 2003 et 2004, ou encore au Néo-Zélandais Vern Cotter à l’ASM, quadruple finaliste du championnat de France entre 2007 et 2010. Face au parti pris de l’innovation pour lequel ont opté ces hommes, la France du rugby s’est souvent recroquevillée sur des certitudes d’un autre âge, reproduisant d’une certaine façon cette querelle entre anciens et nouveaux – entre «école de Potsdam » et tenants de la pensée clausewitzienne – qu’a connue l’armée prussienne à l’aube de son renouveau. Cette fossilisation de la doctrine et de la formation à la française, nous l’aborderons une prochaine fois.

Patrick

lundi 13 janvier 2020

De ma terre jusqu'au Sahel


Publié le 12/12/2019

Le 11 novembre dernier a été inauguré à Paris un monument en mémoire des soldats «morts pour la France» loin de leur pays depuis 1963. Si on examine maintenant le contexte dans lequel sont morts les 549, et hélas bientôt 562, soldats dont le nom y est inscrit, on s’apercevra que presque tous sont tombés en luttant non contre des États, mais contre des organisations armées. Nos ennemis sont le plus souvent des sigles, Frolinat, Polisario, GUNT, FLNC, FPR, pour ne citer que ceux que nous avons combattus en Afrique et désormais, pour ne considérer toujours que ce continent, nous nous battons contre Ansar Dine, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), la katiba Macina et la katiba Al-Mourabitoune réunies dans Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ainsi que l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS).
Ces organisations ennemies, autant les appeler par le nom parfois changeant qu’elles se donnent et non par l’appellation « Groupes armés terroristes » qui ne veut pas dire grand-chose, abstrait le problème, le réduit à ce qui n’est qu’un mode d’action et en limite la solution à l'éradication. Ces gens-là ne sont pas de simples psychopathes qui n’ont envie que de semer la mort et la destruction, ce sont des acteurs politiques qui ont un projet, des plans et des instruments pour imposer leur volonté. Ils ne viennent pas non plus d'une autre planète, mais d'un contexte local complexe. Considérer tous ceux qui portent des armes dans leurs rangs comme de simples alter ago de ceux qui ont attaqué Paris le 13 novembre 2015 est une simplification grossière et trompeuse.
Nous leur faisons la guerre pour deux raisons. La première, très simple, est que ce sont eux qui nous l’ont déclarée, et ce dès 1995 lorsque ce qui deviendra plus tard AQMI a organisé une série d’attentats en France, envisageant même de fracasser un avion de ligne au cœur de Paris, puis avec d’autres groupes ont entrepris de nous harceler dans le Sahel en tuant nos ressortissants ou en les prenant en otages. Il y a plusieurs manières de faire la guerre et à l’époque, on s’était contenté de se protéger de leurs actions, sur le territoire métropolitain d’abord par un dispositif juridico-policier dont on ne percevait pas encore les failles, et sur place au Sahel par l’action ponctuelle de nos forces clandestines ou spéciales. Cela pouvait suffire pour contenir la menace pour nous, mais pas pour certains États de la région.
C’est là qu’intervient la deuxième raison. Nous nous engageons au combat parce qu’on nous le demande, et nous acceptons parce que nous avons des accords de Défense, des paroles à respecter et surtout des intérêts à défendre. Quand on n’a qu’un marteau comme outil d’analyse, on ne voit que des clous. Quand on ne voit que de l’exploitation capitaliste partout, on cherchera immédiatement le pétrole, les minerais, les projets de gazoduc, qui seuls peuvent justifier une intervention militaire. Ce n’est pas absurde, il est légitime qu’un État défende ses intérêts économiques. Malheureusement, c’est rarement le cas pour la France. D'expérience, la plupart du temps nos engagements militaires s’effectuent dans des endroits où il n’y a pas grand-chose «à gagner» et s’il y en a, nous savons très mal en tirer des dividendes. Il y a certes un peu d’or au Mali et au Burkina Faso, mais il n’est pas exploité par des sociétés françaises, sans doute le résultat des interventions australienne et canadienne dans la région. Il y a aussi un peu d’uranium au Niger, 4 % de la production mondiale, que nous exploitons sans qu’il représente plus depuis longtemps un approvisionnement stratégique. S’il l’était encore vraiment, il aurait suffi d’envoyer nos troupes autour de cet uranium et nous serions tranquilles.
Bien plus simplement, parmi les intérêts à défendre il y a des ressortissants à protéger, 6000 au Mali par exemple en 2013. Bien plus sûrement encore, il y a la vision qu’à la France de sa place et de son rôle dans les affaires du monde, et une facilité d’engagement inédite dans les démocraties puisqu’il suffit que le président de la République le décide. Nous intervenons aussi parce que nous sommes parmi les rares à pouvoir le faire et accepter que nos soldats meurent au combat. Tout cela donne 170 interventions militaires depuis 1963, dont un certain nombre en soutien d’États faisant appel à nous pour les aider à lutter contre des organisations armées.
Le Mali en fait partie. Il fermait les yeux jusque-là sur AQMI, mais il n’a pu cacher son impuissance lorsque des mouvements plus locaux, Touaregs d’Anse Dine ou Arabes maliens du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) se sont associés à Al-Qaïda pour former en 2012 un califat non proclamé dans le nord du pays. Ces trois organisations représentaient à peine plus de 3000 combattants, peu en soi, mais une superpuissance face au vide l’État malien et la lenteur interminable de constitution de la force interafricaine, la Mission internationale de soutien au Mali (MISMA), qui était censée pallier cette faiblesse. Le risque était grand, non pas forcément d’un prise de Bamako par quelques centaines de combattants, mais d’une déstabilisation générale, d’un chaos sur lequel des jihadistes auraient pu ensuite prospérer avec des conséquences certaines sur les pays voisins, dont la Côte d’Ivoire où pour le coup les intérêts français sont beaucoup plus importants, et des conséquences indirectes possibles sur l’Europe proche.
La dernière fois que nous sommes intervenus militairement directement contre des organisations armées en Afrique, c’était en 1978, dans ce qui était à l’époque au Zaïre, mais surtout au Tchad avec l’opération Tacaud. Tacaud s’est mal terminée puisque nous avons été incapables d’empêcher le pays de basculer dans le chaos surtout à partir du moment où le gouvernement français de l’époque a cessé d’utiliser ses soldats pour combattre. Depuis, lorsque nous sommes intervenus en guerre en Afrique, nous l’avons fait en «appui et soutien» des armées locales qui elles, menaient le combat en première ligne. Cela réussissait parfois, cela échouait plutôt, le succès reposant presque entièrement sur la valeur de ces armées locales, elle-même souvent liée à celle de leur État, de sa légitimité, de son autorité, de son honnêteté. Lorsque les États et donc leurs armées étaient de manière persistante plus faibles que leurs adversaires, nos conseillers, nos avions, nos canons, nos équipements, n’ont fait que retarder une défaite inéluctable. Nous avons cessé cette pratique avec l’opération Noroît au Rwanda en 1993 et cessé alors pour un long temps de faire la guerre en Afrique.
Depuis nous n’avons mené que des missions sans ennemis en espérant ainsi que l’on n’en aurait pas, soit des missions d’interposition, soit des «opérations de stabilisation». À chaque fois que l’on pouvait, on cachait le drapeau français derrière le drapeau européen des missions EUFOR, ou celui des Nations-Unies, parfois des missions interafricaines. Tout était bon pour agir sans être visible et sans prendre trop de coups, même si cela ne fonctionnait pas beaucoup. Ne pas vouloir d'ennemis n'empêche pas d'en avoir ponctuellement et nos soldats de tomber aussi dans ces opérations. Cette période s’est presque terminée en 2011 avec l’intervention discrète des forces françaises au profit des forces du président ivoirien élu Ouattara contre celles de Laurent Gbagbo. Il y eu encore l'opération Sangaris en République centrafricaine, une des plus difficiles, sans doute la dernière du genre avant longtemps.
L’intervention française de janvier 2013 au Mali renoue donc avec l’intervention directe au combat contre des organisations armées, témoignant de l’échec de toutes les autres formes. Cette opération Serval a été un remarquable succès, en grande partie justement du fait de la territorialisation de l’ennemi qui permettait de donner la priorité à l’affrontement force contre force et de fournir des résultats visibles. Pour être plus précis, on peut qualifier Serval d’«opération séquentielle », une forme d’intervention où on agit exclusivement contre la force armée ennemie en progressant d’objectif en objectif jusqu’au but final. Il suffit alors de regarder sur la carte la progression des petits drapeaux pour savoir dans quel sens va l’histoire. Les petits drapeaux français et alliés, les Tchadiens principalement, ont ainsi été placés sur Gao et Tombouctou libérées d’Ansar Dine et du MUJAO, puis sur la base d’AQMI dans la vallée de l’Ametettaï. Ajoutons que dans cette forme opérationnelle, la réponse à la question «pourquoi nos soldats meurent-ils?» est claire et n’induit que rarement le doute puisqu’elle s’accompagne de résultats visibles.
Toute la difficulté de la lutte contre les organisations armées et parfois contre les États est de savoir où s’arrête ce qui suffit. Il n’y a que peu de capitulations et encore moins de destructions complètes. Il n’y a bien souvent que des situations plus ou moins acceptables. Villes libérées, bases détruites, 300 combattants jihadistes tués, la plupart des autres en fuite et incapables de monter des opérations d’ampleur sous peine d’être frappés, à la fin de 2013 le corps expéditionnaire français avait accompli sa mission. Il aurait été possible de le retirer quitte à revenir plus tard en cas de besoin. C’est ce que nous avons fait au Tchad en 1972 après avoir vaincu, mais non détruit le Front de libération nationale.
Nous avons préféré rester dans une guerre dont la forme basculait de la forme «opération séquentielle » à celle d’«opération cumulative», des Échecs au jeu de Go. Cette fois pas de drapeau à planter sur des villes libérées, pas de batailles, mais une multitude de petites actions isolées dont on espère qu’elles finiront par faire émerger après des années l’«État final recherché». C’est la forme utilisée par toutes les organisations armées clandestines avec de la guérilla, des sabotages, de l’action auprès des populations, des attentats terroristes éventuellement. C’est un pointillisme que pratiquent aussi généralement ceux qui les combattent, par des raids, des frappes, des actions civilo-militaires, etc. C’est beaucoup plus long et ingrat que les opérations séquentielles. Les combats y ont moins d’ampleur, mais sur la longue durée, ils finissent par faire beaucoup plus de morts dans nos rangs, des morts que l’on a du mal cette fois à associer à des bilans concrets, ce qui induit le doute et l’accumulation du doute induit le sentiment d’enlisement alors que l’enlisement est inhérent à ce type d’engagement.
Le passage de Serval à Barkhane en 2014 consacrait ce changement de forme, inévitable du fait du succès même de la première opération qui interdisait désormais aux organisations ennemies de paraître en grand quelque part sous peine de destruction. Cette forme faite de coups, de frappes et de raids pouvait être menée depuis la périphérie du Mali, depuis des bases solides. Il fut décidé au contraire de maintenir un corps expéditionnaire dans et autour de Gao en attendant la relève par d’autres forces, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) d’abord puis surtout les Forces armées maliennes (FAMa).
Cette relève, comme c’était hélas prévisible, n’est pas venue. La MINUSMA, 13000 soldats et un budget d’un milliard d’euros par an, s’est avérée aussi inefficace et peu utile que toutes les autres opérations des Nations-Unies, et la Mission européenne de formation des FAMa, succédant à un programme équivalent américain, s’est révélée largement stérile. Là encore 13000 soldats ont été formés où reformés en six ans au camp de Koulikoro près de Bamako, avec un effet pratiquement nul car le problème premier des FAMa n’est pas technique, mais leur adossement à un État failli et corrompu.
Une bonne stratégie recherche le centre de gravité de l’ennemi, ce qui fait sa force, et s’efforce ensuite de le détruire ou moins de le réduire au maximum. Or, le centre de gravité des jihadistes n’est pas leurs chefs ou leurs quelques milliers de combattants au total. Quand nous les éliminons au rythme moyen d'un tous les deux jours, ils se renouvellent, preuve que le problème est plus dans la cause de leur existence que dans cette existence même. Le centre de gravité des jihadistes est à Bamako. Ce qui fait la force de nos ennemis sur place, c’est l’incapacité de l’État malien à établir une paix durable avec les Touaregs, à faire venir son armée ou la police dans les villages qui appellent à l’aide, à rendre la justice entre les éleveurs du centre du pays, à empêcher par voie de conséquences la création de milices communautaires qui vont à leur tour provoquer des exactions contre cet Autre qui est forcément à la source des problèmes. Il apparaît comme une administration corrompue et inefficace face à des organisations qui, elles, rendent la justice, éduquent parfois, font la police et payent leurs combattants.
Et c’est ainsi que l’on a laissé nos soldats au milieu d’une situation qui ne pouvait que se dégrader tant que l’échelon politique malien ne prenait pas ses responsabilités, ce qu’il n’a jamais fait. Peut-être que notre présence y a même contribué. Pourquoi faire des efforts difficiles pour résoudre les problèmes internes ou pour combattre vraiment les jihadistes quand on est protégé dans son existence par les soldats français? Pourquoi changer quand la persistance des problèmes incite à une aide internationale de plusieurs milliards d’euros dont peu arriveront dans les villages? Atout supplémentaire, les Français peuvent faire d’excellents boucs émissaires lorsque les problèmes ne sont pas résolus.
La situation s’est donc finalement et forcément dégradée, avec une accélération cette dernière année, contaminant par effet domino, le Burkina Faso voisin, à l’État tout aussi défaillant, et même le Bénin, où deux soldats français sont tombés aussi.
En l’état actuel des choses, il n’existe que trois options pour la France.
La première est le maintien en l’état. On peut rester ainsi en espérant que les choses vont finir magiquement par s’améliorer, qu’un sursaut national va donner des forces nouvelles au Mali et au Burkina Faso. Le plus probable est au contraire le basculement dans une situation complexe incontrôlable, la raison de l’échec de Tacaud au Tchad en 1979-1980, et comme à l’époque, de prendre pour rien des coups y compris de la part de ceux que l’on est censé défendre, et ce jusqu’au repli inévitable. Tout ce qu’on peut espérer est que le chaos reste localisé, comme ce fut le cas au Tchad, et qu’une forme d’équilibre s’instaure et d’un point de vue militaire puisse fournir à nouveau des objectifs clairs que l’on puisse attaquer depuis l’extérieur.
On peut décider de replier dès à présent les forces du Mali pour se redéployer ailleurs, sensiblement faire ce qu’il aurait été possible de faire à la fin de Serval mais désormais dans une ambiance de défaite. Ce serait sans doute redonner de la liberté d’action aux jihadistes et nourrir de nouvelles accusations, d’abandon cette fois, succédant à celle de trop grande présence. Mais cela peut être considéré comme un signal fort au Mali et susciter par peur ce sursaut national. Au pire, là encore, il sera toujours possible d’attaquer depuis la périphérie.
On peut décider au contraire, un renforcement, à la manière du «sursaut» américain en 2007 en Irak. Pour que cette option ait une réelle influence, il faut des renforts en nombre significatif mais aussi de nouvelles méthodes. On peut doubler le nombre d’avions Rafale et d’hélicoptères Tigre au Sahel, on peut y ajouter des drones armés, cela permettra de plus et mieux frapper, mais cela ne suffira pas. Ce qui manque réellement au Mali et au Burkina Faso, ce sont des combattants, des bataillons motivés, compétents, bien commandés, qui puisse surpasser l’ennemi sur son propre terrain avec l’appui de la population et non contre elle, à l’instar des huit Groupements spéciaux d’intervention mauritaniens (GSI) qui tiennent la frontière désertique avec le Mali.
Ces bataillons ce ne sont pas les armées européennes qui vont les fournir, on n’y pratique plus le risque et le combat sauf chez les Britanniques et chez nous. Nous pouvons éventuellement en fournir quelques-uns si on se désengage des opérations dont le premier «public visé», opinion publique, Etats-Unis, États locaux, n’est pas l’ennemi. Du point de vue opérationnel ce serait plus efficace, mais délicat politiquement. Le vrai renforcement ne peut venir que de la région, de la force commune G-5 Sahel bien sûr, la solution annoncée depuis quatre ans et qui comme toutes les forces interafricaines bute toujours sur le byzantinisme de son financement. Un mandat des Nations-Unies faciliterait les choses, étrangement il ne vient pas. Il peut venir surtout du Mali, du Burkina Faso et du Niger. En réalité, la seule solution serait, comme dans le passé au Tchad, au Dhofar ou en Irak, que l’État malien laisse provisoirement sous commandement et contrôle étroit étranger des soldats locaux, réguliers, irréguliers, étrangers mercenaires, peu importe pourvu qu’ils soient motivés pour combattre. Mais bien entendu, pour de multiples raisons qui n’ont rien d’opérationnelles cela est difficilement concevable.
Le plus probable est donc que la guerre dure longtemps et que l’on évoque encore régulièrement des solutions destinées à montrer que l’on fait quelque chose, mais qui n’affectent pas profondément le cours des choses, pour finalement improviser dans l'urgence lorsque la catastrophe viendra.