mercredi 23 octobre 2013

Déroute à Beyrouth

 
Combats et opérations n°2
mars 2012

L’opération Diodon a coûté la vie à 92 soldats français en dix-mois de septembre 1982 à mars 1984 pour un bilan humiliant. C'est la plus grande défaite militaire de la France depuis la fin de la guerre d’Algérie.

Une micro-guerre mondiale

Lorsque les Occidentaux interviennent à Beyrouth en 1982, la guerre civile libanaise dure déjà depuis sept ans. Ce conflit est d’abord un affrontement entre le Front libanais chrétien et la coalition islamo-progressiste, alliée aux Palestiniens dont l’archipel des camps constitue un proto-Etat autonome. Les combats sont particulièrement violents dans la capitale, coupée en deux entre l’ouest musulman et l’est chrétien par une « ligne verte ». La guerre prend vite une dimension régionale avec l’alliance des chrétiens maronites et de la Syrie qui intervient militairement en 1976 et occupe Beyrouth. Conformément aux accords de Riyad (novembre 1976) l’armée syrienne est inclue dans la Force arabe de dissuasion (FAD) reconnue par tous les belligérants.

Les combats s’arrêtent jusqu’à ce que le parti Kataëb de Bachir Gémayel s’impose par la force aux autres mouvements chrétiens et se retourne contre les Syriens vus désormais comme des occupants. Les combats reprennent en février 1978. En mars, l’armée israélienne lance une opération limitée jusqu’au fleuve Litani pour détruire les organisations palestiniennes qui se servent du territoire du Sud-Liban comme base d’opérations. La Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) est mise en place. Elle n’empêche en rien les Israéliens de revenir une nouvelle fois en juin 1982 avec des moyens et des ambitions beaucoup plus importants. En une semaine, l’armée israélienne repousse l’armée syrienne dans la plaine de la Békaa et assiège les combattants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) réfugiés dans Beyrouth Ouest. Il y a alors 150 000 combattants de dix-huit nationalités (dont les 8 000 Casques bleus de la FINUL) sur un territoire grand comme le département de la Gironde. Bachir Gémayel devient Président de la république du Liban porteur de l’espoir de règlement des conflits entremêlés.

La force multinationale d’interposition

Le 12 août, après deux mois de siège et alors que la tension est à son comble au Proche Orient, les Etats-Unis imposent l’idée d’un cessez-le-feu et l’envoi à Beyrouth d’une force multinationale d’interposition (FMI) afin de protéger le départ simultanée de l’OLP et de l’armée israélienne. La France et l’Italie acceptent d’y participer. La mission de cette FMI, limitée à un mois et à un volume de 2 000 hommes, est triple : assurer la sécurité physique des combattants palestiniens en instance de départ de Beyrouth, assurer la sécurité physique des autres habitants de la région de Beyrouth et y favoriser la restauration de la souveraineté du gouvernement libanais. La FMI est une force d’interposition, finalement guère différente dans son esprit de la FINUL, à ce détail près que les contingents restent sous commandement national.

L’aéroport étant aux mains des Israéliens, c’est par le port que la FMI pénètre dans Beyrouth. Pour les Français, c’est l’opération Olifant qui mobilise une partie importante des moyens de la Marine nationale depuis Toulon et le port chypriote de Larnaka. Les légionnaires du 2e Régiment étranger de parachutistes (REP) sont les premiers à débarquer, le 21 août, pour sécuriser le port jusqu’à la relève par les Américains, le 25. Le 26, le reliquat des forces françaises et le contingent italien viennent compléter le dispositif. Avec 850 hommes, les légionnaires et marsouins de l’opération Epaulard constituent le contingent le plus important.

Le départ des combattants palestinien par mer s’achève sans incident le 31 août avec l’évacuation de Yasser Arafat. Le détachement français est alors sur la ligne verte pour escorter les convois évacuant les Palestiniens et certains éléments syriens en direction de la Syrie. Au 1er septembre, 11 000 membres de l’OLP ont été évacués dans le monde arabe. La FMI, et le 3e Régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa) en premier lieu, aide alors la petite armée libanaise à reprendre le contrôle de Beyrouth Ouest. Grâce au petit détachement du 17e Régiment de génie parachutiste (RGP) les rues sont dépolluées tandis que la population revient dans les quartiers placés sous la protection des Français.

La mission est cependant interrompue plus tôt que prévu par la décision unilatérale des Américains qui décident de mettre fin à leur participation le 10 septembre, suivis deux jours plus tard par les Italiens. La France, accusée par ailleurs d’être trop favorable aux Palestiniens, peut difficilement poursuivre seule. L’opération Epaulard prend fin le 13 septembre. Au prix de trois marsouins blessés, elle est considérée comme un succès.

La mise en place d’un colosse aux pieds d’argile

Le lendemain même du départ des derniers français, Bachir Gémayel est assassiné. L’armée israélienne en repli revient immédiatement dans Beyrouth et cerne les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila où on soupçonne la présence résiduelle de combattants de l’OLP. Le 16 septembre, des phalangistes chrétiens, partisans de Gémayel, pénètrent dans les camps et se livrent pendant deux jours au massacre de civils (le nombre des victimes varie entre 700 et 3 500). L’émotion est immense dans le monde entier.

Le 19 septembre, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 521 qui propose l’intervention d’une nouvelle force multinationale. Celle-ci est demandée le même jour par le gouvernement libanais. La FINUL propose d’intervenir mais cette solution ne plait ni aux Israéliens ni surtout au gouvernement libanais, sceptique sur l’efficacité des Casques bleus. Sous l’impulsion des Etats-Unis, toujours soucieux d’accroître leur influence dans la région, les trois alliés de la FMI et le Liban s’accordent par échanges de lettres sur le retour de leurs contingents. Il est bien proposé à d’autres pays de participer à la force mais seuls les Britanniques y répondront en envoyant une unité de renseignement d’une centaine d’hommes en février 1983. Le 24 septembre, la Force Multinationale de Sécurité à Beyrouth (FMSB) est créée et commence à se mettre en place dans Beyrouth Ouest. Sa mission principale, sans limite de temps, est d’appuyer les forces armées du gouvernement libanais dans la protection des populations civiles dans Beyrouth et ses alentours. Le caractère très large de cette mission laisse cependant place à autant d’interprétations que de membres. Si tout le monde est d’accord pour aider matériellement les forces armées libanaises (FAL), les avis divergent sur l’emploi des forces.

Pour l’administration Reagan, soucieuse d’éviter la qualification de guerre ou d’opération de guerre qui nécessiterait un vote du Congrès, la FMSB a une fonction essentiellement dissuasive. Les 1 200 Marines s’installent autour de l’aéroport au sud de Beyrouth ouest, avec des moyens lourds, chars de bataille, pièces d’artillerie, hélicoptères d’attaque, etc. mais avec de grandes restrictions dans l’ouverture du feu et la consigne de ne pas bouger de ses emprises. Les 1 200 Italiens sont au centre du dispositif et se concentrent sur la surveillance des camps palestiniens de Chatila et Bourj-el-Brajneh et l’aide humanitaire.

Au Nord, les 1 160 Français l’opération Diodon sont renforcés au bout de quelques jours par un bataillon « prêtée » par la FINUL et un autre venu de métropole en février 1983, pour atteindre un effectif total de 2 000 hommes, relevés tous les quatre mois. Répartis sur 35 postes et reprenant des habitudes héritées des opérations en Afrique, ce sont les seuls à aller sciemment au contact de la population que ce soit par une présence « militaire » (points de contrôle, patrouilles, missions de dépollution) ou plus informelle (achats auprès des commerçants locaux, footings, aides à la population, etc.). Cette approche permet de montrer la force à la population et, surtout, par les renseignements et la sympathie qu’elle procure, elle apporte une « protection invisible » souvent plus efficace que les murs de sacs à terre.

Les Français, comme les Italiens, peuvent faire usage de leurs armes pour leur autodéfense et protéger les camps palestiniens (le camp de Sabra est dans la zone française) mais, contrairement aux Américains, aussi pour appuyer les FAL. Dans les faits, les règles seront très restrictives. Le « soldat de la paix », concept nouveau, n’est pas là pour combattre.

Cette force à terre en appui des FAL, est elle-même appuyée par une puissante force navale croisant au large de Beyrouth. Pour la France, la force Olifant comprend un groupe aéronaval permanent, centré autour d’un des deux porte-avions Foch et Clemenceau qui se succèdent et d’une force amphibie comprenant en général deux transports de chalands de débarquement (TCD). Au total, la force multinationale, à terre et en mer, mobilise aux alentours de 20 000 hommes. Elle souffre cependant de trois faiblesses : les divergences déjà évoquées et qui ne seront pas corrigées par une direction commune, l’absence d’accord sur sa présence avec les acteurs politico-militaires locaux et régionaux et surtout l’absence de volonté réelle d’engagement au combat pour soutenir le gouvernement libanais.

Le début de la mission est pourtant encourageant. Le 1er octobre 1982, par une cérémonie organisée place du Musée, lieu symbolique de combats entre les deux Beyrouth, le Président Amine Gemayel, frère ainé de Béchir, élu le 21 septembre, consacre la réunification de la capitale. Equipée et entrainée par les Alliés, l’armée libanaise prend une certaine consistance et se déploie à nouveau dans l’ensemble de la ville. Une prise d’armes réunit les contingents de la FMSB et des FAL. C’est le point culminant de l’action de la FMSB alors que des phénomènes souterrains sont à l’œuvre.

Le retour de la Syrie et l’arrivée de l’Iran

En même temps qu’elle participe à la FMSB, la France a un contentieux financier avec Téhéran (elle refuse de rembourser le prêt d’un milliard de dollars accordé par le Shah) et, comme les Etats-Unis, elle aide militairement l’Irak dans sa guerre contre l’Iran des Mollahs. Début octobre 1983, elle fournit même cinq avions Super-Etendard (livrés par le porte-avions Clemenceau) aux Irakiens. On ne perçoit pas alors que l’Iran est capable de frapper par procuration au Liban grâce à son influence sur la milice chiite Amal et surtout grâce au Hezbollah, création commune avec la Syrie.

Cette cécité stratégique se double d’une cécité tactique. Si le suicide est prohibé dans les actes et paroles du Prophète, il imprègne, sous la forme du sacrifice et de martyr (shahid), tout l’islam chiite depuis la mort de Hussein ibn Ali, « roi des martyrs », à Kerbala en 680. Le premier emploi systématique de combattants suicides est le fait de Chiites ismaéliens connus sous le nom d’ « assassins » qui firent régner la terreur dans le califat de Bagdad et la Palestine du XIe au XIIIe siècle. Les combattants suicide sont remis au goût du jour lors de sa guerre entre l’Iran et l’Irak à partir de 1980. Le premier attentat suicide moderne avec emploi d’explosif est le fait de membres d’Amal, le 15 décembre 1981, contre l’ambassade irakienne à Beyrouth puis le quartier-général israélien à Tyr en novembre 1982. Le 18 avril 1983, un pick-up chargé d’explosifs s’écrase contre l’ambassade américaine. Le bilan est terrible : 63 personnes sont  tuées, dont 17 américains. L’enquête qui a suivi n’a pas permis pas de déterminer avec certitude le commanditaire de l’attaque mais les soupçons se portent sur Imad Moughniyah, un important membre du Hezbollah.

La situation évolue rapidement à partir de l’été 1983. La milice d’Amal, alliée de la Syrie, tente de pénétrer dans les quartiers de Beyrouth-Ouest mais elle est refoulée par les FAL. La FMSB n’a pas bougé malgré sa mission d’appui aux FAL. Cela ne l’empêche pas d’être frappée notamment le 31 août lorsque le bombardement de l’ambassade de France tue quatre soldats et un policier français. Le 4 septembre, l’armée israélienne évacue soudainement les montagnes du Chouf, au sud-est de Beyrouth. Le vide est occupé par les Druzes du Parti socialiste progressiste (PSP) alliés de la Syrie et qui se trouvent désormais à portée d’artillerie de la capitale libanaise. Les combats avec les FAL sont très violents dans le secteur de Souq El-Gharb à quelques kilomètres au sud de la capitale. Le 11 septembre, pour appuyer l’armée libanaise en posture délicate et protéger ses forces de la menace d’artillerie, le département d’État américain autorise ses troupes à riposter et à faire appel à l’appui naval et aérien. C’est chose faite les 19 et 20 septembre. Le 22 septembre, c’est au tour des Français de faire appel aux forces navales pour lancer un raid de huit Super-Etendards pour anéantir une batterie druze au-dessus de Beyrouth à Dour El-Cheir.

La FMSB est ainsi entrée malgré elle dans la guerre, en sortant par ailleurs du cadre prévu initialement pour l’emploi des forces. Les frappes de l’US Navy, qui se renouvelleront une fois en décembre et trois fois en février 1984, dépassent le cadre géographique du Grand Beyrouth et le raid français, survenant cinq jours après un bombardement qui a tué deux soldats à la résidence des Pins, n’est plus de la légitime défense. La FMSB continue pourtant à conserver l’illusion de la neutralité en n’engageant pas les forces terrestres. Tous les partis opposés au gouvernement libanais et son armée, considèrent désormais la FMSB comme hostile. Au bilan, alors que la France ne déplore qu’un mort, seize seront tués du 22 juin au 23 octobre. Les pertes françaises sont le double des pertes américaines alors que les Italiens ont un soldat tué.

Pour réduire la vulnérabilité des forces françaises celles-ci sont regroupées. C’est ainsi que lorsque la 3e compagnie du 6e Régiment d’infanterie parachutiste (RIP), formée d’appelés volontaires du 1er Régiment de chasseurs-parachutistes (RCP),  débarque le 27 septembre, elle est affectée toute entière dans un immeuble de huit étages face à la plaine des Jhah et du quartier Chatila, à quelques centaines de mètres de l’Ambassade d’Iran. Le bâtiment, baptisé Drakkar par le commandant de la compagnie, le capitaine Jacky Thomas, a été occupé par les Syriens l’année précédente et dépollué par les sapeurs du 17e RGP. A la mi-octobre, la situation se tend encore. Des renseignements annoncent une opération imminente contre les Français.

L’attentat de drakkar

Le 22 octobre au soir, le capitaine Thomas a mis en alerte ses sections. La nuit est pourtant calme jusqu’à 6h17 lorsque la sentinelle en observation sur le toit de Drakkar voit exploser le quartier-général des forces américaines. Sept minutes plus tard, un camion chargé d’explosifs (la charge de plusieurs missiles de croisière) force l’entrée du poste jusqu’à la rampe d’accès de l’immeuble. A 6h30, Drakkar n’existe plus. Les Américains ont perdu 241 hommes (plus que pendant la première ou la deuxième guerre contre l’Irak) et les Français 58 dont 55 du 1er RCP et 3 du 9e RCP. Quinze autres sont blessés. Seuls vingt-six hommes de la compagnie sont indemnes car occupant un poste à l’extérieur à ce moment-là ou, pour trois d’entre eux, en allant chercher des croissants. Américains et Français n’ont plus subi autant de pertes en une seule journée depuis les guerres du Vietnam et d’Algérie.

Les deux attentats quasi-simultanés sont revendiqués par le Hezbollah, ainsi que par le Mouvement de la révolution islamique libre puis par le Jihad Islamique. Le nom d’Imad Moughniyah est à nouveau évoqué. L’implication de la Syrie et de l’Iran parait évidente mais aucune preuve formelle ne sera avancée. La France, malgré la demande de plusieurs députés, ne constituera jamais de commission d’enquête laissant le champ libre à plusieurs théories alternatives dont celle de l’immeuble piégé par les Syriens avant de l’abandonner.

Pendant quatre jours et quatre nuits, les sauveteurs s'acharnent pour tenter d’extraire ce qui reste de vie de cet amas de pierres. Le président François Mitterrand se rend sur place le 24 octobre pour apporter son soutien au contingent français. Le trouble est immense. Le ministre de la défense déclare que la France n’a pas d’ennemi au Liban, ce qui fait dire au général Cann que ses hommes « ont été tués par personne ». Le 4 novembre, c’est au tour de l’armée israélienne de perdre 50 hommes dans une autre attaque suicide.

En représailles, « non pas pour se venger mais pour que cela ne se reproduise pas », le Président Mitterand fait déclencher l’opération Brochet le 17 novembre 1983. Huit Super-Etendard de la Marine nationale décollent du porte-avions Clemenceau et effectuent un raid sur la caserne Cheikh Abdallah, une position des Gardiens de la Révolution islamique et du Hezbollah dans la plaine de la Bekaa. Les avions français larguent 34 bombes de 250 kg et 400 kg sur une position opportunément évacuée quelques minutes plus tôt. La rumeur prétend que les occupants ont été avertis par une source française. Le 20 décembre, la marine française évacue 4 000 combattants palestiniens de Tripoli. Le lendemain, une nouvelle attaque à la voiture piégée a lieu contre le PC du 3e RPIMa. La voiture est arrêtée par les merlons de terre mais les 1 200 kilos d’explosif tuent un parachutiste et treize civils. On compte également plus de 100 blessés dont 24 Français.

Une fin sans gloire

Dès lors, la priorité n’est plus à la protection des populations ou à la restauration de l’Etat libanais mais à l’autoprotection, ce qui finit de couper la force de la population. Du 15 décembre 1983 au 15 janvier 1984, les postes français sont regroupés sur deux pôles, au centre de Beyrouth et sur la ligne verte, tandis qu’une batterie de cinq canons automoteurs de 155 mm AMX-13 est amenée de France. En février 1984 à l’occasion de la relève de la 11e division parachutiste par les marsouins de la 9e Division d’infanterie de marine (DIMa), le bataillon emprunté à la FINUL lui est rendu et le contingent à Beyrouth passe de 2 000 à 1 200 hommes regroupés sur une dizaine d’emprises.

Le début du mois de février est l’occasion de nouveaux combats dans la capitale. L’armée libanaise se désagrège dans la montagne face aux Druzes de Walid Joumblatt et dans Beyrouth face aux chiites d’Amal. La force multinationale impuissante soutenant une armée fragile au service d’un Etat faible n’a plus de raison de perdurer sinon pour prendre des coups qu’elle ne pourra rendre malgré ses cuirassés, porte-avions et ses hélicoptères d’attaque. La France propose pourtant de remplacer la FMSB par une force des Nations-Unies, qui, d’évidence, aurait été encore plus impuissante. Les Alliés évacuent Beyrouth en ordre dispersé, Britanniques en tête le 8 février, suivis par les Italiens le 20 et les Américains le 26, arguant simplement d’un « bond de trois à quatre kilomètres à l’Ouest » sur les bâtiments de la Navy. Le 29 février, le veto soviétique met définitivement fin au projet français de force des Nations-Unies. Isolée, la France n’a plus d’autres choix que de se replier également car, selon les mots du Président de la République, « elles ont rempli leur mission ». Du 22 au 31 mars, les Français évacuent Beyrouth (opération Carrelet). La mission de la FMSB prend fin officiellement le 31 mars 1984 après dix-huit mois d’existence.

La fin peu glorieuse de la FMSB a un retentissement immense dans le monde arabe. Preuve était faite que l’action résolue de quelques hommes pouvait faire plier des Occidentaux corrompus et rétifs aux pertes humaines. Elle laisse un goût amer et une immense frustration chez tous les soldats français qui y ont participé. La FMSB s’est retrouvée au cœur d’un nœud d’affrontements locaux, régionaux et internationaux sans avoir la possibilité de combattre. Or, ne pas vouloir d’ennemi n’empêche pas d’en avoir. La leçon ne portera pas car les troupes seront engagées dix ans plus tard dans les mêmes conditions en Bosnie.

mercredi 16 octobre 2013

Edmond Michelet et la réduction des effectifs militaires de 1946

Fiche au chef d’état-major des armées, 2008

La fin de la Seconde Guerre mondiale et l’élection de l’Assemblée constituante en novembre 1945 sont l’occasion d’une redéfinition complète de la politique de défense française.

Deux grandes visions s’opposent alors. Celle de la majorité parlementaire, très à gauche, est marquée par l’idée qu’avec l’écrasement de l’Allemagne, la sécurité du pays est assurée pour au moins vingt ans et que, dans ces conditions, il paraît incongru de dépenser autant pour une armée devenue inutile alors que les besoins de la reconstruction sont immenses.

En face, le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, est encore persuadé que la France ne retrouvera son rang que si elle dispose d’une armée puissante et dont le budget ne saurait descendre en dessous de 30 % de celui de l’Etat.

Cette opposition prend un tour très violent lors du débat sur les crédits militaires, du 30 décembre au 1er janvier 1946. Le socialiste Christian Pineau, rapporteur général de la commission des Finances, déclare alors :

La politique de la grandeur, ce n’est pas la politique de l’enflure ; ce n’est pas la politique de la grenouille. Nous ne travaillons pas pour les images d’Epinal de l’avenir ; mais pour le développement matériel et culturel d’un peuple qui a vu ses ressources détruites et sa culture menacée. Et je me demande vraiment si ce peuple peut consentir à des sacrifices aussi lourds que ceux qui lui sont demandés pour l’entretien d’une armée dont nous savons fort bien que l’efficacité serait à la mesure du passé.

De Gaulle présente sa démission quelques jours plus tard et la politique de défense se résume très vite en une réduction massive des effectifs militaires, alpha et oméga de la rénovation des armées comme du relèvement économique du pays.

La mission d’Edmond Michelet 

Dans le gouvernement issu de l’élection de l’Assemblée constituante, c’est Edmond Michelet qui reçoit le portefeuille de ministre des Armées, à distinguer du ministère de la Défense nationale qui reste, pour quelques semaines encore, l’apanage du général de Gaulle.

Le ministre des Armées est alors surtout en charge de toutes les questions touchant le personnel et c’est donc à lui qu’incombe la démobilisation la plus délicate que l’armée française ait jamais connue, dans des conditions budgétaires dramatiques et un contexte psychologique explosif. Au moment où Michelet prend ses fonctions, les forces armées françaises représentent un total de 1 105 000 hommes, soit à peine 200 000 de moins que le jour de la victoire, six mois plus tôt.

La mission de Michelet est de réduire les effectifs de moitié en un an et ceci sans aucun accompagnement budgétaire ni reclassement possible dans la fonction publique puisque le but est de diminuer les dépenses de l’ensemble de l’Etat. Des commissions de dégagement de fonctionnaires, popularisées sous les noms de « la hache » et de « la guillotine » sont chargées de traquer les effectifs en surnombre.

Après avoir constitué son cabinet militaire (avec le général Ely à sa tête), Michelet présente son programme le 21 décembre 1945 devant un aréopage associant la presse et les 120 officiers généraux pourvus d’un commandement. Il est suivi à la tribune par le général Juin, chef d’état-major de la Défense nationale et les chefs d’état-major de chaque armée : de Lattre (Terre), Lemonnier (Marine) et Léchères (Air).

Michelet parle alors d’un objectif chiffré, alors de 400 000 suppressions de postes, mais sans vraiment préciser la proportion des démobilisés, des épurés, des civils et surtout des cadres d’active qui devront être dégagés malgré la loi Soult du 7 juillet 1832 (en vigueur jusqu’au statut de 1972) qui les rend propriétaires de leur grade.

L’annonce d’une semblable réduction est aussitôt saluée par une presse dans l’ensemble très antimilitariste.

Expliquer et défendre

Pendant toute l’année 1946, Edmond Michelet doit sans cesse se justifier devant la presse de l’avancée de la réduction des effectifs, de la lenteur de l’élimination des « vichystes » ou de l’ostracisme dont seraient victimes les FFI. Il en profite pour tenter de montrer combien les militaires, soumis à rude épreuve, sont dignes d’estime.
Le 3 octobre, il déclare :

Tout ce que je vous demande, c’est que dans les attaques à l’égard du ministre, vous n’attaquiez pas l’armée qui à l’heure actuelle, est vraiment douloureuse […] quand j’ai vu des caricatures représentant des soldats au rab de rab, alors que les malheureux gagnent moins que les fonctionnaires civils parce qu’ils n’ont pas d’indemnités et que du fait de la cherté des choses, ils se trouvent dans une situation très difficiles, j’ai été douloureusement étonné. Savez-vous qu’il y a beaucoup d’officiers qui ne prennent qu’un repas par jour ?

Toute la communication du ministère est relayée par une lettre hebdomadaire d’une douzaine de pages baptisée Informations militaires et distribuée dans toutes les unités des armées avec une rubrique « Mises au point, démentis » qui rectifie les allégations antimilitaristes de la presse. En mai 1946, il publie une brochure bilan intitulée Vers les armées de demain.

Michelet doit aussi défendre son action devant l’Assemblée constituante, très hostile aux militaires. Il prononce deux grands discours les 3 avril et 2 octobre 1946. Dans le premier il déclare : « les armées sont au premier rang de ceux qui ont réalisé effectivement la politique d’économies voulues » puis évoque « le grand problème social que pose ce dégagement massif » et atteint des serviteurs loyaux qui « seraient restés en place s’ils avaient appartenu à un autre grand corps de l’Etat ». Six mois plus tard, il tente de montrer qu’une logique purement budgétaire risque d’aboutir à l’abandon de toute politique de défense : « Si nous voulons rester un pays dont la voix compte et dont on respecte  les décisions et l’indépendance, il nous faut conserver les forces militaires indispensables pour remplir ces missions ».

Pour que l’âme perdure

La marge de manœuvre n’est guère plus large du côté des chefs militaires qui ne se privent pas de lui faire savoir qu’il est impossible de remplir les missions demandées avec les moyens alloués. Le général de Lattre en particulier n’hésite pas non plus à montrer au ministre son insignifiance, en prononçant sans autorisation des discours officiels, y compris devant le président du Conseil ou en faisant visiter les nouveaux camps d’instruction à des délégations ministérielles. Surtout, il freine systématiquement les mesures de réduction d’effectifs jusqu’à se faire rappeler sèchement à l’ordre en décembre 1946.

Conscient des sacrifices demandés, Michelet multiplie les gestes symboliques. Il n’hésite pas en particulier à se déplacer dans les unités pour montrer aux militaires qu’il les comprend. Informé d’une grave crise de moral à l’Ecole de Cherchell, il effectue le voyage pour inaugurer un monument aux morts de la guerre de 1939-1945, puis il reçoit individuellement chacun des élèves officiers sautant même le repas officiel prévu en son honneur. Il lit et répond lui-même aux lettres qui lui sont directement adressées. Il veille à accompagner chaque notification de dégagement d’un mot manuscrit personnel et accède à toutes les demandes de rendez-vous des officiers dégagés.

Chaque fois qu’il s’adresse aux militaires, Michelet insiste sur la gloire des régiments visités et les devoirs moraux imposés par les sacrifices des héros. Ainsi en mai 1946, il déclare devant les élèves de l’Ecole polytechnique :

Vous sentez bien, Messieurs, que la participation à la gloire des morts exige un don en retour et que nous n’avons pas le droit de nous réclamer d’eux que si nous introduisons dans notre vie une dignité, une profondeur et une ascèse nouvelle.

Prenant la parole à Mengen devant les aviateurs de la 11e brigade de bombardement, Michelet présente la dissolution de cette unité comme un nouveau défi à relever :

Si les difficultés financières du pays nous obligent à des sacrifices passagers, l’âme de l’armée doit demeurer intacte. C’est simplement une autre forme de courage qui nous est imposée. Après avoir eu celui de nous battre, nous aurons celui de maintenir l’espérance […] l’héroïsme des combats s’affirme dans les instants sublimes et passagers de la bataille, l’héroïsme de la paix est une lutte plus obscure et d’autant plus méritoire, qui dure tous les instants.

Pour que « l’âme de l’armée » perdure, il veille à ce que les traditions des régiments disparus soient maintenues par le biais d’amicales régimentaires animées par des officiers de réserve et subventionnées par le ministère des Armées. Par ce biais, les unités ne sont pas symboliquement dissoutes mais seulement suspendues. Les cadres rendus à la vie civile doivent garder un rôle essentiel dans la réserve en particulier pour l’encadrement des jeunes lors des périodes de formation prémilitaires. Face au marasme ambiant, Edmond Michelet ne dénie nullement le sacrifice exigé mais il estime que les militaires seront capables de le surmonter puisqu’ils ont été capables de relever la France pour la mener à la victoire.

Lorsqu’il quitte son ministère en décembre 1946, Michelet, par son humanité, a imposé aux militaires une démobilisation beaucoup plus rapide que celle qui suivit la Première Guerre mondiale, assortie du plus important dégagement de cadres d’active jamais connu, dans un contexte où l’armée n’avait pas retrouvé sa popularité, définitivement entamée par la défaite de 1940. Il n’y a eu alors aucun mouvement collectif de colère.

Sources 
Philippe Masson, Histoire de l’armée française de  1914 à nos jours, Perrin, 2002.

Claude d’Abzac-Epezy, Edmond Michelet et la démobilisation de l’armée française (1945-1946), paru dans la Revue historique des armées n°245, 2006.

mercredi 9 octobre 2013

Une révolte intellectuelle militaire au début du XXe siècle

Fiche au chef d’état-major des armées 2008
Le mouvement dit des Jeunes Turcs, survenu en France quelques années seulement avant la Grande guerre, est atypique dans l’histoire de la pensée militaire dans la mesure où il est né, non pas d’un désastre mais de l’anticipation de celui-ci par de jeunes officiers hostiles au pouvoir politique et déçu par la paralysie de leur haute hiérarchie. Ce mouvement, débordé par son succès, a cependant débouché sur une sorte d’hystérie collective qui sous le nom de l’ « offensive à outrance » à été la cause de grands massacres mais aussi, peut-être, de la volonté de fer qui a permis de surmonter les échecs initiaux. A l’heure où s’engagent des réformes profondes dans un contexte général de doute, il n’est peut être pas inutile de voir pourquoi et comment un tel mouvement a pu naître et s’imposer.
Les sources du malaise
Le mouvement Jeunes Turcs est né en premier lieu d’un divorce entre l’armée et l’élite intellectuelle du pays à l’orée du XXe siècle. Cette période est celle où se répand l’idée que la guerre entre les nations européennes est révolue du fait de l’interpénétration des économies, du triomphe de la raison positiviste et de la dissuasion des armements modernes. La meilleure anticipation de la guerre future est alors celle que fait en 1898 le banquier polonais Jean de Bloch dans La guerre, mais cette description de nations engluées pendant des années dans une guerre totale est tellement apocalyptique que personne ne la croit seulement possible. A la même époque, le jeune Churchill écrit une lettre où il se plaint de la longue paix qui, d’évidence, s’annonce en Europe. 
Mais simultanément, et pour la première fois dans l’Histoire, les classes aisées et les intellectuels sont appelés, par les lois de 1899 et de 1905, au service militaire en France. Ils y rencontrent une institution dont la culture est encore héritée du Second Empire, voire de l’Ancien Régime, époque où « le soldat est recruté dans la partie la plus vile de la nation » (L’Encyclopédie). De cette rencontre naît, chose inédite, une littérature de la vie en caserne, souvent peu flatteuse pour l’armée (Le cavalier Miserey d’Hermant, Les sous-offs de Descaves, Le colonel Ramollot de Leroy, etc.). Ce mouvement critique (qui suscite en réaction des articles comme Le rôle social de l’officier de Lyautey en 1891), vire à l’antimilitarisme après l’affaire Dreyfus (1898).
Ce divorce prend une nouvelle tournure avec l’arrivée au pouvoir des Radicaux en 1899, bien résolus à transformer un corps d’officiers « recrutés dans les milieux traditionnalistes et catholiques et vivant en vase clos, jaloux de leur autonomie et attachés au passé » (Waldeck Rousseau). L’affaire des fiches (1904) fait éclater au grand jour cette politique d’épuration et jette d’un coup la suspicion sur le corps des officiers généraux nommés sous ce pouvoir politique.
Simultanément, soucieux de toucher les « dividendes de la paix », le gouvernement diminue drastiquement les dépenses d’équipement (950 millions de francs pour les achats de matériels neufs sur 12 milliards de budget de 1900 à 1912). Pire encore, en l’absence de forces spécialisées, l’armée est massivement employée dans des missions de sécurité intérieure, dans le cadre des inventaires des congrégations (1905), des grèves des mineurs du Nord (1906) et des viticulteurs (1907). L’antimilitarisme se répand dans les milieux populaires. Il y a 17 000 insoumis en 1909.
A l’encontre du discours officiel, le moral des officiers s’effondre. Les candidatures à Saint-Cyr et Saint-Maixent chutent. Les départs se multiplient notamment chez les Polytechniciens, pour qui la voie militaire sera désormais marginale.
Une rébellion intellectuelle
Mais cette « contestation par la fuite » se double d’une colère rentrée contre un « haut commandement vieilli dans des idées périmées, rendu méfiant par une période de politique agitée, sceptique et impuissant » (Joffre). En 1905, le capitaine Jibé écrit dans L’armée nouvelle : « la génération actuelle des capitaines, voire des officiers supérieurs, est fort étonnée de constater combien ses idées cadrent peu avec celles de la majorité de nos généraux ». En 1907, au cours d’un exercice, le lieutenant-colonel de Grandmaison déclare au général Percin : « Nous sommes un certain nombre de jeunes officiers très convaincus de la justesse de nos idées, de la supériorité de nos théories et de nos méthodes, et bien résolus à les faire prévaloir envers et contre tous».
Ce « petit noyau militaire, travailleur, instruit, audacieux, ayant le culte de l’énergie et de la maîtrise du caractère » (Joffre) va finalement pouvoir s’exprimer à partir de 1911 avec le changement de gouvernement et surtout la montée rapide des périls qui changent d’un coup la perception que l’on a de l’emploi des forces. Aussi sûrement que la paix était certaine, à peine quelques années plus tôt, la guerre apparaît désormais comme inévitable. Or, l’armée française n’est plus prête à la guerre (c’est même une des raisons pour laquelle cette guerre survient, l’Allemagne voulant profiter de l’opportunité de la faiblesse française).
Constatant l’absence de projet de la part du corps des généraux, ces jeunes officiers contestataires-baptisés Jeunes Turcs par référence aux jeunes officiers qui ont imposé des réformes au Sultan en 1909- décident de prendre les choses en main, non pas par la contestation politique, qu’ils exècrent, mais en investissant le champ intellectuel doctrinal, rigide depuis la fin du XIXe siècle. Le premier coup est donné par les deux conférences données en 1911 par le lieutenant-colonel Loiseau de Grandmaison, du 3e bureau de l’Etat-major de l’armée, aux stagiaires du Centre des hautes études militaires, de création récente.
Grandmaison est alors très représentatif des jeunes officiers brevetés qui participent à la pensée militaire non institutionnelle. Saint-cyrien, il n’a aucune sensibilité technique, ce qui lui fait manquer toutes les innovations  technologiques de son temps (mitrailleuses, aéroplanes, automobiles), mais il se passionne en revanche pour les pré-sciences humaines de l’époque, notamment « la psychologie des foules ». Aussi les facteurs moraux, « les seuls qui comptent à la guerre » selon lui, constituent un leitmotiv. Ces fameuses conférences battent en brèche la doctrine officielle, jugée par beaucoup comme trop rigide et incarnée alors par Foch, directeur de l’Ecole supérieure de guerre. Foch lui-même est assez mal accueilli par les jeunes officiers du 20e corps dont il prend le commandement juste avant la guerre, car jugé trop timoré.
Au contraire du règlement de service en campagne de 1895, Grandmaison prône l’audace, la décentralisation du commandement et « la prise à la gorge » de l’adversaire par un assaut immédiat et direct.
Une psychose collective
Les conférences de Grandmaison ayant rencontré un vif succès et ne suscitant aucune opposition, les Jeunes Turcs se sentent encouragés à s’exprimer en profitant pleinement des « réunions d’officiers », librairies militaires et multiples revues qui sont à leur disposition. Ils vont même bénéficier de l’appui du général Joffre, nouveau général en chef, qui n’a pas confiance dans ses généraux et préfère confier la redéfinition de la doctrine à ses jeunes officiers d’état-major, ce qui aboutit aux règlements de 1913-1914 où  « l’armée française, revenue à ses traditions, n’admet plus dans la conduite des opérations d’autre loi que l’offensive ».
Par ondes concentriques, les idées des Jeunes-Turcs, qui coïncident avec le renouveau spiritualiste et nationaliste de l’époque, se répandent dans le reste du corps des officiers. Un chroniqueur de La Gazette de l’Armée du 28 mars 1912 constate que : Cette réaction salutaire, née des dangers de l’heure incertaine et d’un grand frisson de patriotisme, a su gagner tous les cœurs, tous les milieux, se faire sentir jusque dans les plus petits rouages de l’armée, secouer les règlements assoupis dans un pédantisme aveugle. L’impact sur la vitalité des corps de troupe est indéniable mais en se diffusant, les idées se simplifient et prennent un tour extrême. Pour le lieutenant-colonel Montaigne, dans Vaincre (1913), « le salut est dans la révolte de la volonté contre la raison ». De son côté, dans L’offensive française (1912), le lieutenant (breveté) Laure rejette « le progrès de la science et des idées qui développe au sein des nations les plus civilisées le microbe des utopies et le germe de la défaillance des caractères ». Cet état d’esprit débouche, surtout chez le tiers de Saint-cyriens issu de l’enseignement catholique (pour 1% en 1847) sur l’exaltation du sacrifice. Le rôle des officiers est alors, selon le capitaine Billard (Éducation de l’infanterie, 1913), de faire des soldats « des gens qui veuillent bien se faire tuer ». Et effectivement, 600 000 Français vont se faire tuer avant que l’emprise intellectuelle des Jeunes Turcs ne se relâche définitivement, à la fin de 1915.

Enseignements
La pensée institutionnelle construit les modèles d’emploi ou d’organisation des forces. Elle est capable de les améliorer mais éprouve généralement de grandes difficultés à les réfuter lorsque ceux-ci ne sont plus adaptés. Il est donc nécessaire de pouvoir s’appuyer sur des idées alternatives qui pour être neuves doivent être libres et donc sortir du champ institutionnel. La pensée libre fait alors office d’ « opposition » par rapport à la « majorité » dominante. Toute la difficulté réside alors dans l’alternance qui peut être « douce » ou au contraire s’opérer par des coups d’Etat.
Or la culture française souffre à cet égard de plusieurs défauts. Dans la tradition cartésienne, les concepts sont d’abord des constructions intellectuelles à peu près complètes que l’on confronte ensuite aux faits (voire que l’on illustre par eux). Dans la tradition aristocratique, ces constructions sont aussi largement le monopole de ceux qui ont un « titre » adéquat (titre universitaire, officiers supérieurs, si possible brevetés, et surtout généraux).
Critiquer une idée revient donc à critiquer un chef, ce qui ne manque pas de susciter de vives réactions et éventuellement de porter préjudice à la carrière de l’insolent. Sous le Second Empire, le maréchal de Mac Mahon rayait de l’avancement tout officier qui avait un nom sur un livre et dans les années 1930, le général Gamelin imposait l’imprimatur de son cabinet pour tout article. La pensée libre a donc tendance à ne s’épanouir en France que lorsque le dogme est détruit par l’ennemi (1870, 1940) ou lorsque il ne s’applique pas ou plus à la situation en cours et que la « technostructure » est visiblement incapable de le faire évoluer. On peut alors assister à une « offensive intellectuelle » qui, si elle n’est pas captée par les organes institutionnels, peut « monter aux extrêmes ». On a vu le cas des Jeunes Turcs mais celui des excès des adeptes de la guerre révolutionnaire (Lacheroy, Trinquier, Argoud, etc.) qui ont réussi à imposer leurs idées de 1957 à 1960 est très similaire.

Dans une société de l’information, bénéficiant de nouveaux moyens de communications et d’une plus grande liberté d’expression grâce au nouveau statut général, on ne peut exclure que le sentiment de frustration que connaît incontestablement une partie du corps militaire ne débouche sur un phénomène semblable à celui des Jeunes Turcs. Des difficultés sérieuses à remplir ses missions ou des pertes élevées jugées inutiles pourraient par exemple servir de déclencheur. Dans une telle hypothèse, il faudra soit considérer ces hommes et ces femmes comme des rebelles, soit accepter le débat interne. Dans tous les cas, il paraît nécessaire de l’anticiper. 

jeudi 3 octobre 2013

L'Egypte, l'autre dossier du Proche-Orient-par Maya Kandel

Cet article est inspiré de la veille stratégique mensuelle sur les Etats-Unis réalisée par l’auteur pour l’IRSEM et disponible ici.

Alors que Washington et le monde sont restés focalisés sur les dossiers syrien et iranien, il existe un autre dossier tout autant voire plus important au Moyen-Orient, le dossier égyptien. Cet article propose un tour d’horizon du débat aux Etats-Unis (avec une sélection de liens à des articles en anglais).

Nombreux sont ceux qui plaident aux Etats-Unis pour une remise à plat de la relation Washington-Le Caire, depuis les événements du printemps égyptien de janvier 2011, mais surtout depuis le coup de théâtre du 30 juin dernier avec la reprise en main du pays par les militaires égyptiens et l’éviction des Frères Musulmans.

Aux Etats-Unis, le débat est extrêmement compliqué voire confus, et brouille les repères et les camps habituels de politique étrangère. Plusieurs traits marquants en ressortent tout de même :

Il n’y a pas de consensus sur l’Egypte, y compris dans l’establishment (voir les éditos opposés du Washington Post et du New York Times par exemple) :

• Hors de tout autre principe directeur, nombreux sont ceux qui sont contents « d’être débarrassés des Frères Musulmans » ;

• Les puristes pro-démocratie regroupent à la fois Démocrates (le sénateur Patrick Leahy) et Républicains (le sénateur John McCain), mais certains (… McCain) ont fini par rejoindre les réalistes notamment en raison de la problématique aide/Camp David/ Israël ;

• Le sujet intéresse aussi un groupe croissant de Républicains investissant le champ de la politique étrangère bien que totalement ignorants, mais capitalisant sur toute opposition à Obama (Bachmann, Cruz) ;

• Malgré l’impression d’une montée en influence des « isolationnistes », l’amendement visant à suspendre l’aide à l’Egypte, proposé par leur médiatique chef de file le sénateur Rand Paul, subit un échec cinglant au Sénat fin juillet.

Problème pour l’administration Obama : la relation Etats-Unis/Egypte est depuis longtemps sur pilote automatique concernant les 1,3 milliards de dollars d’aide militaire (et 250 millions en assistance économique). MAIS, les médias l’ont tous souligné au début de l’été, l’aide américaine est régie par la loi sur l’aide extérieure (Foreign Assistance Act) dont une disposition précise la suspension automatique de toute assistance à un gouvernement issu d’un coup d’Etat ; dans ce cas, seul un vote du Congrès (ou l’élection d’un nouveau gouvernement comme au Mali) peut permettre de rétablir l’aide.

D’où la « décision » de l’administration Obama de rester dans le flou quant à la qualification des événements égyptiens de juin 2013, décision qui a été précédée d’un débat long et mouvementé à la Maison Blanche et entre les différentes agences, débat dans lequel les juristes gouvernementaux ont été étroitement impliqués. Plusieurs conseillers (dont les plus jeunes du NSC, comme souvent) voulaient qualifier de coup d’Etat et suspendre l’aide, mais la realpolitik l’a emporté, l’argument décisif étant celui de l’aide comme seul levier d’influence restant à la disposition de Washington. Ainsi, le secrétaire d’Etat John Kerry, le secrétaire à la Défense Chuck Hagel et la conseillère à la Sécurité nationale Susan Rice étaient tous favorables au maintien de l’aide afin de conserver un moyen d’influence sur les généraux égyptiens.

Après avoir beaucoup protesté et critiqué, le Congrès – en l’occurrence le Sénat – a rejeté un amendement proposé par le Sénateur Rand Paul visant à suspendre l’aide américaine à l’Egypte jusqu’à la tenue de nouvelles élections, par un vote massif de 86 voix contre l’amendement, 13 pour. Le vote a donné lieu à des volte-face notables, comme celles du sénateur McCain qui, après avoir défendu la suspension de l’aide pour cause de coup d’Etat contre un régime démocratiquement élu (McCain avait d’ailleurs rencontré les Frères Musulmans égyptiens à plusieurs reprises), a voté contre la suspension de l’aide qui serait finalement « une terrible erreur ». Une « erreur » également selon le lobby AIPAC, dont l’influence auprès des parlementaires du Congrès n’est plus à démontrer.

Et c’est ainsi que le 15 août Obama, depuis sa villégiature de Martha’s Vineyard, a prononcé une allocution sur l’Egypte de 800 mots sans jamais utiliser les mots « coup » et « aide ». Tout juste a-t-il suspendu un exercice militaire conjoint qui n’avait de toute façon pas eu lieu depuis 2009. Mais l’aide a donc été maintenue.  Pour l’instant, du moins.

Les commentateurs américains notent tout de même la perte d’influence notoire de Washington, en particulier du Pentagone (malgré le maintien des 1,3 milliards d’aide annuelle), alors même que Hagel et le général al-Sissi se sont parlés quotidiennement au téléphone pendant tout le mois de juillet. Selon les mots du porte-parole du DoD, « nous observons pour voir ce qui va se passer ». Coup dur pour les complotistes.

Autre paramètre essentiel, la majeure partie de l’aide militaire américaine à l’Egypte revient en fait aux Etats-Unis via les contrats d’armements avec l’Egypte (d’où l’autre risque en cas de suspension de l’aide, risque pour l’emploi aux Etats-Unis ; l’exemple des chars Abrams est particulièrement éloquent, puisque l’armée de terre américaine n’en veut plus, mais que de nombreux emplois américains sont menacés en cas de non-commande par l’Egypte et donc de fermeture des chaînes industrielles.

Les responsables Egypte ou Moyen-Orient ayant quitté l’administration Obama ne se sont pas privés en revanche pour critiquer la décision présidentielle – qui pourrait être seulement transitoire. Et on notera que ce point de vue semble également être celui de l’opinion américaine – dans la mesure où elle s’intéresse au dossier : la majorité des Américains est pour la suppression de l’aide américaine à l’Egypte.

Un récent rapport de la Brookings vient en tout cas de plaider pour une remise à plat de la relation entre Washington et Le Caire. Selon ses auteurs, il est temps de « dépasser la mythologie de Camp David » et en particulier de remettre en question le « dogme de l’aide contre la paix avec Israël » – dogme que les généraux égyptiens n’ont pas vraiment intérêt (et ne cherchent pas) à remettre en question de toute façon, selon la Brookings.

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mardi 1 octobre 2013

Afghanistan, Mali, laboratoires tactiques de la combativité-par Sébastien Chenebeau

Audace, surprise, volonté, rusticité, agressivité sont en grande partie Le socle de la victoire au Mali. Mais elle n'a été rendu possible que par l'assimilation des leçons des années de guerre en Afghanistan. Cet article met en lien les deux théâtres et trace les pistes pour maintenir le niveau de préparation optimal des forces françaises.

1. Un point de départ : l'Afghanistan

La part prise dans les combats par l'Armée française en Afghanistan a particulièrement augmenté à partir de 2008 quand le premier GTIA a été déployé en Kapisa sous commandement américain. Le 8èmeRPIMa inaugurait une nouvelle ère après deux décennies d'interposition et de règlement express de crises africaines. L'évacuation de ressortissants et  les missions sous chapitres 6 et 7 de l'ONU étaient la norme. Or la tournure de la crise afghane changeait radicalement la donne. La coalition faisait face à un adversaire déterminé, habitué au combat et prônant la résistance à un envahisseur. L'armée française n'était pas prête à reprendre immédiatement le combat ni à faire de la contre-insurrection.

C'est finalement un combat complexe et éprouvant qui a été mené là-bas. L'éloignement n'a pas facilité l'accomplissement des missions confiées par le commandement américain ni le soutien en demi-teinte de l'opinion publique française. Un paradoxe est rapidement apparu, celui de remplir une mission tactique en première approche assez simple (neutraliser les résistances en Kapisa) tout en ménageant une volonté politique floue et des objectifs stratégiques aux contours mal définis (la France avait une volonté propre mais n'était qu'un pion du dispositif général de la FIAS). Ce défi peut sembler surmontable mais la résistance opiniâtre des insurgés et même leur renforcement mandat après mandat ne plaidaient pas pour une victoire tactique. La mission n'a finalement pas été pleinement remplie sur le terrain et le départ des troupes françaises de Kapisa a sonné le repli, en cours, des autres contingents. 

La guerre en Kapisa se résume pour le contingent français une succession de micro-succès tactiques. Si les troupes françaises ne tenaient pas le terrain, elles ont toujours pris le dessus sur les insurgés dans les combats. Les raisons de l'accomplissement partiel de la mission sont donc ailleurs, il n'y a pas de faillite tactique. La physionomie asymétrique de la guerre, la résistance populaire, le soutien transnational à l'insurrection, l'observation de règles d'engagement différentes entre les belligérants, la faiblesse du gouvernement officiel afghan, les luttes intestines ethniques et religieuses, l'éloignement des bases sont autant de facteurs qui contrecarrent les résultats.

En dépit de ce tableau un peu noir que je dresse, tout n'a pas été perdu.

Les Armées ont consenti un effort considérable pour se préparer à cette difficile mission de guerre. Et c'est essentiellement au niveau tactique que l'on tire aujourd'hui les bénéfices d'une préparation opérationnelle longue et méticuleuse s'appuyant sur l'expérience des autres nations, principalement les Américains et les Britanniques, et sur l'exemple des jeunes "anciens" d'Afghanistan. Les six mois consentis à chaque bataillon pour se préparer ont permis à chaque unité d'aller dans le détail du combat qu'elle allait mener. Le tir a été remis au centre de toutes les préoccupations et de nouvelles armes ont été acquises. La manœuvre contre un adversaire évanescent et utilisant tous les moyens y compris la population a été travaillée. La coordination interarmes et interarmées a été confirmée et répétée dans les camps de manœuvres. Et surtout, la cohésion et la camaraderie ont été réaffirmées comme un facteur de succès et d'acceptation des pertes. Car l'acceptation des pertes avait été laissée de côté dans les dernières opérations. Il y en eut mais si peu et souvent par accident. Or, en Afghanistan, il s'agissait de pertes au combat dans des duels recherchés et consentis. 

Tout ce corpus d'entraînement a payé dans les vallées afghanes. La tactique a été renouvelée mais pas changée, les vieux schémas de la manœuvre sortent confortés de l'épreuve du feu. Les matériels, eux, n'ont pratiquement pas changé mais leur emploi a été adapté pour en tirer le meilleur parti. La chaîne de commandement tactique s'est rôdée rapidement pour se concentrer sur l'essentiel mais aussi intégrer les nouveautés (des appuis en plus grand nombre et variés, la prise en compte de l'environnement opérationnel, le partage du renseignement). Les PC sont bien des machines à produire et donner des ordres pour battre l'adversaire.

Enfin deux ans après, un imaginaire commun de la guerre en Afghanistan commence à apparaître. La fierté d'avoir combattu là-bas avec ses copains, pour sa compagnie et son régiment, fait oublier les mauvais moments passés sous le feu et transcende le sacrifice de ceux qui sont tombés au combat.

2. Au mali, le retour sur investissement.

L'attaque éclair des djihadistes, pour prévisible qu'elle était, a un peu pris de court la communauté internationale qui préparait via l'union européenne un programme de renforcement de l'armée malienne. En France, un certain marasme menaçait de s'installer dans les Armées qui, avec la fin de l'opération Pamir, voyaient leur engagement largement réduit. Malgré tout, la période était plutôt favorable à une nouvelle intervention avec des troupes aguerries et un théâtre plus proche dans lequel les intérêts de la France étaient directement menacés. Reste la question des capacités disponibles, celles-ci étaient en revanche comptées avec de nombreux matériels toujours en Afghanistan ou en transit et un parc qui se réduit chaque jour un peu plus par sa vétusté ou l’arrivée retardée de nouveaux équipements.

Cependant, la physionomie géographique du Mali et les ambitions des rebelles djihadistes ne laissaient pas augurer une mission facile avec des résultats rapides. Le Mali est grand comme deux fois la France et le Sahara était la zone sanctuaire probable. C'est un milieu particulièrement hostile et la mission se compliquerait inévitablement des élongations opérationnelles et logistiques. De plus, si le Mali était surveillé depuis plusieurs années, il se trouve relativement loin des bases principales en Afrique, Dakar et Abidjan sont à plus de 4 heures de vol ou 3 jours de route au minimum.

Ajoutons pour finir de brosser le tableau de départ que si les troupes françaises bénéficiaient de leur expérience afghane, le niveau de préparation des forces en alerte n'avait rien de commun avec un bataillon prêt à partir pour la Kapisa. La préparation opérationnelle est toujours trop faible et ne garantit pas que tous les aspects d'un combat en milieu désertique soient maîtrisés. Il allait falloir faire avec l'existant et la motivation engendrée par une nouvelle opération. 

Cependant la contre-attaque vers le Nord du Mali est une véritable "success story".

L'audace a été la caractéristique majeure de la reprise de l'initiative. Cette audace prend forme au plus haut niveau, politique et stratégique. La reconquête du nord sonnait comme un défi que les états-majors impliqués ont relevé dès les premières heures. Ainsi toutes les hypothèses ont été étudiées et retenir le mode d'action combiné, à priori osé,  parachutage et raid blindé s'est avéré adapté au théâtre et à l'adversaire. Le tempo mis par les djihadistes a été inversé. Les troupes françaises conjointement avec les troupes maliennes ont relancé l'action vers le nord du pays en moins d'une semaine. La prise de risque était selon toute vraisemblance calculée pour éviter le syndrome Arnheim. La volonté politique clairement affichée est venue appuyer les plans échafaudés en quelques jours par l'état-major des armées.

Ces choses étant posées, le succès appartient ensuite aux troupes engagées. La clé de la réussite vient essentiellement de la réalisation tactique des plans d'opérations.

C'est dans ce domaine que l'expérience afghane vient appuyer efficacement les plans. En effet, la majorité des unités engagées étaient passées par le tamis de la Kapisa. Que ce soient le 2ème REP, le 1er RCP ou le 16ème BC renforcés de leurs interarmes, ces unités avaient peu de temps auparavant pris les réflexes du combat à tous les niveaux, du chef à l'exécutant. Bien entendu, de jeunes soldats et de jeunes chefs se trouvaient dans les rangs. Mais ils bénéficiaient de l'expérience des plus anciens et des retours d'expérience disséminés depuis plusieurs années dans les rangs des armées.

Les fondamentaux du combat interarmes se sont révélés précieux et bien assimilés. Les bataillons déployés au sol ont intégré sans délai les capacités génie, artillerie et surtout les appuis par la troisième dimension. On peut aussi ajouter que le passage d'un grand nombre de soldats, terriens et aviateurs, au Tchad donnaient un vernis utile sur le combat en zone désertique.

Quoi qu'il en soit, la reprise de Gao et le contrôle de la ville, notamment par le 16ème BC faisaient appel aux savoir-faire du combat en localité. Ceux-ci, travaillés dans le remarquable CENZUB et dans les combats en vallée d'Alasaï , ont permis une neutralisation du MUJAO efficace et durable. L'adversaire n'a pu que se replier et a dû se contenter d'actions asymétriques incapables de peser contre la force. Dans l'Adrar, c'est le combat interarmées sous toutes ses formes qui a eu raison des katibas d'AQMI et d'Ansar Eddine. Le choix du bataillon TAP d'attaquer à pied la vallée de l'Amététaï n'était pas seulement guidé par le manque de véhicules, c'était un choix délibéré pour neutraliser les combattants définitivement. Ce qui montre que la destruction physique de l'adversaire reste toujours nécessaire pour l'emporter.

Enfin la réussite de ce combat dans l'Adrar est aussi la résultante d'une exécution parfaite des actes élémentaires du combattant. Le chef du GTIA TAP avait demandé à son bataillon de faire preuve de la plus grande agressivité mais sans négliger la restitution à la lettre des actes réflexes. Ce qui fut fait. Observer s'est avéré payant pour déceler l'adversaire avant qu'il puisse réagir, se poster du mieux possible, se camoufler, s'orienter, porter un message, le détail a fait la différence. Et celle-ci s'est accrue grâce à la grande rusticité de cette infanterie qui a conservé les savoir-faire du combat à pied. La résistance aux longues marches sous un soleil de plomb, en portant des charges importantes a permis de conserver l'initiative en allant réduire les postes de combat d'AQMI dans les rochers de l'Adrar.

Les chefs quant à eux, ont appliqué les schémas les plus classiques du combat de l'infanterie augmenté des capacités interarmes et interarmées. La manœuvre de réduction d'une position est toujours vraie et payante quand l'appui et la couverture sont bien en place. "Qui tient les hauts tient les bas" est un adage toujours aussi vivant. La liste est encore longue.

3. Capitaliser sur ces deux opérations.

En dépit de leurs différences, Pamir et Serval, sont aujourd'hui deux actions de référence pour les Armées et doivent servir à tracer le chemin qui maintiendra notre capacité de vaincre intacte. Le fait que les théâtres soient physiquement différents, que l'adversaire ne combatte pas exactement de la même façon et que les moyens consentis ne soient pas les mêmes peut permettre de définir les constantes. A ce prix, un entraînement efficace du combattant pourra prolonger longtemps les leçons parfois durement apprises au combat.

La base reste un entrainement réaliste fondé sur l'acquisition des réflexes individuels à tous les niveaux. Pour le grenadier voltigeur, le pilote d'engin ou le servant de mortier, il s'agit essentiellement de la maîtrise parfaite de ses armes ou matériels. Pour les chefs ce sera la connaissance fine des schémas tactiques simples et efficaces. Une telle appropriation n'est pas franchement demandeuse en moyens alors qu'elle est coûteuse en temps. Il faut remettre cent fois l'ouvrage sur le métier. Au combat ce sont les réflexes qui reviennent. On enfonce là une porte ouverte mais le quotidien des forces est trop souvent consacré à des tâches annexes sans beaucoup de rapport avec la finalité d'une unité combattante, quelle que soit son arme.

La rusticité et l'endurance doivent utilement venir compléter ce tableau. Aujourd'hui un soldat porte sur lui un gilet pare-balles, des munitions et de l'eau pour un total de 40 kilos. Il faut reproduire ce poids à l'entraînement. Et étant entendu que le fantassin termine immanquablement son combat à pied, parfois sur de longues distances, la marche doit rester au centre de l'entrainement.

Tout ceci est aisément faisable lors des périodes de préparation opérationnelle. La simulation ne permettra pas de s'aguerrir, la marche avec charge lourde, oui.

Partant de cet entrainement recentré sur des fondamentaux, la culture du "toujours prêt" doit compléter ce tableau. Et être prêt ne signifie pas simplement avoir bénéficié d'une mise en condition pour projection. Serval prouve bien que l'action est imprévisible. Il faut donc développer chez les chefs l'envie d'avoir une troupe maîtrisant en permanence les fondamentaux du combat. Cette envie doit toujours se traduire par l'exécution quotidienne des actes réflexes. Le corolaire de cet état de préparation est la capacité à se considérer de guépard toute l'année. Le réalisme pousse vers cette conclusion. Toutes les unités désignées pour Serval n'étaient pas d'alerte et celles qui ont répondu présent sur très court préavis n'avaient pas le droit d'être prises au dépourvu que ce soit tactiquement, logistiquement et moralement.  A ce titre, les cycles de vie de l'armée de terre peuvent être trompeurs. Etre de "préparation opérationnelle 1 ou 2" ne signifie pas que l'on n’aura pas besoin d'une unité supplémentaire pour faire face à une menace.  Encore une fois, la réactivité est un état d'esprit.

Le format des Armées aujourd'hui laisse penser que tout le monde est d'alerte permanente et doit donc se maintenir au meilleur niveau de combativité. C'est la plus grande leçon que l'on peut retenir de Serval en tant que prolongement de Pamir. "