Audace, surprise, volonté, rusticité, agressivité
sont en grande partie Le socle de la victoire au Mali. Mais elle n'a été rendu
possible que par l'assimilation des leçons des années de guerre en Afghanistan.
Cet article met en lien les deux théâtres et trace les pistes pour maintenir le
niveau de préparation optimal des forces françaises.
1. Un point de
départ : l'Afghanistan
La part prise dans les combats par l'Armée française en
Afghanistan a particulièrement augmenté à partir de 2008 quand le premier GTIA
a été déployé en Kapisa sous commandement américain. Le 8èmeRPIMa
inaugurait une nouvelle ère après deux décennies d'interposition et de
règlement express de crises africaines. L'évacuation de ressortissants et les missions sous chapitres 6 et 7 de l'ONU
étaient la norme. Or la tournure de la crise afghane changeait radicalement la
donne. La coalition faisait face à un adversaire déterminé, habitué au combat
et prônant la résistance à un envahisseur. L'armée française n'était pas prête
à reprendre immédiatement le combat ni à faire de la contre-insurrection.
C'est finalement un combat complexe et éprouvant qui a
été mené là-bas. L'éloignement n'a pas facilité l'accomplissement des missions
confiées par le commandement américain ni le soutien en demi-teinte de
l'opinion publique française. Un paradoxe est rapidement apparu, celui de
remplir une mission tactique en première approche assez simple (neutraliser les
résistances en Kapisa) tout en ménageant une volonté politique floue et des
objectifs stratégiques aux contours mal définis (la France avait une volonté
propre mais n'était qu'un pion du dispositif général de la FIAS ). Ce défi peut sembler
surmontable mais la résistance opiniâtre des insurgés et même leur renforcement
mandat après mandat ne plaidaient pas pour une victoire tactique. La mission
n'a finalement pas été pleinement remplie sur le terrain et le départ des
troupes françaises de Kapisa a sonné le repli, en cours, des autres
contingents.
La guerre en Kapisa se résume pour le contingent français
une succession de micro-succès tactiques. Si les troupes françaises ne tenaient
pas le terrain, elles ont toujours pris le dessus sur les insurgés dans les
combats. Les raisons de l'accomplissement partiel de la mission sont donc
ailleurs, il n'y a pas de faillite tactique. La physionomie asymétrique de la
guerre, la résistance populaire, le soutien transnational à l'insurrection,
l'observation de règles d'engagement différentes entre les belligérants, la
faiblesse du gouvernement officiel afghan, les luttes intestines ethniques et
religieuses, l'éloignement des bases sont autant de facteurs qui contrecarrent
les résultats.
En dépit de ce tableau un peu noir que je dresse, tout
n'a pas été perdu.
Les Armées ont consenti un effort considérable pour se
préparer à cette difficile mission de guerre. Et c'est essentiellement au
niveau tactique que l'on tire aujourd'hui les bénéfices d'une préparation
opérationnelle longue et méticuleuse s'appuyant sur l'expérience des autres
nations, principalement les Américains et les Britanniques, et sur l'exemple
des jeunes "anciens" d'Afghanistan. Les six mois consentis à chaque
bataillon pour se préparer ont permis à chaque unité d'aller dans le détail du
combat qu'elle allait mener. Le tir a été remis au centre de toutes les
préoccupations et de nouvelles armes ont été acquises. La manœuvre contre un
adversaire évanescent et utilisant tous les moyens y compris la population a
été travaillée. La coordination interarmes et interarmées a été confirmée et
répétée dans les camps de manœuvres. Et surtout, la cohésion et la camaraderie
ont été réaffirmées comme un facteur de succès et d'acceptation des pertes. Car
l'acceptation des pertes avait été laissée de côté dans les dernières
opérations. Il y en eut mais si peu et souvent par accident. Or, en
Afghanistan, il s'agissait de pertes au combat dans des duels recherchés et
consentis.
Tout ce corpus d'entraînement a payé dans les vallées
afghanes. La tactique a été renouvelée mais pas changée, les vieux schémas de
la manœuvre sortent confortés de l'épreuve du feu. Les matériels, eux, n'ont
pratiquement pas changé mais leur emploi a été adapté pour en tirer le meilleur
parti. La chaîne de commandement tactique s'est rôdée rapidement pour se
concentrer sur l'essentiel mais aussi intégrer les nouveautés (des appuis en
plus grand nombre et variés, la prise en compte de l'environnement
opérationnel, le partage du renseignement). Les PC sont bien des machines à
produire et donner des ordres pour battre l'adversaire.
Enfin deux ans après, un imaginaire commun de la guerre
en Afghanistan commence à apparaître. La fierté d'avoir combattu là-bas avec
ses copains, pour sa compagnie et son régiment, fait oublier les mauvais
moments passés sous le feu et transcende le sacrifice de ceux qui sont tombés
au combat.
2. Au mali, le
retour sur investissement.
L'attaque éclair des djihadistes, pour prévisible qu'elle
était, a un peu pris de court la communauté internationale qui préparait via
l'union européenne un programme de renforcement de l'armée malienne. En France,
un certain marasme menaçait de s'installer dans les Armées qui, avec la fin de
l'opération Pamir, voyaient leur engagement largement réduit. Malgré tout, la
période était plutôt favorable à une nouvelle intervention avec des troupes
aguerries et un théâtre plus proche dans lequel les intérêts de la France étaient directement
menacés. Reste la question des capacités disponibles, celles-ci étaient en
revanche comptées avec de nombreux matériels toujours en Afghanistan ou en transit
et un parc qui se réduit chaque jour un peu plus par sa vétusté ou l’arrivée
retardée de nouveaux équipements.
Cependant, la physionomie géographique du Mali et les
ambitions des rebelles djihadistes ne laissaient pas augurer une mission facile
avec des résultats rapides. Le Mali est grand comme deux fois la France et le Sahara était
la zone sanctuaire probable. C'est un milieu particulièrement hostile et la
mission se compliquerait inévitablement des élongations opérationnelles et
logistiques. De plus, si le Mali était surveillé depuis plusieurs années, il se
trouve relativement loin des bases principales en Afrique, Dakar et Abidjan
sont à plus de 4 heures de vol ou 3 jours de route au minimum.
Ajoutons pour finir de brosser le tableau de départ que si
les troupes françaises bénéficiaient de leur expérience afghane, le niveau de
préparation des forces en alerte n'avait rien de commun avec un bataillon prêt
à partir pour la Kapisa. La
préparation opérationnelle est toujours trop faible et ne garantit pas que tous
les aspects d'un combat en milieu désertique soient maîtrisés. Il allait
falloir faire avec l'existant et la motivation engendrée par une nouvelle
opération.
Cependant la contre-attaque vers le Nord du Mali est une
véritable "success story".
L'audace a été la caractéristique majeure de la reprise
de l'initiative. Cette audace prend forme au plus haut niveau, politique et
stratégique. La reconquête du nord sonnait comme un défi que les états-majors
impliqués ont relevé dès les premières heures. Ainsi toutes les hypothèses ont
été étudiées et retenir le mode d'action combiné, à priori osé, parachutage et raid blindé s'est avéré adapté
au théâtre et à l'adversaire. Le tempo mis par les djihadistes a été inversé.
Les troupes françaises conjointement avec les troupes maliennes ont relancé
l'action vers le nord du pays en moins d'une semaine. La prise de risque était
selon toute vraisemblance calculée pour éviter le syndrome Arnheim. La volonté
politique clairement affichée est venue appuyer les plans échafaudés en
quelques jours par l'état-major des armées.
Ces choses étant posées, le succès appartient ensuite aux
troupes engagées. La clé de la réussite vient essentiellement de la réalisation
tactique des plans d'opérations.
C'est dans ce domaine que l'expérience afghane vient
appuyer efficacement les plans. En effet, la majorité des unités engagées
étaient passées par le tamis de la Kapisa. Que ce soient le 2ème REP, le 1er RCP ou
le 16ème BC renforcés de leurs interarmes, ces unités avaient peu de temps
auparavant pris les réflexes du combat à tous les niveaux, du chef à
l'exécutant. Bien entendu, de jeunes soldats et de jeunes chefs se trouvaient
dans les rangs. Mais ils bénéficiaient de l'expérience des plus anciens et des
retours d'expérience disséminés depuis plusieurs années dans les rangs des
armées.
Les fondamentaux du combat interarmes se sont révélés
précieux et bien assimilés. Les bataillons déployés au sol ont intégré sans
délai les capacités génie, artillerie et surtout les appuis par la troisième
dimension. On peut aussi ajouter que le passage d'un grand nombre de soldats,
terriens et aviateurs, au Tchad donnaient un vernis utile sur le combat en zone
désertique.
Quoi qu'il en soit, la reprise de Gao et le contrôle de
la ville, notamment par le 16ème BC faisaient appel aux savoir-faire du combat
en localité. Ceux-ci, travaillés dans le remarquable CENZUB et dans les combats
en vallée d'Alasaï , ont permis une neutralisation du MUJAO efficace et
durable. L'adversaire n'a pu que se replier et a dû se contenter d'actions
asymétriques incapables de peser contre la force. Dans l'Adrar, c'est le combat
interarmées sous toutes ses formes qui a eu raison des katibas d'AQMI et
d'Ansar Eddine. Le choix du bataillon TAP d'attaquer à pied la vallée de
l'Amététaï n'était pas seulement guidé par le manque de véhicules, c'était un
choix délibéré pour neutraliser les combattants définitivement. Ce qui montre
que la destruction physique de l'adversaire reste toujours nécessaire pour
l'emporter.
Enfin la réussite de ce combat dans l'Adrar est aussi la
résultante d'une exécution parfaite des actes élémentaires du combattant. Le
chef du GTIA TAP avait demandé à son bataillon de faire preuve de la plus
grande agressivité mais sans négliger la restitution à la lettre des actes
réflexes. Ce qui fut fait. Observer s'est avéré payant pour déceler
l'adversaire avant qu'il puisse réagir, se poster du mieux possible, se
camoufler, s'orienter, porter un message, le détail a fait la différence. Et
celle-ci s'est accrue grâce à la grande rusticité de cette infanterie qui a
conservé les savoir-faire du combat à pied. La résistance aux longues marches
sous un soleil de plomb, en portant des charges importantes a permis de
conserver l'initiative en allant réduire les postes de combat d'AQMI dans les
rochers de l'Adrar.
Les chefs quant à eux, ont appliqué les schémas les plus
classiques du combat de l'infanterie augmenté des capacités interarmes et
interarmées. La manœuvre de réduction d'une position est toujours vraie et
payante quand l'appui et la couverture sont bien en place. "Qui tient les
hauts tient les bas" est un adage toujours aussi vivant. La liste est
encore longue.
3. Capitaliser
sur ces deux opérations.
En dépit de leurs différences, Pamir et Serval, sont
aujourd'hui deux actions de référence pour les Armées et doivent servir à
tracer le chemin qui maintiendra notre capacité de vaincre intacte. Le fait que
les théâtres soient physiquement différents, que l'adversaire ne combatte pas
exactement de la même façon et que les moyens consentis ne soient pas les mêmes
peut permettre de définir les constantes. A ce prix, un entraînement efficace
du combattant pourra prolonger longtemps les leçons parfois durement apprises
au combat.
La base reste un entrainement réaliste fondé sur
l'acquisition des réflexes individuels à tous les niveaux. Pour le grenadier
voltigeur, le pilote d'engin ou le servant de mortier, il s'agit
essentiellement de la maîtrise parfaite de ses armes ou matériels. Pour les chefs
ce sera la connaissance fine des schémas tactiques simples et efficaces. Une
telle appropriation n'est pas franchement demandeuse en moyens alors qu'elle
est coûteuse en temps. Il faut remettre cent fois l'ouvrage sur le métier. Au
combat ce sont les réflexes qui reviennent. On enfonce là une porte ouverte
mais le quotidien des forces est trop souvent consacré à des tâches annexes
sans beaucoup de rapport avec la finalité d'une unité combattante, quelle que
soit son arme.
La rusticité et l'endurance doivent utilement venir
compléter ce tableau. Aujourd'hui un soldat porte sur lui un gilet pare-balles,
des munitions et de l'eau pour un total de 40 kilos. Il faut reproduire ce
poids à l'entraînement. Et étant entendu que le fantassin termine immanquablement
son combat à pied, parfois sur de longues distances, la marche doit rester au
centre de l'entrainement.
Tout ceci est aisément faisable lors des périodes de
préparation opérationnelle. La simulation ne permettra pas de s'aguerrir, la
marche avec charge lourde, oui.
Partant de cet entrainement recentré sur des
fondamentaux, la culture du "toujours prêt" doit compléter ce
tableau. Et être prêt ne signifie pas simplement avoir bénéficié d'une mise en
condition pour projection. Serval prouve bien que l'action est imprévisible. Il
faut donc développer chez les chefs l'envie d'avoir une troupe maîtrisant en
permanence les fondamentaux du combat. Cette envie doit toujours se traduire
par l'exécution quotidienne des actes réflexes. Le corolaire de cet état de préparation
est la capacité à se considérer de guépard toute l'année. Le réalisme pousse
vers cette conclusion. Toutes les unités désignées pour Serval n'étaient pas
d'alerte et celles qui ont répondu présent sur très court préavis n'avaient pas
le droit d'être prises au dépourvu que ce soit tactiquement, logistiquement et
moralement. A ce titre, les cycles de
vie de l'armée de terre peuvent être trompeurs. Etre de "préparation
opérationnelle 1 ou 2" ne signifie pas que l'on n’aura pas besoin d'une
unité supplémentaire pour faire face à une menace. Encore une fois, la réactivité est un état
d'esprit.
Le format des Armées aujourd'hui laisse penser que tout
le monde est d'alerte permanente et doit donc se maintenir au meilleur niveau
de combativité. C'est la plus grande leçon que l'on peut retenir de Serval en
tant que prolongement de Pamir. "