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mardi 1 octobre 2013

Afghanistan, Mali, laboratoires tactiques de la combativité-par Sébastien Chenebeau

Audace, surprise, volonté, rusticité, agressivité sont en grande partie Le socle de la victoire au Mali. Mais elle n'a été rendu possible que par l'assimilation des leçons des années de guerre en Afghanistan. Cet article met en lien les deux théâtres et trace les pistes pour maintenir le niveau de préparation optimal des forces françaises.

1. Un point de départ : l'Afghanistan

La part prise dans les combats par l'Armée française en Afghanistan a particulièrement augmenté à partir de 2008 quand le premier GTIA a été déployé en Kapisa sous commandement américain. Le 8èmeRPIMa inaugurait une nouvelle ère après deux décennies d'interposition et de règlement express de crises africaines. L'évacuation de ressortissants et  les missions sous chapitres 6 et 7 de l'ONU étaient la norme. Or la tournure de la crise afghane changeait radicalement la donne. La coalition faisait face à un adversaire déterminé, habitué au combat et prônant la résistance à un envahisseur. L'armée française n'était pas prête à reprendre immédiatement le combat ni à faire de la contre-insurrection.

C'est finalement un combat complexe et éprouvant qui a été mené là-bas. L'éloignement n'a pas facilité l'accomplissement des missions confiées par le commandement américain ni le soutien en demi-teinte de l'opinion publique française. Un paradoxe est rapidement apparu, celui de remplir une mission tactique en première approche assez simple (neutraliser les résistances en Kapisa) tout en ménageant une volonté politique floue et des objectifs stratégiques aux contours mal définis (la France avait une volonté propre mais n'était qu'un pion du dispositif général de la FIAS). Ce défi peut sembler surmontable mais la résistance opiniâtre des insurgés et même leur renforcement mandat après mandat ne plaidaient pas pour une victoire tactique. La mission n'a finalement pas été pleinement remplie sur le terrain et le départ des troupes françaises de Kapisa a sonné le repli, en cours, des autres contingents. 

La guerre en Kapisa se résume pour le contingent français une succession de micro-succès tactiques. Si les troupes françaises ne tenaient pas le terrain, elles ont toujours pris le dessus sur les insurgés dans les combats. Les raisons de l'accomplissement partiel de la mission sont donc ailleurs, il n'y a pas de faillite tactique. La physionomie asymétrique de la guerre, la résistance populaire, le soutien transnational à l'insurrection, l'observation de règles d'engagement différentes entre les belligérants, la faiblesse du gouvernement officiel afghan, les luttes intestines ethniques et religieuses, l'éloignement des bases sont autant de facteurs qui contrecarrent les résultats.

En dépit de ce tableau un peu noir que je dresse, tout n'a pas été perdu.

Les Armées ont consenti un effort considérable pour se préparer à cette difficile mission de guerre. Et c'est essentiellement au niveau tactique que l'on tire aujourd'hui les bénéfices d'une préparation opérationnelle longue et méticuleuse s'appuyant sur l'expérience des autres nations, principalement les Américains et les Britanniques, et sur l'exemple des jeunes "anciens" d'Afghanistan. Les six mois consentis à chaque bataillon pour se préparer ont permis à chaque unité d'aller dans le détail du combat qu'elle allait mener. Le tir a été remis au centre de toutes les préoccupations et de nouvelles armes ont été acquises. La manœuvre contre un adversaire évanescent et utilisant tous les moyens y compris la population a été travaillée. La coordination interarmes et interarmées a été confirmée et répétée dans les camps de manœuvres. Et surtout, la cohésion et la camaraderie ont été réaffirmées comme un facteur de succès et d'acceptation des pertes. Car l'acceptation des pertes avait été laissée de côté dans les dernières opérations. Il y en eut mais si peu et souvent par accident. Or, en Afghanistan, il s'agissait de pertes au combat dans des duels recherchés et consentis. 

Tout ce corpus d'entraînement a payé dans les vallées afghanes. La tactique a été renouvelée mais pas changée, les vieux schémas de la manœuvre sortent confortés de l'épreuve du feu. Les matériels, eux, n'ont pratiquement pas changé mais leur emploi a été adapté pour en tirer le meilleur parti. La chaîne de commandement tactique s'est rôdée rapidement pour se concentrer sur l'essentiel mais aussi intégrer les nouveautés (des appuis en plus grand nombre et variés, la prise en compte de l'environnement opérationnel, le partage du renseignement). Les PC sont bien des machines à produire et donner des ordres pour battre l'adversaire.

Enfin deux ans après, un imaginaire commun de la guerre en Afghanistan commence à apparaître. La fierté d'avoir combattu là-bas avec ses copains, pour sa compagnie et son régiment, fait oublier les mauvais moments passés sous le feu et transcende le sacrifice de ceux qui sont tombés au combat.

2. Au mali, le retour sur investissement.

L'attaque éclair des djihadistes, pour prévisible qu'elle était, a un peu pris de court la communauté internationale qui préparait via l'union européenne un programme de renforcement de l'armée malienne. En France, un certain marasme menaçait de s'installer dans les Armées qui, avec la fin de l'opération Pamir, voyaient leur engagement largement réduit. Malgré tout, la période était plutôt favorable à une nouvelle intervention avec des troupes aguerries et un théâtre plus proche dans lequel les intérêts de la France étaient directement menacés. Reste la question des capacités disponibles, celles-ci étaient en revanche comptées avec de nombreux matériels toujours en Afghanistan ou en transit et un parc qui se réduit chaque jour un peu plus par sa vétusté ou l’arrivée retardée de nouveaux équipements.

Cependant, la physionomie géographique du Mali et les ambitions des rebelles djihadistes ne laissaient pas augurer une mission facile avec des résultats rapides. Le Mali est grand comme deux fois la France et le Sahara était la zone sanctuaire probable. C'est un milieu particulièrement hostile et la mission se compliquerait inévitablement des élongations opérationnelles et logistiques. De plus, si le Mali était surveillé depuis plusieurs années, il se trouve relativement loin des bases principales en Afrique, Dakar et Abidjan sont à plus de 4 heures de vol ou 3 jours de route au minimum.

Ajoutons pour finir de brosser le tableau de départ que si les troupes françaises bénéficiaient de leur expérience afghane, le niveau de préparation des forces en alerte n'avait rien de commun avec un bataillon prêt à partir pour la Kapisa. La préparation opérationnelle est toujours trop faible et ne garantit pas que tous les aspects d'un combat en milieu désertique soient maîtrisés. Il allait falloir faire avec l'existant et la motivation engendrée par une nouvelle opération. 

Cependant la contre-attaque vers le Nord du Mali est une véritable "success story".

L'audace a été la caractéristique majeure de la reprise de l'initiative. Cette audace prend forme au plus haut niveau, politique et stratégique. La reconquête du nord sonnait comme un défi que les états-majors impliqués ont relevé dès les premières heures. Ainsi toutes les hypothèses ont été étudiées et retenir le mode d'action combiné, à priori osé,  parachutage et raid blindé s'est avéré adapté au théâtre et à l'adversaire. Le tempo mis par les djihadistes a été inversé. Les troupes françaises conjointement avec les troupes maliennes ont relancé l'action vers le nord du pays en moins d'une semaine. La prise de risque était selon toute vraisemblance calculée pour éviter le syndrome Arnheim. La volonté politique clairement affichée est venue appuyer les plans échafaudés en quelques jours par l'état-major des armées.

Ces choses étant posées, le succès appartient ensuite aux troupes engagées. La clé de la réussite vient essentiellement de la réalisation tactique des plans d'opérations.

C'est dans ce domaine que l'expérience afghane vient appuyer efficacement les plans. En effet, la majorité des unités engagées étaient passées par le tamis de la Kapisa. Que ce soient le 2ème REP, le 1er RCP ou le 16ème BC renforcés de leurs interarmes, ces unités avaient peu de temps auparavant pris les réflexes du combat à tous les niveaux, du chef à l'exécutant. Bien entendu, de jeunes soldats et de jeunes chefs se trouvaient dans les rangs. Mais ils bénéficiaient de l'expérience des plus anciens et des retours d'expérience disséminés depuis plusieurs années dans les rangs des armées.

Les fondamentaux du combat interarmes se sont révélés précieux et bien assimilés. Les bataillons déployés au sol ont intégré sans délai les capacités génie, artillerie et surtout les appuis par la troisième dimension. On peut aussi ajouter que le passage d'un grand nombre de soldats, terriens et aviateurs, au Tchad donnaient un vernis utile sur le combat en zone désertique.

Quoi qu'il en soit, la reprise de Gao et le contrôle de la ville, notamment par le 16ème BC faisaient appel aux savoir-faire du combat en localité. Ceux-ci, travaillés dans le remarquable CENZUB et dans les combats en vallée d'Alasaï , ont permis une neutralisation du MUJAO efficace et durable. L'adversaire n'a pu que se replier et a dû se contenter d'actions asymétriques incapables de peser contre la force. Dans l'Adrar, c'est le combat interarmées sous toutes ses formes qui a eu raison des katibas d'AQMI et d'Ansar Eddine. Le choix du bataillon TAP d'attaquer à pied la vallée de l'Amététaï n'était pas seulement guidé par le manque de véhicules, c'était un choix délibéré pour neutraliser les combattants définitivement. Ce qui montre que la destruction physique de l'adversaire reste toujours nécessaire pour l'emporter.

Enfin la réussite de ce combat dans l'Adrar est aussi la résultante d'une exécution parfaite des actes élémentaires du combattant. Le chef du GTIA TAP avait demandé à son bataillon de faire preuve de la plus grande agressivité mais sans négliger la restitution à la lettre des actes réflexes. Ce qui fut fait. Observer s'est avéré payant pour déceler l'adversaire avant qu'il puisse réagir, se poster du mieux possible, se camoufler, s'orienter, porter un message, le détail a fait la différence. Et celle-ci s'est accrue grâce à la grande rusticité de cette infanterie qui a conservé les savoir-faire du combat à pied. La résistance aux longues marches sous un soleil de plomb, en portant des charges importantes a permis de conserver l'initiative en allant réduire les postes de combat d'AQMI dans les rochers de l'Adrar.

Les chefs quant à eux, ont appliqué les schémas les plus classiques du combat de l'infanterie augmenté des capacités interarmes et interarmées. La manœuvre de réduction d'une position est toujours vraie et payante quand l'appui et la couverture sont bien en place. "Qui tient les hauts tient les bas" est un adage toujours aussi vivant. La liste est encore longue.

3. Capitaliser sur ces deux opérations.

En dépit de leurs différences, Pamir et Serval, sont aujourd'hui deux actions de référence pour les Armées et doivent servir à tracer le chemin qui maintiendra notre capacité de vaincre intacte. Le fait que les théâtres soient physiquement différents, que l'adversaire ne combatte pas exactement de la même façon et que les moyens consentis ne soient pas les mêmes peut permettre de définir les constantes. A ce prix, un entraînement efficace du combattant pourra prolonger longtemps les leçons parfois durement apprises au combat.

La base reste un entrainement réaliste fondé sur l'acquisition des réflexes individuels à tous les niveaux. Pour le grenadier voltigeur, le pilote d'engin ou le servant de mortier, il s'agit essentiellement de la maîtrise parfaite de ses armes ou matériels. Pour les chefs ce sera la connaissance fine des schémas tactiques simples et efficaces. Une telle appropriation n'est pas franchement demandeuse en moyens alors qu'elle est coûteuse en temps. Il faut remettre cent fois l'ouvrage sur le métier. Au combat ce sont les réflexes qui reviennent. On enfonce là une porte ouverte mais le quotidien des forces est trop souvent consacré à des tâches annexes sans beaucoup de rapport avec la finalité d'une unité combattante, quelle que soit son arme.

La rusticité et l'endurance doivent utilement venir compléter ce tableau. Aujourd'hui un soldat porte sur lui un gilet pare-balles, des munitions et de l'eau pour un total de 40 kilos. Il faut reproduire ce poids à l'entraînement. Et étant entendu que le fantassin termine immanquablement son combat à pied, parfois sur de longues distances, la marche doit rester au centre de l'entrainement.

Tout ceci est aisément faisable lors des périodes de préparation opérationnelle. La simulation ne permettra pas de s'aguerrir, la marche avec charge lourde, oui.

Partant de cet entrainement recentré sur des fondamentaux, la culture du "toujours prêt" doit compléter ce tableau. Et être prêt ne signifie pas simplement avoir bénéficié d'une mise en condition pour projection. Serval prouve bien que l'action est imprévisible. Il faut donc développer chez les chefs l'envie d'avoir une troupe maîtrisant en permanence les fondamentaux du combat. Cette envie doit toujours se traduire par l'exécution quotidienne des actes réflexes. Le corolaire de cet état de préparation est la capacité à se considérer de guépard toute l'année. Le réalisme pousse vers cette conclusion. Toutes les unités désignées pour Serval n'étaient pas d'alerte et celles qui ont répondu présent sur très court préavis n'avaient pas le droit d'être prises au dépourvu que ce soit tactiquement, logistiquement et moralement.  A ce titre, les cycles de vie de l'armée de terre peuvent être trompeurs. Etre de "préparation opérationnelle 1 ou 2" ne signifie pas que l'on n’aura pas besoin d'une unité supplémentaire pour faire face à une menace.  Encore une fois, la réactivité est un état d'esprit.

Le format des Armées aujourd'hui laisse penser que tout le monde est d'alerte permanente et doit donc se maintenir au meilleur niveau de combativité. C'est la plus grande leçon que l'on peut retenir de Serval en tant que prolongement de Pamir. "