lundi 20 août 2018

L'embuscade d'Uzbin (18 août 2008)- 3 Choc et tremblements


Les combats étaient à peine terminés dans la vallée d’Uzbin qu’une nouvelle offensive commençait. D’un seul coup l’Afghanistan devenait intéressant pour les médias. Pour la première fois depuis longtemps un combat mené par des soldats français était décrit au grand public. Il l’était avec plus ou moins de bonheur tant les choses étaient complexes et les experts peu nombreux parmi les enquêteurs mobilisés en masse. Il s’agissait dans la majorité des cas de trouver une belle polémique, si possible avant les autres. N’écoutant que leur honneur qui ne leur disait rien, certains sont même allés interviewer l’ennemi lui apportant ainsi les quelques points de gloire lui permettant de s’imposer par rapport à ses rivaux. 

On attend en revanche toujours l’équivalent d’un Mark Bowden décrivant sur plusieurs centaines de pages un événement similaire en Somalie (La chute du faucon noir) et de la même façon les combats de Wanat en Afghanistan pas très loin d’Uzbin. Le premier de ces combats était d'ailleurs survenu en juillet 2008 sans être à ma connaissance aucunement analysé par les Français. On attend aussi un Ridley Scott pour mettre en scène l’héroïsme des hommes décrits par Bowden au cœur du fiasco de Mogadiscio.

L’offensive portait d’abord sur les politiques rendus très vulnérables par la contradiction qu’ils avaient créée entre le discours et la réalité de l'action. Le flou est la liberté d’action du politicien mais ce principe s’accorde mal avec ceux de la guerre. Une attitude d’homme d’Etat aurait consisté à admettre les erreurs, les assumer et annoncer certes un peu tard la réalité des choses et de leur prix. Il n’y eut pas vraiment d’hommes d’Etat.  A la question « Est-ce donc la guerre ? », le gouvernement s’enfonçait dans un déni maladroit. Hervé Morin « réfutait toujours le mot de guerre » qui ne « s’applique qu’à des situations entre Etats ». Il avait ensuite beaucoup de mal à expliquer de quoi il s’agissait alors.

On parlait alors d’une opération de stabilisation pouvant comprendre des opérations de guerre, ce qui est un oxymore. Une opération de stabilisation, qui est une mission de police internationale, peut comprendre des combats (apparemment confondus avec « opérations de guerre ») et une guerre, il est vrai très rarement, peut se terminer sans combat. Ce n’est pas le combat qui fait la distinction entre la police et la guerre, c’est le caractère politique. Même si elles sont souvent mêlées à ce qui ressemble plus à des groupes de bandits, le HiG ou les Taliban sont des organisations politiques. Il en est de même pour Al-Qaïda. La qualification terroriste a tendance à effacer le caractère politique. C’est volontaire, une qualification politique donne un statut d’interlocuteur violent à l’ennemi (ce qui pour le coup est un pléonasme) et ce statut d’équivalence déplaît fortement. On fait donc tout pour l’éviter en espérant que ceux « dont on ne veut pas dire le nom » (les « groupes armés terroristes » !?) vont finir par être détruits ou se dissoudre avant que l’on soit obligé de les rencontrer autour d’une table.

Toujours pas de guerre en Afghanistan donc (le terme reviendra quand même par la petite porte quelques temps plus tard) mais comment traiter ce qui vient de se passer à Uzbin ? Pourquoi ne pas en faire une bavure ou mieux un accident, ce qui permettait d’écarter encore plus les responsabilités du politique ? 

Depuis l’absence de la ministre de l’écologie sur les lieux du naufrage de l’Erika en 1999 ou de celle du ministre de la santé dans les hôpitaux pendant la canicule de 2003, un responsable politique français se doit de se précipiter sur le lieu des événements. Cela complique généralement les choses sur place mais il faut se faire voir et surtout montrer que l’on fait quelque chose. A la grande joie des chefs rebelles qui voyaient ainsi combien leur action avait eu d’effets stratégiques, le Président de la République se déplaçait donc immédiatement en Afghanistan. Il annonçait aux soldats que toute la lumière serait faite sur ce qui avait provoqué la mort de leurs « collègues » (un terme employé dans la Police mais inconnu dans les Armées). En réalité, ils savaient bien ce qui avait provoqué la mort de leurs camarades : les balles de l’ennemi. Ils demandaient plutôt à ce que leurs camarades tombés fussent reconnus pour ce qu’ils étaient. Ce ne sont pas les armées qui font les guerres mais les nations et les soldats n’en sont que des représentants. Lorsqu’ils portent des armes, ce ne sont plus des personnes privées mais des porteurs de la force légitime et publique.

Il fut un temps où les choses étaient plus claires. Les soldats appartenaient à la France et lorsqu’ils tombaient, leurs noms étaient inscrits sur des monuments publics, des sortes de petits panthéons, afin qu’ils puissent être honorés par tous. Et puis, les « morts pour la France » ont commencé à disparaître de l’espace public. Ces professionnels combattaient au loin dans des petits conflits inavoués. Les reconnaître, les honorer lorsqu’ils tombaient nécessitait d’en parler. Cela n’intéressait pas beaucoup les médias, sauf lorsque le nombre de morts pouvait d’un seul coup constituer un « événement », et encore moins les politiques qui auraient eu besoin de se justifier.

Je connais encore beaucoup d’anciens qui restent marqués par le traitement public de l’embuscade de Bedo, au Tchad le 11 octobre 1970, le vrai précédent de l’embuscade d’Uzbin. Les blessés avaient été rapatriés en métropole le plus discrètement possible et envoyés de nuit dans les hôpitaux. Ceux qui étaient morts, douze au total, ne bénéficièrent d’aucune reconnaissance particulière. Le soir de l'embuscade, un ministre trouvait bon de déclarer que les familles devaient se rassurer car il n’y avait pas d’appelés parmi les douze morts.

En 2008, le Président Sarkozy ne connaissait rien au monde militaire mais il se rappelait que quand même que les soldats professionnels avaient aussi une famille. A elles aussi, il déclarait que toute la lumière serait faite. Il les amenait même sur les lieux de l’attaque. C’était un geste de compassion pour ceux qui vivaient un drame immense mais cela contribuait encore à privatiser un événement qui encore une fois, relevait de l’ensemble de la nation. En fait, la compassion, indéniable et par ailleurs évidemment nécessaire, s’accompagnait aussi probablement d’un peu de peur.

Depuis le milieu des années 1990, on parlait beaucoup dans les armées du « caporal stratégique », une trouvaille d’un général des Marines américains pour expliquer qu’avec la présence des médias et des nouveaux moyens de communication, l’action d’un caporal pouvait être relayée et amplifiée jusqu’à avoir des effets stratégiques. Ces mêmes médias et désormais réseaux de toutes sortes ayant tendance dans une proportion de 100 pour 1 à amplifier le négatif, plutôt que le positif (il y plein de héros vivants dans nos armées, le public n’en connaît aucun), il pensait surtout aux dommages que pouvaient faire une erreur de ce caporal.

Dans les faits, ce raisonnement s’applique à n’importe qui, désormais susceptible à lui seul de créer un événement pourvu qu’il y ait de l’émotion. Si le terrorisme est si utilisé, c’est entre autres raisons, aussi pour cela. Ce raisonnement s’applique aussi aux familles des soldats. Chaque mort est évidemment un drame pour les proches. Le 24 août 1914, il y a eu 27 000 familles frappées en quelques heures. Le caractère collectif de l’engagement, la clarté de son objectif, la certitude de la reconnaissance collective n’atténuaient sans doute pas la douleur sinon en montrant que le sacrifice de l’un avait été au bénéfice de la France dans son ensemble. En faisant disparaître ce seuil, les « maman et papa stratégiques » apparaissaient mécaniquement.

En 2004 ou 2005 je ne sais plus, j’étais appelé en urgence par le directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF) qui me demandait de faire immédiatement une fiche sur la manière de lutter contre les engins explosifs improvisés (tristement célèbres IED). Le général m’expliquait alors que madame le ministre était alors allée voir un soldat blessé par une IED, peut être le premier Français dans ce cas, et qu’elle y avait rencontré sa mère. Celle-ci avait alors demandé si des mesures avaient été prises pour éviter que cela se reproduise. Cette question avait abouti, sans aucun doute avec d'autres, jusqu'à moi. J’avais déjà écrit un certain nombre de choses sur le problème des IED, notamment en Irak, et d’autres techniquement bien plus compétents, avaient aussi travaillé sur la question. Le fait qu’il faille une intervention du ministre pour faire accélérer les choses témoignait de l’inertie du « système », il témoignait aussi de l’importance que pouvaient avoir les familles y compris dans les choix techniques voire tactiques. Quelques années plus tard, alors que je soulignais l’alourdissement considérable de nos fantassins, la dépendance au blindage, aux bases et aux axes, toutes choses qui réduisaient notre capacité de manœuvre, un autre général me disait « Comment veux-tu que j’explique à des parents que je n’ai pas pris toutes les précautions pour protéger leur enfant ? Même si c’est au détriment de l’efficacité d’ensemble ».

Tout a été fait pour préserver les familles et surtout se préserver d’elles. Cela n’a pas suffi puisqu’il manquait toujours une réponse claire à la question fondamentale : la mort de notre fils a-t-elle eu un sens ? L’absence de bonnes réponses par ceux qui étaient chargés d’utiliser le monopole de la force légitime a conduit certains à demander alors des explications au Juge. Or, celui-ci ne juge que de la conformité au droit et celui-ci diffère selon que l’on ait agit ou non dans le cadre d’un conflit armé ou non. On revient au problème de qualification.

Notons que cet épisode a probablement marqué un tournant. Après la cérémonie forte aux Invalides, les « morts pour la France » furent plus visibles et honorés. Surtout lors de l’entrée en guerre suivante, au Mali en janvier 2013, la qualification de « guerre » fut assumée dès le départ et pour la première fois depuis la guerre du Golfe en 1990. Il fut même donné une mission claire aux soldats. Par la suite, le naturel reprendrait le dessus mais c’est une autre histoire.

L’offensive portait ensuite sur les armées, double offensive même puisque venant à la fois des médias et des dirigeants politiques soucieux de trouver des responsables différents d’eux-mêmes.

En temps normal, les opérations sont analysées dans le cadre d’un processus qui était alors bien établi de retour d’expérience. Lorsqu’il y a des pertes, ce processus performant mais méthodique, fait place à une enquête de commandement. Il s’agit cette fois de donner des réponses rapides aux demandes et aux attaques.

Cela n’a pas été pas un exercice facile. Il fallut d’abord établir exactement ce qui s’était passé, c’est-à-dire interroger tous les acteurs, se rendre sur les lieux, examiner tous les documents et arriver à se faire une image précise à travers les souvenirs déformés par les grandes émotions, les justifications, les petits oublis voire les couvertures. Cela prend du temps, ce qui est difficilement compatible avec l’exigence des « Français qui veulent savoir » tout de suite. Le problème est que ce qui est dit immédiatement est forcément sinon faux, du moins toujours incomplet. Il est difficile ensuite de revenir en arrière.

Je servais à l’époque au cabinet du chef d’état-major des armées. Je peux témoigner de sa volonté de transparence et de celle du général sous-chef opérations. Le CEMA faisait très vite une première description des événements qui comportait forcément mais de bonne foi quelques erreurs factuelles. Dix jours après l'embuscade, le sous-chef opérations faisait la description la plus précise possible des faits. Ce récit officiel du combat, tendait à le positiver en mettant en avant les pertes très supérieures qu’avait subi l’ennemi, le fait que finalement on avait réussi à le chasser du terrain et surtout que malgré la surprise et la supériorité numérique la section Carmin 2 avait résisté.

Ce récit survenait trop tard. Entre temps, rumeurs et croyances forcément négatives avaient eu le temps de s’incruster et il est apparu comme décalé. Comme d’habitude, lorsque la légende est encore plus sombre que la réalité, on imprime la légende et le décalage est expliqué par l’« Armée qui cache des choses ».

Il n’en restait pas moins que la réalité comportait aussi une face sombre, pleine des erreurs commises qui ont conduit à se faire surprendre. La recherche de la surprise est pratiquement la base de la tactique, surtout quand les camps ne sont pas de force matérielle égale. Une attaque au grand jour et en plein air de nos bases par nos ennemis serait peut-être plus chevaleresque, ce serait évidemment surtout stupide pour eux. Il est évident donc que dans les campagnes que nous menons, l’ennemi va forcément chercher à nous surprendre. C’est le seul moyen pour lui d’égaliser ses chances au moins un temps. Surprise et contre-surprise constitue donc un pré-combat permanent dans nos opérations.

Une attaque surprise contre les forces françaises peut prendre des formes variées comme l’attaque suicide à Beyrouth les 23 octobre et 21 décembre 1984 ou l’emploi d’une milice non gouvernementale, les « jeunes patriotes », et l’argument de l’erreur humaine lors de la frappe du site de Bouake le 6 novembre 2004 par un avion ivoirien. L’embuscade est évidemment un classique tactique mais nos ennemis avaient eu du mal à en organiser une depuis Bedo. Il y aura d’autres surprises après 2008 en Afghanistan ou même en métropole avec l’attaque à la voiture contre les soldats de l’opération Sentinelle à Levallois en août 2018. Même les IED, responsables d’une grande partie de nos pertes depuis 2008 peuvent être considérés comme des micro-embuscades qu'il faut déjouer. La surprise est inhérente à la guerre, il y en aura d’autres.

L’erreur aussi est inhérente à la guerre. Il faut y prendre des décisions qui engagent des vies dans des contextes rendus forcément incertains par l’intelligence de l’ennemi. Certaine de ces décisions sont forcément des erreurs, il reste à déterminer quand celles-ci sont acceptables.

C’est un exercice toujours délicat. L’erreur n’apparaît généralement qu’après coup. Avant l’embuscade à Uzbin personne, à ma connaissance, n’a vraiment vu de problème. Après, ils devenaient évidents. En fait, il s’agissait d’un cumul de petites erreurs et donc de petits mauvais choix qui ont abouti à l’encerclement d’une section à pied. Difficile de faire la part des responsabilités là-dedans. Le deuxième écueil, tout aussi classique, est que l'inacceptable appelle la sanction et que celle-ci peut apparaître comme la confirmation que les critiques étaient plus justes qu’on a bien voulu l’avouer. 

Quand on salue, honore et finalement récompense le courage, la réactivité, la bonne conduite dans les événements, ce qui corrobore le côté positif de l'action que l’on veut mettre en avant, il est ensuite difficile de sanctionner les mêmes individus. Les mauvais choix ne sont pas pourtant pas incompatibles avec le courage. Il devrait donc être possible à la fois de citer et de relever de son commandement le même individu. On ne fit finalement que le premier choix. Aucun des chefs, dont il faut souligner qu’ils assumèrent presque tous leur responsabilité, ne fut visiblement sanctionné. La carrière de certains fut juste un peu bousculée.

Les leçons de l’ennemi sont les plus coûteuses mais ce sont hélas souvent les meilleures. Dans les jours qui suivirent l’embuscade tout s’accéléra. A l’état-major des armées, un amiral fut nommé « monsieur stratégie en Afghanistan », un groupe de travail opératif fut constitué au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), un retour d’expérience tactique des combats d’Uzbin fut rédigé (mais ne fut jamais diffusé). Les deux zones de Surobi et Kapisa furent réunies en 2009 sous le commandement d’une brigade, ce qui semblait effectivement plus cohérent.

Surtout l’armée de Terre construisit une architecture complète de préparation à l’Afghanistan et des équipements, en dotation ou acquis en urgence opérationnelle, furent envoyés sur le théâtre. Pour être juste, beaucoup de ces choses étaient déjà en cours au moment de l’embuscade mais encore victimes de l’inertie bureaucratique ou des rabotages de Bercy. L’ensemble était lourd, centralisé, polarisant et « sanctuarisant » beaucoup de ressources rares au profit de seulement deux groupement interarmes, un groupement aéromobile et un groupement logistique, mais cela fonctionna bien.  Un nouveau sentier se forma où à force d’améliorations le visage du soldat français se transforma. Cela n’empêcha pas les difficultés, les attaques parfois réussies de l’ennemi, et bien sûr parfois les pertes mais l’instrument tactique fut perfectionné jusqu’à un niveau indéniablement remarquable.

Le problème est que l’efficacité tactique devient vite un simple bruit de fond s’il n’y a pas de stratégie. L’évolution positive de nos capacités rencontrait malheureusement une évolution politique contraire. Le retour d’expérience politique avait plutôt été d’éviter à tout prix d’être à nouveau embarrassé par les actions des militaires. A chaque « choc » suscitant un emballement médiatique (un « choc » est une action militaire où plusieurs soldats français ont été tués) correspondait une nouvelle intrusion politique dans les opérations. Cette intrusion s'effectuait toujours dans le sens d’une contraction et non dans celui d'une plus grande audace. Les soldats reprenaient le terrain, le Président, pour qui ce n’était pas l’essentiel, le rendait de fait à l’ennemi. Lorsque la campagne présidentielle commençait on assista même à une course entre les deux candidats à coup de date de départ toujours rapprochées. 

Le dernier mort au combat français fut l'adjudant-chef Bouzet presque quatre ans jour pour jour après l'embuscade d'Uzbin. Il était le 89e à tomber dans ce pays. On quittait définitivement la Kapisa-Surobi à la fin de 2012 sur une situation très ambiguë. Avait-on gagné ? Avait–on rempli la mission ? On pouvait le considérer. La région n'était pas pacifiée et on était certes revenus physiquement au point de départ mais on pouvait considérer au moins que les forces de sécurité afghanes pouvaient, grâce à nous, reprendre la mission à leur compte. Il suffisait de le dire clairement. On attend toujours le grand discours et le défilé de la victoire. On attend toujours une vraie reconnaissance pour les efforts et les sacrifices consentis. 

Les grands événements s'écrasent mutuellement. Il s'est passé beaucoup de choses depuis cette guerre. Avec le temps, il devenait plus difficile d'y revenir. Le dixième anniversaire des combats d'Uzbin aurait pu être au moins une occasion de saluer des hommes courageux. Cette occasion n'a pas été saisie. 

vendredi 17 août 2018

L'embuscade d'Uzbin (18 août 2008)- 2 Un col trop loin



Modifié le 18 août 2018

A l’été 2008, la France prenait simultanément en compte la province de Kapisa ainsi que le commandement de la région de Kaboul (Regional command capital, RCC) et donc également le district de Surobi.

Le 8e Régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa) était l’instrument premier de cette double-opération. Selon les mots de son chef, il se préparait avec la « souplesse d’un gymnaste ». La structure de son groupement ne cessait de fluctuer au gré des incertitudes politiques. A Bucarest en avril, on annonçait bien les fameux « 1 000 soldats de renfort » mais en réalité ce n’était plus que 700 pour la nouvelle mission et 300 pour le RCC afin de remplacer le départ d’une unité allemande et d’occuper la base de Tora en Surobi. Le tout s’effectuait alors que l’on avait retiré les véhicules des régiments pour les grouper dans des parcs  mais l’on entamait seulement les très rigidifiantes réformes issues de la RGPP. Louvois ne serait adopté que quelques mois plus tard et les marsouins-parachutistes pouvaient au moins être certains d’être soldés. 

Laissés un peu à eux-mêmes, sans grande orientation opérative et tactique, le 8e RPIMa s'est quand même très bien préparé et ceux qui sont partis en Kapisa en juillet s’en sont finalement bien sortis. Jusqu’au mois de décembre, ils ont mené la première campagne de contre-insurrection française depuis le Tchad dans les années 1970 et ils l’ont bien fait, au prix de quinze soldats blessés. C’était un tournant majeur de notre engagement en Afghanistan et même de l’emploi de nos soldats depuis les années 1980 mais cela n’intéressait alors guère les médias. Cela se passait sans doute trop bien et puis cette Task Force Chimère n’avait eu « que » quinze soldats blessés. On aurait donc pu continuer à faire la guerre à bas bruit s’il n’y avait eu aussi le ré-engagement en Surobi.

Trois semaines après la relève des Américains en Kapisa, le BATFRA renforcé remplaçait les Italiens sur la base de Tora. On avait donc deux engagements français voisins mais qui auraient pu se dérouler aussi bien sur des planètes différentes tant le BATFRA restait lui dans son sentier. Alors même que la compagnie affectée à Tora était aussi du 8e RPIMa et se trouvait à quelques dizaines de kilomètres de ses camarades, les équipements ou les dotations en munitions étaient restées les mêmes que ceux du reste du BATFRA, qui lui-même avait peu évolué. Si on y ajoutait, à Tora, les certitudes d’un capitaine sur ses qualités propres et celles de son unité, on obtenait un cocktail habitudes-prétention au destin généralement funeste en temps de guerre. 

Le district de Surobi est alors surtout une zone de passage pour les groupes armés et bandits locaux, dont le plus important est le Hezb i-Islami Gulbuddin (HiG) d’Hekmatyar, un ancien allié contre les Soviétiques. Les Italiens avant nous et les Turcs encore avant ne s’y sont jamais montré, disons, très agressifs. Un accrochage qui avait provoqué la mort d’un soldat italien en février 2008 avait suffi à calmer tout velléité de troubler l’activité locale.

Le nouveau commandement français décidait de son côté de reprendre pied dans tout le district. La méthode en serait la reconnaissance, c’est-à-dire concrètement des déplacements sur tous les axes afin de rencontrer les populations et de voir le terrain avant de rentrer à la base. La conjonction entre pouvoir mettre le pied quelque part pendant une heure ou deux et contrôler ce même quelque part était sans doute un peu hâtive (après l’embuscade, un très haut responsable des armées me parlera ironiquement de « promenade militaire » pour qualifier cette méthode) mais jusque-là cela paraissait fonctionner, en grande partie parce que personne ne s’y opposait. On pouvait circuler et, avec un peu de chances, discuter avec les chefs locaux, distribuer un peu d’aide, etc. et tout le monde était content avant de rentrer à la base sans avoir été vraiment inquiété.

La zone est montagneuse et difficile d’accès. Il fallut s’y reprendre à plusieurs fois pour aller jusqu’au col d’Uzbin dans une des vallées secondaires de Surobi. Une première visite avait déjà eu lieu quelques jours auparavant au village de Sper Kunday au pied du col. Les intentions françaises pouvaient alors difficilement échapper à quiconque prenait la peine de les observer. Le 18 aout, une colonne forcément peu discrète était donc partie le matin de Tora pour arriver vers 13h30 à Sper Kunday vingt kilomètres plus loin. Normalement, c'était à une section de l'armée nationale afghane (ANA) de poursuivre la progression vers le col. C'est finalement la section du 8e RPIMa (Carmin 2) qui était arrivée en premier à Sper Kunday qui a pris cette mission à son compte. 

Un peu plus de deux heures plus tard, la crise, qui est souvent un révélateur de faiblesse cachées, éclatait.

La première de ces faiblesses cachées était celle de la mission. S’il est concevable de maintenir ouvert un axe de circulation essentiel, on ne voit pas très bien l’intérêt d’aller sur un col inaccessible en véhicules puis de redescendre et de revenir à Tora. S’agissait-il de prendre contact avec la population ? Il n’y en avait pas sur le col. Mesurer la viabilité de l’axe ? Il n’y avait pas besoin d’aller sur le col pour le constater. Servir d’appât ? Outre qu’on ne pratique plus guère ce procédé depuis Dien Bien Phu, il aurait fallu qu’il y ait par ailleurs un puissant et efficace dispositif de frappes pour compléter le piège, ce qui n’était pas le cas.

En résumé, la mission de la section du 8e RPIMa (Carmin 2) en charge de la reconnaissance jusqu’au col était simplement la continuation de ce qui se faisait auparavant. Elle aurait pu se faire très simplement avec des drones…si on avait disposé de drones. On jettera une voile pudique sur le retard pris par la France dans ce domaine, un beau ratage de notre politique industrielle de défense qui nous aura sans doute coûté quelques vies de soldats. Idéalement, si on avait fait un effort sur les « petits programmes », ceux qui ne sont pas les plus rentables pour les industriels mais intéressent le plus les combattants au ras du sol, le chef de CARMIN 2 aurait peut-être pu disposer d’un petit drone de reconnaissance (ceux-là même qui sont vendus actuellement 200 000 euros aux armées) qui lui aurait évité d’aller sur le col et peut-être même de déceler l’embuscade. A tout le moins, on aurait pu utiliser un SDTI (Système de drone tactique intérimaire), système déjà opérant mais jugé plus utile au Kosovo.

Au final, on peut peut-être justifier la montée sur le col par la volonté de montrer que les soldats français pouvaient aller là où ils voulaient. De toute façon, deuxième faiblesse, on n’imaginait pas, comme le lieutenant du reportage quelques jours plus tard, que cela puisse être vraiment dangereux. Dans les ordres donnés au chef de Carmin 2, il n’était question que d’une douzaine de combattants légèrement armés qui pouvaient mener une action de harcèlement et/ou poser un engin explosif. Rien qui ne soit à la portée d’une section d’infanterie. C’était une énorme erreur bien sûr, qui reprenait presque en copier-coller les paragraphes renseignement d’ordres d’opérations précédents, mais ce n’était pas la principale. La principale fut d’oublier que la guerre, qui suppose la confrontation violente entre êtres intelligents, est la plus incertaine des activités humaines et qu’il était possible que ce que l’on croyait ne fut pas vrai.

De là découlait, la troisième faiblesse, celle du dispositif. Celui-ci était partagé en deux échelons : celui de la reconnaissance avec Carmin 2 et de la section de l'ANA, puis celui des appuis avec, un kilomètre en arrière, une autre section afghane de police militaire cette fois (en fait spécialisée dans la protection de sites) et une section d’appui du Régiment de marche du Tchad (RMT, Rouge 4) placée sur la ligne de crête précédente avec son groupe de mortiers de 81 mm et son groupe de missiles Milan. Un groupe des Forces spéciales américaines dont une équipe de guidage aérien (Joint terminal attack controller, JTAC) complétait le dispositif, un peu étrangement dans ce secteur français mais il s'agissait alors de chapeauter et surveiller les Français dans leur mentoring des forces de sécurité afghanes. Leur présence sera finalement essentielle pour les munitions qu'ils portent avec eux, et qui s’avéreront précieuses, mais surtout pour leur capacité à faire appel à des appuis aériens (même imparfaitement car ils sont aussi en formation). Une autre équipe JTAC américaine viendra les renforcer.

Difficile de faire plus hétérogène donc mais là aussi on avait pris l’habitude de ces bricolages au mépris de tous les principes de cohésion, de pratique en commun, de confiance mutuelle, etc. Encore une fois peu importait puisque cela se passait toujours bien (ou presque) et que de toute façon l’ennemi était faible. Comble de la légèreté, ce dispositif était « piloté » de loin depuis Tora. Il est vrai que l’activité principale ce jour-là, celle qui polarisait les esprits (et les hélicoptères), était la visite du général McKiernan, le commandant de l’ISAF. Ni le commandant d'unité, ni son adjoint n'étaient alors disponibles. A Uzbin, les chefs de section étaient censés se coordonner entre eux.

Cette colonne blindée d’une centaine d’hommes pouvait être encore imposante et résister à tout tant qu’elle restait groupée. La faille, et quatrième faiblesse, est intervenue lorsque, conformément aux ordres reçus, la section Carmin 2 s’est dissociée du reste du groupement pour entamer la montée du col à pied, pratiquement deux kilomètres de lacet à fort dénivelé et par 30 degrés de chaleur.

A 15h45, alors qu’elle arrivait sur le col après une marche difficile, la section  se retrouvait en partie coupée de ses appuis directs, les mitrailleuses 12,7 de ses trois VAB restés à Sper Kunday (avec le 4e en arrière), alors en limite de portée. Restaient les mortiers de Rouge 4 et surtout les éventuels aéronefs demandés par les Américains...aux Américains (les deux hélicoptères Caracal français étaient alors pris par une autre mission). Tout cela représentait une puissance de feu considérable, à condition de garder l’ennemi à distance de façon à ne pas être frappé soi-même. A 15h45 environ, le premier coup de feu claquait.

Les « combattants en haillons », pour reprendre l’expression postérieure d’un général français, avaient su mettre en place une embuscade très sophistiquée. Contrairement à ce qu’on imaginait, différentes factions locales s’étaient entendues pour réunir bien plus que la douzaine attendus et avec suffisamment de munitions stockées dans des caches pour combattre toute une journée. Cette force, parfaitement dissimulée dans le terrain, a bénéficié d’une surprise complète. Par la suite, à l'afghane, la première force a été rejointe par les bandes d'autres chefs de guerre qui voulaient leur part de gloire.

Carmin 2 a tout de suite été durement frappée, des snipers rebelles prenant en plus pour cibles son encadrement. Rapidement blessé au bras, l’adjudant Evrard est parvenu néanmoins à continuer à commander et à assurer la liaison avec ses équipages de VAB et tous les appuis. Après la surprise initiale, le sergent Cazzaro qui était presque arrivé au col parvenait à se replier avec la plupart de ses hommes. Toute la section se trouvait alors postée derrière les quelques rochers aux alentours de la piste. Les risques diminuaient d’un coup mais au prix de la fragmentation et de la quasi-immobilisation.

Dès lors que les rebelles étaient imbriqués autour de Carmin 2 les appuis disponibles étaient presque totalement inopérants. Les mitrailleurs des VAB, rapidement accrochés eux-aussi, ont fait ce qu’ils ont pu sur des ennemis qu’ils voyaient peu mais le groupe mortiers de Rouge 4 n’a pas pu tirer sans risquer de frapper autant les Français que les rebelles. Son chef a donc annoncé à la radio une « impossibilité technique de tir », ce qui sera à l’origine de la légende stupide de l’oubli des percuteurs et d’une brouille, tout aussi stupide, entre le RMT et le 8e RPIMa.

Le chef de Rouge 4 a fait alors embarquer sa petite section dans les VAB et tenté de venir au secours de Carmin 2 par Sper Kundaï. Il s’y est trouvé tout de suite pris à son tour sous le feu d’armes légères et de dizaines de roquettes RPG utilisés comme artillerie légère d'une autre force rebelle. Comme la section de l’ANA qu’elle rejoignait, il fut impossible à Rouge 4 de manœuvrer au-delà du village. Tout au plus, le groupe antichars réussit-il à tirer quatre missiles. Ces quatre missiles à charge creuse n’ont sans doute pas changé grand-chose. Ils ont même freiné beaucoup plus tard la progression de nuit de renforts, les fils des missiles qui traînaient faisant croire que la zone était piégée. Les chasseurs-bombardiers américains qui sont arrivés au bout d’une demi-heure de combat ont fait le même constat de l’impossibilité d’agir du fait de l’imbrication.

De fait seuls, auraient été efficaces des appuis directs et précis comme des canons de 20 mm ou des canons de 9o/105 mm de Sagaïe ou d’AMX-10RC en admettant qu’ils aient pu accéder à la zone. Une paire d’hélicoptère Tigre aurait peut-être été aussi très utile mais l’appareil, alors en service au 5e Régiment d'hélicoptères de combat depuis la fin 2007 poursuit sa phase normale et réglementaire d'expérimentation tactique puis une, essentielle probablement, mise au standard naval. Il n’y en avait donc pas en Afghanistan.

Pendant ce temps à l’état-major du RCC, c’était stupeur, sidération et même colonels en pleurs selon un témoignage de première main. On envoyait néanmoins tous les renforts possibles. Deux sections d’infanterie et une section d’appui, étaient parties immédiatement de Tora pour arriver vers 17h00 dans la zone et se faire prendre à partie à leur tour par des rebelles qui eux-mêmes s’étaient renforcés. Le terrain à la fois vallonné et très découvert rendait très difficile toute manœuvre, à moins d’accepter des pertes importantes. La compagnie parvenait néanmoins à Sper Kunday à relever les VAB de Carmin 2 qui arrivaient en limite de munition et à tendre la main vers les premiers hommes qui étaient parvenus à s’extraire de l’embuscade. Une autre compagnie en provenance de Kaboul a également été envoyée mais elle ne pouvait arriver qu’à la tombée de la nuit.

La section de l’adjudant Evrard se trouvait donc isolée sans espoir de secours rapide avec, cinquième faiblesse, l’impossibilité de résister très longtemps. Là encore, Carmin 2 payait en bout de chaîne des années d’errements, de bidouillages et de petites économies qui avaient affaiblies les sections d’infanterie et que le courage seul ne pouvait entièrement compenser.

Cette section à terre était équipée exactement de la même façon que celle que j’avais commandée quinze ans plus tôt, époque où nous étions très heureux des nouveautés (gilets pare-balles, casque, Minimi, fusil mac Millan) incorporés en urgence après déjà un certain nombre de tués en Bosnie. Depuis il n’y avait pas eu grand-chose de nouveau pour les fantassins, ou pour être juste des choses qui arrivaient mais très lentement. Pas de mort pas d’urgence, pas d’urgence pas d’argent pour ce que les Britanniques appellent la « poor boody infantry ».

Au lieu d’une section à terre théorique de 30 hommes (structure déjà réduite par économie), il n’y en avait que 23, une habitude prise depuis longtemps dans les missions extérieures afin d’économiser quelque postes. On avait alors atteint un minimum historique depuis l’invention de la section d’infanterie en France. Cette section réduite était en revanche organisée comme le prévoyait le règlement, ce qui cette fois ne me paraissait pas judicieux. Passons sur les groupes à sept hommes (un chef et deux trinômes), les plus réduits des armées développées et donc aussi les plus rapidement déstructurés en cas de pertes. On se rendra bien compte un jour de cette faiblesse.

Constatons en revanche que toutes les armes d’appui, mitrailleuses légères Minimi, lance-grenades individuels, fusil de précision, étaient réparties dans les groupes. Alors que les combattants étaient collés à l’ennemi, ces armes d’appui n’avaient plus beaucoup d’utilité. A quelques dizaines de mètres de l’ennemi, on ne tire pas au FRF2 ou au LGI et la Minimi n’apporte pas de plus-value par rapport au Famas. Je prône pour ma part, une organisation en 3 + 1 avec trois groupes légers et un groupe rassemblant les armes d’appui. Placé en arrière, ce groupe peut utiliser ses armes plus facilement et même combiner ses effets (précision, saturation légère et tir indirect). A Uzbin, le tireur de précision placé un peu en arrière, Kevin Chassaing, a fait des ravages (peut-être huit ennemis) avant d’être mortellement frappé à son tour. Son camarade plus en avant et plus mal placé a également abattu avec certitude au moins un combattant ennemi. Les tireurs de précision sont de loin nos soldats les plus redoutables, c’est sans doute la raison pour laquelle, il n’y en plus que deux par section au lieu de trois comme au temps de la section à 42 hommes.

D’une manière générale, la section d’infanterie française en opérations était devenue une petite unité porteuse d’armes légères en 5,56 mm et par ailleurs déjà vieilles de presque trente ans (en qu’en trente ans on ait toujours conservé les mêmes mauvais chargeurs reste pour moi un mystère). Rien là-dedans qui écrase, sature, tient en respect à distance. Pire, alors qu’au même moment, les sections françaises en Kapisa étaient surdotées en munitions, les hommes de Carmin 2 ne disposaient que de 200 cartouches, la dotation « habituelle ». C’est peu lorsqu’il faut tenir des centaines de minutes. Avec trente hommes à terre, un groupe d’appui et 300 voire 400 cartouches par soldat et sans autre innovation, la section pouvait peut-être tenir deux heures de plus et attendre l’arrivée des renforts sans avoir à tenter un périlleux décrochage.

Au lieu de cela, vers 18h, la situation était devenue très critique pour Carmin 2, qui commençait à manquer sérieusement de munitions, et même à Sper Kunday dont les rebelles s’approchaient dangereusement. La décision a alors été prise de faire tirer les avions A-10 et les hélicoptères OH-58 Kiowa puis les mortiers de 81 mm malgré l’imbrication, afin de couvrir autant que possible le décrochage individuel ou par petits groupes, des marsouins-parachutistes, effectué dans les plus mauvaises conditions (je ne me souviens plus pourquoi le décrochage ne s’est pas fait non plus dans un océan de fumigènes, peut-être parce qu’il n’y avait pas).

Le combat a encore duré longtemps. Il fallut attendre 20h et l’arrivée de renforts de Kaboul et des appuis américains, drone Predator, hélicoptères Kiowa, gunships AC-130 (frappant surtout le district voisin de Methar Lam base de l'attaque ennemie) mais aussi mortiers français de 120 mm pour commencer à faire basculer le rapport de forces. Les rebelles, lourdement frappés desserraient leur emprise et laissaient aux Français plus de liberté d'action. Les premiers blessés ont pu alors, enfin, être évacués et il faut souligner à cette occasion, le travail remarquable des pilotes d'hélicoptères Caracal une fois libérés de leur mission à Kaboul. Les rebelles ont décroché à partir de 21h30 mais des tirs intermittents ont continué pendant plusieurs heures. Le désordre était alors très grand dans les forces françaises qui s’étaient empilées dans la zone et la progression fut particulièrement prudente. Il fallut ainsi des heures pour sécuriser Sper Kunday et ses alentours avant que deux sections puissent remonter à nouveau la long de la piste jusqu’au col. Une équipe de Forces spéciales norvégiennes était également héliportée courageusement sur la crête. La zone a pu être fouillée jusqu’au matin du 19 août, les derniers soldats isolés récupérés et les corps évacués. C’est à ce moment-là qu’un accident de VAB a provoqué un décès et trois blessés supplémentaires.

Le 19 août, à l’aube, Carmin 3, la nouvelle section du 8e RPIMa qui tenait le col était à son tour prise à partie par des tirs à distance des rebelles. Elle parvenait à guider sur eux un tir de mortiers lourds qui s’est avéré semble-t-il efficace. Les rebelles ont abandonné définitivement le combat vers midi, la crête a été définitivement conquise.

Dix de nos soldats sont morts, ainsi que l'interprète qui les accompagnait, et 21 autres ont été blessés. Les deux sections afghanes ont eu deux blessés au total. Plusieurs véhicules ont été très endommagés et nos adversaires ont capturé un certain nombre d’équipements avec lesquels ils ont pu parader devant des journalistes de Paris Match venus leur servir la soupe quelques jours plus tard. On ignore le nombre réel de rebelles qui ont été tués ou blessés en deux jours, les chiffres qui vont de 10, selon Hekmatyar lui-même, à 80. Un seul corps a été trouvé dans la zone des combats puis deux le lendemain sur la crête mais le drone Predator a permis de voir des dizaines de tués et blessés portés par les rebelles dans une vallée voisine. Par la suite, cela prendra du temps, mais la plupart des chefs de guerre et les bandes qui auront participé à l'embuscade seront frappés. Hekmatyar, lui, a été pardonné en 2016 et a fait la paix avec le gouvernement afghan.

La foudre était finalement tombée. Elle a servi de révélateur de faiblesses structurelles ou circonstancielles de notre armée. Elle a permis aussi de révéler le courage, la force et la compétence admirables de beaucoup de nos soldats. Retenons les deux.

jeudi 16 août 2018

L'embuscade d'Uzbin (18 août 2008)- 1 Prolégomènes de l'échec


Je suis allé pour la première fois à Kaboul durant l’été 2006. Cette période correspondait à de grands changements. Il y avait alors en Afghanistan cette situation étrange où les forces armées d’une même coalition étaient séparées en deux opérations différentes et parallèles.  Ces deux opérations correspondaient aux visions divergentes du département d’Etat, qui voulait faire du Nation Building, et de la Défense, qui ne voulait faire que combattre. Le tout s'appuyait sur une stratégie globale américaine largement improvisée, et comme d’habitude, totalement ignorante des réalités locales.

Il y avait donc l’armée qui faisait la guerre le long de la frontière pakistanaise, celle de l’opération Enduring Freedom, et celle qui aidait à la construction du « nouvel Afghanistan », la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS ou plus communément ISAF). Dans les faits, l’ISAF, armée principalement par les membres non-Américains de l’OTAN (40 000 soldats européens au plus fort de l’engagement, sans par ailleurs la moindre vision commune européenne), restait longtemps confiné à Kaboul par les Seigneurs de la guerre afghans, premiers alliés des Américains. La plupart d’entre eux ne souhaitaient pas en effet avoir trop d’interférences dans leurs affaires. Ils étaient favorables à l’aide économique, qui permettait de construire de belles villas à Dubaï, mais moins aux importuns. La « sous-traitance » de la sécurité leur convenait bien et effectivement selon leurs rapports les choses semblaient ne pas trop mal se passer, y compris dans les provinces pashtounes du Sud et de l’Est.

Après des années, l’ISAF avait pu finalement étendre son action dans les zones calmes du Nord et de l’Ouest d’abord, où allaient se réfugier les Allemands et les Italiens. Et puis en 2006 elle a pris en compte le reste du pays. Les contingents britanniques, canadiens, néerlandais et danois, pour ne citer que les principaux, s’engageaient dans les provinces pashtounes du Sud, avec la ferme intention d’y étendre les bienfaits de la stabilisation. Il n’était nulle part question de combat mais plutôt d’appui aux Equipes provinciales de reconstruction (PRT), ces organismes de coordination des moyens de la gouvernance et du développement mis en place dans chaque province. Le ministre britannique de la défense déclarait même qu’il espérait qu’aucune cartouche ne soit tirée durant les trois ans de la mission.

La surprise fut totale. Les soldats de Sa Majesté, très insuffisants en nombre et assiégés partout, tirèrent finalement plus de 500 000 cartouches et 13 000 obus en six mois. Quant aux autres nations engagées, adeptes des missions de maintien de la paix ou de stabilisation, ce fut un choc. Quelqu'un leur avait menti et cette guerre dont ils ne voulaient pas entendre parler les avait pris par surprise. C’est dans ce contexte que le Canada demanda l’aide de la France.

La position de la France en Afghanistan était alors, à l’instar de beaucoup, celle de l’engagement symbolique. Il était difficile après les attaques du 11 septembre 2001 de ne pas montrer sa solidarité avec les Etats-Unis en n’étant pas présents à leurs côtés mais dans le même temps il n’était pas question non plus pour le Président Chirac de prendre de srisques. Tout au plus, après la crise avec les Américains en 2003 avait-on accepté, en geste de bonne volonté, d’engager 300 hommes des Forces spéciales dans la province sud de Kandahar à la frontière du Pakistan (Task Force Arès). Pour le reste on refusait de constituer une PRT française, à la différence de tous les autres alliés. Les équipes de conseillers, OMLT (Operational Mentoring Liaison Team), venaient d’être mises en place mais la France refusait alors d’en envoyer dans les bataillons afghans. Les règles d’engagement de nos chasseurs-bombardiers étaient si restrictives qu’ils ne frappaient quasiment jamais.

Nous étions depuis le début de l’intervention centrés sur Kaboul avec un dispositif de formation, par ailleurs très efficace, des cadres de l’armée afghane (Epidote) et un petit bataillon (le BATFRA), qui faisait de la « présence » dans la capitale et ses abords. Nous étions clairement dans la continuité des opérations de stabilisation pratiquées en Bosnie depuis 1995 et au Kosovo depuis 1999 à ce détail près que ces deux opérations balkaniques se déroulaient « après » la paix et non pendant une guerre qui continuait.

Dans le cadre de la réorganisation de l’ISAF, nous étions très satisfaits de rester à Kaboul dans le nouveau « Commandement de la capitale » dont nous assurerions la direction tournante avec les Italiens et les Turcs. Il y a avait juste un petit district, la Surobi, à prendre en compte aux sorties Est de Kaboul. Il fut décidé que ce serait à la charge de la nation alors au commandement de la zone.

Nous étions très clairement dans le camp des combattants non-pratiquants et entendions le rester, avec même l’idée de se retirer le plus vite possible. Mais dans le même temps, nous étions fiers de ne pas afficher de « caveats », ces restrictions d’emploi (« nos hélicoptères ne prennent pas d’afghan à bord », « nous ne faisons pas de maintien de l’ordre », etc.) qui empoisonnent la capacité opérationnelle des forces en coalition. Prenant prétexte de cette absence officielle de restrictions, les Canadiens, alors très en difficulté dans la province de Kandahar, demandaient à ce que l’on engage à leurs côtés la compagnie d’infanterie du BATFRA. Après quatre jours de tergiversations, la France refusait, suscitant une belle période de French bashing au sein de certains de nos Alliés.

Quelques temps après ce refus, je suis allé voir la compagnie d’infanterie qui s'était malgré tout préparée à partir, une excellente unité du 126e Régiment d'infanterie. Je me suis alors rendu compte qu’il n’avait jamais été sérieusement envisagé, hors la TF Arès, d’engager une unité au combat en Afghanistan. Le commandant d’unité n’avait pas de véhicule de commandement blindé (heureusement, comme la France venait de prendre le commandement de la zone de Kaboul, la compagnie de transmissions a pu lui en prêter un), il ne disposait pas de plus d’une unité de feu et demi (en gros de quoi combattre pendant 72 h) bien évidemment stockée comme en métropole, ce qui a pris un temps fou à reconditionner en dotations de combat. Le ravitaillement pour la suite ? Les Américains ! Leurs munitions sont compatibles avec nos armes ? On ne sait pas ! (au passage, cela ne pouvait être pire que celles qu’on importait à l’époque). Depuis assez peu, les camions avaient été remplacés par des VAB (des véhicules blindés donc), avec seulement avec des mitrailleuses légères de 7,62, mais pas pour la logistique, qui restait en camion. Aucune arme à longue portée, hormis deux mortiers de 81 mm, et bien sûr des sections réduites très en deçà du tableau d’effectifs théorique. Sans entrer sans plus de détails, il était évident que si cette unité, comme n’importe quelle autre de l’infanterie française, avait été engagée dans le Kandahar elle aurait éprouvé de grandes difficultés et sans doute des pertes sensibles.

Dans mon rapport final, je concluais que l’alerte avec été chaude mais que la foudre ne nous épargnerait pas éternellement. Il fallait absolument se préparer sérieusement à combattre en Afghanistan, non pas simplement répondre à des agressions dans des petits accrochages mais être capables de manœuvrer plusieurs sections ou pelotons, coordonner des feux, faire face à une menace IED omniprésente, toutes choses qu’à force de « soldats de la paix », d’interpositions, de « tirage de la violence vers le bas », de « non emploi raisonné de la force », nous avions un peu perdu l’habitude de faire.

Je n’étais évidemment pas le seul à penser cela, loin de là, mais les forces contraires étaient puissantes. Nous gérions la misère le nez sur le guidon en multipliant les opérations avec des moyens toujours réduits, avec des unités de marche », des non-fantassins effectuant des missions de fantassins, des mélanges d’unités, des structures toujours différentes d’un théâtre à l’autre (et parfois même sur le même théâtre), des économies de postes qui faisaient fondre et désorganiser les sections, bref toutes choses qui permettaient de faire les choses à peu près bien…tant qu’il n’était pas question de combattre, auxquels cas tous ces manquements au principes de base nécessaires à l’efficacité au  combat ne manqueraient pas de nous éclater au visage. En fait, ils n’avaient pas déjà manqué d’éclater déjà à plusieurs reprises sur différents théâtres mais heureusement à échelle réduite.

Ajoutons que nous venions de sortir des turbulences de la professionnalisation pour tendre les bras vers la Révision générale des politiques publiques (RGPP) (à ce jour le plus grand ennemi des armées françaises depuis le Front de libération nationale pendant la guerre d'Algérie), le tout avec un budget en berne, un capital matériel massivement usé et modernisé au compte-gouttes et des effectifs qui s’apprêtaient à être à nouveau taillés au sabre. Difficile dans ces conditions de préparer sereinement des combats dont nous percevions de toute façon qu’ils étaient la hantise de nos gouvernants. Parmi les conclusions de mon rapport, il y avait la nécessité de demander aux forces spéciales de nous transmettre leur retour d’expérience tactique de leur action dans la province de Kandahar, où sept d’entre eux étaient tombés, et surtout de regarder de très près ce que faisaient les armées alliées qui combattaient en Afghanistan.

Je plaidais pour ma paroisse puisque c’était alors mon travail, avant que l’on décide de ne plus s’intéresser à ce que faisaient les autres et finalement que je ne sois pas remplacé à mon  poste après mon départ en 2007. Je ne suis pas sûr qu’il y ait eu alors à ce moment-là quelqu’un dans nos armées qui ait eu le temps de s’intéresser en profondeur aux campagnes militaires du moment. En tout cas, je n’ai vu aucune publication.

Pour autant, il y avait des évolutions intéressantes comme la mise en place de l’adaptation réactive, une manière d’assouplir les procédures d’acquisition des équipements, ou celle du « bureau exploitation », synthétisant les comptes rendus de fin de mission (CRFM) des unités françaises, pour les présenter régulièrement aux décideurs de l’armée de terre pour leur demander de…décider des suites à donner. Un processus rationnel se mettait en place qui aboutirait à la transformation du visage de nos forces engagées en Afghanistan mais, avec l'inertie, après août 2008. Il présentait cependant plusieurs limites. La première étant d’être un processus « d’exploitation », au sens de James March, c’est-à-dire un processus incrémental, et non un processus « d’exploration ». On améliorait progressivement les choses et essentiellement d’un point de vue matériel mais sans grande réflexion de niveau opératif. On restait dépendant de notre « sentier » à l’intérieur duquel on circulait de mieux en mieux jusqu’à le creuser continuellement et avoir de plus en plus de mal à en sortir et même voir au-delà.

Il est vrai aussi que le flou de la conduite stratégique n’incitait pas non plus à sortir de ce sentier. Il n’avait jamais été question de rester très longtemps en Afghanistan et il était en 2006 plus que jamais question de se replier. Les Forces spéciales étaient retirées du pays et lors de la campagne présidentielle de 2007, le futur vainqueur laissait assez clairement entendre qu’il en serait de même pour les autres soldats français.

Et puis une fois élu le Président Sarkozy a changé d’avis. Le 26 mars 2008, il annonçait devant le Parlement britannique que la France enverrait un millier de soldats supplémentaires en Afghanistan pour relever les forces américaines dans la province de Kapisa. Les raisons de cet engagement n’ont jamais été très clairement expliquées, hormis la lutte contre « ces barbares qui coupent les doigts vernissés des petites filles » (une fake news venue des Etats-Unis). Il s’agissait sans doute plus vraisemblablement de donner des gages de bon élève à cet OTAN dans lequel nous revenions tout entier. En avril 2008, lors du sommet de l’OTAN à Bucarest, un sommet marqué par les difficultés de l'organisation en Afghanistan, la France pouvait briller et faire preuve de volontarisme. Contrairement aux nations qui avaient envoyé des troupes dans le Sud afghan et qui avaient été surprises, la France s’engageait volontairement en juillet dans une zone que l’on savait largement tenue par divers mouvements rebelles. En août, elle apprêtait à faire de même en Surobi après avoir repris le commandement de Kaboul. 

Etait-on vraiment bien conscient de ce que l’on faisait ? Rien n’est moins sûr. Comme souvent au niveau politique, l’envoi de militaires était une fin en soi, leur nombre constituant la mesure de l’action. Que d’énergie dépensée là-aussi, avec celle des réorganisations à absorber ou des listes de postes à supprimer, à respecter des structures de forces à l’homme près (pas un de plus que 4 000 !), un exercice aussi crétin et déstructurant que si on passait au crible le porte-avions Charles de Gaulle pour le faire fonctionner avec pile 1 000 marins parce que 1 950, c’est trop. Que l’on songe simplement à ce qui pouvait rester là encore comme temps disponible pour la réflexion opérative et tactique.

Le Président de la République n’avait pas pris la peine de s’adresser aux Français pour expliquer une décision qui allait faire des centaines de morts et blessés et coûter des milliards d’euros et avait choisi les parlementaires britanniques plutôt que français pour l’annoncer. Cela suscita une petite grogne. Une motion de censure du gouvernement fut déposée, ce qui permet au Premier ministre d’expliquer que « La France n’est nullement en guerre en Afghanistan » (François Filon, 8 avril), mantra repris ensuite à plusieurs reprises par le ministre de la Défense, Hervé Morin. L’argument premier était que la guerre ne pouvait se faire et donc se déclarer (prérogative un peu oubliée des parlementaires) qu’entre Etats, ce que les anciens des guerres d’Algérie ou d’Indochine ont pu apprécier. Après le Président Mitterrand déclarant « La France n’a aucun ennemi au Liban » après la mort de quinze soldats en six mois et quelques jours avant l'attaque du poste Drakkar (58 morts), la France s'engageait pleinement en guerre tout en proclamant le contraire. Les dégâts d'une mauvaise surprise ne pouvaient alors n'être que considérables.

dimanche 12 août 2018

La bataille d'Amiens-Montdider (août 1918)


Extrait de Les vainqueurs, à paraître le 30 août.

La deuxième opération prévue par le plan de Foch est en fait une réédition du projet du 3 avril de réduction de la poche allemande sur le plateau de Santerre en Picardie. Cette opération préparée et commandée par Haig inclut initialement la 4e armée britannique et la 1ère armée française, séparées par la route d’Amiens à Roye. Réalisée quelques jours seulement après la réduction de la poche de Soissons, elle illustre la méthode opérationnelle du « martelage » qui consiste en une série d’attaques limitées le long du front. Il n’est pas besoin, comme les Allemands, de réunir d’abord des moyens considérables. Il suffit de renforcer au fur et à mesure les troupes en place, mode opératoire rendu possible, encore une fois, par la richesse de la logistique, la mobilité des renforcements et la polyvalence des troupes en ligne. C’est en réalité la « doctrine Pétain » mais réalisée à un rythme rapide.

L’attaque en Picardie doit débuter le 8 août avec la 4e britannique et la 1ère française puis s’étendre progressivement au nord et au sud pour finir par engager six armées, trois britanniques et trois françaises, sur un front total de 150 km de large. La 1ère armée française qui dispose initialement de trois corps d’armées en ligne et a perdu ses réserves au profit de la bataille de Champagne est renforcée dans les deux semaines qui précèdent l’attaque. Par extension de son front au sud, elle prend le contrôle d’un corps d’armée de la 3e armée. Le 2e Corps de cavalerie la rejoint par la route ainsi que quatre divisions d’infanterie, en partie par camions et en partie par voie ferrée pour les équipements lourds. Les groupes d’artillerie de renfort sont motorisés, tractés ou rejoignent également par voie ferrée. Le 6 août, ce sont deux bataillons de chars légers qui arrivent par camions et le même jour, la division aérienne commence à rejoindre les installations qui lui permettront d’être opérationnelle deux jours plus tard. La mise en place et la préparation de tous ces moyens en quelques jours, et notamment des 1 600 pièces d’artillerie, demande un travail d’état-major particulièrement rigoureux mais qui est alors bien maîtrisé. Le général commandant la 42e DI constate que « trois jours ont suffi pour réaliser un programme analogue sur le plan des moyens, à celui qui avait demandé des semaines d’élaboration dans les batailles de Champagne en 1915 ou de l’Aisne en 1917  [1] ».

Tout cela se fait avec un grand souci de discrétion. Les officiers chargés de la planification sont nominativement désignés par les corps d’armée. Ils écrivent les ordres ou les tapent à la machine à écrire eux-mêmes et l’usage du téléphone est interdit. Tous les mouvements de mise en place s’effectuent dans les deux nuits précédant l’attaque. Les forces de premier échelon ne se mettent en place que la veille. Des avions volent dans la nuit la nuit pour couvrir le bruit des chars [2]. La maîtrise du ciel rend également plus difficile les reconnaissances aériennes allemandes.

Pour autant, les Alliés ne peuvent manquer de laisser des indices, une grande colonne de véhicules est repérée par un avion allemand et des hommes capturés au nord de la Somme donnent des indications. Cela n’éveille pourtant pas les soupçons. Les divisions allemandes sont nombreuses mais installées sur des défenses seulement ébauchées, en partie sous l’illusion d’une possible reprise de l’offensive vers Amiens. En visite d’inspection de la 2e armée, le général von Kuhl, chef d’état-major du prince impérial estime que « tout est en ordre » [3]. La meilleure protection des Alliés est que les Allemands ne croient pas à la possibilité d’une attaque d’envergure aussi rapidement après celle du 18 juillet.

L’attaque a pourtant bien lieu. Le 8 août, après une brève préparation d’artillerie et de nombreux obus fumigènes qui s’ajoutent au brouillard, les Australiens, Canadiens et Britanniques la 4e armée attaquent avec 14 DI et 324 chars moyens Mark IV et V. Le succès est immédiat. Les Allemands sont totalement surpris. La 4e armée crée en une journée une brèche de 15 km de front sur 8 km de profondeur.

La 1ère armée française dispose de 15 divisions mais de moins de moyens. La réserve générale blindée française n’est pas encore assez importante pour alimenter une nouvelle grande bataille après celle du Soissonnais. La densité d’artillerie disponible pour l’opération n’est pas non plus considérable. En contradiction avec les directives de Foch demandant des attaques générales, le général Debeney décide de manœuvrer de manière originale en engageant successivement ses quatre corps d’armée sur deux jours au nord puis au sud et en faisant glisser au fur et à mesure les moyens d’artillerie.

Le 8 août, la concentration des feux d’artillerie lourde est au nord, derrière le 31e corps qui est engagé en premier. Après seulement 45 minutes de préparation, cette masse d’artillerie lourde est ensuite immédiatement déplacée 20 km plus au sud sur des emplacements préparés pour appuyer l’attaque du 35e corps qui aura lieu le lendemain. Pendant ce temps, lorsque le 31e corps a accompli sa mission, il cède une partie de son artillerie au 9e corps voisin pour l’appuyer dans son attaque qui a lieu quelques heures plus tard. Le lendemain le 35e puis le 10e corps attaquent au sud du dispositif de la même façon. A l’intérieur même des corps d’armée, les groupes d’artillerie peuvent glisser d’une division à l’autre. Le 11 août, l’artillerie de la 42e DI est amenée à travailler avec quatre divisions différentes [4]. La manœuvre latérale de l’artillerie est complétée par les frappes du groupement Laurens de bombardement de nuit et de la division aérienne dans les zones d’arrivée des renforts allemands [5]. Il y a alors dans la zone six fois plus d'avions que dans toute l'armée française en août 1914.

Le succès de la 1ère armée, qui réalise en deux jours une poche de 15 km de profondeur sur 10 de large au nord de Montdidier et une poche de 5 km sur 5 au sud, est moins spectaculaire que celui de la 4e armée britannique mais reste très important. La 1ère armée a fait 7 000 prisonniers en deux jours. Comme le 18 juillet, on a tenté une nouvelle fois d’exploiter une percée éventuelle avec un groupement comprenant une DI, un BCL et un régiment de cavalerie. Là encore, l’encombrement du champ de bataille a finalement empêché les chars, à court d’essence, et les chevaux de déboucher [6]. Le reste du 2e corps de cavalerie ne parvient pas non plus à franchir. L’autre BCL, qui avait été réparti à raison d’une compagnie par régiment d’infanterie à l’attaque, a obtenu de biens meilleurs résultats grâce à une excellente coordination entre fantassins et sections de chars.

Foch, maréchal de France depuis le 6 août, ordonne le prolongement immédiat de cette première attaque. Haig, surpris par l’ampleur de la poussée réalisée les 8 et 9 août, hésite. Hindenburg écrira plus tard dans ses mémoires : « il ne comprit pas l’importance de son succès initial. Il ne poussa pas son armée jusqu’à la Somme, bien que nous n’eussions pu lui opposer que des forces extrêmement faibles [7]». Du côté français en revanche, la 3e armée se joint à l’attaque dès le 10 août, avec ses seuls moyens et sans préparation d’artillerie. Elle progresse de 12 kilomètres et fait à son tour 3 000 prisonniers. L’avance générale est spectaculaire face à un ennemi qui se replie sur les anciennes lignes de défense de 1916 où il reçoit des renforts. Les armées alliées sont finalement arrêtées le 11 entre l’Avre et la Somme.

Au-delà du terrain conquis et sans que les Alliés le sachent, l’opération du 8 août a eu des effets stratégiques imprévus. Cette journée est qualifiée de « jour noir de l’armée allemande » par Ludendorff qui présente sa démission le 10 en déclarant qu’il fallait mettre fin à la guerre. Le Kaiser refuse la démission de Ludendorff et convoque une nouvelle conférence le 13 à Spa avec les têtes de l’OHL et de l’exécutif. Rassuré par le rétablissement du front le 11 août Ludendorff ne parle plus de mettre fin à la guerre tout de suite mais avoue qu’« il n’est plus permis d’espérer que nous puissions briser, par des actions militaires, la volonté de combattre de nos ennemis. Désormais la conduite des opérations ne peut que se donner pour but de paralyser peu à peu, par une défensive stratégique, la volonté de combattre de nos ennemis [8]». Le 14 août, on s’accorde sur l’idée d’entamer des négociations avec l’Entente via les Etats neutres mais seulement après un succès militaire et sur la base du statu quo.

Cette nouvelle stratégie impose cependant de reconstituer une nouvelle force de manœuvre. Le prince impérial propose de raccourcir la ligne de front en se repliant de tous les saillants pour résister sur la solide ligne Hindenburg. Ludendorff hésite cependant encore une fois pour ne pas donner des signaux de faiblesse mais aussi pour ne pas perdre tout le précieux matériel accumulé en avant de la ligne. Tout au plus ordonne-t-il l’organisation d’une ligne de défense nord-sud d’Arras à Noyon en passant par Bapaume, Péronne, la Somme et le canal du Nord. Cette ligne est baptisée, avec beaucoup d’optimisme, « position d’hiver ». Un nouveau groupe d’armées regroupant les 2e, 18e et 9e armées, est confié au général von Boehn avec pour mission de défendre la Picardie.

Foch n’a cependant pas l’intention de perdre l’initiative et laisser aux Allemands le temps d’organiser une dernière opération offensive. Le 12 août, il édicte une nouvelle directive qui élargit les combats sur toute la zone d’Arras à Soissons. Le 17 août, deux semaines seulement après la prise de Soissons, la 10e armée de Mangin, renforcée d’un corps de la 3e armée s’installe par surprise sur une position d’attaque au nord de l’Aisne. Le 18, elle s’empare de la position de couverture et fait 2 000 prisonniers. Le 20, c’est l’attaque générale de la position de résistance à la manière du 18 juillet avec l’appui de 480 chars. Dans ce « deuxième jour de deuil » pour Ludendorff, la 10e armée fait encore 8 000 prisonniers. Dans la nuit du 20 au 21, la 9e armée allemande entame son repli derrière l’Oise et l’Ailette poursuivie par l’armée française [9]. Qu’une armée française soit capable de lancer une attaque aussi violente après aussi peu de temps de récupération et de préparation est une nouvelle surprise. La 10e armée est encore à l’attaque le 2 septembre et elle atteint la ligne Hindenburg le lendemain [10].

Le relais est pris le 21 août par Haig avec les attaques des 1ère et 3e armées britanniques entre Arras et Bapaume, en liaison avec de nouvelles poussées de la 4e armée britannique et des 1ère et 3e armées françaises, même si le GAR est ponctionné de 81 batteries d’artillerie de tous types pour équiper la 1ère armée américaine en cours de formation [11]. Le 27, les 2e et 18e armées allemandes décrochent à leur tour sur la « position d’hiver », quelques kilomètres en arrière. Le 29, cette position est attaquée par les cinq armées alliées. La 1ère armée britannique la perce au nord et la 4e britannique au centre dans la région de Péronne. La situation n’est plus tenable pour les Allemands. Le 2 septembre, Ludendorff ordonne le repli général sur la ligne Hindenburg à partir de la nuit du 3 au 4 septembre. Il ordonne même le repli du terrain chèrement conquis en avril lors de l’opération Georgette, rendant ainsi inutile l’opération de reconquête prévue par Foch.

BCL : bataillon de chars légers.
DI : division d’infanterie.
GAR : groupe d’armées de réserve.
OHL : Oberste Heeresleitung, Commandement suprême de l’armée allemande.

[1] André Corvisier, La vie d’une division française pendant la guerre 1914-1918, Mémoire d’Histoire pour la maîtrise spécialisée es-lettres, sous la direction du professeur Duroselle, Paris-Sorbonne, 1969, p. 237.
[2] Général Daille, La bataille de Montdidier, Paris, Berger-Levrault, 1922, p. 52.
[3] André Laffargue, Foch et la bataille de 1918, Arthaud, 1967, p. 278.
[4] Général Daille, op. cit., p. 81.
[5] Ibid. , p. 272.
[6] Ibid. , p. 107.
[7] Cité par Jean-Yves Le Naour, op. cit., Format Kindle emplacement 5407.
[8] André Laffargue, op. cit., p. 287.
[9] Ibid., p. 293.
[10] Guy Pédroncini, Pétain général en chef, Publications de la Sorbonne, PUF, 1974, p. 416.
[11] Elizabeth Greenhalgh, The French Army and the First World War, Cambridge University Press, 2014, p. 330.