jeudi 5 juillet 2018

Bataclan


Modifié le 07/07/2018

Quand on a été soi-même victime ou que l’on a perdu des proches dans une attaque comme celle du Bataclan le 13 novembre 2015, on est en droit de demander des comptes à celui qui était chargé de sa protection, l’Etat, et plus particulièrement son instrument premier sur le territoire national : le ministère de l’Intérieur. Au niveau le plus élevé la réponse aux interrogations n’a pas été, c’est le moins que l’on puisse dire, à la hauteur du courage de l’échelon le plus bas, faisant de l’ « aucune faille n’est survenue » un mantra dont on espérait alors que par répétition il puisse devenir une vérité. Cette petite attitude n’est hélas pas nouvelle.

C’est la raison pour laquelle on fait parfois appel directement aux représentants de la nation, issus des différents courants politiques, pour qu’ils mènent une enquête indépendante. Une commission d’enquête « relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter  contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015 » a ainsi rendu un rapport, et des propositions, en juillet 2016. Il faut en saluer le travail d’une grande exhaustivité et j’avoue mon interrogation sur le fait que l’on en soit encore à demander des explications, alors qu’il en existe des centaines de pages et publiques. 

Je m’interroge aussi, et m’inquiète surtout, que l’on demande désormais ces explications à la Justice. Peut-être fait-on plus confiance à celle-ci qu’à ses propres représentants. Plus probablement, le travail d’investigation de la commission abordant un sujet complexe comportait-t-il trop de choses pour le cubisme fragmenté des médias ou trop de points délicats pour certains acteurs politiques concernés pour qu’il en fut fait une exposition suffisante. Tout y est pourtant, et tout ce que je vais dire par la suite en est issu (et de quelques petits témoignages).

Sentinelle le 13 novembre

Le plus surprenant dans ce nouvel épisode est que l’on s’en prenne surtout aux militaires. Là encore, il est vrai ce n’est pas nouveau, les militaires ayant la faculté d’être visibles (c’est d’ailleurs la raison principale de l’existence de Vigipirate-Sentinelle) et de ne jamais se plaindre. Ils constituent donc une cible facile. Disons-le tout de suite, dans l’attaque du Bataclan, c’est totalement injuste, au moins pour les soldats qui ont engagés ce soir-là. 

Rappelons d’abord une première évidence : le soir du 13 novembre 2015, comme depuis vingt ans que des militaires sont engagés à Paris, Sentinelle n’a rien empêché, en grande partie parce que ce n’est pas possible. Il est possible bien sûr de protéger quelques points précis, de riposter contre les attaques contre soi (et on notera que ce sont les soldats eux-mêmes et non ce qu’ils protégeaient qui ont toujours été les cibles) ou, avec la chance d’être à proximité, d’intervenir très vite, comme à Marseille en octobre 2017, mais l’empêchement ne peut venir que du hasard heureux du terrorisme visiblement armé qui tombe nez-à-nez avec un patrouille inattendue. Notons au passage que cette probabilité est d’autant plus faible que les soldats sont plus visibles (ce qui permet il est vrai d'illustrer de belles photos tous les articles sur la lutte anti-terroristes en France tout en constituant sa composante la moins efficiente). 

Le dispositif Sentinelle a au moins le mérite d’être souple et plutôt bien organisé, en grande partie parce qu’il est proche d’une organisation permanente de combat. Le 13 novembre 2015, le chef de la BRI a été mis en alerte à 21h20, c’est le seul parmi les unités d’intervention à l’avoir été officiellement. Toutes les autres unités, ainsi que Sentinelle, se sont « auto-alertées », en fonction des bruits, parfois au sens premier, reçus. Dans les faits, elles l’ont toutes été pratiquement au même moment et se sont toutes mobilisées.

Du côté de Sentinelle, le colonel commandant le groupement de Paris intra muros a installé en quelques minutes son poste de commandement tactique et son petit état-major permanent Place Bastille, de manière à coordonner toutes les unités militaires dans la « zone de contact » du 11e arrondissement, 500 soldats engagés au total, qui ont à chaque fois contribué à organiser les points attaqués, les sécuriser avec des moyens « forts » (et pour le coup la visibilité a été utile pour rassurer), et surtout faciliter les secours, en particulier aux abords de la Belle équipe grâce à l’initiative d’un sous-officier en quartier libre non loin de là.

Avant toute chose, rappelons donc que si les soldats de Sentinelle n’ont pas empêché les attaques, ils ont malgré tout contribué, avec beaucoup d'autres, à sauver de nombreuses vies. Par ailleurs, au niveau opérationnel (Sentinelle, île de France) et notez bien la distinction militaire avec le PC qui gérait l’immédiat (sans aucun correspondant de l'Interieur) et celui qui gérait ce qui se passait tout autour. En périphérie de la zone d'action 500 autres soldats ont pris en compte immédiatement la surveillance de quatre nouveaux points sensibles (Matignon, l’Assemblée et le Sénat, l’hôpital Necker) pour y relever des forces de police ou parce que ces sites pouvaient être attaqués.

De 22h à 21h15 au Bataclan

Concentrons-nous sur le Bataclan. L’arrivée sur place d’un groupe de combat est aussi une initiative d’un sous-officier qui se rendait avec son groupe en véhicule pour prendre sa mission de garde boulevard Voltaire. Voyant des civils s’enfuir d’une zone non loin, il décide d’y aller, et rend compte à son chef, qui approuve, par téléphone portable.  Il arrive sur place juste après 22 heures. L’attaque sur place a commencé vingt minutes plus tôt. Le commissaire adjoint commandant la BAC 75 Nuit, rentrant de service, est déjà intervenu de sa propre initiative, « au son du canon et des infos radio » et à abattu un terroriste à 30 mètres au pistolet, avant d'être pris sous le feu des deux autres et obligé de sortir. 

Quatre policiers de la BAC 94 arrivent à ce moment-là et donc presque tout de suite après le groupe SentinelleLe massacre a déjà eu lieu, les coups de feu ont cessé à l’intérieur et les terroristes encore vivants sont à l’étage avec des otages. Le maréchal des logis (MDL) fait débarquer ses hommes entre le square à côté et la façade du Bataclan et leur fait prendre les dispositions de combat. Les soldats ne savent alors strictement rien de la situation et le MDL se met à la disposition de la BAC, selon le vieux principe qui veut que le « premier arrivé commande » et de toute façon, la mission générale est d'appuyer les forces de sécurité intérieure.

Une rafale de fusil d’assaut survient alors immédiatement du côté du passage Saint-Pierre Amelot à l’arrière du Bataclan sans pouvoir en déterminer l’origine, probablement un tireur depuis l’arrière d’une fenêtre. Un deuxième tir surviendra de la même façon quelques minutes plus tard, puis un troisième, toujours un balayage au hasard, après l’ouverture de la porte de secours. Entre temps, le MDL a demandé à son chef la possibilité d’ouvrir le feu, qui lui est accordée. On reviendra sur cette exigence de toujours demander des autorisations de faire alors qu’en l’occurrence ce n’est pas nécessaire.

Avec les policiers présents, il n’y a alors que deux options. Pénétrer ensemble à nouveau dans la grande salle, l’évacuer et la fouiller, et s’en prendre à l’étage en même temps ou successivement, ou alors, deuxième option, sécuriser la zone autour du Bataclan en attendant l’arrivée d’une unité d’intervention de la Police. La décision en revient aux policiers, qui sont prêt à entrer mais demandent d'abord au centre opérationnel de la Préfecture de Paris. Les militaires sont prêts à les aider dans les deux cas, quoique dans le deuxième il aurait sans doute fallu (ou le sous-officier se serait-il cru obligé de) demander une nouvelle autorisation à la chaîne de commandement. C’est à cette occasion qu’un des policiers de la BAC aurait demandé qu’on lui prête un Famas au cas où il irait sans les militaires, ce qui témoigne que ce n’était pas si évident. Au passage, le militaire refuse, ce qu’on ne peut lui reprocher mais qui personnellement ne m’aurait pas choqué.

De toute façon, le CO de la Préfecture coupe court très vite aux supputations en interdisant de faire quoi que ce soit à l’intérieur et notamment l’engagement des militaires (« nous ne sommes pas en guerre » aurait, paraît-il, été la justification), sous prétexte qu’on applique ainsi la procédure en attendant l’arrivée de la BRI. Un de mes chefs (loin de l’école de pensée dite de la « longue capote », voir plus loin) me disait : « tu as l’initiative tant que tu n’as pas rendu compte ». Il est probable et assurément heureux que le commissaire qui était entré dans le Bataclan quelques minutes et fait cessez le massacre en tuant un des terroristes n’ait pas demandé l’autorisation d’intervenir. Il serait sinon probablement toujours devant la porte. 

Après l’appel au CO (de la même façon que lorsque le 7 janvier il avait ordonné à la BAC de boucler Charlie-Hebdo mais pas d’intervenir), la situation est réglementairement gelée. Comme l’expliquera Christophe Molmy, chef de la BRI, devant la commission : « Ils [les policiers présents, il n’est jamais question de militaires dans les auditions des chefs de la BRI et du RAID] avaient cessé leur intervention puisque les tirs avaient cessé. Dans l’hypothèse où les tirs cessent leur travail n’est pas en effet d’entrer et de progresser-les risques de la présence d’explosifs ou de terroristes embusqués et le risque de sur-attentat sont importants-mais de figer la situation, ce qu’ils ont d’ailleurs très bien fait ».

Du côté de Sentinelle, le groupe de soldat est alors séparé en deux. Une équipe de 4 est postée du côté du square, dans l’axe de tir des terroristes, pour en interdire la zone (aux journalistes notamment) et aider à l’organisation des secours à proximité. Une autre est placée en couverture avec des policiers face au passage Saint-Pierre Amelot. Précisons que l’accès au Bataclan, par une porte de secours blindée ou par les fenêtres, est alors techniquement impossible par ce côté. Personne ne dispose des moyens de forçage ou d’escalade qui permettrait éventuellement de tenter une pénétration, avec par ailleurs très peu de chances de succès. 

Le passage est alors une zone de feux asymétrique. Les deux terroristes peuvent y tirer facilement depuis les fenêtres ou même la porte d’accès en l’ouvrant subitement. Inversement, et hormis le cas, très improbable, de l’ennemi qui se présente pleinement à la fenêtre pendant au moins une seconde, il est difficile, même avec un fusil d’assaut, de toucher ces mêmes tireurs. On ne les voit pas (un avant-bras est apparu furtivement), on est presque certains qu’ils sont entourés d’otages et ils sont par ailleurs bardés d’explosifs. La seule possibilité est de couvrir la zone, c’est-à-dire concrètement d’empêcher de fuir les terroristes de ce côté. Quelques minutes plus tard, cela aidera une équipe du RAID de venir récupérer des blessés dans le passage avec un véhicule blindé.

BRI-RAID-FIPN-GIGN-PP-DGPN-DGGN

C’est à ce moment-là, à 22h15-20, qu’arrive l’ « unité d’intervention rapide » de la BRI depuis le 36, quai des orfèvres. Nous sommes dix à quinze minutes après le blocage des six premiers policiers qui pensaient probablement que de toute façon, la BRI arriverait dans la minute. Devant la commission, Christophe Molmy justifie cette vitesse relative (le « 36 » n’est qu’à 1 500 mètres à vol d’oiseau) par la nécessité de se reconfigurer au dernier moment en « version lourde » après avoir appris l’usage d’explosifs par les terroristes. Il faut rappeler aussi, comme l’a fait Jean-Michel Fauvergue (patron du RAID) devant la même commission, que les fonctionnaires de police en alerte le sont chez eux et, même équipés partiellement à leur domicile, il faut toujours prévoir un temps de regroupement. Pour autant, au mieux l’unité aurait peut-être pu arriver au Bataclan dix minutes plus tôt, un quart d’heure grand maximum mais une éternité pour ceux qui sont à l'intérieur. Comme toutes les autres unités d’intervention (par principe, l’unité d’intervention est forcément en retard sur les événements) cela n’aurait pu empêcher l’attaque du Bataclan.

Arrivée donc de la BRI, et dix minutes plus tard d’un détachement du RAID, « auto-allumé ». Commence alors en arrière fond une nouvelle guerre de périmètre des polices qui se traduit en arrangements aigre-doux forcés sur le lieu de l’action. Le 13 novembre, la Préfecture de police de Paris (de fait, la troisième composante du ministère avec la Police nationale et la Gendarmerie au sein du ministère) a justifié de sa souveraineté territoriale pour ne pas activer autre chose que sa propre unité d’intervention. Est-ce que l’activation de la Force d’intervention de la Police nationale (FIPN), chargée de coordonner l’action de tous les services d’intervention de police, aurait changé les choses ? Le chef du RAID qui arrive aussi très vite au Bataclan en est apparemment persuadé considérant que les moyens (sinon les compétences mais cela affleure dans les propos) déployés tout de suite par la BRI sont trop faibles. Le chef de la BRI est évidemment d’un avis opposé et dément tous les chiffres cités par son collègue. Dans les faits, il n’est certain que l’activation de la FIPN aurait permis de faire mieux. Cela aurait fait simplement du chef du RAID le patron de l’opération. Là, c’est plutôt celui de la BRI qui décide et pénètre dans le Bataclan à 22h20.

Que faire alors ? Tout en évacuant quelques premiers blessés proches, la première équipe considère la situation  : la salle de concert avec son spectacle épouvantable de centaines de morts, blessés, sidérés, valides, mais aussi ses menaces éventuelles cachées déjà évoquées ; puis il y a l’étage avec les derniers terroristes et des otages en très grand danger. La décision est prise, avec les hommes de la BRI et du RAID ensemble, de boucler et sécuriser le rez-de-chaussée puis d’évacuer valides et blessés après les avoir fouillés. L’évacuation prend fin vers 22H40. 

A ce moment-là le GIGN arrive à la caserne des Célestins, près de la place Bastille. Il est placé en réserve d'intervention. C'est un choix logique, sa présence serait alors inutile au Bataclandéjà pris en compte et on ne sait alors pas encore si les attaques sont terminées. Alors que le chef du GIGN cherche désespérément un donneur d'ordre, le problème est que cet ordre opérationnel vient...du cabinet du ministre. Le spécialiste en organisation notera qu'on se trouve donc désormais avec deux centres parallèles donnant des ordres aux mêmes unités mais toujours pas, comme les militaires, deux niveaux différents : un pour la conduite tactique sur place et un pour la gestion au-dessus et autour (organiser le bouclage de Paris, etc.). Tout se fait en même temps et selon des voies parallèles. Il n'est pas évident que la place du décideur opérationnel, a priori le Préfet de Paris, fut alors d'être collé au chef de la BRI mais je m'avance sans doute.

L’étage supérieur du Bataclan est abordé à 23h par la BRI, pendant que le RAID prend en compte le rez-de-chaussée et les abords où il incorpore d’ailleurs l’équipe de Sentinelle. Une colonne d’assaut de la BRI trouve les deux derniers  terroristes retranchés avec une vingtaine d’otages dans un couloir fermé. Après quelques tentatives de dialogue qui servent surtout d’appui à l’assaut, celui-ci est lancé avec succès à 00h18. Foued Mohamed-Aggad, et Ismaël Omar Mostefaï sont tués et les otages libérés sains et saufs.

Est-ce que cette intervention de la police aurait pu mieux se passer ? Les chefs ont fait les choix qui leur paraissaient les plus justes (ou les moins mauvais) en fonction des informations, limitées et confuses dont ils disposaient et des risques possibles. Terroristes cachés ou pièges ne sont pas apparus, ce qui rétrospectivement peut induire l’idée d’une trop grande prudence alors que des dizaines de blessés demandaient des soins. Oui mais voilà, les décisions ne se font jamais en direction du passé connu, elles se font en direction de l’inconnu et elles sont prises dans le feu, la confusion et l’urgence. Si effectivement, ce qui était possible, une attaque dissimulée avait été déjouée, le jugement rétrospectif serait différent. Cela incite à une grande prudence et à une grande modestie quand on analyse techniquement l’action d'une force  armée sans contredire toutefois son absolue et transparente nécessité…mais surtout pas par le biais d’un Juge. Le plus sûr effet que l’on peut attendre de l'appel à la Justice est d’introduire des gouttes supplémentaires d’inhibition chez les futurs décideurs de vie et de mort (ceux qui se disent « qu’est ce qui se passe si je me plante »). Or dans ce type de contexte l’inhibition fait généralement plus de morts qu’elle n’en sauve.

Obéir..ou pas ?

Le procès qui (re)pointe contre les militaires de l’opération Sentinelle est un mauvais procès. Le sous-officier arrivé au Bataclan a obéi à tout le monde, depuis le ministre de l’Intérieur pour qui, devant la commission « Une intervention pour sauver des vies n’est possible que dès lors qu’il y une maîtrise totale du lieu et des conditions de l’intervention » (il ne pense pas alors aux militaires dont la présence dans son périmètre ministériel l’énerve profondément) jusqu’au Gouverneur militaire de Paris (GMP), le général Le Ray, qui affirme de son côté qu’ « on n’entre pas dans une bouteille d’encre » et pour qui « il était exclu que je fasse intervenir mes soldats sans savoir ce qui se passait à l’intérieur du bâtiment » (ce qui supposait donc qu’il faille qu’on lui en fasse la demande préalable).

Le sous-officier aurait pu envoyer balader tout le monde comme le commissaire de la BAC 75 N avant lui. Après tout, quoiqu’en dise le GMP (dont l'incroyable « Il est impensable de mettre des soldats en danger dans l’espoir hypothétique de sauver d’autres personnes ») qui visiblement n’aurait jamais pris, lui, l’initiative de ce commissaire, les soldats ont été quand même un peu inventés pour justement « entrer dans des bouteilles d’encre ». C’est même souvent pour cela que l’on s’engage dans une unité de combat. 

Il aurait donc pu désobéir à tout le monde, y compris un peu à lui-même (« Nous [tankistes] ne sommes pas entraînés à discriminer dans les conditions d’une attaque terroriste effectuée en milieu urbain »)C’est déjà difficile pour un jeune sous-officier (dans mon année de formation de sous-officier je me souviens d’avoir infiniment plus entendu parler de « discipline », d’ « obéissance »,  de « culte de la mission reçue » que d’initiative) habitué à faire des comptes rendus et recevoir des ordres mais c’est encore possible. Après tout, il est venu au Bataclan de sa propre initiative.

Détail significatif, les soldats de Sentinelle, dont on a toujours peur qu’ils fassent des bêtises, sont alors équipés d’un « témoin d’obturation de chambre » (TOC) dans la chambre de leur Famas et qui empêche tout tir intempestif. Ce TOC doit normalement être dégagé en armant le fusil. Dans ce cas précis devant le Bataclan, en prenant les dispositions de combat, trois armes sur huit ont été bloquées et sont donc devenues inutilisables. C’est un symbole de la manière dont, à force de méfiance et de contrôle, on finit par bloquer et sous-employer son potentiel.

Envoyer balader d’accord mais ensuite pour quoi faire ? La principale plus-value des soldats lorsqu’ils arrivent au  Bataclan est qu’avec leurs fusils d’assaut ils peuvent interdire la sortie, et donc la fuite, par l’arrière du bâtiment sans avoir à pénétrer dans le passage Saint-Pierre Amelot. Avec leurs armes de poing et les calibres 12, les policiers de la BAC sont un peu courts en portée pratique pour y parvenir. Cette mission indispensable de couverture, qui aurait été assurée ensuite par la BRI ou le RAID, a été prise en compte tout de suite par les soldats. 

Et ensuite ? Rappelons qu'à ce moment-là tout le monde est persuadé que la BRI arrive dans la minute mais admettons que le MDL passe outre. Admettons aussi que les policiers présents ne s'y opposent pas et qu'avec les quelques soldats restants (ou même avec tous en faisant l’impasse sur la couverture) il se lance dans le bâtiment. Le voici donc avec quatre ou six soldats dans la salle (au passage, le patron du RAID accuse la BRI de n’être venu qu’à 7, chiffre jugé insuffisant par lui pour assurer la mission, la BRI dément tout). Avec ça, il peut effectivement commencer à fouiller la zone, en deux petites équipes de part et d’autre de la salle…pendant trois à cinq minutes, le temps que le chef de la BRI n’arrive, furieux, et exige leur départ. Suivra ensuite l’opprobre de ce dernier puis celle du chef du RAID, du Préfet de police arrivé sur place, puis de ses chefs pour avoir agi sans ordre, outrepassé la mission de Sentinelle et sans doute d’avoir créé un incident avec le ministère de l’Intérieur. Beaucoup d’ennuis donc en perspective, et on n’imagine même pas l’hypothèse où ayant abandonné la couverture du passage, les deux terroristes seraient parvenus à s’enfuir du Bataclan. 

Le choix de l'embarras

S’en prendre aux acteurs des différents services sur le terrain, dont on notera au passage qu’ils s’entendent tous et s’accordent bien, c’est comme s’en prendre à un gardien de foot (voire aux poteaux) parce qu’on a pris un but, en oubliant que si le gardien est sollicité c’est que tout le système défensif avant lui a échoué. Le vrai scandale des attaques du 13 novembre est qu’au niveau plus le plus élevé, on n’y était pas préparé malgré les évidences et tous ceux qui disent qu’il était impossible de prévoir une telle combinaison d’attaques sont des menteurs et des lâches devant leurs responsabilités.

Le ministère de la défense a pu justifier de la « militarisation »  (lire « l’emploi d’un AK-47 par un homme ») des attaques le 7 janvier pour introduire Sentinelle, extension en volume de la déjà permanente Vigipirate. Ce magnifique moyen d’ « agir sans agir » et de se montrer sans risques (« vous nous attaquez ? Tremblez puisque nous envoyons et collons nos combattants…chez nous », séquence répétée d’ailleurs après le 13 novembre) arrangeait tout le monde, sauf les soldats et le ministre de l’Intérieur, depuis le Président (« je montre que je fais quelque chose ») jusqu’à l’armée de Terre (« mes effectifs sont sauvés »). 

Depuis vingt ans, début de Vigipirate qui correspond par ailleurs sensiblement à l'apparition des procédés des attaques terroristes multiples « militarisées », personne n’a cependant visiblement imaginé que l’on pouvait avoir à combattre en France au delà d'un accrochage en autodéfense et surtout pas à l’intérieur d’un bâtiment en France. 

Pourtant, je connais des groupes de combat d'infanterie (et pas forcément de Forces spéciales) qui auraient pu intervenir efficacement dès le début du massacre au Bataclan. Avec des équipements spécifiques de pénétration, mais pourquoi pas (il suffit d'investir), il aurait peut-être été même possible de forcer les retranchements avec les otages. Cela aurait été très délicat, mais possible. L'opération suivante, le 18 novembre à Saint-Denis, était par exemple largement à la portée d'une section d'infanterie renforcée d'un bon sapeur-artificier. 

Avec les tankistes, comme ceux qui étaient là le 13 novembre au Bataclan, ou des artilleurs ou d'autres dont par définition le combat d'infanterie n'est pas le métier premier, les choses auraient été techniquement plus difficiles mais en arrivant en premier (il ne s'en est fallu que de quelques minutes), il aurait fallu y aller quand même et sans avoir à demander d'autorisation (on appellerait cela « assistance à personne en danger »), surtout pas au GMP. Cela aurait été sans doute plus maladroit qu'avec des fantassins (ce n'est pas parce que les soldats-Sentinelle se ressemblent tous qu'ils ont les mêmes compétences) mais malgré tout préférable à ne rien faire. 

Dans ce genre de situation, il faut arbitrer entre la vitesse d'intervention et sa qualité en fonction de l'ampleur et de l'imminence du danger pour les civils. Un adage militaire dit qu'il vaut souvent mieux une solution correcte qu'une solution excellente une demi-heure plus tard (l'attente de la solution parfaite risque de prendre un temps infini). Dans le cadre d'un massacre, j'ai personnellement tendance à penser que la solution rapide, disons avec l'intervention d'un groupe de soldats proches plutôt qu'avec le RAID une demi-heure plus tard, est préférable. En fait, l'intervention d'un individu seul armé (et compétent bien sûr), même en tenue civile ou même civil tout court suffirait déjà à mon soulagement si j'était à l'intérieur du groupe attaqué.

L'hypothèse que des militaires arrivés les premiers devant un lieu de massacre fermé interviennent à l'intérieur  a-telle seulement été sérieusement envisagée ? En écoutant les auditions, et notamment celle du GMP, le général Le Ray, j'en doute fort. Il est vrai que cela ne faisait que vingt ans que des militaires étaient dans les rues de France. En 2015, l'attaque d'un commando à Louxor datait déjà de dix-huit ans, celle du théâtre Dubrovka de Moscou de treize, de Beslan de onze, de Bombay de cinq, de Nairobi de deux, de Charlie-Hebdo et de l'Hypercacher de onze mois seulement, compte-à-rebours sinistre que certaines unités spécialisées ont pris en compte tactiquement mais clairement pas les armées et ceux qui leur donnaient des ordres.

On revient toujours à ce besoin de visibilité mais...à basse violence et surtout sans imaginer que les choses puissent changer. L'équation se résumait à des missions normales de vigiles (avec légitime défense restreinte, TOC et demandes d'autorisation en cascade montante pour éviter les bêtises) et au plus fort un appui aux forces de sécurité intérieure en cas de coup dur. Et qui dit appui, dit tout sauf assaut. Qui a imaginé alors que l'on pouvait peut-être éventuellement un jour avoir peut-être à monter un assaut soi-même sur le territoire national ? Soyons-clair, personne. Il faudra que je vous reparle du principe de la dinde.

Au passage, notons que les interventions les plus rapides de toute l’opération Sentinelle le 13 novembre ont été le fait de deux sous-officiers qui n’étaient pas encore ou plus de service. Si l’un d’eux alors en train de boire un verre, avait choisi le bar un peu plus loin et s’il avait conservé une arme de service (rappelons que même en tenue civile un homme ou une femme conserve des compétences), un massacre aurait peut-être été évité, arrêté ou enrayé. L'attaque terroriste multiple la plus vite stoppée à eu lieu au Mali l'an dernier, lorsque le commando s'est retrouvé nez-à-nez avec un militaire français en maillot de bain et tongs...mais armé.

En fait, le soir du 13 novembre, le dispositif Sentinelle le plus efficace aurait été de placer en alerte les groupes de combat d'infanterie (pas chez eux mais déjà groupés et équipés, avec des véhicules), de mettre les autres en patrouille de zone (pas en surveillance de points) et d'accorder à ceux qui sont en quartier libre, le droit de porter une arme de poing. Bien entendu tous auraient déjà disposé (en non,cela paraît incroyable d'inertie, six mois plus tard) du droit de légitime défense élargie à la « menace réitérée »Il s’en serait trouvé mécaniquement dans tous les bars qui ont été attaqués et au concert du Bataclan. Ils seraient donc intervenus tout de suite avant d’être rejoint par des camarades bien plus rapidement que n’importe quelle unité d’intervention à 30 minutes « après rassemblement ». Mais rappelons-le, le but de Sentinelle n’est pas d’empêcher les attaques terroristes contre la population (sinon ce serait un piteux échec) mais de protéger des points particuliers, comme des vigiles, travail qui peut être effectué aussi bien par...des vigiles (adéquatement formés évidemment).

Du côté de l’Intérieur, un mot juste pour souligner la misère de voir un ministre freiner toute enquête et toute critique, comme si les critiques étaient des traîtres à la patrie (alors qu’en général, ils cherchent plutôt à mieux éliminer ces derniers). Les renvois de balle, les luttes de périmètre qui transpirent dans certaines auditions (mais que faisait le RAID à l’Hypercacher ? Mais que faisait la BRI à Saint-Denis ? Quel est le con de préfet qui a fait appel aux militaires à Saint-Denis (là c’est un témoignage) ?) ne sont pas d’une excessive noblesse. Chacun de ses services a travaillé pour s’adapter mais à l’échelon supérieur quelle pitié de voir un ministère, dont c’est pourtant le rôle, s’interroger après le 13 novembre 2015 sur le fonctionnement « non optimal » du centre opérationnel de Paris (comme le 7 janvier d’ailleurs et à chaque fois compensé par beaucoup d’improvisations et d’arrangements à la base), et sur la manière d’y « intégrer les militaires de la force Sentinelle ou les médecins civils » (oui, oui cette phrase date de plus d'un an après l'attaque du 7 janvier 2015).

Toujours après ! (devise des grandes organisations rigides)

Au bout du compte, ce qui fait le plus mal c’est de voir que depuis trois ans (et je pourrais dire depuis 2012) si les acteurs à base se débrouillent avec énergie et abnégation, il faut au sommet des « cygnes noirs » (terme élégant pour «grosses claques et grandes souffrances ») pour vraiment faire évoluer les choses, au-delà de la communication s’entend. Toutes les grandes inflexions de la politique de défense ou (oui je dis bien ou) de sécurité, des budgets, de l’organisation ont été prises après l’action violente des salopards, jamais avant et notamment lors de l’exposé des gens honnêtes, sans doute parce que l’émotion provoquée par les premiers est toujours plus forte que l’exposé rationnel des seconds. Tout était clair depuis longtemps pourtant dans la stratégie et les modes d’action de l’ennemi. Répétons-le, comme dans une tragédie grecque nombreux sont ceux qui ont assisté à la mécanique implacable et sans surprise vers les attaques terroristes de 2015. 

Il aurait peut-être fallu considérer aussi nos ennemis pour ceux qu’ils sont, c’est-à-dire justement des ennemis et non des criminels, des politiques rationnels dans un cadre idéologique particulier et non de simples psychopathes. Cela aurait peut-être aidé à privilégier l’action en profondeur et sur la durée (ce que l’on appelle une stratégie) à la réaction gesticulatoire. Beaucoup de progrès ont été accomplis mais à quel prix.

mardi 3 juillet 2018

Jonquille, de Jean Michelin-La vie, la mort, l’humour, le rock


Je suis jaloux de Jean Michelin. J’aurais tellement aimé raconter  l’ « OPEX », cette plongée collective de quelques mois dans un autre univers, parfois paisible, souvent violent et où dans ce dernier cas, le tragique se superpose à l’aventure. Il aurait fallu pour cela prendre des notes, fixer sur le moment les visages, les noms, les mots, les faits, toutes ces petites choses qui font la densité de ce quotidien entourant des pics d'extraordinaire, qui eux pour le coup restent, pour notre malheur parfois, gravés dans les âmes. L’auteur dit avoir écrit pour ne pas oublier, je n’ai pas pour ma part écrit et j’ai franchi depuis longtemps le point au delà duquel la mémoire n’est que reconstitution approximative, injuste et bien souvent trop bienveillante.

Je ne suis pas certain par ailleurs que je l’aurais fait aussi finement que le capitaine Michelin, indicatif Jonquille (substitut chasseur à « une des deux couleurs dont on ne dit pas le nom »). Jonquille donc qui désigne, par identification entre le groupe et son chef, aussi la 3e compagnie du 16e Bataillon de Chasseurs, et qui sont envoyés ensemble dans la province afghane de Kapisa. Nous sommes à l’été 2012 dans une guerre dans laquelle les Français sont présents depuis onze ans et pleinement engagés au combat (plus de 80 % des pertes) depuis presque quatre. C’est alors le début de la fin après une course électorale au retrait le plus rapide, la fin de la mission devenant une…fin en soi, bien plus que son succès. On attend d’ailleurs toujours que le résultat même de l’engagement soit décrit par ceux qui ont envoyé les soldats au milieu du danger.

Difficile dans ces conditions de s’engager, de vivre et peut-être mourir autour de Nijrab, cette toute petite forteresse au cœur du grand Afghanistan, surtout quand on voit qu’au bout de quatre d’efforts et de sacrifice, les Français en sont revenus physiquement au point de départ, bien plus refoulés par leur propre échelon politique que par l'ennemi. C’est difficile et pourtant on le fait, sous le contrôle étroit de Paris, validant ou non par le biais du CPCO le moindre mouvement pour éviter à tout prix cet « événement », intrinsèquement négatif, qui fera la une des chaînes d’informations.

On le fait parce que c’est le job, l’éthique du soldat professionnel, et puis parce que malgré tout on a le sentiment d’être, ensemble, au cœur d'un petit monde temporaire où la vie est plus forte…tant qu’on reste en vie. Car une opération, c’est aussi un travail, en fait une somme de missions quotidiennement répétées, parfois à l’identique comme dans Un jour sans fin  à part que les morts ne se réveillent pas le lendemain. Comme le fort Bastiani du Désert des Tartares, la base de Nijrab de Jonquille est comme une grande horloge dont les rouages sont vivants. Soixante fois de suite, le capitaine reçoit une mission et l’organise et la compagnie l’exécute dans les quelques heures qui suivent, du petit matin à la fin d’après-midi, et sur quelques kilomètres carrés seulement. Ces processions de petites phalanges évoluant au rythme des sapeurs-démineurs visent par ailleurs plus souvent à faire respirer le dispositif français, sécuriser sa logistique en particulier, qu’à détruire un ennemi qui nous échappe.

Cet ennemi comme d’habitude on le voit très peu mais il est toujours là, dans l’air, y compris physiquement par les balles, quelques obus et surtout des engins explosifs. Le soldat est un homme qui voit finalement peu de choses, coupé qu’il est par toutes les protections naturelles et artificielles possibles. Le chef, comme le capitaine, est de plus souvent relié par des fils invisibles qui le retiennent en arrière, là où il peut commander avec un peu de recul et communiquer avec l’échelon supérieur. Pour lui, plus encore que pour les autres, le combat ce sont d’abord des sons, les communications radio,  les mots avec l’équipage, parfois les bruits des balles qui passent sans trop savoir généralement à qui elles étaient destinées, et parfois le plus rare et le plus redouté de tous : la grande explosion, souvent synonyme de « coup dur ». Ce coup dur, cet « événement », est finalement survenu pour la capitaine Michelin le 9 juin 2012 avec la mort de quatre soldats français (et deux interprètes) et la blessure de cinq autres après une attaque suicide, le missile de croisière des Taliban et associés.

Les autobiographies ne sont supportables que lorsqu’elles exposent aussi les faiblesses, parfois drôles parfois dures, les incompréhensions, les interrogations bref tout ce qui fait qu’un être est vivant et en relief et non un super-héros de carton. De ce point de vue, Jonquille est plein de reliefs, et c’est un de ses grands mérites. L'auteur décrit les situations à travers son point de vue et celui-ci est humain, très humain. Il ne cache donc rien de son affectation et de ses interrogations (avec l’inévitable « Aurais-je pu éviter cela ? ») après l'attaque du 9 juin. Il décrit aussi la nécessaire reconstitution, qui ne signifie pas effacement, parce que la mission continue.

Si les combats sont des pics de sensations noires lorsqu’ils s’accompagnent de la mort des siens, ils ne constituent cependant qu’une petite partie des missions hors de la base, qui elles-mêmes ne forment qu’une partie de la vie. Hors de l’extrême, la vie des groupes de soldats est pleine des mêmes multiples choses depuis des siècles : le lien avec les familles (presque permanent maintenant et ça c’est nouveau), le ressentiment contre les planqués (notion militaire floue qui commence avec le 2e de la colonne de fantassins en patrouille), les rapports de coopération/compétition avec les « voisins », la satisfaction des besoins de base (bien dormir, quelle richesse !), les jeux, les blagues et, gloire soit rendu aux nouvelles technologies, les vidéos et surtout la musique. On y revient, le combat et ses environs, ce sont d’abord des sons et parfois ce rock qu’affectionne et pratique l’auteur.

Tout cela, de l’extrême au quotidien, est décrit avec la précision et l’empathie d’un anthropologue qui décrirait sa propre tribu avec des couches fines d’humanité.   

Lisez, c’est remarquable !

Jean Michelin, Jonquille, Gallimard, 368 pages.

mercredi 27 juin 2018

L’art de la guerre dans Starship Troopers -4 Vaincre des civilisations extra-terrestres


Dans Starship Troopers, la Fédération terrienne se trouve engagée dans une guerre contre une coalition extra-terrestre, sans que l’on sache vraiment ce qui a provoqué ce conflit sinon la simple rencontre, jugée menaçante, avec l’ « expansion naturelle » terrienne. Cette guerre n’est donc pas très différente de celles conduites par les Etats-Unis contre les entités politiques environnantes, parfois proches culturellement comme les Espagnols-Mexicains (et les Squelettes) ou très éloignées comme les Indiens (et les Arachnides).

Faire la guerre consiste à s’efforcer d’imposer sa volonté à l’adversaire et pour cela en premier lieu de le réduire à l’impuissance. Cela suppose d’abord de connaitre les sources de cette puissance avant d’agir contre elles.

Pression sur les Squelettes

Les Squelettes ressemblent physiquement aux humains, et tout ce qui est décrit de leur monde pourrait être sur la Terre. On applique donc contre eux une dialectique de la force identique à celle qui serait appliquée à une puissance terrestre. La facilité avec laquelle les Terriens parviennent à organiser le raid décrit dans le premier chapitre, qui semble-t-il succède à des bombardements massifs de la Marine, paraît indiquer que les Terriens l’ont emporté dans la bataille des espaces fluides (espace proche, atmosphère). Ainsi et par comparaison, aucune action squelette contre les planètes de la Fédération n’est décrite.

A partir de cette supériorité, sinon suprématie, les Terriens ont la possibilité de s’introduire relativement facilement dans l’espace solide ennemi. Il existe bien une défense anti-aérienne mais celle-ci est décrite comme neutralisée par la saturation des radars grâce à la multiplication des cibles (en grande partie due à l’éclatement des capsules de saut). Ni le transport Rodger Young, y compris dans la phase de récupération au sol, ni aucun des fantassins mobiles durant leur saut, ne semble sérieusement menacé.

La situation opérationnelle est donc très largement asymétrique en faveur des Terriens qui disposent d’une grande liberté d’action. Ils pourraient profiter de cette liberté pour ravager complètement les mondes squelettes voire les détruire mais outre que cela radicaliserait peut-être une défense vacillante, cela ne correspond pas semble-t-il à l’objectif stratégique qui est de les amener à changer d’alliance (ou au moins à capituler).

Dans ces conditions, le mode opératoire choisi contre eux est conforme à la doctrine qui apparaît alors aux Etats-Unis à la fin des années 1950 et que l’on pourrait baptiser « doctrine Poker ». L’idée est d’éviter une campagne terrestre de combats et d’occupation au profit d’une campagne de frappes (ou de raids qui sont une forme particulières de frappes) menée selon des dosages croissants sur toute la profondeur du système ennemi jusqu’à l’émergence d’un comportement souhaité chez lui, ce qui induit bien sûr l’existence d’une forme de dialogue et donc au minimum de ne pas détruire l’interlocuteur.

C’est alors une approche nouvelle qui combine les théories de l’Air power et la prudence imposée par la contrainte nucléaire. Si l’ennemi ne dispose pas lui-même d’armes thermonucléaires, il est alors presque obligatoirement allié à l’URSS, qui elle en dispose en grand nombre. Cinq ans après la parution de Starship troopers, l’opération aérienne Rolling Thunder, est la première application de ce concept avec l’espoir d’obtenir du Nord-Vietnam la fin de son aide au Vietcong. Au bout de trois ans et malgré un déploiement de puissance et des destructions immenses, Rolling Thunder est clairement un échec.  On s’aperçoit à cette occasion que, contrairement à une campagne d’occupation de territoire et de destruction des forces dont on voit clairement la dynamique, les effets stratégiques d’une campagne de pression sont très flous. L’émergence du comportement politique souhaité peut ne jamais survenir pour peu que l’ennemi fasse preuve d’une forte résilience.

Le raid décrit dans le premier chapitre de ST s’inscrit donc dans une campagne de ce type avec cette première originalité qu’il s’agit de forces terrestres. Il s’inscrit dans une logique de dosage puisqu’il est expliqué qu’il succède à des bombardements massifs et cherche à montrer à l’ennemi qu’il est à la merci de Terriens qui d’une part n’hésitent pas à faire preuve de courage mais surtout peuvent faire à peu près ce qu’ils veulent sur son territoire.

Les raids terrestres depuis les espaces fluides, air ou mer, ne sont évidemment pas une nouveauté. Les unités spécialisées ont connu un grand développement durant la Seconde Guerre mondiale depuis les équipes du Long range desert group (LRDG) jusqu’aux Chindits en Birmanie en passant par les bataillons du Special Air Service (SAS) ou des Marines Raiders. Le raid de la 11e division parachutiste américaine pour libérer le camp de prisonniers de Los Banos en février 1945 aux Philippines constitue sans doute alors le modèle le plus sophistiqué de ce que ce genre d'unité est capable de faire.

Les armées occidentales d’après-guerre sont pleines de ces unités commandos que l’on retrouve à tous les échelons. Des guerres complètes, comme celle d’Indochine ou d’Algérie sont faites de multiples raids. Avec ses 250 OAP, la guerre de « corsaires », selon l’expression du général Navarre, en Indochine est ce qui se rapproche le plus de ce que pratique l’Infanterie mobile dans ST, à ce détail près que la seule OAP de niveau section décrite contre les Squelettes entraîne plus de destructions que le plus important des bombardements aériens de la Seconde Guerre mondiale.

Depuis 1940, le nombre de sorties aériennes nécessaires pour détruire un objectif de 200 mètres sur 300 est divisé par 100 tous les vingt ans. En 1959, ce nombre dépasse encore la centaine avec environ 200 tonnes de bombes. Les munitions guidées n’existent pas encore et Heinlein les remplace par le système alors (et toujours) le plus précis : le fantassin. La fantassin mobile est précis mais il est aussi très puissant. Avec ses seules munitions atomiques Rico porte sur lui l’équivalent du tonnage de bombes de 6 000 bombardiers B-17. Avec l’action de 52 hommes comme lui agissant sur plusieurs centaines de kilomètres carrés, on obtient ainsi l’équivalent d’un bombardement atomique plusieurs fois supérieur à Hiroshima. Malgré les précautions et la précision des fantassins, les pertes civiles seraient par ailleurs considérables.

Le raid est donc « un super-raid » et ressemble plus à un bombardement aérien massif qu’à une action de commandos. Avec la conjonction de la multiplication des munitions atomiques miniaturisées et de l’aéromobilité des forces terrestres à la fin des années 1950, un raid de ce type n’est alors pas inconcevable. La principale contrainte des unités aéroportées est qu’une fois au sol, les soldats se retrouvent à pied, lents et vulnérables. L’emploi d’armes nucléaires serait alors suicidaire. Avec le développement des unités aéro-mécanisées, dotées de véhicules blindés légers comme le BMD soviétique en 1969, cela devient de fait possible car les fantassins déposés ou largués sont désormais dotés de plateformes de combat mobiles et protégés. Mais c’est aussi l’époque où on s’aperçoit des énormes difficultés, notamment politiques, que poserait le « champ de bataille atomique » et les armes nucléaires sont retirées du champ tactique.

Dans le même temps, avec le développement des munitions guidées par laser, comme la Paveway testée au Vietnam en 1968, apparaît aussi le bombardement aérien de précision même s’il faut attendre encore plusieurs dizaines d’années pour voir des campagnes complètes menées avec ce type d’armes. Alors que la supériorité aérienne occidentale, et particulièrement américaine, devient suprématie après la Guerre froide, il est devenu hors de question de mener des raids de destruction d’infrastructures autrement que par les airs, aéronefs ou missiles. Il est probable cependant qu’avec le développement et la diffusion de systèmes anti-accès, ce passage des espaces fluides aux espaces solides devienne plus délicat. Peut-être faudra-t-il envisager à nouveau, comme le font des organisations qui n’ont pas accès au ciel, à d’autres formes d’intrusion par le sol.

En attendant, en 1959, la stratégie de pression fonctionne sur les Squelettes puisqu’elle les conduit à changer d’alliance. La guerre contre les Arachnides est d’évidence plus difficile.

Comment vaincre des arachnides géants ?

La guerre contre les Bugs commence par des accrochages avant de dégénérer en guerre ouverte avec le bombardement de Buenos Aires. L’attaque surprise (qui n’aurait pas ailleurs pas dû en être une, la trajectoire du météore frappeur ayant normalement dû être observée et corrigée) fait l’objet d’une offensive terrienne immédiate qui se veut décisive : l’opération DDT. Dans ce cas, pas de pression ni enchaînement de batailles comme dans la campagne du Pacifique mais un coup unique qui se veut décisif avec tous les moyens concentrés, comme si les forces américaines avaient tenté d'envahir le Japon tout de suite après l'attaque de Pearl Harbor.

Cette opération est un désastre. Plus de 50 vaisseaux sont lancés dans l’atmosphère de Klendathu et plusieurs divisions d’infanterie mobile sont larguées afin d’établir une tête de pont pour des unités plus lourdes. La coordination entre les vaisseaux projetés d’emblée sur la planète est déplorable, plusieurs collisions ont lieu et surtout les défenses de l’ennemi sont bien plus puissantes qu’imaginées. Les Punaises vivent en profondeur et les soldats qui en sortent équipés d’armes laser individuelles sont aussi innombrables (« un homme tué pour 1000 punaises est une victoire des punaises » [1]) qu'hyper-agressifs. Au bout de seulement dix-huit heures, ce qui reste de la force de tête de pont est repliée.

Les batailles sont des révélateurs des forces et faiblesses plus ou moins connues des deux adversaires. Les premières confrontations sont donc toujours pleines de surprises surtout avec des ennemis très différents et, pour le cas des Terriens au moins, qui n’ont visiblement pas mené d’opérations de très grande ampleur depuis longtemps.

Les premières batailles américaines, qui opposent une US Army constituée dans l’urgence à des troupes ennemies aguerries, sont traditionnellement des déconvenues. Il en est ainsi en 1812 contre l’armée britannique, à Bull Run en 1861 contre les Confédérés, en Argonne en 1918 et surtout à Kasserine en 1943 contre les Allemands. L’épisode de la Task Force Smith en juillet 1950 en Corée marque sans doute la fin de cette impréparation perpétuelle, conséquence récurrente de la démobilisation de l’armée américaine après chaque guerre. Comme les forces armées américaines des années 1950, l’armée de la Fédération terrienne est permanente, ce qui ne l’empêche visiblement pas d’être surprise.

Tactiquement, l’opération ressemble aux premiers jours de la bataille de Tarawa en novembre 1943, banc d’essai meurtrier des opérations amphibies de grande envergure. Au niveau opératif, Heinlein s’inspire plutôt et assez clairement de la première grande rencontre entre les forces des Nations-Unies et celles de l’armée chinoise en novembre 1950. Le 24 novembre, le général Mac Arthur lançait l’opération « A la maison pour Noël » destinée à écraser les dernières résistances communistes en Corée du nord. Dès le lendemain, toutes ses forces étaient submergées par les fantassins chinois, apparemment aussi nombreux et fanatiques que les Arachnides d’Heinlein. Le général Mac Arthur, qui ressemble au général Diennes de ST, est obligé d’ordonner un repli en catastrophe jusqu’au sud du 38e parallèle. C’est la plus grande retraite de l’histoire militaire américaine. Dans le roman, Diennes est tué au combat (l’offensive chinoise est un des très rares cas où un général américain meurt au combat) alors que Mac Arthur sera limogé après avoir critiqué le gouvernement et exigé une escalade dans les opérations.

Après l’opération DDT, commence une phase expérimentale où il s’agit à la fois de découvrir des méthodes tactiques efficaces contre cet ennemi redoutable et de comprendre son mode de décision afin de déterminer la voie qui permettra d’imposer sa volonté. L’espace de guerre (les territoires et les espaces fluides accessibles) s’étend sur plusieurs dizaines de dizaines d’années-lumière et il contient autant de théâtres d’opérations que de planètes ou de systèmes habités. Cela évoque évidemment les campagnes parallèles de Nimitz et de Mac Arthur dans le Pacifique jusqu’aux Philippines et aux abords du Japon. Comme la conquête des îles du Pacifique où les forces japonaises étaient de plus en plus profondément retranchées ou la nouvelle remontée vers le nord en Corée au printemps 1951, les combats sont beaucoup plus lents, méthodiques et meurtriers. 

Dans un contexte où comme contre les Squelettes, les Terriens disposent au moins d’une supériorité relative dans l’espace (« vaisseau contre vaisseau : notre flotte était supérieure » [2]), la bataille décisive fait place à une série de combats d’usure (comme les opérations Tueur ou Eventreur en Corée en 1951) destinée à infliger le maximum de pertes à l’ennemi grâce à l’emploi maximal de la puissance de feu. L’analyse des prisonniers arachnides permet de mettre au point des armes chimique létales pour les punaises et inoffensives pour les humains. Les liquides sont projetés dans les trous des cités troglodytes punaises, où ils se répandent ensuite sous forme gazeuse, tandis que les fantassins et sapeurs terriens bouchent toutes les sorties. La population arachnide de la planète Sheol est ainsi entièrement massacrée. Aucune question éthique n’est alors posée pour ce qui constitue pourtant un massacre de masse, pas plus qu’il n’en a été posée lorsque Tokyo, entre beaucoup d’autres villes, a été ravagée par les flammes en mars 1945. La déshumanisation peut intervenir très vite dès lors qu’il existe quelques différences et qu’il s’agit de massacrer sans scrupule.

Les Terriens profitent de leur supériorité spatiale pour lancer une nouvelle opération, sur la planète P. P est une base possible pour un nouveau « saut de puce » vers Klendathu. On ne voit pas bien en quoi cela est utile puisqu’il est possible d’envahir directement cette planète. A moins qu’il ne s’agisse de couper la planète-capitale de ses colonies et de l’étouffer économiquement, si tant est que ce soit possible. Il s’agit surtout d’une opération de renseignement, tactique d’abord  en apprenant à combattre dans les trous, stratégique ensuite en capturant des cerveaux ou des reines afin là-encore de les étudier et de les échanger éventuellement contre des prisonniers.

Cette question des prisonniers revient régulièrement dans le roman, expression d’un problème nouveau apparue là aussi pendant la guerre de Corée. La question des prisonniers et de leur libération avait alors fait l’objet de longues et difficiles négociations, en particulier parce que, fait inédit, beaucoup de prisonniers communistes, en particulier nord-coréens, ne voulaient pas revenir chez eux. Outre la surmortalité des camps dans le nord, les Américains ont découvert aussi à cette occasion et avec stupéfaction que certains de leurs soldats prisonniers pouvaient coopérer avec l’ennemi, participer à sa propagande et même refuser de revenir aux Etats-Unis. Surtout la Corée du nord a été fortement suspectée de ne pas avoir libéré tous les prisonniers. Le thème des « disparus » conservés dans les camps communistes apparaît à cette occasion avant de connaître une nouvelle extension avec la guerre du Vietnam.

Les moyens déployés pour l'opération sur P sont considérables. La Marine encage la zone à contrôler en vitrifiant ses abords jusqu’à former une croûte radioactive et organise un appui permanent en orbite face aux concentrations de forces ennemies les plus importantes. L’Infanterie mobile a alors pour mission de forcer les Punaises à sortir, les massacrer et pénétrer ensuite en profondeur jusqu’aux « décideurs ». Les sections sont ainsi déployées sur plusieurs centaines de kilomètres carrés chacune en surveillance d’un secteur avec l’aide des Talents spéciaux faisant office de radars souterrains. Le combat est long et après l’usure des forces ennemies après ce qui ressemble aux « charges banzaï » des Japonais les fantassins mobiles pénètrent dans les souterrains (une forme de combat initié dans le Pacifique puis en Corée et destinée à connaître un grand développement au Vietnam). L’adjudant Zim, ex Drill instructor, est alors le « rat de tunnel » qui s’empare d’un des six cerveaux pris par les Terriens. Le résultat est finalement mitigé puisqu’aucune reine n’est capturée et que les cerveaux meurent vite mais cela permet de faire progresser la connaissance de l’ennemi et donc les moyens de le (con)vaincre.

Dans le même temps, si les Terriens s’adaptent, les Arachnides semblent peu évoluer, soit qu’ils ne disposent pas des moyens suffisants pour le faire, soit que leur processus d’adaptation est aussi rigide que celui de l’appareil de guerre japonais. S'il s'avère aussi souple en revanche que celui des Chinois en Corée, capables de passer en quelques semaines de 1951 d’une doctrine de l’hyper-mobilité à une défense en profondeur très efficace, ce sera beaucoup plus difficile. Entre capitulation ou arrêt négocié, la fin de cette guerre dépend largement de ce paramètre. A la fin du roman, rien n'est encore décidé et la section Rico s'apprête à sauter à nouveau.

[1] Robert A. Heinlein, Etoiles, garde-à-vous ! Jai Lu, 1974, p. 185
[2] Robert A. Heinlein, Etoiles, garde-à-vous ! Jai Lu, 1974, p. 124.

lundi 25 juin 2018

L’art de la guerre dans Starship Troopers- 3 A la gloire de l’Infanterie mobile



Les régiments atomiques

Dans la seconde moitié des années 1950, le « champ de bataille atomique » est la figure obligée de la littérature militaire américaine. La grande innovation technique du moment est alors la « démocratisation » de l’atome grâce à la miniaturisation. En 1953 apparaissent simultanément le premier moteur nucléaire (qui propulsera le sous-marin Nautilus deux ans plus tard) et le premier obus atomique, lancé par un obusier de 280 mm. Pour beaucoup, la munition atomique est le moyen pour les forces terrestres américaines de retrouver leur supériorité face aux masses communistes comme celles rencontrées en Corée. Rétrospectivement certains pensent même que si les armes atomiques avaient été disponibles en aussi grand nombre en 1950, il y aurait eu moins de réticence à les utiliser et les Américains l’auraient forcément emporté.

Le Field Manual 100-5 de 1954 intègre les armes nucléaires comme artillerie super lourde dans la doctrine de l’Army. En 1955, le général Taylor, nouveau chef d’état-major, déclare qu’ « une armée sans arme atomique sur le champ de bataille du futur sera aussi impuissante que les chevaliers français sous le tir des archers anglais » [1]. Sous son impulsion, toute une panoplie est ainsi mise en place en une dizaine d’années seulement, depuis les Honest-John, capables d’envoyer une munition de classe Hiroshima à 48 km jusqu’aux roquettes M-28 Davy Crockett lancées à deux kilomètres et même les Special Atomic Demolition Munition portables dans un sac à dos.

Il reste à déterminer comment combattre dans un tel environnement, sachant que les Soviétiques commencent à disposer d’un arsenal similaire à partir de 1957. Il y a alors rapidement un consensus pour estimer que pour se préserver des coups atomiques, il faut des grandes unités capables de mener un combat très mobile fait de concentrations et de déconcentrations à partir de dispositifs dispersés. Les divisions mécanisées, entièrement sous blindage, répondent à ce critère avec l’avantage d’être protégées des radiations mais aussi avec cet inconvénient majeur pour les Etats-Unis d’être très lourdes et donc difficilement projetables au loin rapidement.

Maxwell Taylor propose donc un autre modèle plus léger et très clairement inspiré de son expérience des opérations aéroportées. En 1956, il impose une nouvelle division, dite « pentomique », organisée autour de cinq petits régiments (Battle groups) formés, selon les besoins, d’un assemblage de compagnies diverses. Ces unités légères à 14 000 hommes sont à la fois projetables partout dans le monde et susceptibles de mener un combat tournoyant à base de manœuvres rapides et de feux atomiques. Ce type de combat, testé en grandeur nature avec des munitions nucléaires réelles lors de l’exercice Sage Brush, s’avère cependant très complexe à gérer avec les moyens de l’époque.

On est cependant persuadé que les nouveaux moyens de transport aérien et de transmissions notamment ne manqueront pas de survenir qui résoudront le problème. Parmi ces moyens émergents l’hélicoptère suscite beaucoup d’espoirs. En 1956, les Marines ont mené un exercice d’héliportage d’une division complète depuis la mer et l’Army réfléchit à la mise en place à son tour d’une division d’assaut aérien, réalisée finalement en 1963.

Les divisions d’infanterie mobile d’Heinlein s’inscrivent clairement dans cette ambiance. Elles ne sont pas organisées en cinq régiments comme les divisions pentomiques, mais en six (à trois bataillons de quatre compagnies de trois sections). La structure est donc lourde (il est toujours difficile de commander plus de cinq unités) mais Heinlein envisage des états-majors de brigade ad hoc susceptibles de coiffer chacun plusieurs régiments, innovation étudiée en 1959 et adoptée avec la nouvelle structure ROAD (Reorganization Objectives Army Division) en 1965. Surtout, la polyvalence du fantassin mobile, blindé, bondissant et surarmé permet de simplifier considérablement les structures. Si des armes lourdes sont évoquées (mais qu’est-il possible d’utiliser de plus puissant que les munitions atomiques que portent les fantassins ?), la division d’infanterie mobile semble n’être constituée que de ses 216 sections avec en plus quelques états-majors réduits, ce qui permet d’avoir à la fois une division de faible volume (environ 11 000 hommes) et de très faible poids, tout en ayant une proportion maximale de combattants de contact.

La section d’infanterie mobile

Le pion tactique de base est donc la section d’infanterie mobile (platoon) divisée en trois « tiers de section » (section) de deux groupes de combat (squad) de huit hommes, soit au total 53 hommes avec le chef de section et le sous-officier adjoint. C’est une structure étonnamment archaïque dans le futurisme ambiant, plus proche de celle des très lourdes sections américaines de 1918 (59 hommes) que des unités des années 1950.

Les nombreuses études menées depuis 1918 et notamment après 1945 (Conférence d’infanterie de 1946, Study of the Rifle Unit Study ou The Job of Combat Infantryman pendant la guerre de Corée) ont toutes conclu à la nécessité d’organiser les sections en trois groupes de combat et éventuellement un groupe d’appuis (mortiers, mitrailleuses). Chacun des groupes doit obligatoirement être lui-même divisé en équipes permanentes de 4 ou 5 pour fonctionner correctement. Les groupes de l’Army de 1956 comprennent ainsi un chef de groupe et deux équipes de cinq (un chef d’équipe, un mitrailleur, un grenadier et trois fusiliers). Ceux des Marines, de leurs côtés et comme dans la campagne du Pacifique, sont forts de 13 hommes avec un sergent et trois équipes de quatre.

Avec ses six groupes de 8 hommes, la section d’infanterie mobile serait particulièrement lourde à commander même avec (ou peut-être à cause de) une interconnexion totale. Chacun d’eux ressemble en fait à ceux de la Seconde Guerre mondiale avec son éclaireur (scout), équipé plus légèrement, et ses six fusiliers indistincts (en tenue de Marauders, du nom des commandos de jungle américains engagés en Birmanie en 1944) commandés par un caporal. Les éclaireurs ont été abandonnés en 1947 dans l’US Army ainsi que l’idée de commander autant d’hommes simultanément. Cela avait été à la source de nombreux dysfonctionnements et d’une grande difficulté à manœuvrer à ce niveau.

Dans la section d’infanterie mobile d’Heinlein, pris entre les sept hommes à commander par radio, et le sergent, voire le chef de section, sur un autre réseau tout en menant son combat propre, la charge cognitive des chefs de groupe de combat serait particulièrement élevée et sans doute rédhibitoire. Il faut noter aussi que les soldats d’Heinlein combattent de manière isolée, parfois à plusieurs kilomètres de distance les uns des autres, ce qui, ajouté à l’effet d’enfermement des scaphandres, et un environnement particulièrement hostile serait particulièrement stressant. Ce stress serait en partie compensé par le sentiment de protection de l’armure, la puissance des armes et le contact audio mais il serait bien moindre avec une présence amie proche.

Dans la réalité, les fantassins mobiles seraient probablement groupés au moins par binôme ne serait-ce que être capable d’une mini-manœuvre (un appui pendant que l’autre se déplace) et peut-être surtout une protection mutuelle. Comment imaginer par exemple que l’on accepterait de dormir seul (même avec un sommeil hypnotique forcé) potentiellement au milieu d’arachnides géants ? Dans les années 1950 seuls les chefs de groupe et de section sont, au mieux, en liaison radio, Heinlein n’appréhende pas que même si tout le monde était sur un même réseau, cela ne permettrait pas d’étendre la zone de combat de manière aussi considérable qu’il l’imagine. Il y aurait plusieurs facteurs techniques, tactiques et psychologiques qui pousseraient forcément à des regroupements.

Rapidement aussi, ces fantassins polyvalents, à l’exception des éclaireurs, seraient probablement spécialisés. Chacun d’eux en  effet porte plusieurs centaines de kilos de munitions et une multitude d’équipements. Cela n’est pas, pour une fois, un problème de poids mais, là encore, de charge cognitive. Il est en effet difficile pour un seul fantassin dans la pression du combat et l’exigence de décisions rapides, de combiner efficacement lance-fusées, lance-flammes, lance fusées, flammes, pyro-pilules, batteries Y sur le dos, etc, tout en observant à la fois le terrain réel et l’écran de son casque le tout avec un réseau radio en fond sonore. Heinlein envisage pourtant ce problème (avec « tout un tas de quincaillerie, qu’il doit surveiller et consulter sans cesse, n’importe quel ennemi équipé plus légèrement […] pourra lui fracasser le crâne pendant qu’il consulte ses verriers » [2] mais il le balaye en considérant la facilité d’emploi du scaphandre de combat, extension des capacités humaines. En réalité, il s’agit bien d’une extension physique (et on notera au passage le réflexe de toujours empiler sur le fantassin le maximum qu’il lui est possible de porter, même en scaphandre) mais non cognitive. On ajoutera qu’un scaphandre qui comporterait 347 points à vérifier avant son emploi serait probablement une source de stress supplémentaire sur le champ de bataille. Dans le roman, ils ne tombent jamais en panne, dans la réalité un système aussi sophistiqué poserait sans doute plus de problèmes avec des conséquences toujours fâcheuses.

La solution habituelle est de simplifier la tâche de chacun en le spécialisant. Une petite équipe de quatre fantassins mobiles spécialisés (combat rapproché, appui indirect, saturation, précision, etc.) est plus efficace que quatre polyvalents et isolés, au prix d’un effort de coordination (et donc d’un chef d’équipe qui n’existe pas dans ST). Ils seraient également plus forts psychologiquement, l’interdépendance créant plus de liens et d’obligations de comportement que le combat accolé et indépendant.

Au bilan, la section d’infanterie mobile décrite par Heinlein ne fonctionnerait pas bien dans la réalité. Avec ces moyens du futur, les militaires des années 1950 auraient conçu une section plus réduite avec des soldats regroupés en petites équipes, de 2 à 4, au sein de trois ou quatre groupes. Ces équipes auraient été probablement spécialisées, les éclaireurs, dont on ne voit pas très bien l’utilité dans ST, seraient mieux utilisés groupés sous le commandement direct du chef de section, dont ils formeraient aussi une petite réserve. Il y aurait également probablement des équipes d’appui avec des armes de saturation (mitrailleuses longue distance) ou de précision qui manquent cruellement dans ST.

Des hommes écrasés mais augmentés

Tout soldat est une association de choses et d’idées, somme de compétences et de façons de voir le monde ou les autres. Il est forcément le processus d’une alchimie complexe que Robert Heinlein décrit en détail dans un long développement (100 pages) sur la période de formation initiale, occasion aussi pour lui d’évoquer certains problèmes de son époque.

Juan Rico passe ainsi plusieurs mois dans le camp de formation initiale (Boot camp) Arthur Currie (commandant le corps expéditionnaire canadien en Europe durant la Première Guerre mondiale), où il rencontre la figure obligée du Drill instructor (DI). La période qui suit est en tout point semblable à celle que connaissent soldats et marines de l’époque, avec un entrainement « aussi dur qu’il est possible » et volontiers brutal, verbalement et physiquement.

Le but premier de la formation militaire est de créer des individus capables de résister à la pression du combat avec cette difficulté évidentes qu’il n’est pas possible d’en récréer exactement les conditions à l’entrainement. Une équipe de football peut s’entrainer en jouant des matchs, une unité militaire ne peut s’entrainer en menant des combats réels. On procède donc de manière empirique, soit en essayant quand même de s’approcher le plus possible de ces conditions réelles par la simulation (peu présente dans ST), soit on s’efforce de créer la pression psychologique la plus forte possible sans tuer (ou sans trop tuer, il y a 14 morts sur 2 009 dans la période de formation de la recrue Rico).

La méthode générale est celui de la pression-compensation, que l’on retrouve dans tous les sports par exemple, et qui consiste à forcer l’individu, voire à l’écraser, pour provoquer en retour des adaptations organiques qui le rendront ensuite plus fort. Dans un système de volontariat où chacun peut quitter la formation à tout moment, c’est aussi un moyen pratique d’écarter automatiquement les « plus faibles » et de conserver ceux qui ont le plus de potentiel d’accroissement.

C’est également une méthode d’acculturation (la recrue est dépouillée de sa vie antérieure pour former une page blanche) et de création d’obligations de comportement. Une unité militaire est un emboitement de liens, depuis les liens de camaraderie des petits échelons jusqu’à l’esprit de corps, qui est un échange de prestige (j’échange un comportement « honorable » en échange de la part de prestige que me fournit le « Corps » lorsque je porte sa tenue et ses attributs visibles). Plus le processus pour devenir membre du Corps qui a initié la formation est dur et plus au bout du compte, par un autre phénomène de compensation, l’attachement à ce même Corps est fort. Cette force de l’attachement conduit aussi à justifier en retour le maintien voire l’amplification de la dureté de cette formation.

C’est donc dans cette formation initiale qui est un rapport entre des individus isolés et une organisation formatrice que ce crée principalement l’esprit de corps, les liens de camaraderie viendront par la suite avec l’intégration dans des cellules de combat. Aux  Etats-Unis, où les régiments et les divisions sont traditionnellement formés à la mobilisation, ce sont les grandes organisations elles-mêmes, comme le Corps des Marines, qui prennent en charge cette formation dans des camps géants (deux seulement pour le Corps alors qu’il représente presque le double de l’armée de Terre française). L’attachement se fait donc directement au Corps plutôt qu’à des structures intermédiaires comme des régiments. Juan Rico devient ainsi viscéralement attaché à ses camarades de combat et à l’Infanterie mobile, qui ne dispose semble-t-il et là-encore que de deux camps dans le monde (pour des classes d’âge potentielle de dizaines de millions d’individus). Il n’est pas vraiment question dans le roman des divisions, régiments ou bataillons. En Europe, en France et plus encore au Royaume-Uni, ce sont plutôt les régiments, plus pérennes, ou des « subdivisions fortes » (Troupes de marine, Légion étrangère, Chasseurs alpins, etc.) qui forment les recrues et donc aussi l’attachement.

Lors de la publication de Starship Troopers, toutes ces questions entrent en résonance avec les débats d’une société américaine qui s’interroge sur la violence. Le 8 avril 1956, six recrues meurent noyées lors d’un exercice, punitif, de nuit dans le camp de Parris Island (Ribbon Creek incident). L’affaire fait scandale et fait surgir un mouvement de contestation des méthodes employés dans la formation des jeunes recrues de l’Army et surtout des Marines. On s’aperçoit alors que de 1951 à la fin de 1956, plus de cent instructeurs du Corps sont passés en cour martiale pour leur comportement brutal, ce qui témoigne à la fois de l’étendue du problème, de la surveillance de l’institution comme de son incapacité à y faire face. Au début de 1957, un autre DI est mis en cause pour avoir battu une recrue avec une barre d’acier et de l’avoir fait marché avec du sable dans la bouche.

Une vague de protestation, surtout portée par des mères de soldats, se développe alors, très vite contrebattu par un autre mouvement conservateur, voire réactionnaire (au sens de retour à des pratiques passées jugées meilleures) dont Heinlein fait partie. Les « jours heureux » des années 1950 ne sont pas forcément perçus comme tels à l’époque. La société des trente glorieuses est prospère mais elle manque d’idéaux, doute et croit s’ennuyer (The Lonely Crowd (1950) de David Riesman ou The Organization Man (1956) de William Whyte ou même Un Américain bien tranquille (1955) de Graham Greene). Le problème est surtout flagrant dans la jeunesse américaine où on constate un accroissement spectaculaire de la délinquance juvénile (avec une multiplication par trois du nombre de mineurs incarcérés dans la décennie 1950).

Pour ce mouvement conservateur non seulement la formation militaire, si elle doit être encadrée, ne doit surtout pas être adoucie de même que l’ensemble du système éducatif américain dont elle est conçue comme partie intégrante. Aux lettres de mères dans le magazine Life (alors un espace majeur de débats) succèdent une multitude de réponses et d’articles, en particulier de vétérans (alors très nombreux) qui dénoncent les « bébés pleurnicheurs » que la société envoie désormais dans les Boot camps. La contre-offensive sur le thème du nécessaire paternalisme dur mais juste s’exerce dans tous les domaines, avec les romanciers sympathisants comme Heinlein mais aussi dans le cinéma, avec Jack Webb incarnant le paternel sergent Jim Moore dans The D.I. (1957) succédant à Richard Widmark, dans Take The High Ground (Sergent la Terreur) en 1953. En 1954, le Corps des Marines initie des stages d’adolescents (les « Devil Pups », avec un logo dessiné par la Compagnie Disney) au camp Pendleton en Californie.

Dans l’ambiance volontiers paranoïaque de la fin des années 1950, acmé de la menace communiste, qu’elle soit insidieuse par la subversion ou terrifiante par les nouveaux missiles intercontinentaux et l’explosion de la gigantesque Tsar Bomba (1961), les forces armées ne sont plus contestées mais au contraire encouragées à demeurer le réceptacle des valeurs fortes et le creuset de formation de la jeunesse. Les méthodes d’entrainement sont même durcies dans cette période. Heinlein peut ainsi à la fois contester l’idée d’un moratoire sur les essais nucléaires au sein d’un mouvement politique qu’il crée avec sa femme et prôner le retour de la virilité dans l’éducation des jeunes comme dans la formation militaire.

On notera qu’alors que le service militaire volontaire décrit par Heinlein est ouvert à tous et toutes (une loi de 1947 interdit toute forme de ségrégation dans les forces armées américaines), les femmes sont totalement absentes de l’Infanterie mobile, ce qui ne peut se justifier par une différence de capacités physiques puisque les scaphandres de combat les annulent complètement. On notera cependant que, jugées excellentes pilotes, elles sont en revanche très nombreuses dans la Marine, y compris aux postes de commandement les plus élevés, ce qui a dû faire horreur à l’Air force et surtout la Navy de l’époque.

Iron men
La transformation de l’homme en soldat n’est pas complète tant qu’il n’est pas associé à des équipements. Ceux de Starship Troopers sont particulièrement spectaculaires et ont contribué au succès du livre ainsi qu’à son influence. Chaque fantassin mobile est en effet un homme considérablement augmenté par un scaphandre de combat d’une tonne et ses instruments associés, à la manière du super-héros Iron Man qui apparaît trois ans plus tard.

L’idée est dans l’air du temps. En 1951, le lieutenant-colonel Robert Riggs, avait écrit un livre sur les hordes de combat chinoises, où il exprimait alors à la fois le choc provoqué par l’arrivée en Corée des Chinois, nombreux, rustiques et fanatiques et l’idée qu’il n’était alors possible de les vaincre à l’avenir que « si nous conservons la supériorité technique dans tous les champs expérimentaux, surtout dans le perfectionnement du fantassin, ultime instrument de la guerre ». En 1956, dans la revue Army (Soldier of the Future Army) et surtout en 1958 dans le roman War 1974, il expliquait plus en détail comment il voyait la guerre future entre ces soldats américains modernisés et les « hordes rouges ».

La guerre future (années 1970) de Riggs est faite de coups atomiques et d’essaims de fantassins partant à distance de gigantesques plateformes (avions, navires et sous-mains) à propulsion nucléaire.  Dans la zone des combats, les avions sont alors jugés trop vulnérables aux défenses anti-aériennes et surtout moins utiles que les missiles. Exit donc les raids de bombardiers mais place à la Force d’assaut 3-D.

Cette force est constituée de divisions volantes composées chacune de 5 régiments de 1 500 Big Helmeted Men (Heinlein décrira les fantassins mobiles comme des « gorilles hydrocéphales ») en armures. Elles sont précédées d’unités d’éclairage placées dans les têtes de missiles balistiques qui s’ouvrent au-dessus de l’objectif larguant ces Warhead Warriors en parachutes plastique. Les fantassins de Riggs ne volent pas avec leur propre tenue mais sont portés ou accompagnés par toute une panoplie d’engins depuis les hélicoptères nucléaires géants Hercule (30 tonnes de capacité) jusqu’aux jeeps volantes en passant par des air-tanks et des drones de reconnaissance.

Une fois au sol le soldat est protégé par une armure en plastique, un casque intégral en acier-plastique (ou en titane dans War 1974), un masque à gaz et un imperméable en plastique. Grâce à la miniaturisation, il dispose d’une radio (le 1er casque audio est expérimenté en 1956), de capteurs infra-rouges (« ce sera le coup de grâce pour les guérillas communistes dans la jungle ») et d’un radar de poche. Outre un fusil d’assaut léger et à longue portée, il possède un bazooka miniature et une pelle pour creuser rapidement un trou de protection. Il existe aussi pour les unités d’appui une panoplie de mitrailleuses, mortiers et surtout lance-roquettes avec une gamme étendue de projectiles guidés. Au repos, le soldat du futur (qui  dispose d’un emplacement dans son armure pour mettre un paquet de cigarettes) peut se nourrir grâce à sa ration de pilules cachée dans une botte.

L’ingénieur Heinlein a servi pendant la Seconde Guerre mondiale (avec Isaac Asimov et Sprague de Camp) dans les services techniques de la Navy [3], où il a travaillé sur les tenues et les matériaux utilisés par l’Aéronavale. Il connait forcément tous les projets de vol individuel de l’époque comme l’hélicoptère individuel Hiller VZ-1 Pawnee (1955) ou la jeep-soucoupe Avro VZ-9 (1959) et il a très certainement lu Riggs, tant les similitudes sont nombreuses.

Toutes ces idées sont alors des projections considérées comme réalistes. Dans l’An 2000, publié par l’Hudson Institute en 1967, l’emploi généralisé des moteurs et explosifs nucléaires mais aussi les engins légers à décollage vertical, l’apprentissage hypnotique, les bases lunaires, l’hibernation, le sommeil contrôlé sont considérés comme hautement probables avant la fin du siècle. Heinlein a puisé dans ce bouillonnement d’idées y compris dans ce qui s’est effectivement réalisé comme les moyens de communications portables à grande distance. Il a puisé également, avec les Talents spéciaux, dans la mode naissante des pouvoirs paranormaux ou, plus exactement, des perceptions extrasensorielles.

Son apport le plus intéressant et novateur est le scaphandre (powered armor) de Juan Rico et ses camarades, à la fois tenue de combat telle que le décrit Riggs et exosquelette fonctionnant selon les principes de la jeune science cybernétique (en particulier le feedback amplificateur). Le premier vrai exosquelette motorisé moderne, le HARDIMAN, apparaît en 1965 dans les laboratoires de General Electric très probablement sous l’influence du roman d’Heinlein. C’est cependant un échec et le prototype est abandonné quelques années plus tard avant de servir d’inspiration au Caterpillar P-5000 Work Loader utilisé par Ripley dans le Aliens de James Cameron en 1983 (ainsi que beaucoup d’autres choses de Starship Troopers).

Pour imaginer son scaphandre, Heinlein s’est à coup sûr inspiré des récits de Space opera de son ami Edward Elmer Smith (en particulier les tenues spatiales des héros du cycle Lensmen publié de 1934 à 1950) et peut-être du personnage de Creakyfoot où le héros est à l’intérieur d’un robot dans Champion Robot de E.R. James en 1953. Dans tous les cas, Heinlein est celui qui décrit le plus clairement le concept et qui aura de loin le plus d’influence.

Par sa polyvalence qu’il autorise, le scaphandre de combat permet finalement au héros ordinaire d’accéder quand même à l’extraordinaire même s’il ne gagne pas la guerre à lui seul.

(à suivre)

[1] Linn Brian McAllister, The Echo of Battle: The Army's Way of War, Harvard University Press, 2007.
[2] Robert A. Heinlein, Etoiles, garde-à-vous ! Jai Lu, 1974, p. 123.
[3] Naval Aircraft Factory Engineering Division et Naval Aviation Experimental Station.