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dimanche 14 mars 2021

Des cycles et des guerres

Publié dans Défense et sécurité, n°151, janvier-février 2021

Une armée est toujours en tension entre les missions que l’échelon politique lui ordonne d’exécuter et ce qu’elle est réellement en mesure d’effectuer.

Les missions données dépendent souvent de l’endroit où l’on perçoit les plus fortes menaces ou éventuellement les plus grands intérêts à conquérir ou préserver. Pour un pays comme la France, ces endroits stratégiques sont au nombre de trois : la nation elle-même, l’«arène» où s’affrontent les États du « système-monde » décrit par Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein, comme le groupe de puissances qui domine et structure le reste du monde, et enfin la périphérie de ce même système-monde. Cela correspond sensiblement aux trois cercles d’intérêt stratégique décrit par Lucien Poirier.

Ce qu’est capable de faire réellement une armée dépend de son capital de compétences et d’équipements ainsi que des ressources allouées pour qu’il puisse fonctionner. Ce capital doit normalement correspondre à l’emploi prévu, mais pour peu que les ressources diminuent et/ou que cet emploi change brutalement et une armée se trouve en décalage avec les besoins stratégiques. Or, les emplois changent souvent, au rythme des variations du contexte politico-économique du système-monde.

Un changement de priorité tous les vingt ans

De la fin des guerres de Premier Empire à celle de la Première Guerre mondiale, l’emploi des forces armées françaises est manifestement corrélé avec l’activité économique générale selon les cycles mis en évidence par Nikolaï Kondratieff en 1926, avec leur phases de croissance (phase A) et de dépression (phase B) d’une vingtaine d’années chacune, car cette activité économique influe beaucoup sur les relations entre les puissances européennes.

Après la période belliqueuse de la Révolution et de l’Empire, qui correspond à une phase de croissance économique (phase A de Kondratieff), les grands États européens, et particulièrement la France, sortent épuisés et crise économique (phase B). Ils ne se font plus la guerre et tentent de réguler leurs relations dans le système de sécurité collective de la Sainte-Alliance. Dans ce cadre général, les préoccupations politiques du régime de la Restauration puis de la Monarchie de juillet sont essentiellement intérieures. L’armée y est d’abord une force de maintien de l’ordre, mission principale qui se double parfois de petites expéditions à l’étranger, dont certaines, en Grèce ou Belgique, relèvent déjà d’opérations de police internationale puisqu’il n’y a pas d’ennemi désigné et que les combats y sont rares. La grande guerre de l’époque est périphérique et se déroule en Algérie.

À partir de la fin des années 1840, la tendance économique s’inverse (phase A). Les États européens se raffermissent et commencent à disposer de ressources importantes qui leur permettent d’en consacrer une part importante à poursuivre des ambitions extérieures. La France du Second Empire multiplie les expéditions lointaines de guerre du Sénégal à la Corée en passant par le Mexique, ou «à but humanitaire» comme en Syrie. Elle intervient surtout dans l’arène des puissances qui réapparaît. De 1853 à 1871, France affronte successivement la Russie, l’empire d’Autriche et les États allemands.

La «grande dépression» qui débute en 1873 s’accompagne d’une décroissance guerrière dans une Europe qui retrouve des règles collectives de gestion de crises. Les ressources des États diminuent. La France réorganise son armée et prépare la «revanche», mais la posture est défensive en Europe et offensive dans le reste du monde. L’empire colonial est conquis à 80 % de 1880 à 1900. Alors que la phase de dépression est au plus bas au tournant du siècle, les problèmes sociaux sont aussi à leur maximum et l’armée est engagée dans des missions de maintien de l’ordre pendant quelques années critiques.

Dans les années qui suivent, le retour de la prospérité en Europe avec une nouvelle phase A voit aussi le retour du nationalisme et la réapparition des conflits jusqu’à la Première Guerre mondiale. Le budget militaire français remonte et la priorité est clairement à la guerre contre l’Allemagne. La Première Guerre mondiale survient presque au pic de la phase de croissance.

Toutes les puissances européennes évoluant dans le même contexte, les politiques militaires ont tendu à se ressembler et même à former des «courses» (aux armements, aux colonies) dangereuses dans l’arène lors des phases de croissance ou dans la périphérie lors des phases de dépression.

Des anomalies dans les cycles

La période qui suit la Première Guerre mondiale semble d’abord obéir aux tendances précédentes. C’est une phase B. La tendance dans les démocraties est à la réduction drastique des armées et à la «mise hors la loi de la guerre». On croit à nouveau à la régulation internationale des conflits. Les accords de Locarno en 1925 normalisent apparemment les relations avec l’Allemagne.

Pour les armées françaises si la menace allemande est écartée, il faut s’engager activement dans des opérations de stabilisation (Hongrie, Silésie, Ruhr) ou de guerre périphérique (Odessa, Rif, Syrie) jusqu’en 1927. Une grande partie des ressources comptées est ensuite consacrée à la construction d’une grande ligne défensive. À ce moment-là, personne ne songe à une nouvelle guerre entre puissances.

Dans la logique des cycles précédents, la guerre entre les puissances aurait dû réapparaître dans les années 1950. Elle réapparaît plus tôt, car certains États ne «jouent pas le jeu». L’Union soviétique n’est pas soumise aux mêmes fluctuations que les économies capitalistes et en Occident la crise contribue à l’arrivée au pouvoir en Allemagne d’un autre régime totalitaire qui, de manière apparemment contracyclique, investit dans l’outil militaire. On constate alors que dans certaines circonstances «beurre et canon» ne sont pas forcément incompatibles. Forcées par la nouvelle menace, les démocraties investissent aussi dans leurs forces armées, mais plus tardivement et avec réticences. Leur politique d’«apaisement» ne fait que stimuler l’agressivité d’Hitler jusqu’à la guerre et le désastre.

La Seconde Guerre mondiale est donc une anomalie puisqu’elle se déroule en plein bas d’une phase B. À son issue, la croissance économique repart à la hausse avec une phase A longue et très soutenue jusqu’au début des années 1970. Dans la logique des cycles précédents, ce sont les conflits périphériques que l’on aurait dû voir dans les années 1940. Ils apparaissent avec quelques années de décalage. L’armée française combat en Indochine puis en Algérie. Ce dernier conflit peut même apparaître comme une autre anomalie puisqu’il intervient au moment où la puissance coloniale bénéficie à plein de la croissance économique et peut soutenir un effort de guerre important. Le «sens de l’histoire» n’est pas forcément celui de l’économie.

L’arène des puissances est rouverte depuis la fin des années 1940, mais elle s’effectue en «ambiance nucléaire». Par un effet gravitationnel inverse qui tend à écarter le risque d’agression majeure de toute nation qui la possède, l’arme nucléaire maintient les deux blocs en une longue apesanteur guerrière, mais pas les tensions et les confrontations «sous le seuil».

Dans les années 1960, la France redéploie son effort militaire de manière typique du contexte politico-économique en se consacrant sur la défense du territoire et de ses approches face à la puissance soviétique, mais de façon originale par une opération des moyens. La création d’un arsenal nucléaire et des forces conventionnelles associées constituent en effet alors une fin en soi stratégique, puisque l’objectif premier est de dissuader. On conserve une capacité d’intervention au loin, mais cette fonction est alors marginale.

La phase B du cycle Kondratieff commence en 1973 pour se terminer à la fin du siècle. Les ressources diminuent et le modèle de forces français est de plus en plus difficile à soutenir financièrement. Dans le même temps, le nombre de missions périphériques s’accroit, qu’il s’agisse de lutter contre des organisations armées, de se confronter à certains États comme la Libye ou l’Iran ou, de plus en plus, d’effectuer des missions de police internationale (maintien de la paix, ingérence humanitaire, stabilisation). Plus de vingt ans après la guerre d’Algérie, on engage même les forces armées sur le territoire national par intermittence d’abord puis de manière permanente à partir de 1995. Ce sont des tendances finalement assez typiques des phases B. Elles s’accentuent encore plus après l’effondrement de l’Union soviétique.

En 1991, l’arène des puissances disparaît d’un coup au profit d’une hégémonie américaine. Le «nouvel ordre mondial» régule les relations d’un monde de plus en plus unifié selon le modèle libéral démocratique. En France, la mission première de défense des frontières par la dissuasion se réduit d’autant plus vite que les ressources manquent. La 1re armée française est dissoute et la force nucléaire réduite de moitié. Seules les opérations périphériques sont envisagées que ce soit dans le cadre de coalitions contre des États-voyous ou, préférentiellement, pour mener des opérations de gestion de crise. Après plus de 15 ans de guerres de décolonisation, et presque 30 ans de dissuasion, on se lance pour un long cycle d’intervention.

Dans le nouveau siècle

Le tournant du XXIe siècle est aussi un retournement de cycle. Le nombre de conflits entre États atteint un niveau historiquement bas, mais le nombre de conflits internes opposant des États affaiblis à des organisations armées renforcées par la mondialisation s’est accru. Ce nouveau cycle A favorise le développement ou le retour des puissances comme la Chine ou la Russie, mais aussi, et c’est nouveau, celui d’organisations armées non étatiques. L’année 2011, avec le désengagement des grands conflits périphériques en Irak et en Afghanistan contre des organisations armées, et la dernière guerre contre un État-voyou, le régime du colonel Kadhafi, clôt une époque. Assez logiquement, on assiste donc à une nouvelle compétition des puissances, toujours sous contrainte nucléaire. Après une longue crise, la France réinvestit dans ses forces armées, pour continuer le combat contre les organisations armées et se confronter à d’autres États.  

Il ressort de ce panorama que les contextes politico-économiques internationaux changent assez fortement selon des cycles de 20 à 30 ans. Chacun de ces cycles correspond à une mission prioritaire donnée aux forces armées accompagnée souvent d’une ou deux missions secondaires. Il existe donc deux problèmes. Le premier est celui de la conjonction de plusieurs emplois simultanés différents et souvent concurrents. On a pu concevoir un modèle de forces spécialisées, armée coloniale ou gendarmerie mobile par exemple, mais c’était une solution riche, une solution de phase A. Dans les phases B, on a souvent préféré un modèle polyvalent capable de passer rapidement d’une mission à l’autre, mais au risque, deuxième problème, d’avoir à gérer des crises d’adaptation. Quand on a par exemple des systèmes d’armes qui durent 60 ans de la conception au retrait, il faut s’attendre à ce qu’ils traversent plusieurs cycles stratégiques.

Les années 2020 semblent à cet égard particulièrement délicates. Au tournant d’un cycle haut, il faudra vraisemblablement faire face à de fortes tensions entre grands États avant de parvenir dans les années 2030 à de nouvelles formes de coopération face à une situation économique et écologique difficile. Cette situation sera probablement porteuse de nouvelles crises périphériques dans lesquelles il faudra intervenir. Ce sont des défis difficiles à relever, avec des budgets qui ne peuvent manquer de stagner. Il faudra donc, plus que jamais, faire preuve d’intelligence.

Immanuel Wallerstein, Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des système-monde, Editions La Découverte, 2006.

Luigi Scandella, Le Kondratieff-Essai de théorie des cycles longs économiques et politiques, Economica, 1998.

Bernard Wicht, Guerre et hégémonie-L’éclairage de la longue durée, Georg Editeur, 2002.

Joshua Goldstein, Long Cycles: Prosperity and War in the Modern Age, Yale University Press, 1988.

vendredi 8 mai 2020

Sang et or. La crise comme facteur de création de monstres

Publié le 27/11/2011


Il est souvent fait référence à la crise économique de 1929 pour décrire la dépression actuelle ; or, par un enchaînement tragique, la crise de l’époque a conduit, par ses conséquences sociales puis politiques, au désastre de la Seconde Guerre mondiale. Il paraît donc légitime, si on veut poursuivre l’analogie jusqu’au bout, de s’interroger sur le caractère belligène de la situation actuelle. Le capitalisme peut-il se sauver par l’impérialisme, selon les idées de Lénine ? Ne peut-on considérer, au contraire, que l’affaiblissement des puissances libérales peut stimuler l’agressivité de régimes hostiles ou conduire à des « implosions » qu’il sera impossible d’ignorer ? Pour appréhender ces rapports entre situation économique et situation stratégique, complexes mais pas nouveaux, il est intéressant d’interroger l’histoire.

La crise comme facteur de paix entre les peuples

Dans La prospérité du vice, l’économiste Daniel Cohen reprend les théories du temps long et les corrélations que certaines d’entre elles avaient établies entre les cycles économiques et les guerres, depuis les débuts de la Révolution industrielle (1). A la suite de Gaston Imbert (2), il distingue ainsi quatre grandes phases de 1815 à 1914. La période qui va, en France, du Ier Empire à la guerre de Crimée (1853-1856) se caractérise par un cycle long de dépression économique qui privilégie les conservateurs sur les progressistes et offre moins de ressources à l’Etat et à son armée. A partir des années 1840, la tendance économique s’inverse. L’Etat commence à disposer de ressources importantes qui lui permettent d’en consacrer une partie importante à des efforts collectifs et à poursuivre ses ambitions propres à l’extérieur. Le « concert européen » se délite et les grandes guerres européennes réapparaissent (Crimée, Italie, guerres « prussiennes »). En revanche, la « grande dépression » qui débute en 1873 s’accompagne d’une décroissance guerrière dans une Europe qui retrouve des règles collectives de gestion de crises. Au début du siècle suivant, le retour de la prospérité en Europe voit aussi le retour du nationalisme et la réapparition des conflits jusqu’à la Première Guerre mondiale. Loin du « doux commerce » évoqué par Montesquieu, la prospérité semble donc plus belligène que la dépression par la combinaison de confiance collective et de ressources qu’elle suscite.

La crise comme facteur de sécrétion de monstres

Comme dans Fondation, le roman d’Isaac Asimov, il arrive toutefois que les « lois » historiques soient violées par des « anomalies ». Dans la période qui suit la Première Guerre mondiale et la gestion de ses conséquences immédiates, la tendance est à la réduction drastique des armées et à la « mise hors la loi de la guerre ». La crise de 1929 accentue encore le phénomène de repli sur soi jusqu’à ce que les tensions internes qu’elles suscitent, toujours favorables à la recherche de boucs émissaires, conduisent à l’arrivée au pouvoir du parti nazi, en Allemagne. Ce nouveau régime totalitaire, qui porte en lui la guerre, peut consacrer des ressources importantes à son outil militaire, d’autant plus que, keynésien avant l’heure, il constate que « beurre et canon » ne sont pas forcément incompatibles, et surtout que les puissances adverses restent, elles, paralysées par la crise. Les politiques d’ « apaisement » ne font que stimuler l’agressivité d’Hitler jusqu’au désastre final qui voit également l’apparition d’une autre « anomalie » historique : l’arme nucléaire.

Des grandes guerres des « trente glorieuses » aux petites guerres des « trente piteuses »

Par un effet gravitationnel inverse qui tend à écarter le risque d’agression majeure de toute nation qui la possède, l’arme nucléaire permet de maintenir les deux blocs en apesanteur guerrière mais n’affecte pas ce qu’on désigne alors comme le Tiers Monde. L’affaiblissement des puissances européennes commence par profiter aux mouvements de décolonisation jusqu’à ce que la croissance retrouvée leur permette de retrouver des forces. Même si les enjeux n’y sont pas les mêmes, le contraste est flagrant entre la guerre d’Indochine (1946-1954), menée dans une certaine indifférence par la France, avec des professionnels équipés par les Américains, et la guerre d’Algérie (1954-1962), qu’elle finance seule et où elle engage le contingent. Cette même croissance permet ensuite à la France de transformer une nouvelle fois son armée en la dotant d’un arsenal atomique. L’intervention américaine au Vietnam, en parallèle de la coûteuse course à la Lune, conclut la période des « trente glorieuses ».

La crise économique qui suit voit le repli américain succéder au repli européen post-colonial et l’initiative passe aux Etats communistes (expédition chinoise au Vietnam et surtout soviétique en Afghanistan en 1979) ou pétroliers (invasion irakienne de l’Iran en 1980). Les tensions intérieures s’accroissent (terrorisme en Europe, coups d’état en Amérique latine, guerre civile libanaise) et débouchent parfois sur des affrontements interétatiques comme l’aventure argentine aux Malouines en 1982 face à un Royaume-Uni que l’on croit affaibli. Mais même en crise, les puissances capitalistes sont plus résistantes que leur adversaire communiste, dont le système économique finit par s’effondrer. Grâce, en partie, au « blocage nucléaire », cette crise communiste s’achève par la transformation de l’Union soviétique et de la Chine et non par une fuite en avant militaire. Les Etats-Unis triomphent par abandon mais ils sont quand même obligés de demander l’aide de leurs alliés pour financer leur première grande intervention militaire post-guerre froide, face à l’Irak en 1991.

Capitalisme partout, sécurité nulle part 

Fin des blocs, limitation des ambitions par faiblesse économique, « nouvel ordre mondial » structuré par la puissance américaine, les conditions semblent réunies en 1991 pour un apaisement du monde. Effectivement, les premières années 1990 sont celles des « dividendes de la paix » et de la diminution du nombre des conflits (de 40 % de 1991 à 2005 (3)) ainsi que les budgets militaires. L’hypothèse d’une « fin de l’histoire », par l’unité idéologique du monde, fait son apparition en même temps que la croissance pour les bénéficiaires de ce décloisonnement. Ce n’est pas un phénomène nouveau (4). Lors de la première mondialisation, à la fin du XIXe siècle, l’idée d’une communauté de culture entre les puissances et leur imbrication économique avait produit des visions similaires. En réalité, les nouveaux moyens de transport et de communications avaient exacerbé les identités (5). La première mondialisation a ainsi conduit à la Première Guerre mondiale.

Force est de constater que le monde des années 1990 n’est pas aussi « plat » que le souhaiterait certains et que des « saillants » apparaissent un peu partout, à l’intérieur même de ces Etats affaiblis et qui ne se font plus que rarement la guerre (6). Si on peut désormais se rendre dans n’importe quel pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos ethniques, territoires occupés, zones tribales et mêmes espaces côtiers.

Ces « poches de colère (7)» sont propices au développement d’organisations non étatiques, le plus souvent locales et réactionnaires, mais parfois à vocation internationale comme Al Qaïda, qui introduit une nouvelle « anomalie » le terrorisme massif, finalement peu destructeur, mais à très forte charge émotionnelle. L’apparition de cette menace terrorisme déclenche à son tour le retour des grandes expéditions militaires américaines, rendues possibles par les bénéfices de cette même mondialisation. Mais ces opérations, comme celles d’Israël, révèlent aussi la résistance des organisations nichées dans les « poches de colère » comme le Hezbollah, les néo-talibans ou l’armée du Mahdi.

Simultanément, la croissance nouvelle offre des ressources à des nations émergentes qui n’ont certainement pas l’intention de se contenter d’un statut de « nouveau riche », à l’instar du Japon, et dont certains, comme la Chine ou la Russie doublent leur budget de défense tous les cinq ans.

La nouvelle guerre de trente ans

La crise actuelle réduit momentanément les ambitions. Les Etats-Unis ne peuvent plus se payer des guerres qui n’engagent pas des intérêts vitaux tout en coûtant deux milliards de dollars par semaine et le président Barack Obama se lance clairement dans un processus de désengagement. Al-Qaïda, de son côté, est victime de sa folie et de son rejet du monde arabe autant que des coups américains. L’élimination de ses derniers grands leaders lui porterait sans doute un coup fatal et faciliterait par là-même le repli américain. A court terme, la tendance semble donc plutôt à l’apaisement du monde même si, on l’a vu, le retrait des puissances occidentales peut aussi être une incitation à l’agressivité de certains Etats.

A plus long terme, tout le problème stratégique de la crise économique actuelle réside dans sa durée. S’il s’agit d’une parenthèse violente dans un cycle long de croissance, on verra se dessiner une nouvelle géopolitique multi-polaire, qui, sauf à établir un nouveau système de gestion collective des crises, aboutira dans un contexte de ressources limitées pour des puissances en plein développement, à des affrontements. Ceux-ci resteront, il faut l’espérer, contenus par le blocage nucléaire et seront donc très indirects. S’il s’agit au contraire du point de départ d’un long marasme, on peut anticiper des fortes tensions internes dans de nombreux pays et pour les plus instables, le chaos de type somalien ou la réapparition de régimes dangereux. Dans tous les cas, les opérations militaires auront lieu dans le « monde intermédiaire » entre les puissances, plus particulièrement dans ses « zones grises » et sous forme, dite encore, par habitude, « irrégulière » alors que cela tend à devenir la règle. La situation économique conditionnera simplement les rapports de force. 

Quoiqu’il advienne de la crise économique actuelle, le monde à venir sera plus dangereux pour une France dont le poids relatif économique et démographique décline inexorablement, au sein d’un ensemble européen qui semble lui-même de plus en plus vulnérable par son manque de dynamisme. Il n’est peut-être pas encore trop tard pour en tirer vraiment les conséquences pour notre outil de défense, qui, de variable budgétaire, peut devenir aussi le moteur intérieur et le garant extérieur de nos intérêts dans cette nouvelle « guerre de trente ans ».

(1) Daniel Cohen, La prospérité du vice, Albin Michel, 2009. Voir aussi Luigi Scandella, Le Kondratieff, Economica, 1998 et Bernard Wicht, Guerre et hégémonie : l’éclairage de la longue durée, Georg Editeur, 2002.
(2) Gaston Imbert, Des mouvements de longue durée Kondratieff, La Pensée Universitaire, Aix-en-Provence, 1959.
(3) Rapport de l’Human Security Center d’octobre 2005 repris par Philippe Bolopion, « Depuis la fin de la guerre froide, les conflits sont moins meurtriers », in Le Monde, 18 Octobre 2005.
(4) Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1993.
(5) De presque identiques au début du XIXe siècle, les costumes traditionnels de la Bretonne et de l’Alsacienne se différencient au fur et à mesure du « rapetissement » de la France par les nouveaux moyens de communication. Voir Christian Grattaloup, Géohistoire de la mondialisation : le temps long du Monde, Armand Colin, 2006.
(6) Thomas Friedman, La Terre est plate : une brève histoire du XXIe siècle, Saint-Simon, 2006.
(7) Arjun Appaduri, Géographie de la colère, Payot, 2007.

lundi 26 novembre 2018

La France et le jeu de l'ultimatum

Réédition d'un billet du 30 octobre 2011


Le jeu de l’ultimatum est une expérience de sociologie très simple qui consiste à donner 10 euros à un cobaye A et lui demander de partager cet argent avec un cobaye B. Il ne peut lui faire qu’une seule offre et si B refuse personne ne gagne quoi que ce soit. Dans le monde froid et rationnel des Homo economicus A propose toujours quelque chose comme « 9 euros pour moi et 1 pour toi », de façon à s’emparer du maximum d’argent, et B accepte toujours car 1 c’est toujours mieux que rien. Dans le monde des hommes réels, les choses ne se passent pas tout à fait de la même façon et A a plutôt tendance à proposer quelque chose comme « moitié-moitié » car il sait qu’une proposition inégale apparaîtra comme injuste et qu’une proposition injuste a de fortes chances d’être refusée, même si cela doit coûter de l’argent à celui qui refuse. 

En résumé, deux paramètres entrent en ligne de compte : le degré d'avidité de celui qui dispose de l'argent à répartir et le pouvoir de rétorsion de celui qui ne l'a pas. L'équilibre entre les deux s'établit sur le sentiment partagé de ce qui est juste.

Il est intéressant de noter que lorsque le jeu de l’ultimatum est précédé d’un test qui détermine la répartition des rôles (A est celui qui obtient le meilleur résultat), l’échange peut s’effectuer de manière plus inégalitaire. B accepte alors plus facilement que A gagne plus d’argent que lui comme si ce dernier, en ayant réussi le test initial le plaçait dans une position justifiant de gagner plus. La perception de ce qui est juste a évolué en faveur du « premier de cordée ». La différence acceptée est ainsi proportionnelle à la différence des résultats au test.

Si on augmente la somme attribuée à A, l’inégalité résultant des tests est toujours tolérée, elle peut même s’accroître un peu à condition que la part de B augmente aussi. On appelle cela aussi la loi de Rawls : l'accroissement des inégalités est acceptable à condition que tout le monde en profite. 

Avec l'élévation des sommes, on constate aussi un accroissement des tensions. Les sommes engagées dans le jeu représentent un part plus importante des revenus totaux des deux joueurs. Le coût relatif du refus devient donc aussi plus important. Il devient de plus en plus difficile de l'envisager surtout pour celui qui a les autres revenus les plus faibles. Autrement dit, des riches A (c'est-à-dire des riches à qui on donne beaucoup d'argent) placés face à des pauvres B sont en position de force et peuvent accroître les inégalités de répartition. Inversement si le destin fait que A est initialement pauvre mais reçoit d'un seul coup de l'argent, il sera encore en position de faiblesse par rapport à un riche B qui perdra peu s'il refuse l'échange. 

Le résultat du jeu de l'ultimatum est simple : dans un contexte de rapport direct entre une classe riche et une classe pauvre, sans intermédiaire régulateur donc, les inégalités de répartition des richesses s'accroîtront mécaniquement de la première, surtout s'il s'agit d'héritiers (capital disponible avant le jeu) et non de méritants (résultat du test initial). Cet écart croissant met en tension le sentiment de justice. Tant que l'on reste dans le calcul rationnel rien ne se passe. Il peut survenir cependant un moment où le sentiment d'injustice devient tel qu'il provoque des réactions irrationnelles comme celles d'accepter de perdre beaucoup, en se révoltant par exemple, pour y mettre fin.

Regardons maintenant l’évolution du partage des richesses dans la société française depuis les années 1950, on s’aperçoit tout d’abord que la répartition entre le capital et les salaires s’est modifié en faveur du premier d’environ 5 %. Quand on examine ensuite l’évolution des salaires, on constate une hausse spectaculaire des hauts revenus depuis les années 1990, surtout dans quelques secteurs d’activités comme la finance. Les 1500 salariés les mieux payés gagnent 60 fois plus que la moyenne contre 25 fois plus en 1995 (le chiffre est aussi de 20 contre 10 pour les 15 000 premiers salaires). De fait, les hauts salaires ont capté la majeure partie des revenus supplémentaires d’une croissance économique par ailleurs assez faible. De plus, la part des salaires dans la valeur ajoutée inclut les cotisations sociales et celles-ci ont fortement augmentées depuis les années 1950 tout en affectant de plus en plus les salaires supérieurs à 1,6 fois le Smic. Au bilan, la part des salaires nets de la classe moyenne a diminué de 10 points dans la répartition des salaires. Quand on observe enfin l’évolution du capital, on constate que depuis les années 1970 la part des dividendes a été multipliée par 2,5 pour atteindre 8 % des revenus, niveau jamais atteint jusque-là dans l’Histoire.

Toutes les évolutions vont dans le même sens : le revenu dégagé par les activités économiques réalisées en France va de plus en plus aux riches, qu’ils soient propriétaires du capital ou salariés recevant des très hautes salaires (quand ce ne sont pas les mêmes). Aux Etats-Unis, depuis quarante ans, 50 % de la hausse des revenus a été capté par les 1 % les plus riches. La proportion en France est certainement moindre mais une différence majeure entre les deux sociétés est que la composition de ce 1 % varie assez régulièrement aux Etats-Unis (cf les listes du magazine Fortune) et très peu en France. Cette situation pénalise tout autant la consommation que l’investissement des entreprises. La croissance s’en trouve donc affaiblie ainsi que l’ampleur des recettes budgétaires de l’Etat (d’autant plus que les hauts revenus échappent largement à l’impôt).

Fort sentiment de répartition injuste des revenus (pour 86 % des Français), stagnation du pouvoir d’achat moyen malgré la croissance, échange inégal imposé, les Français ont perdu le jeu de l’ultimatum. C’est la revanche des homo economicus sur les hommes réels, de l’avidité sur la justice, de l’esprit de profit sur l’esprit d’entreprise. C'est l'accroissement continu du sentiment d'injustice.

Voir Arnaud Parienty, « Comment a évolué le partage des richesses ? », in Alternatives économiques n°307, novembre 2011 ; Thierry Pech, Le temps des riches, Seuil, 2011 ou François de Closets, L’échéance, Fayard, 2011.

dimanche 25 novembre 2018

Pour l'amour du fisc


Déjà publié le 08/04/2013

En 2000, Simon Gächter et Ernst Fehr, deux économistes autrichiens spécialisés dans l’étude du comportement coopératif réalisent une expérience très simple. 240 étudiants sont répartis en groupes de 4. Chacun des membres du groupe dispose d’une monnaie fictive de 20 jetons avec la possibilité, à l’insu des autres, d’investir dans un pot commun autant de jetons qu’il souhaite. A la fin du tour, chacun reçoit la somme totale recueillie dans le pot multipliée par 0,4 et ce quel que soit son investissement (y compris nul). Si, par exemple, si trois participants investissent un jeton et le quatrième n’investit rien, chacun recevra 1,2 jeton.

Les deux attitudes rationnelles pour gagner sont donc soit d’investir et d’espérer que les autres (au moins 3) en fassent autant, sinon le gain sera inférieur à l’investissement ; soit au contraire de ne rien investir mais en espérant cette fois que les autres n’en fassent pas autant.

Ce dilemme s’applique en réalité à toutes les situations où des individus doivent payer ou prendre des risques personnels pour un résultat qui va affecter tout le monde. L’impôt direct en constitue un cas exemplaire car ceux qui ne le payent pas (les « passagers clandestins ») bénéficient de son emploi au même titre que ceux qui le payent. Alors certes, contrairement au jeu de Gächter et Fehr, l’impôt sur le revenu semble obligatoire mais les contrôles sont tellement rares (5 000 sur 35 millions par an) qu’en réalité le système repose largement sur la bonne volonté des contribuables.

Reprenons l’expérience de Gächter et Fehr. Ceux-ci ont rapidement identifié trois groupes parmi les joueurs : les égoïstes purs, qui n’investissent jamais ; les altruistes purs, au comportement contraire ; les consentants conditionnels enfin, largement majoritaires, qui n’investissent que si les autres en font autant. En général, ces consentants conditionnels commencent par investir, plutôt prudemment, avant de s’apercevoir que d’autres ne le font pas et profitent donc in fine de leurs investissements. Ils en viennent alors rapidement à ne plus investir eux-mêmes. Le plus souvent, au bout du quatrième tour, les consentants conditionnels ne veulent plus être les dindons de la farce et même les altruistes finissent par douter. Au bout du compte, le  bien collectif n’augmente plus.

Les choses changent nettement lorsque les transactions deviennent transparentes et que le comportement égoïste devient visible. Elles changent radicalement lorsque, à la fin du tour, les joueurs reçoivent la possibilité de punir les égoïstes en payant 1/3 de jeton pour leur enlever un jeton. Comme dans le jeu de l’ultimatum, ce comportement n’est pas économiquement rationnel puisque celui qui punit perd des jetons sans retour mais il est pourtant fréquent (ce qui prouve par ailleurs qu’il existe d’autres besoins que le gain d’argent, le besoin de justice par exemple). Toujours est-il que ce contrôle social a pour effet immédiat de réduire le nombre des « passagers clandestins » et donc d’augmenter le bien commun. Le nombre de punitions se réduit donc aussi jusqu’à disparaître. La simple possibilité du contrôle et de la sanction suffit à maintenir la coopération.

Rapporté au cas de l’impôt sur le revenu, cela signifie que l’existence d’un contrôle fiscal et l’image que l’on a de son efficacité potentielle, est, avec l’idée que l’argent est bien employé, la clé de voûte de la bonne volonté générale. Chacun paie l’impôt car il sait que les autres le font aussi. Il n’y a pas de dindons et tout le monde en profite. Que le doute s’installe puis que la confiance disparaisse et le système fiscal s’effondre.

Imaginons maintenant un pays où tout la moitié des adultes ne paye pas d’impôt direct sur le revenu, qu'en revanche tout le monde paye des taxes sensiblement de la même façon quels que soit ses revenus, qu’il existe autant de niches fiscales qu’il existait de pensions royales sous Louis XV, que les plus fortunés disposent de moyens légaux de payer peu et que la mondialisation leur donne de nombreux moyens de s’exiler ou de cacher leur fortune, que le ministère qui collecte les impôts peut empêcher la Justice de mettre son nez dans les fraudes (on appelle cela le « verrou de Bercy» ), qu’un ancien ministre du budget nage dans la piscine d’un fraudeur notoire ou, pire, qu’un autre ministre du budget fraude lui-même, que la charge se reporte finalement essentiellement sur une seule catégorie qui en vient à considérer cela comme injuste et dissuasif. Combien de temps faudra-t-il pour que le système implose ?

mercredi 9 mai 2012

La crise du budget de la défense



Après une campagne où les questions de défense n’ont guère eu de place et à quelques mois d’un probable nouveau livre blanc, Martial Foucault procède à une remarquable analyse du 4e poste de dépenses de l’Etat. Ce que j’en retiens :

En valeur absolu, le budget de la défense est passé d’un plus haut de 36 milliards d’euros (constants 2000) en 1991 à un plus bas de 29 milliards en 2002, pour remonter à environ 32 milliards 2010, soit le budget de…1981. Au passage, de 1981 à 2010, le budget de la défense a augmenté en moyenne de 0,17 % sous les gouvernements de gauche et de 0,12 % sous les gouvernements de droite. En valeur relative, la défense est passé de 14 % du budget de l’Etat en 1991 à 9,5 % en 2010 et de 3,3 % du PIB à 1,7 %.

Si la baisse globale  de – 18 % des années 1990 correspond à un phénomène général de prise de « dividendes de la paix », (le budget militaire des Etats-Unis diminue de 16 % pendant la même période, celui de la Russie s’effondre, etc.), la quasi-stagnation française depuis 2002 nous a laissé « sur place » face au + 170 % de la Chine, + 79 % de la Russie, + 59 % des Etats-Unis, + 18 % du Royaume-Uni (les quatre autres membres permanents du conseil de sécurité). La France est désormais classée au 5e rang, juste devant le Japon mais en passe d’être très vite rattrapée par l’Inde (+ 66 % en dix ans). Pour autant, à l’exception du Royaume-Uni, cet effort est encore très supérieur à celui des autres nations européennes. Si chaque Français dépense environ 600 euros chaque année pour la défense (comme le Suédois), pour l’Italien la facture n’est plus que de 370 euros et pour l’Allemand de 230.

La structure même de ce budget pose problème avec un maintien à l'équilibre du budget de fonctionnement (le coût de la professionnalisation a été compensée par la réduction des effectifs) et une réduction des dépenses d’équipements passant de 18 milliards par an en 1991 à une moyenne de 14 milliards (avec de fortes variations) depuis 1998, alors même que les programmes lancés pendant la guerre froide et maintenus depuis sont de plus en plus coûteux.

Depuis 1994, aucune loi de programmation militaire (LPM) n’a été respectée, le programme d’équipements des forces (le BOP 146 en termes LOLF) servant largement de variable d’ajustement (avec une terrible année 2002, où 2,6 milliards d’euros d’équipements ont disparu). Le résultat a été un décalage permanent entre des autorisations d’engagement et les crédits de paiement. En clair, la défense n’arrive pas à payer ses commandes qui sont donc réduites, mais le coût unitaire des matériels explose, et/ou reportées, ce qui implique le paiement  d’indemnités et le maintien en service de matériels anciens de plus en plus couteux à entretenir ou même des programmes d’attente non prévus initialement comme le Mirage 2000-5.

Le Livre blanc (et la Révision générale des politiques publiques) de 2008 suivi de la LPM 2009-2014 prévoyait bien de résoudre le problème en sacrifiant des effectifs (- 54 000 postes, soit bien au-delà d’un retraité sur deux), tout en promettant une augmentation du budget annuelle d’1% jusqu’en 2020. La loi de programmation des finances publiques de septembre 2011 a consacré l’échec de ce plan. Les réductions d’effectifs ne permettent de financer qu’environ 4 % de la LPM, les recettes exceptionnelles espérées (ventes diverses) sont loin du compte et le 1 % d’accroissement annuel est inférieur à l’ « inflation militaire », c’est-à-dire l’augmentation moyenne du coût des équipements et des hommes (soldes, pensions, etc.). Malgré le plan de relance de 2009, il manque toujours 46 milliards d’euros (dont 30 accumulés depuis 2006) pour payer tous les équipements prévus et la réduction des effectifs comme celle des moyens d’entraînement ou d’entretien atteint ses limites.  




samedi 26 novembre 2011

Sang et or. La crise économique comme facteur de paix entre les peuples

Je débute avec ce billet une série de réflexions sur l'impact stratégique des crises économiques avec plus particulièrement l'intention de comparer la situation des années 1930 avec celles de nos jours. Tous les commentaires sont les bienvenues.

Si on associe les idées de Gaston Imbert, de Luigi Scandella et de Bernard Wicht on obtient l’image de cycles économiques longs (les Kondratieff essentiellement) porteurs soit de crises extérieures lorsqu’ils sont positifs et de crises internes lorsqu’ils sont négatifs. 

En Europe, la période qui va de la fin du Ier Empire aux révolutions de 1848 se caractérise par un cycle long de dépression économique qui privilégie les tendances conservatrices et offre moins de ressources à l’Etat et à son armée. Il y a peu de guerres interétatiques mais les tensions politiques internes sont de plus en plus fortes. A partir de la fin des années 1840, la tendance économique s’inverse. L’Etat commence à disposer de ressources importantes qui lui permettent d’en consacrer une partie importante à des efforts collectifs et à poursuivre ses ambitions propres à l’extérieur. Le « concert européen » se délite et les grandes guerres européennes réapparaissent (Crimée, Italie, guerres « prussiennes »). En revanche, la « grande dépression » qui débute en 1873 s’accompagne d’une décroissance guerrière dans une Europe qui retrouve des règles collectives de gestion de crises. En France, à la fin de ce cycle comme au début du XIXe siècle, les forces armées sont à nouveau employées comme instrument de répression intérieure. Au début du XXe siècle, le retour de la prospérité en Europe voit aussi le retour du nationalisme et la réapparition des conflits jusqu’à la Première Guerre mondiale. Loin du « doux commerce » évoqué par Montesquieu, la prospérité semble donc plus belligène que la dépression par la combinaison de confiance collective et de ressources qu’elle suscite.

                                                                                                                                                                                                 

mercredi 7 septembre 2011

Les dividendes de la paix

Un peu plus de vingt ans après, il m’a paru intéressant d’essayer, à grands traits, d’estimer la valeur des « dividendes de la paix » annoncés par Laurent Fabius.

Le calcul est relativement simple. Compte tenu des différents paramètres (inflation, exclusion du budget de la gendarmerie et des pensions, différence entre budget alloué et réellement attribué, etc.), on peut estimer qu'en poursuivant jusqu’à aujourd’hui l’effort de 1989 de 3,7 % du PIB pour la Défense, les armées auraient bénéficié d’environ 200 milliards d’euros en plus sur vingt ans et le budget actuel se situerait actuellement aux alentours de 72 milliards d'euros (soit le 3e du monde et pratiquement le double du budget actuel).

Parmi ces 200 milliards, environ 50 à 70 (40 % moins l’entretien « incompressible » de l’arsenal nucléaire), auraient été consacrés à l’achat d’équipements nouveaux, soit de quoi absorber les grands programmes prévus avec plusieurs années d’avance pour des coûts unitaires inférieurs de 40 % (hélicoptère Tigre) à 80 % (Véhicule Blindé de Combat d’infanterie, VBCI) à ceux qui furent réellement pratiqués. Certains programmes comme le Mirage 2000-5 n’auraient sans doute pas été nécessaires. En revanche, il aurait été sans doute possible de plus investir dans certains autres programmes critiques comme le renouvellement de la flotte de transport aérien, des ravitailleurs aériens, des hélicoptères de manœuvre ou les drones. Les milliards supplémentaires sur le budget de fonctionnement n’ont pas été non plus sans effet sur la condition militaire, les capacités d’entraînement et probablement aussi sur les effectifs. Le nombre de soldats professionnels n'aurait sans doute pas diminué avec la professionnalisation, passant de 300 000 en 1996 à 222 000 en 2014. 

Par ailleurs, l’industrie de défense n’aurait sans doute pas perdu 85 000 et 100 000 emplois directs en vingt ans (et autant en indirect) et vu son chiffre d’affaire tomber de 1,9 % du PIB à 0,6 %. Cette différence représente 13 milliards d’euros de moins pour la seule année 2010 et entre 100 et 150 milliards sur vingt ans, pour une industrie nationale peu délocalisable. Cela signifie également la perte de rentrées fiscales de plusieurs dizaines de milliards d’euros (j’ai renoncé au calcul) qui auraient compensés en partie la dépense de 200 milliards.

Bien entendu, ces 200 milliards n’ont pas disparu mais ont été répartis dans les autres postes budgétaires, à raison d’une moyenne de 10 milliards d’euros par an (soit 3,5 % du total des dépenses de 2010). Sur ces dix milliards annuels, 1,5 ont été versés aux prêteurs de l’Etat. Sur vingt ans, cela représente la somme des programmes Tigre, Leclerc, VBCI, Félin, Barracuda et porte-avions nucléaire donnés à des organismes financiers. D’un autre côté, les « dividendes de la paix » ont, par exemple, permis d’injecter 2 milliards d’euros de plus par an dans l’Education nationale (3,2 % du budget de ce ministère en 2010). Sans eux, la dette publique serait plus importante d’environ 10-12 %.

Au bilan, les gains budgétaires et économiques des « dividendes de la paix » ne sont pas négligeables, loin s’en faut, mais ils ne sont pas non plus très importants. Bien évidemment dans un contexte de stagnation économique et en l’absence de menace visible, la probabilité de ne pas céder à la tentation de les engranger était proche de zéro. Il reste à savoir maintenant ce que cela aurait changé d’être la superpuissance militaire de l’Europe, en termes de capacité d’action (et notamment de capacité d’action autonome) et d’influence (ou de discrédit) politique.