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dimanche 12 avril 2026

La première guerre du Golfeur

Air tir
Imaginons un immeuble baptisé Iran, où règne le puissant groupe de la République islamique (RII) qui tient sous sa coupe tyrannique la grande majorité des nombreux habitants, arme d’autres petits groupes aux alentours, menace depuis ses hauteurs une route essentielle au commerce international et développe en secret dans ses caves une arme de destruction massive.

Deux autres groupes, Israël et États-Unis, s’opposent à la RII : le premier depuis son propre bâtiment assez lointain, et le second avec des forces déployées dans ceux d’alliés proches. Que peuvent-ils faire ?

La seule manière connue pour réellement détruire la RII consisterait à prendre d’assaut le bâtiment qu’elle occupe pour y traquer tous ses membres. Israël n’a plus de réticences, depuis le 7 octobre 2023, à faire prendre des risques à ses soldats, mais il lui est politiquement impossible de les déplacer près de l’Iran. Les États-Unis, de leur côté, sont encore dominés par des souvenirs récents qui empêchent toute réflexion stratégique rationnelle. Ils sont donc inhibés quant à l’idée de monter à nouveau des assauts et ne sont pas aussi puissants militairement que leur chef, Donald Trump, le déclare. Celui-ci impose d’ailleurs un déploiement de moyens aussi réduit que possible afin que l’on ne puisse justement pas faire de comparaison avec les expériences malheureuses précédentes.

Pas de conquête du bâtiment, donc, par un assaut, mais seulement des tirs de précision à distance et peut-être quelques infiltrations clandestines de « soldats fantômes ». À tout le moins, il serait peut-être possible, avec cela, de faire entrer discrètement des armes aux habitants rebelles afin qu’ils n’affrontent plus à mains nues les Gardiens de la révolution islamique (GRI), le bras armé principal de la RII tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La destruction du régime se ferait donc de l’intérieur avec l’appui des tireurs de précision israéliens et américains depuis l’extérieur. On ne sait cependant plus très bien comment faire et, là encore, les souvenirs prennent le dessus sur la réflexion. On s’inquiète en fait surtout non pas de la survenue d’une guerre civile en Iran — elle est déjà là depuis le tournant de l’année 2026 — mais de son extension et de son éventuel prolongement chaotique.

À la place, on se persuade que les tirs de précision à distance suffiront à tout. Ils seront si efficaces, grâce à la technologie moderne mais aussi aux espions à l’intérieur du bâtiment Iran, qu’il sera possible d’éliminer tous les leaders de la RII au fur et à mesure qu’ils se présenteront aux fenêtres, de paralyser l’appareil policier interne et de détruire tous les moyens des GRI pour attaquer les alentours, ainsi que le programme caché d’armes de destruction massive. Au bout d’une campagne qui sera forcément brève tant elle sera efficace, non seulement toutes les menaces militaires réelles et potentielles contre les alentours seront éliminées, mais le régime sera suffisamment affaibli pour que les habitants désarmés puissent s’en débarrasser dès la fin du dernier tir.

C’est ainsi que commence le siège, le 28 février 2026, avec l’élimination, par un tir groupé très précis, des principaux chefs de la RII, dont leur guide suprême, suivie de multiples tirs à travers les fenêtres et les murs contre les Gardiens de la révolution. Le problème est que cette stratégie était tellement prévisible qu’elle avait été effectivement prévue. Non seulement le régime ne s’effondre pas, car ses leaders sont immédiatement remplacés dès qu’ils tombent, mais des cellules autonomes dans tous les étages du bâtiment lancent des projectiles à longue portée non seulement sur Israël et les Américains, mais aussi sur les maisons et leurs habitants des alentours qui abritent ces derniers.

La plupart de ces projectiles sont interceptés, mais quelques-uns, dont des drones dont on avait mal mesuré la dangerosité, causent de coûteux dégâts. Les salves des GRI diminuent ensuite fortement, en partie sous l’action des Israéliens et des Américains contre les nombreuses petites pièces fortifiées d’où partent drones et missiles, mais elles perdurent. Fondamentalement, le potentiel de frappes des GRI ne diminue que d’environ 10 % par semaine, un rythme sans doute trop lent pour les impératifs de la politique américaine de Donald Trump.

On spécule beaucoup sur l’endroit où se trouverait le programme secret et surtout sur ce qu’il en resterait. On envisage un raid à l’intérieur même du bâtiment pour en détruire ou capturer les éléments essentiels, mais on y renonce pour l’instant devant le risque de l’entreprise. On se contente de frapper tout ce que l’on peut de ce programme, sans que personne ne sache réellement quel est son état.

Et puis, il y a la grande route en bordure du bâtiment Iran, que les GRI prennent évidemment immédiatement en otage, contrôlant ainsi sous forme de racket tout le commerce essentiel qui y passe. Donald Trump est pris au dépourvu. Il a refusé le déploiement de moyens qui aurait permis de débloquer la route par la force, mais s’en prend quand même aux Européens et aux Asiatiques, qu’il n’a jamais avertis de ses intentions, pour ne pas l’avoir fait non plus. Oubliant le peuple d’Iran, qu’il avait pourtant promis d’aider, Trump passe donc directement aux menaces de destruction complète du bâtiment si la route n’est pas libérée. Bien entendu, il n’en fait rien, mais cela lui donne l’occasion de dire que c’est grâce à cette fermeté que la RII accepte un cessez-le-feu et des négociations.

Donald Trump prend ainsi également, et une nouvelle fois, au dépourvu son allié israélien, qui n’est pas associé aux négociations et décide, de son côté, de frapper le bâtiment voisin Liban, d’où partent les tirs du Hezbollah, satellite de la RII, afin de lui infliger le plus de pertes possible et de tordre une nouvelle fois le bras du propriétaire impuissant de la maison afin qu’il expulse l’organisation. Bien entendu, cela n’arrivera pas et cette nouvelle guerre constituera une énième « tonte de gazon ».

À ce stade, le moins que l’on puisse dire est qu’au-delà de la liste des destructions infligées, le bilan de la campagne est plutôt mitigé. Le régime de la RII, meurtri, est encore là et règne toujours sur le bâtiment Iran. Les Gardiens de la révolution y sont plus puissants que jamais et retrouveront, dans quelques années, tous les moyens matériels qu’ils ont perdus. La population rebelle ajoute encore un peu de frustration à l’écrasement.

Les Américains, de leur côté, ont subi relativement peu de pertes humaines pour une guerre de cette ampleur, et l’usure matérielle reste gérable. Donald Trump n’a donc, pour l’instant rien gagné dans cette guerre, hormis une liste de chiffres que l’on n’ose pas traduire en réelles pertes de capacités menaçantes, mais il a aussi peu perdu. Face à des négociations où les deux camps se croient simultanément vainqueurs et qui ont donc toutes les chances d’échouer, il se trouvera vite placé devant le dilemme de relancer une guerre incertaine pour obtenir de vrais résultats, ou d’en rester là en inventant une pseudo-victoire et d’attaquer un autre bâtiment plus prometteur.

vendredi 20 mars 2026

Frapper et espérer

Dans une bonne planification opérationnelle, on commence par définir, en fonction des moyens disponibles, les modes d’action (MA) possibles pour atteindre l’objectif stratégique – l’état final recherché – décidé par l’échelon politique. On définit en parallèle tout ce que l’ennemi peut mettre en œuvre pour s’y opposer, les ME, puis on confronte tous les MA et ME dans un grand tableau matriciel où l’on examine, case par case, tout ce qui peut se passer. On présente alors au décideur les résultats de cette confrontation, et celui-ci choisit le MA en toute connaissance de cause.

L’échelon militaire planifie ensuite la mise en œuvre du mode d’action adopté et sa conduite après le jour J, où l’on voit alors se concrétiser une case de la matrice en fonction du ME choisi par l’ennemi. À l’intérieur de cette case, les deux adversaires déclinent leur mode opératoire en axes d’effort parallèles, plus ou moins importants ou prioritaires. La confrontation de ces axes donne à son tour une nouvelle matrice, non plus stratégique mais opérationnelle, où chaque point de contact est une bataille, ce qui induit une multitude de turbulences interactives qui rendent la guerre imprévisible au-delà d’une première phase, que l’on espère toujours décisive mais qui l’est rarement.

Coups ou conquête

La guerre actuelle entre la coalition israélo-américaine et la République islamique d’Iran ne déroge pas à la règle. Les coalisés poursuivent deux objectifs stratégiques de temporalité et de nature différentes : au minimum, anéantir les moyens de menace militaire iraniens et, au mieux, obtenir une paix définitive du régime de Téhéran, avec ce premier problème que cette paix est conçue par les Américains comme une soumission du régime actuel à Téhéran, alors que les Israéliens ne l’envisagent pas sans un changement de régime, autrement dit une révolution.

Il existe fondamentalement deux modes opératoires offensifs pour atteindre des objectifs stratégiques : les campagnes de coups, où l’on attaque une multitude de points sans les occuper, et les campagnes de conquête où, à l’inverse, on fait avancer une ligne de front et on plante des drapeaux dans les villes.

Les modes d’action de niveau stratégique sont des combinaisons de ces deux formes de campagne. Pour atteindre les objectifs de la coalition, on pouvait donc imaginer :

MA1 : Une campagne de conquête + une campagne de coups (type Irak 2003).

MA 2 : L’organisation et l’armement d’une rébellion locale pour assurer la conquête, appuyée par une campagne de coups (Kosovo 1999, Afghanistan 2001, Libye 2011).

MA 3 : Une pure campagne de coups.

Le choix du MA par le décideur politique relève souvent bien plus du souvenir que du calcul rationnel. Le MA1 faisait peur. Le MA2 n’a pas laissé non plus de bons souvenirs et ne correspondait de toute façon pas au désir américain de déstabiliser le moins possible la région. Restait le MA3, qui présentait l’immense avantage de présenter infiniment moins de risques de pertes humaines que le MA1, grâce à la grande supériorité aérienne de la coalition.

Cette campagne de coups choisie peut elle-même comporter des options. L’option 1 est celle des frappes aériennes, par avions, drones, missiles. Ces frappes sont puissantes et désormais presque toujours très précises pour des armées comme celles d’Israël ou des États-Unis, et avec, encore une fois, un risque réduit. Outre leur coût économique et en partie à cause de lui, ces frappes aériennes sont cependant limitées en volume.

Il y a ensuite l’option « raid d’attaque » d’unités d’avions et d’hélicoptères d’attaque, ainsi désormais que des unités de drones, évoluant à basse altitude pour attaquer en masse, à courte distance, de petites cibles. Il y a enfin le « raid commando », qui consiste à engager, par différents modes, de petites unités de combat rapproché sur des points précis afin de détruire ou capturer des objectifs, des choses ou des individus.

Ces options sont complémentaires, et une campagne de coups atteint évidemment sa pleine efficacité lorsqu’elles sont toutes utilisées. Elles ne présentent cependant pas toutes le même degré de risque, de l’option 1 relativement sûre à l’option 3, qui impliquera presque à coup sûr des pertes humaines. Les cyberattaques sont également incluses dans les coups, dans un axe parallèle.

Comme en témoigne la constitution de la force américaine pour cette guerre, presque entièrement composée de moyens aériens et aéronavals pour la partie offensive, la coalition est donc partie sur un MA3-option 1, au moins dans les opérations contre l’Iran, Israël pouvant également choisir d’autres options et même une campagne de conquête contre les proxys de Téhéran, en particulier au Liban.

Notons aussi que, s’il est toujours assez long et compliqué de changer de mode d’action en pleine guerre, en déployant par exemple un corps d’armée pour une campagne de conquête jusqu’à Téhéran, l’évolution des options d’une campagne de frappes peut s’effectuer en quelques semaines. Bien entendu, cela va plus vite lorsque l’on a pris en compte, dans la planification, le fait que l’on pouvait avoir à s’adapter et que l’on a déployé d’emblée des éléments en réserve pour cela. Cela n’a visiblement pas été le cas du côté américain.

Le problème est que la guerre se fait à deux et que l’ennemi est généralement également intelligent et qu’il dispose de ressources. On pouvait s’attendre à ce que le régime iranien utilise tous les instruments à sa disposition pour résister aux coups de cette campagne de frappes que l’on voyait venir de très loin et pour pouvoir également en porter.

On savait donc que sa structure de commandement stratégique était conçue comme une hydre, une nouvelle tête remplaçant immédiatement celle qui avait été coupée, et que la structure militaro-sécuritaire était décentralisée en mode « mosaïque », chaque chef de secteur – et ses remplaçants éventuels – ayant une mission à appliquer dès le début de la guerre sans attendre d’ordres de conduite, ainsi qu’un stock de ressources humaines et matérielles pour la réaliser — ressources, autant que possible, dispersées, protégées et camouflées — qu’il s’agisse de surveiller et réprimer l’opposition intérieure ou d’attaquer l’ennemi extérieur par une campagne de coups.

La seule « inconnue connue » restait le choix du mode d’action offensif, entre une limitation de la campagne de coups à Israël et aux États-Unis (ME1) ou une extension de celle-ci à toute la région (ME2).

En toute logique, les coalisés, et en particulier les Américains, auraient dû confronter leur MA3-option 1 à ces deux ME possibles. Très clairement, et au regard, là encore, des moyens déployés par les Américains, ils n’ont probablement pris en compte que le ME1 en renforçant la défense antimissile, et secondairement anti-drones, autour d’Israël et autour de leurs forces.

Symptomatiquement, les chasseurs de mines présents à Bahreïn ont été mis à la casse au mois de janvier, et au moins deux des trois Littoral Combat Ships (LCS) ont été retirés du théâtre avant la guerre, ce qui semble indiquer que la guerre côtière et la bataille pour la liberté de navigation n’ont pas été sérieusement envisagées.

Au bilan, par un mélange de précipitation, de sous-estimation de l’ennemi et de peur du risque, les Américains ont mis en place le dispositif le plus léger de leurs trois guerres du Golfe et le moins diversifié.

En 1990 et 2003, ils avaient bien sûr déployé, avec leurs alliés, de puissantes forces terrestres pour une opération de conquête, mais ils disposaient aussi de 2 à 4 groupes d’assaut amphibies, de 6 porte-avions et de leur escorte, ainsi que d’un total de 1 300 à 1 800 avions de combat, contre initialement seulement deux groupes aéronavals, 200 avions de combat de l’US Air Force et une petite force de frappes sol-sol le long du Golfe, à base de lance-roquettes HIMARS ou de drones de la Task Force Scorpion Strike.

Il est vrai que l’armée de l’air israélienne est également là pour doubler à peu près les capacités, ce qui place d’ailleurs les États-Unis dans une situation inédite où ils ne représentent pas 80 % des moyens de la coalition et ne décident donc pas de tout.

Dans la matrice

La confrontation réelle des stratégies débute le 28 février par un coup d’opportunité très puissant de la part des coalisés, avec l’élimination du guide suprême de la République islamique et de plusieurs hauts dirigeants. Surprises tactiquement mais pas stratégiquement, les forces du régime s’engagent immédiatement dans l’application de leur plan de guerre.

On découvre alors qu’elles ont choisi de frapper tous azimuts et de menacer le commerce dans le détroit d’Ormuz. L’objectif stratégique du régime de Téhéran semble être de tenir jusqu’au renoncement de Donald Trump, en considérant, peut-être hasardeusement, que cela mettra fin aussi à l’opération israélienne. Le ME 2 choisi est censé y parvenir par une stratégie « anaconda » d’étouffement de tous les côtés : pression des alliés attaqués pour mettre fin à la guerre, pression des marchés pour rouvrir le commerce des hydrocarbures, pression de l’opinion publique et de la classe politique américaines, lassées ou effrayées par les pertes humaines, les dégâts matériels, les accidents, les bavures – comme celle de l’école de Minab – et le prix du gallon d’essence.

La République islamique frappe, menace et espère que Donald Trump clamera une victoire factice et passera à autre chose avant qu’elle-même ne soit complètement écrasée.

Une fois mis en œuvre, les MA et les ME se déclinent en axes d’effort fonctionnels (la neutralisation de la menace des missiles et drones iraniens, par exemple) ou géographiques (frapper les Émirats arabes unis, attaquer les sites militaires et civils occidentaux en Irak, etc.), dont le croisement donne lieu à plusieurs batailles simultanées.

La plus importante est la bataille de Téhéran, celle où les coalisés – surtout les Israéliens, en fait – cherchent à ce que la capitale soit contrôlée par un nouveau régime politique. Cela passe par deux axes d’effort : la décapitation en continu des têtes de l’hydre et la pression sur l’appareil sécuritaire.

Grâce à un réseau de renseignement israélien très performant et à une capacité de frappe précise et rapide, les têtes du régime tombent à grande vitesse, et les pasdarans, basij et policiers sont souvent obligés de se cacher. C’est fondamentalement l’application des méthodes de pression sur les organisations armées depuis le début du siècle, appliquées pour la première fois à un grand État.

La théorie israélienne de la victoire est que la somme de toutes les peurs individuelles de mourir va désagréger le régime à force de défections ou de simples refus de servir. L’opposition politique iranienne n’aura alors qu’à occuper le vide ou porter l’estocade.

On aimerait y croire, mais en l’absence de précédents historiques, et alors que les évolutions possibles sont internes au régime et échappent largement au regard extérieur, le doute demeure. On attend avec impatience de voir se multiplier les fuites de dirigeants, mais pour l’instant cela ne vient pas. Ce que l’on voit surtout, pour l’instant, c’est la fuite des populations hors des villes bombardées.

Sans doute les choses s’accéléreraient-elles s’il y avait en face une opposition unie, visible et armée, avec au moins un endroit où fuir et implorer le pardon. Il aurait fallu pour cela qu’il y ait un troisième axe d’effort visant justement à armer, organiser et conseiller cette opposition révolutionnaire. Peut-être existe-t-il clandestinement, ou peut-être sera-t-on obligé de le mettre en place si les choses n’évoluent pas, un peu comme l’injection de conseillers accompagnée de beaucoup d’armes dans les factions rebelles libyennes en 2011, en concomitance avec le passage à l’option 2 de la campagne de coups.

En attendant cette hypothétique révolution, il y a d’autres batailles à mener : dans le cyberespace, dans la protection contre les attentats dans les pays occidentaux, ou contre le Hezbollah au Liban et, à moindre échelle, les milices irakiennes chiites. Il y a aussi, en Iran, la recherche et la destruction du programme nucléaire, qui impliqueront sans doute, pour être menées à bien, de passer par toutes les options de la campagne de coups, y compris éventuellement une ou plusieurs grandes opérations d’assaut par air pour casser ou s’emparer des pièces du puzzle les plus protégées ou les plus sensibles, comme les quatre cents et quelques kilos d’uranium enrichi à 60 %.

La plus urgente des batailles en cours, et la plus importante, est celle des frappes à longue portée. L’objectif des coalisés est de faire cesser les tirs iraniens de missiles et de drones ; celui des Iraniens est de les faire durer le plus longtemps possible afin de porter des coups, mais aussi simplement de continuer à attaquer. Tant que les Iraniens tirent, ils ne peuvent être considérés comme vaincus. S’ils ne peuvent plus le faire, les coalisés peuvent au moins déclarer une petite victoire. Si la situation reste bloquée par ailleurs, cela pourra peut-être leur suffire pour proposer d’arrêter la guerre.

Cette bataille est une combinaison de parades et de frappes : c’est forcément long et ingrat. Pour l’instant, grâce à une défense hermétique à 90 %, les coalisés et leurs alliés reçoivent beaucoup moins de coups au but qu’ils n’en donnent à l’écosystème de tir iranien, depuis les usines de production jusqu’aux lanceurs fixes ou mobiles, en passant par les stocks souterrains.

On résiste donc plutôt bien, au moins tant qu’il y a des missiles intercepteurs, et on a réduit assez considérablement et rapidement les tirs iraniens. Mais ceux-ci persistent quotidiennement et ont même tendance à augmenter, en particulier pour les salves de drones à longue portée. Le risque est que les Iraniens puissent mener cette guérilla de projectiles, en particulier avec des drones, plus nombreux et plus difficiles à déceler, pendant plusieurs mois.

Pour casser cette dynamique, il sera peut-être nécessaire d’augmenter le nombre de sorties consacrées à cette mission, au détriment des autres s’il n’y a pas d’augmentation des moyens, et sans doute aussi de passer aux raids des options 2 et 3.

Il y a enfin toute une bataille de la côte iranienne qui est en train de se dessiner. Ce n’est pas complètement nouveau, mais, comme en Ukraine, les côtes iraniennes, truffées sur toute leur longueur d’une poussière navale de vedettes rapides, drones navals et aériens, mines, sous-marins de poche et torpilles, batteries de missiles antinavires, sont très dangereuses pour les bâtiments de l’US Navy, maintenus prudemment au loin.

Elles le sont aussi pour la navigation civile, en particulier autour du détroit d’Ormuz, avec toutes les énormes conséquences que cela peut avoir sur l’économie mondiale. Il n’y a dès lors pas d’autre solution que d’attendre la fin de la guerre pour voir la centaine de pétroliers, vraquiers et autres repasser quotidiennement le détroit d’Ormuz, ou bien de livrer bataille.

C’est le choix qui semble avoir été fait par les Américains après avoir longtemps sous-estimé cette menace. Il y aura donc une bataille de la côte, sorte de guérilla et contre-guérilla navales, où les Américains s’efforceront de détruire autant que possible les multiples petites forces iraniennes et de neutraliser le reste.

L’option 2 « attaque » vient d’être adoptée avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et d’hélicoptères AH-64. L’option 3 « commando » ne va pas tarder à l’être, avec l’arrivée de deux groupes d’assaut amphibies, et celle, très probable, au Koweït, d’au moins une brigade d’assaut aérien de l’US Army.

Frappes anti-bunkers, surveillance-frappes de drones, raids d’attaque sur les côtes vont donc se multiplier, en attendant marines, rangers et parachutistes pour parachever les destructions ou saisir des îles clés dans le détroit d’Ormuz ou le poumon pétrolier de l’île de Kharg. Il faudra là encore des semaines pour voir émerger un résultat stratégique.

Conclusion

En conclusion, cette double campagne de coups opposés engendre nécessairement une situation d’une grande complexité, avec plusieurs batailles simultanées, toutes aussi indécises, à suivre en même temps, et avec cette difficulté supplémentaire que, si la plupart sont assez classiques, d’autres sont inédites et que toutes interagissent à des degrés divers.

Bref, c’est totalement imprévisible. Des deux côtés, on ne peut que frapper, résister et espérer.

lundi 19 janvier 2026

Un art trumpien de la guerre

Nous allons évoquer ici la manière dont le président Donald Trump a employé, et continue d’employer, la force armée à l’extérieur des frontières des États-Unis. Procédons cependant d’abord à quelques rappels de base, que les habitués peuvent sauter pour aller directement au paragraphe suivant.

Les différents côtés de la Force

Il existe fondamentalement deux formes d’opposition d’un État à une autre entité politique, étatique ou non : en dessous du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle improprement la « guerre hybride », mais que je préfère baptiser « confrontation » – par référence (peu connue) à la confrontation de Bornéo – et au-dessus du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle simplement « la guerre », et qui recouvre tout ce que l’on peut faire en dessous, plus la violence à grande échelle.

La force armée peut être employée dans les deux cas. Dans la guerre, c’est évident. En dessous de la guerre, c’est plus subtil. On y procède surtout à des démonstrations de force, à des opérations de protection ou – variante – de dissuasion. On peut aussi y introduire un peu de violence, de manière clandestine ou plus ouverte, mais toujours limitée à des accrochages.

Les moyens militaires eux-mêmes peuvent permettre de faire deux choses : donner des coups ou contrôler le terrain. Dans le premier cas, on passe par les espaces vides pour attaquer un objectif ou une série d’objectifs – par des frappes aériennes, des cyberattaques, des raids héliportés ou autres – mais sans occuper l’espace attaqué. Dans le second, on se trouve sur le terrain humain et on s’efforce de le conquérir, de le défendre ou de le contrôler avec des forces terrestres, ce qui produit généralement plus d’effets stratégiques que la première méthode, mais à un coût humain également plus élevé.

Voyons maintenant comment Donald Trump a utilisé cette grammaire.

Trump 1, poids mort et dilemme

Lorsqu’il arrive pour la première fois au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique des empires compétiteurs, Donald Trump hérite d’une guerre toujours en cours contre Al-Qaïda, ses alliés afghans et ses filières encore actives, mais aussi contre l’État islamique, devenu indépendant d’AQ et très présent en Syrie-Irak ainsi qu’en Afrique. L’instrument militaire dont il dispose est toujours le plus puissant du monde, mais il est handicapé par une grande inhibition quant à l’emploi à grande échelle des forces terrestres pour des opérations de conquête et contrôle à la suite des bourbiers afghan et irakien.

La méthode alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de frappes et de raids, un champ dans lequel les États-Unis sont puissants et presque invulnérables, et de l’« empreinte légère » au sol, qui consiste à soutenir, plus ou moins discrètement, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain.

Donald Trump raisonne fondamentalement la stratégie selon la matrice du Boston Consulting Group (BCG), qui classe les affaires en fonction de leur rentabilité espérée. Dans ce cadre, l’Afghanistan est considéré par Trump comme un « poids mort » – faible intérêt économique et faibles perspectives politiques pour un coût humain (15 soldats américains tués en moyenne chaque année à partir de 2014) et financier très élevé. Il n’en faut pas plus pour décider d’abandonner les Afghans à leur sort. La pression est néanmoins maintenue contre Al-Qaïda de manière clandestine.

La guerre contre l’État islamique, et d’une manière générale contre les organisations djihadistes, a pu ensuite être classée par Trump comme un « dilemme », toujours en suivant la matrice du BCG. Même en laissant les alliés irakiens et syriens, kurdes et arabes, subir la grande majorité des pertes, l’affaire reste coûteuse en temps, en finances et même en hommes, avec une moyenne de dix soldats américains tués par an. Il en est de même, dans une moindre mesure, en Afrique, où l’action des forces américaines est plus clandestine mais reste néanmoins dangereuse, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, où tombent quatre soldats américains, ou lors des attaques des Shebaab en Somalie.

Des combats importants sont cependant toujours en cours au moment de l’investiture de janvier 2017 pour la reconquête des villes encore tenues par l’EI en Irak et en Syrie. Il y a donc encore un grand potentiel de gloire pour Donald Trump, même si ce ne sont pas des troupes américaines qui sont à l’assaut. Le soutien au sol et l’appui aérien des forces alliées sont donc maintenus, mais avec l’idée d’y mettre fin lorsque le califat sera complètement détruit et l’EI ramené à la clandestinité.

À ce moment-là, l’engagement en Syrie aura été l’occasion de deux épisodes particuliers. Le premier est l’attaque d’une position américaine en février 2018 à Khasham, à l’est de l’Euphrate en Syrie, par un bataillon mixte de l’Armée arabe syrienne et de la société privée russe Wagner. Le bataillon russo-syrien est finalement écrasé par l’aviation américaine, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes, mais les Russes n’escaladent pas. Le second est la série de frappes aériennes lancée, en coopération avec les Français et les Britanniques, le 14 avril 2018, en représailles à l’attaque chimique à Douma par l’Armée arabe syrienne.

Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et Donald Trump ordonne, sans concertation avec qui que ce soit – notamment les alliés européens, kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS) – de lâcher tout le monde et de replier les forces américaines de ce terrain qui n’est plus rentable pour lui. Cela provoque une crise interne et la démission du général Mattis de son poste de secrétaire à la Défense. Les conseillers militaires de Donald Trump finissent cependant par le convaincre de rester dans cette « affaire » en Afrique et surtout au Proche-Orient, même de manière plus réduite, afin de peser sur l’Iran en coupant l’axe Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth.

La poursuite de la lutte contre l’EI sera d’ailleurs l’occasion d’une victoire pour Trump, avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, en octobre 2019 dans la province d’Idlib en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump, qu’il exploite aussitôt médiatiquement, comme Barack Obama en 2011 avec le raid sur Abbottabad et l’élimination de Ben Laden.

Les confrontations stériles

Donald Trump n’aime pas la lutte contre les organisations armées, ingrate, compliquée, coûteuse, sans beaucoup de retour économique, et préfère se concentrer sur les États. Quatre sont alors dans son viseur : la Corée du Nord, le Venezuela, Cuba et l’Iran, tandis que la Chine est surveillée comme le compétiteur le plus dangereux à moyen terme.

La méthode privilégiée est celle de la confrontation et de la pression, par des sanctions économiques, voire des blocus, et une présence très visible de la force de frappe accompagnée de menaces verbales afin de négocier une modification de comportement en faveur de ses intérêts. La faiblesse majeure de cette méthode est que tout le monde sait que, dans ce jeu de poker, les États-Unis de Donald Trump n’iront pas au-delà de frappes aériennes et de raids. Or, on ne met pas à bas un régime seulement avec des coups. Trump échoue donc complètement à modifier le comportement de ses adversaires étatiques du moment, y compris l’Iran, sa priorité.

En 2018, Donald Trump fait sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire de 2015 sous le prétexte que les Iraniens ne le respectaient pas, ce qui est faux, et utilise toute la panoplie des sanctions économiques, y compris contre la banque BNP, qui avait osé utiliser des dollars pour y effectuer des transactions. Cela permet au moins au Trésor américain d’empocher plusieurs milliards de dollars d’amende. Toutes ces méthodes de pression sont sans risques immédiats, mais la soumission recherchée peut mettre longtemps à apparaître, en admettant qu’elle survienne.

Donald Trump décide donc d’augmenter la pression en franchissant ponctuellement le seuil de la guerre, avec le seul instrument qu’il veuille utiliser : la force de frappes et de raids. Or, quand on n’a qu’un marteau comme seul outil, on cherche des clous à frapper. Ces clous pourraient être les sites du programme nucléaire iranien, mais Trump s’y est refusé, préférant l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution, en janvier 2020 à Bagdad.

Point particulier : le président des États-Unis ne peut normalement employer la force de sa propre initiative que dans le cadre des autorisations permanentes (Authorization for Use of Military Force, AUMF) du Congrès de 2001 pour lutter contre Al-Qaïda et les groupes affiliés, ou de 2002 pour lutter contre l’Irak de Saddam Hussein, ou en cas de menace imminente et avérée contre des citoyens, et particulièrement des soldats américains. Les AUMF ne mentionnent pas l’Iran, ni la Syrie d’Assad d’ailleurs, attaquée en 2018.

Donald Trump prend donc le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour frapper l’inspirateur supposé de ce plan. Soleimani et plusieurs membres d’al-Qods sont donc tués par une frappe de drone, sans réaction du Congrès. L’opération était sans risque par elle-même, mais pouvait provoquer une riposte grave de l’Iran. Le régime de Téhéran souhaite éviter l’escalade tout en sauvant la face et, derrière des déclarations tonitruantes, avertit les Américains que deux de leurs bases en Irak seraient frappées par missiles. Cette double attaque ne provoque donc que des blessés légers et l’affaire en reste là, ne changeant par ailleurs rien à l’attitude générale de l’Iran.

Au bout du compte, le premier mandat de Donald Trump s’achève en janvier 2021 avec un emploi de la force somme toute assez limité et prudent par rapport à ses prédécesseurs. Cela a permis de faire des économies et de limiter les pertes, de réaliser quelques coups victorieux compensant quelques petites défaites comme à Tongo Tongo, mais sans obtenir le moindre succès stratégique. Aucun État adverse n’a modifié son comportement selon les souhaits de Donald Trump et l’allié afghan a été abandonné.

Trump et le marteau de Thor

La nouvelle administration Trump, débutée en janvier 2025, est à cet égard beaucoup plus active, mais tout en appliquant toujours la même méthode. L’OTAN est encore vue comme une « vache à lait », dont il faut simplement augmenter encore le rapport coût/bénéfices en obligeant les pays européens à acheter encore plus d’équipements américains, qui présentent l’avantage supplémentaire de lier encore davantage à les États-Unis ceux qui les achètent.

Le Proche-Orient est toujours un « dilemme » instable et coûteux, mais toujours aussi important à maintenir. Donald Trump y poursuit la politique de soutien à Israël de son prédécesseur honni et hérite de la guerre contre les Houthis yéménites, qui utilisent leur propre force de frappe (missiles, drones, vedettes, etc.) pour attaquer depuis la fin de 2023 le territoire de l’État hébreu, mais surtout le très important commerce maritime international dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Joe Biden a utilisé contre eux le « marteau de Thor » des frappes aériennes, désormais le seul instrument de guerre utilisé par un président des États-Unis avec les forces spéciales, mais sans obtenir de résultats stratégiques.

Donald Trump endosse la stratégie de son prédécesseur en augmentant simplement les doses de frappes. Cela s’avère finalement coûteux. Deux hommes des Navy SEALs périssent en mer en janvier 2024 au large de la Somalie. Un avion de combat F/A-18 est perdu accidentellement en décembre 2024, ainsi que sept précieux drones MQ-9 Reaper. La campagne aérienne est aussi l’occasion de plusieurs bavures de février à mars 2025, tuant au total plus de cinquante civils et détruisant plusieurs navires de pêche et des infrastructures civiles.

Ce genre de bavures ne scandalise cependant plus comme avant l’opinion internationale. Cela émeut en fait beaucoup moins que l’emploi, en mars 2025, de la messagerie Signal par plusieurs hauts responsables de l’administration pour communiquer sur les opérations en cours, en oubliant la présence d’un journaliste dans la liste. Outre l’amateurisme de la nouvelle administration, cet épisode a montré aussi combien les militaires étaient exclus des décisions sur les opérations.

Toujours est-il que cette campagne de frappes à plusieurs milliards de dollars finit par obtenir la cessation des attaques houthis, au moins contre les navires américains, en mars 2025, puis, de fait, contre tous les navires à la fin de l’année 2025. Succès donc pour Donald Trump, qui a réussi, pour la première fois, à amener un ennemi à modifier son comportement.

C’est finalement fort de cette première victoire que Donald Trump accepte de franchir à nouveau le seuil de la guerre avec l’Iran, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran, pour ordonner une série de frappes aériennes contre trois sites nucléaires iraniens, avec un raid aérien de bombardiers furtifs B-2 et un lancement de missiles de croisière Tomahawk depuis des bâtiments de la Navy. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 provoque un peu d’indignation devant l’irrégularité de l’opération et surtout beaucoup d’inquiétude quant à la suite des événements, mais, comme en 2020, les Iraniens choisissent de sauver la face tout en refusant l’escalade.

Ils lancent donc à nouveau une pseudo-attaque, en visant cette fois la grande base aérienne américaine d’al-Udeid, au Qatar, mais en avertissant au préalable tout le monde du tir de missiles, qui font donc au final peu de dégâts. Au bilan, la petite guerre américaine d’une nuit permet d’obtenir, sans pertes, deux effets stratégiques : la fin de la guerre israélo-iranienne et l’endommagement du programme nucléaire iranien. Ce n’est pas la fin de ce programme, comme l’annonce alors triomphalement Donald Trump, mais c’est un réel succès.

C’est donc un Donald Trump, narcissique notoire, grisé, qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coup de marteau. Il y a ainsi les frappes au nord-ouest du Nigéria du 25 au 26 décembre 2025, contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) avec semble-t-il l’emploi de drones Reaper, sous prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane, la 2e du monde après les Etats-Unis. Cela ne change évidemment strictement rien à la situation stratégique locale, infiniment plus complexe par ailleurs qu’un affrontement Musulmans-Chrétiens, mais cela plaît à son électorat MAGA.

Le Nigéria oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela chaviste. La méthode du marteau semble irrésistible ; on en réunit donc un gigantesque dans les Caraïbes et on cherche ensuite comment l’utiliser. Donald Trump se moque du droit international, mais pas encore complètement du droit américain ; aussi s’efforce-t-il malgré tout de trouver une justification un peu légale à l’emploi de la force.

L’angle choisi est celui de la lutte contre le trafic de drogue, une mission policière donc, mais qui autorise l’emploi de moyens et de méthodes militaires dès lors que le fumeux Cartel des Soleils, dont Nicolás Maduro serait le chef, est classé comme « narcoterroriste », ce qui ne veut rien dire, mais permet, avec beaucoup d’élasticité, de faire jouer la carte de la « guerre contre le terrorisme ». Reste à déterminer l’objectif à atteindre avec le marteau. Il n’était pas forcément évident au départ.

Après plusieurs semaines de destruction d’embarcations de trafiquants et de capture de pétroliers fantômes, il est devenu clair avec la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté à Caracas le 3 janvier 2026, la deuxième mission la plus risquée lancée par Donald Trump après le raid sur Idlib en 2019. Il ne s’agissait donc pas de lutter contre le trafic de drogue, qui n’aura en rien diminué avec cette guerre, et encore moins de mettre en place une démocratie au Venezuela, mais simplement d’exploiter le pétrole du pays, comme semble l’avoir accepté Delcy Rodríguez, la successeure de Nicolás Maduro. À ce stade, la guerre au Venezuela est effectivement un nouveau succès, mais c’est un pur succès de prédation, et l’affaire est loin d’être terminée.

Vers le point culminant de l'hubris

C’est pourtant en César armé d’un marteau et d’un carnet de chèques que Donald Trump rêve à de nouveaux triomphes, au Groenland par exemple, où il déclenche une nouvelle confrontation – contre un État européen allié – et déclare ne pas exclure l’emploi de la force pour satisfaire sa convoitise, mais aussi en Iran, où, après avoir laissé tomber le peuple vénézuélien, on le découvre défenseur des émeutiers en colère contre leurs dictateurs. Peut-être est-ce, dans les deux cas, le point culminant de Donald Trump. Le Danemark, le Groenland et les alliés européens acceptent pour l’instant la confrontation, au grand dam d’une grande partie de l’establishment politico-militaire américain, effrayé devant les coûts politiques éventuels d’une telle lubie.

Cela n’est cependant rien devant la reculade, pour l’instant du moins, de Donald Trump devant l’emploi de son marteau contre le régime iranien, après avoir encouragé la révolte et annoncé son aide. Peut-être a-t-il compris que la menace de frappes ne suffisait pas à tout, et que, si frappes il devait y avoir, celles-ci devraient être nombreuses et durer dans le temps pour espérer obtenir le changement de comportement exigé - le renoncement à une répression sanglante -  avec le risque d’une transformation en bourbier aérien stérile.

Dans ce genre de situation, le pouvoir est au bout des fusils et non des bombes : de ceux des Gardiens de la Révolution si les émeutiers restent poitrines nues, ou de ceux de ces derniers s’ils finissent par pouvoir s’armer avec le ralliement d’au moins une partie de l’armée, ou encore avec une aide extérieure clandestine. Avec une opposition éclatée et un régime encore fort, la situation pourrait alors vite ressembler à la guerre civile syrienne. Avec l’intervention aérienne américaine, voire également israélienne, le scénario pourrait au mieux tourner à l’exemple libyen de 2011.

Trump a donc, pour l’instant toujours, choisi le massacre plutôt que le chaos, avec cette pointe d’abjection d’annoncer quand même que ses seules menaces avaient sauvé des vies. La confrontation contre le Venezuela a pu être pensée ; la nouvelle contre l’Iran, avec l’annonce d’une guerre, est visiblement l’initiative personnelle d’un homme grisé qui se trouve maintenant devant un dilemme avec des choix uniquement mauvais.

mardi 12 août 2025

Percée

Crédit @Pouletvolant3
En octobre 2022, je me demandais si la percée spectaculaire ukrainienne à Kharkiv et la réduction imminente de la poche russe de Kherson n’annonçaient pas un « moment 1918 ». À l’époque, le croisement des courbes d’intensité stratégique, grâce à l’aide occidentale et à la mobilisation des forces, donnait l’avantage à l’Ukraine face à un corps de bataille russe affaibli. Si les Ukrainiens pouvaient exploiter cet avantage pour multiplier les grandes opérations de conquête avant le redressement inévitable des forces russes, ils pourraient peut-être ramener ces dernières sur la ligne de départ de février 2022, voire plus loin en cas d’effondrement.

De fait, les attaques ukrainiennes ont effectivement ressemblé aux offensives allemandes du premier semestre 1918, permettant de progresser jusqu’à la mi-novembre, mais pas au-delà, en raison de la mobilisation russe qui a finalement stabilisé le front, tenu la ligne, puis repris l’avantage, à la manière des forces alliées à l’été 1918, mais avec moins de supériorité tactique. Depuis l’automne 2023 et l’échec de la dernière offensive ukrainienne, suivi de longs mois de gel de l’aide américaine, l’initiative est passée à l’armée russe, qui a adopté une stratégie adaptée à ses capacités, déployant quinze armées et corps d’armées le long du Donbass et de la province de Zaporijia jusqu’au fleuve Dniepr. Comme pendant la Première Guerre mondiale, ces armées restent statiques et attaquent la ligne selon la méthode du tourniquet, engageant successivement leurs bataillons sous une couverture dronique de plus en plus dense pour grignoter des lignes ennemies qui ressemblent de moins en moins à des lignes continues, plutôt à des échiquiers de petites positions isolées, surveillées par des drones.

Le concept consiste à grignoter les lignes selon le principe de la moindre résistance, en espérant parfois réaliser des percées, comme en avril 2024 au nord d’Avdiivka, tout en usant autant que possible physiquement et moralement l’infanterie ukrainienne en première ligne, contrainte à une défense constante, ainsi que les brigades de réserve appelées à jouer les pompiers. C’est une stratégie assez classique, mais difficile à contrer tant que les Russes disposent de la supériorité globale des forces et des moyens, renforcée par l’aide nord-coréenne, ainsi que de trois atouts particuliers : l’artillerie d’écrasement grâce à l’emploi massif de bombes planantes depuis début 2024, une flotte de drones de plus en plus sophistiquée, notamment grâce au guidage filaire, et enfin une infanterie différenciée entre troupes d’assaut consommables et troupes légères, mobiles et de plus en plus capables de combattre de manière décentralisée.

Face à cela, la seule stratégie ukrainienne possible est une stratégie de freinage sur la ligne principale de front, associée à une campagne de frappes d’interdiction dans la profondeur du dispositif ennemi et à des raids dans les zones encore vulnérables, comme le franchissement du Dniepr en octobre 2023, ou à plus grande échelle, l’attaque dans la province de Koursk en août 2024. Avec cette stratégie défensive, les Ukrainiens pouvaient espérer, au pire, stopper toute avancée russe, avec la perspective d’un gel des combats sur la ligne de front, ou au mieux, user suffisamment le potentiel russe pour, avec l’aide occidentale et des adaptations internes, inverser à nouveau les courbes et le rapport de forces afin de reprendre à long terme les opérations de libération du territoire.

Les Ukrainiens disposent d’un atout avec leur industrie de drones, qui leur permet de compenser la faiblesse de leur aviation, de leur artillerie et de leur infanterie, mais cela ne suffit pas à résoudre la crise de cette dernière. L’Ukraine manque cruellement de fantassins pour tenir le front, et ce manque s’aggrave alors que l’infanterie russe continue de progresser. On parle de rapport de feu, ou RAPFEU, pour désigner la différence de puissance de feu entre adversaires. On peut aussi évoquer le RAPINF pour comparer les capacités de combat rapproché ; ce RAPINF, très favorable aux Ukrainiens au début de la guerre, penche désormais en faveur des Russes. Le déroulement des opérations s’est donc avéré globalement sans surprise depuis près de deux ans, avec d’un côté un lent grignotage permanent, ponctué parfois de petites percées, et de l’autre une forte résistance ponctuée de coups en profondeur.

Depuis quelques jours, une percée s’est produite à l’est de la petite ville de Dobropillia (20 000 habitants avant-guerre), à partir du saillant russe au nord de Pokrovsk. La percée, encore large de quelques kilomètres, s’étend désormais sur une vingtaine de kilomètres en trois jours, un rythme inédit depuis deux ans.

Comme d’habitude, cette percée résulte de la conjonction de points forts d’un côté et de points faibles de l’autre. Du côté des points forts, la 51e armée combinée russe a bénéficié d’un appui-feu d’artillerie et surtout aérien puissant, d’un brouillage efficace tirant parti des récentes défaillances de Starlink, ainsi que d’une infanterie légère qui a réussi à s’infiltrer, à pied ou à moto, mais apparemment sans véhicules blindés, assez profondément dans le dispositif pour atteindre la zone des opérateurs de drones. Ces derniers, contraints de se replier, ont dû abandonner le contrôle du ciel, ce qui a grandement facilité les mouvements russes. Inversement, les opérateurs de drones, souvent très avancés, ont réussi à frapper en profondeur et même à mener une petite manœuvre d’interdiction des renforts avec l’emploi de Shahed-136 (Geran) poseurs de mines. En face, le dispositif ukrainien était assez faible et n’a pas vu venir la manœuvre. La brèche réalisée, les groupes dits de « reconnaissance et sabotage », en réalité de petites équipes de fantassins à pied, moto ou même vélo, vont le plus loin possible, partout où c’est possible, afin d’étendre au maximum la poche. Il faudra ensuite la densifier avec de nouvelles forces afin de l'étendre et au moins s’emparer de la ville de Dobropillia

Ce coup est important, avec des conséquences opérationnelles déjà très graves pour les Ukrainiens. Au-delà de Dobropillia, le terrain est ouvert, sans ligne de défense et, pour l’instant, sans plafond de drones, ce qui laisse aux forces russes la possibilité de manœuvrer, peut-être avec des unités mécanisées cette fois, afin de menacer les voies de communication ukrainiennes. La première menace vise Pokrovsk, qui se trouvera proche de l’étranglement, mais tout le bastion urbain Sloviansk-Kramatorsk-Druzhkhivka-Konstiantinivka — objectif ultime de la campagne du Donbass — est lui aussi affecté, d’autant plus qu’une autre avancée russe, moins importante mais réelle, a eu lieu dans le secteur de Lyman, au nord du bastion. En progressant sur l’axe T5014 entre Dobropillia et Kramatorsk, placé sur une ligne de crête, les forces russes pourraient surplomber toute la vallée où se trouve le bastion.

La course entre l’exploitation russe et le colmatage ukrainien dans les jours à venir sera déterminante. Les Ukrainiens ont démontré par le passé leur capacité à reconstituer rapidement une ligne de front, mais cette bataille se déroule alors que la pression est maximale à peu près partout et que les réserves manquent. Ces brigades viendront probablement des provinces de Kharkiv et Soumy, mais il sera peut-être nécessaire pour les Ukrainiens de raccourcir le front dans des secteurs secondaires afin de récupérer encore un peu de réserves. Il est probable, à ce stade, que les Ukrainiens parviendront à rétablir le front et à revenir à la situation antérieure, mais dans une position plus difficile, au début d’un nouveau processus de négociations où, bien évidemment, cette victoire russe indéniable n’incitera guère aux concessions. Si les Ukrainiens ne parvenaient pas à colmater la brèche, la guerre changerait sans doute de forme, comme lors des dernières semaines de 1918, obligeant l’Ukraine et ses alliés à un sursaut pour rétablir une nouvelle fois la situation, à la manière de la bataille de Kiev en février-mars 2022. L’Ukraine en serait sans doute capable, ses alliés de l’époque peut-être moins.

dimanche 27 avril 2025

Sortir du blocage en Ukraine (avril 2024)

Rédigé le 27 avril 2024 pour Défense et sécurité internationale Hors-série n° 96 La guerre terrestre en 2024, juin-juillet 2024

La carte de la guerre en Ukraine n’a guère évolué depuis mi-novembre 2022. Depuis cette époque, les opérations de conquête n’ont fait évoluer la ligne de front que de manière marginale à coups de quelques dizaines de km2 conquis ou perdu chaque mois. Une telle situation était inconnue depuis 1988 et la fin de la longue guerre de position entre l’Iran et l’Irak. La norme de la guerre industrielle moderne mise en place du milieu du XIXe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale est plutôt celle d’un vainqueur qui s’impose aisément en quelques semaines de manœuvres. Pour peu cependant comme en Ukraine que le défenseur parvienne à résister et à se fortifier et, autre condition nécessaire, que l’on dispose de part et d’autre de ressources humaines et matérielles suffisantes pour poursuivre un combat très destructeur, et il ne faut plus alors compter alors en semaines mais en années avant de voir se dessiner la « décision ».

Une stratégie de résonance

Dans un cadre clausewitzien classique, le sort du duel entre les armées opposées décide de la perte de volonté d’un gouvernement et de son peuple. La nation vaincue sur le champ de bataille se découvre impuissante face au vainqueur et renonce à poursuivre un combat vain. En découvrant que ce duel des armes pouvait aussi être long et indécis, on a commencé à estimer que la perte de volonté à combattre pouvait commencer par l’arrière, d’où les politiques de blocus, de sédition, puis, lorsque cela a été possible, de frappes de destruction de l’économie et même de pure terreur de la population.

Dans les faits, cette stratégie d’attaque des ressources matérielles et morales de l’arrière n’a jamais réussi en soi tant que l’avant continuait à avoir des victoires, même petites, et entretenir un espoir. Qu’à la suite d’une série de revers, l’espoir fasse au contraire place à une anticipation consensuelle de la défaite et que les sacrifices de l’avant comme les efforts de l’arrière apparaissent désormais à tous comme des dépenses inutiles et une spirale défaitiste peut se mettre en place en provoquer un effondrement rapide en quelques mois, comme en Russie en 1917 ou en Allemagne en 1918.

Les deux adversaires dans la guerre en Ukraine s’inscrivent dans une telle stratégie de résonance, avec cette particularité que les arrières, et plus particulièrement du côté ukrainien, s’étendent aussi largement aux nations qui les soutiennent. On y procède donc à toute la panoplie possible des opérations de pression économique et diplomatique, de destruction ouverte ou masquée et enfin d’influence sur les esprits. Les matériaux qui modèlent vraiment les anticipations restent cependant les victoires ou les défaites sur le front, trop limitées certes pour être « décisives » mais suffisantes pour être connues de tous et modifier l’image de l’avenir de la guerre. Avec une série continue et suffisamment longue de noms de villes conquises ou au contraire brillamment défendues ou encore de destructions d’objectifs très importants par un raid ou des frappes, Russes comme Ukrainiens peuvent encore espérer après des mois et des mois d’efforts faire émerger une spirale de la défaite chez l’autre.

Dans ce bras de fer, la Russie compte beaucoup sur la paralysie de l’économie ukrainienne, sinon de sa société, ainsi que sur le découragement et la versatilité politique des pays occidentaux, tandis qu’elle ménage autant que possible sa propre population critique, au sens de « pouvant critiquer ». On n’y recourt à des combattants non volontaires qu’en dernière extrémité et ces volontaires sont eux-mêmes recrutés en périphérie géographique et sociale d’un cœur moscovite lui-même très surveillé.  L’économie est militarisée au maximum de ses possibilités hors nationalisation et conversion industrielle massive, en exploitant surtout les énormes stocks hérités de l’armée soviétique. Avec l’aide bienvenue des quelques pays alliés, cet effort est là encore jugé suffisant sans provoquer une déstabilisation de la société. Sur le front, il s’agit surtout de presser l’ennemi dans tous les espaces jusqu’à, au mieux, provoquer des brèches et s’emparer de villes ou de forcer à des reculs importants, ou au pire d’éviter les défaites. Avec l’espoir d’un rapport de force toujours plus favorable, les Russes peuvent espérer accélérer les évènements et enclencher la spirale de la défaite chez l’ennemi un peu plus tard dans l’année 2024 ou plus sûrement en 2025.

Du côté ukrainien, il n’y a pas d’autres solutions que de briser cette tendance et de reprendre l’initiative afin d’infliger à nouveau de grandes défaites à l’armée russe, comme autour de Kiev et de Kharkiv au printemps 2022, dans les provinces de Kharkiv et Kherson à l’automne 2002 ou encore la neutralisation de la flotte de la mer Noire. Le problème majeur est que l’Ukraine n’a actuellement pas les moyens de générer de nouveaux grands succès.  La faute en revient d’abord aux insuffisances de l’indispensable aide alliée, lente, disparate et peut-être surtout inconstante, comme en témoigne le blocage pendant sept mois du soutien matériel américain, de loin le plus important. Contrairement aux Russes, il doit être extrêmement compliqué pour les Ukrainiens de planifier correctement une stratégie opérationnelle quand celle des moyens est aussi aléatoire. Mais la faute en revient aussi à la désorganisation de la mobilisation humaine ukrainienne, très supérieure à celle de la société russe, mais encore insuffisante pour faire face à l’ampleur des défis.

Trois crises à résoudre

Avant de songer à reprendre l’initiative, l’armée ukrainienne doit commencer par résoudre plusieurs crises, avec l’aide de ses alliés. La première est celle de la défense du ciel, indispensable au moins au bon fonctionnement de la société ukrainienne, de son effort de guerre et du mouvement de ses troupes. Pour résoudre cette crise, il est difficile d’imaginer autre chose que le rachat-récupération dans le monde entier puis leur envoi en Ukraine des munitions des systèmes d’artillerie de défense aérienne (ADA) ex-soviétiques de la famille SA-10 (S-300) et des systèmes tactiques SA-8 et SA-11, l’adaptation si possible des munitions occidentales en stock sur les systèmes ex-soviétiques – avec le projet Franken-SAM notamment - et bien sûr le transfert de nouvelles batteries multicouches de Patriot-PAC 3, NASAMS, Iris-T ou SAMP-T[i]. Le problème majeur est que ces batteries constituent des actifs rares et précieux pour les pays donateurs et il faut donc convaincre certains d’entre eux de faire l’impasse sur une partie de leur défense aérienne. Une des solutions, qui résoudrait aussi le problème des compétences associées, constituerait bien sûr à déployer directement des batteries des armées nationales, à la manière du déploiement de la 18e division de défense aérienne soviétique en Égypte en 1970 en pleine guerre contre Israël. À défaut de cet engagement direct, très délicat politiquement, et puisqu’il ne faut plus rien exclure, on peut concevoir de passer par le biais d’organisations non étatiques ou par la légion des volontaires étrangers.

L’arrivée d’avions de combat européens, et peut-être américains un jour, constituera un autre élément essentiel de la défense du ciel et de la capacité de frappes en profondeur à condition de disposer de la logistique et l’infrastructure protégées adéquates et donc aussi d’ADA, d’une masse critique de plusieurs dizaines d’avions de combat et d’un capital humain de haut niveau technique, que ce soit en l’air ou au sol. Tout cela est en cours de constitution. Cela pourrait aller plus vite là aussi, là encore, avec l’engagement de « Tigres volants », c’est-à-dire de mercenaires pilotes ou maintenanciers fonctionnant sur le régime du volontariat en Ukraine, mais avec une forte prime dans leur pays d’origine. Cette nouvelle aviation ukrainienne peut avoir un effet sur le champ de bataille aéroterrestre dans le second semestre 2024.

La seconde crise ukrainienne à résoudre est celle de l’artillerie, qui est surtout une crise de munitions, de tubes et de pièces de rechange. Là, encore il n’y a guère d’autres solutions que le ratissage mondial d’obus soviétiques, y compris anciens à reconstituer, l’augmentation des productions nationales ou l’impasse sur ses propres stocks. L’artillerie est l’arme principale de la guerre de positions, que ce soit en défense et plus encore dans l’offensive où il n’est guère possible d’espérer conquérir une zone retranchée sans l’avoir neutralisé au préalable par le feu. À moins de changer de mode de combat, l’armée ukrainienne ne peut espérer infliger des défaites à la Russie, sans une puissante artillerie. C’est là cependant que les choses sont les plus lentes, avec peut-être l’atteinte d’un retour à un seuil minimal d’efficacité défensive à l’été 2024 et une capacité à appuyer des opérations offensives à la fin de l’année.

En attendant, avec la fourniture de mutions à longue portée, des missiles aéroportés Scalp-Storm Shadow aux missiles sol-sol ATACMS en passant par les bombes volantes A2SM ou GLSDB mais aussi ses propres drones de frappe, l’Ukraine est ou sera relativement bien pourvue en capacité d’interdiction jusqu’à 300 kilomètres de la ligne de front, et plus encore si elle dispose d’une capacité de pénétration aérienne. Cela autorise au moins dans l’immédiat l’entrave du corps expéditionnaire russe en Ukraine par de multiples frappes d’interdiction. Ce qui permettrait de rentabiliser encore plus cette force de frappe en profondeur serait d’autoriser les Ukrainiens à utiliser les armes occidentales sur le sol russe. Cela n’est toujours pas le cas, sauf de la part du Royaume-Uni, par la crainte d’une escalade avec la Russie, mais cela laisse une grande quantité de bases et infrastructures militaires russes interdites de tir aux Ukrainiens, à la grande frustration de ces derniers.

La troisième crise à résoudre est celle des unités de manœuvre. Le changement de rapport de forces en faveur des Russes est dû à leur capacité de feux qui a décliné moins vite que celle des Ukrainiens, mais aussi, et peut-être surtout, à leur nombre de brigades et régiments de manœuvre blindés-mécanisés qui a cru plus vite que celui des Ukrainiens. Cela a permis aux Russes de réaliser une économie positive des forces. Il y a désormais suffisamment de régiments et brigades de manœuvre dans l’ordre de bataille russe pour permettre par rotation à la fois de maintenir une pression offensive sur le front et de reconstituer et même de faire progresser les forces à l’arrière. La quantité autorise aussi la qualité tactique à condition d’avoir une solide structure de formation, et les Russes ont ainsi réussi à constituer cette infanterie qui leur manquait cruellement.

L’armée ukrainienne compte de son côté environ 80 brigades de manœuvre réellement opérationnelles, soit environ 250 000 hommes au total. Sur ces 80 brigades, on en compte seulement une dizaine à l’arrière et la plupart d’entre elles sont des brigades de constitution récente en formation dans la région de Dnipro. Toutes les autres sont collées au front, où elles subissent toutes une pression plus ou moins forte, en particulier sur les bataillons d’infanterie. Il est difficile d’imaginer pouvoir reprendre l’initiative sans créer au moins trente nouvelles brigades de manœuvre et recompléter les anciennes, le tout de manière plus homogène et avec une forte densité de fantassins et de sapeurs. Cela passe par un appel accru au reste de la société, et on ne voit pas comment éviter de mobiliser les jeunes hommes et femmes pour y parvenir. Cela passe aussi par une réorganisation de l’ordre de bataille en transformant des unités de l’armée territoriale, de la garde nationale ou des gardes-frontières en brigades de manœuvre ou en récupérant leurs ressources pour renforcer celles qui existent déjà. Le mouvement est déjà en cours avec la création par transformation de cinq nouvelles brigades de manœuvre, mais il doit s’accélérer. La formation d’état-major de corps d’armée susceptibles d’organiser l’engagement de plusieurs brigades est peut-être plus urgente encore. Là encore le processus est en cours, par exemple avec la formation récente du 30e corps de marine regroupant toutes les brigades de manœuvre et d’appui de la marine, mais on se trouve encore loin du compte.

C’est peut-être dans le domaine de la formation que l’apport européen peut-être le plus rentable. Les pays européens ont contribué à former 100 000 soldats ukrainiens de diverses manières jusqu’à la fin de l’année 2023, pour un coût relativement réduit de 350 millions d’euros[ii]. Il doit être possible de faire beaucoup plus en utilisant toute l’infrastructure de formation en Europe et en Amérique du Nord, avec trois cibles prioritaires : la formation et l’équipement des états-majors complets de brigades et de corps d’armée, une formation initiale du combattant renforcée passant de cinq semaines à au minimum quatre mois, l’entraînement collectif par exercices de bataillons et si possible de brigades. Le tout doit se faire en étroite coopération avec le commandement ukrainien, qui a autant sans doute à apprendre aux armées occidentales que l’inverse. À condition d’une mobilisation accrue et une rationalisation des ressources humaines ukrainiennes, on peut espérer ainsi faire un saut quantitatif et qualitatif à l’armée ukrainienne, là encore au second semestre 2024. 

Infliger à nouveau des défaites aux Russes

Il restera à traduire cette stratégie des moyens en victoires sur le terrain. La première possibilité consiste à effectuer de grands raids périphériques au front principal du Donbass jusqu’au Dniepr. Il serait possible, à la demande du gouvernement moldave, et avec des forces mobiles réduites de s’emparer de la Transnistrie, d’y détruire la minuscule 14e armée russe et de s’emparer des considérables et précieux stocks de munitions qui s’y trouvent. Une autre option serait de pénétrer dans les provinces russes de Briansk, Koursk ou de Belgorod non plus avec quelques milices d’opposants russes mais avec au moins une brigade blindée renforcée, voire un corps d’armée, afin d’y effectuer un maximum de destruction d’infrastructures et d’unités militaires russes dans la région. Cela provoquerait dans les deux cas, surtout le second, un ébranlement politique fort aux conséquences imprévisibles, d’où une grande crainte dans les capitales occidentales où on souhaite des secousses au Kremlin afin de le faire renoncer à la guerre mais pas trop.

En Ukraine, les possibilités de grands raids sont limitées à des opérations amphibies en Crimée ou au-delà du Dniepr de Kherson à Zaporijia. Ces opérations ne pourront s’effectuer qu’en proportion des moyens matériels disponibles de débarquement ou de franchissement et avec la capacité et d’alimenter de protéger une tête de pont. Avec des moyens importants, il serait effectivement possible au minimum de lancer de grands raids de destruction et au maximum de s’emparer de territoires clés, depuis la centrale nucléaire d’Enerhodar jusqu’à la Crimée tout entière. Les moyens ne sont cependant pas là, à moins qu’ils soient constitués en secret, et on ne peut pas pour l’instant envisager d’opérations aussi complexes. Cela viendra peut-être.

Il reste les actions sur le front principal. Une stratégie opérationnelle très audacieuse consisterait à changer radicalement de posture et de ne plus chercher à défendre pied à pied le terrain et s’exposer ainsi à la puissance de feu russe, mais de contrer les Russes par une défense mobile de freinage et corrosion comme autour de Kiev en 2022 suivi de contre-attaque. Outre que la chose est toujours contre-intuitive et délicate car elle suppose d’accepter de perdre d’abord à coup sûr dans l’espoir, mais seulement l’espoir, de gagner ensuite beaucoup plus. Ce mode opératoire serait sans doute plus difficile à mettre en œuvre en 2024 qu’en 2022, à cause de forces russes beaucoup plus denses et agissant de manière plus méthodique. La quasi-absence de guérilla sur les arrières russes, du fait d’un quadrillage répressif efficace, laisse des doutes sur la réussite d’opération massives de harcèlement. Un tel mode opératoire ne sera sans doute tenté que par défaut et en dernier recours.

Il y a enfin la perspective pour les Ukrainiens de relancer de nouvelles opérations offensives. L’échec de celle de l’été 2023 a témoigné de la persistance des principes fondamentaux de la guerre de positions : pas de succès possibles sans la combinaison harmonieuse sur chaque point de contact d’une puissance de feu écrasante et d’une force d’assaut intégrée, et avec la possibilité de multiplier rapidement axialement et latéralement ces attaques afin d’obtenir une véritable victoire. Il sera possible d’y songer lorsque les crises évoquées précédemment seront résolues.

En résumé, tout semble indiquer que l’Ukraine restera sous pression durant une grande partie de l’année 2024 sans grand espoir de retourner la tendance mais sans risque non plus de voir se créer cette spirale de défaite qui mettrait fin à la guerre.  Les choses décisives surviendront probablement en 2025 alors que les deux adversaires auront accumulé suffisamment de ressources pour envisager des batailles avec plus d’effets stratégiques. Savoir qui sera à l’origine de ces effets dépend encore de beaucoup trop de facteurs politiques internes aux deux adversaires ou exogènes pour pouvoir le dire maintenant.


[i] NASAMS : Norwegian Advanced Surface to Air Missile System ; SAMP-T : Sol-air moyenne portée.

[ii] Setting Transatlantic Defence up for Success: A Military Strategy for Ukraine’s Victory and Russia’s Defeat, Republic of Estonia- Ministry of Defence, 27 december 2023.