lundi 19 septembre 2022

L’art opératif soviétique à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 2. Les âmes mortes

En fétichisant leurs victoires de la fin de la Grande Guerre patriotique, les Russes ont oublié que pour l’opération Bagration, il y avait 2,3 millions de soldats soviétiques contre 800 000 Allemands, et que pour Tempête d’août, ils étaient 1,6 million contre 600 000 japonais et avec 20 fois plus de chars et près de 30 000 pièces d’artillerie, ce qui aide à la réussite. Mieux encore, après des années de lutte les unités soviétiques étaient devenues des communautés militaires professionnelles solides et fiables. Le rapport de forces n’est pas le même en Ukraine.

La coalition militaire russe

Dans cet entre-deux hybride entre la vieille tradition d’armée de masse de conscription et l’objectif d’une armée professionnelle moderne, les Russes n’ont finalement pu engager initialement que 160 000 hommes en Ukraine. Pire encore, ils n’ont pas prévu une réserve professionnelle au moins équivalente pour la renforcer individuellement ou par unités constituées. Une armée professionnelle sans réserve est forcément petite et vulnérable à toute surprise qui nécessiterait des moyens importants. L’« opération spéciale » était condamnée à réussir tout de suite sous peine de se retrouver en grande difficulté. Elle n’a pas réussi tout de suite.

Une bonne planification est une bonne prévision de la manière dont ses forces vont se comporter face à celle de l’ennemi. Encore faut-il bien connaître les capacités de ses « pions tactiques », ce qui n’est pas facile lorsque ces pions sont hétérogènes.

Durant la réforme Serdioukov, toutes les divisions de l’armée de Terre avaient été remplacées par des brigades, puis avec Choïgu à partir de 2012 on est revenu aux structures anciennes en divisions et régiments, mais pas complètement et de nombreuses brigades indépendantes ont été maintenues. Entre l’échelon « armée », qui actionne ces divisions et brigades, on a formé aussi des corps d’armée, en fait des petites armées. Cela suffirait déjà à donner des migraines  dans un état-major, mais ce n’est pas tout.

En voulant conserver malgré tout une armée un peu volumineuse tout en ayant insuffisamment de volontaires pour la professionnaliser complètement, la Russie a conservé une conscription réduite pour occuper à peu près le tiers des effectifs des unités. Mais comme les conscrits ne peuvent être engagés autrement que dans une guerre officiellement déclarée, il a fallu tout restructurer. Chaque brigade ou régiment a été ainsi tenu de former deux groupements tactiques (GT) composés uniquement de volontaires pour combattre en Ukraine mais avec une cohérence à reconstruire. En théorie, chaque GT est l’association d’un bataillon de mêlée – infanterie, chars – et d’un bataillon d’appui – obusiers, lance-roquettes multiples, antichars, antiaériens. Dans les faits, en partant d’unités matrices de composition différentes, on a abouti à l’engagement de 120 groupements tous un peu différents de 600 à 900 hommes.  

Cet ensemble forme le noyau, déjà complexe, du corps expéditionnaire russe, mais comme celle du IIIe Reich, l’armée russe moderne est un ensemble d’armées différentes et parfois concurrentes. La plus performante est l’armée d’assaut par air (VDV), distincte de de l’armée de Terre. Elle forme 12 brigades ou régiments presque complets à l’engagement en Ukraine car beaucoup plus professionnalisés que les unités de l’armée de Terre. Les VDV disposent aussi de la 45e brigade de Forces spéciales, en fait une brigade d’assaut par air d’élite, qui s’ajoute aux petites brigades de spetsnaz du service de renseignement militaire (GRU) présentes normalement dans chaque armée.

Les Russes ont beaucoup investi dans cette armée prestigieuse, mais il y a deux problèmes. Le premier est que dans un contexte de ressources humaines rares, les VDV ont drainé une grande partie des engagés volontaires russes, au détriment des unités de l’armée de Terre désormais pauvres en bons fantassins et donc fragilisées. Le second est que cette armée d’élite est conçue pour être aéroportée ou, surtout, héliportée. Elle est donc organisée en petites unités aéromécanisées équipées de véhicules blindés suffisamment légers pour être transportées par air. Or, après l’échec de l’héliportage d’un bataillon sur l’aéroport d’Hostomel au début de la guerre, les unités d’assaut par air n’ont plus fait aucun assaut par air, se contentant de combattre comme de vulgaires fantassins avec cet inconvénient qu’elles sont moins bien équipées qu’eux avec des véhicules moins protégés, moins bien armés et transportant moins. Les VDV ont par ailleurs peu de chars et surtout beaucoup moins d’appuis que les forces terrestres.

La Marine dispose aussi de sa propre force terrestre destinée aux opérations amphibies. Comme les VDV, les cinq petites brigades disponibles sont des unités d’élite équipées plutôt légèrement, et comme les VDV elles ne seront pas utilisées dans le cadre prévu mais comme unités terrestres avec les mêmes qualités et inconvénients.

Il y a aussi les armées périphériques à celles du ministère russe de la Défense. La principale en volume est composée des deux petites armées des républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk (DNR/LNR), mélange de bataillons de milices politiques, plutôt bons comme Sparta ou Somali, et de 11 régiments/brigades composés de conscrits réquisitionnés, entre 30 et 40 000 hommes au total souvent peu formés et motivés, et dans tous les cas mal équipés. Les régiments DNR/LNR, initialement sous la coupe de la 8e armée russe, constituent surtout un réservoir de régiments de supplétifs parfois engagés loin de chez eux.

Et puis il y a les armées des amis de Vladimir Poutine. En parallèle, de l’armée régulière, la Russie a formé également une Garde nationale (RosGvardia) sous les ordres du général Viktor Zolotov, ancien du KGB, ancien garde du corps, et proche du président de la fédération russe. La Garde nationale, qui a absorbé les forces d’intervention de la Police nationale, est normalement chargée du maintien de l’ordre et à ce titre est engagée aussi en Ukraine afin d’assurer le contrôle et la sécurité arrière des armées. On la retrouve donc dans les zones occupées, en particulier dans les oblasts de Kherson et Zaporijjia, mais avec peu de capacités militaires et sans que l’on sache trop comment s’effectue la coordination avec les forces armées.

Dans le cadre initial de cette Garde nationale a émergé aussi l’armée privée de Ramzan Kadyrov chef de la république tchétchène, soit l’équivalent d’une division d’infanterie formée à partir des forces de sécurité, les « kadyrovtsy » et qui agit comme une petite armée alliée.  

Il y a enfin Wagner, l’armée privée de l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, également proche de Poutine, de la taille d’une petite division d’infanterie et qui dispose de moyens propres, y compris une petite aviation. Prigojine dispose aussi de certains pouvoirs particuliers comme celui de recruter où il veut, y compris dans les prisons.

Il faut ajouter à toutes ces forces terrestres, les 6e, 4e et 14e armées aériennes affectées aux districts militaires entourant la périphérie du théâtre ukrainien et la flotte de la mer Noire, des ensembles de guerre en milieu fluide, et donc l’emploi a été tâtonnant. On a désormais une force interarmées de missiles qui frappe dans toute l’Ukraine et des escadres aériennes agissant en prudentes opérations de frappes planifiées en avant des armées au sol.

Ce qu’il faut retenir dans ce qui nous intéresse, c’est que l’outil militaire russe est très hétérogène et fragmenté en forces souvent peu coopératives. Cela ne facilite pas une bonne estimation des capacités réelles des unités, d’autant plus que l’on y ment assez facilement malgré la présence de commissaires politiques, et la planification des opérations s’en trouve faussée d’autant.

La coalition militaire ukrainienne

L’armée ukrainienne du début de la guerre n’est guère plus homogène. On y compte en réalité trois armées : l’active, la territoriale et la garde nationale.

Comme en Russie l’armée d’active est mixte mais à la différence de la Russie, les soldats appelés sont engagés en même temps que les professionnels, ce qui a au moins le mérite initial de ne pas rompre la cohésion des brigades. Comme en Russie, également on distingue les brigades de l’armée de Terre, celles des troupes d’assaut par air et celles de la Marine. Le ministère de l’Intérieur dispose même au moins d’une pure brigade de manœuvre mécanisée avec la 4e Brigade de réaction rapide. La nouvelle différence avec la Russie est que cette force initiale a été renforcée d’un quart par des brigades de réserve.

Au total, on peut compter 34 brigades de manœuvre, ce qui équivaut sensiblement aux unités de mêlée d’une centaine de groupements tactiques russes mais à beaucoup moins en artillerie. On ne compte pas moins de sept types de brigades différentes, ce qui est sans doute trop, mais la chaîne de commandement au-dessus d’elles est beaucoup plus simple qu’en Russie puisque ces brigades sont directement actionnées par les commandements régionaux ou le commandement central à Kiev qui dirige aussi les Forces spéciales, de la taille d’une petite division d’infanterie légère.

La seconde armée est formée des 28 brigades territoriales. Unités constituées de réservistes et de volontaires sans expérience, les brigades territoriales ont été organisées juste avant le début de la guerre pour la défense de zones et des missions secondaires, comme la protection de sites ou de points de contrôle, permettent ainsi de soulager les brigades de manœuvre. Ce sont fondamentalement des brigades d’infanterie légère de taille variable et sans beaucoup de moyens lourds.

La troisième est le conglomérat d’unités chapeauté par le ministère de l’Intérieur avec des brigades de Garde nationale, assez peu différentes des brigades territoriales, et une myriade de bataillons autonomes de volontaires comme ceux du Régiment Azov. On pourrait y ajouter une quatrième armée avec la Légion internationale pour la défense territoriale de l'Ukraine, un autre conglomérat de bataillons, de recrutement étranger, de 15 à 20 000 hommes au total.

Avec une force aérienne et antiaérienne petite mais active au sol et en l’air, et des forces navales réduites, à la défense des côtes, l’armée ukrainienne est au bout du compte presque aussi hétéroclite que celles des Russes, mais plus facile à gérer au moins dans un contexte de défense de zone où il y a peu de manœuvres à organiser.

Entropie, néguentropie

Sans entrer dans le détail des actions tactiques, il faut comprendre que dans la confrontation des modèles le corps expéditionnaire russe s’est considérablement usé en pénétrant dans le dispositif de défense en profondeur ukrainien. Le choc opératif espéré n’a jamais eu lieu et les armées russes se sont corrodées au fur et à mesure de leur avancée vers Kiev. Elles ne s’en sont jamais remises.

Environ un tiers des pertes russes en véhicules de combat de la guerre sont survenues dans le premier mois de guerre. En pertes humaines, cela se traduit par 20 à 25 000 tués et blessés, concentrés pour une grande majorité dans les unités de mêlée des 120 groupements tactiques. Or, ces petits groupements formés de soldats volontaires à contrat court avec un encadrement réduit qui lui-même a beaucoup souffert, peuvent être durs au combat mais ne sont pas résilients. Lorsqu’ils cassent, ils constituent une communauté trop réduite et trop faible pour être reconstituée rapidement.

Le comblement des pertes russes initiales s’est fait par la récupération de tous les groupements tactiques encore disponibles en Russie, une quarantaine environ, qui ont été engagés dans la foulée au feu et ont pour beaucoup connu le même sort que les précédents. Puis, lorsque le roi s’est trouvé nu faute de réserves professionnelles organisées, il a fallu passer par une grande campagne de recomplètement individuel en ratissant dans les forces armées et en recrutant des volontaires pour six mois à tour de bras. Or, se porter volontaire pour intégrer une unité « à risque », c’est-à-dire celles au bout du compte qui permettent de gagner une guerre, n’est pas forcément très attrayant même avec une bonne solde. On y a de fortes chances de s’y faire tuer ou mutiler pour quelque chose dont on ne voit pas bien si ça peut servir à quelque chose, même tactiquement, et sans la fierté d’appartenir à une communauté prestigieuse ou au moins accueillante. La vie de soldat russe n’est déjà pas très attrayante en temps de paix, elle l’est encore moins en temps de guerre.

Au bilan, alors même que les Russes réduisaient leur art opérationnel à un combat plus simple, à coup de combinaisons de frappes d’artillerie et d’assaut de bataillons dans l’attaque et de position statique en défense, le capital humain de l’armée de Terre russe s’est dégradé faute de renforts suffisants et de temps pour reconstituer de véritables unités de combat. Comme les serfs morts tout en étant encore vivants administrativement dans « Les âmes mortes » de Nicolas Gogol, il y a bien des listes de noms de soldats dans les brigades et divisions russes mais elles ne correspondaient plus à celle des combattants véritables, beaucoup moins nombreux. Dans certains endroits dans la zone qui a été attaquée par les Ukrainiens entre Kharkiv et Sloviansk au début du mois de septembre, on a même trouvé parfois des mannequins à la place des hommes.

Par défaut, les Russes ont donc utilisé leurs unités périphériques comme force d’attaque dans toute cette deuxième phase de la guerre. Parachutistes, fantassins de marine, brigades tchétchènes et Wagner ont ainsi été engagés et surengagés pendant trois mois. Eux aussi s’y sont brisés. Plusieurs régiments d’assaut par air n’existent plus, et plusieurs autres de ces unités n’ont plus aucune valeur opérationnelle, réduites à peu de choses et épuisées. Là encore le remplacement n’a pas suivi parce qu’il ne pouvait pas suivre faute d’hommes et de temps.

Les choses ne pourront pas s’améliorer pour les Russes tant que toutes les unités de combat ou presque seront en première ligne, mais comme les Russes manquent justement d’unités de combat, elles peuvent difficilement en être retirées. Le redéploiement de la 36e armée et de la 5e armée dans la région de Mélitopol avait peut-être cette fonction de reconstitution en plus de celle de réserve du front de Kherson, mais il a considérablement affaibli le front nord et les Russes l’ont payé cher et sont obligés de renforcer à nouveau le nord. Ce n’est pas l’emploi tous azimuts des unités de supplétifs des DNR/LNR qui va permettre de résoudre ce problème, celles-ci ayant encore plus souffert que les unités russes et étant devenues encore plus fragiles. Seules les armées privées s’en sortent un peu mieux mais elles restent marginales en volume.

Faute de masse, l’armée russe s’est épuisée dans un choc opératif initial raté et qui s’est retourné contre elle, puis dans de longs combats de tranchées où elle a pu reprendre le dessus mais là encore au prix de pertes non remplacées complètement. Depuis le mois de juillet, l’état-major général peut encore voir de nombreuses unités sur la carte mais il ne peut plus en faire grand-chose à part tenir des positions pendant quelque temps. La possibilité d’une victoire russe passe désormais, à la manière de l’armée allemande en crise sur le front ouest fin 1916, par une « ligne Hindenburg » et un profond travail de reconstitution, d’intégration des bataillons qui arrivent quand même de Russie et d’innovation.

Les armées ukrainiennes ont beaucoup souffert aussi mais elles disposaient de réserves, ce qui les a sauvées.

Les brigades de manœuvre se sont révélées des structures résilientes. Aucune n’a semble-t-il été détruite malgré les combats, y compris ceux très durs du Donbass en mai-juin, et elles ont la taille critique pour former une communauté militaire avec un esprit de corps et la possibilité de dissocier combat et apprentissage. Les brigades ukrainiennes sont d’autant plus résilientes et apprenantes qu’un effort encore incomplet mais réel a été fait avant-guerre avec l’aide occidentale pour constituer un vrai corps de sous-officiers. Les procédures de commandement s’y sont aussi un peu assouplies et plus encore lorsque des civils ont été intégrés au début de la mobilisation. Tout cela est essentiel. La guerre est une succession d’innombrables petits combats et entre des troupes « mécanisées » qui par ailleurs connaissent mal les procédures et des troupes plus motivées et plus agiles dans la prise de décision, la balance ceteris paribus tend plutôt à pencher en faveur des secondes. Bref, les unités de manœuvre ukrainiennes ont plutôt bien résisté.

Mais cela n’était pas suffisant, l’armée de manœuvre ukrainienne restant en volume et surtout en moyens inférieure à l’armée russe. Ce qui a sauvé la situation dans la guerre de positions, c’est la transformation des brigades territoriales. Conçues initialement pour effectuer de la défense de zone, les brigades territoriales et de garde nationale ont ensuite été engagées sur les parties de la ligne de front les plus calmes puis ont été transformées en unités de manœuvre. Cela est passé un temps par l’intégration de bataillons issus des brigades de manœuvre, au risque très réel d’affaiblir ces dernières, et par l’alourdissement progressif de leur équipement. Plusieurs de ces nouvelles brigades ont été engagées ensuite dans des combats plus durs, et sans doute parfois prématurément comme dans la défense de Lysychansk-Severodonetsk où elles y ont beaucoup souffert. Maintenant, ces brigades sont capables de manœuvre offensive simple, en complément des brigades de manœuvre ou parfois seules comme dans le nord de Kharkiv.

Cette densification des brigades territoriales a permis de disposer d’un nombre d’unités suffisant pour tenir le front et donc de pouvoir aussi en retirer pour se reconstituer à l’arrière, intégrer progressivement les nombreuses recrues appelées au début de la guerre et qui ont eu le temps d’apprendre les bases du métier de soldat. On y apprend aussi à se servir des équipements nouveaux fournis par les Occidentaux, avec peut-être l’aide de soldats fantômes.

Le nombre de combattants réels ukrainiens excède désormais et celui de ses âmes mortes et surtout celui des Russes. Il reste encore à intégrer et dépolitiser les bataillons autonomes dans des brigades régulières où ils seront plus utiles.

Le nombre d’unités en ligne permet surtout de constituer des masses de manœuvre à l’arrière pour attaquer rapidement les points du front. La logistique, surtout avec autant de matériels différents, est certainement un casse-tête pour les états-majors mais ceux-ci, non seulement on l’a vu sont techniquement meilleurs, mais ils peuvent plus facilement réaliser leurs plans avec des unités plus standardisées et donc on connaît la fiabilité. Si les Russes ont tout intérêt à former une « ligne Hindenburg » au plus vite, les Ukrainiens ont intérêt maintenant à la choquer sans cesse.

dimanche 18 septembre 2022

L’ art opératif soviétique à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 1. Udar sur Dniepr


L’art opératif soviétique (AOS) plaît beaucoup aux historiens militaires et aux stratégistes, comme souvent d’ailleurs la réflexion russe généralement originale et riche. Ses principes ont été établis par un petit groupe d’officiers vétérans des guerres de la Russie à l’Union soviétique au début du XXe siècle et qui ont entrepris d’analyser les conflits de l’ère industrielle. Dans un consensus, ils ont établi que les guerres modernes actionnant de grandes masses et impliquant toutes les ressources des nations pouvaient difficilement se gagner en quelques grandes batailles « décisives », parfois une seule, mais nécessitaient une longue distribution des efforts dans l’espace et le temps.

C’est l’organisation de cette distribution des efforts tactiques pour atteindre l’objectif stratégique politico-militaire, une situation qu’ils n’ont évidemment pas inventée, qu’ils ont baptisée « art opératif ».

Bagration for ever

A cette époque de l’entre-deux-guerres, le problème est celui du front continu, issu de l’augmentation considérable de la puissance de feu durant les décennies précédentes, alors que le reste, le déplacement ou la circulation de l’information, restait inchangé depuis des siècles. Quand on doit faire face à pied et sans protection à une grande puissance de feu, percer le dispositif ennemi et parfois même simplement l’atteindre devient difficile. Reste le contournement. Mais quand les armées sont gigantesques et occupent tout l’espace, ce contournement devient également impossible et cela donne les lignes de tranchées de la Grande Guerre.

L’AOS s’appuie principalement sur les solutions expérimentées en 1918 sur le front Ouest en combinant les méthodes allemande et française. La première consistait à combiner surprise, puissance de feu et troupes d’assaut pour casser le front par une attaque directe, puis à exploiter la percée au maximum dans la profondeur par des divisions d’infanterie. Les Allemands cherchaient à gagner la guerre le plus vite possible par des attaques de ce type les plus puissantes possibles. La méthode française de son côté consistait à s’appuyer sur une grande motorisation pour distribuer des forces le long du front très vite, ce qui a permis d’abord de colmater les percées ennemies puis d’organiser une série d’attaques de moindre ampleur que celles des Allemands mais deux fois plus rapides à mettre en place. La manœuvre latérale rapide française l’a au bout du compte emporté sur la manœuvre axiale lente allemande.

Toukhatchevski, Svetchine, Isserson et d’autres ont donc imaginé une combinaison des deux méthodes en profitant des progrès rapides des engins motorisés mais aussi des moyens de communication. L’offensive idéale est donc pour eux une grande attaque directe par surprise sur un large front et la plus grande profondeur possible afin de provoquer un choc (Udar) et la dislocation du dispositif ennemi. Dans l’absolu, en particulier pour Mikhaïl Toukhatchevski, tout doit arriver en même temps ou du moins le plus vite possible dans le dispositif ennemi, « artillerie volante », parachutistes en assaut vertical, groupes de manœuvre infiltrés dans la profondeur, artillerie, colonnes d’attaques blindées, etc. afin d’obtenir sa dislocation. Comme généralement un seul « udar » ne suffit pas à atteindre l’objectif stratégique, il faudra, surtout pour Svetchine, multiplier ces chocs afin de conserver l’initiative jusqu’à la victoire.

Les concepteurs de l’AOS essayèrent aussi d’imposer l’idée d’un « niveau opératif » purement militaire nécessaire pour la mise en œuvre de l’art opératif, en réalité surtout un panneau « interdit d’entrée » aux politiques. Cela ne les protégera des purges et leurs idées ne seront mis en œuvre véritablement qu’avec les victoires spectaculaires de 1943 à 1945 contre les Allemands et les Japonais devenues dès lors des références indépassables. Depuis la fin de la Grande Guerre patriotique, l’armée soviétique/russe cherche en permanence à pouvoir reproduire l’opération Bagration qui a permis de détruire un groupe d’armées allemand en Biélorussie à l’été 1944.

Les évolutions qui ont pu avoir lieu par la suite sont toujours intégrées dans le modèle, y compris l’arme atomique dont l’emploi est d’abord envisagé en préalable comme « préparation d’artillerie », puis en butoir comme seuil à ne pas franchir. On notera au passage que l’AOS ne s’intéresse de fait qu’aux opérations offensives, même dans une posture stratégique défensive. L’URSS/Russie se croit toujours menacée et conçoit l’attaque comme le meilleur moyen de se défendre avant que son sol soit ravagé. L’« offensive à grande vitesse » conçue au début des années 1980 par le maréchal Ogarkov pour envahir la République fédérale allemande est toujours une opération Bagration mais avec les nouvelles technologies de l’information et sous le seuil nucléaire. Tout au plus après les victoires spectaculaires des Américains contre l’Irak en 1991 et 2003, certains théoriciens russes ont essayé aussi d’y coller des concepts empruntés à l’adversaire comme l’emploi en séquence des forces aériennes – neutralisation des défenses aériennes/antiaériennes, puis frappes en profondeur et paralysie des réseaux ennemis en préalable des grandes offensives aéroterrestres, mais la greffe aura un peu de mal à se faire.  

Le succès de l’AOS repose sur une planification très précise et soignée afin de coordonner au mieux les actions de forces très différentes, ce qui suppose en amont d’avoir l’appréciation la plus juste possible de l’ennemi mais aussi de ses propres forces, et une fois le plan élaboré, d’avoir un instrument qui soit matériellement, intellectuellement et moralement capable de le mettre en œuvre strictement. Comme dans l’industrie de l’époque, l’AOS est donc très tayloriste avec un échelon de conception et un échelon d’exécution aussi distinct qu’un cerveau et des muscles. Au niveau le plus bas, les soldats et leurs cadres immédiats sont comme des ouvriers peu qualifiés à qui on demande d’appliquer simplement les procédures prévues pour chaque situation, ce qui a au moins l’avantage de la vitesse. Une fois l’action terminée, on leur demande de rendre compte intégralement des résultats obtenus pour maintenir l’appréciation claire de la situation.

Quand toutes les conditions sont réunies – bonne appréciation de la situation amie/ennemie, plan de coordination précis par un état-major compétent, exécution parfaite par des unités qui maîtrisent bien les procédures - la méthode est redoutable. Le problème est que ces conditions n’ont plus été réunies depuis 1945 et certainement pas en Ukraine.

La Stavka du pauvre

Commençons par le cerveau, le niveau de planification opérationnelle. On pouvait imaginer, on a cru même, que les états-majors russes du niveau de l’armée (corps d’armée dans les armées occidentales) et au-dessus seraient bons, ne serait-ce que par leur expérience dans le Donbass en 2014-2015 et surtout en Syrie, où la plupart des officiers supérieurs russes sont passés. Les deux offensives russes réussies dans le Donbass à l’été 2014 et en février 2015 étaient du niveau d’une armée complète, et si les forces terrestres russes n’ont pas été engagées en Syrie, l’état-major du corps expéditionnaire a planifié et conduit pendant plusieurs années l’emploi de moyens navals et surtout aériens importants en conjonction avec les opérations militaires de la coalition pro-Assad.

On a finalement été surpris en février-mars 2022 par la médiocrité de la planification des opérations des neuf armées engagées, ainsi que de la flotte de la mer Noire et des forces aérospatiales (VKS) qui donnaient l’impression de « faire leur guerre » chacune de leurs côtés, loin de la discipline et de la coordination exigées par les canons de l’AOS. L’art opératif, c’est la traduction en ordres tactiques, aux armées puis en dessous, d’objectifs stratégiques accompagnés d’impératifs et de contraintes politiques. Encore faut-il que ces objectifs soient clairs, ce qui n’était pas forcément le cas. Encore faut-il aussi que la chaîne de commandement soit également claire.

Dans l’absolu, la stratégie est définie par un dialogue entre le chef politique, qui donne sa vision et des hauts responsables militaires qui estiment la manière dont il est possible de la réaliser. La « Stavka », ou état-major général ou encore centre de planification et conduite des opérations, est alors chargé de traduire cela en missions.

Normalement, le chef politique ne parle pas le langage militaire et ne s’immisce pas dans le détail de la traduction de sa vision des choses en missions sur le terrain. Quand les choses sont bien faites, la stratégie se traduit en ordres militaires tout le long de la chaîne tactique. Les choses ne sont pas bien faites en Russie avec un Vladimir Poutine qui se méfie de généraux trop puissants, dialogue plutôt avec ceux qui lui disent ce qu’il veut entendre et s’immisce dans le détail des opérations sans avoir lui-même la moindre expérience militaire. Cela ne donne généralement pas de bons résultats.

Tout en étant minimisée politiquement au rang d’« opération spéciale », la guerre en Ukraine est également la plus importante jamais menée par Moscou depuis 1945. On a d’abord tâtonné pour savoir s’il fallait créer un échelon intermédiaire entre Moscou et les trois états-majors de districts militaires qui avaient pris en compte chacun un secteur du front (district Est en Biélorusse, district Centre à l’est de l’Ukraine, et district Sud pour le Donbass), la flotte de la mer Noire, les VKS, les forces d’assaut aérien (VDV) qui forment une armée à part et le Commandement des opérations spéciales. Un commandement de campagne aéroterrestre a finalement été formé en avril et confiée au général Dvornikov rapidement remplacé par le général Zhidko. Il semble qu’on soit revenu en août à deux commandements de zone commandés par Moscou dont un confié au général Surovikia. Ce dernier est surtout connu pour sa loyauté politique, loyauté qui lui avait valu d’être nommé, lui un « terrien », à la tête des VKS en 2017 afin de reprendre en main une structure jugée un peu trop indépendante. Les régimes autoritaires n’aiment pas les généraux trop victorieux et donc souvent aussi populaires.

En face, le système de commandement ukrainien, que les Russes ont été incapables par ailleurs de paralyser techniquement, s’est finalement avéré supérieur. Il est vrai que celui-ci avait d’abord à mener une campagne défensive, techniquement plus simple à organiser qu’une opération offensive de grande ampleur sur un territoire étranger. La structure territoriale du commandement, de l’oblast au commandement central à Kiev en passant par les commandements régionaux s’est avérée bien adaptée à cela. Plus que l’intrusion et la méfiance politique, c’est l’influence et les complicités avec les Russes qui ont peut-être le plus perturbé le système notamment dans le commandement Sud défaillant initialement devant l’attaque de la 58e armée russe venue de Crimée.

Élément fondamental, les Ukrainiens sont depuis le début bien mieux renseignés sur eux-mêmes et surtout sur l’ennemi que les Russes, parce qu’ils sont chez eux, bénéficient de l’aide de la population, disposent de nombreux capteurs, luttent pour leur survie ce qui incite à mettre de côté rivalités et jeux politiques au profit d’une plus grande honnêteté et reçoivent une aide très précieuse en la matière de la part des États-Unis. Les états-majors ukrainiens voient mieux les choses que leurs ennemis, qui n’ont été pas été capables de déceler par exemple la présence début septembre de cinq brigades ukrainiennes à quelques kilomètres de Balakliya, ni l’extrême faiblesse de leur propre dispositif. C’est d’ailleurs sur l’état de ses propres troupes que les comptes rendus sont souvent les plus faux, après ceux des résultats obtenus sur l’ennemi. L’état-major ukrainien n’est pas exempt d’erreur, la défense acharnée du saillant de Lysychansk-Severodonetsk au mois de juin contre toute logique a en sans doute été une puisque les deux villes sont quand même tombées et que les forces ukrainiennes y ont perdu beaucoup d’hommes. Peut-être était-ce d’ailleurs le résultat d’une intrusion politique.

D’une manière générale, le haut-commandement ukrainien se débrouille plutôt bien, et avec sans doute l’aide américaine et britannique, est capable d’organiser des opérations, à la fois inventives dans la guerre de corsaires - ces coups portés dans la profondeur du dispositif ennemi - et de plus en plus complexes sur la ligne de front, alors que l’on a le sentiment inverse que les Russes font des choses de moins en moins sophistiquées avec le temps. Il est vrai aussi que réfléchir et faire de beaux plans n’est pas tout en temps de guerre, il faut aussi que les ordres soient exécutés et bien exécutés. Si les Ukrainiens font de plus en plus de choses et les Russes plutôt de moins en moins, c’est aussi parce que d’un côté il y a des « muscles » qui répondent de mieux en mieux alors que de l’autre, ils s’atrophient.

(à suivre)

dimanche 11 septembre 2022

1918 en Ukraine ?

Il faut toujours s’intéresser aux combats dont les résultats sont surprenants, car ils indiquent souvent des tendances nouvelles.

Percée

En faisant un point de situation au début de cette semaine, on aurait égrené les noms de villages que les deux camps ont attaqués. On aurait expliqué ainsi que les Russes avaient ainsi continué à attaquer autour de la ville de Donetsk, puis en direction de Bakhmut et de Seversk à l’est du couple Sloviansk-Kramatorsk, progressant souvent de manière millimétrique. Les Ukrainiens de leur côté ont continué à avancer lentement au nord et un peu au sud de la tête de pont russe de Kherson, tout en continuant à mener d’importantes frappes d’interdiction sur les arrières.

Et puis la surprise est venue du nord. Le 6 septembre, après une préparation de quelques semaines, les forces ukrainiennes ont lancé à l’attaque un groupement de cinq brigades de manœuvre réunies dans la région de Zmiv-Andriivak au sud-ouest de Kharkiv, associé à deux groupements périphériques, un au sud de Balakliya avec une brigade renforcée d’un bataillon de chars et un autre au nord face à Chkalovske avec deux brigades territoriales. Avec au moins une brigade d’artillerie, trois groupements de forces spéciales et plusieurs bataillons indépendants, on a là un dispositif au moins aussi important que celui engagé autour de la tête de pont de Kherson.  

L’attaque surprend complètement les forces russes assez réduites de la 144e division motorisée renforcée d’unités indépendantes disparates. La petite ville (25 000 habitants) de Balakliya, est prise très vite. La percée est exploitée immédiatement.

Le groupement principal se fractionne en deux. Le premier part vers le nord-ouest en direction de Shevtchenkove, qui est prise le 9. À partir de là, une brigade mécanisée poursuit vers le nord et joint son action à celle des deux territoriales tandis que deux brigades précédées de forces spéciales en véhicules légers foncent vers Kupiansk la base arrière russe de toute la région. Pendant ce temps, deux autres brigades progressent plein ouest vers la rivière Oskil avec l’intention d’encercler la zone clé d’Yzium.

A ce stade, les Ukrainiens ont obtenu pour la première fois de cette guerre, hors siège de Marioupol, une dislocation de dispositif. Il ne s’est plus agi de repousser une force ennemie, mais bien de pénétrer en son cœur jusqu’à sa structure de commandement et rendre la force incapable d’un combat cohérent. Cela se traduit concrètement par une proportion inhabituelle de prisonniers, peut-être plus d’un millier, et la capture de nombreux matériels y compris sensibles (guerre électronique, véhicules de transmissions, radars) qui vont alimenter les dépôts ukrainiens et intéresser les services occidentaux. Les forces russes sont bousculées et ne tentent vraiment de freiner l’avance ukrainienne que par les forces aériennes.

Le 10 septembre, ce qui restait de la 18e division russe est chassée de Kupiansk dans la journée. Une des deux brigades ukrainiennes garde la position et la possibilité de franchir la rivière Oskil tandis que la deuxième rejoint la poussée au nord vers Velykyi Burluk puis la frontière russe. Au sud, l’énorme dispositif russe à Yzium, au moins une quinzaine de groupements tactiques issus de quatre divisions et brigades indépendantes, est replié en catastrophe vers l’est, au-delà de la zone forestière de la rivière Donets. Yzium est prise. Pendant ce temps, des attaques ukrainiennes ont lieu également autour de la poche de Kramatorsk, jusqu’à Lyman au nord de Sloviansk et peut-être même aux abords de Lysychansk, prise par les Russes en juillet. L’aéroport au nord-est de Donetsk est peut-être lui-même menacé.

Les forces russes tentent maintenant de rétablir une ligne de front avec les forces retirées d’Yzium, les renforts de la zone de la grande base arrière de Belgorod et surtout du sud. On ne sait pas encore quand et comment ils parviendront à le faire.

Quand on assiste à une telle surprise, triomphe pour les uns, désastre pour les autres, c’est qu’il y a une conjonction de très bonnes choses d’un côté et d’incompétence de l’autre. D’un côté, les Ukrainiens ont été capables d’organiser simultanément deux offensives très différentes, dans la région de Kherson et celle de Kharkiv, incluant au total au moins 15 brigades de manœuvre, là où les Russes ne parviennent plus à monter des attaques d’une ampleur supérieure à une brigade ou un régiment depuis juillet.

Le plus étonnant est peut-être que la réunion de cinq brigades blindées-mécanisées près du front à Zmiv soit passée inaperçue des Russes, malgré leurs moyens de renseignement depuis les satellites d’observation jusqu’aux équipes de reconnaissance en profondeur et les espions, en passant pas les moyens d’écoute ou les drones, voire les avions ou hélicoptères, car les Russes ont toujours la supériorité dans les airs au moins près du front. Il est vrai que beaucoup de ces moyens ont été réduits par les combats, mais il y a eu incontestablement une défaillance grave dans l’estimation tactique de la situation au sein de la chaîne de commandement russe.

Peut-être que le haut-commandement russe, dont les têtes étaient réunies au même moment en Extrême-Orient avec un certain nombre de moyens pour parader à l’exercice Zapad, s’est lui-même trompé sur la valeur de son armée en Ukraine. On avait compris que, sans l’avouer complètement, il avait renoncé à la conquête complète du Donbass en limitant les attaques dans la région pour privilégier la défense du sud. Il ignorait sans doute aussi combien son armée était devenue faible au nord. Il y a dans la chaîne des gens qui ont fauté et/ou menti.

Courbes

On a évoqué à plusieurs reprises l’idée d’une armée comme masse de compétences, qui s’accroît ou décroît en fonction de la conjonction des ressources fournies et de la capacité d’apprentissage. Il apparaît maintenant clairement que la masse de compétences russes est en régression depuis le début de la guerre.

La guerre de mouvement n’a pas permis d’atteindre les objectifs stratégiques, et en cela elle a été un échec, mais elle a connu des succès tactiques de la part d’armées bien organisées, comme la 58e au sud. Le passage à une campagne de positions au tournant de mars et avril, avec des modes d’action beaucoup plus simples, témoignait déjà d’une baisse de compétences après les pertes initiales. Cette campagne a permis d’obtenir quelques succès, 1 000 km2 conquis en trois mois, à comparer au 2 000 pris par les Ukrainiens en trois jours, mais au prix une nouvelle fois de lourdes pertes. Les meilleures troupes constamment sollicitées ont beaucoup souffert et ont été remplacées par des bataillons de recrues à la valeur très inférieure ou par des expédients comme les mercenaires de Wagner ou les bataillons de mobilisés des républiques séparatistes, mal équipés et peu motivés pour combattre à Kherson ou Kharkiv.

La « pause opérationnelle » du mois de juillet, pause qui dure toujours, a été un symptôme de cet affaiblissement qui ressemble à l’atteinte du point Oméga, qui décrit le moment où une armée n’a plus les ressources pour organiser des offensives de grande ampleur. Désorganisées, renforcées insuffisamment en nombre et encore plus en qualité, divisions et brigades russes ont vu la gamme tactique des unités de manœuvre devenir encore plus hétérogène et diminuer en moyenne.  

Dans le même temps, l’évolution de l’armée ukrainienne s’est faite dans l’autre sens. On a pu en douter un moment, au mois de juin notamment lorsque la pression et les pertes étaient fortes dans le Donbass, mais la tendance à long terme conjuguant l’apport de l’aide occidentale et de la mobilisation – et donc aussi de l’instruction militaire – des forces de la nation ukrainienne était plutôt à celle d’une élévation du nombre et de la gamme tactique des unités de combat et d’appui.

Il restait à déterminer quand les courbes se croiseraient à l’avantage des Ukrainiens. Surestimant une nouvelle fois les Russes et sous-estimant les Ukrainiens, on imaginait cela plutôt en automne voire en 2023, avec de nouvelles opérations offensives d’ampleur, voire le retour de la guerre de mouvement. C’est apparemment arrivé maintenant.

1918 ?

On compare souvent depuis le mois d’avril la forme de la guerre à celle de la Première Guerre mondiale, passant d’une phase de mouvement à une phase de tranchées, oubliant souvent qu’elle s’est terminée en 1918 par une nouvelle guerre de mouvement, d’un autre style il est vrai que celle de 1914. On peut peut-être considérer que 1918 a maintenant commencé en Ukraine. Cette campagne de mouvement de 1918 s’est effectuée de deux manières : par quelques offensives de grande ampleur des Allemands du printemps à l’été puis par une série de multiples petites offensives alliés de l’été à l’automne, jusqu’à l’effondrement allemand.

Actuellement, les Ukrainiens font les deux. L’attaque de la tête de pont de Kherson ressemble en réalité à un siège, où par la précision de leur artillerie moderne mais aussi une petite force aérienne d’attaque renouvelée, conjuguée à de multiples petites attaques, les Ukrainiens s’efforcent d’obtenir par la pression l’isolement et le repli des 20 000 soldats russes au-delà du Dniepr. C’est un peu l’équivalent de la réduction de la poche allemande de Soissons en juillet 1918. S’ils y parviennent, ce serait à nouveau un coup dur, matériellement et psychologiquement pour les forces russes. Dans le nord, les forces ukrainiennes ont réussi une percée et une dislocation, pour la première fois de toute leur jeune histoire. Cela ressemble justement à la création de cette poche de Soissons, lorsque le 27 mai 1918, les Allemands ont attaqué dans la zone, en diversion des opérations principale dans les Flandres et ont crevé jusqu’à la Marne un front mal défendu par les Français.  

A charge pour les Ukrainiens maintenant d’exploiter à fond leur succès puis de maintenir ces gains territoriaux malgré les difficultés logistiques que cela peut induire. S’ils y parviennent, et s’ils continuent de bénéficier de l’avantage du nombre et de la qualité tactique des unités de combat, associé à une plus grande souplesse du commandement et de bons appuis, leurs possibilités sont très grandes. Comme les Alliés en 1918, ils pourront déplacer les brigades et les appuis d’un point à l’autre du front plus vite que les Russes et multiplier les attaques importantes. On imagine ce qu’une percée similaire à celle de Balakliya pourrait donner sur le front jusque-là plutôt calme au sud de Zaporojie, avec une exploitation vers Melitopol, de la centrale nucléaire d’Enerhodar voire de Marioupol, ce qui serait un symbole très fort. Elle mettrait en danger aussi à la fois la Crimée et la zone de Kherson.

Ne négligeons pas l’aspect psychologique des choses. Il faut une bonne raison et l’espoir que cela serve à quelque chose pour prendre des risques mortels au combat. C’est évidemment moins difficile lorsqu’on croit que cela va contribuer à la victoire plutôt que ne servir à rien. Or, sans prise de risque, il y a rarement des victoires.

Les jours à venir seront déterminants pour voir si on se trouve vraiment dans un 1918 à l’avantage des Ukrainiens où s’il ne s’agit que de circonstances heureuses et d’une anomalie avant de revenir à un retour à la rigidité des fronts. Si on est bien passé à une nouvelle phase, on ne voit pas comment les Russes pourraient s’en sortir sans un changement radical de leur armée. Le problème est que ce changement radical est une boîte de Pandore.

mercredi 31 août 2022

Des ponts trop loin

Il y a trois unités de mesure des opérations en cours en Ukraine : la frappe, le raid et l’attaque. La frappe est l’envoi d’un ou plusieurs projectiles représentant quelques centaines de kilos d’explosifs sur un point donné. Le raid est la même chose, mais en employant une petite unité terrestre qui va effectuer elle-même la destruction sur le point donné avant de revenir. L’attaque est la manœuvre d’au maximum un bataillon de mêlée, soit dans les normes russes et ukrainiennes guère plus de 100 à 200 hommes visant à s’emparer d’un point. On peut mesurer ainsi l’évolution de la forme des combats en fonction des dosages, de la combinaison et de la réussite de ces trois modes d’action.

L’odyssée de l’impasse

Quand on assiste surtout à de nombreuses attaques réussies avec la conquête de nombreux km2, on se trouve typiquement dans une «guerre de mouvement», ou plutôt pour garder leur sens aux mots, à une «campagne de mouvement» que l’on peut suivre sur la carte en faisant bouger tous les jours des petits drapeaux. Quand les drapeaux bougent beaucoup moins vite et que l’on commence à s’intéresser surtout aux raids et aux nombre de frappes, c’est que l’on a basculé dans une «campagne de position» où l’objectif premier n’est plus la conquête du terrain mais l’affaiblissement de l’autre.

Clausewitz décrivait l’affrontement des États comme le choc de deux trinités. Aux pointes de ces deux triangles, les armées se rencontrent et s’affrontent. Au-dessus d’elles les États décident. En bas et en arrière de part et d’autre, le peuple fournit les ressources nécessaires aux armées selon deux modes : l’«appel au peuple» (Révolution française, nationalisme prussien, etc.), puissant, mais dangereux comme l’ouverture d’une boîte de Pandore, et la «guerre de Prince» qui maintient autant que possible le peuple à l’écart en ne s’appuyant que sur des soldats de métier parfois même étrangers. Le processus normal de la guerre était donc pour lui celui d’un duel des armes dont la conclusion s’impose aux États par un traité de paix où le vainqueur impose ses conditions au vaincu en proportion de l’ampleur de son succès. À l’époque de Clausewitz, le duel trouvait toujours assez rapidement sa conclusion, mais depuis la révolution militaire industrielle et en premier lieu l’augmentation soudaine de la puissance de feu il peut arriver que ce duel s’enraye et que la guerre que tout le monde espérait courte voit surgir une ligne de front bien solide et le ralentissement très rapide des opérations.

En Ukraine, il a fallu à peine plus d’un mois pour atteindre ce stade. Depuis en cinq mois, la puissante armée russe qui faisait si peur a pris seulement trois villes d’au moins 100 000 habitants : Marioupol, Lysychansk et Severodonetsk. L’armée ukrainienne de son côté n'en pu en reprendre d’assaut aucune. En revanche, on a multiplié dans les communiqués le nom de villages, et parfois de parties de villages, attaquées, pris ou repris, le long du Donbass, près de Kharkiv ou sur la ligne de la tête de pont russe au-delà du Dniepr dans la région de Kherson. On se retrouve dans une impasse dont on avait oublié qu’elle était classique.

Pour en sortir, il y a alors deux approches. La première consiste à essayer de sortir de la crise en modifiant le rapport de forces entre les deux armées afin de pouvoir reprendre le duel, cette «campagne de mouvement» beaucoup plus décisive. La seconde est de s’attaquer directement au reste de la nation, afin d’en briser la volonté et les ressources, avec cette particularité que l’arrière ukrainien s’étend jusqu’au bloc occidental et que c’est ce même bloc occidental qui s’attaque à l’arrière russe, en particulier par le biais des sanctions économiques. Les Russes espèrent que les Occidentaux ne voudront pas avoir froid pour l’Ukraine, et le bloc occidental espère on ne sait trop quoi en fait de sérieux, du renoncement de Vladimir Poutine à poursuivre la guerre à la rébellion de la population en passant par une révolution de palais. On en reparlera.

Revenons au duel, ses frappes, ses raids et ses attaques. Changer le rapport de forces s’effectue de deux manières : la première consiste à multiplier ces actions afin d’affaiblir l’autre, ses unités de combat, mais peut-être surtout son deuxième échelon, réseau de commandement, artillerie, bases, dépôts, etc. La seconde consiste à se renforcer en créant de nouvelles unités et surtout en innovant, c’est-à-dire en opérant une combinaison différente de moyens matériels, de compétences/méthodes, de structures et de façons de voir les choses (culture), les quatre composantes d’une Pratique (ce que l'on réellement capable de faire). C’est un processus moins visible que le premier et qui fait donc l’objet de moins d’attention, mais qui est pourtant le plus important.

Dans les faits, et depuis le premier jour de la guerre ce processus est en œuvre des deux côtés, avec un avantage pour le camp ukrainien qui a réalisé un «appel au peuple» qu’il ne faut pas considérer comme un seul appel aux bras, mais aussi aux cerveaux et aux compétences, qui bénéficie du soutien occidental, et qui est surtout beaucoup plus stimulé par l’urgence que l’armée russe du Prince. L’évolution connaît ensuite deux phases en fondu enchaîné. La première est celle du bricolage où on s’adapte en fonction des idées et des moyens sur étagères, souvent de manière un peu anarchique. La seconde, qui se surajoute plutôt qu’elle ne se substitue, est celle de la rationalisation où on forme des liens plus profonds entre les besoins des armées et l’infrastructure arrière de production des moyens, infrastructure qui dans le cas ukrainien va jusqu’au cœur du bloc occidental. On constitue alors une boucle complète depuis les idées nées sur le front et la connexion avec l’infrastructure arrière souvent par le biais d’intrapreneurs civilo-militaires, experts militaires ou réservistes civils, qui alimentent un cerveau militaire qui tente de coordonner tout cela en doctrines et ordres afin de modifier la pratique. On peut espérer ainsi sortir de la crise tactique, à la manière de la sortie d’une crise schumpetérienne, mais cela demande beaucoup d’effort et de temps.

Tout ce long préambule pour parler évidemment de la bataille de la tête de pont de Kherson, une bataille qui n’a jamais cessé en réalité depuis le début de la guerre, mais qui prend un tour nouveau et que les Ukrainiens décrivent comme la sortie de crise tactique et le retour des combats où on ne se contente pas de grignoter, mais où on disloque des armées ennemies. C’est sans doute un peu tôt.

Pendant ce temps du côté de Kherson

Rappelons rapidement les données du problème tactique. La zone tenue par les Russes au nord du Dniepr est une poche de 20 à 50 km de large au-delà du fleuve et de 150 km de Kherson à Vysokopillya, la petite ville la plus au nord. En écoutant les informations, on pourrait imaginer que les forces ukrainiennes sont aux abords de Kherson. Il n’en est rien, on se bat ici sur la surface moyenne d’un département français. Quand on annonce triomphalement avoir pris un village, il faut donc imaginer un communiqué de victoire indiquant la prise d’une bourgade dans, par exemple, les Hautes-Pyrénées. Cette zone très plate, assez ouverte et visible depuis le ciel, est maillée par un réseau de petits villages assez dense au sud (un tous les 2/3 km) entre Mykolaev et Kherson et plus ouvert au nord de la rivière Inhulets qui coupe la zone au premier tiers sud et longe le reste.

Elle est défendue par un ensemble assez disparate de 22 à 25 groupements tactiques (GT) sous le commandement du 22e corps d’armée et de la 49e armée. En théorie, un GT russe regroupe un bataillon blindé-mécanisé et un groupement d’artillerie très diversifiée, soit au total environ 800 hommes. À ce stade de la guerre, cette structure théorique est loin d’être respectée et elle varie beaucoup d’une unité à l’autre entre les troupes d’assaut par air, très présentes dans la zone, les brigades de l’armée de Terre russe ou les trois régiments de la République séparatiste de Donetsk, mal équipés, mal formés et qui se demandent ce qu’ils font là. Ces groupements s’appuient sur les points d’appui de villages fortifiés reliés par des tranchées en un seul échelon de plusieurs lignes au sud près de Kherson et en deux échelons au centre du dispositif entre les lignes de défense le long de la rivière Inhulets une réserve près du Dniepr au-delà de Nova Kakhovka, le deuxième point d’entrée russe dans la tête de pont après Kherson. Outre les batteries détachées dans les groupements, l’artillerie de la 49e armée est répartie en deux groupements. Le principal, avec les lance-roquettes multiples, est au sud du Dniepr et de Kherson dans le Park Vsohosvoho d’où il est possible de frapper la moitié de la zone d’opération. Le second est dans l’échelon de réserve au nord de Nova Kakhovka pour frapper sur toute la partie Nord. Les postes de commandement des grandes unités, et en premier lieu celui de la 49e Armée sont pour la plupart au sud du Dniepr entre Kherson et Nova Kakovka.

Depuis peu, les Russes ont réuni aussi une réserve générale de trois armées entre le Dniepr et Mélitopol : la 5e au sud à une cinquantaine de kilomètres de Nova Kakhovka, la 35e à 100 km au nord de Nova Kakhovka jusqu’à la centrale nucléaire d’Enerhodar et la petite 29e armée près de la Crimée également à une centaine de kilomètres. En comptant les quelques éléments de réserve de la 58e armée à Mélitopol, à 250 km, les Russes disposent de 27 GT et au moins trois groupements d’artillerie d’armée susceptibles d’intervenir au profit de la tête de pont, sans parler des forces aériennes et des régiments d’hélicoptères de combat.

L’ensemble du dispositif russe est donc considérable, pratiquement le tiers de tout le corps expéditionnaire en Ukraine, ce qui témoigne par ailleurs d’une redistribution des forces en faveur du sud et probablement au détriment du Donbass, ce qui expliquerait peut-être le ralentissement des attaques dans ce secteur.

Face à cela, les Ukrainiens semblent persuadés d’avoir suffisamment fait évoluer leur pratique et élever le niveau de gamme tactique pour pouvoir au moins disloquer en un mois le dispositif russe au nord du fleuve et sans doute reprendre Kherson. Leur atout est la nouvelle artillerie fournie par les Occidentaux, obusiers et lance-roquettes multiples HIMARS et peut-être M-270, très supérieurs en précision et en cadence de tir aux équivalents russes. La majeure partie de cette artillerie de gamme supérieure a été réunie autour de la tête de pont puis on a assisté depuis plusieurs semaines à une multiplication des frappes sur le deuxième échelon russe, et jusqu’en Crimée. Cette campagne de raids et de frappes a incontestablement fait beaucoup de mal à l’artillerie russe et sa logistique, aux forces aériennes aussi durement touchées en Crimée et parfois obligées de s’éloigner de la zone d’action. Les Ukrainiens se sont également efforcés d’isoler les forces russes au nord du Dniepr en rendant aussi peu utilisables que possible les quelques ponts sur le Dniepr.

Après cette phase de modelage, les Ukrainiens ont ensuite lancé le 29 août leur plus grande préparation d’artillerie de la guerre, frappant simultanément les forces russes de deuxième échelon au sud du Dniepr et les unités russes de première ligne en préalable d’une douzaine d’attaques sur toute la largeur du front. Face aux 22-25 GT de la région, les Ukrainiens, commandés depuis Mykolayev, ont déployés sept brigades et quatre bataillons de manœuvre de l’armée régulière, sept brigades de l’armée territoriale et de la Garde nationale et quelques milices. Les Forces spéciales ukrainiennes sont également très présentes. Les structures ukrainiennes, qui ne semblent pas avoir beaucoup varié depuis le début de la guerre, sont différentes de celles des Russes. Une brigade de manœuvre doit équivaloir à peu près trois GT russes. Une brigade territoriale est une grosse brigade d’infanterie, légèrement équipée et formée. Elle est plus apte à la tenue du terrain qu’à sa conquête. Les unités de garde nationale et de milices sont également des unités d’infanterie, souvent de qualité encore inférieure. L’ensemble donne malgré tout une légère supériorité numérique aux attaquants, ce qui est la norme des combats modernes très loin des 3 contre 1 jugés indispensables, mais qu’on ne réalise quasiment jamais.

Ce sont donc les brigades de manœuvre qui portent les attaques et effectivement plutôt bien. Complètement au sud du dispositif, la 28e brigade mécanisée a pris Pravdhine et réalisé une avancée de plusieurs kilomètres, peut-être la plus importante avancée ukrainienne de la guerre, le long de la route T1501 jusqu’à Tomyna Balka à 25 km de Kherson. L’avancée est d’ailleurs telle que l’unité se trouve en flèche et très vulnérable à des contre-attaques. Au centre de la zone d’action, la 36e brigade d’infanterie de marine a pris Sukhyi Stavok et élargi un peu la tête de pont au-delà de l’Inhulets. Au nord aussi, la 60e brigade motorisée a progressé le long du Dniepr à Zolota Bravka et Petrivka, tandis que sur la bordure nord-ouest de la zone la 63e brigade motorisée et peut-être la 5e brigade de chars se sont emparées d’Arkhanhelske et de Novodmytrivka, en faisant fuir le 109e régiment DNR.

Cela faisait longtemps que les forces ukrainiennes n’avaient pas réussi autant d’attaques dans une même journée. Pour autant, cela reste des succès minuscules (Arkhanhelske est un village de 239 habitants) et on est toujours dans du grignotage. Pour un premier jour de grande offensive et après une préparation d’artillerie inédite, c’est en fait assez peu. Rien n’indique, pour l’instant en tout cas, une évolution radicale de la pratique ukrainienne qui permettrait d’espérer une dislocation de la 49e armée, c’est-à-dire le moment où elle n’est plus capable de combattre de manière cohérente. Pour réussir, il aurait fallu au moins une quinzaine d’attaques victorieuses et si possible dans un même secteur afin d’obtenir un ébranlement qui aurait pu déboucher sur autre chose, comme un repli général. Peut-être que les forces ukrainiennes parviendront par la suite à augmenter leur nombre d’attaques réussies tout en maintenant la même pression par leur force de frappe, mais il faudrait pour cela au moins aller au-delà de sept brigades de manœuvre en bon état pour un front de 150 km. Il n’est pas certain qu’ils aient cette ressource. Si les choses continuent comme cela, et en comptant sur une très improbable absence de réaction russe, il faudra des mois aux Ukrainiens pour atteindre le Dniepr et encore plus pour prendre Kherson.

Le premier constat de l’offensive ukrainienne est donc qu’on ne semble pas sorti de la crise et de l’enraiement du duel des armes. La guerre de corsaires, la guerre des coups et des coups d’éclat, a encore des mois devant elle. Il ne sera pas possible apparemment d’éviter une profonde transformation de leurs armées si les deux camps veulent relancer des opérations offensives. Il ne sera pas possible non plus d’éviter aussi une bataille des opinions sur les arrières.

mercredi 10 août 2022

Vers une guerre de corsaires en Ukraine ?

Dans le point de situation du 21 mai, j’estimais que si les rapports de force restaient comme ils étaient et s’ils continuaient à «alimenter» le front avec les mêmes ressources, les Russes devraient s’être emparés du couple de villes Severodonetsk-Lysychansk pour le mois de juillet et du couple Sloviansk-Kramatorsk pour la fin du mois d’août. La conquête du Donbass, l’objectif offensif affiché officiellement depuis le 29 mars, aurait alors été presqu’atteint. Il ne manquerait plus que la prise de la petite ville de Pokrovk nœud routier au centre de ce qui resterait sous contrôle ukrainien de la province de Donetsk pour afficher une victoire complète.

Si la première partie de l’hypothèse s’est avérée exacte, il est désormais infiniment peu probable que les forces russes parviennent à s’emparer de Sloviansk-Kramatorsk avant la fin du mois d’août, ni même celui de septembre. C’est qu’entre temps, les choses ont effectivement changé et que l’on s’approche du point Oméga, ce moment où les ressources disponibles en stock ou en production ne suffisent plus à alimenter les attaques. Celles-ci continuent bien sûr, du côté de Bakhmut notamment, la porte d’entrée sud du saillant de Kramatorsk ou plus au sud à proximité de la ville Donetsk, mais le rendement global de tous ces combats en km2 conquis depuis un mois est le plus faible de toute la guerre. Les choses ne vont pas mieux du côté ukrainien, où plusieurs avancées avaient pu être réalisées dans la région de Kharkiv, avant d’y être stoppées et parfois refoulées. Du côté de Kherson, l’autre front offensif ukrainien, le résultat de la division entre le nombre de fois où le mot «contre-offensive» a été prononcé depuis deux mois et le nombre de km2 réellement conquis ne cesse d’augmenter.

Avant même la publication de cartes montrant la réduction rapide du nombre de frappes d’artillerie, le nerf de la guerre de positions, il y a eu des indices de changement. Le 8 juillet, Vladimir Poutine annonçait que «les choses sérieuses n’avaient pas encore commencé en Ukraine». Quelques jours plus tard, son ministre des affaires étrangères promettait une extension territoriale du conflit «au-delà du Donbass» ajoutant un peu plus tard que «La Russie aidera obligatoirement l’Ukraine à se débarrasser du régime “antipopulaire” de Kiev». En général, quand des dirigeants politiques se croient obligés d’annoncer qu’ils ne lâcheront rien, c’est qu’en réalité le terrain est déjà en train de les lâcher. Toutes ces déclarations coïncidaient en effet avec la période la moins active des forces russes depuis le début de la guerre, ce que l’on a baptisé «pause opérationnelle», c’est-à-dire une phase de reconstitution/redistribution des forces qui devaient déboucher normalement sur une nouvelle impulsion. Idem du côté ukrainien, où après l’ébranlement de la défaite dans le saillant de Severodonetsk, on s’est cru obligés de remobiliser les forces par une purge interne et la une nouvelle annonce d’une grande offensive à Kherson, alors qu’on pansait surtout les blessures du Donbass.

Une guerre est une conjonction de deux calculs de coût à la marge. Si on pense que les sacrifices du combat du lendemain peuvent permettre d’atteindre quelque résultat, même symboliques, on continue. C’est ainsi que par cumul de petites décisions de continuer des guerres finissent par devenir longue et horriblement coûteuses pour tout le monde, contrairement à ce qui était presque toujours souhaité au départ. Ce n’est que lorsqu’au moins un des deux camps finit par considérer qu’il n’y a pour lui aucun espoir et que tout sacrifice est désormais inutile, que l’on peut envisager une paix par soumission. Tout cela est évidemment très subjectif. Le commandement stratégique allemand considère en octobre 1918 qu’il n’y a plus aucune utilité à continuer la guerre, car il n’y a plus aucun scénario possible de victoire. Celui de 1945 continue la guerre jusqu’à la prise de Berlin, car il s’accroche encore à l’idée d’un retournement possible grâce notamment aux «armes miracles» ou au changement d’alliance des Alliés occidentaux contre l’Union soviétique. Vaincre, c’est détruire tous les scénarios de victoire chez l’ennemi.

Il peut arriver, plus exceptionnellement, que les deux camps considèrent simultanément l’inutilité de continuer, parce qu’on a atteint de part et d’autre au moins un objectif acceptable qui réduit l’utilité de continuer. On peut parvenir ainsi à une paix par commun accord. Cela supposerait en Ukraine que comme dans la théorie des jeux, les Russes considèrent avoir atteint le minimum des objectifs atteignables avec ce qu’ils ont déjà conquis et les Ukrainiens le maximum de ce qu’ils pouvaient espérer compte tenu du rapport des forces initial. C’est souvent un point d’équilibre instable et cela ne donne généralement qu’une paix provisoire.

On n’en cependant pas encore là en Ukraine, les deux adversaires ne pouvant pas encore se satisfaire de la situation actuelle et chacun d’eux ayant encore des scénarios de victoire. Dans ces conditions tout ce qui peut permettre, même un peu, de poursuivre la conquête du Donbass d’un côté et de refouler les Russes vers les lignes du 24 février de l’autre est considéré comme utile et justifie de continuer.

Le problème et pour reboucler avec ce qui a été plus haut est que ces objectifs imposent de conquérir du terrain, or c’est de plus en plus difficile. Attaquer une solide position défensive signifie réunir des moyens importants et réunir des moyens importants dans un environnement très surveillé signifie être vu et frappé. On peut essayer de se camoufler, de réunir les forces au dernier moment, de contre-battre au préalable l’artillerie ennemie, de s’entourer d’une solide bulle antiaérienne, de neutraliser les défenses par des feux indirects puis de mener l’assaut, mais tout cela demande des efforts considérables pour gagner un village ou au mieux quelques kilomètres. C’est possible mais coûteux alors que les ressources déclinent.

Le pendant défensif de ce jeu à somme nulle, c’est-à-dire freiner l’autre dans l’atteinte de son objectif est plus facile, que ce soit statiquement avec des fortifications de campagne qui, à condition de travailler, sont de plus en plus résistantes avec le temps, ou plus dynamiquement par des frappes en profondeur sur le réseau de commandement ou de logistique. C’est ainsi que l’on vient dans les médias à plus commenter des frappes d’artillerie que des batailles.

Toute la question est de savoir si on assiste ainsi à une nouvelle phase des combats après la « guerre » (il manque en français la distinction entre War— la guerre comme acte politique — et Warfare — l’art opérationnel) de mouvement, la guerre de conquête de positions et que l’on pourrait baptiser «guerre de corsaires», pour reprendre un terme utilisé pendant la guerre d’Indochine et donner une appellation un peu romantique à ce qui n’est en réalité qu’une guerre d’usure. L’idée est qu’il est «hors de prix» en l’état actuel des forces de conquérir et tenir de grandes portions de terrain, et qu’il faut donc se contenter d’attaquer l’ennemi de manière ponctuelle par des raids et des frappes. Cela peut servir à appuyer un long processus de négociation comme en Corée de 1951 à 1953. Cela peut parfois, par cumul de petites actions indépendantes, faire émerger un effet stratégique comme lors du siège de Sadr City par les Américains en 2008 ou même lors des affrontements réguliers entre Israël et le Hamas ou très récemment le Jihad islamique à Gaza. Cela peut aussi servir à montrer que l’on fait quelque chose et maintenir la motivation de tous, l’armée, la population et les Alliés, en multipliant les petites victoires, alors que pendant ce temps on transforme son armée. C’est la stratégie française de l’été 1917 au printemps 1918 face aux Allemands. C’est celle de l’Égypte pendant la guerre d’usure de 1969 à 1970. C’est peut-être ce qui est en train de se passer en Ukraine.

La guerre d’usure signifie donc porter des coups avec les moyens dont on dispose mais, sauf très ponctuellement, sans occuper le terrain. Dans le dernier exemple cité avant l’Ukraine, les Égyptiens ont ainsi utilisé leur puissante artillerie puis des unités de commandos de plus en plus nombreuses pour harceler les postes israéliens le long du canal de Suez ou attaquer le port d’Eilat. Les Israéliens ont répliqué à leur tour par des raids de commandos spectaculaires y compris sur le territoire égyptien, des frappes d’artillerie sur les villes proches du canal et surtout par une campagne de raids aériens en Égypte. L’intervention par surprise d’une division de défense aérienne soviétique, bel exemple de stratégie de «piéton imprudent» a mis fin à la guerre d’usure. Les Soviétiques ont été battus tactiquement mais leur escalade a provoqué la peur d’une extension du conflit, ce qui a calmé toutes les ardeurs. Comme souvent dans ce type d’affrontement les deux adversaires peuvent prétendre l’avoir emporté, ce qui dans le cas égyptien était psychologiquement inestimable après le désastre de la guerre des Six Jours en 1967.

La guerre en Ukraine commence effectivement à prendre cette forme. La pause opérationnelle russe s’est terminée officiellement le 16 juillet. On constate depuis un déclin assez rapide de l’action de l’artillerie russe, pour des raisons diverses mais surtout l’entrave à la logistique des obus frappés par les tirs ukrainiens ou la raréfaction des stocks. Or dans la guerre de positions «l’artillerie conquiert et l’infanterie occupe», avec moins d’obus, il y a nécessairement moins d’attaques. Celle-ci se limitent de fait à quelques petites actions dans le Donbass sans grand résultat, sauf peut-être du côté de Bakhmut, ce qui est maigre au regard de la puissance globale de l’armée russe déployée en Ukraine ainsi que ses alliés. On constate par ailleurs le déploiement du volume d’une armée russe dans la zone sud du Dniepr, probablement à destination défensive, ce qui, si cela se confirmait témoignerait de la nouvelle orientation.

On a surtout assisté depuis la fin de la pause russe à une multiplication des tirs de missiles balistiques ou de croisière sur de nombreuses villes ukrainiennes. Cette capacité à mener cette longue campagne de frappes témoigne d’ailleurs de ressources matérielles que l’on avait sous-estimé (tout en surestimant leur fiabilité technique), mais les Russes parviennent à maintenir les frappes de missiles, quitte à utiliser des vieux missiles antinavires déclassés KH-22 Kitchen ou même des missiles antiaériens S-300 frappant à terre. Ils utilisent toujours avec puissance leur redoutable force de lance-roquettes multiples, beaucoup moins précise que les batteries américaines de HIMARS mais bien plus volumineuse, et qui peut toujours frapper les arrières ukrainiens ainsi que l’aviation d’attaque et les hélicoptères russes.

Une des surprises de ce conflit est la discrétion des unités de commandos russes. Les Russes ont pourtant construit une véritable armée de soldats fantômes de la 45e brigade spéciale aux brigades de Spetsnaz des différentes armées et une force de raids avec quatre divisions et quatre brigades aéroportées/assaut par air. L’échec des raids aéromobiles initiaux à Kiev a sans doute refroidi l’audace du commandement russe, et la 45e brigade et les unités d’assaut aérien ont surtout été engagées comme unités d’infanterie. Les Spetsnaz aussi sont parfois employés comme unités de bonne infanterie, notamment à Kherson, mais ils servent aussi sans aucun doute pour fournir du renseignement de ciblage dans la profondeur ou inversement pour contrer les infiltrations des Forces spéciales ukrainiennes notamment près de l’axe logistique de Belgorod au Donbass. Pour autant, on ne peut mettre aucune action spectaculaire — au sens d’audacieuse et médiatique — à leur actif, ce qui pourtant est assez paradoxalement pour des «hommes de l’ombre» un de leur intérêt. Un ciel dangereux se prête mal aux infiltrations par voie aérienne, mais les coups de main restent possibles sur le front.

En face, les choses sont plus ambiguës politiquement, car si les forces ukrainiennes peuvent évidemment agir sans autre retenue que la préservation de la population dans les zones occupées par les Russes ou les républiques séparatistes, il leur est beaucoup plus délicat d’attaquer la Russie de peur de provoquer une escalade jusqu’à l’entrée en guerre officielle de la Russie et une mobilisation des moyens qui iraient au-delà de la «mobilisation molle» actuelle.

Les Ukrainiens disposent de moins de moyens mais ceux-ci sont plus variés et leur emploi est sans doute plus imaginatif. Ils bénéficient également de plus de renseignements dans la profondeur ennemie que les Russes grâce à l’appui technique des États-Unis, mais aussi et peut-être surtout par le lien toujours maintenu avec la population des zones occupées. Ils ont été capables de «coups» en profondeur moins nombreux mais d’autant plus spectaculaires qu’ils ont parfois eu lieu, sans être revendiqués, en territoire russe. On se souvient donc des frappes par missiles sur la base aérienne russe de Millerovo dès le 25 février, sur les navires de débarquement dans le port de Berdiansk ou sans doute le 9 août sur la base aérienne de Saki en Crimée. Il y a eu aussi un raid aéromobile sur Belgorod le 1er avril et des destructions de ponts ferroviaires en Russie. La livraison de l’artillerie «moderne» (elle date en réalité souvent un peu) occidentale, comme les pièces Caesar et surtout les lance-roquettes multiples de grande précision HIMARS ou M-270 qui à condition d’un suivi logistique précis offre des perspectives nouvelles à la guérilla d’artillerie, avec depuis plusieurs semaines une campagne de frappes sur les dépôts d’obus russes.

Les actions les plus spectaculaires ont eu lieu en mer, ce qui est normal pour une guerre de corsaires, avec bien sûr la destruction du croiseur Moskva le 14 avril par la combinaison d’un raid de drones et d’une frappe de missiles antinavires. Il y a eu aussi plusieurs attaques de drones, d’avions de combat et de tir d’artillerie sur l’île aux serpents prise et occupée par les Russes dès le début de la guerre qui ont abouti, exemple rare de ce qu’une stratégie de coups peut obtenir, à son abandon par les Russes le 30 juin et un planter de drapeau ukrainien un peu plus tard. La mer offre d’ailleurs certaines possibilités de guérilla sur les côtes, de part et d’autre. On peut imaginer ce que les Ukrainiens pourraient faire avec les petits patrouilleurs Mark VI Patrol Boat commandés avant-guerre et livrables via les fleuves européens, une fois armés de missiles légers Sea Griffin ou de drones rôdeurs de type Switchblade 600, voire de roquettes anti-sous-marines.

Comme pour les Russes on attend toujours des raids spectaculaires de commandos, mais là encore peut-être que les circonstances actuelles les empêchent. On attend surtout la mise en place d’un véritable réseau de partisans de l’ampleur par exemple de la guérilla arabe sunnite en Irak contre les Américains à partir de l’été 2003. Ce serait là une véritable menace pour les forces russes et un grand atout ukrainien. Mais pour l’instant, par peur de subir le sort des Tchétchènes, par manque de moyens, par désintérêt aussi ou même parfois adhésion russe, cette guérilla se limite à quelques sabotages, des assassinats de collaborateurs des Russes, du renseignement et des tracts. La capacité à construire ou non cette guérilla est un enjeu majeur pour l’Ukraine.

Bien entendu cette guerre de corsaires s’exerce dans tous les domaines, y compris civils, et rejoint en cela la confrontation Occident-Russie. Des cyberattaques jusqu’à l’influence auprès des sympathisants afin d’influer la politique des États en passant par tous les instruments de pression économiques, tout est utilisable pour saper la force de l’autre. Tout cela est bien connu désormais.

Maintenant, on l’a dit tout cela est rarement décisif. On peut comme dans le Sinaï faire des raids et des attaques pendant des mois, voire des années sans rien changer à la situation stratégique. À moins que les deux camps réduisent leurs objectifs, ce type de guerre ne peut se concevoir réellement qu’en accompagnement ou en substitut provisoire d’une nouvelle campagne où on plantera des drapeaux sur une carte, Pour cela, pas d’autres solutions que de transformer les armées actuelles afin qu’elles soient à nouveau capables de percer ou au moins de marteler le front avec plus d’efficacité. On suppose que c’est un processus déjà engagé de part et d’autre. Ce n’est pas seulement un problème de volume de forces. C’est une transformation profonde qui est nécessaire, ce qui prendrait des années dans une armée en paix mais devra s’effectuer en quelques mois au cœur de la guerre. Le premier qui combinera à nouveau une puissance de feu écrasante, d’où qu’elle vienne, avec de véritables et nombreuses divisions d’attaque de positions plantera les drapeaux en premier.