lundi 13 mai 2019

Béret verts et zone rouge

Publié initialement ici

Les Français ne dorment libres et en sécurité que parce que certains d’entre eux veillent sur le rempart. Il y a parmi nous des hommes et des femmes qui ont accepté la vie difficile de ceux qui approchent volontairement la mort, à la fois reçue et donnée, afin de servir la patrie et de la défendre dans son entier comme dans ses parties, y compris les plus petites.

On l’oublie parfois, notamment lorsqu’il faut voter les budgets, mais la mission première de l’État, dépositaire de la force légitime, n’est pas de faire plaisir aux uns et aux autres mais de protéger tout le monde. Et quand on dit tout le monde cela inclut aussi les imprudents et les inconscients, adeptes du ski hors-piste ou d’acrobaties diverses, qui mettent en danger leur vie ainsi que par voie de conséquence celle de ceux qui viennent à leur secours. Cela arrive tout le temps, c’est inévitable et peut-être même heureux. Les imprudents ne sont désignés ainsi que lorsqu’ils sont en difficulté, lorsqu’ils réussissent ils peuvent même passer pour audacieux. Je préfère pour ma part vivre dans une société où on va seul en mer, on escalade des montagnes et on tente des choses même stupides plutôt qu’une société de précaution partout. De fait, ces risques n’engagent quand même très largement que ceux qui provoquent ce qui constitue des accidents.
Ceux qui par leur imprudence font le jeu d’un ennemi méritent une mention spéciale, car ce faisant ils engagent bien plus que leur propre vie. Nous sommes en guerre, non pas «contre le terrorisme», expression stupide, mais contre des organisations politiques armées qui nous veulent du mal. Ce n’est pas une guerre en dentelles qui ne concernerait que les princes et leurs mercenaires. Tout le monde y constitue une cible potentielle. Tout le monde devrait donc se sentir concerné à plus forte raison lorsqu’on s’approche des zones de présence de cet ennemi.
Dans les années 1990, un colonel français avait imaginé le concept de «caporal stratégique». Désormais disait-il, dans un univers très médiatisé l’action d’un simple caporal pouvait avoir des conséquences importantes sur le déroulement d’une opération militaire. Quand il parlait d’action, il sous-entendait en réalité une défaillance grave, une erreur de jugement voire un crime, les seules choses qui intéressent vraiment les médias. En fait, dans une guerre totale, au sens où tout peut être frappé et partout, pourvu que cela produise un effet politique, tout le monde est potentiellement «stratégique», y compris des touristes. Il suffit en effet que deux d’entre eux fassent fi des avertissements, et la zone frontalière entre le Bénin et le Burkina Faso était bien «déconseillée sauf raison impérative» par le ministère des Affaires étrangères, pour non seulement se mettre en danger, mais cette fois engager bien plus qu’un skieur hors-piste. Il ne s’agira plus d’un accident, les zones ne sont pas déconseillées à cause d’un risque naturel, mais bien d’un acte criminel ou politique, parfois les deux. Bien sûr dans l’immense majorité des cas, rien ne se passe, mais lorsqu’un piège se referme, un assassinat ou, plus fréquemment parce que cela offre plus d’options, une prise d’otages et le «touriste» devient «stratégique». Il offre un trophée à l’ennemi ou une source potentielle de financement, dans tous les cas, un surcroît de prestige et de capacités.
Les marins, et déjà ceux du commando Hubert, se souviennent du couple sur un voilier qui rejeta avec dédain tous leurs avertissements avant de se faire capturer par des pirates. Tous ceux qui ont servi en Afghanistan de 2009 à 2011 se souviennent également combien la capture de deux journalistes, pas des touristes inconscients certes mais au comportement identique, a entravé leur mission et l’entrave à une opération militaire se paie presque toujours quelque part en vies humaines. Pour autant, quoi qu’ils puissent en penser, les soldats ont pris des risques pour sauver les imprudents. Il n’a jamais été question d’ailleurs qu’il en fût autrement. Il en va de l’honneur et des valeurs que nous défendons.
Il s’agit d’abord d’un risque politique pour celui qui décide, n’en déplaise à tous ceux qui verront toujours une intention politicienne derrière toute décision d’emploi de la force armée. Outre qu’en France il est toujours possible de corréler une action militaire à une élection quelconque tellement les deux sont fréquentes, il faut rappeler que cela n’y a guère d’influence. François Mitterand a parfaitement survécu, lui au moins, au désastre militaire de Beyrouth en 1983, et François Hollande n’a guère retiré de bénéfice du succès de l’opération Serval au Mali. Arrêtons donc avec ces sous-entendus peu dignes. Il serait bien moins risqué de ce point de vue, on l’a souvent vu dans le passé, de payer les ravisseurs.Ne nous trompons pas, les vrais ennemis ne sont pas les imprudents… mais ceux qui les capturent. Se faire prendre en otage, c’est les renforcer involontairement. Refuser de combattre pour secourir ces mêmes otages, c’est renforcer, et cette fois volontairement, encore plus l’ennemi en témoignant de sa faiblesse. Mais combattre signifie, par définition, prendre des risques.
Un combat c’est aussi, et surtout, un risque physique pour les soldats, gendarmes ou policiers engagés dans l’opération et pour les otages eux-mêmes. Le combat est un exercice souvent bien plus incertain qu’un sauvetage en mer par exemple, car on n’y fait pas face à des éléments mais à des ennemis, c’est-à-dire des gens intelligents, hostiles et armés. Il est rendu encore plus complexe par la présence de vies innocentes, otages ou civils environnants, qu’il s’agit de préserver autant que possible. Une opération de libération d’otages relève ainsi bien plus de la gestion du chaos que de la science exacte. Les renseignements sont toujours incomplets et il y aura des paramètres, un passant improbable, un chien qui aboie, un instrument qui ne fonctionne pas, une voiture qui passe au mauvais moment, etc. qui perturberont le déroulement plus ou moins prévu des évènements. Un plan ne se déroule sans accrocs que dans les films et séries. Il reste alors à gérer l’entropie, une entropie où dans une société hypersensible une seule rafale de Kalashnikov peut engendrer ce qui sera ressenti par certains comme une catastrophe.
Cette complexité est la raison pour laquelle on utilise pour ces missions des unités d’élite avec des individus spécialement sélectionnés, formés et équipés, en espérant réduire ainsi au maximum les risques, sans pouvoir jamais les éliminer complètement. De fait, beaucoup d’opérations échouent. En janvier 2011, la tentative par les Forces spéciales de libérer deux Français à la frontière entre le Niger et le Mali s’achève par l’assassinat des deux otages. Deux ans plus tard, l’opération du Service Action en Somalie pour libérer un agent de la DGSE s’achève là encore par la mort du prisonnier et de celle de deux soldats français. Il aura suffi d’une rencontre inopinée avec un dormeur invisible dans la nuit pour enrayer l’opération. Il aurait pu en être de même dans l’opération de la nuit du 10 mai au Burkina Faso, le commando ayant été décelé à quelques mètres du site. Il a fallu ensuite fouiller les huttes. Sans la contrainte d’otages, comme en 2010 lors de l’élimination d’Oussama Ben Laden à Abbottabad, l’initiative est au commando. Avec cette contrainte, elle est aux ennemis et les maîtres de Pierrepont et Bertoncello ont payé de leur vie la nécessaire retenue qu’ils ont eue en pénétrant dans une maison. Par leur courage et leur sacrifice, ils ont permis à leur camarade de déceler l’ennemi, de l’éliminer ou de le mettre en fuite et surtout de libérer les otages sains et saufs, et par ailleurs plus nombreux que prévu.

Une opération militaire ne se termine pas au dernier coup de feu. Elle se prolonge par une exploitation tactique localement, au moins la recherche de renseignements sur l’ennemi. Elle se prolonge surtout stratégiquement et en France. Ce n’est pas forcément facile. Fallait-il accueillir officiellement les otages libérés mais coupables d’imprudence? Sans doute. Le contexte on l’a dit dépasse celui d’un accident pour constituer un acte de guerre et il est nécessaire de se placer à ce niveau. Fallait-il les célébrer et les honorer? Certainement pas. Les honneurs et les hommages doivent logiquement se porter sur ceux qui ont pris volontairement des risques et réussi la mission. L’accueil des otages a été sobre, mais il aurait peut-être été utile qu’avant leur retour le chef des armées ait commencé par un geste fort et clair pour les soldats, une visite et un discours d’éloge auraient suffi, ainsi que pour les familles de ceux qui sont tombés.Ce n’est pas parce que des soldats meurent qu’une opération militaire est un échec et que certains puissent l’imaginer ainsi témoigne d’une étrange incompréhension. L’opération a été chèrement payée, et il ne faut pas oublier dans ce coût le guide Fiacre Gbédji tué lors de l’enlèvement, mais c’est un succès qui va, comme ce n’est pas un accident mais un acte de guerre, d’ailleurs au-delà de la seule libération. Cette opération est ainsi et aussi le message que la France se bat et accepte de prendre des risques pour vaincre. Cette détermination n’est pas si courante parmi les nations modernes.

Ces combattants rapprochés, ceux qui échangent le risque pour eux contre la vie pour les autres, ceux qui acceptent de pénétrer volontairement dans une bulle de violence au plus près de nos ennemis, sont un trésor. Comme l’air qu’on respire sans le voir, les nations ne survivent pas très longtemps sans eux. En même temps, ils n’ont jamais été aussi peu nombreux par rapport à la population qu’ils protègent. Ils devraient donc faire l’objet de toutes les attentions. Ce n’est pas toujours le cas. À tout le moins, reconnaissons-les et pas seulement ceux qui tombent. Depuis une dizaine d’années, on honore ceux qui meurent au service de la France. C’est heureux et il n’était que temps. Il est peut-être temps de considérer maintenant ceux qui tuent pour la France, sont toujours là et recommenceront demain s’il le faut. Les Français sont désormais capables de citer le nom de héros morts, il serait bon qu’ils connaissent aussi le nom de héros qui vivent parmi eux.

mercredi 8 mai 2019

Bataille de Winterfell-Le retex


Attention, pour ceux qui n’auraient pas encore vu 
la saison 8 de Game of Thrones 
ce document contient une grande quantité de révélations.

J’avais été alerté par d’excellents camarades et effectivement tactiquement la bataille de Winterfeld cela ne va pas du tout du côté des Alliés, même si le succès est au bout.

Un peu de stratégie organique pour commencer

À ce stade de la série, les Alliés connaissent à peu près bien les forces et faiblesses de l’Armée de morts (AM). Les Wights forment une immense infanterie de choc (IC), innombrable, très motivée (par défaut de peur) et renouvelable. L’ensemble manœuvre peu, mais est irrésistible en combat rapproché. L’AM possède également une force d’appui-feu, au sens premier, aérienne avec le dragon «retourné» Viserion. Le point faible de l’AM est limité à ses chefs, les Marcheurs blancs, des combattants certes redoutables, mais vulnérables au verredragon et surtout à l’acier valyrien. On sait également depuis l’épisode 6 de la S7 que lorsqu’un Marcheur blanc est tué tous les Wights qu’il a créé meurent aussi (une nouvelle fois). À plus forte raison si le premier d’entre eux, le Roi de la Nuit, tombe et c’est toute l’Armée des morts qui s’écroule.

Face à l’AM, l’armée des Alliés est aussi largement une armée de combat rapprochée et c’est dommage. Bien que non cuirassée, la cavalerie dothrakie est une force de choc (CC) et non de lancer (ou légère, CL), à l'instar des cavaleries parthe ou mongole par exemple qui combinaient les deux. Plus précisément, on voit dans certains épisodes les cavaliers utiliser des arcs, mais étrangement ce n'est plus le cas. L’infanterie, qu’il s’agisse des Immaculés bien sûr, mais même des sauvageons (les protections en moins), et des derniers gardes de nuit ou soldats nordiens sont presque tous de l’IC. Or, le combat antique-médieval c’est un peu du Chifoumi : l’infanterie de choc disciplinée résiste bien à la cavalerie de choc, mais n’aime pas les projectiles de l’infanterie légère (IL) et surtout ceux de la cavalerie. De son côté, l’infanterie légère, là encore à moins d’être très disciplinée comme à Crécy (1346), n’apprécie guère la cavalerie de choc. De son côté, la cavalerie légère est dure à battre, mais elle redoute les fantassins légers qui sont souvent plus précis et frappent à plus longue portée qu’elle. Bref, la tactique consiste alors surtout à mettre les bons éléments face au bon adversaire et au bon moment. Encore faut-il avoir ces éléments.

Si l’AM, autre faiblesse, n’a qu’une capacité limitée d’adaptation, les Alliés avaient en revanche un peu de temps pour s’adapter une fois l’ennemi connu. Face à l’Armée des morts, il ne faut surtout pas rechercher le combat rapproché, mais au contraire combattre le plus à distance possible. Il aurait donc fallu une armée beaucoup plus équilibrée que celle que les Alliés ont présentée devant Winterfell et qui manque cruellement de forces mobiles et surtout de capacité de tir. Une innovation majeure aurait consisté à doter tous les Dothrakis d’arcs composites. À tout le moins, il aurait fallu multiplier les fantassins archers, frondeurs, arbalétriers, javeliniers.

Au passage, quitte à avoir de l’infanterie lourde, ou de choc, autant avoir de la vraie, soit en version phalange et donc avec moins de rangs en profondeur mais des rangs plus serrés, soit en version romaine avec de l’espace entre les combattants mais aussi des armes de combat rapproché plus pratiques que les lances. Là, les Immaculés cumulent les inconvénients des deux méthodes. Ils se feraient broyer par les phalanges d’Alexandre ou les légions de Marius. À plus forte raison contre des morts-vivants ils n’ont aucune chance. Quant aux Sauvageons c’est encore pire. Combattre léger, avec une grosse barbe et en poussant des cris, peut effrayer une mauvaise troupe, comme celle des Romains fuyant les Gaulois sur l’Allia (peut-être en 390 av. J.-C.). Face à des morts-vivants, cela ne sert pas à grand-chose. Autant avoir un minimum de protection, au moins de type peltaste.

Les Alliés possèdent en revanche une capacité de génie, avec des obstacles et bien sûr des forts, et d’artillerie avec des catapultes, avec cet inconvénient majeur que ces armes sont lourdes à manœuvrer.

Le temps manquait sans doute pour des réformes en profondeur, mais visiblement l’effort d’adaptation à l’ennemi, hors la production d’armes en verredragon, n’a pas été très poussé.

Une supériorité aérienne délicate

Les trois dragons constituent un exemple rare d’arme décisive (on peut citer aussi le feu grégeois utilisé lors de la bataille de la Néra), puisqu’un seul d’entre eux peut mettre en déroute une armée entière. Avec deux dragons contre un, l’armée des Alliés dispose apparemment d’un avantage considérable. Cet avantage est cependant compensé du côté de l’AM par une moindre sensibilité psychologique des troupes au sol à une attaque du ciel, une bonne défense antiaérienne par la lance du Roi de la Nuit et peut-être surtout la capacité de ce dernier à retourner tout dragon abattu alors que l’inverse n’est pas possible.

Dans un affrontement entre humains, les Alliés devraient logiquement à tout prix rechercher le combat aérien (dragonfight) afin d’établir leur suprématie. Tous moyens réunis avec un rapport de forces de 2 contre 1, la bataille aérienne paraît acquise même au prix d’un échange un pour un. Dans ce contexte, ce n’est plus aussi évident puisque chaque sortie de dragon allié est un risque de le voir abattre par le Roi de la Nuit et donc de le retrouver en face de soi. Ce serait donc inversement plutôt aux Marcheurs blancs de rechercher la bataille aérienne et au moins de provoquer des sorties ennemies afin de pouvoir à long terme finir par récupérer tous les dragons. Un inconvénient important reste cependant du côté marcheur que les dragons semblent ne pouvoir être pilotés que par le Roi de la Nuit, ce qui impose son exposition. C’est aussi le cas du côté allié puisque seuls Daenerys et Jon Snow ont la qualification-pilote, mais aussi importants soient-ils, leur perte n’aurait pas le même effet sur le cours des événements.

En conclusion, les Alliés auraient dû d'abord faire un effort particulier afin de se doter à leur tour d’une force antiaérienne comme celle que les Lannister ont expérimentée dans l’épisode 4 de la S7 mais à plus grande échelle. Ils ne peuvent également faire autrement que d’utiliser leurs dragons, mais ils doivent le faire avec une grande prudence et sans doute les réserver pour des actions décisives en combinaison si possible d’actions de neutralisation, ou de détournement d’attention, du Roi de la Nuit.

Against the odds

D’un point de vue opératif, il est difficile de trouver un centre de gravité plus évident que la personne même du Roi de la Nuit. Si le Roi de la Nuit tombe, la guerre est gagnée, à la manière de Darius fuyant le champ de bataille de Gaugamèles (331 av. J.-C). Dans ces conditions, tout le plan de campagne allié ne peut que s’articuler autour de la recherche de cette élimination, ce qui est clairement identifié par le commandement allié, Jon Snow en l’occurrence.

À partir de ce constat, la force alliée devrait donc être organisée en trois groupes dédiés trois lignes d’opérations : ciblage, freinage et décapitation.

La mission du groupe de recherche, cavalerie, dragons (avec prudence) et peut-être surtout Brandon Stark, est de trouver le Roi de la Nuit. Celle du groupe freinage est de retarder à moindre coût l’action de l’AM et autant que possible de faciliter l’action du groupe de décapitation.

Ce groupe de décapitation doit être capable de percer les lignes ennemies et d’atteindre le centre de gravité. Son élément principal est une équipe spéciale hunter-killer constitué des meilleurs combattants équipés d’acier Valyrien, seuls à même de vaincre le Roi de la Nuit en duel. Cette équipe peut agir ou souplesse, par infiltration, ou en force, par pénétration. Dans tous les cas, elle aura besoin de l’appui d’une force de choc-cavalerie dothrakie, infanterie lourde et quelques sorties dragons, qui agira comme aide à la pénétration ou comme instrument de diversion. Éventuellement, si la mission de l'équipe spéciale est en échec, comme appui au repli de l’équipe spéciale. Ce groupement doit être placé en réserve, en mesure de saisir les opportunités qui se ne se présenteront que dans un cadre espace-temps restreint, avec un mode d’action qui ne pourra être choisi qu’au dernier moment. Le modèle est, encore une fois, la bataille de Gaugamèles où, pour assurer la boucle de décision la plus courte possible, c’est Alexandre en personne entouré des Compagnons, sa force de choc, qui est allé attaquer le Roi Darius une fois celui-ci découvert.

Si le Roi de la Nuit est prudent, et se préserve en permanence par une garde rapprochée puissante, il sera très difficile de l’atteindre. L’information circule cependant si peu au sein de l’AM que le commandement doit s’y effectuer de l’avant. Les Marcheurs blancs doivent également être relativement près des cadavres pour les réanimer. Le Roi de la Nuit est également le seul dans l’AM à pouvoir «dragonner». Autant d’occasions d’avoir l’objectif à portée à surveiller.

Il est également possible de jouer sur l’excès de confiance qui peut naître d’une quasi-invulnérabilité et d’un rapport de forces écrasant, en attirant le Roi de la Nuit sur un objectif important pour lui. Brandon Stark constitue de fait le seul objectif possible, d’autant plus que l’ennemi connaît en permanence sa position. Il peut être utilisé comme élément de piège, ce que l’ennemi ne peut cependant ignorer.

À partir de ces éléments, deux modes de campagne sont possibles. Le premier peut ressembler à «la formule en 16 caractères» de Mao Zedong consistant à conserver en permanence une posture plus souple et mobile que celle de l’adversaire, de l'observer et de temporiser jusqu’à ce que se présente l’occasion de frapper le Roi («L’ennemi avance, nous reculons; l’ennemi s’immobilise, nous le harcelons; l’ennemi s’épuise, nous le frappons; l’ennemi recule, nous le pourchassons»). Dans ces conditions, il ne faut pas s’attacher au terrain, et par exemple abandonner Winterfell sans combattre comme l’armée chinoise se repliant de Séoul après l’avoir conquise en janvier 1951.

La deuxième option consiste au contraire à accepter la bataille, même dans des conditions défavorables, de façon non pas à attendre, mais à provoquer les occasions de frapper le Roi.

La première posture est plus rationnelle, la seconde est plus réalisable. La mobilité de l’armée des Alliés n’est pas forcément plus importante que celle de l’AM, qui se déplace exclusivement à pied, mais dont la logistique est des plus sommaires et qui ne se préoccupe pas de la population. Pour reprendre l’analogie avec la guerre de Corée, c’est l’AM qui ressemble le plus à l’armée chinoise en mobilité lente mais inexorable et tout terrain, alors que l’armée des Alliés comme celle des Nations-Unies est dépendante des axes et de la logistique (quid du fourrage nécessaire à la cavalerie dothrakie dans les neiges du Nord ?). De plus, à attendre que les occasions de frappe se présentent, on risque fort d’attendre longtemps si le Roi du Nord n’a aucune raison particulière de se mettre en avant.

Reste donc la grande bataille, qui risque d’être unique. C’est l'option choisie par les Alliés sur la position forte de Winterfell en espérant frapper le Roi de la Nuit dans le cours des combats principaux devant le château ou dans le piège tendu à proximité avec Brandon Stark en appât au pied de l’arbre sacré. C’est un plan très risqué, mais c’est celui qui présente le plus de (faibles) chances de succès.

On notera que ce plan repose sur le présupposé fort que l’ennemi acceptera la bataille, ce qui n’est après tout pas si évident l’AM pouvant se contenter de contourner l’obstacle ou de l’assiéger, mais c’est un présupposé de forte probabilité l’ennemi n’ayant pas d’objectif-terrain mais un objectif-ennemi : tuer la vie.

Considérons maintenant l’échelon tactique et le déroulement des combats.

La bataille de Winterfell

Le dispositif allié devant Winterfell est très étrange avec un étagement en profondeur singulier : cavalerie en tête, artillerie-catapultes, infanterie lourde, obstacle et enfin château avec l’artillerie-trébuchets. Tous les moyens, à l’exception d’un petit groupe d’archers consacré à la protection de Brandon, sont affectés à la défense éloignée ou rapprochée du château. Pas de réserve donc et surtout pas de force prête à foncer sur le Roi lorsqu’il se présentera pendant un créneau limité. Il faudra le cas échant l’extraire des combats en cours, ce qui ne peut que s’avérer très difficile et, en admettant que cela fût possible, avec de fortes chances d’arriver à contretemps même si le champ de bataille est relativement réduit.

Face à l’AM, son volume et son agressivité un tel dispositif ne pouvait que faillir. On ne comprend pas l’utilité de la charge en aveugle des Dothrakis forcément vouée à l’échec, sauf si elle aboutit à l’atteinte de l’objectif décisif, très peu probable à ce stade. Dotée d’armes de jet, la cavalerie aurait pu, très en avant du dispositif allié, maintenir le contact avec l’AM, la freiner et l’user. Sans armes de jet, il était largement préférable de garder les Dothrakis en réserve en arrière du château afin d’exploiter des opportunités, attaque sur les arrières après contournement, destruction de groupes de Whigs isolés, et surtout aide à la destruction du Roi de la Nuit. Tout autre emploi était un gaspillage.

Qui plus est la charge a réduit considérablement l’efficacité d’une arme pourtant redoutable : l’artillerie. Même par-dessus troupe, il est difficile avec des armes aussi imprécises de poursuivre les tirs alors que les forces amies sont au contact et dans l’axe de tir. Par principe, une attaque et son appui sont autant que possible perpendiculaires et non axiaux. Cela n’a pas été le cas ici, et les catapultes et trébuchets ont finalement été très sous-utilisés, d’autant plus que les premières, étrangement placée devant l’infanterie ont été tout de suite neutralisées par l’ennemi parvenu au contact.

La combinaison dragons-infanterie s’est mieux réalisée. L’intervention aérienne a, à son tour interdit l’emploi de l’artillerie amie, mais la précision du close dragon support a été suffisante pour s’effectuer un peu dans tous les sens et elle a été très efficace, freinant la progression de l’AM et lui infligeant sans doute la majorité de ses pertes. L’intervention des dragons a cependant été fortement perturbée par une tempête de neige (était-elle prévisible ?) et l’intervention de la force aérienne ennemie, ce qui a eu moins permis d’obliger le Roi de la Nuit à se découvrir. On notera que ce dernier aurait pu choisir plus avantageusement le tir depuis le sol, mais il a proféré l’option du dragonfight avec un rapport de forces défavorable.

Au bout du compte, cet engagement aérien indécis a abouti à la dépose des trois pilotes, et aux dragons laissés à eux-mêmes. Le dragon blanc employer pour brécher le château est utilisé ensuite au ras du sol en appui direct, sans doute un peu indistinct, mais l’AM se soucie peu des tirs fratricides. Les dragons alliés n’ont pas cette possibilité de combat au sol, y étant accrochés immédiatement par les Whigs. La dépose au sol des pilotes, tous des cibles à haute valeur ajoutée, a été l’occasion d’une première tentative de coup décisif, contrée par la «levée en masse» inopinée provoquée par le Roi de la Nuit dans les morts alliés. 

Pendant ce temps, l’infanterie alliée s’est retrouvée au contact de l’ennemi. Le plus étrange est qu’elle se trouvait devant la tranchée et les chevaux de frise et non derrière où évidemment elle aurait été beaucoup plus à même de résister, avec les catapultes. Là encore, comme la cavalerie de choc, l’infanterie lourde par ailleurs organisée en grande profondeur (mais qui a permis des manœuvres latérales des Immaculés de deuxième échelon) ne pouvait que résister, mais pas l’emporter. Il a fallu donc organiser, en catastrophe, le repli à l’intérieur du château. 

L’obstacle lui-même, dont on notera qu'il ne fait pas le tour du château et aurait pu être contourné, n’a pas permis de gagner beaucoup de temps ensuite. Constatons l’extrême difficulté qu’il y a eu à l’enflammer, le plan ne prévoyant qu’une seule méthode de mise à feu (un dragon). La redondance des moyens (en l’occurrence des soldats avec des torches) sur les points clés est pourtant un principe de base et n’y a pas toujours une sorcière sous la main pour résoudre les problèmes. Le pire était cependant que l’obstacle n’était en rien valorisé par des tirs, là encore un principe de base. Dans toute cette affaire, il aura manqué cruellement d’archers. La tranchée enflammée n’a finalement permis de gagner que peu de temps, les brèches étant réalisées en quelques minutes. Son seul intérêt a finalement été de provoquer la venue en avant du Roi de la Nuit et après sa chute et celle de Snow, la possibilité de le tuer. Il ne s'est sauvé que par le renfort des fantassins alliés morts. Raisonnons par l'absurde : placée derrière l'obstacle et non devant, le Roi de la Nuit aurait quand même été obligé de venir et dans le même temps, il n'aurait pu bénéficier de renforts de morts qui n'auraient pas été là.

Les Whigs ayant la possibilité de grimper aux murs (ne le savait-on pas ? n’était-il pas possible de savonner ou plus facilement de glacer les murs ?) l’attaque directe du château se transformait rapidement en nouveau combat rapproché puis en mêlée confuse à son intérieur jusque dans la crypte (où une petite force de protection aurait été bienvenue).  

Résumons : ce combat de freinage a été réalisé avec un grand courage, mais une très mauvaise économie et emploi des moyens.

Pour reprendre une nouvelle fois l’analogie avec les combats de Corée, face à une armée chinoise qui ressemblait beaucoup à l’AM dans ses modes d’action tactiques (assauts d’infanterie très agressifs avec un grand rapport de forces local, mépris des pertes, infiltration systématique, poussée en profondeur le plus loin possible) et après les surprises initiales, les forces américaines ont rapidement pratiqué la méthode du Roll Back. Le Roll Back qui consistait à une série de coups d’arrêt suivis de replis sur appuis d’artillerie au plus près et aériens dans la profondeur. La conquête de chaque portion de terrain impliquait des pertes chinoises considérables., jusqu'à l'usure complète. Les Américains contra-attaquaient alors avec des groupements blindés-mécanisés.

De la même façon, l’AM aurait dû progresser en permanence sous une pluie de projectiles et de flammes. Hormis les dragons, la puissance de feu alliée a été très largement sous-utilisée. Les deux obstacles, tranchée et mur du château, en admettant le manque de temps pour en créer d’autre, ont été très mal valorisés, par le feu bien sûr, mais aussi par le choc. Au bilan, les troupes de choc ont été gaspillées dans des combats vains, et d’autant plus contreproductifs que les pertes subies ont permis à l’ennemi de constituer une armée-bis.

Au final, malgré toutes les aberrations de sa mise en œuvre, le plan allié a réussi malgré tout, car le piège a fonctionné. Mais cela n'a été possible que grâce à l’initiative d’Arya Stark qui est parvenue à s’extraire avec grande difficulté de la bataille et a réussi, sans trop que l’on sache comment, une infiltration dans le dispositif ennemi avant de gagner son duel contre le Roi de la Nuit. La probabilité d’une telle occurrence était proche de zéro, mais «Sa Majesté le hasard» règne sur les plans même les plus mal conçus.

La guerre contre les Marcheurs blancs semble donc gagnée, il reste encore à mener celle contre la Reine Cerseï alors que beaucoup de forces alliées ont été détruites. Espérons que celles qui restent seront mieux utilisées, car deux hamartias successives sont rares. 

lundi 15 avril 2019

Régiment à haute performance


"Régiment à haute performance" est une réflexion sur ce qui fait l'efficacité au combat d'un régiment de mêlée moderne, la manière de l'augmenter, mais aussi de le faire sans en réduire le nombre.

Cette étude est disponible en version Kindle sur Amazon (cliquer ici) ou en version pdf sur demande (goyamichel@gmail.com). 

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vendredi 5 avril 2019

Je suis complice de génocide mais je me soigne

Déjà publié le 6 juillet 2017 

En hommage au caporal-chef Eric Gaubert


Je remercie tous les idiots utiles de Paul Kagame qui n’écoutant que leur déontologie qui ne leur disait rien n’ont jamais hésité à se faire une petite gloire journalistique ou universitaire en s’attaquant à une cible aussi facile que les soldats de leur propre nation. Merci donc de m’avoir ouvert les yeux sur la manière dont je m’étais rendu coupable il y a désormais 25 ans et dont je n’avais nullement conscience à l’époque.

Alors jeune lieutenant chef de section d’infanterie de marine, j’ai passé tout l’été 1992 au Rwanda. Le pays faisait alors l’objet de la troisième grande offensive depuis 1990 du Front patriotique rwandais (FPR), ce mouvement formé d’exilés tutsis en Ouganda et qui, après avoir servi la prise du pouvoir de Yoweri Museveni à Kampala, retournait leurs armes en direction de Kigali. Dirigé initialement par Fred Rwigyema, le FPR était dirigé par Paul Kagame, revenu de formation militaire aux États-Unis à l’annonce du mystérieux assassinat de son prédécesseur par deux de ses officiers. Composé de vétérans aguerris, le FPR était un des derniers mouvements armés politisés et disciplinés issus des luttes pour les indépendances africaines et les réformes. Nous avions une certaine admiration pour ce groupe armé, de loin le plus fort que nous ayons eu à affronter depuis les Toubous au Tchad. Oui mais voilà, pour des raisons qui m’échappent encore le Président Mitterrand et son fils Jean-Christophe s’étaient pris de passion pour les Grands Lacs et ses régimes politiques, francophones du moins (n’hésitant pas par exemple six ans plus tôt à imposer un « carrefour du développement » franco-africain à Bujumbura, à l’origine d’un beau scandale politico-financier). À la demande du Président Habyarimana, un dictateur au pouvoir au Rwanda depuis 1973, le chef des armées françaises ordonna donc de contrer le FPR avec une force discrète. Ce fut le déclenchement de l’opération Noroit (ne cherchez pas dans la liste officielle des opérations extérieures, elle en a mystérieusement disparu).


Pendant trois ans donc, une force réduite d’une à trois compagnies selon l’ampleur de la menace, deux à trois batteries servies par des soldats rwandais, mais encadrées et commandées par des Français, quelques équipes de ce qui deviendra le commandement des opérations spéciales et des formateurs techniques, soit de 400 à peut-être 1 000 hommes suivant les époques, ont suffi pour contrer les avancées du FPR. Nous ne nous heurtions pas directement, le FPR comme nous-mêmes évitions le contact, mais nous les frappions copieusement d’obus de 105 mm (et même de 122 mm venus d'Egypte) et nous aidions autant que possible les forces armées rwandaises (FAR) en plein développement en les renseignant, formant des cadres et en finançant des équipements venus de divers endroits, d’Afrique du Sud en particulier. Nous tenions aussi plusieurs points clés du nord du pays en arrière des FAR, sans au passage que cela en quoi que ce soit à une mission de contrôle de la population. Nous vivions dans des villages, où nous étions très bien accueillis, et jamais il ne nous serait venu à l’idée, par exemple, de contrôler des identités. J’ai le souvenir ému d’un instituteur nous remerciant de notre présence qui les protégeait... vingt minutes avant que nous abandonnions en urgence le village pour aller protéger une batterie d’artillerie en repli.


Nous écoutions aussi discrètement avec nos « grandes oreilles » tout ce que se disait sur les réseaux radios, avec, entre autres, l’espoir de prouver qu’il y avait des conseillers britanniques en face de nous. Ce « complexe de Fachoda » nous excitait alors beaucoup, mais je crains qu’il n’ait reposé sur des fantasmes ou plutôt que l’opposition anglo-saxonne à notre présence s’exerçât de manière plus subtile. 


Alternant les missions sur la ligne de front et à Kigali, nous nous préparions aussi à protéger et évacuer les ressortissants, mission première et officielle de l’opération. Détail intéressant pour la suite, nous soupçonnions alors le FPR, qui disposait de missiles antiaériens portables SA-16, de vouloir infiltrer un commando dans la capitale afin d’abattre un avion de ligne. Nous occupions donc de temps en temps les sites susceptibles d’abriter des tireurs en fonction des renseignements reçus sur la vulnérabilité de tel ou tel avion. Deux ans plus tard, nous n’étions plus à Kigali (au contraire d’un bataillon du FPR à la suite des accords d’Arusha) et plus personne n’assurait cette mission. 


Certains commentateurs ont parlé, par la suite, de volonté de l’armée française de « prendre sa revanche sur la guerre d’Algérie » (oui, je l’ai entendu) et même d’y imposer (ou d’inspirer) les méthodes de l’époque. En réalité, cette mission nous paraissait surtout d’une grande banalité et dans la droite ligne des nombreuses interventions directes ou plutôt, comme dans ce cas, en soutien indirect à des forces armées de régimes africains qui ne brillaient alors guère par leurs vertus démocratiques. Parler de la guerre d’Algérie à un intervenant quelconque de cette opération, quel que soit son grade, aurait suscité des yeux écarquillés d’étonnement, suivis sans doute de sarcasmes sur les effets de la recherche effrénée de scoops. Le même étonnement, suivi probablement d’une réaction plus vive, aurait également succédé à l’accusation de complicité de génocide. Ce n’était pas la forme de l’intervention militaire qui nous étonnait à l’époque mais l’évolution de la vie politique intérieure rwandaise.


Nos dirigeants de l’époque s’enorgueillissaient d’avoir imposé le multipartisme et donc la démocratie, au Rwanda (Constitution de juin 1991). C’est même la justification première que l’on retrouve encore aujourd’hui de notre engagement sur place. Je n’étais pas sûr pour ma part, à mon niveau de ras du sol, que ce fût une si bonne idée. Au Rwanda, comme ailleurs, la multiplicité imposée des partis avait engendré, non pas un processus de débats et d’élections (plus ou moins) apaisés comme chez nous mais au contraire une nouvelle violence qui s’ajoutait à celle de la guerre. Lors de nos déplacements, on voyait fleurir les casquettes mais aussi les drapeaux plantés au cœur des villages aux couleurs des partis. On voyait surtout régulièrement des manifestations, presque toujours virulentes. Au Rwanda comme dans beaucoup d’autres pays africains, la création de partis avait entraîné la formation de milices, souvent composées de jeunes, destinés à « appuyer » les (au sens premier) « batailles » électorales. En parallèle de l’accroissement des combats, l’année 1992 voyait ainsi se créer les Inkuba du Mouvement démocratique républicain (MDR), parti d’opposition avec qui le Président devait partager le pouvoir mais aussi les Abakombozi du Parti social-démocrate (PSD) et surtout les Interahamwe (« personnes de la même génération ») du Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), l’ancien parti unique du Président et les Impuzamugambi (« Ceux qui ont le même objectif ») de la Coalition pour la défense de la République (CDR), encore plus hostile aux Tutsis et à l’idée de négociations avec le FPR.


Nous étions très loin d’imaginer ce qui allait se passer par la suite mais l’idée de créer, en pleine guerre, des partis lancés dans une surenchère nationaliste et sur fond de paranoïa ethnique (largement alimenté par le spectacle du Burundi voisin) ne nous semblait pas forcément contribuer à aider le président Habyarimana à négocier la paix, toute concession passant pour une trahison. Il y est pourtant parvenu, après un an de négociations entrecoupées d’attaques du FPR et de contestations intérieures, avec les accords d’Arusha en août 1993. Paul Kagamé écrivait alors une lettre de remerciement au président Mitterrand.


On a cru alors à la possibilité de la paix, alors que ce n’était qu’un couvercle posé sur un volcan. La France profitait de l’occasion pour se retirer militairement, ne laissant sur place que quelques rares conseillers dans le cadre de la coopération, mais continuant à soutenir matériellement les FAR. Le détachement Noroît, qui assurait de fait la défense voire, indirectement, la stabilité, du pays, était remplacé par rien, c’est-à-dire la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR). Nous étions nombreux, surestimant sans doute notre rôle, à penser que notre départ n’augurait rien de bon.


Toute cette période de retrait voyait en effet accroître les violences, en particulier de la part des Interahamwe, de plus en plus nombreux, structurés et armés. Après l’assassinat du Président hutu Melchior Ndadaye en octobre 1993, le Burundi basculait dans de terribles affrontements interethniques (50 000 à 200 000 morts selon les estimations, largement passés à la trappe de l’Histoire), accroissant encore la paranoïa et la haine au Rwanda. Personne n’avait bougé pour le Burundi, personne ne bougerait pour le Rwanda. Le 6 avril, tout a basculé de la même façon avec la destruction de l’avion présidentiel par missiles SA-16 tuant le président Habyarimana et le nouveau président du Burundi, Cyprien Ntaryamira (ainsi que l’équipage de trois Français). Le lendemain deux sous-officiers français et une épouse étaient assassinés à Kigali.


Dans le même temps, le FPR lançait une nouvelle offensive, qu’il savait cette fois sans opposition réelle, et les Hutus radicaux organisaient l’assassinat des modérés et le massacre systématique de la population tutsie. La MINUAR, qui disposait pourtant de plus de 2 000 hommes, a écouté son courage, qui ne lui disait rien, et n’a rien fait. Pire, elle s’avérait même incapable de protéger la Première ministre Agathe Uwilingiyimana, ignoblement massacrée en même temps que dix Casques bleus belges qui avaient reçu l’ordre de déposer les armes devant la Garde présidentielle. La MINUAR ne tarderait pas recevoir l'ordre de fuir. Les soldats belges en profitaient pour déchirer leur béret bleu avant de monter dans l'avion.


Le bataillon FPR présent dans la capitale depuis le 11 avril, ne faisait pas grand chose non plus semble-t-il pour arrêter les massacres qui commençaient. La France de son côté évacuait 1 500 ressortissants européens et, plus étrangement, Agathe Habyarimana, certes veuve du président assassiné mais aussi d'une responsabilité écrasante dans le déclenchement des massacres. Ces massacres constituèrent alors une surprise non dans leur survenue mais dans leur horreur, leur ampleur et leur vitesse. À la mi-mai au moins 600 000 personnes avaient déjà été tuées.


À ma grande honte, ce génocide restait un spectacle pour le conseil de sécurité Nations-Unies que les membres permanents regardaient lâchement. Le Royaume-Uni et surtout les États-Unis, alliés objectifs de Museveni et Kagame (qui, en passant, a remplacé il y a peu le Français par l’Anglais comme langue officielle) freinaient toute intervention. C’est finalement la France qui s’y collait le 22 juin après quelques tergiversations internes. Le président Mitterrand et le général Quesnot, son chef d'état-major particulier, étaient favorables à une intervention, ainsi qu'Alain Juppé. Le Premier ministre Edouard Balladur et François Léotard ministre de la Défense, y étaient hostiles. Il fallut la certitude du caractère humanitaire de l'opération, une résolution des Nations-Unies et l'appui d'alliés africains pour obtenir l'approbation du gouvernement. Jean-Christophe Rufin était alors envoyé en ambassade discrète auprès de Kagame.


Sur le moment, je me félicitais que cette opération, quoique tardive, ait pu sauver plusieurs dizaines de milliers de personnes (mesure-t-on seulement l’énormité de cette performance, que personne n'évoque ?). Seule puissance à agir, c’était tout à l’honneur de la France. Rétrospectivement, je suis plus partagé. Avec les moyens limités, les 2 500 soldats français (soit 0,03 % de la population rwandaise) et quelques centaines de camarades africains n’ont évidemment pu empêcher des atrocités de continuer à se produire malgré tout. De l’accusation d’impuissance, il était alors facile de passer à celle de complicité. Surtout, comment concevoir de revenir en position de neutralité (qui au passage n’empêche pas de disposer de moyens puissants au cas où) dans un territoire dans lequel on avait combattu un an plus tôt. Les missions d’interposition ne fonctionnent généralement pas, elles fonctionnent encore moins lorsqu’on se retrouve entre un ancien adversaire et un ancien allié que l’on met par ailleurs sur un plan d’égalité avec peut-être cette idée absurde qu’il est encore possible de revenir à la situation précédente.


Par quelle folie pouvait-on imaginer que le FPR n’allait pas profiter de la situation pour accuser- non sans raisons- l’Élysée de vouloir sauver ses anciens amis, à commencer par Agathe Habyarimana ? Par quel aveuglement notre acharnement à soutenir le pouvoir hutu en place, quel qu’il soit, n’allait pas faire la matière de livres à succès ? Par quelle naïveté n’a-t-on pas vu qu’en intervenant, même de bonne foi et avec les meilleures intentions du monde, on en prendrait pour trente ans d’accusations, notamment chaque fois que Kagamé et le FPR commenceraient à être suspectés de quelques mauvaises actions.

J’ignore si on a continué à aider le gouvernement rwandais après le début des massacres et même après l’embargo du 19 mai. Ce qui est certain c’est que si c’est le cas cela n’a guère aidé les Hutus réfugiés au Zaïre lorsque la nouvelle armée rwandaise est venue nettoyer leurs camps, provoquant un nouvel exode et, à nouveau, la mort de centaines de milliers de Rwandais, dans l’indifférence générale cette fois. Le million de réfugiés était probablement autant de génocidaires.


Quand je pense finalement au Rwanda, j’ai honte. Pas pour les soldats qui ont exécuté leurs missions et toujours dans l’honneur, mais pour ceux qui les ont envoyés là-bas pour des raisons qu’ils n’ont jamais sérieusement expliquées. J’ai honte pour la légèreté, la naïveté, voire l’incompétence de nos dirigeants politiques dans cette affaire qui les a toujours dépassés. De Beyrouth à Sarajevo, l’ère Mitterrand a été riche en fiascos militaires, celui du Rwanda, avec des conséquences différentes, en constitua le dernier exemple. J’ai honte pour ceux qui ont lâchement fait disparaître le nom de l’opération Noroit de la liste des opérations. J’ai honte, sans être surpris, par l’inaction et la lâcheté de la force des Nations-Unies au Rwanda. J’ai honte pour les États-Unis qui ont toujours soutenu Kagame et bien fait profiter leurs multinationales du chaos sanglant de la région du Kivu. J’ai honte pour ceux qui se font une gloire sur l’accusation sur leur propre pays, sans regarder l’inaction des uns et les crimes des autres. Combien de temps les soldats français, sans aucun doute les moins concernés, seront-ils encore les seuls à subir des accusations dans ce supermarché de l’ignominie ?