lundi 4 décembre 2017

Datapocalypse-Big data et guerre du Vietnam

Vous voulez savoir ce pourrait donner un « gouvernement par les données » ? Le pur pilotage par les indicateurs ? Le suivisme des chiffres,  si scientifiques et si précis face aux grossiers jugements humains ? Rien de plus simple, reportons-nous cinquante ans en arrière, trente ans même avant l’apparition (en 1997) du terme « big data ».

Les managers s’en vont en guerre

Nous sommes au Vietnam et la guerre qui s’y déroule trouble les Américains. En fait, il n’y a pas grand monde parmi les cercles de décision américains, politiques et militaires, qui comprend vraiment quelque chose à ce qui s’y passe. Il y avait bien des experts de la région aux Etats-Unis mais soupçonnés de connivence avec l’objet qu’ils étudiaient (vouloir comprendre, c’est déjà excuser et sans doute aussi sympathiser avec l’ennemi), ils ont été victimes de l’hystérie maccarthyste. Lorsque Robert Mc Namara, est mis à la tête du Pentagone en 1963, il ne connaît rien au problème et l’équipe des « petits sorciers » (whizards kids) qui l’entoure, pas plus. Il l’avouera dans ses mémoires : « Mes collègues et moi décidions du destin d’une région dont nous ignorions tout ». Sur le moment pourtant, il ne s’en inquiète pas beaucoup. Issu de la division de statistiques de l’armée de l’air, ce technocrate est persuadé que rien ne résiste aux recettes générales du « management scientifique », méthodes qu’il a déjà appliquées avec succès chez Ford et qu’il appliquera maintenant à la guerre au Vietnam.

Leur vision stratégique se résume alors à un axiome, qu’ils n’ont pas inventé, baptisé « théorie du domino ». Cette théorie postule que lorsqu’un pays tombe dans l’orbite communiste, et dans la région l’orbite est chinoise, les pays voisins ne manquent à leur tour de tomber. Il faut donc stopper l’expansion communiste au Sud-Vietnam sous peine de voir l’ensemble du sud-est asiatique (présenté alors comme un pôle de richesses essentiel au monde libre) basculer sous la coupe de Pékin. La théorie est fumeuse, l’exemple du sort des communistes en Indonésie au même moment aurait suffi à la discréditer. C’est pourtant sur cette base plus que faible mais acceptée sans discuter que s’enclenche et se développe l’engagement américain au Vietnam.

Sur place, au Sud-Vietnam, il n’y pas de lignes de front qui avance ou recule, pas même de front véritable mais des zones plus ou moins contrôlées et surtout des forces imbriquées au milieu des populations. Rien ne distingue vraiment l’ennemi local, le Viêt-Cong, de la population, ce qui est normal puisqu’il en est issu. On sait juste qu’il est soutenu par le Nord-Vietnam, qui engage aussi largement ses propres unités de combat, et qui, croit-on, constitue le bras armé du monde communiste. On admet la nécessité d’intervenir militairement massivement au sud, pour sauver un Etat qui ne parvient pas à s’en sortir seul, mais aussi l’impossibilité d’envahir le nord, le risque d’engagement de la Chine étant trop important.

Pour le reste, dans ce cadre stratégique admis, il suffira d’appliquer une pression suffisamment forte sur l’ennemi pour l’amener à renoncer par un simple « calcul coûts-bénéfices ». Au Nord et sur la piste Ho Chi Minh qui court le long de la frontière du sud-Vietnam, on bombardera. Au sud, on tuera au combat le maximum de combattants de l’armée nord-vietnamienne (ANV) et Viêt-Cong (VC). Il suffira que le nombre de morts dépasse la production pour que l’ennemi finisse par céder. Après les premiers combats de la vallée de Ia Drang en 1965, on s’accorde pour penser qu’avec un kill ratio de 10 tués ennemis pour seul 1 américain, la guerre sera vite gagnée.

Le piège logique se referme alors sur des forces américaines persuadées, dans l’esprit du libéralisme, que de la somme des actions individuelles positives (micro-victoires) découlera « naturellement » un effet global également positif à long terme et qu’en gagnant toutes les batailles à n’importe quel prix économique, on gagnera forcément la guerre.

L’armée des nombres

Obtenir systématiquement ce ratio minimum n’est possible qu’avec une puissance de feu considérable et à condition de trouver sur quoi tirer, or, en dépit d’innovations techniques comme les capteurs acoustiques ou les radars terrestres, la meilleure façon de trouver un ennemi incrusté dans la jungle ou les rizières est encore d’aller le chercher avec de l’infanterie. La « recherche et destruction » prend donc rapidement la forme de patrouilles que l’on envoie en appâts en s’efforçant de faire suivre le plus vite possible la prise de contact avec l’ennemi par un déluge d’obus et de roquettes venus du ciel. 

Tout cela entraîne la mise en place d’une immense machinerie capable tout à la fois de larguer 3 000 tonnes de munitions chaque jour et d’assurer un niveau de vie au standard américain un corps expéditionnaire. Le Sud-Vietnam voit donc apparaître de véritables petites villes américaines en plein cœur de sa pauvreté. Des milliards de dollars s’écoulent sans retenue qui créent une économie locale aussi artificielle que corrompue tout en épuisant le budget américain (la seule campagne aérienne coûte plus de 1% du PIB) et finissant même par avoir des conséquences sur l’économie mondiale.

Cette machinerie complexe et hétérogène. Le corps expéditionnaire américain au Vietnam est aussi très fragmenté, entre les « services » (il y a, par exemple, quatre « armées de l’air » américaines à coordonner, de l’US Air force à l’US Navy en passant par le corps des Marines et les milliers d’avions légers et hélicoptères de l’Army), entre l’avant et l’arrière, entre des spécialités quatre fois plus nombreuses en proportion qu’en 1945, entre les officiers qui effectuent des tours de six mois et les autres qui font un an, avec des départs échelonnés sur toute l’année. Or, moins une unité est cohérente et plus elle a besoin d’informations explicites (notes, fiches, explications orales, etc.) pour remplacer des habitudes communes inexistantes. Cette instabilité impose aussi une centralisation du commandement qui aboutit à la macrocéphalie. Le document décrivant le seul quartier-général américain à Saïgon fait 200 pages.

Pour gérer cette masse d’informations, les Américains misent sur les nouvelles technologies de l’information de l’époque comme les ordinateurs, les postes à transistor ou les photocopieuses. Ils mettent donc en place une structure sophistiquée de communications qui devient elle-même gigantesque. La 1ère brigade de transmission, en charge des transmissions intra-théâtre atteint 23 000 hommes tandis que dans les divisions de l’US Army un homme sur cinq sert comme opérateur radio. Les lignes de communications deviennent si encombrées que chaque service tente de contourner la difficulté en créant son propre réseau et un PC opérations d’un état-major de division finit ainsi par comprendre pas moins de 35 lignes différentes. Il y a plus d’hommes qui manipulent de l’information au Vietnam que de fantassins.

Cet engorgement, associé à la complexité des structures, a pour première conséquence de ralentir considérablement la planification. Une opération offensive de 30 000 hommes comme Cedar Falls en 1967 demande quatre mois de préparation. La deuxième conséquence est que pour comprendre ce qui se passe, les chefs sont obligés d’aller voir sur place. Il n’est donc pas rare pour un capitaine accroché par l’ennemi de voir apparaître au-dessus de lui l’hélicoptère de son chef et souvent aussi celui du chef de son chef, qui tous lui demandent des explications et contribuent encore au ralentissement de la manœuvre et à la perte d’initiative.

Collecte massive d’erreurs

Ce commandement complexe est lui-même fortement sollicité vers le haut par différentes voies parallèles (commandement du Pacifique, comité des chefs d’état-major, Conseil national de sécurité, Office of systems analysis du Pentagone) qui lui demandent toutes de fournir les innombrables indicateurs chiffrés qui leur servent de substitut à une réelle connaissance du Vietnam. Chaque jour de la fin de 1967, le Combined intelligence center de Saïgon produit 500 kg de papier et 60 000 messages transitent entre le Vietnam et les Etats-Unis. Le Hamlet Evaluation System (HES) destiné à mesurer le degré de pacification des 12 000 hameaux du Sud-Vietnam produit 90 000 pages de données, soit 4,3 millions de pages en quatre ans d’existence. Et le HES, s’il est sans doute le plus exigeant, n’est qu’un système de données parmi d’autres.

En réalité, un théâtre de guerre n’est pas une chaine de montage et l’immense majorité des statistiques que reçoit alors le Pentagone sont fausses, victimes d’une multitude de biais. Le premier est celui de la source à la fois non fiable et intéressée que constituaient l’armée et les autorités sud-vietnamiennes. Comme le relatait un officier sud-vietnamien dans le documentaire Vietnam de Lynn Novick et Ken Burns : « vous voulez que cela monte, on vous donnera des chiffres qui montent ; vous voulez que cela descende, on vous donnera des chiffres qui descendent ». Et lorsque les Américains commencent à se replier, les données viennent essentiellement des sud-vietnamiens. Thomas Thayer décrit aussi dans War Without Front comme le chiffre d’incidents anti-aériens est tombé de 6 800 en 1971 à 800 en 1972, non parce que l’activité ennemie avait diminué mais au contraire parce qu’elle avait beaucoup augmenté et que les pilotes américains avaient renoncé à en rendre compte. Quand persiste l’obligation de donner des chiffres et que ceux-ci deviennent trop difficiles à obtenir, des chiffres sont quand même donnés et relèvent, au mieux, de l’estimation.

Le pire est sans aucun doute le « compte des cadavres », body count, critère premier de réussite et donc impliquant un retour symbolique sur celui qui, à la fois, agit et fait le compte-rendu de son action. Le biais est classique et évident qui incite à maximiser ou minimiser les choses, bref à tordre la réalité, en fonction des retours attendus. Même dans un combat où beaucoup d’ennemis sont tués à distance et avec des armes puissantes, la comptabilité des morts est également difficile et implique pour être honnête de prendre de nouveaux risques en allant au plus près. Le général SLA Marshall raconte ainsi l’histoire de soldats américains tués en allant compter les corps. Cette comptabilité a relevé en fait bien souvent de l’estimation biaisée. Beaucoup de civils tués sont également devenus ennemis dans les statistiques, échangeant ainsi des bavures contre des victoires.

Entre des forces ennemies, plutôt estimées à la baisse, et leurs pertes, exagérées, on a abouti ainsi régulièrement à l’idée que tous les ennemis avaient été éliminés. Harry Summers dans American Strategy in Vietnam: A Critical Analysis prétendcque l’administration Nixon avait fait une simulation par ordinateur afin de répondre à la question : « Quand aurons-nous gagné la guerre ? » et qui aboutissait à la réponse « Vous avez gagné en 1964 ». C’est une légende mais qui témoigne de l’ambiance de l’époque. Mc Namara et ses « wizards kids » du Pentagone voyaient la guerre comme des peintres flamands, croyant que la précision du détail rendait le tableau de la situation plus vrai que la vision impressionniste des combattants. En interrogeant 110 généraux américains après la guerre, Douglas Kinnard en a trouvé seulement deux qui estimaient que cette collecte massive des informations donnait une image correcte de la réalité. 

Au début de 1968, à la suite d’un rapport de 300 pages du général Westmoreland, le président Johnson annonce solennellement que la situation est contrôlée et la victoire prochaine.

Déconnection

Quelques semaines plus tard, avec l’offensive du Têt, les Communistes imposent le style expressionniste, tordant la réalité pour susciter l’émotion. En attaquant simultanément toutes les villes du Sud et en multipliant les actions symboliques (prise de Hué, attaque de l’ambassade américaine à Saïgon), Nord-Vietnamiens et Viêt-Cong  sont vaincus partout mais finissent par retourner l’opinion publique. Aveuglé par sa logique quantitative, le commandement américain se satisfait pourtant de n’avoir perdu aucune bataille et de voir le  « cours du kill ratio » remonter avec même des records comme à Khe Sanh où 200 000 obus et  110 000 tonnes de bombes ont tué plus de 10 000 soldats de l’ANV (selon les estimations) contre « seulement » 205 Marines.

On s’aperçoit cependant au niveau micro-tactique que la guerre en mode « recherche et destruction » ne se passe pas aussi bien que prévu et, notamment ,que quelques obus et des bombes ont une fâcheuse tendance à frapper la population (d’où l’idée de déplacer et regrouper ces gêneurs) ou encore les troupes amies. Les contrôles, vérifications et autorisations qui s’accumulent pour éliminer ce 1% de bavures finissent par faire perdre une grande partie de son efficacité aux 99 % restants. Alors qu’au début du conflit, la moitié des appuis aériens étaient disponibles en 15 minutes, après deux ans il n’est plus possible de voir tomber une bombe d’un avion avant une heure. Dans le même temps, Nord-Vietnamiens et Viet-Congs ont appris à jouer de l’espace-temps disponible entre le contact et les frappes pour échapper aux coups. En 1968, la moitié des combats sont trop rapides pour même générer une demande d’appui de la part des Américains.

Cette guerre ne peut plus être gagnée de cette façon. L’opposition croissante de l’opinion publique américaine et l’effritement du moral des unités font monter considérablement la sensibilité aux pertes. En mai 1969, la destruction de deux bataillons VC (écrasés par 1700 tonnes de munitions) sur la colline « Hamburger Hill » au prix de 80 morts en dix jours soulève une grande émotion, là où des résultats similaires auraient été célébrés comme une victoire deux ans plus tôt. La consommation de drogue se développe dans le contingent américain (avec 20 % de consommateurs réguliers d’héroïne) ainsi que le grenadage (fragging) des cadres trop « agressifs ». Plus de 800 officiers et sous-officiers américains sont ainsi tués ou blessés par leurs propres hommes de 1969 à 1972. 

Dès lors, il n’est plus question de prendre de risques. Non seulement on n’ose pas expérimenter de nouvelles solutions tactiques mais on déconnecte même la « recherche » de la « destruction ». A partir de 1969, la moitié des obus et plus d’un tiers des munitions aériennes sont  utilisés dans des missions dites de « harcèlement et interdiction », c’est-à-dire en aveugle. Le moindre contact avec l’ennemi, même s’il ne s’agit que d’un simple sniper, provoque l’envoi immédiat d’un « package » de feux terrestres et aériens. Ceux-ci font alors plus effet de prophylactique pour un moral défaillant que de destructeur d’ennemis. Une étude sur l’emploi de l’artillerie dans la région centrale du Sud Vietnam conclut à, au mieux, un ennemi tué pour 1 000 obus tirés.

L’ennemi évite lui aussi le combat rapproché mais continue à innover. Giap constitue des unités de sapeurs d’assaut pour s’infiltrer dans les bases américaines et des bataillons de lance-roquettes de 122 mm pour les frapper à coup sûr. Les pertes américaines par tirs indirects doublent ainsi entre 1967 et 1969 et deviennent leur première cause de mortalité (80 % du total en incluant les mines et pièges). A ce moment-là, le kill ratio de 1965 a diminué de moitié, voire des deux tiers dans certaines régions. Giap organise également une campagne contre les bases de feu, obligeant les Américains à se fortifier et à consacrer une grande partie de leurs capacités à leur simple protection. Ceux-ci parviennent à repousser toutes les attaques et donc persister à clamer la victoire, sans voir que la liberté de manœuvre communiste a augmenté proportionnellement à leur rétractation.

Le piège logique dans lequel les Américains sont enfermés est si fort qu’ils ne conçoivent pas que l’armée de la république du Sud-Vietnam (ARVN), qu'ils équipent à grand frais pour prendre tout le combat à leur charge, puisse agir autrement qu’eux-mêmes. Or, si les Sud-vietnamiens ont pris la mauvaise habitude américaine d’attendre les feux au moindre contact, ils n’ont pas su développer la capacité à gérer cet orchestre complexe. Le décalage est tellement énorme entre le prix des équipements militaires fournis et le niveau de vie local que le soutien logistique tend à s’évaporer dans un énorme trafic.

Au moment du départ américain, à partir de 1971, l’armée du Nord Vietnam est plus puissante que jamais. Elle est prête à écraser les armées du Sud qui ne résisteront que tant qu’elles seront sous perfusion et sous protection aérienne américaines. Lorsque le 94e Congrès des Etats-Unis vote la suppression de toute aide en 1975, tout s'effondre.

Au bilan, 6 millions de tonnes de bombes aériennes et 20 millions d’obus d’artillerie n’auront que peu changé le résultat final. Trois millions de vietnamiens et 58 000 soldats américains sont morts dans cette guerre sans fondements sérieux et pilotée par les chiffres. Le domino n’est par ailleurs jamais tombé et n’a pas accepté la domination chinoise, ce que la simple lecture d’un livre d’histoire de la région aurait pu permettre de prédire.



Douglas Kinnard, The War Managers, Avery Publishing Group, 1985.
Martin Van Creveld, Command in war, Harvard university press, 1985.
Robert Scales, Firepower in limited war, National Defense University Press, 1990.
Jaques Portes, Les Américains et la guerre, Editions complexe, 1993.
John Prados, La guerre du Viet Nam, Perrin, 2011.
Ben Connable, Embracing The Fog of War, RAND Corporation, 2012.

jeudi 16 novembre 2017

Comment ne pas adopter une innovation militaire essentielle


Extrait, résumé et adapté de L'invention de la guerre moderne, (ou La chair et l'acier), Tallandier

Entre le début du XXe siècle et 1914, la France se trouve incapable de doter son armée d’une artillerie lourde moderne et puissante. C’est un ratage qui va avoir de très lourdes conséquences sur les opérations de la Grande guerre et partant sur l’avenir même du pays. Comment l’expliquer ?

Les choses étaient pourtant claires. On a bien vu les Allemands expérimenter dès 1900 des pièces lourdes dans les grandes manœuvres. On sait que, dès 1902, ils commencent à se doter d’obusiers (à tir courbe donc mais pas autant qu’un mortier) capables d’envoyer des obus de 150 mm, puis de 105 à partir de 1909, jusqu’à 7 km, là où notre 75 mm ne tire, en tir direct, que jusqu’à 4 km. On ne fait pourtant rien.

Dans les faits, l’idée de création d’une artillerie lourde de campagne existe depuis longtemps. Les propositions chez les officiers et les industriels se sont même multipliés après les retours d’expérience des guerres de l’époque, en particulier celle de Mandchourie en 1904-1905. Mais avec l’éclatement des centres de décision, les choses n’avancent guère. Afin de mieux contrôler les militaires (à qui, pour mémoire, on a retiré le droit de vote), l’autorité civile a bien séparé la gestion organique des choses qui est l’affaire de l’état-major des armées, la conduite future des armées (constituées à la mobilisation) qui est attribuée un collège de généraux réunis en attente dans un Conseil supérieur de la guerre (CSG) au rôle consultatif, et les question de doctrine et d’équipement prérogatives des directions d’armes réunies au ministère. Le tout est chapeauté par un ministre souvent éphémère. Dans ces conditions, un projet lourd et à long terme ne peut être engagé que lorsque tout le monde est d’accord et que les finances suivent.

Or, pour commencer tout le monde n’est pas d’accord. Le CSG se prononce pour la mise à l’étude d’un obusier mobile de 120 mm. L’état-major de l’armée de son côté penche pour le 155 CTR (court à tir rapide) du colonel Rimailho. En revanche, la direction de l’artillerie et sa section technique, le cours tactique de l’Ecole supérieure de guerre (ESG), le Cours pratique de tir de Mailly (l’« école d’application ») sont beaucoup plus réticents. Il est vrai aussi que dans le climat de suspicion qui règne avec l’arrivée des Radicaux au pouvoir, l’artillerie a vu ses généraux à forte personnalité remplacés par des officiers plus politiques mais souvent beaucoup moins compétents techniquement. Il leur est donc difficile de s’imposer face à tout un archipel de bureaux d'études assez autonomes de la hiérarchie mais aussi sans relation avec la grande industrie. Pour le général Herr,

aucune conception d’ensemble d’un système cohérent d’artillerie avec toute la gamme de matériels qu’il comporte ne venait orienter les esprits vers un but commun, servir de lien aux études fragmentaires entreprises çà et là, coordonner les efforts individuels […] depuis la mise au point du « 75 » aux ateliers de Puteaux (1897), rien de complet n’est sorti des études des ateliers de l’artillerie. 

L’époque, où l’illusion d’une longue paix en Europe est générale, est aussi à la réduction des budgets, «dividendes de la paix » avant l’heure. En 1901, le Parlement accorde 60 millions de francs aux armées pour l’ensemble de ses achats d’équipements, puis ces crédits, presque toujours en décalage avec ce qui est demandé par l'armée, déclinent régulièrement jusqu’à 23 millions en 1907 pour remonter ensuite jusqu’à 84 millions et connaître une poussée soudaine à 119 millions en 1913, à un an seulement de la guerre. Le développement de l’artillerie lourde de campagne allemande correspond au creux des crédits d’équipement en France mais qui restent plus soutenus en Allemagne, pays alors nettement plus riche. De plus, ces crédits échappent souvent aux chefs opérationnels et aux hommes en charge de la doctrine, même après les réformes de 1911. Ils sont en fait souvent gérés directement par le ministre en relation avec la direction du contrôle général, spécialiste des questions de technique budgétaire mais souvent coupée des réalités opérationnelles. En associant le caractère éphémère et politique des décisions d’un ministre, souvent limitées à un exercice budgétaire, et des procédures que l’on qualifierait aujourd’hui de très « technocratiques », on aboutit à une gestion à court terme particulièrement désastreuse pour les projets coûteux et complexes.

Il résulte de ce cloisonnement et de cette complexité bureaucratique une lenteur considérable dans les développements des innovations. Le colonel Alexandre raconte qu’en 1898 à Briançon, il découvre que les Italiens parviennent à tirer les pièces de gros calibre en montagne grâce à une simple ceinture (cingoli) articulée de larges plateaux de bois entourant les jantes des roues. Le gouverneur de Briançon fait fabriquer et tester une paire de ces cingolis (d’un coût situé entre 600 et 800 francs) et Alexandre adresse un rapport complet à la direction de l’artillerie. Huit ans plus tard, à Bourges, il assiste à des tirs en compagnie du président du comité d’artillerie. A l’issue, on lui montre une pièce de 155 mm avec un nouveau dispositif pour ceinturer les roues, un projet venu de Briançon et qui a été redécouvert dans les cartons après une spectaculaire manœuvre en montagne des Autrichiens, employant un dispositif similaire.

En conséquence de cette confusion et du manque de ressources, les différents courants de pensée au sein de l’artillerie se déchirent. L’artillerie lourde n’existant pas, ses premiers défenseurs sont ceux qui en sont les plus proches et ils viennent de l’artillerie « à pied », c’est-à-dire l’artillerie lourde de forteresse ou de siège, qui plus alors est la branche la moins prestigieuse de l’arme. Les hommes en pointe, ceux qui ont les mérites et les promotions, servent alors le 75 dans l’artillerie de campagne. Adeptes de la mobilité, ils arguent du ralentissement qui serait occasionné par la logistique nécessaire à ces pièces. La multiplication des calibres compliquerait également les choses. Pour le général Percin, « On finirait par avoir, comme eux [Les Allemands], du canon léger, de l’obusier léger, du canon lourd et du mortier. Or, nous avons assez d’artillerie ; nous en avons plutôt trop ». Plus sérieusement, l’observation se faisant uniquement à la vue, on estime utopique de tirer au-delà de quatre kilomètres, zone dans laquelle le 75 mm est très efficace. La solution proposée par certains d’utiliser des observateurs avancés, à pied ou en aéroplanes, qui puissent communiquer leurs observations à des batteries éloignées se heurte au scepticisme. Le centre d’aviation d’artillerie de Vincennes, dirigé par Estienne, est fermé en 1912 après deux ans d’existence et les crédits pour une dotation conséquente en matériel téléphonique ne sont votés qu’en juillet 1914.  On estime également que les obus lourds ne sont pas assez précis et puissants pour être efficaces contre les abris. Percin, encore lui, est très véhément sur le sujet, quelques mois seulement avant la guerre : « Je ne crois, ni aux effets destructeurs des gros calibres, ni à l’utilité que présenteraient ces effets si on pouvait les réaliser sur le champ de bataille. Le règlement de 1910 ne paraît pas y croire plus que moi ».

Surtout, l’artillerie lourde paraît contradictoire avec la doctrine opérationnelle qui met l’accent sur la mobilité, l’agressivité de l’infanterie et son appui direct par l’artillerie. Les doctrinaires luttent donc pour arracher les artilleurs à leur tendance naturelle « séparatiste » qui privilégie la lutte contre l’artillerie adverse, rôle premier de l’artillerie lourde, et l’autonomie dans le choix des objectifs. Ils veulent une concentration maximale des feux pour aider l’infanterie dans sa marche en avant et pour cela, ils n’hésitent pas à supprimer toutes les autres missions, ce que résume parfaitement Grandmaison :

Il est impossible d’envisager le combat de l’artillerie indépendamment de celui de l’infanterie. Il n’y a qu’un combat, où chaque arme joue son rôle en vue du but commun. Attaquer, c’est avancer. L’infanterie doit savoir qu’elle a besoin pour avancer du secours de son artillerie ; mais l’artillerie doit ne pas ignorer que sa tâche au combat se résume en ceci : aider par son feu le mouvement en avant de son infanterie. Quand elle travaille pour son compte et non pas dans le but immédiat et direct d’aider l’infanterie, son action est sans valeur.

Dans ce cas, l’artillerie lourde détourne inutilement des ressources rares et pour Percin, une dernière fois, « s’il plaisait aux Allemands d’augmenter encore le nombre des canons de leur corps d’armée, il faudrait s’en réjouir et non les imiter». Selon lui, dans une guerre de mouvement et avec l’obligation de trouver de grands champs d’observation, les batteries de 105 mm et de 150 mm allemandes, n’auraient pas le temps de choisir des emplacements convenables et constitueraient des cibles faciles pour les 75.

Après des années d’immobilisme, le Parlement relance le débat à l’occasion de la discussion du budget de 1910 et conclut qu’il est finalement urgent de faire de l’artillerie lourde. L’année suivante, devant les lenteurs de la réponse de la direction de l’artillerie, le gouvernement nomme le général Mengin comme nouveau directeur et crée une « Commission des nouveaux matériels », présidée par le général Lamothe. En octobre 1911, cette commission présente le cahier des charges pour un obusier de campagne et un canon long (tir à 12-13 kilomètres). Devant l’urgence de la situation, elle propose de faire de la construction de ces matériels l’objet d’un concours auquel l’industrie privée est admise à prendre part avec les établissements de l’Etat. En février 1912, les Ateliers d’Etat de Puteaux présentent deux matériels, et un mois plus tard, la société Schneider propose un obusier de 105 mm, construit pour la Bulgarie, et un canon long (106,7 mm, devenu ensuite 105 L) construit pour la Russie. Ces deux derniers matériels répondent au cahier des charges et la commission Lamothe demande à ce qu’ils soient testés pendant les grandes manœuvres et, pour le 105 mm, par la Commission d’études pratiques de tir d’artillerie de campagne de Mailly. Celle-ci traîne des pieds. Elle privilégie plutôt l’emploi de la « plaquette Malandrin », une rondelle rigide qui, placée sur l’ogive de l’obus de 75mm, le freine et augmente son angle de chute. Ce procédé, qui présente l’avantage d’être peu coûteux et disponible immédiatement (tout en s’avérant désastreux), séduit les parlementaires. Joffre, nouveau chef d’état-major aux pouvoirs élargis, passe outre et met en commande immédiate 200 pièces de 105 L. Les délais administratifs et le manque de souplesse de Schneider ne permettent cependant de disposer que de quelques exemplaires de 105 C et des 105 L en août 1914. Dans l’urgence, on étudie aussi la possibilité de modifier les modèles anciens de Bange utilisés dans les forteresses pour leur donner plus de mobilité et faciliter leur mise en batterie.

Avec les matériels disponibles on s’efforce néanmoins de créer des unités d’artillerie lourde de campagne, mais après le problème du matériel se pose celui du personnel.  Joffre propose de les prendre dans les batteries de côtes, moins utiles depuis l’alliance avec la Grande-Bretagne. Cette proposition provoque pourtant une levée de boucliers chez les élus concernés, et donc chez les parlementaires, soutenus par certains généraux en retraite, anciens inspecteurs des côtes ou adjoints des ports militaires. Le problème n’est finalement résolu qu’avec l’augmentation des effectifs consécutive à  celle de la durée de service à partir de 1913. Cinq régiments sont finalement formés en avril 1914. L’ensemble comprend environ 120 canons 120L de Bange déjà anciens (portant à 9 km), 84 mortiers 120 C Bacquet produits par la société Creusot, mais à tir trop lent et peu puissant, et surtout une centaine de 155 Court à tir rapide Rimailho modernes, puissants, assez mobiles mais de portée un peu faible (6 kilomètres). En face, les Allemands ont 2 000 canons lourds qui vont faire des ravages.

A l’automne 1914, après plusieurs mois de combat, le colonel Alexandre, alors officier de liaison du GQG auprès de la Ve armée, rencontre le colonel Besse, ancien membre de la commission de tir de l’artillerie de campagne et professeur à l’ESG :

« Croyez-vous maintenant à l’artillerie  lourde ? 
- Pas encore ! »

vendredi 10 novembre 2017

Nous avons gagné

Adapté de "Se désengager d'un enlisement", DSI n°130, juillet-août 2007

« On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut ».
Nicolas Machiavel

Lancée en décembre 2013, l’opération française Sangaris était destinée à appuyer les forces interafricaines pour mettre fin à la « faillite totale de l'ordre public, l'absence de l'état de droit et les tensions interconfessionnelles » dans le pays. Annoncée pour six mois, cette opération ne s’est pas passée pas comme prévu. Il n’y a eu ni effet de sidération à la vue des soldats français ni afflux massif de nations européennes et africaines volontaires pour participer à la mission et les forces engagées étaient notoirement insuffisantes. Dans le même temps, après la victoire tactique au nord du Mali, les forces françaises y étaient toujours engagées sans que l’on sache alors très bien comment terminer la guerre contre Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), Al-Mourabitoune et Iyad Ag Ghali. En septembre 2014, on s’engageait à nouveau dans une « opération dont on ne voit pas la fin », puis encore en janvier 2015, en métropole cette fois, avec Sentinelle. Il est facile en France pour l’exécutif d’engager la force armée, il lui est souvent beaucoup plus difficile en revanche de mettre fin à ces mêmes engagements.

Percevoir le point de bascule

Comme aux Echecs ou au Go, les fins de campagnes militaires ont une logique propre différente des « ouvertures », toujours plus faciles à appréhender, et des « milieux de campagnes » où l’enchevêtrement des actions dialectiques est à son maximum et l’issue encore incertaine. Une des différences cependant réside dans la complexité supplémentaire des engagements militaires par la multiplication des acteurs. Les opérations françaises se mènent au minimum à trois avec la France comme puissance intervenante, l’Etat local et l’ennemi. Au maximum, il faut tenir compte des Alliés d’une coalition, Américains en tête, de plusieurs camps locaux et de plusieurs ennemis. Dans tous les cas cette « fin de partie » ne pose vraiment problème que lorsqu’on ne perçoit plus très bien l’issue du conflit ou lorsque celle qui se dessine n’est pas franchement favorable.

Ce point de bascule n’est pas toujours facile à appréhender. Les choses peuvent paraître ne pas bouger pendant des mois, comme en Libye en 2011, avant de connaître une brusque évolution. Elles peuvent paraître ne pas bouger non plus sur la carte mais sans que la brusque évolution favorable ne survienne. La tentation est alors d’utiliser des indicateurs qui serviront de balises dans ce flou stratégique. Le problème est les balises en question ont souvent pour effet paradoxal de focaliser l’attention, jusqu’à l’hypnose, au détriment des mouvements restés dans l’obscurité. On se souvient des désastres du body count, la comptabilité des cadavres ennemis pendant la guerre du Vietnam, qui faisait croire que la victoire approchait alors qu’en réalité elle s’éloignait. De la même façon, tous les indicateurs chiffrés livrés par les responsables américains en Irak au tout début de 2004 étaient « au vert ». Le général Odierno, futur chef de l’US Army, déclarait même alors que « la rébellion était à genoux », quelques jours seulement avant la résistance de Falloujah, la révolte chiite mahdiste, l’effondrement des nouvelles forces de sécurité irakiennes et la révélation des exactions dans la prison d’Abou Ghraïb. Moins d’un an plus tôt, c’était le Président Bush lui-même qui, au vu des drapeaux américaines plantés sur la carte de l’Irak et notamment à Bagdad, avait annoncé que les combats majeurs étaient terminés. Plus de 95 % des pertes humaines civiles et militaires du conflit restaient en réalité à venir.

Il faut des indicateurs bien sûr mais ils doivent être choisis avec soin et surtout appuyer des appréciations d’individus différents connaissant parfaitement le milieu et en espérant que ces analyses et synthèses ne soient pas trop déformées par le souci de dire ce que le décideur souhaite entendre ou pour ce dernier de ne sélectionner que ce qu’il souhaite dire.

Pour autant même avec une bonne remontée des informations, l’acceptation des choses peut encore prendre du temps. La Force multinationale de sécurité de Beyrouth (FMSB) a été déployée dans la capitale libanaise en septembre 1982 avec pour mission d’appuyer les forces armées libanaises (FAL) dans la sécurisation de la ville. A l’été 1983, les attaques de la milice chiite Amal puis du Parti socialiste progressiste contre les FAL mirent en évidence la contradiction de vouloir appuyer une force armée engagée au combat mais en refusant soi-même se s’engager au combat. Avec comme indicateurs pertinents 15 soldats français tués pour rien de juin à octobre 1983, il aurait été logique de procéder à un changement profond de la mission ou à son abandon. C’est pourtant la poursuite sans changement qui a été décidée.

On continue dans la même voie d’abord et simplement parce que peu de décideurs, depuis les officiers sur le terrain jusqu’au chef de l’exécutif, se remettent en cause. Changer radicalement c’est admettre que l’on s’est fourvoyé et c’est d’autant plus compliqué que l’on agit en coalition et que la mobilisation préalable de l’opinion publique a été forte. Il est difficile d’annoncer que l’on va renoncer à combattre des ennemis que l’on a présentés comme le mal et que l’on a promis solennellement de détruire. Par ailleurs, la durée des guerres au milieu des populations dépasse souvent celui des tours opérationnels et des mandats électoraux, il est donc toujours tentant lorsqu’on perçoit des difficultés de laisser le soin aux successeurs de réaliser les changements déchirants. On effectue bien des adaptations mais celles-ci sont généralement plutôt destinées à réduire les risques, en maintenant les troupes dans les bases par exemple ou en faisant appel à des forces indirectes, des frappes aériennes par exemple, ce qui réduit encore la capacité à influer sur les événements.

Durer et espérer

En réduisant au maximum les risques et l’exposition médiatique, il peut être possible de durer ainsi un certain temps, sans résultats concrets mais avec peu de pertes. Dans le meilleur des cas, le contexte politique local peut changer radicalement ou une mission des Nations-Unies peut accepter de prendre le fardeau. Il est alors possible de se replier à peu près dans l’honneur ou, à défaut, de rester en deuxième échelon. Dans le pire des cas, la situation se dégrade et ne rien changer consiste alors à attendre la catastrophe. Au début du mois d’octobre 1983, le Président Mitterrand déclarait encore aux Nations-Unies que « La France n’a pas d’ennemis au Liban ». Quelques jours plus tard, le 23 octobre, deux attaques-suicide tuaient 58 soldats français et 241 américains.

Devant l’évidence éclatante des faits, il est alors impossible de continuer à dire que les choses vont dans le bon sens et qu’il ne faut rien changer. Paradoxalement, la nouvelle pression qui s’exerce alors sur les décideurs va plutôt dans le sens de la continuation au nom du principe des coûts irrécupérables qui incite à poursuivre une activité, même négative, parce que l’on a déjà payé pour pouvoir effectuer cette même activité. En termes militaires, cela signifie considérer que les soldats tombés ne doivent pas être morts pour rien. Il s’y ajoute généralement aussi, comme aussi après un attentat terroriste, le désir de vengeance. 

A moins de se contenter d’opérations aériennes sans risques (et parfois sans cibles), cela équivaut généralement à faire tomber des soldats sans ressusciter ceux qui sont déjà morts. L’Histoire retient le nom de l’adjudant-chef Franck Bouzet, dernier soldat français à tomber au combat en Afghanistan le 7 août 2012, alors que la force française était en train de se replier. En réalité, il n’était que le dernier d’une série de morts devenus inutiles à partir du moment où l’échelon politique avait compris que la poursuite de l’opération ne donnerait pas de résultats politiques et qu’aucun changement radical n’était envisagé pour qu’ils en aient.

Lorsque le repli commence véritablement, d’un seul coup les « morts pour rien » ne sont plus  ceux du passé mais ceux du futur. Après les discours de fermeté, on assiste alors à une sorte d’emballement au repli, entre Alliés au sein d’une coalition et à l’intérieur même du pays à une pression politique interne. Après l’attaque du 23 octobre 1983 à Beyrouth, la France persiste à poursuivre la mission. Elle engage même de nouveau moyens dont des pièces d’artillerie. Seize soldats français de la FMSB tombent encore, toujours pour rien, avant que les Américains se replient les premiers (« un bond sur les navires de la 6e flotte ») entraînant tous les autres en quelques jours. La France tente encore en vain de rester et de faire passer la mission sous mandat de l’ONU, avant de se désengager à son tour précipitamment. Le repli en cascade des Alliés des Américains en Irak et en Afghanistan en est aussi un bon exemple ainsi que, à l’intérieur même de ce repli général, du glissement de la date de la fin de mission française en Kapisa-Surobi, passant de 2014 à 2012 au gré des surenchères des candidats à la présidentielle. 

Réussir sa sortie

Réussir sa sortie dans un engagement flou et complexe, consiste d’abord à considérer « où s’arrête ce qui suffit ». En 1971, après deux ans d’engagement au Tchad, la France comprend qu’elle ne parviendra pas à détruire complètement le Front de libération nationale (Frolinat), ou alors à un coût très important. On constate cependant que l’on a pacifié le sud du pays- le « Tchad utile » où se regroupe la très grande majorité de la population- réorganisé l’administration et les forces armées tchadiennes (FAT). En accord avec le gouvernement local, le Président Pompidou déclare alors la mission accomplie et en marque symboliquement la fin par un voyage officiel sur place.

Si le bilan est un peu maigre, on peut espérer arracher un « succès qui suffit » ou au pire négocier dans de meilleures conditions par une opération dans l’opération. C’est ce que tentent le général de Gaulle avec le « plan Challe » en Algérie en 1959, le Président Nixon au Vietnam en 1972 en lançant une grande opération de bombardement de Hanoï ou encore, en 2007, les Président Bush avec le Surge en Irak. Dans ce dernier cas, le renforcement soudain de 30 000 hommes a eu surtout pour effet d’accélérer la transformation du paysage politique local en accompagnant le changement d’alliance de la guérilla sunnite. Le rapport de forces a alors été suffisant pour vaincre les groupes jihadistes puis l’armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr. La situation sécuritaire a ainsi été suffisamment rétablie pour permettre aux Américains de se replier en 2010 plus facilement que si cela s’était réalisé en 2007.

Ce processus s’accompagne généralement d’un renforcement des forces militaires locales alliées (« vietnamisation », « afghanisation », etc.) afin qu’elles puissent prendre le combat à leur compte après le désengagement. Celui-ci peut alors être total ou partiel avec le maintien d’une force résiduelle de soutien. Cette délégation fonctionne en réalité rarement, les raisons pour lesquelles une intervention ayant été nécessaire n’étant que rarement un problème technique militaire. Si les contradictions profondes qui sont à l’origine du conflit n’ont pas été résolues, il est probable que celui-ci perdurera et que la situation se dégradera à nouveau. On compte alors sur un « délai de décence » de quelques années pour faire en sort que cette nouvelle dégradation de la situation ne puisse être imputée à l’abandon des « intervenants ». Se pose quand même alors à nouveau pour ceux-ci le choix de ne rien faire ou de ré-intervenir.

De fait les forces françaises interviennent à nouveau au Tchad en 1978. Le contexte politique est cependant beaucoup plus instable et les succès tactiques ne permettent pas de stabiliser la situation comme en 1972. Au bout de deux ans, l’opération est abandonnée par, fait exceptionnel, l’exécutif qui l’a déclenché, abandon facilité il est vrai par une faible exposition médiatique. La sortie est plus facile sans dégâts politiques lorsque personne ne sait que l’on est entré. Il en est sensiblement de même pour l’opération Noroît lancée au Rwanda en 1990 afin d’aider les forces armées rwandaises à lutter contre le groupe Front patriotique rwandais (FPR). La discrétion totale (l’opération n’est toujours pas classée dans la liste officielle des opérations extérieures) permet de la démonter facilement en 1993 après la signature des accords d’Arusha.

Un art français de la fin de guerre

Il est désormais difficile, y compris pour la France, de lancer une opération discrète. Cela incite dans le meilleur des cas à assumer les choses de manière réaliste comme le Président Hollande en lançant l’opération Serval au Mali en 2013 ou le Président Bush lorsqu’il annonce que l’année 2007 sera « sanglante et violente ». Mais cela peut inciter au contraire à recourir à l’hyperbole, comme les discours du ministre des affaires étrangères Laurent Fabius, ou, au contraire, à la recherche de l’invisibilité totale avec l’emploi des forces spéciales ou clandestines, invisibles ou presque mais limitées dans leurs effets.

La narration initiale est donc importante, car elle engage l’avenir, mais la narration finale l’est également. S’il est rare de pouvoir clamer victoire, comme après la guerre du Golfe en 1991, il peut être possible de démontrer que la mission a, malgré tout, été remplie. Cela a été imparfaitement fait au moment du désengagement d’Afghanistan, il est vrai rapidement « écrasé » dans les médias par celui au Mali. Il aura donc manqué le grand discours et le défilé le 14 juillet pour marquer définitivement la fin de l’intervention française en Afghanistan et assurer à nos soldats qu’ils en sont sortis vainqueurs, ce qui encore à ce jour n’est toujours pas évident.  
A l’occasion du changement récent de pouvoir en France, la narration de sortie est visiblement en cours avec les trois « opérations sans fins » lancées par le gouvernement précédent contre les organisations jihadistes. Sans avouer ses coûts et sa stérilité, Sentinelle a été « réorganisée », en fait réduite pour être « plus efficace ». La force G5 Sahel a été créée dans le but à peine voilé de remplacer l’opération Barkhane et le Président de la République vient de faire un « discours de la victoire » à Abou Dhabi qui suggère implicitement que l’opération Chammal va être bientôt revue. Ce dernier discours célèbre notre « notre » victoire à Raqqa, en faisant le lien entre la ville et l’attaque du 13 novembre 2015, et en annonçant la croyance profonde en « une victoire militaire complète » dans les semaines à venir. Vengeance est donc faite, la fin de la guerre contre l'EI est proche en Irak et en Syrie et il sera bientôt temps d'arrêter les frais, au sens premier. Le Président Macron omet simplement de dire que la France a pris une place minime dans la vengeance et il ne décrit la victoire que comme des planter de drapeaux. C'est un discours de sortie un peu faible mais qui sera peut-être suffisant.

Il reconnaît que le combat continue mais on aimerait savoir un peu mieux comment on va poursuivre cette guerre et si ces rétractations sont autre chose que des victoires dans cette lutte contre les dépenses publiques qui, seule, semble importer à un pouvoir « bercyen ».


En résumé, la réussite d’une opération réside dans la transformation favorable d’un contexte politique local. Cela nécessite d’emblée une concordance entre le réalisme des objectifs, l’adéquation des ressources et la pertinence des méthodes. L’examen rétrospectif de toutes les opérations « enlisées » depuis cinquante ans tend à montrer que cette concordance était possible avec une bonne analyse initiale de la situation. A défaut, le déficit de l’analyse doit être compensé par du courage politique, une narration réaliste et l’acceptation d’un changement radical de stratégie. Le même examen tend à prouver que c’est encore plus rare que les bonnes analyses initiales. 

dimanche 5 novembre 2017

Analyse politico-militaire des conflits irakien et afghan sur la période 2001-2010


Fiche, décembre 2011.

Si les conflits afghan et irakien ont débuté selon un schéma clausewitzien de duel entre forces armées, leur objectif politique visait non pas la soumission des régimes adverses, mais leur destruction suivie d’une transformation de leur société. Dans les deux cas, ce projet s’est avéré plus difficile à réaliser que prévu : l’action militaire initiale, en se concentrant sur la destruction au moindre coût des forces adverses organisées, n’a pas été décisive, entraînant des effets pervers.

. En Afghanistan comme en irak,  les principaux leaders politiques (Mollah Omar – mais aussi Ossama Bel Laden, Saddam Hussein) ont survécu à la destruction de leur outil militaire, et ont pu incarner un front de résistance à l’occupant.
. Dans le cas afghan, ces leaders et leur noyau de fidèles ont pu se réfugier dans un sanctuaire, avec l’aide du Pakistan, où ils ont pu reconstituer un nouvel appareil politico-militaire mieux adapté à la lutte contre la coalition.
. Dans le cas afghan toujours, l’alliance avec les seigneurs de la guerre a réintroduit des acteurs qui ont par la suite détourné à leur profit le processus politico-économique.
. Ces résultats prévisibles sont, en grande partie, le résultat de la dissociation entre les objectifs des départements américains d’État et de la défense, autrement dit entre des impératifs diplomatiques et des exigences de politique intérieure (obtenir une victoire militaire rapide au moindre coût humain).

Malgré ces erreurs, l’action de la coalition a bénéficié initialement, dans les deux cas, d’un sentiment favorable de la majorité des populations locales satisfaites de la disparition des régimes autoritaires. Cet avantage a été perdu du fait de plusieurs erreurs :

Politiques
. Des recompositions politico-économiques d’une telle ampleur engendrent des situations de « gagnants-perdants ». Des mesures intransigeantes comme le refus de négocier avec les Taliban vaincus, la dissolution des forces de sécurité irakienne, la débaasification, ont accentué encore cette fracture. La mise en place de constitutions d’inspiration occidentale avec des systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs a ensuite abouti localement à des paralysies (il faut six mois pour constituer un gouvernement irakien après chaque élection législative, le président Karzaï est obligé de négocier en permanence avec les hommes forts de l’Assemblée), ou à des confiscations (comme celle pratiquée en 2005 par les partis chiites irakiens, forcément majoritaires, ou dans une moindre mesure par les Tadjiks à Kaboul).
. Tandis que les perdants du processus  voient tout de suite ce qu’ils perdent, les gagnants doivent attendre longtemps les gains politiques et économiques de la nouvelle situation. Dans des contextes culturels où -surtout en Afghanistan- le recours à la violence est à la fois facilité par l’abondance des armes et reconnu comme légitime, le ressentiment face à cette situation se traduit alors par la sortie du politique et le recours à la violence.
. Dans des cultures hostiles à la présence politique et militaire étrangère, cette opposition des perdants s’exprime sur le mode d’une opposition à l’occupation. Contrairement aux conflits de décolonisation, ces mouvements de rébellion sont donc largement réactionnaires et conservateurs. Ils n’ont pas besoin de programme politique mobilisateur précis : le refus de la présence étrangère fournit un programme de base.
. Dans ce contexte, au regard d’une partie de la population, les nouveaux États et leurs instruments régaliens sont forcément marqués du sceau de l’étranger et donc stigmatisés comme illégitimes.

Militaires
. Le modèle d’une armée professionnelle réduite mais à fort coefficient technique, parfaitement adapté à la lutte contre des armées conventionnelles s’est retrouvé initialement en inadéquation avec les besoins de la lutte contre des organisations armées non-étatiques à forte furtivité terrestre et liées aux populations civiles.
. Les guérillas qui sont apparues sur la frontière afghano-pakistanaise et dans les provinces sunnites irakiennes ont été analysées non comme des phénomènes nouveaux, générés par  la présence même de forces étrangères, mais comme des phénomènes finissants. Elles ont de ce fait été sous-estimées.
. Les premières actions militaires ont consisté à décliner en actions de contre-guérilla la vocation anti-forces des unités américaines. Cet « anti-terrorisme » fondé sur la capture et l’élimination d’individus dans les délais les plus brefs, s’est traduite par de fautes de comportement (bavures, humiliations, sévices) qui donnèrent autant d’arguments aux recruteurs des mouvements de rébellion. Même si ces comportements ont considérablement évolué par la suite, l’image des forces occupantes en a pâti durablement.
. Les forces alliées de la coalition, longtemps cantonnées dans des secteurs plus « faciles » (Kaboul, Nord et Ouest afghan, Sud irakien) ont pour la plupart nié la notion d’ennemi, restant sur un schéma de stabilisation issu des crises balkaniques. En refusant ainsi le combat, en particulier dans le cas irakien, elles ont laissé s’implanter des organisations qui ont fini par contrôler la population autour d’elles.
. Les Américains et leurs alliés, influencés par leurs passés militaires respectifs (Vietnam, guerres de décolonisation), mis en confiance par les victoires initiales et croyant en la « justesse » de leur action, ont repoussé longtemps un engagement  dans la contre-insurrection. Le retard considérable pris dans la (re)constitution des forces de sécurité locales aurait de toute manière largement entravé la mise en œuvre d’une telle démarche.
. Finalement, la mise en œuvre de démarches de contre-insurrection « populo-centrée » ambitieuses sur les deux théâtres s’est accompagnée d’une conceptualisation de nouveaux « outils » et procédures (équipes de reconstruction provinciales, équipes de terrain humain, nouvelle conception de la coordination des efforts civilo-militaires). Ces démarches ont, à de rares exceptions près (reprise du contrôle de Bagdad en 2007), été entravées par le manque d’effectifs, le manque de permanence sur le terrain et la confusion introduite par la multitude des intervenants aux approches, objectifs et intérêts très différents (Alliés, organisations non gouvernementales, sociétés militaires privées, milices locales).

Économiques
. Le projet politique s’est doublé de projets économiques de reconstitution, dans le cas irakien, et de développement, dans le cas afghan (le revenu moyen afghan représente 10 % de l’irakien). Les coûts de ces projets ont été sous-estimés.
. Ce soutien économique a été lent à se mettre en place du fait de la préférence pour les grands projets centralisés, l'inertie des processus internationaux, la nécessité, notamment en Irak, de donner une priorité aux sociétés américaines…, et freiné par l’action de la guérilla.
. Il est resté souvent mal organisé, avec un personnel insuffisamment nombreux et compétent, déléguant l’action à des organisations non-gouvernementales ou des sociétés privées aux méthodes et intérêts multiples et divergents.
. L’octroi d’un soutien social et économique a accentué la fracture entre gagnants et perdants, plutôt que d’entraîner l’adhésion aux projets de transformation.
. L’injection massive de financements dans ces deux pays a été captée par la corruption, en particulier au sein de l’administration, ce qui a entamé la légitimité de celle-ci et a accentué par contraste l’attrait des Taliban dont un des principaux avantages comparatifs est de tenir davantage leurs engagements vis-à-vis de la population. L’Irak et l’Afghanistan sont classés parmi les pays les plus corrompus au monde.
. Par divers processus une partie de cette aide contribue également à financer les mouvements rebelles.
. La manne financière de l’opium afghan aggrave les déviances de corruption déjà nourries par l’aide économique. Le pétrole irakien, ressource principale du pays, renforce également le problème de la redistribution (opposition des Kurdes et des Sunnites pour Kirkouk, autonomie de Bassorah dominée par le parti Fadilah).

Synthèse
En Irak comme en Afghanistan, l’équilibre de la situation dépend des relations au sein d’un triangle politique, économie et sécurité. Au sein de ce triangle instable, dont les pôles évoluent à des rythmes différents et génèrent des dynamiques parfois contradictoires, des surprises peuvent émerger. La recherche du maintien d’un équilibre a nécessité des efforts considérables dans chacun de ces pôles pour tenter de neutraliser les déséquilibres engendrés par les autres.
. Par exemple, en Irak, la conjugaison de la démocratisation naissante, des déséquilibres économiques et de la superficialité du nouvel appareil sécuritaire irakien et des contingents alliés, ont facilité le développement de l’armée du Mahdi dans les milieux les plus pauvres de la population chiite. Lorsque l’armée du Mahdi s’est attaquée aux contingents alliés en avril 2004, ceux-ci ont presque tous été surpris.
. Les mouvements rebelles irakiens et afghans sont particulièrement résistants face aux forces de la coalition, du fait d’une motivation extrême, de ressources humaines presque inépuisables, d’un armement et de fonds limités mais suffisants.
. La surprise devient la norme de ces conflits. Elle est généralement négative (résistance de Falloujah, révolte mahdiste, résistance dans le grand Kandahar en 2006, etc.) et impose des efforts militaires considérables.
. Cet effort militaire, généralement formulé selon la grammaire de la culture militaire américaine, s’avère très coûteux humainement et financièrement. La conjonction des deux conflits Irak – Afghanistan finit par coûter annuellement aux alentours de 200 milliards de dollars au budget public américain.
. Le succès du Surge irakien en 2007 est la seule bonne surprise des deux conflits. Il est avant tout le résultat du sentiment d’isolement des organisations nationalistes sunnites, vis-à-vis du pouvoir chiite, du Kurdistan et des organisations jihadistes. Le changement d’alliance, baptisé « mouvement du réveil », introduit un cercle vertueux et permet de faire disparaître l’ennemi principal de la coalition et de renforcer les forces américaines face aux Mahdistes puis aux djihadistes.
. Étant davantage le résultat d’une évolution politique locale que de l’application de nouvelles méthodes, le succès du Surge ne s’est pas reproduit à l’identique en Afghanistan, malgré la tentative de transposition de cette démarche.

En Irak, les gagnants économiques et politiques sont désormais nombreux et l’État irakien dispose de forces de sécurité conséquentes qui lui ont permis de rétablir au moins partiellement son autorité sur Bassorah ou Mossoul. Le départ des Américains a réduit la motivation nationaliste. Pour autant les grands problèmes du pays restent en suspens (persistance résiduelle de l'Etat islamique en Irak, sort de Kirkouk, répartition des bénéfices du pétrole, place des Sunnites dans le jeu politique, autonomisme des provinces du Sud en particulier Bassorah, autonomie des forces de sécurité…). Le retrait de l’Afghanistan pourrait donner à voir un scénario similaire. Au final, le rêve d’un « domino » démocratique irakien créé par le regime change imposé de l’extérieur s’est montré illusoire, tandis que quelques mois plus tard le regime change d’initiative populaire a fonctionné en Tunisie  et en Egypte.

Conclusions :
Le projet de transformation des sociétés n’est concevable qu’avec une forte adhésion initiale de la part de la population locale, dans toute sa diversité, et la mise en œuvre rapide de moyens civils et militaires importants en association avec des structures sociales et politiques légitimes et donc respectées aussi  par l’occupant.
Si la « paix éclair » n’est pas réalisée, les ressources nécessaires pour obtenir la normalisation d’Etats ou régions d’une dimension supérieure aux petits pays balkaniques ou africains dépassent, et dépasseront de plus en plus, les moyens des pays occidentaux, y compris désormais des Etats-Unis dont on imagine mal qu’ils se lanceront avant longtemps à nouveau dans une telle aventure.
La question se pose pour la France des gains diplomatiques et sécuritaires de telles opérations menées sous la direction des Etats-Unis au regard des coûts humains et financiers qu’ils ont engendrés.
D’un point de vue militaire, la question se pose aussi de l’efficacité de telles coalitions hétéroclites dominées par un acteur traditionnellement peu à l’aise dans la lutte contre des organisations armées non étatiques qui restent des adversaires probables et toujours difficiles. La tentation est forte pour les Etats-Unis d’employer la force armée de manière beaucoup plus indirecte. Il ne faudrait pas, en continuant de suivre l’acteur militaire dominant (et principal fournisseur de moyens) par un effet de balancier abandonner l’expérience et les compétences chèrement acquises dans la guerre au milieu des populations au profit d’une approche séduisante mais qui n’est pour autant pas dépourvue de faiblesses.
La fin annoncée des guerres de transformation impose une profonde réflexion sur l’emploi des forces.