jeudi 7 novembre 2019

Ils s'instruisent autrement pour vaincre


Go-Ishi n°7-Innovation
Adapté d'un article paru dans Défense et sécurité internationale n° 143-septembre-octobre 2019

Les compétences sont beaucoup moins visibles que des équipements lourds. On s’aperçoit et on se méfie quand un adversaire potentiel double d’un coup le nombre de ses engins blindés ou de ses avions de combat. On remarque beaucoup moins en revanche lorsqu’il double son capital de compétences. C’est pourtant probablement beaucoup plus dangereux et souvent à l’origine de mauvaises surprises. On peut surprendre parce que l’on attaque par des endroits inattendus, parce qu’on emploie des équipements inédits ou des procédés nouveaux, mais on peut surprendre aussi parce qu’on est simplement d’un seul coup meilleur qu’avant. On pourra même parler à cet égard de «surprise par l’instruction».

Le cas Top Gun

Lorsqu’elles sont engagées au-dessus du Nord-Vietnam à partir de 1965, l’US Air Force et l’US Navy découvrent avec étonnement la qualité de la chasse aérienne nord-vietnamienne, une performance remarquable pour une organisation créée seulement en 1959. En 1967, le rapport des pertes n’est que de seulement deux Mig abattu pour un avion américain de l’Air force ou de la Navy. Ce rapport tend même à s’égaliser. En 1968, la Navy perd 10 appareils contre 9 Mig et aucun des 50 derniers missiles air-air qu’elle a lancés n’a atteint son but.

Les opérations aériennes américaines sont suspendues au-dessus du Nord-Vietnam durant l’année 1969. Lorsqu’elles reprennent de 1970 à 1973, on constate que les résultats des combats sont les mêmes qu’avant la suspension. Ceux de la Navy en revanche sont très étonnants, puisque d’un ratio de presque 1 pour 1 on passe de 1970 à 1973 à 12,5 Mig abattus pour 1 avion américain et cela sans équipements nouveaux. Que s’est-il passé?

En fait, la Navy a réfléchi. Elle s’est appuyée sur l’étude Systems Analysis Problems of Limited War, présentée par Herbert Weiss devant l’Institut américain d’aéronautique et d’astronautique en 1966. À partir d’une analyse statistique des combats aériens depuis la Première Guerre mondiale, Weiss y démontrait un lien beaucoup plus fort qu’on ne l’imaginait entre le nombre de missions des pilotes de chasse et leur capacité à y survivre. Un chiffre en particulier interpellait : 40 % de chance d’être abattu lors de son premier combat décisif (avec un avion détruit ou touché), mais 5 % au bout de seulement cinq combats.

L’idée fut alors de descendre sous ce seuil de 5 % sans combattre réellement en faisant appel à la simulation. En mars 1969, la Navy Fighter Weapons School, plus connue sous le nom de Top Gun, est créé à Miramar en Californie. Les pilotes y sont placés dans des situations de combat les plus proches possible de la réalité contre des «agresseurs» simulant au mieux les équipements et les méthodes de l’ennemi. Les combats filmés font ensuite l’objet d’un retour d’expérience précis et honnête où l’erreur n’est pas considérée comme honteuse mais comme une étape à franchir. Ces combats simulés sont également accompagnés de cours avec des instructeurs recrutés parmi les meilleurs pilotes de chasse de la Marine.

L’évidence de l’efficacité du modèle Top Gun est alors telle au Vietnam que non seulement l’US Navy décide de maintenir cette école conçue initialement pour la durée de la guerre, mais en décline aussi le concept aux combats air-sol à la «strike university» au Nevada. L’US Air Force imite la Navy en 1974 avec les exercices Red Flag, la composante aérienne des Marines fait de même en 1978. En 1979, les forces terrestres américaines, Army et Marines adoptent à leur tour le principe de Top Gun en créant de grands centres de combat où leurs bataillons font face de manière réaliste à des « forces ennemies », avec en particulier l’emploi de laser pour simuler les tirs.

Quelques années plus tard, la qualité des unités américaines à Panama en 1989 et surtout dans la guerre contre l’Irak en 1990-1991 tranche très nettement avec celle de l’après-Vietnam. La bataille de 73 Easting opposant les 26 et 27 février 1991 opposant trois brigades américaines à deux divisions blindées irakiennes reste comme un des combats de rencontre aux résultats les plus écrasants de l’histoire avec un rapport de pertes en faveur des Américains de 1 à 100 pour les hommes et de 1 à 300 pour les véhicules blindés. Cette démonstration de force incitait les armées capables de réaliser un tel investissement technique et financier d’adopter le principe de Top Gun. La France a inauguré ainsi le Centre d’entraînement au combat (CENTAC) de Mailly en 1996, puis le Centre d’entraînement aux actions en zone urbaine (CENZUB) au camp de Sissonne dix ans plus tard.

Surprendre par l’instruction

Cette méthode d’instruction et d’entrainement ne se substituait pas aux méthodes précédentes, les pilotes de la Navy ne passant qu’une très brève partie de leur temps de formation et d’entrainement à Miramar, mais s’y ajoutait. Les méthodes militaires évoluent par paliers avec une phase de gains rapides suivie d’une phase de rendements décroissants, mais ne disparaissent pas. On assiste plutôt à un empilement de méthodes dans lesquels les armées puisent en fonction des ressources disponibles, temps, infrastructures, encadrement et, pour faire fonctionner l’ensemble, finances.

Le drill, que l’on pourrait traduire par «mécanisation», est une méthode de formation militaire reposant sur la répétition individuelle et collective des gestes et des manœuvres. Cette méthode ancienne plus ou moins bien utilisée par les armées antiques a été remise au goût du jour à l’époque moderne avec l’esprit scientifique du moment et la nécessité d’organiser le combat d’armées dotées de nombreuses armes différentes. À la fin du XVIe siècle, les frères Nassau introduisent dans l’armée hollandaise de nouvelles formes d’exercices s’appuyant sur des mouvements uniformisés des troupes et du maniement des armes. La méthode se diffuse au siècle suivant, en particulier dans l’armée suédoise, puis dans celle de Louis XIV sous l’influence notamment du colonel Martinet (qui laissera son nom à un instrument de punition).

C’est au XVIIIe siècle que le drill est poussé à la perfection dans l’armée prussienne. Le bataillon y est conçu comme un bloc rigide où l’espace entre les hommes est imposé réglementairement au centimètre près (64 en 1757), ce qui impose pour manœuvrer l’adoption d’un pas strictement uniforme et donc rigoureusement cadencé à la voix ou au son de flûtes et des tambours. Au prix de répétitions incessantes et d’une discipline de fer, la maîtrise de cet «ordre serré» (qui désigne encore aujourd’hui les mouvements de parade militaire) permet à la troupe de marcher et tirer de manière mieux organisée et plus vite que toutes les autres armées du moment. Les victoires spectaculaires de la petite armée de Frédéric II pendant la guerre de Sept Ans (1757-1763) suscitent alors un grand respect et un engouement pour la «méthode prussienne» dans toute l’Europe. Le drill est resté ensuite en honneur dans toutes les armées jusqu’à aujourd’hui.

Une nouvelle étape est franchie au siècle suivant avec le développement d’exercices sur le terrain et face à un ennemi avec emploi de munitions d’exercice. Si l’ensemble est très utile pour apprendre la conduite des grandes unités, la méthode pose cependant encore de nombreux problèmes d’irréalisme au niveau le plus bas. La méthode est perfectionnée durant la Première Guerre mondiale avec la notion de «préparation de la bataille» sur des terrains simulant autant que possible l’ambiance du combat et reproduisant les terrains à conquérir. Durant l’hiver 1917-1918 en préalable des grandes offensives du printemps, le haut-commandement allemand retire du front soixante divisions d’infanterie, les complète en effectifs et équipements sur un nouveau modèle d’organisation, et les envoie pendant des semaines dans des camps où ils apprennent dans des conditions réalistes les méthodes développées par les bataillons d’assaut. La supériorité de cette nouvelle armée d’assaut sur les divisions alliées est manifeste en particulier dans les grandes percées du 21 mars en Picardie et du 27 mai en Champagne et notamment lorsqu’il faut combattre dans le terrain libre hors de la zone des tranchées. Les fantassins des divisions d’attaque allemandes savent le faire, les Français et les Britanniques ne savent plus.

Un autre exemple de préparation de bataille particulière soignée est la préparation de l’opération Minarets. Minarets désigne le plan de l’armée égyptienne, prêt en septembre 1971, visant à franchir le canal de Suez jusqu’à 15 kilomètres à l’intérieur du Sinaï pour tenir ensuite la position conquise jusqu’à l’inévitable cessez-le-feu. Ce plan est un des plus détaillés de l’histoire puisqu’il descend jusqu’à la description précise de chaque groupe de combat d’infanterie ou du génie, de chaque équipe antichars, de chaque pièce d’artillerie et de chaque char des cinq divisions d’infanterie qui doivent franchir le canal, soit avec les forces de réserve 200000 hommes, 1600 chars et 1900 pièces d’artillerie. Il est interdit de s’écarter du plan pendant les six premières heures. Opération la plus précise, Minarets est aussi sans doute la plus répétée de l’histoire. Les équipes de missiles filoguidés Sagger s’entrainent par exemple à cibler des camions une demi-heure chaque jour jusqu’à l’offensive. L’opération entière elle-même est répétée 35 fois, ce qui paradoxalement contribue à la surprise de l’attaque du 6 octobre 1973 puisque la concentration des troupes qui la précède, la 22e de l’année, ne suscite plus d’attention particulière. Cet effort porte ses fruits, l’opération Minarets, est une réussite qui surprend complètement les Israéliens qui ne croyaient pas les Égyptiens capables d’une telle performance.

Les conditions du succès

Les surprises par l’instruction sont en fait relativement rares. Il faut pour qu’il y ait un effort considérable en matière d’instruction, ce qui suppose souvent un constat d’insuffisance des méthodes en cours, ce qui n’est jamais évident. Il faut ensuite déterminer comment procéder. Cela passe souvent par une remise à plat de ses pratiques par rapport à celles de l’ennemi. Il faut enfin investir massivement et vite, dans de nouvelles infrastructures souvent mais surtout dans un encadrement performant, en recrutant les meilleurs disponibles chez-soi ou parfois à l’étranger. Cet investissement cependant ne permet d’obtenir une surprise que si l’ennemi ne bouge pas de son côté.

Bien souvent en effet les efforts sont parallèles entre adversaires qui se surveillent, mais parfois l’un des deux ne veut pas ou ne peut pas suivre cet effort. Les armées alliées de 1918 voient bien l’effort qui est effectué par l’armée allemande, mais alors en nette infériorité numérique elles n’ont pas les moyens de retirer 60 divisions du front pour les instruire de la même façon. En 1995, après un effort d’organisation et d’instruction fortement appuyé par la société privée américaine DynCorp l’armée croate s’empare en quelques jours de la «République serbe de Krajina». Les milices serbes qui la défendaient n’ont pas été capables de suivre la montée en gamme.

Dans l’exemple égyptien cité plus haut, l’armée israélienne est clairement soumise à un biais d’arrogance qui l’aveugle sur les progrès de l’ennemi. Il est reproduit aussi vis-à-vis du Hezbollah qui effectue un saut qualitatif de 2000 à 2006 qui lui permet de réaliser des opérations plus complexes, alors que de son côté l’armée israélienne a plutôt tendance à perdre ses compétences. On le retrouve peut-être encore lorsque l’infanterie du Hamas progresse de 2008 à 2014. Dans la guerre de 2008, il était tombé 50 combattants du Hamas pour un Israélien, dans celle de 2014, le rapport n’était plus que d’un pour huit.

À une échelle beaucoup plus réduite, ce qui surprend le plus dans l’attaque du 7 janvier 2015 par les frères Kouachi c’est leur maîtrise microtactique qui leur a permis de faire face à deux à 16 policiers en moins d’un quart d’heure. Après les grands centres d’entrainement et la centralisation de la formation selon des procédés réalistes mais lourds à organiser, le nouveau saut en matière d’instruction militaire est peut-être au contraire la démocratisation du «réalisme tactique» et des possibilités d’apprentissage par les moyens d’information ou de simulation.

mercredi 30 octobre 2019

Les légions dangereuses


Go-Ishi n° 6 — Innovation

L’histoire de la République romaine est d’abord l’histoire d’une réussite militaire. Pendant un siècle et demi, des débuts de la République en 509 av. J.-C (sauf mention contraire toutes les dates se situent avant l’ère chrétienne) jusqu’à la soumission des Volsques en 341, Rome lutte contre ses voisins immédiats dans un rayon de cinquante kilomètres. Il faut ensuite moins d’un siècle, de 341 à 264 pour conquérir tout le centre et le sud de l’Italie et à peine plus, de 264 jusqu’à 132, pour dominer tout le pourtour méditerranéen, puis encore celui de la mer Noire et englober l’Égypte.

On assiste donc non seulement à une réussite en accélération constante, accélération d’autant plus spectaculaire qu’avec Carthage ou la Macédoine, Rome fait face à des adversaires autrement plus redoutables que les Volsques ou les Sabins. On est donc en présence à la fois d’une vision stratégique de long terme associée à une forte capacité d’adaptation tactique, deux traits propres à Rome et que ses voisins ne possèdent pas ou à un degré moindre et qui suffisent à engendrer un processus cumulatif de puissance irrésistible. L’instrument premier de cette puissance est la légion.

La révolution militaire romaine du IVe siècle

On sait peu de choses sur l’armée originelle de Rome. La ville nait au milieu du VIIIe siècle, colonie latine s’imposant sans doute à un habitat déjà existant et d’une superficie respectable avec 150 hectares. Selon Tite-Live, son armée est alors formée des levées (légions) de 1000 hommes et 100 cavaliers fournies par les trois tribus qui composent la cité. Ces légions de tribus sont alors commandées par des tribunus (tribuns) et chacune des dix centuries qui les composent par un centurion élu ou nommé.

Comme la majeure partie de l’Italie du nord et du centre, Rome est subjuguée au début du VIe siècle par les Étrusques. Entre autres apports, souvent inspirés des Grecs, cette domination d’un siècle et demi transforme les institutions. Les Étrusques ne forment pas un empire, mais une ligue de cités-États indépendantes. Celle de Rome dispose donc de sa propre armée où s’impose l’idée grecque que tous les citoyens, et pas seulement les aristocrates et leurs clients, peuvent se battre avec courage pour peu qu’ils aient quelque chose à défendre. Désormais, tous les cinq ans, les hommes libres de Rome sont inscrits dans des centuries regroupées en classes de richesses et ce classement détermine leur degré d’engagement dans la défense de la cité.

Chacune des centuries, au moins celles astreintes au service, doit fournir le même nombre de soldats équipés lors des levées et le même tributum, l’impôt de guerre. Les plus riches, moins volumineuses, sont donc proportionnellement les plus sollicités en échange il est vrai du commandement supérieur. Chacun finançant son équipement, les deux premières classes fournissent aussi les cavaliers et les hoplites équipés du grand bouclier rond, de la cuirasse, du casque de bronze et de la pique de 2 m (hasta). Les soldats plus pauvres occupent les rangs suivants et peuvent être équipés de javelots. Les hommes des 4e et 5e classes constituent les fantassins légers, appelés plus tard vélites. Tout cela impose une «gestion des ressources humaines» très précise. Les soldats ont une sorte de livret militaire qui permet de suivre leur carrière militaire au rythme des levées et des démobilisations. Cela permet en particulier la formation d’un corps de cadres subalternes permanents : les centurions.

Grâce à ce système, Rome, qui compte environ 16000 hommes adultes au début de la République, est capable de lever, par an, une puis deux légions de 4000 hommes commandées chacune par un consul, avec la possibilité d’élargir le recrutement en fonction des besoins. Les guerres sont alors des séries de campagnes de quelques mois sur quelques dizaines de kilomètres de profondeur, campagnes faites de raids de ravages et ponctuées de quelques batailles. Ces batailles se déroulent «à la grecque» avec des chocs de phalanges d’hommes serrés, protégés par les grands boucliers ronds et s’affrontant à la lance ou au javelot. Il n’y a que peu de manœuvres et les résultats sont très indécis. Le vainqueur est souvent celui qui résiste psychologiquement le plus longtemps. Le vaincu est celui qui craque, s’enfuit et est alors massacré.

Après plus d’un siècle d’existence et de petites guerres, la République romaine domine le Latium. Elle rencontre alors des adversaires plus redoutables. En 390, un raid gaulois écrase l’armée romaine sur la rivière Allia et s’empare un temps de Rome. Cet échec est un traumatisme qui initie une profonde transformation dont on attribue l’origine à Marcus Furius Camillus, dit Camile, plusieurs fois dictateur de Rome au début du IVe siècle, mais qui doit sans doute tout autant aux débats contradictoires à l’intérieur du Sénat. Cette évolution part de deux constatations. La première est l’insuffisance des défenses de la ville, ce qui conduit à la création d’une enceinte solide. Rome ne peut plus dès lors être prise sans un siège difficile. Plus difficile à déceler, et qui a donc impliqué un «retour d’expérience» et une analyse objective, la phalange romaine s’est révélée trop rigide face aux Gaulois qui combattent individuellement à l’épée et ont été assez mobiles pour la déborder. Elle s’avère également lourde à manier dans les montagnes des Apennins où les Romains rencontrent les Samnites au milieu du siècle. Les Samnites utilisent des unités plus réduites, capables de mener un combat, notamment d’embuscades, plus décentralisé.

Tout cela conduit à l’idée d’assouplir l’organisation de l’armée sur le champ de bataille. A-t-on ensuite observé une phase d’exploration, c’est-à-dire laissé s’exprimer, dans les réseaux formels ou non de l’État, des idées nouvelles qui ont été expérimentées dans les guerres qui ont suivi le sac de Rome dans le Latium ou contre les Étrusques? A-t-on attendu les difficultés contre les Samnites pour remettre les choses à plat? On ne sait pas très bien. On ne sait d’ailleurs pas vraiment non plus dans quel ordre sont intervenues les innovations, tant celles-ci sont liées et interagissent. On sait simplement qu’il y eut une «phase fluide» de coexistence de l’ancien et du nouveau avant l’adoption définitive du «design définitif», comme peut en témoigner le maintien un certain temps de l’équipement hoplitique dans une partie du nouveau modèle dit de légion manipulaire, sans doute à titre de précaution. Par retour d’expérience, apprentissage et foi croissante dans le nouveau modèle, on est passé des tâtonnements et des doutes à la pleine efficacité et à la généralisation.

La légion manipulaire

La légion manipulaire est une phalange articulée. Elle est d’abord une aération, voire un éclatement, en trois lignes (le triplex acies). Chaque ligne comprend dix manipules espacés de la même largeur. Les manipules comprennent un bloc de fantassins lourds et un élément mobile de 20 vélites. Le bloc est composé de deux centuries, soit deux fois soixante hommes, dans les deux premières lignes et d’une seule centurie dans la troisième.

Cette nouvelle organisation est d’abord un système sophistiqué de gestion de la peur et du courage. On notera d’abord que la structuration obéit à des constantes anthropologiques. La cellule de base est le contubernium ou décurie de dix hommes. C’est la cellule d’amis très proches ou de famille restreinte. Six décuries forment une centurie d’un volume correspondant à la moyenne des tribus du Paléolithique supérieur et le manipule correspond à ce que l’anthropologue et biologiste Robin Dunbar appelle le «groupe naturel», limite supérieure où tout le monde peut se connaître personnellement et être influencé par les contacts. Cet étagement, que l’on retrouve toujours dans les structures militaires contemporaines, mais aussi dans la répartition administrative des entreprises, n’est pas un hasard. Il constitue un emboitement de liens et d’obligations interpersonnels qui fortifient l’ensemble. L’échelon suivant, la légion, est celui de l’identité et de l’esprit de corps, cet échange d’attachement et de prestige contre une obligation de courage. Les légions étant alors des structures temporaires, cet échelon a alors moins d’importance psychologique que les échelons subalternes pour la cohésion. Il en prendra plus avec la professionnalisation et la permanence des légions, qui auront une histoire, une réputation, des noms connus. Pour être complet, il manque alors un étage anthropologique, celui de la structure à plusieurs centaines d’hommes. Il finira par arriver avec la création des cohortes.

Originalité de la nouvelle organisation sur la phalange classique, l’âge prend le pas sur la fortune dans la répartition des tâches. Ce sont désormais les jeunes Hastati qui sont en première ligne, suivi des expérimentés Principes en seconde ligne et des vétérans Triarii enfin (jusqu’à 45 ans) en ligne arrière. Les Romains ont remarqué que la désagrégation des troupes, jusqu’aux mouvements de panique, survenait d’abord par l’arrière. Les hommes qui sont à l’arrière et n’agissent pas directement sont, de manière contre-intuitive, ceux qui subissent souvent le plus grand stress. Il suffit que l’observation des évènements leur laisse en plus entrevoir le début de la défaite, synonyme de massacre dans les batailles de l’époque, pour qu’ils soient incités à se dérober. Que quelques-uns le fassent et, par contagion, la panique survient, entraînant le massacre anticipé. Le fait de placer à l’arrière les plus expérimentés contribue donc à solidifier l’ensemble.

Le souci apporté à la protection des combattants, le mur arrière des vétérans, le maintien même de la possibilité avec la souplesse des manipules de revenir au combat groupé en phalange, tout cela suppose une analyse fine de la psychologie sur le champ de bataille et de la manière de sécuriser les hommes. Mais dans le même temps, la légion est aussi pensée pour permettre l’expression du courage. La formation manipulaire coïncide avec la transformation du combat collectif bouclier contre bouclier et lances serrées en un combat plus individualisé, à trois pas d’intervalle et six pas de profondeur avec les voisins. Il s’agit là d’une innovation à la fois de méthode et de culture qui change assez largement la physionomie du combat. Piquier à l’origine, le fantassin lourd romain doit désormais combiner le duel à l’épée et le combat de jet. La structuration par âge est aussi une structuration par besoin de mérites. La culture romaine est à la fois martiale et très compétitive. Ceux qui ont tout à prouver sont en tête du dispositif, parmi les vélites d’abord, combattant individuellement et avec des tenues voyantes devant les légions, mais aussi hors des batailles dans les combats d’escarmouche. Viennent ensuite les deux classes de jeunes, Hastati et Principes, qui combattent aussi individuellement, même si leur combat de duel est organisé et encadré dans une structure plus large.

Tout cela suppose une transformation radicale de l’équipement, dont on notera qu’il est souvent imité de l’ennemi et souvent même volé à lui, ce qui témoigne de l’ouverture d’esprit romain dans le domaine militaire. Les deux premières lignes sont équipées d’un très efficace bouclier long (le scutum), de forme encore assez variable avant d’être rectangulaire et couvrant plus le corps que le bouclier hoplitique rond et large, de la cotte de mailles annulaires des Celtes et l’épée, peut-être inspirée d’abord de celle des Gaulois et ensuite du glaive des Ibères, plus court et plus pratique. Le javelot, dont plusieurs modèles sont expérimentés, devient le pilum avec une hampe de fer sur un tiers de sa longueur. Chaque légionnaire finit par en disposer de deux, un lourd qui peut aussi servir de pique, et un léger, qui est lancé avant le contact, à 30 mètres au maximum. Ce pilum léger est amélioré au Ier siècle avec la composition double de la hampe, en acier et fer blanc. Le fer blanc se plie au choc et le pilum, très gênant fiché sur un bouclier, ne peut être réutilisé par l’ennemi. Les Triarii conservent encore un certain temps l’équipement à la grecque, avec la hasta et le bouclier rond. Au IIIe siècle, après avoir constaté l’efficacité du nouvel équipement, les soldats des trois lignes sont tous équipés de la même façon. Tous sont alors protégés par le casque de type Montefortino, d’origine celte, casque conique en bronze. Il est utilisé, sous diverses formes de plus en plus simples jusqu’au milieu du Ier siècle. À ce moment-là, soutenu par une métallurgie de qualité, l’équipement, désormais fourni par l’État, est perfectionné, standardisé et produit «en série».

Ainsi organisée et équipée, cette nouvelle structure offre une grande souplesse. En dispositif ouvert, la légion peut se déplacer beaucoup plus facilement en terrain accidenté. Au contact, les manipules sont normalement placés en échiquier, mais il est possible de former des colonnes en les plaçant les uns derrière les autres ou, ce qui est plus fréquent, de former à nouveau des lignes compactes à la manière phalangique, par resserrement des manipules sur une ligne ou emboitement d’une ligne dans une autre. Les 1200 vélites équipés de javelots, d’un petit bouclier en bois et d’un glaive, peuvent entrer et sortir facilement du dispositif pour harceler l’ennemi. À défaut, ils sont derrière les manipules, assurent la couverture des flancs et de l’arrière, ainsi que l’approvisionnement en javelots. Il existe aussi 300 cavaliers, les citoyens les plus riches, placés aux ailes en flanc-garde. Il ne faut pas oublier enfin les 200 serviteurs qui suivent la légion avec les bagages.

Le fonctionnement de cette phalange articulée impose également de disposer d’un système sophistiqué de commandement, communication et contrôle (C3), autrement dit d’un système nerveux. La légion est commandée par un consul ou un préteur, éventuellement un dictateur, détenteur du pouvoir délégué de l’imperium, assisté de six tribuns militaires, nommés par lui ou élus par les comices. Ce sont de jeunes nobles qui débutent ainsi, par une sorte de stage, leur carrière militaire et politique, sans que l’on sache trop quel est leur rôle concret. Les 60 centurions constituent la pièce maitresse du dispositif. Choisis au moment de la levée parmi ceux qui sont reconnus parmi les meilleurs, ils commandent une centurie et donnent l’exemple en tête du combat. Dans un manipule, un des deux centurions commande l’ensemble, l’autre est en réserve, surveillant l’application des ordres du premier et prêt à le remplacer afin d’assurer la permanence du commandement. Ils sont accompagnés d’un porte-enseigne, qui sert de point de repère et indique à tous les manœuvres à suivre ainsi que d’un optio qui surveille l’arrière de la centurie avec un long bâton. Les 300 cavaliers d’une légion sont répartis en 10 turmes de 30, ayant chacune trois décurions à leur tête, eux aussi secondés par un optio. Une légion comprend par ailleurs 36 joueurs de tuba et autant de joueurs de cors, les premiers servant aux ordres pour l’ensemble de la légion (marche, attaque, retraite) et les seconds pour les ordres aux porte-enseignes des manipules.

Après les guerres contre les Samnites, le design de la légion manipulaire est définitivement adopté. Il offre aux armées romaines des unités avec un taux de succès au combat très élevé. Autre avantage, il n’est pas imité hormis quelques tentatives comme celle de Philopœmen, stratège de la ligue achéenne lors de la guerre contre Sparte en 188. S’il n’est pas imité, c’est en grande partie parce que son fonctionnement induit la mise en place d’un système sophistiqué de commandement opérationnel, mais aussi de suivi administratif et de retour d’expérience, un effort trop important pour les puissances voisines. Celles-ci, comme les États gaulois, regardent donc les Romains profiter de leur rente avant d’être vaincus à leur tour.

Le monopole de la légion

À partir du IIIe siècle, le système légionnaire aborde le sommet de la courbe en S. Il connaît encore plusieurs améliorations majeures, généralement à la suite des quelques défaites qu’il subit.

La première évolution concerne l’environnement des légions. Après leurs défaites face aux manœuvres d’Hannibal, les Romains comprennent pleinement l’intérêt de forces complémentaires à l’infanterie lourde, mais plutôt que de les former eux-mêmes, ils préfèrent les «importer». L’armée romaine se renforce ainsi de troupes, là encore, souvent empruntées à l’ennemi : cavaliers numides, archers crétois, frondeurs des Baléares ou d’Etolie et même pendant quelque temps éléphants d’Afrique. Les vélites purement romains disparaissent progressivement au cours du IIe siècle et la cavalerie connaît le même sort au siècle suivant.

Les Romains conservent en revanche la maitrise des engins. Au Ier siècle, chaque légion dispose d’un bataillon d’une trentaine de pièces de lanceurs de flèches (balistes) ou de pierre (onagres). Le fantassin romain se fait de plus en plus sapeur, une double spécialité très rare dans le monde antique. L’art de la fortification de campagne est poussé très loin, tant défensivement, avec la construction systématique de camps en bois lors des arrêts, qu’offensivement. L’armée de César est capable de construire des ponts pour franchir le Rhin ou d’enfermer une armée de campagne ennemie à Alésia tout en se protégeant d’une armée de secours. À côté du combat de duel, le travail est de plus en plus considéré comme une activité noble. Sur la colonne Trajane, édifiée à Rome en 113 de notre ère, les légionnaires sont surtout représentés en train de travailler tandis que ce sont les auxiliaires barbares qui combattent.

L’autre changement important concerne l’organisation même de la légion avec l’adoption de la cohorte. Réunion de plusieurs centuries, la cohorte avait déjà été expérimentée par plusieurs généraux au cours de la Seconde Guerre punique et contre les Diadoques. Elle est définitivement adoptée après deux désastres contre les Cimbres et les Teutons à la fin du IIe siècle. Les centuries ne sont plus rassemblées dans trente manipules, mais dans dix cohortes identiques de 480 hommes. Le fonctionnement général de la légion est sensiblement le même qu’avec les manipules, mais au lieu d’un échiquier (Quincux) de trois rangs de dix, on utilise désormais trois rangs de trois ou quatre cohortes. On conserve donc la flexibilité générale, mais on y ajoute des unités élémentaires plus aptes que les manipules à résister aux assauts des «coins» (triangles) de guerriers germains. Les cohortes peuvent également évoluer de manière autonome, pour couvrir les flancs par exemple, ou être détachées pour une mission spécifique.

Avec la professionnalisation de fait des généraux et de la troupe, qui n’est plus recrutée que sur volontariat à partir du Ier siècle, la légion romaine atteint alors sa pleine efficacité, mais toutes les innovations militaires qui ont été nécessaires à la survie et à la grandeur de Rome ont généré aussi une armée de plus en plus indisciplinée. La République disparaît sous les coups de ses propres généraux devenus puissants et rivaux. Pour autant, aucun n’innovera vraiment durant ce siècle d’affrontements internes. Le modèle est devenu presque parfait pour encore plusieurs siècles, exemple unique dans l’histoire.

L'analyse complète est disponible ici

mardi 22 octobre 2019

L’innovation militaire pendant la guerre de Cent Ans



Go-Ishi n°5, Innovation

La «guerre de cent ans» désigne en réalité deux longs conflits dont l’objet était la clarification des rapports entre deux puissances enchevêtrées par divers liens féodaux. Ils ont tous deux été remportés par les rois de France, Charles V et Charles VII, en grande partie grâce aux innovations militaires qu’ils ont suscitées.  

Guerre de Cent ans, acte 1

Le premier de ces deux conflits oppose de 1337 à 1380, Édouard III, roi d’Angleterre et prétendant assez légitime à la couronne de France, à Philippe VI, Jean II et Charles V. Le but de guerre d’Édouard III est officiellement le trône de France, mais plus officieusement le contrôle direct et aussi large que possible de certaines provinces de France. Le but du roi de France est inverse. Par commodité, on parlera de «camp anglais» et de «camp français» alors que le premier comprend aussi des Français.

Toute la difficulté est d’établir une stratégie, c’est-à-dire une manière d’imposer sa volonté à l’autre en le réduisant à l’impuissance. Le Roi d’Angleterre dispose de l’avantage énorme de pouvoir lancer des expéditions sur le territoire de son adversaire, alors que l’inverse n’est pas vrai, surtout depuis que la flotte française a été entièrement détruite dans la terrible bataille de l’Écluse en juin 1340. Il dispose également d’une petite armée disciplinée disposant d’une puissance de feu considérable avec ses archers longs (10 à 12 tirs par minute jusqu’à plus de 200 mètres pour chaque archer) qui ont déjà fait des ravages à l’Écluse.

Avec cette armée, il peut essayer de s’emparer de villes fortifiées, chercher la bataille contre les troupes françaises ou ravager le pays. Mais les sièges sont longs et difficiles tandis que les batailles sont incertaines et dangereuses face à la puissante armée française. Reste les «chevauchées» c’est-à-dire des raids de pillage et de destruction à l’intérieur du territoire de l’ennemi. Les risques sont limités si on est suffisamment mobile pour échapper à l’armée ennemie et le pillage présente l’intérêt énorme de financer les campagnes tout en épuisant les ressources de l’ennemi. On espère aussi affaiblir l’autorité et la légitimité du roi de France en montrant son incapacité à défendre son royaume. C’est une stratégie indirecte peu différente des grandes campagnes de bombardement du XXe siècle.

Du côté français, les trois modes d’action sont également la bataille, la prise des villes de Guyenne et la résistance. La résistance ne correspond à l’éthique chevaleresque et au «rang» du royaume de France, les sièges posent les mêmes problèmes qu’aux Anglais. Quand on les mène on se fixe pendant des mois et on est vulnérable ailleurs. Reste la bataille que l’on recherche par goût, mais aussi parce que l’armée française est une armée de féodaux appelés au service de leur suzerain et de bandes privées louées. Elle est puissante, par sa masse et par la puissance de choc de sa cavalerie, mais indisciplinée et peu fiable sur la durée. Quand on la réunit, il faut se battre et vite.

Édouard III organise une chevauchée tous les deux ou trois ans. La plus importante survient en 1346, démarre dans le Cotentin et se termine dans les Flandres où, pressé par l’ennemi, Édouard III est contraint de livrer bataille, à Crécy. Tout le monde connaît la suite, car le massacre de 1500 chevaliers français a frappé les esprits. Pour autant, cette bataille n’est pas une victoire décisive puisque le roi de France ne cède rien, mais elle donne la liberté de pouvoir mener onze mois de siège à Calais. Cette prise permet aux Anglais de posséder une tête de pont permanente relativement proche de Paris du cœur du royaume de France. De nouveaux troubles en Écosse et surtout la peste noire interrompent alors la guerre jusqu’en 1355.

La guerre reprend en 1356 avec une nouvelle chevauchée anglaise lancée depuis la Guyenne, avec de nouveaux ravages et une nouvelle bataille contrainte, à Poitiers cette fois. Le résultat tactique est sensiblement le même qu’à Crécy, autrement dit l’armée française, qui est toujours la réunion de grands féodaux n’a évolué en rien. Le résultat stratégique est beaucoup plus important puisque le roi de France, Jean II est capturé. Édouard III tente alors de porter le coup décisif en lançant un raid jusqu’à Reims pour s’y faire sacrer roi de France et jusqu’à Paris. Il échoue, mais parvient à imposer en 1360 le traité très avantageux de Brétigny qui lui livre une grande partie du sud-ouest de la France en pleine souveraineté et une immense rançon de trois millions d’écus d’or pour la libération du roi Jean, le tout en échange du renoncement au trône de France.

Lorsque Charles V accède au trône en 1364, il est hors de question de continuer à appliquer un traité aussi dur. La guerre reprend. Les Anglais recommencent les chevauchées, mais cette fois la stratégie française est différente. Les désastres de la chevalerie française, mais aussi les horreurs de la guerre et des calamités, ont finalement plus renforcé qu’affaibli l’autorité du Roi. Grâce au début d’impôt permanent mis en place pour payer la rançon de Jean II (c'est à cette occasion qu'est créé le « franc», au sens de «libre»), il dispose aussi de ressources qui font de sa maison le laboratoire tactique de la nouvelle armée, en y accueillant des entrepreneurs de guerre et en investissant dans les armes modernes.

Charles V commence par de l’innovation organique. Il renonce à la convocation de l’arrière-ban, et ne fait que peu appel au service des nobles. À l’imitation des Anglais, les combattants sont désormais des volontaires réunis par des capitaines nommés et soldés par le roi selon des termes précis de contrats. Sous le commandement du connétable Du Guesclin, l’armée est bien plus petite que celle de Crécy ou de Poitiers, mais elle est plus professionnelle et plus disciplinée que celle du ban féodal. En remettant les choses à plat, on aurait dû logiquement pousser l’imitation jusqu’à l’archerie, le point fort de l’ennemi, mais c’est une innovation difficilement imitable, car il faut des années de pratique pour faire un bon archer et surtout imposer à grande échelle cette pratique dans la population pour disposer en permanence de milliers de tireurs. Les Anglais ont mis près de soixante ans pour créer le «système-archer». La France y songera plus tard. Pour l’instant, le roi investit dans la protection des villes et dans l’artillerie, une technologie émergente. L’artillerie sert sur les murs des fortifications, mais aussi de plus en plus dans les sièges en association high/low tech avec les couillards, une version améliorée des trébuchets. Grâce à l’alliance castillane, il dispose également de la plus belle flotte de galères d’Europe.

Avec ce nouvel instrument militaire, le roi privilégie une pratique la «guerre déserte» devant les Anglais à qui on refuse la bataille. Comme lors de la dernière chevauchée d’Édouard III, la population est invitée à se réfugier dans les places fortes renforcées. Point particulier, Charles V n’est pas un roi-chevalier, il ne va pas sur le champ de bataille, mais reste derrière les murs. Les «centres de gravité» français, le roi, Paris, Reims, sont ainsi protégés. Dans le même temps, son armée refuse la bataille, mais harcèle celle de l’ennemi.

De leur côté, les Anglais, rendus confiants par leurs victoires passées ou devenus dépendants d’un mode d’action lucratif, ont atteint un point culminant. Ils auraient pu adopter une stratégie défensive et investir à leur tour dans les nombreuses places fortes d’Aquitaine, ils préfèrent mener de nouvelles chevauchées (1370, 1375, 1380) qui n’ont que peu d’effets stratégiques devant la «terre déserte» et laissent vulnérables le sud-ouest. Alors qu’ils avaient innové dans le siècle précédant la guerre, ils ne changent plus leur système tactique et s’épuisent en vain.

Le roi de France passe à l’offensive. En juin 1372 à la Rochelle, les galères castillanes détruisent la flotte anglaise à coups de canons et de brulots, et même semble-t-il des nageurs de combat. Les Français en profitent aussi pour mener une série de raids sur les côtes de l’Angleterre et entraver le ravitaillement des forces en France. L’armée française s’empare aussi des places, mal défendues, d’Aquitaine, aidée par son artillerie, mais aussi par le sentiment national naissant. Par la supériorité de leur stratégie, les Français reprennent petit à petit aux Anglais la quasi-totalité des terres qu’ils possédaient en France, à l’exception des ports sur l’Atlantique. Une paix de fait s’installe à partir de 1380alors que les deux royaumes sont épuisés.

Guerre de Cent ans, acte 2

La guerre reprend au début du XVe siècle à l’initiative d’Henri V Lancastre qui revendique à nouveau la couronne de France, alors que celle-ci est affaiblie par la folie de Charles VI. Henri V débarque en Normandie en 1415 avec une armée guère différente de celle d’Édouard III hormis par son parc d’artillerie de siège. Henri V s’est doté également d’une véritable flotte de guerre permanente et sa première préoccupation est de s’emparer du port de Harfleur après un siège de six semaines où l’artillerie a le premier rôle. L’armée anglaise y est cependant frappée de dysenterie, ce qui met fin au projet initial de se porter sur Paris. Elle tente de rejoindre Calais, mais est obligée de livrer bataille à Azincourt, le 25 octobre.

La bataille d’Azincourt est une copie presque conforme de celle de Crécy. L’armée française est à nouveau une armée de grands féodaux qui continuent à combattre comme soixante-dix ans plus tôt. Les chevaliers chargent à cheval, s’enfoncent dans le terrain boueux où ils sont criblés de flèches puis massacré à l’arme blanche. Trois fois plus de chevaliers français sont tués qu’à Crécy. Mais comme à l’époque, les effets stratégiques de la victoire d’Azincourt ne sont pas immédiats.

Il faut en fait une nouvelle expédition en 1417, la conquête de la Normandie et l’alliance en 1419 avec le duc de Bourgogne, maitre de Paris, pour s’imposer. Par le traité de Troyes en 1420, Henri V obtient la succession du trône de France lorsque Charles VI décédera et, dans l’incapacité pour ce dernier d’exercer le pouvoir, l’exercice immédiat de la régence. Le 1er décembre 1420, Henri V fait une entrée triomphale à Paris en compagnie de Charles VI et de son allié Philippe III de Bourgogne. L’université de Paris et les États généraux de langue d’oïl lui apportent leur soutien en enregistrant le traité de Troyes. La victoire semble alors complète, même si le traité de Troyes est contesté.

Le destin veut cependant qu’Henri V meure en 1422 peu de temps avant Charles VI alors que son fils proclamé «roi de France et d’Angleterre» sous le nom d’Henri VI n’a que dix mois. C’est le duc de Bedford qui assure la alors régence et la poursuite de la guerre contre le fils de Charles VI installé à Bourges et devenu le chef du parti Armagnac qui conteste le traité de Troyes. Le dauphin reçoit le renfort précieux de soldats écossais.

La guerre entre une deuxième phase, indécise. Les Anglais ne pratiquent plus les chevauchées, mais recherchent l’occupation du terrain avec une armée plutôt affaiblie, où les chevaliers sont de moins en moins volontaires à servir en France et où les finances manquent pour louer les piétons mercenaires étrangers. La proportion des archers, par ailleurs plus polyvalents par défaut, devient de plus en plus importante dans des corps de bataille eux-mêmes assez restreints.

L’armée des Français en revanche, même si elle est revenue au modèle du volontariat et mercenariat, s’est améliorée. Elle dispose, avec les traditionnels arbalétriers (à cric, un modèle plus sophistiqué qu’à Crécy), les archers écossais, mais surtout les couleuvrines et les canons d’une puissance de feu croissante capable d’ébranler les archers anglais. En neutralisant plus facilement une défense anglaise moins solide, la cavalerie française retrouve son rôle de force de choc. Avec l’introduction dans les armures des harnais de guerre, qui permettent de faire ricocher contre les flèches, et des aciers plus résistants qui permettent de se passer de bouclier et d’utiliser son bras gauche, la cavalerie lourde française atteint un point culminant. Des supports spéciaux permettent de mieux utiliser la lance. La cavalerie redevient redoutable dès que les gens de pied sont désorganisés.

La bataille redevient donc envisageable simultanément par les deux adversaires, d’autant plus qu’ils cherchent tous deux à conquérir le terrain. Les batailles sont de petite ampleur, mais beaucoup plus nombreuses que pendant la première guerre lorsqu’on s’évitait. Les succès et les échecs ont tendance à s’équilibrer de part et d’autre. Cet équilibre tactique débouche sur un équilibre stratégique. Tout le nord de la France est occupé par les Anglais ou par l’allié bourguignon, ainsi que la Guyenne.

C’est le point culminant de l’occupation anglaise. L’arrivée de Jeanne d’Arc remobilise les Français qui obtiennent deux succès majeurs : la levée du siège d’Orléans en 1429 et la victoire de Patay qui ouvre le passage vers Reims, au cœur du territoire bourguignon. Charles VII s’y fait couronner deux ans avant Henri VI à Paris. C’est une victoire symbolique importante. Mais la vraie rupture du rapport de forces intervient avec le changement d’alliance du duc de Bourgogne en 1435. Paris est prise en 1436.

Dans le même temps, sous l’impulsion d’Arthur de Richemont, connétable depuis 1425, l’armée française poursuit sa transformation. C’est sans doute lui le principal artisan de la victoire française. Le roi a réussi à partir de 1439 à obtenir progressivement la levée de l’impôt, dit de la taille, sans avoir à réunir les Etats tous les ans et cette manne financière va permettre de professionnaliser complètement et en permanence l’armée. Les communes et certains nobles préfèrent de toute façon désormais payer plutôt que de combattre. L’impôt est d’abord un droit à s’exempter de servir par les armes.

Le roi a dès lors les moyens d’entretenir une armée permanente et d’éviter que les mercenaires démobilisés ne se livrent au pillage. Par l’ordonnance du 2 novembre 1439, il se réserve le droit de nommer les capitaines et il solde tous les soldats. Les éléments sains des routiers sont intégrés dans les troupes désormais permanentes et disciplinées. Cela ne va pas sans difficultés. Plusieurs grands seigneurs, ainsi que le futur Louis XI fils du roi, se révoltent en 1440 avant d’être soumis. Par les ordonnances de 1445 (pays d’oïl) et 1446 (pays d’oc), le fatras des compagnies privées est remplacé par 20 compagnies de gendarmes organisées de manière uniforme, soldées et contrôlées par des commissaires royaux. Les compagnies sont entretenues dans les villes où elles tiennent garnison. Cette armée de grande ordonnance est complétée, à partir de 1449, par une petite ordonnance moins bien équipée et soldée plutôt destinée à la défense des places.

On tente également de former une archerie française. Chaque paroisse est tenue de fournir à la mobilisation un archer («franc-archer», car exempté de l’impôt de la taille) pour 50 à 80 feux. Cet archer est tenu de s’entraîner tous les dimanches. On espère ainsi disposer d’un potentiel de 8000 francs-archers. L’expérience n’est pas concluante. Coincée entre la chevalerie-cavalerie progressivement contrôlée par la couronne, mais conservant une grande influence culturelle et les armes techniques (l’artillerie et le «génie» alors confondus), instrument premier du roi, l’infanterie, arme du peuple, est négligée dans ses différentes composantes. Louis XI les remplacera par une taxe et l’appel aux fantassins suisses.

La grande force de l’armée de Charles VII est son artillerie, unique au monde dans sa puissance et fruit d’un long investissement. Sous la direction des frères de Bessonneau puis des frères Bureau, elle dispose d’un parc de 24 énormes bombardes pour la guerre de siège et de 300 bouches à feux pour le champ de bataille. En imitant la fonte du métal des fabricants de cloches, on est parvenu à maitriser la fabrication de canons de bronze de plus en plus importants. Associés à de nouvelles poudres et à la généralisation des boulets en fer, les Français disposent d’un immense avantage comparatif.

La nouvelle armée française est forte de 25000 permanents et de 80000 hommes en cas de tension. C’est également l’armée la plus moderne du monde. En face, l’armée anglaise mal soutenue par sa métropole en proie aux troubles et sans véritable stratégie depuis la mort du duc de Bedford en 1435, a moins innové. Elle est désormais inférieure à son ennemie qui peut à la fois mener des sièges rapides et l’emporter sur le champ de bataille. Dès lors, l’issue de la guerre ne fait plus de doutes. Elle est même très rapide, quatre années seulement à comparer aux 43 de la guerre d’Édouard III. Une sorte de guerre éclair médiévale.

Il faut ainsi un an seulement entre 1449 et 1450 pour reconquérir la Normandie après plus soixante sièges réussis en seize mois. L’armée anglaise venue en renfort est anéantie par la combinaison du feu et de la cavalerie à Formigny en avril 1450. La conquête de l’Aquitaine de 1450 à 1453 est assez similaire. L’armée anglo-gasconne de John Talbot est à son tour écrasé à Castillon en juillet 1453. Talbot disparu, toutes les places, dont Bordeaux, se rendent. Seule la ville de Calais est encore anglaise. La victoire de la France et de son armée, victoire de la volonté politique et de l’innovation, est alors totale.


On peut trouver une étude plus complète ici

lundi 14 octobre 2019

Autant en emporte le Levant


Le meilleur moyen de protéger un allié consiste à placer chez lui des troupes en nombre et bien visibles, puis de dire : «Nous sommes là, nous nous ne voulons pas vous combattre, mais nous n’hésiterons pas à le faire, et très violemment, si vous nous attaquez ou si vous franchissez telle ligne rouge». En 1983, lorsque nous Français avons voulu protéger le sud du Tchad d’une possible invasion libyenne, nous avons tout de suite projeté deux puis trois bataillons sur les points clés au centre du pays et un escadron de chasseurs-bombardiers à N’Djamena. Nous avons dans le même temps défini le 15e parallèle comme «ligne rouge» dont le franchissement signifierait combat. La confrontation qui a suivi avec la Libye a connu ensuite de nombreux avatars, mais le fait est que la Libye n’a jamais osé affronter directement la France et qu’elle a été vaincue sur le terrain par nos alliés tchadiens.
Bien entendu ce procédé suppose un minimum d’anticipation et de courage, en proportion inverse d’ailleurs. Plus la situation est incertaine et plus le risque d’une évolution inattendue à la suite de notre action est grand. La prise de risques est donc plus importante. Les Russes sont les champions de ce type d’opération de saisie ou de «placement». Cela a parfois échoué, comme à Cuba en 1962 où le placement d’armes nucléaires n’a pu se faire avant d’être décelé, ou a abouti à des développements imprévus comme après la prise de Kaboul en décembre 1979 et l’élimination d’Hafizullah Amin. Cela a souvent réussi, même en recevant quelques coups, comme avec le déploiement en 1970 d’une division de défense aérienne complète en Égypte le long du Nil puis du canal de Suez, en Crimée en février 2014 ou encore en septembre 2015 en Syrie, lorsque l’arrivée soudaine d’un corps expéditionnaire russe a tout de suite modifié les rapports de force locaux.
Si on n’a pas la possibilité de faire les choses vite, grâce à des bases proches ou des moyens de projection importants, on peut le faire au contraire très lentement par infiltration, une méthode assez prisée par la culture stratégique chinoise (qui ne dédaigne pas l’attaque éclair par ailleurs). Le 31 janvier 1968, les Américains découvrent stupéfaits que la ville de Hué a été prise par l’ennemi sans avoir été attaquée. L’occupation du Tibet ou la prise de possession des îles de mer de Chine relève plutôt de cette manière de faire, très Wei-Qi. On se réveille un jour, on se trouve face à un drapeau étranger et on ne peut plus rien faire.
Tout ce long préambule pour dire que lorsqu’on est la sixième puissance mondiale, qu’on se targue tous les jours de défendre son rang, ses valeurs, son siège au Conseil de sécurité, ses liens historiques que sais-je, et qu’on dépense 35 milliards d’euros chaque année pour ses armées, on doit avoir les moyens, comme en 1983, d’imposer sa volonté à un peu n’importe qui si on le veut vraiment et sans même avoir à déclencher une guerre. Autrement dit, si on avait voulu vraiment protéger les Kurdes de Syrie, on aurait pu le faire, d’autant plus facilement que l’offensive en cours de la Turquie est peut-être bien l’invasion la moins surprenante de l’Histoire. Au Tchad, on avait déployé 3000 hommes, c’est la force standard (entre 2000 et 4000) que l’on est capable de déployer et soutenir pour une opération extérieure. En Syrie, cela aurait un peu plus compliqué, un peu plus long, mais matériellement c’était possible et les choses seraient assez différentes actuellement s’il y avait des sous-groupements français à Kobane, Tal Abyad, Raqqa, Ras al-Aïn et Qamishli. Ce n’est pas que notre puissance intrinsèque fasse spécialement peur, quoique nous serions capables de faire très mal à l’armée turque et même à n’importe qui, mais il se trouve simplement que n’importe quel État hésitera à s’en prendre directement et ouvertement à une puissance comme la France.
Notons même que si on l’avait fait plus tôt, cette brigade aurait pu participer aux combats contre l’État islamique, vous savez ces salopards qui ont organisé des attaques sur notre sol et tué des centaines de Français. En novembre 2015, le Président de la République s’engageait solennellement à mettre tout en œuvre pour détruire Daesh. C’était l’occasion. Il a préféré mentir, parce qu’on n’a pas mis tout en œuvre pour détruire Daesh, loin de là. On y est allé très doucement, très prudemment selon la doctrine de «l’empreinte légère» (light footprint, dans le texte), ce qui veut dire dans le langage américain qu’on appuie les forces locales par des raids et frappes, de l’instruction et de l’équipement, mais sans engager au combat des bataillons de GIs ou de Marines. On a trouvé ça génial, on était présents, nos soldats (mais pas nos civils) ne tombaient pas ou peu au combat, et on pouvait dire aux Français que l’on faisait la guerre aux «égorgeurs». Dans les faits nous représentions environ 5 % des frappes aériennes, le cœur du sujet, et 5 % d’une «empreinte légère» ce n’est pas grand-chose. Scientifiquement, on appelle cela une «trace». Si nous avions été seuls et en admettant que rien ne change localement par ailleurs, il nous aurait fallu 117 ans pour détruire complètement Daesh au rythme des victoires revendiquées par les ministres.
Et puis combattre en Syrie quel embarras! Souvenir d’un Premier ministre expliquant que les avions français ne toucheraient que les malfaisants qui préparent des attentats en France et… aucun souvenir en fait d’un homme ou femme politique expliquant qu’il y avait des soldats français au sol en Syrie (les Forces spéciales c’est pratique, car elles justifient par elles-mêmes de ne pas en parler), comme si on avait honte.
On n’avait pas honte en revanche de s’allier avec les Kurdes et Arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS) pour qu’ils fassent le travail qu’on n’avait pas le courage politique de faire, car c’est ça l’«empreinte légère» : laisser le lourd, lent et meurtrier aux locaux, combattants et civils. En réalité, on n’a encore une fois rien décidé du tout dans cette affaire. On a fait comme les Américains, ce qui a le mérite de l’économie de réflexion. Pour la gestion des prisonniers de l’EI faits par les autres, on a fait aussi l’économie de la réflexion, n’imaginant pas une seconde que s'ils étaient laissés sur place ils pourraient ensuite être éventuellement utilisés contre nous. Dès lors qu’il s’agit de confrontations et de coups tordus entre États et/ou organisations, nous sommes d’une naïveté et d’une courte vue assez confondantes.
Nous voilà donc maintenant apparemment fort dépourvus alors que le départ des Américains, qui eux avec 2000 hommes sur place et des forces aériennes puissantes représentaient quelque chose de dissuasif, est annoncé depuis presque un an. Et de mouliner au Conseil de sécurité (vous savez le truc donc on sait qu’il ne sortira désormais plus rien de sérieux), de couper les exportations d’armement vers la Turquie (avec peut-être l’espoir que les Saoudiens compenseront) et, horreur! peut-être annuler un match de football, bref l’arsenal habituel des gesticulations destinées à masquer l’impuissance. Peut-être même qu’on enverra le porte-avions Charles de Gaulle faire des ronds dans l’eau en démonstration d’ultime énervement. Tout cela n’est pas très sérieux. On veut protéger les Kurdes et bien protégeons-les réellement! On ne veut pas le faire, et cela peut-être pour d’excellentes raisons stratégiques, et bien disons-le clairement, mais par pitié faisons de la politique courageuse.