mercredi 10 août 2022

Vers une guerre de corsaires en Ukraine ?

Dans le point de situation du 21 mai, j’estimais que si les rapports de force restaient comme ils étaient et s’ils continuaient à «alimenter» le front avec les mêmes ressources, les Russes devraient s’être emparés du couple de villes Severodonetsk-Lysychansk pour le mois de juillet et du couple Sloviansk-Kramatorsk pour la fin du mois d’août. La conquête du Donbass, l’objectif offensif affiché officiellement depuis le 29 mars, aurait alors été presqu’atteint. Il ne manquerait plus que la prise de la petite ville de Pokrovk nœud routier au centre de ce qui resterait sous contrôle ukrainien de la province de Donetsk pour afficher une victoire complète.

Si la première partie de l’hypothèse s’est avérée exacte, il est désormais infiniment peu probable que les forces russes parviennent à s’emparer de Sloviansk-Kramatorsk avant la fin du mois d’août, ni même celui de septembre. C’est qu’entre temps, les choses ont effectivement changé et que l’on s’approche du point Oméga, ce moment où les ressources disponibles en stock ou en production ne suffisent plus à alimenter les attaques. Celles-ci continuent bien sûr, du côté de Bakhmut notamment, la porte d’entrée sud du saillant de Kramatorsk ou plus au sud à proximité de la ville Donetsk, mais le rendement global de tous ces combats en km2 conquis depuis un mois est le plus faible de toute la guerre. Les choses ne vont pas mieux du côté ukrainien, où plusieurs avancées avaient pu être réalisées dans la région de Kharkiv, avant d’y être stoppées et parfois refoulées. Du côté de Kherson, l’autre front offensif ukrainien, le résultat de la division entre le nombre de fois où le mot «contre-offensive» a été prononcé depuis deux mois et le nombre de km2 réellement conquis ne cesse d’augmenter.

Avant même la publication de cartes montrant la réduction rapide du nombre de frappes d’artillerie, le nerf de la guerre de positions, il y a eu des indices de changement. Le 8 juillet, Vladimir Poutine annonçait que «les choses sérieuses n’avaient pas encore commencé en Ukraine». Quelques jours plus tard, son ministre des affaires étrangères promettait une extension territoriale du conflit «au-delà du Donbass» ajoutant un peu plus tard que «La Russie aidera obligatoirement l’Ukraine à se débarrasser du régime “antipopulaire” de Kiev». En général, quand des dirigeants politiques se croient obligés d’annoncer qu’ils ne lâcheront rien, c’est qu’en réalité le terrain est déjà en train de les lâcher. Toutes ces déclarations coïncidaient en effet avec la période la moins active des forces russes depuis le début de la guerre, ce que l’on a baptisé «pause opérationnelle», c’est-à-dire une phase de reconstitution/redistribution des forces qui devaient déboucher normalement sur une nouvelle impulsion. Idem du côté ukrainien, où après l’ébranlement de la défaite dans le saillant de Severodonetsk, on s’est cru obligés de remobiliser les forces par une purge interne et la une nouvelle annonce d’une grande offensive à Kherson, alors qu’on pansait surtout les blessures du Donbass.

Une guerre est une conjonction de deux calculs de coût à la marge. Si on pense que les sacrifices du combat du lendemain peuvent permettre d’atteindre quelque résultat, même symboliques, on continue. C’est ainsi que par cumul de petites décisions de continuer des guerres finissent par devenir longue et horriblement coûteuses pour tout le monde, contrairement à ce qui était presque toujours souhaité au départ. Ce n’est que lorsqu’au moins un des deux camps finit par considérer qu’il n’y a pour lui aucun espoir et que tout sacrifice est désormais inutile, que l’on peut envisager une paix par soumission. Tout cela est évidemment très subjectif. Le commandement stratégique allemand considère en octobre 1918 qu’il n’y a plus aucune utilité à continuer la guerre, car il n’y a plus aucun scénario possible de victoire. Celui de 1945 continue la guerre jusqu’à la prise de Berlin, car il s’accroche encore à l’idée d’un retournement possible grâce notamment aux «armes miracles» ou au changement d’alliance des Alliés occidentaux contre l’Union soviétique. Vaincre, c’est détruire tous les scénarios de victoire chez l’ennemi.

Il peut arriver, plus exceptionnellement, que les deux camps considèrent simultanément l’inutilité de continuer, parce qu’on a atteint de part et d’autre au moins un objectif acceptable qui réduit l’utilité de continuer. On peut parvenir ainsi à une paix par commun accord. Cela supposerait en Ukraine que comme dans la théorie des jeux, les Russes considèrent avoir atteint le minimum des objectifs atteignables avec ce qu’ils ont déjà conquis et les Ukrainiens le maximum de ce qu’ils pouvaient espérer compte tenu du rapport des forces initial. C’est souvent un point d’équilibre instable et cela ne donne généralement qu’une paix provisoire.

On n’en cependant pas encore là en Ukraine, les deux adversaires ne pouvant pas encore se satisfaire de la situation actuelle et chacun d’eux ayant encore des scénarios de victoire. Dans ces conditions tout ce qui peut permettre, même un peu, de poursuivre la conquête du Donbass d’un côté et de refouler les Russes vers les lignes du 24 février de l’autre est considéré comme utile et justifie de continuer.

Le problème et pour reboucler avec ce qui a été plus haut est que ces objectifs imposent de conquérir du terrain, or c’est de plus en plus difficile. Attaquer une solide position défensive signifie réunir des moyens importants et réunir des moyens importants dans un environnement très surveillé signifie être vu et frappé. On peut essayer de se camoufler, de réunir les forces au dernier moment, de contre-battre au préalable l’artillerie ennemie, de s’entourer d’une solide bulle antiaérienne, de neutraliser les défenses par des feux indirects puis de mener l’assaut, mais tout cela demande des efforts considérables pour gagner un village ou au mieux quelques kilomètres. C’est possible mais coûteux alors que les ressources déclinent.

Le pendant défensif de ce jeu à somme nulle, c’est-à-dire freiner l’autre dans l’atteinte de son objectif est plus facile, que ce soit statiquement avec des fortifications de campagne qui, à condition de travailler, sont de plus en plus résistantes avec le temps, ou plus dynamiquement par des frappes en profondeur sur le réseau de commandement ou de logistique. C’est ainsi que l’on vient dans les médias à plus commenter des frappes d’artillerie que des batailles.

Toute la question est de savoir si on assiste ainsi à une nouvelle phase des combats après la « guerre » (il manque en français la distinction entre War— la guerre comme acte politique — et Warfare — l’art opérationnel) de mouvement, la guerre de conquête de positions et que l’on pourrait baptiser «guerre de corsaires», pour reprendre un terme utilisé pendant la guerre d’Indochine et donner une appellation un peu romantique à ce qui n’est en réalité qu’une guerre d’usure. L’idée est qu’il est «hors de prix» en l’état actuel des forces de conquérir et tenir de grandes portions de terrain, et qu’il faut donc se contenter d’attaquer l’ennemi de manière ponctuelle par des raids et des frappes. Cela peut servir à appuyer un long processus de négociation comme en Corée de 1951 à 1953. Cela peut parfois, par cumul de petites actions indépendantes, faire émerger un effet stratégique comme lors du siège de Sadr City par les Américains en 2008 ou même lors des affrontements réguliers entre Israël et le Hamas ou très récemment le Jihad islamique à Gaza. Cela peut aussi servir à montrer que l’on fait quelque chose et maintenir la motivation de tous, l’armée, la population et les Alliés, en multipliant les petites victoires, alors que pendant ce temps on transforme son armée. C’est la stratégie française de l’été 1917 au printemps 1918 face aux Allemands. C’est celle de l’Égypte pendant la guerre d’usure de 1969 à 1970. C’est peut-être ce qui est en train de se passer en Ukraine.

La guerre d’usure signifie donc porter des coups avec les moyens dont on dispose mais, sauf très ponctuellement, sans occuper le terrain. Dans le dernier exemple cité avant l’Ukraine, les Égyptiens ont ainsi utilisé leur puissante artillerie puis des unités de commandos de plus en plus nombreuses pour harceler les postes israéliens le long du canal de Suez ou attaquer le port d’Eilat. Les Israéliens ont répliqué à leur tour par des raids de commandos spectaculaires y compris sur le territoire égyptien, des frappes d’artillerie sur les villes proches du canal et surtout par une campagne de raids aériens en Égypte. L’intervention par surprise d’une division de défense aérienne soviétique, bel exemple de stratégie de «piéton imprudent» a mis fin à la guerre d’usure. Les Soviétiques ont été battus tactiquement mais leur escalade a provoqué la peur d’une extension du conflit, ce qui a calmé toutes les ardeurs. Comme souvent dans ce type d’affrontement les deux adversaires peuvent prétendre l’avoir emporté, ce qui dans le cas égyptien était psychologiquement inestimable après le désastre de la guerre des Six Jours en 1967.

La guerre en Ukraine commence effectivement à prendre cette forme. La pause opérationnelle russe s’est terminée officiellement le 16 juillet. On constate depuis un déclin assez rapide de l’action de l’artillerie russe, pour des raisons diverses mais surtout l’entrave à la logistique des obus frappés par les tirs ukrainiens ou la raréfaction des stocks. Or dans la guerre de positions «l’artillerie conquiert et l’infanterie occupe», avec moins d’obus, il y a nécessairement moins d’attaques. Celle-ci se limitent de fait à quelques petites actions dans le Donbass sans grand résultat, sauf peut-être du côté de Bakhmut, ce qui est maigre au regard de la puissance globale de l’armée russe déployée en Ukraine ainsi que ses alliés. On constate par ailleurs le déploiement du volume d’une armée russe dans la zone sud du Dniepr, probablement à destination défensive, ce qui, si cela se confirmait témoignerait de la nouvelle orientation.

On a surtout assisté depuis la fin de la pause russe à une multiplication des tirs de missiles balistiques ou de croisière sur de nombreuses villes ukrainiennes. Cette capacité à mener cette longue campagne de frappes témoigne d’ailleurs de ressources matérielles que l’on avait sous-estimé (tout en surestimant leur fiabilité technique), mais les Russes parviennent à maintenir les frappes de missiles, quitte à utiliser des vieux missiles antinavires déclassés KH-22 Kitchen ou même des missiles antiaériens S-300 frappant à terre. Ils utilisent toujours avec puissance leur redoutable force de lance-roquettes multiples, beaucoup moins précise que les batteries américaines de HIMARS mais bien plus volumineuse, et qui peut toujours frapper les arrières ukrainiens ainsi que l’aviation d’attaque et les hélicoptères russes.

Une des surprises de ce conflit est la discrétion des unités de commandos russes. Les Russes ont pourtant construit une véritable armée de soldats fantômes de la 45e brigade spéciale aux brigades de Spetsnaz des différentes armées et une force de raids avec quatre divisions et quatre brigades aéroportées/assaut par air. L’échec des raids aéromobiles initiaux à Kiev a sans doute refroidi l’audace du commandement russe, et la 45e brigade et les unités d’assaut aérien ont surtout été engagées comme unités d’infanterie. Les Spetsnaz aussi sont parfois employés comme unités de bonne infanterie, notamment à Kherson, mais ils servent aussi sans aucun doute pour fournir du renseignement de ciblage dans la profondeur ou inversement pour contrer les infiltrations des Forces spéciales ukrainiennes notamment près de l’axe logistique de Belgorod au Donbass. Pour autant, on ne peut mettre aucune action spectaculaire — au sens d’audacieuse et médiatique — à leur actif, ce qui pourtant est assez paradoxalement pour des «hommes de l’ombre» un de leur intérêt. Un ciel dangereux se prête mal aux infiltrations par voie aérienne, mais les coups de main restent possibles sur le front.

En face, les choses sont plus ambiguës politiquement, car si les forces ukrainiennes peuvent évidemment agir sans autre retenue que la préservation de la population dans les zones occupées par les Russes ou les républiques séparatistes, il leur est beaucoup plus délicat d’attaquer la Russie de peur de provoquer une escalade jusqu’à l’entrée en guerre officielle de la Russie et une mobilisation des moyens qui iraient au-delà de la «mobilisation molle» actuelle.

Les Ukrainiens disposent de moins de moyens mais ceux-ci sont plus variés et leur emploi est sans doute plus imaginatif. Ils bénéficient également de plus de renseignements dans la profondeur ennemie que les Russes grâce à l’appui technique des États-Unis, mais aussi et peut-être surtout par le lien toujours maintenu avec la population des zones occupées. Ils ont été capables de «coups» en profondeur moins nombreux mais d’autant plus spectaculaires qu’ils ont parfois eu lieu, sans être revendiqués, en territoire russe. On se souvient donc des frappes par missiles sur la base aérienne russe de Millerovo dès le 25 février, sur les navires de débarquement dans le port de Berdiansk ou sans doute le 9 août sur la base aérienne de Saki en Crimée. Il y a eu aussi un raid aéromobile sur Belgorod le 1er avril et des destructions de ponts ferroviaires en Russie. La livraison de l’artillerie «moderne» (elle date en réalité souvent un peu) occidentale, comme les pièces Caesar et surtout les lance-roquettes multiples de grande précision HIMARS ou M-270 qui à condition d’un suivi logistique précis offre des perspectives nouvelles à la guérilla d’artillerie, avec depuis plusieurs semaines une campagne de frappes sur les dépôts d’obus russes.

Les actions les plus spectaculaires ont eu lieu en mer, ce qui est normal pour une guerre de corsaires, avec bien sûr la destruction du croiseur Moskva le 14 avril par la combinaison d’un raid de drones et d’une frappe de missiles antinavires. Il y a eu aussi plusieurs attaques de drones, d’avions de combat et de tir d’artillerie sur l’île aux serpents prise et occupée par les Russes dès le début de la guerre qui ont abouti, exemple rare de ce qu’une stratégie de coups peut obtenir, à son abandon par les Russes le 30 juin et un planter de drapeau ukrainien un peu plus tard. La mer offre d’ailleurs certaines possibilités de guérilla sur les côtes, de part et d’autre. On peut imaginer ce que les Ukrainiens pourraient faire avec les petits patrouilleurs Mark VI Patrol Boat commandés avant-guerre et livrables via les fleuves européens, une fois armés de missiles légers Sea Griffin ou de drones rôdeurs de type Switchblade 600, voire de roquettes anti-sous-marines.

Comme pour les Russes on attend toujours des raids spectaculaires de commandos, mais là encore peut-être que les circonstances actuelles les empêchent. On attend surtout la mise en place d’un véritable réseau de partisans de l’ampleur par exemple de la guérilla arabe sunnite en Irak contre les Américains à partir de l’été 2003. Ce serait là une véritable menace pour les forces russes et un grand atout ukrainien. Mais pour l’instant, par peur de subir le sort des Tchétchènes, par manque de moyens, par désintérêt aussi ou même parfois adhésion russe, cette guérilla se limite à quelques sabotages, des assassinats de collaborateurs des Russes, du renseignement et des tracts. La capacité à construire ou non cette guérilla est un enjeu majeur pour l’Ukraine.

Bien entendu cette guerre de corsaires s’exerce dans tous les domaines, y compris civils, et rejoint en cela la confrontation Occident-Russie. Des cyberattaques jusqu’à l’influence auprès des sympathisants afin d’influer la politique des États en passant par tous les instruments de pression économiques, tout est utilisable pour saper la force de l’autre. Tout cela est bien connu désormais.

Maintenant, on l’a dit tout cela est rarement décisif. On peut comme dans le Sinaï faire des raids et des attaques pendant des mois, voire des années sans rien changer à la situation stratégique. À moins que les deux camps réduisent leurs objectifs, ce type de guerre ne peut se concevoir réellement qu’en accompagnement ou en substitut provisoire d’une nouvelle campagne où on plantera des drapeaux sur une carte, Pour cela, pas d’autres solutions que de transformer les armées actuelles afin qu’elles soient à nouveau capables de percer ou au moins de marteler le front avec plus d’efficacité. On suppose que c’est un processus déjà engagé de part et d’autre. Ce n’est pas seulement un problème de volume de forces. C’est une transformation profonde qui est nécessaire, ce qui prendrait des années dans une armée en paix mais devra s’effectuer en quelques mois au cœur de la guerre. Le premier qui combinera à nouveau une puissance de feu écrasante, d’où qu’elle vienne, avec de véritables et nombreuses divisions d’attaque de positions plantera les drapeaux en premier.

samedi 6 août 2022

La boum

L’arme nucléaire est à nouveau à la mode. Vladimir Poutine, ses ministres et quelques présentateurs de télévision énervés adorent rappeler toutes les deux semaines que la Russie de cette arme et qu’elle est capable de foudroyer n’importe quel pays, notamment occidental. Ils n’expliquent jamais en revanche pourquoi ils l’utiliseraient, sauf de temps en temps en rappelant que ce ne serait que pour se préserver d’une menace existentielle. Comme nous donc, retour à la case départ. Le premier qui emploie une arme atomique contre une autre puissance nucléaire s’en prendra immédiatement une en retour et cette perspective refroidit les ardeurs depuis soixante-dix ans.  Mieux, cela suffit aussi à faire en sorte que l’on évite à tout prix de s’affronter de manière conventionnelle, au moins de manière large et visible, de peur de monter très vite « vers le bouton » (qui n’est d’ailleurs pas un bouton). L’arme nucléaire est donc en réalité utilisée tous les jours, mais pour dissuader de s’en servir.

Pour se faire peur, on a quand même trouvé un scénario d’emploi possible en expliquant que les Russes utiliseraient peut-être une arme nucléaire « tactique » en Ukraine afin d’« escalader pour désescalader », autrement dit ils frapperaient atomiquement afin d’intimider tout le monde et d’imposer la paix à l’Ukraine façon Japon 1945. Cela mérite une anecdote de boomer, non pas en référence au baby-boom mais au boum atomique qui était alors dans tous les esprits à une certain époque.

Nous sommes en 1983. Cette année-là les Soviétiques, persuadés que les États-Unis sont à deux doigts de déclencher une guerre contre eux, abattent l’avion de ligne Korean Air Flight 007 au large du Japon, confondu avec un avion de surveillance. Quelques semaines plus tard, ils mettent en alerte toutes leurs forces à l’occasion de l’exercice de l’OTAN Able Archer perçu comme le prélude à une offensive. C’est l’année où, malgré les protestations des partisans conscients ou non de Moscou, les Américains commencent aussi à déployer en Europe des missiles Pershing II afin de contrer la menace des SS-20 soviétiques. L’« horloge de la fin du monde » de l’université de Chicago qui mesure depuis 1947 l’avancée vers le minuit d’une guerre nucléaire indique alors 23 h 56.

Cette année est aussi celle où à la fin du mois de mai les Américains organisent un grand exercice de simulation stratégique baptisé Proud Prophet. Ce jeu de guerre est sans doute le plus important jamais réalisé car il implique les plus hautes autorités politiques et militaires américaines face à une Red Team composée des meilleurs connaisseurs civils et militaires de l’Union soviétique. Son but est de déterminer la meilleure stratégie possible face à tous les scénarios possibles d’affrontements. L’existence de cet exercice ne sera révélée qu’en 2012 et une bonne partie de son déroulement est encore classifié.

Ce qui nous intéresse ici, c’est qu’on y a testé plusieurs emplois possibles de l’arme nucléaire. En 1983, on ne parle déjà plus d’arme nucléaire tactique. On y a cru pendant vingt ans à partir du milieu des années 1950 avant de comprendre que l’emploi de milliers de têtes nucléaires sur le sol et le ciel d’un théâtre d’opérations pouvaient poser quelques problèmes pratiques et surtout stratégiques. On a cessé d’en fabriquer et on les a mis un peu en retrait. En France, on a rebaptisé « préstratégiques » des missiles Pluton qui la veille encore étaient « tactiques ». De toute façon, à partir du moment où c’est le chef politique des armées qui décide de l’emploi d’une arme – et c’est le cas partout – celle-ci est forcément stratégique et seulement stratégique. Les Soviétiques suivent alors la même logique et même si les textes disent longtemps le contraire, ils font comme tout le monde : ils n’emploieront l’arme nucléaire, quelle que soit la puissance de l’arme, que dans les « grandes occasions ». Même lors des affrontements avec la Chine à la fin des années 1960, ils sont très tentés (et la Chine s’en souvient) mais n’emploient pas finalement d’armes nucléaires. C’est encore le cas, alors qu’ils sont en difficulté en Afghanistan ou même en Afrique dans les années 1980. L’étiquette atomique a pour effet Midas de transformer celui qui l’utilise en premier en paria et personne ne veut subir cette opprobre internationale, d’autant plus que l’on peut obtenir les mêmes effets sur le terrain avec des armes conventionnelles modernes qu’avec des munitions atomiques de faible puissance.

Plus de champ de bataille atomique donc, mais un emploi purement stratégique de l’arme nucléaire. Mais comment faire alors pour arrêter les Soviétiques que l’on croit alors très supérieurs dans le domaine militaire conventionnel, dans une attaque contre l’Europe occidentale.

Et c’est là que l’on teste dans Proud Prophet le concept d’escalade nucléaire afin de désescalader. Alors que l’on recule sur le terrain et que l’on s’approche du Rhin, une frappe nucléaire limitée montrera la détermination de son camp à aller plus loin et figera probablement les Soviétiques. Ce n’est pas très éloigné de l’idée française de frappe « préstratégique « évoquée plus haut, consistant à provoquer une vingtaine d’explosions type Hiroshima en Allemagne pour montrer que l’on est badass et prêt à aller jusqu’au suicide mutuel. On notera que les Allemands étaient modérément enthousiastes devant tous ces concepts. Mais le problème majeur révélé par Proud Prophet est que cela ne calmait pas du tout les joueurs soviétiques mais au contraire leur faisait peur et les incitait à escalader tout de suite. Absolument toutes les simulations où on a testé ce concept ont abouti à un échange généralisé de coups et une apocalypse nucléaire, un peu comme dans le film WarGames sorti la même année. Cet exercice a donc tué le concept et n’a pas été pour rien, semble-t-il, dans l’acceptation de Ronald Reagan de négocier le retrait mutuel des armes nucléaires à faible portée (ex-tactiques) ou à portée intermédiaire d’Europe, première étape de la fin de la guerre froide.

Tout cela pour dire, vous l’aurez compris, que je ne crois pas une seule seconde à l’emploi autrement que déclaratoire de l’arme nucléaire dans le cadre de ce conflit russo-ukrainien et dans cette confrontation russo-occidentale. À l’exception de l’exemple du Japon en 1945, dont il faut d’ailleurs sans doute relativiser l’impact stratégique, l’arme nucléaire n’a servi que comme arme de communication explicite ou implicite et il est bon que cela continue ainsi.

mercredi 27 juillet 2022

Le front de Kherson

L'organisation de la défense russe

La zone tenue par les Russes au nord du Dniepr est une poche de 20 à 50 km de large au-delà du fleuve et de 150 km de Kherson à Vysokopillya, la petite ville la plus au nord, soit environ 5 000 km2 et l’équivalent d’un département français. Cette tête de pont forme à la fois une zone de protection de la zone conquise au sud du Dniepr et de la Crimée, mais aussi une éventuelle base de départ pour d’éventuelles futures offensives russes, en particulier en direction d’Odessa. 

Le front de Kherson est tenu par la 49e armée russe venue du Caucase via la Crimée. Elle y a relevé la 58e armée qui avait conquis la zone au tout début de la guerre. La 49e armée ne comprend normalement que deux brigades d’infanterie motorisée (34e et 205e) et la 25e brigade de reconnaissance en profondeur (Spetsnaz), ainsi que ses brigades d’appui et une brigade logistique. En arrivant sur la zone au mois de mars, la 49e armée a pris sous son commandement le 22e corps d’armée fort de la 126e brigade de défense de côte, la 127e brigade de reconnaissance (les deux sensiblement organisées comme des brigades motorisées) et la 10e brigade de Spetsnaz, ainsi que la 7e division et la 11e brigade d’assaut aérien. Elle a reçu en renfort la petite 20e division d’infanterie motorisée (deux régiments) en provenance de la 8e armée ainsi peut-être qu’une brigade indépendante (4e) et surtout la 98e division aéroportée. En cas d’urgence, la 49e armée pourrait être renforcée de quelques brigades ou régiments de la 58e armée au repos dans la région de Melitopol, à 200 km de Kherson et avec le risque de dégarnir un front de Zaporijjia déjà peu dense.  

Comme toujours dans ce conflit et des deux côtés, on se retrouve avec un capharnaüm d’unités disparates : états-majors d’armée, de corps d’armée, de divisions ou de brigades autonomes, brigades et régiments motorisés, brigades et régiments d’assaut aérien ou aéroportés. Dans l’absolu c’est un ensemble assez puissant avec a priori 14 brigades ou régiments de combat répartis entre le commandement direct de la 49e armée à Kherson et celui du 22e corps d’armée plus au nord à Nova Kakhovka-Tavriisk, l’autre point de passage sur le Dniepr. Cette force de combat rassemble en théorie plus de 20 000 hommes. En réalité, beaucoup d’unités ont été engagées dans le secteur depuis le début de la guerre et ne disposent plus qu’au mieux 50 % de leur potentiel. Les unités nouvellement arrivées, comme la 98e division aéroportée, sont moins usées.

Comme partout ailleurs en Ukraine, le point fort russe dans le front de Kherson est la force de frappe à longue distance. La 49e armée dispose de ses deux brigades d’artillerie (artillerie automotrice, lance-roquettes multiples et antiaérienne), les trois divisions de leur régiment d’artillerie et chaque brigade indépendante ont un bataillon. On peut estimer que les Russes disposent d’environ 200-250 pièces d’artillerie diverses qui permettent pour les LRM de frapper depuis l’arrière du Dniepr jusqu’à 20-30 km au-delà de la ligne de front dans la profondeur du dispositif ukrainien. Les obusiers peuvent pour la plupart appuyer la défense du compartiment Sud depuis le sud du Dniepr alors qu’ils doivent être au nord pour appuyer celle des compartiments Centre et Nord, ce qui implique de faire traverser le fleuve aux camions d’obus. Les forces russes bénéficient également d’une capacité de plusieurs dizaines de sorties quotidiennes d’avions et d’hélicoptères d’attaque au-dessus de leur zone.

On est donc en présence d’un réseau de défense de 14 unités de manœuvre de 800 à 1 500 hommes qui tiennent un front de 150 km, soit une dizaine de kilomètres pour un millier d’hommes. C’est une densité assez faible qui est compensée par un terrain globalement favorable à la défense et qui est désormais aménagé depuis plusieurs mois. La défense est organisée en deux grands secteurs coupés par la rivière Inhulets.

Kherson est défendue en avant sur une ligne de contact de 40 km de la côte à l’Inhulets et 15 km de profondeur. Les Russes appuient leur défense sur plusieurs lignes successives organisées sur l’échiquier de villages transformés en points d’appui répartis tous les 2-3 km. Le secteur n’est traversé que de trois routes pénétrantes qui vont de Mykolayev et de Snihourivka vers Kherson, dont une, au centre, assez étroite. Hors de ces axes, des petites routes et un terrain ouvert de champs dont on ne sait trop s’il est praticable aux engins blindés.

Le secteur de Nova Kakhovka est un rectangle grossier de 50 km sur 100 qui s’appuie au sud et à l’ouest par la rivière Inhulets, avec la petite ville de Snihourivka comme point d’inflexion et tête de pont russe au-delà de la rivière et un espace plus ouvert d’Ivanivka au Dniepr. La défense russe s’appuie sur l’Inhulets et les petites villes qui le longent, puis sur un autre échiquier de villages moins dense qu’au sud, à raison d’un tous les 5 km. Le point d’entrée ukrainien de ce compartiment de terrain est le couple Davydiv Brid-Ivanika sur l’Inhulets d’où partent les seules routes pénétrantes vers le Dniepr vers Nova Kakhovka.

En résumé, le front russe est constitué d’une série de plusieurs dizaines de points d’appui de bataillons ou compagnies appuyés par une puissante artillerie, au sud du Dniepr pour le secteur Kherson et au nord pour celui de Nova Kakhovka, avec ce que cela implique comme flux logistiques. Le terrain est très plat et ouvert. Toute manœuvre un peu importante et impliquant des véhicules de combat est donc assez facilement repérable depuis le sol ou le ciel, et frappable en dix minutes par l’artillerie ou les feux aériens. Le terrain ouvert et cloisonné en quelques grands axes étroits et droits est aussi un parfait terrain à missiles antichars. En fond de tableau, le Dniepr est un obstacle considérable, impossible à franchir à son embouchure complexe et très large par ailleurs. On ne peut le franchir qu’en s’emparant de Kherson (300 000 habitants avant-guerre) ou de Kakhovka-Tavriisk (100 000 habitants) qui peuvent constituer de solides bastions. Si les ponts sur le Dniepr sont rares, les Russes bénéficient cependant de deux rocades qui longent le fleuve au nord et au sud.

Possibilités et difficultés ukrainiennes

Le commandement ukrainien dispose de son côté d’un ensemble de forces tout aussi disparate. La 241e brigade territoriale, une petite brigade de marche d’infanterie navale et la 28e brigade mécanisée font face au compartiment Sud russe. Un deuxième groupement fort de trois brigades de manœuvre (36e infanterie navale, 14e mécanisée et 61e motorisée), une brigade territoriale (109e), le 17e bataillon de chars indépendant et un bataillon de milice font face aux forces russes du compartiment centre. Le compartiment Nord est de son côté abordé par la 108e territoriale, la 63e mécanisée et la 60e motorisée. On compte également deux groupements de réserve, le premier fort de deux brigades territoriales (123e, 124e) est à Mykolaev, le second est à Kryvyi Rhi à quelques dizaines de kilomètres au nord du front avec la 21e brigade de garde nationale surtout la 5e brigade blindée. 

Le commandement ukrainien, comme celui des Russes, gagnerait à réorganiser ses forces en divisions cohérentes regroupant des brigades plus homogènes. Cela viendra sans doute dès qu’il sera possible de préparer des forces plus en arrière.

Au total, les Ukrainiens alignent 15 brigades ou équivalents. Ces brigades ukrainiennes sont plutôt moins usées que les russes et d’un effectif généralement plus élevé (environ 2 000 hommes, parfois plus) mais pour autant le rapport de forces n’est pas très avantageux. Six de ces quinze brigades sont composées de territoriaux et gardes nationaux plutôt légèrement équipés et surtout bien moins encadrés et formés qu’une brigade de manœuvre. Restent neuf brigades de manœuvre et la 1ère brigade de forces spéciales. C’est peu pour 150 km de front.

L’artillerie ukrainienne est répartie dans les unités à raison d’un bataillon par brigade de manœuvre avec sans doute le renfort de la brigade du commandement de la région Sud. Ses équipements sont proches de ceux des Russes, mais de moindre volume (aux alentours de 150 pièces) et bénéficiant de moins d’obus. Le secteur de Mykolaev regroupe également la presque totalité des hélicoptères disponibles par les Ukrainiens et d’une escadrille de drones armés Bayraktar TB2, difficilement utilisable dans un ciel très défendu par les brigades antiaériennes russes. La grande nouveauté est l’arrivée croissante de l’artillerie occidentale, disparate, mais globalement d’une plus grande précision et parfois d’une plus grande portée que l’artillerie russe. La batterie de lance-roquette multiple HIMARS placée dans la région de Voznesensk est capable de frapper avec précision pourvu que l’on dispose de renseignement sur toute la zone russe et même au sud du Dniepr.

Comme sur les autres fronts ukrainiens, mais peut-être plus qu’ailleurs encore du fait de l’ouverture et de la visibilité du champ d’opération du bassin du Dniepr, il est difficile de concentrer des moyens sans être rapidement frappé et ce jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres au-delà de la ligne de contact. Cela limite considérablement les possibilités de manœuvre. Là comme ailleurs à Kharkiv, il serait possible pour les Ukrainiens de chercher à inverser d’abord le rapport de puissance de feu à longue portée grâce à l’aide occidentale avant de lancer des attaques de grande ampleur. Cela peut demander des mois, en admettant que ce soit possible.

À défaut, si le commandement ukrainien veut malgré tout récupérer la zone de Kherson au plus vite, il reste deux possibilités.

La première est d’essayer d’obtenir un affaiblissement général du dispositif ennemi par un harcèlement à grande échelle et de stériliser toute capacité offensive (objectif russe) ou d’imposer un repli (objectif ukrainien) à la manière de ce qui s’est passé autour de Kiev au mois de mars. Ce harcèlement consiste en une série de raids au sol par de petites unités de combat à pied ou en véhicules s’infiltrant dans le dispositif ennemi pour y effectuer des dégâts ou par une multitude de frappes (artillerie, drones, hélicoptères, avions) précises sur des objectifs identifiés. Ce mode d’action nécessite cependant beaucoup d’actions, et donc beaucoup de moyens, pour espérer obtenir un effet par ailleurs assez aléatoire et rarement rapide. En clair, il faudrait que les Ukrainiens frappent jour et nuit le dispositif russe avec tout ce qu’ils ont d’armes de précision et attaquent l’ensemble de la ligne toutes les nuits avec des dizaines de commandos pour rendre la vie intenable aux Russes au-delà du Dniepr au bout de plusieurs semaines. Les Ukrainiens n’ont ni les moyens, ni le temps d’y parvenir. Cela viendra peut-être par la suite, mais pour l’instant ce n’est pas le cas.

La seconde, par incompatible avec la première si on dispose de moyens adaptés, est de créer des espaces de manœuvre en neutralisant momentanément la puissance de feux adverses, par une contre-batterie efficace ou la destruction de la logistique ainsi que l’interdiction du ciel sur un espace donné par la concentration de batteries antiaériennes sur plusieurs couches, puis en « encageant » une zone cible (en coupant les ponts et les routes des renforts possibles), neutralisant la défense par des feux à plus courte portée (mortiers- tirs directs) et enfin en attaquant brutalement la position avec un ou deux bataillons. La zone conquise, généralement un village, est ensuite immédiatement organisée défensivement pour faire face aux contre-attaques. C’est la méthode des boîtes d’attaque utilisée par les Russes dans le Donbass, à cette différence près que les Ukrainiens ne peuvent ravager les villages ou les villes par leur artillerie avant de les attaquer. Contrairement à la première méthode, dont on espère voir émerger d’un seul coup un effet par cumul de petites actions indépendantes, il s’agit là d’agir en séquences de coups, chaque coup dépendant du résultat précédent. Autrement dit, il s’agit de marteler intelligemment le front en créant des poches de quelques dizaines de kilomètres carrés qui finiront par rendre des zones intenables pour l’ennemi sous peine d’encerclement. Les poches réunies deviennent alors des zones de centaines de kilomètres carrés et de zones en zone on peut ainsi avancer jusqu’à l’objectif final, en l’occurrence le Dniepr pour les Ukrainiens.

Pour cela, à défaut d’une supériorité numérique plus marquée, il n’est pas d’autre solution que de jouer sur une meilleure économie des forces en réunissant les bataillons d’artillerie de brigades dans un ou deux grands groupements d’appui à 20 km et en regroupant sous un même commandement cinq des neuf brigades de manœuvre face à un seul compartiment donné : face à Kherson au sud, au centre dans la région de la tête de pont de Davydiv Brid ou encore sur la limite nord. En restant sur la défensive ailleurs et en acceptant même d'y perdre un peu de terrain, il serait possible de regrouper assez de forces pour espérer progresser village par village par un martèlement continu d’attaques de bataillons. Bien entendu ce processus ne se passera pas sans réaction russe, par un renforcement du secteur, peut-être des contre-attaques importantes, ou simplement en attaquant à nouveau dans le Donbass et placer ainsi les forces ukrainiennes sous tension avec l’obligation de venir renforcer le secteur Sloviansk-Kramatorsk.

Si les séries d’attaques ukrainiennes finissent par rencontrer une forte résistance, où en arrivant aux abords de Kherson ce qui nécessitera une reconfiguration des forces ukrainiennes en mode « combat urbain », le groupement d’artillerie d’appui doit pouvoir basculer très vite avec deux brigades de manœuvre sur un autre point d’attaque sur le front. S’il n’est possible de lancer de grandes attaques, il faut multiplier les petites actions que ce soit des attaques ou des manœuvres latérales. L’essentiel est de conserver l’initiative. À ce prix, les forces ukrainiennes peuvent seulement espérer atteindre le Dniepr à la fin du mois d’août. La prise de Kherson ou le franchissement du fleuve par ailleurs constitueront d’autres défis à relever, mais l’approche de l’artillerie à longue portée du fleuve ouvrirait de nouvelles perspectives et constituerait déjà une grande victoire. Ce sera cependant très difficile.

mercredi 20 juillet 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 20 juillet 2022


La guerre en Ukraine connaît actuellement sa plus faible activité militaire depuis le 24 février, au moins sur la carte où très peu de terrain a changé de main depuis une semaine.

Sur les différents fronts en effet, les opérations – russes pour la grande majorité – se sont limitées à des combats de reconnaissance et de quelques prises ou reprises de petites positions. La très grande majorité de ces petites manœuvres a eu lieu autour de la nouvelle zone-objectif russe sur les angles du triangle Sloviansk-Siversk-Bakhmut.

Au nord de Sloviansk, il s’agit en réalité surtout de reconnaissances autour de l’autoroute M03. Le plus intéressant est l’effort porté sur le village de Kurulka, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Sloviansk et qui semble indiquer que les Russes n’ont pas renoncé à envelopper la ville par l’ouest et de s’emparer du point clé de Barvinkove. Tout cet arc est encore solidement défendu par trois brigades ukrainiennes, dont la 3e blindée, et plusieurs bataillons de milices. Les sorties nord-est de Sloviansk face à la zone forestière de la rivière Donets, un axe d’approche difficile pour les Russes, sont tenues par la 95e brigade d’assaut aérien et n’a pas connu d’activité particulière.

Les évènements les plus importants ont eu lieu à l’ouest de Sloviansk-Kramatorsk sur la nouvelle ligne de défense nord-sud Seversk-Soledar-Bakhmut établie après le repli de Lysychansk. La ligne elle-même est tenue par cinq brigades ukrainiennes dont trois ont connu les combats de la poche Severodonetsk-Lysychansk, sont sans doute très affaiblies et profitent de la relative accalmie pour se reconstituer. Elles sont couvertes en avant par un premier échelon de bataillons divers sur la route T1302. Les combats les plus importants dans les villages à 5-15 km de Seversk, tenue par la 128e brigade de montagne, mais des reconnaissances en force ont eu lieu également au sud de Bakhmut et à l’est de Soledar. L’activité sur toutes les autres zones de combat de Kharkiv à Kherson est des plus réduites sur le terrain, y compris dans ce dernier cas où les Ukrainiens annoncent une offensive depuis des semaines. Il s’agit peut-être d’ailleurs d’une manœuvre de diversion, auquel cas elle a réussi puisque les Russes ont renforcé le secteur.

Les forces russes ont obtenu une victoire nette en s’emparant de la poche Severodonetsk-Lysychansk, et peut-être aussi importante que la conquête elle-même, ils ont infligé des pertes sensibles aux forces ukrainiennes dans cette bataille. Le colonel Markus Reisner (Autriche) estime que les forces ukrainiennes auraient perdu un quart de leurs unités de manœuvre depuis le 25 juin, en grande partie dans la bataille de Severodonetsk-Lysychansk alors que les forces russes auraient reçu 15 groupements tactiques de renforts durant la même période. Le rapport de forces des unités de manœuvre serait ainsi passé de presque 1 pour 1,1 à 1 pour 1,8 en faveur des Russes. Il est en réalité très difficile de mesurer cette évolution. Mais il est incontestable que les forces ukrainiennes ont subi de fortes pertes pendant la bataille, en particulier dans la phase de repli où plusieurs unités ont été encerclées et où beaucoup de matériel lourd a été abandonné.

Il est intéressant de noter l’évolution des pertes matérielles à partir des chiffres de destructions documentées par le site OSINT Oryx. En multipliant ces pertes visibles par 1,3 pour les Russes pour s’approcher de la réalité, les Russes auraient perdu environ 900 véhicules de combat majeurs (chars et véhicules de combat d’infanterie) de la mi-mars à la mi-avril, puis 400 le mois suivant, 300 et enfin 250 dans le dernier mois. Pour les Ukrainiens, en multipliant les chiffres par 2 (les pertes ukrainiennes sont moins documentées) on obtient pour les mêmes périodes respectivement 250, 200, 110 et 90. Ce qui est intéressant derrière ces chiffres est leur tendance à la baisse. Le changement de posture opérationnelle de la guerre de mouvement à la guerre de position, où on subit moins de pertes matérielles et souvent aussi moins de pertes humaines, explique la première rupture à la baisse. La diminution constante ensuite s’explique par une réduction croissante de l’ampleur des opérations.

On a déjà évoqué le principe de la crise schumpetérienne qui décrit une situation où avec les mêmes ressources et pratiques on obtient de moins en moins de résultats. La surface sur laquelle on peut appliquer des attaques importantes en Ukraine se réduit et les délais pour les réaliser sont de plus en plus longs. Il faut plusieurs mois pour conquérir une zone de 30 x 50 km comme celle de Severodonetsk-Lysychansk et les moyens actuels ne permettent de ne mener qu’une grande opération de ce type à la fois. Cela explique la pause opérationnelle actuelle, nécessaire aux Russes pour reconstituer les forces et les stocks avant une nouvelle offensive.

Les ressources nécessaires ont déjà été décrites. Depuis 1915, on sait que dans une guerre de position, il faut des forces avancées et un bon réseau arrière.

À l’avant, pour pouvoir s’emparer et dépasser une ligne fortifiée, il faut de l’artillerie lourde afin de neutraliser les défenses par écrasement bref et massif et des troupes d’assaut pour profiter de cette neutralisation. Ces troupes d’assaut sont à la fois protégées par du blindage, si le terrain permet de faire progresser des engins blindés, et à pied. Leur rôle est de s’emparer de la ligne de défense et si possible complètement afin de laisser la place à des troupes plus mobiles, à pied sur quelques kilomètres ou portées s’il est possible d’aller plus loin, qui exploiteront la percée en terrain libre. Le problème est qu’on parvient rarement dans ce conflit de positions à effectuer une percée. La prise de Popasna, mi-mai par les Russes en constitue un rare exemple et sur quelques kilomètres cependant, une percée qui s’est révélée décisive pour la suite de la bataille.

À l’arrière, il faut un bon réseau qui permette d’alimenter le front en ressources, et la première ressource d’une guerre de position ce sont les obus d’artillerie. Il faut donc des flux d’obus par trains et camions depuis l’arrière jusqu’au front. Il faut être capable aussi de se déplacer latéralement afin de pouvoir renforcer très vite n’importe quel point du front, en attaque comme en défense. C’est toute la différence en 1918 entre la méthode allemande qui permettait de monter des assauts très puissants et de s’emparer de lignes fortifiées et la méthode française de manœuvre latérale rapide qui permettait de contrer n’importe quelle percée puis d’organiser très vite des attaques réduites dans leur ampleur et de conserver l’initiative.

La campagne se joue donc à l’avant et sur la profondeur.

On a déjà longuement évoqué les combats à l’avant, ceux qui font bouger les lignes de front, et qui sont maintenant un peu à l’arrêt. Faisons juste deux remarques. La première est que le combat de position ne peut être mené de la même façon du côté ukrainien que du côté russe. On imagine mal en effet les Ukrainiens écraser complètement Kherson sous les obus afin de pouvoir s’en emparer. Il leur faut déployer des moyens de feu précis et une excellente force d’assaut avec une excellente capacité de coopération interarmes. De toute façon, rien ne sera vraiment possible à grande échelle tant que les Russes pourront utiliser massivement le ciel par les aéronefs et les obus.  C’est là qu’interviennent les nouveaux équipements fournis par les Occidentaux, et donc à 70 % des Américains. Il est intéressant de noter que parmi les armes fournies récemment, les 250 chars T-72 polonais (un parc supérieur à celui de l’armée de Terre française) utilisés dans les brigades blindées ukrainiennes des régions de Kherson et de Kharkiv n’ont guère eu d’effet sensible. La mise en place de systèmes antiaériens NASAMS (Norwegian Advanced Surface to Air Missile System) pourrait avoir plus d’importance en desserrant la pression aérienne russe.

La seconde remarque concerne l’importance dans ces combats des cours d’eau comme les rivières Donets ou Bakhmutovka dans le Donbass ou Inhoulets dans la région de Kherson, sans parler du Dniepr ou même du Dniestr. Le franchissement des cours d’eau était presque une obsession au début des années 1970 lorsqu’on se préparait à combattre le Pacte de Varsovie au centre de l’Europe. À l’époque, on avait été très effrayé lorsque les Soviétiques avaient mis en service un véhicule de combat d’infanterie, le BMP, capable de franchir les fleuves. On s’était alors empressé de les imiter en développant à notre tour des véhicules similaires, comme l’AMX-10P, avant de s’apercevoir que l’on avait sacrifié le blindage pour pouvoir flotter, mais que cela était extrêmement difficile à mettre en œuvre (10 % des berges de cours d’eau étaient utilisables). La capacité du génie à construire rapidement des ponts était beaucoup plus utile. On disposait alors en France de cette capacité, avant de l’abandonner par économie et parce que c’était peu utile en Afghanistan et au Sahel. Cette capacité est remise au goût du jour en Ukraine où celui qui possède la capacité de construire très vite des ponts solides dispose d’un atout offensif presque aussi important qu’une bonne artillerie lourde. Le Dniepr est par ailleurs parfois tellement large que son franchissement relèverait même d’une opération amphibie, en particulier dans la zone de 200 km qui va de Nova Kakhovka, à l’est de Kherson jusqu’à Zaporojie. Ce serait une opportunité considérable pour les Ukrainiens s’ils disposaient des moyens d’effectuer cette opération dans cette zone peu défendue. Cela viendra peut-être plus tard.

La campagne en profondeur est pour l’instant et pour la première fois dans cette guerre la plus importante. On parle beaucoup en ce moment du rôle de l’artillerie à longue portée occidentale et en particulier des lance-roquettes multiples HIMARS ou M-270, qui, avec ce qui reste de leurs LRM ex-soviétiques et parfois l’emploi de quelques aéronefs, permet aux Ukrainiens de frapper le réseau arrière russe. Rappelons qu’il s’agit là d’abord de l’acquisition d’un atout dont disposent déjà les Russes avec leur supériorité aérienne et leur importante force de LRM. Les Russes frappent déjà les points et les flux logistiques arrière et même sur la grande profondeur de tout le territoire ukrainien à coup de missiles, ce qui entrave fortement la capacité de manœuvre ennemie. Les Ukrainiens le faisaient aussi, mais avec beaucoup moins de moyens et la difficulté politique de frapper en Russie, afin de ne pas provoquer une escalade, c’est-à-dire concrètement une mobilisation générale russe. L’artillerie occidentale, combiné à une meilleure capacité de renseignement, donne désormais aussi cet atout aux Ukrainiens qui peuvent désormais frapper précisément, par rapport aux Russes, sur la moitié de la zone tenue par les Russes en Ukraine. Plusieurs postes de commandement russes ont été ainsi touchés, des ponts - comme celui d'Antonivka près de Kherson - des bases aériennes et surtout depuis deux semaines des dépôts d’obus. Ce n'est pas une arme miracle, puisqu’il est toujours possible aux Russes de s’adapter à la menace mais c’est cette adaptation même qui constitue un premier résultat. Les Russes sont ainsi obligés de disperser et d’éloigner leurs dépôts de la ligne de front pour les placer près de la côte, ce qui à moins de disposer de beaucoup plus de camions allonge considérablement les délais. De plus grandes élongations imposent aussi de consacrer une part plus importante au carburant par rapport aux obus. Comme du côté ukrainien, cela ralentit les opérations tout en accélérant l’avancée vers le point oméga, ce moment où il n’est plus possible d’attaquer faute d’obus.

Notons que cette campagne dans la profondeur ukrainienne à permis d’obtenir un premier résultat stratégique en chassant les Russes de l’île des Serpents et de la côté Ouest de la mer Noire. On assiste même à des transferts de navires russes de la base de Sébastopol vers celle de Novorossiisk, sans doute par crainte de la fourniture par les Américains de missiles ATACMS lançables par LRM et d’une portée de 300 km. Cet éloignement russe permet de faire transiter une partie du précieux blé bloqué à Odessa par le long de la côte puis par le fleuve Danube.

Il y a donc une divergence du côté russe entre des opérations de plus en plus lentes à monter du fait de ressources plus difficiles à réunir et la nécessité d’atteindre au plus vite les objectifs de conquête, c’est-à-dire au moins la zone Sloviansk-Kramatorsk, avant de passer dans une posture défensive plus facile à tenir. On imagine donc la concentration et l’organisation précise de tous les moyens encore disponibles autour de cet objectif, ce qui nécessite quelques délais puis leur emploi à fond de manière interrompue par une série de « boîtes d’attaques » jusqu’à la fin du mois d’août et peut-être du mois de septembre. Après il sera possible de proposer un cessez-le-feu et de compter sur la lassitude des opinions publiques occidentales devant les contraintes et les efforts imposés par la confrontation avec la Russie pour réduire l’aide à l’Ukraine. Le « général hiver » a toujours été un des meilleurs généraux russes.

jeudi 14 juillet 2022

Notre modèle d’armée est-il adapté au nouveau contexte international ?

La manière dont une armée est organisée, équipée, orientée intellectuellement, soutenue matériellement et psychologiquement par le reste de la nation est appelée «modèle». Ce modèle d’armée est l’instrument de force d’une nation et il est destiné prioritairement à imposer sa volonté à d’autres entités politiques, États ou organisations armées, dans le cadre d’un contexte international donné qui en définit le champ et les règles d’emploi.

Le problème est que les règles du jeu international évoluent régulièrement, selon des rythmes de 10 à 30 ans, et surtout qu’elles changent souvent en quelques années seulement sous la pression de grandes ruptures, alors qu’il faut beaucoup plus de temps pour transformer un modèle d’armée.

Cela fait longtemps maintenant qu’une coalition dirigée par les États-Unis n’a pas organisé de campagne aérienne contre un «Etat voyou» et qu’on ne parle plus par ailleurs de «soldat de la paix», d’interposition, de stabilisation ou d’ingérence humanitaire, toutes ces choses typiques de la période du «Nouvel ordre mondial». La guerre contre les organisations salafo-djihadistes qui caractérisait la deuxième partie de cette période n’a pas disparu, loin de là, mais elle s’estompe. Place maintenant prioritairement pour les pays occidentaux, et donc la France, à la «confrontation», ce terme des années 1960 décrivant un affrontement entre puissances sous le seuil de la guerre ouverte. On en avait un peu oublié les règles. On les a remises un peu au goût du jour en parlant improprement de «guerre hybride» pour faire croire à du neuf, mais sans en tirer complètement les conséquences pour notre modèle d’armée.

Nous voici donc maintenant au moment de la crise ukrainienne avec un modèle d’armée en décalage clair avec les nouvelles règles du jeu international. Nous aurions pu éviter cela, nous pouvons encore y remédier.  

Résumé des épisodes précédents

Puisque la période actuelle reprend énormément de codes de la guerre froide, il n’est pas inutile de revenir sur la manière dont on voyait les choses à l’époque après le cycle des guerres de décolonisation.

Au début des années 1960, les forces armées françaises sont réorganisées d’abord pour faire face en Europe à la menace de l’Union soviétique dotée depuis peu de missiles intercontinentaux thermonucléaires. À cet effet, on crée une force nucléaire destinée à résister à n’importe quelle attaque et à détruire le territoire de celui qui envahirait le nôtre ou nous attaquerait avec des armes thermonucléaires. Cette force de frappe est alors comme la Reine sur l’échiquier, la pièce de loin la plus puissante, mais qu’il n’est possible d’utiliser que si le Roi est en échec ou si l’ennemi utilise en premier sa propre Reine. Son emploi équivaut dans ce dernier cas à un suicide mutuel. Tout cela donne un équilibre instable particulièrement stressant.

Pour ne pas avoir à se retrouver en situation de devoir utiliser la Reine en premier, on réduit la possibilité de mise en échec du Roi en mettant en place devant lui un corps de bataille aéroterrestre. Cette force est alors destinée à défendre conventionnellement les frontières du pays et même celles des voisins en particulier la République fédérale allemande (RFA), face aux forces du Pacte de Varsovie. On crée en parallèle, une force de défense opérationnelle du territoire (DOT) afin de lutter contre les infiltrations possibles de l’ennemi entre les pièces et qui pourraient entraver le fonctionnement de l’ensemble.

La deuxième grande hypothèse d’emploi des forces est l’intervention dans ce que le général Poirier décrivait en 1977 comme le troisième cercle d’intérêts de la France après le sol national métropolitain et l’Europe. Depuis 1895, on n’engage plus de conscrits à l’étranger, et par voie de conséquence on n’y emploie que des professionnels ou au moins des volontaires au-delà de la durée légale de service. C’est une force très réduite en volume, car on n’imagine pas alors avoir à mener autre chose que des interventions «coup de poing» très limitées dans l’espace et le temps. Pour reprendre la métaphore échiquéenne, ce sont les cavaliers qui peuvent éventuellement sauter hors de l’échiquier européen pour agir provisoirement plus loin.

Bien sûr, tout cela ne s’est pas mis en place en un an mais sur une bonne dizaine d’années. Il y a eu aussi des tâtonnements et des incohérences lorsque le modèle a été confronté à la réalité. Il a cependant fonctionné pour l’essentiel, c’est-à-dire la confrontation générale avec l’Union soviétique. Personne n’a voulu dans les deux camps franchir le seuil de la guerre ouverte, car ce franchissement même minime paraissait augmenter considérablement la probabilité d’emploi de la Reine nucléaire, ce que personne ne voulait. On s’est trouvé ainsi en Europe avec des forces armées conventionnelles et nucléaires d’une puissance inégalée mais immobiles dans leur face-à-face.

Il y avait un peu plus de liberté d’action militaire hors d’Europe, mais pas tant que ça. Les moyens français que l’on pouvait y consacrer étaient réduits et leur emploi souvent mal vu. On a quand même réussi de nombreuses interventions en Afrique jusqu’en 1979 et même une campagne de contre-insurrection au Tchad, mais l’accusation de néo-colonialisme a pris le dessus. Face à des États, les choses étaient encore plus compliquées, ces États pouvant être soit considérés comme alliés du camp occidental, soit sponsorisés par l’Union soviétique et donc au moins puissamment armés et soutenus diplomatiquement par elle. On pouvait même éventuellement rencontrer des soldats soviétiques, ce que l’on voulait éviter absolument pour ne pas provoquer d’escalade.

La France en confrontation

Avec des moyens limités et de fortes contraintes, il a fallu souvent user de la force avec subtilité pour parvenir à ses fins et c’est là que là que le concept de confrontation intervient. Pour mémoire, le terme «confrontation» a été utilisé pour la première fois pour désigner un affrontement sous le seuil de la guerre ouverte après l’affrontement entre le Royaume-Uni et l’Indonésie de 1962 à 1966 sur la question des provinces malaises de Bornéo. Pas de guerre revendiquée par aucun des camps, mais plein de moyens de pression utilisés pour faire céder l’autre et de petits affrontements masqués dans la jungle de Bornéo.

De 1961 à 1990, la France s’est trouvée dans une situation similaire face à cinq États, outre l’Union soviétique, adversaire permanent. Le premier a été la Tunisie qui a essayé de chasser les Français des bases de Bizerte. La réponse française a été une intervention violente et brève de quelques jours pour dégager ces bases. La Tunisie a cédé. Le second a été le Brésil qui contestait à la France en 1963 des zones de pêche au large de ses côtes. Il a suffi alors de déployer les bâtiments de la Marine nationale pour protéger les pêcheurs français pour faire reculer le Brésil.

Les confrontations des années 1980, en pleine période de «petite guerre froide» ont été plus délicates à gérer. Dans les zones occupées par les forces soviétiques et donc interdites officiellement aux soldats occidentaux, on a fourni de l’aide aux rebelles qui les combattaient en Afghanistan et en Angola, une aide parfois accompagnée de «soldats fantômes».

La confrontation avec la Libye a été la plus importante. Avec l’opération Manta en août 1983, remplacé par Épervier en 1986 la France a déployé en quelques jours une brigade au centre du Tchad et une force aérienne de 50 avions et 30 hélicoptères répartis entre N’Djamena et Bangui, sans compter le groupe aéronaval à proximité des côtes. La crédibilité du déploiement français était renforcée par la définition d’une ligne rouge sur le terrain dont le franchissement signifierait automatiquement le combat. L’adversaire libyen, présent militairement dans le nord du pays et menaçant le sud avec ses alliés, a été dès lors placé devant le fait accompli et n’a pas osé franchir le seuil.

Derrière ce bouclier, la France a porté assistance à l’armée nationale tchadienne avec des équipements et des soldats fantômes qui l’ont accompagné dans son offensive victorieuse dans le nord. On a franchi aussi ponctuellement de part et d’autre le seuil de l’affrontement avec des frappes aériennes ou des tentatives de frappes, mais sans aller jusqu’à la bataille. Pas de guerre ouverte ne signifie pas pour autant ne pas s’affronter un peu. Opération de fait accompli, dissuasion, assistance aux ennemis de l’adversaire, petites attaques plus ou moins discrètes, et on a une palette assez complète de manières d’employer la force armée dans un contexte de confrontation.

Bien entendu, le champ ne s’arrête pas à l’emploi des forces armées et comprend en réalité tout ce qui peut permettre d’exercer une pression sur l’autre, comme par exemple les attentats terroristes que la Libye a utilisés contre nous en détruisant un avion de ligne.

Contre la Syrie et l’Iran durant la même période, les choses ont été plus difficiles puisque ces deux États ont attaqué la France dans le champ clandestin, avec des attentats et prises d’otages au Liban et en France réalisés par des organisations armées alliées. La France assistait cependant alors très largement (contre rétribution) l’Irak dans sa guerre contre l’Iran, mais elle n’a pas osé attaquer directement l’Iran. La France a cédé en 1987 à toutes les exigences de l’Iran. C’est la seule défaite de la France dans une confrontation contre un autre État, un peu par manque de moyens de rétorsion, beaucoup pas manque de volonté et indigence stratégique.

En résumé, la France de la guerre froide a mis en place un modèle de forces assez complet pour faire face à toutes les menaces du moment et mis en œuvre avec plus ou moins de bonheur toutes les pratiques de la confrontation depuis la dissuasion stratégique, nucléaire et conventionnelle en Europe ou l’assistance militaire en passant par la saisie de point en fait accompli, les frappes de rétorsion ou l’engagement de soldats fantômes. On sentait bien que l’on avait une faible capacité de projection et qu’on aurait été incapable de chasser les Argentins des îles Malouines en 1982 à la place des Britanniques, mais cela ne nous troublait pas beaucoup. Et puis le monde a basculé.

Le modèle d’armée qui aurait pu exister

Le changement rapide de contexte international entre 1989 et 1991 n’imposait pas forcément de transformation profonde du modèle français. Même si la menace de mise en échec du Roi s’éloignait, il n’était pas dit que cela durerait éternellement et puis la menace d’une attaque par une arme de destruction massive perdurait. Il était donc indispensable de conserver la force nucléaire, la Reine à côté du Roi. La vraie nouveauté était que la France était devenue stratégiquement une île. Tout ce qu’on imaginait pouvoir se dérouler à proximité devait maintenant s’anticiper au loin et ce d’autant plus que toutes les contraintes qui limitaient l’emploi des forces étaient levées. Le Conseil de sécurité des Nations-Unis (CSNU) n’était plus bloqué par les vetos et pouvait voter des opérations de coercition. Plus personne ne soutenait politiquement et matériellement des États hostiles, dont le nombre d’ailleurs diminuait grâce à la diffusion du modèle libéral-démocratique, mais aussi par la crainte de subir la foudre américaine.

Cela a commencé avec la guerre contre l’Irak en 1990, ce qui nous a pris de court. Cette guerre, inenvisageable quelques années plus tôt, devenait possible. Pour la conduire, les États-Unis se contentaient de déployer contre l’Irak les moyens prévus contre une Union soviétique alors moribonde. Pour la France, ce fut plus difficile. Comme personne n’avait envisagé de réserve professionnelle, il fallut ratisser des soldats professionnels dans tout le pays pour réunir en Arabie saoudite six groupements tactiques interarmes (GTIA) terrestres, 60 hélicoptères d’attaque et 42 avions de combat, soit 16 000 hommes au total. L’opération Daguet marquait la limite haute de notre capacité d’intervention alors que par ailleurs l’armée de Terre pouvait disposer de 120 régiments de combat, infanterie, blindés, hélicoptères de combat, aux frontières de la France et que l’armée de l’Air mettait en œuvre 680 avions de combat. La conséquence logique, qu’il a fallu des années à concrétiser, était de professionnaliser toutes les pièces de l’échiquier et non plus seulement les cavaliers, puis de leur donner les moyens d’être engagés au loin.

Pour être sérieux, il faut être capable d’intimider une armée complète de quelques pays ou organisation que ce soit, au moins le temps de coordonner son action avec celles des pays alliés, en particulier celui dans lequel on intervient. C’est le principe originel du corps d’armée napoléonien, suffisamment puissant pour vaincre les faibles et résister au fort en attendant les renforts. Bien entendu, ce corps d’armée expéditionnaire doit être transportable et soutenable et de manière autonome sur la longue durée. Cela signifie concrètement disposer de moyens de transport naval et aérien, comme les avions gros porteurs des C-17 Globemaster, ou les appareils russes et ukrainiens que l’on aurait pu acheter dans les années 1990 et moderniser. On aurait dû aussi se doter de moyens de transport à l’intérieur d’un théâtre d’opération, comme les hélicoptères lourds.  Bien entendu, il aurait fallu disposer aussi d’une structure de stocks et de flux permettant de soutenir un combat de haute intensité pendant des mois et en troisième échelon, une capacité de production de ressources, essentiellement industrielles, permettant au moins de fournir rapidement et à grande échelle des équipements efficaces.

Cela n’était pas impossible. La loi de programmation militaire de 1996 prévoyait ainsi de pouvoir déployer et soutenir 60 000 hommes, tous professionnels, et 100 avions de combat en 2015. Avec une telle force, il aurait été capable de faire face à tous les problèmes. Il aurait suffi pour cela de maintenir le même effort de Défense qu’en 1989, aux alentours de 3% du PIB. A 3% du PIB, le budget des armées serait actuellement de 75 milliards d’euros et non de 40 ou de moins de 30 s’il n’y avait eu de rebond à partir de 2015. Il serait même de 92 milliards d’euros si on faisait un effort identique (3,7%) à celui des États-Unis.

Au lieu de faire cet effort, la France, comme pratiquement tous les pays européens, a fait des économies. L’effort de Défense français exprimé en % du PIB a été divisé par deux de 1990 à 2015, et il aurait encore décliné si l’émotion provoquée par les attentats terroristes en France n’avait interrompu cette inconséquence. Le modèle de force professionnel n’a cessé de se contracter du fait de la crise des ciseaux entre des ressources déclinantes et l’acquisition d’équipements majeurs à un coût représentant entre deux et quatre fois celui des précédents. Le modèle est devenu à la fois réduit, sur-asymétrique lorsqu’il s’est agi de combattre des petits groupes combattants irréguliers (des avions Rafale contre des pickups) et insuffisant pour faire à face à des adversaires de grande dimension. La France n’est plus capable selon l’hypothèse d’engagement majeur que d’engager 15 000 hommes, regroupés principalement dans deux brigades avec au moins six GTIA et avec 45 avions de combat. Autrement dit, on prévoit seulement, et après six mois de préparation, de refaire l’opération Daguet de 1990. Au lieu de l’échiquier complet, il n’y a plus que le Roi, la Reine et toujours les deux cavaliers, très beaux et très expérimentés mais un peu seuls puisque le reste a presque disparu.

Qui plus est, derrière ses unités en ligne l’«épaisseur» du soutien et des stocks est des plus faibles, toujours par économie et parce qu’en flux tendus cela suffisait pour les opérations de faible volume que l’on avait à mener. Il serait impossible ainsi d’équiper simultanément toutes les plateformes aériennes et navales de tous leurs sous-systèmes (radars, nacelles de reconnaissance, systèmes d’autoprotection, etc.), de la même façon qu’il serait impossible d’équiper tous les régiments de l’armée de Terre de tous les véhicules prévus en théorie. Au rythme de la consommation en munitions en tout genre des combats en Ukraine, l’armée française ne brillerait que pendant quelques jours, deux semaines tout au plus. Bien sûr, le fait qu’hommes et équipements puissent être évacués, soignés et remplacés en grand nombre n’est plus envisagé depuis longtemps ni donc organisé. Le stock, c’est la vie en temps de guerre ou de confrontation.

Avec cet instrument en réduction permanente, nous avons affronté des États ou pseudo-États, mais toujours en coalition dominée par les États-Unis. Nous en avons même affronté un an tous les quatre ans de 1990 à 2011, mais dans des «opérations Coubertin» où notre objectif essentiel était de participer, même à 5 %. Dans le même temps, nous avons beaucoup effectué d’opérations de «gardiens de la paix» de diverses manières, de l’interminable interposition au Liban aux missions de stabilisation en Bosnie ou au Kosovo après l’établissement de la paix par la force en passant par les interventions humanitaires armées. Les succès ont été très mitigés. Nous nous sommes également à nouveau engagés en guerre contre des organisations armées en Afghanistan puis au Sahel après une longue éclipse. Beaucoup de choses au total, de petites choses surtout, avec finalement peu de succès clairs.

On notera que la période a connu peu de confrontations de la France contre des États. On pourrait évoquer les rétorsions américaines contre la France en 2003 au moment de la crise irakienne mais il n’y avait aucun emploi de la force armée. On peut surtout évoquer le cas de la crise contre la République de Côte d’Ivoire (RCI) pendant quelques jours de novembre 2004 après le bombardement de soldats français par un avion ivoirien. On a alors employé de part et d’autre une assez large gamme d’instruments de confrontation comme la désinformation, l’emploi de foules violentes ou, côté français, la destruction au sol des forces aériennes ivoiriennes.  

Pas de Manta sur le Dniepr

Et puis les puissances de l’Ancien Monde, Russie, Chine, Inde, Turquie, Iran, sont revenues sur le devant de la scène géopolitique et y ont mené logiquement des politiques de puissance. Avec elles sont revenues les règles du jeu de la guerre froide et comme au moment du basculement des années 1988-1991, nous avons mis du temps à nous adapter.

Avec notre Reine nucléaire et nos deux cavaliers sans souffle, nous voilà bien dépourvus pour faire face à tout. À défaut de changement de régime, en avril 2018 les forces françaises, britanniques et américaines ont frappé par missiles plusieurs sites militaires syriens afin de punir le régime de Bachar al-Assad pour l’emploi d’armes chimiques. A l’été 2020, la France a contré la Turquie en engageant une frégate pour intercepter des navires turcs alimentant illégalement des armes en Libye puis en envoyant des chasseurs Rafale à Chypre afin de contrer une intrusion là encore illégale dans les eaux grecques. Il ne s’agissait là cependant que d’actions militaires limitées dans un champ beaucoup plus vaste et dans lequel la France n’est pas encore très à l’aise, car pas assez forte.

Si le modèle 2015 avait été réalisé et approfondi, nous aurions pu, à la demande de l’Ukraine et avec l’accord des Alliés, déployer en quelques jours une brigade légère et un escadron aérien à Kiev, en plaçant la Russie devant le fait accompli et l’obligation pour parvenir à ses fins d’avoir à affronter la France et ses alliés. Les Russes pratiquent régulièrement de telles opérations parce qu’ils en acceptent le risque et qu’ils disposent des moyens de le faire. Au lieu d’un sous-groupement en Estonie depuis la crise de 2014 et un GTIA en Roumanie, unités utiles pour incarner la solidarité française mais incapables d’arrêter une seule division russe, c’est l’équivalent du corps d’armée des ex-Forces françaises en Allemagne qu’il aurait fallu être capable de déployer après la brigade d’urgence.

Au lieu de venir en aide aux forces ukrainiennes en prenant des équipements sur nos maigres stocks et la substance de nos régiments, c’est dans des dépôts importants, éventuellement de matériels anciens rétrofités ou au pire dans les rangs des brigades de réserve que l’on puiserait. En arrière, le commandement de la remontée en puissance mettrait en œuvre les mesures prévues de mobilisation des ressources industrielles ou autres. Il y aurait des régiments d’instruction entièrement dédiés à la formation technique et tactique des Ukrainiens. Nous ne serions pas au 13e rang en matière d’aide militaire à l’Ukraine.

Il serait pourtant relativement simple de faire mieux à condition dans un premier temps de redonner de l’épaisseur aux unités de combat en faisant en sorte qu’elles soient complètes en tout et pas équipées à la demande à partir de stocks insuffisants. Si on pouvait déjà déployer rapidement 32 GTIA à partir du même nombre de régiments d’infanterie ou de cavalerie et trois régiments d’hélicoptères de combat existants, et non entre 6 et 12 au bout de six mois, ce serait déjà énorme. On peut espérer aussi aller au-delà de la capacité de frappes aériennes de 10 à 15 projectiles par jour sur une durée de six mois, réalisée au Kosovo en 1999 ou en Libye en 2011, ce qui est évidemment insuffisant pour avoir un effet opérationnel sur une armée importante. On sera encore loin de la capacité de 1990, mais dans une logique de projection au loin, ce n’est déjà pas si mal.

Cela représente cependant encore moins du quart du nombre de GTIA russes engagés en Ukraine, pour un pays dont la population n’est qu’un peu plus de deux fois celle de la France. Mais cet épaississement implique aussi celui du troisième échelon, celui de la fabrication des ressources où il faut couper avec l’artisanat- quand on fabrique neuf canons par an, c’est de l’artisanat – pour revenir à une production plus massive. C’est encore une fois impossible sans un effort budgétaire conséquent et un effort de réorganisation sur plusieurs années.

Pour faire mieux, on peut recruter encore des soldats professionnels, mais on atteindra probablement rapidement les limites de l’exercice. On peut aussi et surtout utiliser des forces complémentaires. Les États-Unis ont une population cinq fois supérieure à celle de la France. Si on réduisait par cinq le volume total de tous les combattants soldés par le département de la Défense américain au plus fort de l’engagement en Irak, on obtiendrait un chiffre de 100 000 hommes, bien loin des 15 000 prévus par la France. Mais dans ces 100 000, on compterait 30 000 soldats professionnels d’active, mais aussi 15000 réservistes professionnels et 55 000 supplétifs locaux ou internationaux dans le cadre de sociétés privées ou de milices. Une armée professionnelle comme celle de la France n’est pas condamnée à être petite pourvu que l’on surmonte certains blocages et que l’on s’en donne les moyens. Si la France faisait le même effort que les États-Unis pour ses forces de réserves, elle dépenserait 2,8 milliards d’euros par an et non environ 100 fois moins. Cela changerait beaucoup de choses.

Et puis, il faut travailler, analyser précisément ce que nous avons oublié, comme le fait de simplement manœuvrer en terrain libre au niveau d’un corps d’armée, les capacités que nous avons perdu dans la neutralisation des défenses aériennes par exemple, et ce que nous avons manqué comme les drones armés à bas coût ou les munitions rodeuses, etc. Observer, +analyser, expérimenter, adopter selon des cycles plus courts. Il est inadmissible d’attendre de 2009 à 2016 entre l’expression de besoin d’achat «sur étagère» d’un nouveau fusil d’assaut pour remplacer le FAMAs et l’adoption du HK-416, une arme disponible depuis 2005.

Pour conclure, la possibilité d’une confrontation avec la Russie a été évoquée au moins depuis le Livre blanc de la Défense et la Sécurité nationale de 2008 et est devenue une réalité depuis l’invasion de la Crimée et le conflit dans le Donbass en 2014 sans parler des actions de diverses sortes menées par la Russie contre la France, notamment en Afrique. Si cela a entraîné au moins dans les armées une réflexion sur le retour à des combats de haute-intensité, cela n’a pas changé grand-chose dans notre modèle de forces en situation de «réparation» depuis 2015 après vingt-cinq ans de dégradation. La seule action véritable a consisté à déployer un sous-groupement en Estonie et à participer à la surveillance du ciel par des patrouilles aériennes régulières sur le flanc oriental de l’OTAN. Il n’est pas évident que cette opération de «réassurance» fut si rassurante que cela en réalité, dans la mesure où si elle concrétisait dès le temps de paix l’article 5 de la charte de l’Alliance décrivant une attaque contre un membre considéré comme une attaque dirigée contre tous, elle témoignait aussi de la faiblesse de notre capacité de déploiement, en volume et en vitesse. Comme d’habitude, c’est dans l’urgence et lorsque le problème a éclaté que l’on va réagir. Espérons maintenant que l’on aille vite.