samedi 16 juin 2018

Le pouvoir du Logrus-Micro-opérations et partisans mondialisés

Article paru dans DSI n°127, janvier-février 2017 


Dans La longue traîne, Chris Anderson décrit comment la démocratisation des nouvelles technologies de l’information a autorisé une extension de l’offre économique, en particulier culturelle, avec la création d’une multitude de petits producteurs qui sont venus concurrencer les sociétés déjà installées [1]. Sur une courbe d’une loi statistique de probabilité, avec la production d’effets en ordonnée et le nombre des « effecteurs » en abscisse, cela se traduit pas un tassement de la « tête », les quelques grosses organisations, et l’allongement sans fin de la « traîne », les petits groupes, de plus en plus nombreux et de plus en plus petits.

Ces mêmes technologies combinées à l’extension des flux de toutes sortes dans le cadre de la mondialisation ont également induit un phénomène proche dans le champ politique. Des petits groupes voire des individus seuls peuvent diffuser des idées à une vitesse et une échelle inconnue il y a vingt ans. Inversement, grâce à une sorte de Logrus [2], ce pouvoir de faire venir des choses à soi décrit par le romancier Roger Zelazny, ces mêmes groupes et individus de la « traîne » peuvent réunir suffisamment d’informations, de crédits et d’armes, pour contester plus facilement qu’auparavant le monopole étatique de la force. Par la combinaison de cette démocratisation des capacités de combat et de la résonance nouvelle des médias de toutes sortes, il est désormais possible à quelques « amateurs » de modifier par la force le comportement d’un Etat ou d’une quelconque entité politique, ce qui est la définition d’une « opération » militaire.

La longue traîne des groupes armés

Le premier des pouvoirs de ce Logrus est donc l’information, disponible à un niveau inédit grâce aux nouvelles technologies. L’accroissement soudain de la capacité à créer et diffuser des idées est souvent porteur de déstabilisation politique. L’invention de l’imprimerie en Europe a favorisé le développement du mouvement Protestant avec toutes ses conséquences. Au XVIIIe siècle, la création des journaux a joué un grand rôle dans la capacité des Révolutionnaires français à agiter les idées et à mobiliser les foules. Depuis la généralisation du réseau Internet, la distribution de l’information de toute sorte s’est également modifiée, les grands médias ont vu leur audience diminuer au profit d’autres canaux, blogs, réseaux sociaux, etc. plus réduits mais nombreux. La miniaturisation des machines jusqu’aux smartphones a également permis à cette information abondante d’être portable, offrant aussi une capacité civile de C3I (commandement, communication, contrôle et intelligence, au sens de renseignement) supérieure à celle de la quasi-totalité des unités de combat d’infanterie d’il y a vingt ans et encore de beaucoup aujourd’hui. Dans la même année 2005 en France, grâce à Internet de parfaits inconnus contestaient avec succès le projet de constitution européenne et des bandes dispersées parvenaient à s’organiser pour déclencher des émeutes dans les grandes banlieues.

La deuxième ressource provient des flux de l’économie illégale mondiale qui s’est développée au gré de l’abaissement des frontières et des contrôles et qui représentait près de 900 milliards de dollars en 2009 [3]. Cette économie grise offre des possibilités de financement, on a vu ainsi Al Qaïda participer au trafic de pierres précieuses en Afrique centrale, mais aussi et peut-être surtout des possibilités d’armement. La dynamite, découverte en 1866 et d’un emploi généralisé ensuite, avait armé le mouvement anarchiste à la fin du XIXe siècle, lors de la première mondialisation. La France seule avait ainsi connu une quarantaine d’attentats de 1881 à 1911. Dans la nouvelle mondialisation et plus particulièrement depuis la fin de la guerre froide, ce sont les fusils d’assaut et les lance-roquettes, en particulier ceux issus des arsenaux de l’ex-Pacte de Varsovie et de l’ex-Yougoslavie qui alimentent les groupes armés. La moitié du commerce des armes légères dans le monde échappe au contrôle des Etats, en particulier celui des fusils d’assaut Kalachnikov AK-47 et ses nombreuses variations dont peut-être 100 millions d’exemplaires circuleraient dans le monde au profit de la « traîne » des groupes armés désormais autonomes des sponsors étatiques étrangers.

Simultanément, beaucoup d’Etats soumis aux nécessités du désendettement, voyaient plutôt se dégrader leurs organes de défense et de sécurité, notamment ceux qui avaient été soutenus par l’Union soviétique. Là où un fusil d’assaut AK-47 fonctionne toujours, un arsenal non entretenu d’équipements lourds se dégrade très vite. Si ces Etats affaiblis ne se font plus que rarement la guerre, et si on peut désormais se rendre dans n’importe quel pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos, quartiers, territoires occupés ou zones tribales. Beaucoup d’Etats ne contrôlent plus qu’une partie de leur territoire, le reste formant le côté obscur de la mondialisation, celui des oubliés du développement. Loin des foyers révolutionnaires des années 1960, ces « poches de colère » [4] sont désormais plutôt d’essence réactionnaire à l’unification culturelle, économique et politique.

Le Logrus des frères Kouachi

Cette longue traîne s’est prolongée jusqu’au cœur des nations les plus puissantes. A la fin de 2014, préparés techniquement et mentalement par leur expérience propre – prison, formation au Yémen pour l’un d’entre eux, contacts criminels, Internet- les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont pu grâce à l’argent de simples crédits à la consommation se doter d’équipements civils ou militaires et former un commando presque aussi puissant qu’un groupe de combat d’infanterie.

Certains gangs criminels peuvent aussi former des équipes aussi lourdement armés mais la destination de leur action n’est pas politique et l’usage de la violence y est normalement limité. Il y a eu également par le passé des attaques à destination politique, mais des groupes autonomes comme Action directe par exemple, avaient beaucoup moins de capacités militaires à leur disposition. L’acquisition de ces capacités représentait par ailleurs une grande partie de leur activité et imposait une structure permanente relativement lourde. De 1979 à 1987, les attaques d’Action directe combinant attaques de banques, tentatives d’assassinat et emploi de bombes artisanales, n’ont pas provoqué de changement sensible du comportement de leur ennemi. De leur côté, à trois et par une action de seulement trois jours, les frères Kouachi et Amédy Coulibaly ont provoqué la réunion de 40 chefs d’Etat à Paris, la manifestation de millions de personnes, l’immobilisation de milliers de soldats dans les rues de France pour des années et la modification des politiques de défense et de sécurité.

Ce résultat stratégique a été rendu possible par la supériorité tactique du commando sur les forces de sécurité rencontrées, jusqu’à l’intervention finale des groupements d’intervention de la Police et de la Gendarmerie. Durant leur action du 7 janvier au matin, les deux frères Kouachi ont mené six combats en seize minutes contre onze policiers. A chaque fois, ils ont bénéficié de la surprise, face l’unique policier inséré dans l’équipe de Charlie Hebdo mais aussi face aux équipes arrivées successivement sur les lieux en étant très mal informées par un réseau de communications centralisé et saturé.

Ils ont surtout bénéficié d’une meilleure capacité à combattre. C’est n’est pas simplement une question d’armes, les armes de poing des fonctionnaires de police étant efficaces à aussi courte distance. La différence résidait surtout dans la préparation à l’idée de tuer, exaltée et longuement préparée d’un côté, largement inhibée de l’autre par une formation insuffisante et de fortes contraintes juridiques.

Ces nouveaux commandos du Logrus auto-formés, bien équipés (y compris avec des armes par destination comme des véhicules civils) et fanatisés représentent un saut tactique net par rapport aux anciennes cellules terroristes, motivés mais mal équipées, ou les gangs criminels, parfois bien équipés mais peu suicidaires. Des hommes seuls très armés, comme Mohammed Merah en 2012 ou même d’Abdelhakim Dekhar à Paris en 2013 avaient déjà démontré toutes les difficultés que pouvait poser ce nouveau phénomène, rien n’avait pourtant été fait pour y faire face, car si ces petits groupes de la « traîne » sont si « efficaces » c’est également parce qu’ils rencontrent des institutions plus rigides que jamais.

La rigidité de la « tête »

Une caractéristique des grandes organisations de « tête » contestées par les nombreux groupes de la « traîne » est qu’elles sont obligées de dépenser de plus en plus ressources pour conserver leur statut. On peut surmonter cette crise schumpetérienne par des innovations de rupture, une redéfinition radicale des méthodes et des structures par exemple. Lorsque ces innovations de rupture ne sont pas possibles, souvent du fait de blocages internes, la voie habituelle consiste à rationaliser l’existant, c’est-à-dire à faire des économies sur ce qui ne paraît pas essentiel à l’action immédiate. On peut ainsi maintenir un temps une activité à un niveau presque identique mais au prix d’une plus grande rigidité et donc d’une plus grande vulnérabilité aux surprises. 

Les Etats en crise de financement, et ils sont nombreux, ont réduit leur « offre de protection », d’autant plus facilement que celle-ci apparaissait comme moins nécessaire avec la fin de la guerre froide. L’effort de la France pour ses quatre ministères régaliens, est ainsi passé de 4,5 % du PIB en 1990 à 2,8 % aujourd’hui. La seule évasion fiscale, favorisée par la mondialisation, représente désormais plus que cette offre de protection encore rigidifiée par des réglementations alourdies ou, pour le cas du ministère de l’Intérieur, en première ligne face aux cellules de combat renforcées de la « longue traîne », par la pression syndicale et les nombreux cloisonnements internes. Les frères Kouachi ont réussi leur opération avant le 7 janvier parce qu’ils ont échappé à la surveillance du renseignement intérieur (en partie par perte d’information entre services différents et concurrents), parce que les syndicats avaient obtenu la réduction de la protection de Charlie Hebdo, une cible pourtant clairement désignée, à un seul homme (rendu du coup très vulnérable à une attaque surprise) et parce que le centre opérationnel de la préfecture de Paris et les policiers au contact n’étaient pas du tout préparés à conduire un combat. 

La suite des événements a confirmé combien cette organisation, par manque de ressources et par blocages internes, disposait de peu de marge de manœuvre adaptative, au contraire de ses adversaires. Le 13 novembre 2015, une opération de plus grande ampleur organisée de l’extérieur par l’Etat islamique montrait que rien n’avait vraiment évolué du côté des institutions de la « tête ». Cette opération a peut-être été organisée en moins de trois mois alors qu’il en aura fallu dix-sept, de janvier 2015 à juin 2016, pour simplement adapter les règles d’ouverture du feu des soldats de l’opération Sentinelle.

Dans cette guerre civile mondiale de la « traîne » contre la « tête », ce sont très clairement les petites structures qui l’emportent par leur souplesse intrinsèque et leur capacité nouvelle à regrouper des ressources de combat, face à des institutions à la peine et d’une rigidité croissante. Certains Etats n’y ont pas survécu. D’autres, comme la France, considèrent que cette guérilla n’engage pas leur existence et préfèrent continuer à prendre des coups jusqu’à ce qu’ils soient vraiment obligés de se transformer en profondeur.

[1] Chris Anderson, The Long Tail: Why the Future of Business is Selling Less of More, Hachette Books, 2008.
[2] Le cycle des Princes d'Ambre est une saga en dix livres, écrite à partir de 1970 par l'écrivain américain Roger Zelazny. Il décrit un univers où des « princes » se déplacent comme bon leur semble grâce au pouvoir de la « Marelle » alors que leurs ennemis des Cours du Chaos ont, par le « Logrus », le pouvoir inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent.
[3] www.unodc.org/toc/fr/crimes/organized-crime.html
[4] Arjun Appaduri, Géographie de la colère, Payot, 2007.

dimanche 10 juin 2018

A partir de quel montant accepte-t-on l’échec ?

Ecrit le 07 juin 2016

La France a cette particularité lorsqu’elle est attaquée sur son sol d’envoyer ses soldats dans ses propres cités et non celles de l’ennemi. Cela ne sert généralement pas à grand-chose sinon à rassurer la population, ce qui n’est pas rien, et surtout à se donner à peu de frais une posture d’homme d’Etat énergique, ce qui est plus minable. Je garde ainsi toujours un souvenir ému de la mission Garde aux frontières lancée avec force effet de menton en 1986 par le Premier ministre de l’époque, à la suite d’une série d’attentats à Paris. Le même Premier ministre qui regardait vers l’horizon, c’est-à-dire l’élection présidentielle de 1988, savait pertinemment que ces attentats étaient liés à notre contentieux avec l’Iran. Je me suis donc retrouvé logiquement à aider douaniers et policiers de l’air et des frontières à surveiller la frontière luxembourgeoise tandis que des camarades barraient de leurs corps le Rhin ou les Pyrénées.

La mission fut un succès total puisqu’aucun terroriste ne pénétra sur notre territoire durant le temps de cette mission. Bien évidemment avec nos chargeurs enveloppés de plastique dur thermosoudé et nos règles d’engagement nous n’étions pas prêts à faire face à une attaque rapide un peu sérieuse, mais cela importait visiblement peu, l’essentiel étant que nous soyons visibles. Que pendant ce temps-là nous ne entraînions pas ou ne puissions être engagés sur quelque chose qui correspondait plus à nos compétences et notre mission première comptait encore moins. On eut au moins la sagesse à l’époque de démonter discrètement le dispositif, avant de le réactiver cinq ans plus tard sous la forme de Vigipirate.

Lorsque débute l’année 2015, on attend toujours le bilan officiel de presque vingt-cinq ans années de Vigipirate. Combien cette dizaine de millions de journées de présence/homme (à peu près l’équivalent de l’engagement français en Afghanistan) a-t-elle permis d’appréhender ou d’aider d’appréhender de terroristes ? Combien d’attaques et d’attentats ont-ils été évités grâce à ce dispositif ? Pour avoir travaillé dans le retour d’expérience dans l’armée de terre, je ne me souviens pas être jamais tombé sur un bilan de ce genre. On pourra rétorquer que, par principe, on ne voit pas forcément les résultats d’une dissuasion mais lorsqu’un dispositif est aussi visible et facilement contournable peut-on vraiment parler de dissuasion ? Des poteaux empêchent-ils une inondation ?

Ce qui est certain c’est que Vigipirate n’a en rien empêché ou entravé les attentats de 1995 ni les attaques de janvier 2015. Qu’à cela ne tienne, cela ne sert à rien donc il faut augmenter les doses. C’est de toute façon tout ce que l’on peut montrer de visible sans prendre de risques. Voici donc, alors que la France a été attaquée par seulement trois salopards, que l’on engage maintenant 10 000 hommes.  C’était effectivement ce qui était prévu pour une intervention des armées sur le territoire national métropolitain mais pour une situation d’urgence, comme une catastrophe naturelles, et limitée dans le temps comme la protection d’événements particuliers (où contrairement à des attaques visant toute la population il est possible de savoir quoi protéger).

Les auteurs des attaques étant déjà neutralisés à son déclenchement, l’opération Sentinelle n’avait évidemment plus d’effet sur la menace en cours, on l’a maintint néanmoins et sans limite de temps. On pouvait arguer que cela pouvait en prévenir d’autres mais les mêmes causes produisant souvent les mêmes effets, c’était évidemment s’exposer, comme cela n’a pas manqué hélas, à de nouvelles déconvenues à cet égard. Personne n’était vraiment dupe. Il s’agissait surtout d’une surenchère anxiolytique. Se sentant obligés de montrer qu’il faisait quelque chose, le « médecin » augmentait simplement très largement les doses d’un médicament placebo déjà appliqué, en lui donnant simplement un nouveau nom.

Les armées, l’armée de terre en particulier, étaient complices de ce subterfuge car cela permettait de faire face à des menaces bien plus dangereuses pour leur survie que Daech. Quelques jours après les attaques, le Premier ministre annonçait que nous étions en guerre (les aviateurs de l’opération Chammal et les soldats de Barkhane faisaient sans doute de l’humanitaire) mais en prenant soin de ne pas nommer d’ennemi (« le terrorisme » n’est pas un ennemi). Le Président annonçait ensuite comme mesure majeure que « le budget de la défense serait intégralement respecté », ce qui montre au passage qu’il était prévu qu’il ne le soit pas. Quelques mois plus tard, c’est l’arrêt de la poursuite (suicidaire) des réductions des effectifs qui était décidée, accompagnée de quelques financements supplémentaires. Ces inflexions face à ce qui n’aurait jamais dû être une surprise témoignaient du peu de cohérence de notre politique, autre qu’électorale, mais elles étaient bienvenues, au moins pour les armées, le ministère de l’intérieur voyant plutôt cette intrusion de très mauvais œil (Ah la colère du ministre lorsqu’un préfet a fait appel à une unité de l’armée de terre pour boucler le quartier de Saint-Denis investi en novembre !).

Ce faisant, avec ce cache misère, on plaçait des milliers de nos soldats en situation de pots de fleur avec ce premier risque d’en faire des cibles relativement faciles pour qui veut à s’attaquer à des militaires français. On compte déjà une moyenne de cinq incidents par jour et d’une agression physique par mois dont une, le 1er janvier 2016, avec une voiture. Les soldats de Sentinelle, immobiles, se sont trouvés également impliqués et malgré eux dans les mouvements sociaux violents de ses derniers mois. Des milliers d’hommes armés de fusils d’assaut et des dizaines de milliers de munitions, c’est une goutte d’eau par rapport à tout ce qu’il faudrait protéger, c’est néanmoins suffisant pour provoquer statistiquement des tirs par erreur de manipulation, surréaction voire volonté meurtrière. Avec des milliers de manipulation d’armes chaque jour, les incidents sont inévitables. J’ai connu le changement des procédures de désarmement, en pleine opération en 1986. J’avais alors calculé que ce changement permettait de moins user les percuteurs mais multipliait aussi par trois les risques d’incidents et donc aussi de désastres. Ce système est toujours le même. On s’est contenté de mettre en place des « témoins d’obturation de chambre » (TOC) qu’il faut armer pour l’enlever avant de pouvoir tirer. Sans entrer dans le détail, cette manipulation peut entraîner le blocage de l’arme, ce qui intervient dans environ 1/3 des cas.

Comme bien sûr Sentinelle n’était pas prévue, pour durer en tout cas, et qu’on l’est empressé depuis des années à solder les installations militaires, les conditions de vie de nos soldats ont dû être improvisées parfois jusqu’à l’indigne. Bien sûr, les périodes d’entraînement collectif ont été drastiquement réduites (d’un ordre de grandeur de moitié environ). Bien sûr, tout cela a fortement perturbé la gestion complexe des stages de formation individuelle et même celle des opérations extérieures. Bien sûr enfin, cette mission qui n’est pas forcément la plus exaltante est venue s’ajouter à une charge de travail et des conditions de travail dégradées (faut-il reparler des bases de défense, de la « gestion des parcs », de l’empilement de la réglementation de sécurité ou du prodigieux logiciel Louvois ?) dans une armée fondée sur le volontariat. Que nos soldats soient dégoûtés, et beaucoup le sont désormais par la manière dont ils vivent, et notre capital humain se dégradera avec les conséquences que cela peut avoir, comme la multiplication des accidents. Accessoirement enfin, c’est entre 500 000 et un million d’euros qui sont dépensé chaque jour pour Sentinelle (un total d'au moins 700 millions d'euros depuis le début de Vigipirate), tout cela pour ajouter 10 000 hommes à 240 000 policiers et gendarmes.

Surtout et comme il se doit, cette nouvelle opération Sentinelle a continué à ne pas empêcher les attaques, individuelles d’abord comme celle du train Thalys en août 2015, multiple ensuite avec l’assaut du 13 novembre. On aurait pu imaginer à cette occasion que les unités puissent au moins intervenir efficacement en réaction. Cela n’a pas été le cas, en grande partie, et c’est sans doute le plus rageant, car rien n’avait pas été prévu pour ça. Les unités de Sentinelle les plus proches des événements sont bien intervenues de leur propre initiative et au « au son du canon », dans la confusion. La coordination s’est presque toujours effectuée sur place avec les policiers et en excellente entente avec eux.  Rue de Charonne, il était trop tard pour empêcher le massacre mais l’intervention d’un groupe de combat a largement facilité l’organisation des secours et donc, directement ou non, sauvé des vies. 

Face au Bataclan, déconnecté du réseau  radio de police ACROPOL (resté sur les postes fixes), le groupe de combat est arrivé à 22h sans vraiment savoir ce qui s'y passait. Il s'est mis à la disposition des policiers de la Brigade anti-criminalité (BAC) et du commissariat du XIe arrondissement déjà sur place et qui sont déjà intervenu. Ce n’est que lorsque le groupe et les policiers ont été eux-mêmes pris à partie par des tirs de kalashnikovs depuis le premier étage du Bataclan qu’ils ont pris les dispositions de combat. 

Plusieurs blocages sont alors intervenus. L’ouverture du feu n'a pas été accordée par la Direction de la sécurité de proximité de l'agglomération parisienne (DSPAP) et le chef de groupe n’a pas pris l’initiative de désobéir pour pénétrer dans le Bataclan. Il est vrai que le doute subsistait sur une possible prise d’otages, situation pour laquelle ce groupe de tankistes n’était pas formé. De toute manière les manipulations des TOC avaient bloqué plusieurs Famas, ce qui suffisait à désorganiser une action tactique (mais pas à l’empêcher). A force de se méfier des gens, on finit pas les empêcher d'agir lorsqu'il le faut. A 22h30, des responsables de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) sont arrivés sur place. Le groupe Sentinelle a alors été placé en mission de couverture (sécuriser les abords) avant l’assaut de la BRI qui eut lieu deux heures plus tard après une vaine tentative de négociation (et la prise en compte des blessés).

Qu’on en soit à un tel point trois ans après l’attaque de Mohammed Merah et dix mois après l’attaque de Charlie Hebdo est à pleurer. Peut-être qu’en arrêtant de traiter chaque attaque comme un cas isolé de délinquance psychopathique mais plutôt comme des éléments autonomes d’un plan organisé on ne donnerait pas l’impression d’être surpris à chaque fois. Pire encore, tout se passe comme si on n’avait pas prévu une seule seconde qu’il faille faire face en France à une attaque multiple, un mode d’action pourtant utilisé depuis des années, et que des militaires puisse y être impliqués. A cet égard, le passage sur la nouveauté de ce type d’attaque terroriste dans le Qui est l’ennemi ? écrit par le cabinet civil du ministre de la défense ne cesse de surprendre.

Une telle rigidité des services de sécurité mêlée de rivalités internes, une telle absence d’autocritique, un tel refus de toute critique extérieure (les « pseudo-experts auto-proclamés, ou les « stratèges dans un fauteuil » !) témoignent d’un amateurisme criminel. Les soldats et les policiers intervenant sur le terrain ne sont pas en cause. Ils constituent, selon l’expression de Stéphane Berthomet, le gardien de but de l’équipe, celui qui se retrouve à agir dans l’urgence et en dernier pour rattraper l’échec de tous les autres.

Après l’Euro 2016, où le dispositif peut avoir son utilité momentanée, il faut en finir avec cette opération Sentinelle qui, finalement, nous affaiblit plus qu’elle ne nous sert dans cette guerre. Le slogan officiel, dit de « l’argument Kidal » (« on ne comprendrait pas que les soldats qui défendent les Français à Kidal ne le fassent pas à Paris ») est spécieux. Dans ce cas, envoyons aussi des CRS à Kidal. En admettant que leur syndicat trouve un hôtel à leur standing, ils participeront certainement à des raids de recherche et destruction dans le désert. Les missions de police et de guerre, il faut le répéter, ne sont pas identiques et ne doivent pas être confondues. Ce ne sont pas les mêmes tactiquement, ce ne sont surtout pas les mêmes stratégiquement, les premières relevant du maintien de l’ordre, au sens large, et les secondes de la politique (celle qui va au-delà des prochaines élections). S'il faut plus de présence policière, ce que je crois, pourquoi a-t-on accepté en toute connaissance de cause sa réduction ? Si le renseignement intérieur est aussi important, ce qui ne fait aucun doute, pourquoi avoir monté une telle usine à gaz ?

Il y aura d'autres attaques ennemies et la guerre est loin d'être finie. Il est temps d'être sérieux. 

jeudi 7 juin 2018

Coupez une tête, il en repoussera deux ! De l'antifragilité opérationnelle


Version complète dans le numéro 136 de Défense et sécurité internationale.

Le concept d’antifragilité a été développé par Nassim Nicholas Taleb afin de désigner une structure non seulement susceptible de résister aux surprises mais aussi d’y répondre activement et même éventuellement d’en tirer profit. Dans un cadre stratégique, au sens de confrontation entre deux intelligences, une organisation fragile aura toutes les chances de succomber à un choc provoqué par l’ennemi, la structure robuste résistera tandis que l’antifragile, en plus, contre-attaquera efficacement.

La force nucléaire française est un bon exemple de structure nécessairement antifragile puisqu’elle doit résister au pire, une attaque nucléaire massive déclenchée en quelques minutes, tout en étant capable de lancer en retour une attaque massive. Comment y parvient-elle ?

En l’état actuel des technologies, la France ne dispose pas des moyens permettant par un système de défense quelconque de parer cette attaque sans être touchée. Elle doit donc commencer par « encaisser » tout en évitant d’être désarmée, ce qui repose sur deux principes premiers : la redondance et la diversité. Il y a d’emblée nettement plus de moyens qu’il n’est nécessaire pour obtenir ce qu’on demande à la force, en l’occurrence être capable de ravager le pays agresseur. Surtout, ces moyens sont diversifiés de façon à être protégés de manière différente : le blindage, l’enfouissement et la dispersion pour l’ancienne composante au sol, le ciel et la mobilité pour la composante aérienne, la dissimulation des océans pour les sous-marins lanceurs d’engins (SNLE). Les moyens de communication sont également redondants et diversifiés. On aboutit ainsi à une structure indestructible puisqu’il est impossible de coordonner une attaque simultanée contre tous les lanceurs français. Cette « première frappe » ennemie, même massive, ne peut donc empêcher une riposte dévastatrice, dite « seconde frappe ». Cette capacité de seconde frappe est alors suffisamment dissuasive pour éviter l’attaque surprise.

Cette capacité de seconde frappe correspond à l’ « élément réservé » que tout chef se doit de maintenir hors des coups pour parer aux surprises ou exploiter une opportunité. Cet élément réservé peut prendre plusieurs formes. La plus évidente est celle d’unités de combat retirées du front et placées de manière à pouvoir intervenir rapidement sur n’importe quel point. Le groupe d’armées de réserve du général Fayolle en 1918 en constitue un bon exemple, avec cette particularité que les armées qui le composent sont plus mobiles que les forces allemandes à l’assaut. Elles parviennent donc toujours à colmater les brèches puis à contre-attaquer. En mai 1940, ce sont les attaquants qui sont plus mobiles que les réserves françaises, par ailleurs très faibles. D’antifragile en 1918 l’armée française est devenue très vulnérable en 1940.

L’élément réservé n’est pas seulement matériel, il peut être aussi intellectuel. Pour reprendre l’exemple de l’armée française, en août 1914, les Alliés sont surpris et subjugués par la supériorité allemande. La situation est finalement sauvée par différents facteurs dont l’intervention d’une réserve invisible, celle du stock d’idées accumulées dans les expérimentations réalisées « dans un coin » avant-guerre ou survenant avec l’arrivée de réservistes avec leurs compétences civiles. Entre la bataille des frontières et la Marne, elle connaît un bouillonnement considérable et grâce, là encore, à la mobilité permise par les nouvelles technologies de l’information de l’époque, les innovations se diffusent et se multiplient.

Une armée subira toujours des chocs. Il est utile de disposer d’un système d’alerte, c’est même le premier réflexe lorsqu’on s’aperçoit de sa fragilité (le panneau « attention fragile » que l’on met devant un vase précieux). La fonction Connaissance-anticipation a été ajoutée en 2008 aux anciennes fonctions stratégiques de la Défense au moment même où on accélérait considérablement la fragilisation de l’outil militaire. Après dix ans d’existence, il serait intéressant de faire le bilan de cette nouvelle fonction et de lister les surprises qu’elle a pu éviter. Il est en réalité extrêmement dangereux de considérer qu’il sera possible d’éviter les surprises de cette façon. Face à des intelligences humaines, celles-ci surviendront fatalement. Après avoir passé des années à se persuader de leur supériorité informationnelle et leur capacité à « voir, comprendre, agir en premier », les forces armées américaines n’ont pas cessé d’être surprises en Irak, tant au niveau stratégique, avec l’apparition de la guérilla sunnite en 2003, opérationnel comme en avril 2004 avec la révolte mahdiste, la résistance de Falloujah ou les révélations des exactions de la prison d’Abou Ghraïb, et même au niveau tactique où l’ennemi avait l’initiative dans plus de 70 % des combats.

Il est utile également de se barder de lignes de défense, anti-aérienne, anti-projectiles, anti-pénétration, etc. mais outre que ces lignes peuvent aussi être contournées, et donc nécessiter en arrière des « forces de réaction rapide », elles sont souvent insuffisantes pour imposer sa volonté à l’ennemi. A moins de résister et d’attendre la disparition ou l’essoufflement de ce dernier, il n’est alors pas d’autre solution que de disposer de capacités offensives, d’une épée derrière le bouclier. Encore faut-il que cette épée soit à la fois puissante et agile, donc également redondante, mobile et diversifiée pour faire face à des situations multiples.

Sur le principe, les choses sont donc assez simples. Dans la réalité, une structure anti-fragile présente toujours au moins deux grandes vulnérabilités internes. 

La première est son coût. Dans une ambiance de recherches d’économies à réaliser rapidement, la redondance est une cible évidente. Là où le chef opérationnel voit dans l’élément réservé une assurance, le comptable y voit un stock inutilisé. Pour peu que la probabilité d’avoir besoin de l’ « élément réservé » se réduise (ou devienne plus floue) et que la nécessité de réduire les dépenses publiques apparaisse plus forte et ces « moyens en plus au cas où » sont condamnés. En 1989, il était possible de déployer en quelques jours entre 80 et 100 régiments de combat complètement équipés aux frontières de la France. Aujourd’hui, à force de « rationalisations », il serait difficile d’engager simultanément plus de dix groupements tactiques interarmes (GTIA) avec des délais plus importants et en provoquant un grand désordre dans une chaîne de soutien devenue d’une grande rigidité. La force conventionnelle française est passée au stade fragile.

Seconde vulnérabilité, un système n’est en effet viable à long terme que si ses composantes sont « mortelles » et remplaçables de manière à s’adapter en permanence au contexte stratégique. Il est ainsi nécessaire de changer les SNLE pour des engins encore plus discrets, de modifier les têtes nucléaires pour les rendre plus manœuvrables ou plus rapides, de remplacer éventuellement les engins balistiques par des missiles de croisière si les premiers deviennent trop vulnérables aux défenses, etc. La capacité d’adaptation est, à côté de la redondance et de la diversité, le facteur essentiel de l’antifragilité au sein d’un écosystème stratégique. Le problème est que si l’adaptation est nécessaire pour faire face aux surprises, elle est elle-même génératrice de surprises. Lorsque les effets d’une innovation sont supérieurs à ce que l’on attendait, cela ne pose a priori pas de problème sauf dans les réactions éventuelles de l’adversaire effrayé par ce développement inattendu. 

Le problème intervient évidemment surtout lorsque la nouveauté s’avère être un ratage. Pour un système résistant, les effets seront limités, pour un système fragile ils peuvent être désastreux. Le logiciel de paiement des soldes Louvois s’est très rapidement révélé défectueux et les dégâts qu’il a provoqué dans la vie courante et le moral des soldats français ont été et continuent d’être considérables. Mais le fiasco a été tel parce qu’avant son adoption, décision très légèrement prise (et le fait que ces décideurs ne risquaient rien des conséquences de leur choix n’est sans doute pas étrangère à cette légèreté), on avait fragilisé le système en supprimant par économie le personnel, les compétences et les outils qui auraient permis de faire face à un problème. On revient alors au principe de robustesse, résister à ses propres changements nécessite d’être déjà solide avant d’innover, puis de pratiquer celle-ci avec précaution, à la mesure des ressources disponibles et du risque encouru (y compris par les décisionnaires).

Comme une espèce vivante, une organisation militaire doit pour assurer sa survie et même son développement, être à la fois conservatrice et progressiste, combiner l’ordinaire (le Cheng de Sun Tzu) et l’extraordinaire (le Qi), le solide éprouvé et l’audacieux. Elle doit disposer de ressources à la fois plus que nécessaires et variées, ce qui impose presque toujours qu’une partie d’entre elles soit toujours inutiles immédiatement. Son premier combat est donc à mener contre ceux qui ont plus d’yeux pour les petites économies à court terme que sur les menaces du long terme. Cette organisation doit aussi être capable d’évoluer et donc de susciter l’exploration prudente mais bouillonnante d’idées nouvelles. Son principal élément réservé réside dans les esprits.

Nassim Nicholas Taleb, Antifragile: Les bienfaits du désordre, Les Belles Lettres, 2013.

lundi 21 mai 2018

Tactimétrie


Du combat rapproché et du sport collectif : aujourd’hui, l’approche scientifique

Le 13 novembre 1960, au Stade Silvo-Appiani de Padoue, l’Inter Milan subissait une défaite humiliante en septième journée de série A. C’était la troisième journée sans victoire pour le nouvel entraîneur Helenio Herrera. Ereinté par la presse, Herrera remet tout à plat. A partir des observations des matchs (il note alors tout de la qualité de l’herbe des terrains aux tics techniques de ses jours en passant par les trajectoires des ballons) et de l’étude des idées des autres jusqu'à loin dans le passé, il met en place un nouveau système : le « catenaccio » (verrou), avec une défense renforcée grâce au libero et une capacité de contre-attaque verticale ultra-rapide, système qui va lui permettre de s’imposer dans le championnat italien et même en Europe, en prenant simplement moins de but (0,9 en moyenne par match contre 1,7 marqués pendant huit ans) que les adversaires. On en reparlera.

Ce qui est intéressant dans les sports collectifs pour qui étudie le combat, c’est qu’on s’y affronte aussi de manière directe et dans un cadre très contraint. Il y a peu d’innovations techniques dans les sports collectifs (de nouveaux ballons, quelques équipements personnels plus sophistiqués mais guère plus) et donc une obligation d’innover dans tous les autres champs. Ces innovations de structures ou de méthodes, de loin les plus nombreuses dans tous les domaines, surviennent après un changement de regard, parfois soudain par intuition, mais bien plus souvent par une analyse rigoureuse.

En 1977, l’historien Bill James publie Baseball Abstract, qui popularise l’analyse mathématique du base-ball (ou sabermetrics par référence à la SABR, Society for American Baseball Research, une société fondée en 1971). Il faut cependant attendre en effet le début des années 2000 et une grande nécessité, une très faible masse salariale pour un club de Major League baseball, pour que Billy Beane, le directeur-général des Athletics d'Oakland, l'adopte

Le plus intéressant de cette histoire (décrite en 2003 dans Moneyball de Michael Lewis et dans un film éponyme [ou « Le stratège »] en 2011) est que cette étude rationnelle a montré que les critères qui étaient utilisés « habituellement » par tous les clubs pour recruter des joueurs étaient complètement dépassés. On recrutait donc très cher des joueurs pour de mauvaises raisons, et par voie de conséquences, il était possible d’acquérir des joueurs en réalité plus performants mais sous-estimés. A partir de 2002, l’équipe atypique des Athletics a pu ainsi rivaliser avec les meilleures équipes de MLB avec une masse salariale trois fois inférieure, jusqu’à ce que les grandes équipes intègrent  à leur tour cette innovation (et le succès de Moneyball n’est pas étranger à ce retournement).

Ce qui est intéressant aussi c’est qu’en réalité cette méthode scientifique était déjà employée dans d’autres sports. Encore fallait-il regarder hors de son centre d’intérêt et son domaine de compétence pour trouver des idées nouvelles. Cette configuration mentale en T (compétence profonde + ouverture d’esprit), on pouvait dès l’époque de Baseball Abstractla retrouver  à Kiev chez Valeri Lobanovksi, entraîneur du Dynamo. Lobanovksi présentait la caractéristique, courante à cette époque en URSS, d’avoir été à la fois un bon joueur de football, médaille d’or de mathématique dans son lycée et diplômé d’ingénierie de chauffage de l’institut polytechnique de Kiev.

Lui aussi, lorsqu’il prend la tête du Dynamo en 1973 et comme Billy Beane plus tard, est confronté au problème du manque de ressources. Le football n’est pas prioritaire dans une URSS où les fonds sont centralisés et les joueurs sont de semi-amateurs qui doivent se confronter aux clubs professionnels européens (dont Saint-Etienne en demi-finale de Coupe d'Europe). Par nécessité (mais ce n’est pas le seul à devoir face au même défi) et par goût, il entreprend de remettre les choses à plat et de pratiquer un « football scientifique ». Lobanovski est le premier à utiliser les nouvelles technologies de l’époque (informatique, cassettes vidéos) pour accumuler le maximum de données sur ses joueurs, ceux des autres clubs, toutes les méthodes et systèmes de jeu utilisés par les autres. Il est le premier aussi à s’entourer de scientifiques, comme le Dr Anatoliy Zelentsov, spécialiste de bio-énergie (avec qui il écrit Base méthodologique du développement de modèles d’entraînements) mais aussi des psychologues et même des philosophes. Curieux, il s’intéresse aussi au fonctionnement du cirque de Moscou ou le Bolchoï dont il tire de précieux enseignements.

A partir de toutes ces analyses, Lobanovski modélise le jeu (14 tâches individuelles pour les attaquants, 13 pour les défenseurs, 20 actions de coalition) et définit un modèle de jeu jugé optimal (où l’aléatoire est réduit au maximum) avec les joueurs dont il dispose : un 4-4-2 avec milieu en losange et des schémas collectifs appris par cœur par drill. S’appuyant à l’époque sur une grande longévité de joueurs (et de l’entraîneur), Lobanovski fait du Dynamo une « machine » remarquablement bien organisée et performante jusqu’au moment où ses innovations sont copiées, son système de jeu étudié et contré. Surtout l’environnement économique et sociologique change radicalement avec la fin de la guerre froide et il ne peut plus bénéficier de la stabilité nécessaire à l’efficacité du système.

Le monde militaire sait aussi parfois faire des observations rigoureuses du réel et elles donnent souvent des résultats surprenants. A la fin du XVIe siècle, Maurice de Nassau qui dispose lui aussi de ressources limitées face à la puissante Espagne fait analyser rationnellement le combat de l'époque. Il en déduit une optimisation du comportement des hommes sur le champ de bataille, matérialisé par les fameuses planches où, trois siècles avant le taylorisme, les gestes des soldats sont découpés et minutés. S’il mécanise le comportement des hommes, il assouplit le fonctionnement des unités de combat et en obtient une « productivité tactique » très supérieure à ce qui fait alors. 

Si Maurice de Nassau est un enfant de la Révolution des sciences (exactes) de son époque, Ardant du Picq, moins de trois siècles plus tard, accompagne la naissance des sciences humaines. Il est le premier à s’intéresser scientifiquement (par le biais d’enquêtes et de sondages) au comportement des hommes sur le champ de bataille. Notons qu’il agit ainsi en amateur éclairé, de soldat qui va vers les sciences, et qu’il perdra la vie au cœur de son domaine d’étude. 

Quelques dizaines d'années plus tard, à la fin des années 1930 puis dans les années de guerre, une analyse rigoureuse du combat d’infanterie « tel qu’il se pratique » aboutit à des observations étonnantes, en particulier celle que montrait que tout, ou presque se passait à moins 400 mètres. Dans ces conditions, il n’était pas forcément utile de disposer de munitions capables de frapper avec précision jusqu'à 800 mètres. Avec des munitions moins puissantes que celles des fusils mais avec un peu plus que celles des pistolets mitrailleurs, il devenait possible de concevoir une arme capable de tirer au coup par coup ou en rafale sur la majorité de l’espace de combat d’un fantassin. C’est ainsi qu’est né le fusil d’assaut, dont la variante AK-47 et ses dérivées ont eu une influence forte sur l’évolution du monde. L’observation des combats aériens au Vietnam a mené à une révolution des méthodes d’entrainement des pilotes américains et un accroissement spectaculaire de leur efficacité.

L’observation des choses ne débouche pas forcément sur des changements profonds mais elle s'avère toujours utile ne serait-ce que pour confirmer que le système en vigueur fonctionne bien, en attendant, en combat comme en sport, les adaptions de l'adversaire. Cette observation peut être surtout, on l’a vu, la source d'innovations radicales ou même de rupture. Dans ces conditions pourquoi ne le fait-on plus régulièrement voire de manière permanente ?

En premier lieu, parce que cela demande des ressources et des efforts, ces mêmes ressources que l’on supprime en premier lorsqu’on veut faire des économies à court terme et que l’on préserve lorsqu’on réfléchit à long terme. En France, outre les initiatives de certains corps et unités élémentaires, le combat rapproché aux petits échelons est étudié par deux laboratoires principaux : les Commandement des opérations spéciales et la Direction des études et de la prospective (EDP) de l’infanterie, et particulièrement son Bureau études générales et doctrine. Ils font un travail remarquable mais leurs moyens, notamment humains, sont limités, loin de la Close Combat Lethality Task Force mise en place en février 2018 par le Département de la défense américain avec des moyens conséquents et directement rattaché au Secrétaire.Surtout, il faut en comprendre la nécessité et avoir conscience limites des habitudes et des croyances, qui sont destinées là-encore à être périmées un jour. Le vrai professionnel cultive le doute. 

Pourtant que d’économies, et avant tout en vies humaines, en observant, expérimentant, encourageant les exercices et les combats réels dans le détail. Où se trouve la banque de données qui compile les retex détaillés de tous les combats d’infanterie depuis cinquante ans ? Est-on capable d’expliquer en détail comment sont tombés les 600 soldats morts et les milliers de blessés  « pour la France » depuis la guerre d’Algérie et d’en tirer des enseignements ? Existe-t-il un équivalent à la Society for American Baseball Research consacrée au combat, une Académie du combat rapprochée qui rassemblerait autour des institutions des experts bénévoles (ou réservistes) militaires ou civils venus d’horizons divers ? Encourage-t-on les idées des chefs de groupe, de sections et de compagnie ? Comment peut-on expérimenter au plus petits échelons ? Avec quels moyens ? Existe-t-il des instruments de simulation efficaces du combat rapproché ? J’ai vu dans un manuel de la Seconde Guerre mondiale et réalisé moi-même (ce qui m’a été utile un jour) des études sur le comportement tireur-cible (combien de mètres peut-on parcourir face à un tireur en attente, surpris, etc.) pourquoi cela n'existe-t-il pas au niveau national ? Pratique-t-on des expérimentations bioénergétiques avec capteurs ? 
Il est temps de travailler comme au XXIe siècle.


Raphaël Cosmidis, Christophe Kuchly, Julien Momont, Les entraîneurs révolutionnaires du football, Solar, 2017.
Jonathan Wilson, Inverting the Pyramid: The History of Football Tactics, Orion, 2008.
Michael Lewis, Moneyball: The Art of Winning an Unfair Game, WW Norton & Co, 2003.

samedi 19 mai 2018

Malheur au vainqueur-Une analyse de la guerre de Gaza (2009)



Déjà publié le 19 novembre 2012

Fiche au chef d’état-major des armées, février 2009.

Dans De la guerre, Clausewitz décrivait la guerre comme l’affrontement de deux trinités associant chacune un gouvernement, un peuple et une armée. Dans son esprit, cela se traduisait par un duel gigantesque entre deux forces armées jusqu’à l’écrasement de l’une d’entre elles. Privé de leur centre de gravité, l’Etat et le peuple n’avaient alors plus qu’à se soumettre au vainqueur sur le champ de bataille. Ce schéma s’est trouvé mis en défaut lorsque les Etats n’ont plus affronté d’autres Etats mais des « organisations » dont le centre de gravité n’était plus leur armée, généralement modeste, mais le soutien de la population, transformant le « duel » en « opération au milieu des gens ». 

Dans le cas de l’opposition entre Israël et le Hamas, cette asymétrie est encore accentuée par les particularités des deux adversaires. David devenu Goliath, Israël associe un pouvoir faible car instable, une armée très puissante et une population de plus en plus radicale. La population juive la plus traditionaliste représentera la moitié de la population dans vingt ans.

Face à lui, le Hamas a un « pouvoir » déterminé jusqu’au fanatisme, une milice matériellement très faible et une population encore plus radicalisée que celle d’Israël. En 2002, une étude a conclu que 50 % des Palestiniens entre 6 et 11 ans ne rêvaient pas d’être médecin ou ingénieur mais kamikaze.

Faute d’une volonté capable d’imposer une solution politique à long terme, Israël est piégé par cette armée à qui il doit sa survie et qui ne peut que lui proposer des solutions sécuritaires à court terme. Arnold Toynbee, parlant de Sparte, appelait cela la « malédiction de l’homme fort ».

Le syndrome spartiate

Dans sa stratégie militaire, Israël raisonnait traditionnellement en fonction de trois types de menaces : intérieure (les mouvements palestiniens), proche (les Etats arabes voisins) et lointain (l’Irak ou l’Iran nucléaire) en essayant de concilier les réponses militaires en une doctrine unique, combinaison de la « muraille de fer » décrite par Zeev Jabotinsky dans les années 1920 et de la « révolution dans les affaires militaires ». Par l’association de la dissuasion nucléaire, de la barrière de sécurité, du quadrillage de la population palestinienne et d’une forte capacité de frappe conventionnelle à distance, Tsahal pensait avoir trouvé la parade à toutes les menaces. En réalité, cette « grande théorie unifiée » avait créé de nouveaux acteurs : les proto-Etats périphériques comme le Hezbollah au Sud-Liban et le Hamas dans la bande de Gaza, nés et vivant plus ou moins de l’affrontement avec Israël.

Le pouvoir israélien actuel est incapable de gagner la paix, le Hamas est incapable de gagner la guerre contre Israël mais les deux peuvent espérer gagner « à » faire la guerre à des fins de politique intérieure. Le 4 novembre 2008 (jour de l’élection de Barack Obama  afin de passer inaperçu), le gouvernement israélien a proposé l’affrontement avec un raid tuant six Palestiniens et le Hamas a accepté en ne renouvelant pas la trêve. On se trouve ainsi dans une forme de guerre plus proche du jeu de go que du jeu d’échec car les deux adversaires savent que cela se terminera non pas par un échec et mat mais par un accord mutuel tacite suivi d’une comptabilité des « points de victoire ».

Comme dans la réalité ces « points » sont largement subjectifs, le gouvernement Olmert s’est bien gardé cette fois d’annoncer, comme en 2006, une liste d’objectifs très ambitieux dont la non réalisation avait largement contribué à l’idée de défaite. Il n’a été question que de « redonner une vie normale aux habitants du sud d’Israël » et d’« infliger un sévère coup au Hamas », buts de guerre suffisamment flous pour espérer au moins une petite victoire (l’arrêt des tirs de roquettes). Implicitement, il était évident que cette opération avait aussi pour objet de restaurer la capacité de dissuasion de Tsahal et sa confiance interne.

La non bataille

Dans la droite ligne de la doctrine américaine « choc et effroi », l’opération Plomb durci débute par un raid massif de 40 à 50 F-16 I frappant très précisément (grâce aux drones, à l’aide du Fatah et aux réseaux humains du Shabak) l’« infrastructure » du Hamas. Les vagues suivantes, avec l’aide de l’artillerie et des hélicoptères d’assaut s’efforcent ensuite de détruire les centaines de tunnels de la frontière Sud, les sites de lancement de roquettes et de préparer les axes de pénétration de l’offensive terrestre. Bien plus efficace qu’en 2006, cette campagne fait entre 400 et 500 victimes en une semaine pour un résultat qui reste néanmoins insuffisant, confirmant que les feux à distance sont impuissants à eux-seuls à obtenir des résultats décisifs face à des organisations incrustées dans un tissu urbain dense. Les tirs de roquettes ne cessent pas et le Hamas n’est pas décapité malgré la mort de Nizar Rayyan et Azkariah al-Jamal. Le potentiel militaire du Hamas (entre 7 000 et 20 000 miliciens selon les estimations) n’est pas sérieusement entamé.

Contrairement à 2006, la campagne de frappes à distance est donc prolongée par une véritable opération terrestre dont les objectifs immédiats sont de contrôler les zones de lancement de roquettes, de participer à la destruction des tunnels, d’empêcher toute manœuvre coordonnée du Hamas et de lui infliger autant de pertes que possible. Plus symboliquement, il s’agit aussi d’aller « planter le drapeau chez l’ennemi ». Cette offensive terrestre (ou aéroterrestre tant les moyens aériens et au sol sont intégrés) n’a cependant pas le droit à l’échec. Grâce à l’emploi de colonnes blindées-mécanisées évoluant dans une bulle d’appui feux, les cinq brigades israéliennes commencent par cloisonner l’ennemi puis essaient de l’user par une série de mini-raids, blindés en terrain un peu ouvert ou, plus rarement, par les forces spéciales dans les zones plus densément urbanisées. En cela, les modes d’action employés sont très proches de ceux des Américains en Irak, les aspects humanitaires en moins.

Face à ces « colonnes de fer », une milice ne peut jouer que sur la préparation du terrain, l’emploi d’armes à longue portée et la furtivité. La préparation du terrain (obstacles, engins explosifs) a été handicapée par le manque de moyens et de compétence et les quelques obstacles mis en place ont été, pour la plupart, détruits lors de la phase de feux à distance. Contrairement au Hezbollah, le Hamas ne dispose apparemment pas de missiles antichars modernes, il lui est donc difficile de frapper les unités israéliennes autrement que par mortiers ou par snipers. Toute attaque directe étant vouée au massacre, la seule voie possible pour lui consiste à rester retranché dans les zones inaccessibles aux colonnes blindées et d’attendre que les Israéliens s’engagent dans une opération de nettoyage urbain.

Prendre Falloujah à la fin de 2004 avait nécessité le déploiement de quatre brigades (deux pour cloisonner et deux pour conquérir) pendant un mois et demi et coûté la vie à 73 Américains. En 2002, la prise de Jenine avait demandé à Tsahal deux semaines de combat et 23 morts pour la brigade engagée. Or Gaza-ville et les camps périphériques représentent environ quatre fois Falloujah et douze fois Jénine en termes de surface et de population. Le prix à payer pour s’en emparer était trop important pour le gouvernement israélien. La bataille de Gaza est donc restée symbolique, les deux adversaires ne se rencontrant pas véritablement.

La population pour cible

Dans ce contexte, ce sont finalement les populations environnant ces deux armées qui s’évitent qui sont les plus frappées. C’était déjà le cas lors de la guerre de juillet 2006, lorsque les civils israéliens se plaignaient de subir quotidiennement les tirs de roquettes du Hezbollah alors que le gouvernement Olmert refusait d’engager des troupes au Sud Liban. Au même moment, les frappes de Tsahal tuaient beaucoup plus de civils libanais que de miliciens du Hezbollah bien protégés dans leurs abris souterrains.

Pire encore, il semble maintenant que les populations soient devenues l’objectif premier des opérations militaires afin de faire « pression » sur un adversaire que de part et d’autre on ne peut vaincre militairement. Avec l’arrivée de munitions ultra-précises, on pensait avoir progressé humainement depuis les bombardements stratégiques de la Seconde Guerre mondiale. On assiste désormais à un retour en arrière puisque les dégâts apparaissent comme de moins en moins « collatéraux » et de plus en « centraux ».

C’est évident du côté des organisations palestiniennes qui affrontent Israël et qui considèrent qu’elles n’ont plus d’autre recours que de frapper la population civile par le biais des « kamikazes » ou par des projectiles, insuffisamment précis pour être vraiment dangereux (il en faut plus de 400 pour tuer un seul civil) mais qui entretiennent un climat permanent d’insécurité. Mais c’est aussi désormais le cas de la part d’Israël qui a non seulement transformé la bande de Gaza en immense camps de prisonniers mais emploie sa force de telle sorte que, plus que l’affaiblissement du Hamas, c’est la punition de la population palestinienne qui semble recherchée, avec par exemple la destruction des infrastructures économiques. Bien entendu, comme toujours en pareil cas, l’adversaire est stigmatisé comme à la fois lâche et terroriste alors que la souffrance de sa propre population est largement instrumentalisée.

En toute bonne foi et avec une certaine schizophrénie, Tsahal peut se présenter comme l’armée la plus éthique du monde puisqu’il prévient par téléphone, tracts ou SMS avant de tuer. Si l’on croît les chiffres couramment évoqués, le « kill ratio » entre soldats israéliens et civils palestiniens est d’environ 1 pour 50, dont 20 à 30 enfants, ce qui ne suggère pas quand même une volonté extrême de maîtrise de la force, ni, il est vrai, de volonté farouche du Hamas de préserver la population. Mais comment attendre autre chose d’une organisation qui a introduit l’attentat-suicide dans le monde sunnite ?

La lettre et l’esprit des grands traités internationaux signés depuis 1868 visant à protéger autant que possible la population des ravages de la guerre sont d’évidence bafoués, avec d’ailleurs cette circonstance aggravante du côté d’Israël que la population de Gaza, toujours officiellement territoire occupé, reste sous sa responsabilité. Juridiquement, l’opération  Plomb durci  est une opération de sécurité intérieure, domaine où plus encore que dans un état de guerre la riposte se doit d’être proportionnelle et maîtrisée. Dès le départ de l’opération, les noms des commandants d’unité n’ont pas été divulgués par crainte de poursuites pour crimes de guerre. Loin des guerres héroïques des Sharon, Tal ou Adan, Plomb durci est anonyme.

A défaut de gagner les cœurs, contrôler les esprits

Si dans cette régression, le Hamas est freiné par l’insuffisance technique de ses engins, Israël doit encore arbitrer avec sa propre morale mais aussi surtout celle de l’opinion publique internationale et en premier lieu américaine. De fait, Israël sait que chacune de ses grandes opérations asymétriques (Raisins de la colère en 1996, Rempart en 2002, Pluie d’été et Changement de direction en 2006) enclenche toujours un processus de protestation qui finit par l’enrayer. Pour retarder cette échéance et pour la première fois à cette échelle, l’opération militaire s’est accompagnée d’une vraie campagne des perceptions.

Le premier cercle concerné était celui de l’opinion publique israélienne. Pour cela, le gouvernement a pris soin de se placer en position de légitime défense en mettant en avant la menace des roquettes et le non renouvellement de la trêve par le Hamas puis en précédant l’offensive d’un ultimatum, obtenant ainsi un soutien de plus de 80 % de la population. Mais les médias ne sont plus les seules sources d’informations. Les nouvelles technologies de l’information, téléphone portable en premier lieu, donnent aussi la possibilité d’établir un lien direct entre l’armée et la nation, et donc de faire converger plus rapidement qu’avant le moral de l’ « avant » et de l’ « arrière ». Cela avait une des causes de l’échec de 2006, les soldats n’hésitant pas à communiquer à leurs familles leurs critiques sur la manière dont les opérations étaient conduites. Cette fois, outre que les motifs d’insatisfaction ont été réduits par une planification précise, une étanchéité complète a été instaurée entre la zone de bataille et  l’intérieur du pays, en échange d’un effort permanent d’explication pour les soldats.

La seconde bataille des perceptions s’est déroulée hors du Proche Orient. Prolongeant une intense préparation diplomatique auprès des gouvernements et diplomates étrangers, les Israéliens ont organisé le blocus des images (sans image, la souffrance reste une abstraction), fait appel à des groupes de pression et des intellectuels sympathisants pour organiser des manifestations de soutien et marteler un certain nombre de messages (« Israël fait preuve de retenue », «  l’idée de proportionnalité entre la menace et la riposte n’a pas lieu d’être » [André Glucksman, dans Le Monde du 5 janvier 2009], etc.). La communication par Internet ne pouvant être cloisonnée, il a été fait appel à une « armée » de réservistes et sympathisants afin d’en « occuper » les points clefs (les premières pages sur Google par exemple) et d’inonder de commentaires les sites et les blogs. Il est devenu ainsi très difficile d’y trouver des informations favorables au Hamas. Sur le terrain enfin, Tsahal s’est efforcé d’éviter, sans y parvenir complètement (le 5 janvier, une école gérée par l’ONU a été frappée, faisant 39 victimes), les massacres suffisamment importants pour apparaître dans les médias internationaux et susciter une forte émotion.

Qu’est-ce que la victoire ?

Les 17 et 18 janvier 2009, les deux camps « passent leur tour », en décrétant l’un après l’autre un cessez-le-feu unilatéral. Commence alors la bataille du bilan. En 2006, c’était le Hezbollah qui avait occupé le premier ce terrain en martelant le thème de la « victoire divine ». Cette fois, ce sont plutôt les Israéliens qui saturent l’espace de messages de victoire. Or, les « points » objectifs sont peu nombreux. Les tirs de roquettes ont cessé mais malgré les destructions la menace est toujours là. Les pertes infligées aux Hamas revendiquées par Israël (700 combattants tués) sont invérifiables mais même ainsi, alors qu’il y a environ 200 000 chômeurs d’âge militaire à Gaza, on peut imaginer que le potentiel humain du Hamas sera vite reconstitué et ses leaders tués vite remplacés. Le soldat Guilad Shalit, toujours prisonnier du Hamas, est soigneusement oublié. De son côté le Hamas ne peut se targuer d’avoir infligé des coups significatifs à l’ennemi (sept morts, aucun prisonnier, pas de destruction d’engins de combat) mais comme toute organisation engagée dans un combat très asymétrique, il peut revendiquer simplement le fait d’avoir résisté et gagner ainsi en prestige au sein de la population palestinienne. Au total, Israël peut prétendre à une petite victoire mais au prix d’un accroissement du nombre de ses ennemis et de l’effritement de son image. On peut tout perdre en se contentant de gagner toutes les batailles.