lundi 17 mai 2021

Une brève histoire des snipers-1ère partie Les mal aimés

Lors de la Seconde Guerre mondiale, les tireurs d’élite américains étaient surnommés les « Ten cent killers », le prix de la cartouche du fusil Springfield 1903 qu’ils utilisaient. Durant la guerre du Vietnam, avec l’évolution des coûts sans doute, ils étaient devenus les « Thirteen cent killers » ou la « Murder Inc. ». Ils sont aujourd’hui, à l’image de Chris Kyle, des héros aussi spontanément célébrés aux Etats-Unis qu’ils ont pu l’être de manière organisé par l’Etat soviétique pendant la Grande guerre patriotique. Pendant ce temps, nul nom de tireur de précision, d’élite ou « sniper » ne se détache vraiment de l’histoire des armées britanniques et françaises plutôt mal à l’aise avec ces combattants particuliers, qui apparaissent comme un expédient nécessaire mais dont a un peu honte et qui disparait avec le besoin, la guerre de position qui l’a vu naître. Entre tueur en série et protecteur, lâche et héros, individualiste et rouage essentiel d’un ensemble, le sniper est une figure à part dont l’image a beaucoup fluctué en fonction des contextes dans lesquels il est apparu et a été utilisé.

Ce mal aimé du combat a d’abord beaucoup souffert de combattre à distance. L’arme de jet et l’arme de choc sont d’origine commune, introduite presque simultanément pour la chasse. La première permet de réduire le risque par la mise à distance mais la seconde est souvent indispensable pour tuer. L’appréhension de l’agression de l’autre et surtout la peur de mourir ne s’y exercent pas avec la même intensité. Le combat par contact physique répugne et induit un stress maximal.

Les héros des légendes indo-européennes combattent à la lance, à la fois arme de jet très proche et de contact, ou à l’arc comme le dieu Krishna dans la Mahabharata indienne ou les héros de l’Illiade à partir d’un char ou après en être descendu. Si les peuples cavaliers continuent de privilégier ce combat à distance, associé à l’excellent arc composite, l’image du guerrier évolue en Europe et au Proche-Orient avec l’apparition et le développement des protections et surtout des épées de fer, à partir de 800 av JC. Le combat rapproché y devient prédominant et valorisé par rapport au tireur à distance qui apparaît ainsi de plus en plus, par contraste, comme un combattant, certes indispensable pour préparer ou accompagner le combat principal, mais moins courageux. Cette différenciation tactique s’accompagne d’une différenciation aussi sociale et culturelle. Après les citoyens-fantassins, hoplites grecs, légionnaires romains, guerriers germains, ce sont les aristocraties-cavalières, associées dans le terme de « chevalier », qui se développent en Occident qui prennent le monopole des vertus guerrières dans un combat conçu comme une série de duels entre égaux et d’écrasement des roturiers à pied.

Dans ce contexte, la mort à distance des chevaliers, par les arbalétriers ou les archers apparaît comme un crime social doublé de lâcheté, puisque avec ces armes perfides une personne « de peu » peut tuer sans  risque le plus vaillant des nobles. Lors du concile de Latran en 1139, le pape Pape Innocent II interdit « cet art meurtrier et haï de Dieu », sans grand effet il est vrai, tant ces armes sont quand même efficaces et peuvent même avoir une influence considérable sur les évènements comme lorsqu’un arbalétrier, bien sûr resté anonyme, tue Richard 1er « Cœur de lion » lors du siège de Châlus-Chabrol en 1199. Toute l’ambiguïté est là, le tireur à distance déplaît mais il est nécessaire. On l’utilise donc mais on le licencie dès la fin des combats.

L’apparition de l’arme à feux accroit encore le malaise. Bayard, l’archétype du chevalier, considérait qu’il était honteux « qu’un homme de cœur soit exposé à périr par une misérable friquenelle dont il ne peut se défendre ». Car l’arme à feux, outre sa capacité de perforation, présente la particularité inédite de lancer un projectile invisible, phénomène non-naturel qui dépasse les capacités des sens et accroit encore l’impression de ne pas avoir de prise sur son environnement. Bayard ordonnait la pendaison de tout arquebusier capturé avant de périr lui-même d’un coup d’escopette dans le dos en 1524. Par contraste, l’arme de jet, qui permet de compenser la supériorité du chevalier apparaît aussi comme l’instrument de l’affranchissement politique et social. Les figures qui incarnent cette vision sont d’abord légendaires comme l’archer anglais Robin Hood ou l’arbalétrier suisse Guillaume Tell.

Au début du XVIIIe siècle, les fusils, qui remplacent les mousquets, permettent déjà de tirer avec une certaine précision. On se rend compte aussi que les fusiliers tirant de manière autonome sont en moyenne deux fois plus précis que ceux tirant groupés. Certains Etats allemands développent alors de petites unités pour renseigner et « tirailler » en avant des troupes. Incapables d’actions de choc du fait de leur dispersion, il s’agit alors surtout pour elles de préparer le combat principal mené par l’infanterie de ligne. Les hommes qui composent ces unités sont baptisés Jägers, ou Chasseurs, du nom de la catégorie de la population où ils sont, et seront toujours prioritairement, recrutés. Malgré la répugnance dans l’Europe aristocratique à laisser les combattants hors de tout contrôle étroit, le procédé des tirailleurs se répand lentement. Certains Chasseurs tyroliens et bavarois, sont même équipés d’une carabine Gandoni utilisant l’air comprimé.

Le premier véritable emploi moderne de tireurs de précision date de la guerre d’indépendance américaine. L’absence initiale d’armée régulière impose à la nouvelle république de faire appel aux hommes déjà aguerris, comme les chasseurs, coureurs des bois ou agriculteurs de la « frontière », pour qui le tir précis est une condition de survie. Ces coureurs des bois et chasseurs, arrivent avec leur propre fusil dont le canon, « l’âme », rayé fait tourner la balle et permet de tirer efficacement beaucoup plus loin que le Brown bess des « habits-rouges ». Certains de ses hommes, baptisés Rangers, avaient déjà été utilisés contre les Français et les Indiens dans les années 1750 sans que l’armée britannique, qui avait pourtant constaté leur efficacité, n’adopte définitivement ce savoir-faire. Ces amateurs ne savent pas combattre à la manière réglée des Européens mais ils font des ravages dans les rangs britanniques et particulièrement lors de la campagne de Saratoga, en 1777, où 500 Rangers sélectionnés par le général Morgan et équipés du long fusil Kentucky harcèlent dans la forêt une colonne britannique. En tuant, le général anglais Fraser de Balnain à presque 400 mètres près de Saratoga, Timothy Murphy apparaît comme le premier sniper héroïsé.

Les Américains renouvellent l’expérience lors de la guerre de 1812.  Le 9 janvier, à la Nouvelle-Orléans, une ligne de tireurs d’élite mobilisés étrille une brigade britannique, en tuant d’abord ses officiers puis en frappant ses compagnies paralysées. Plus de 1 600 soldats de sa Majesté tombent en moins de 25 minutes pour moins de 60 Américains. Pour la première fois, quelques tireurs isolés et précis peuvent avoir une influence forte sur l’issue de chaque bataille. On les appelle déjà tireurs d’élite mais pas encore snipers, nom que l’on donne à partir des années 1820 aux excellents tireurs capables de toucher des snipes, des petites bécassines du nord de l’Angleterre.

L’expérience américaine porte en partie. A l’initiative du capitaine Ferguson, vétéran de la guerre d’indépendance et déjà inventeur d’un fusil s’armant par la culasse, les Britanniques se dotent d’une unité de tireurs de précision, le 95e régiment d’infanterie, dont les hommes sont, comme les Américains, équipés de tenues vertes et surtout, à partir de 1801, d’un fusil spécifique, le Baker. Le Baker possède une âme rayée qui donne à la balle une trajectoire droite jusqu’à presque 300 mètres, soit le double des fusils habituels à âme lisse. Cette précision accrue est cependant acquise au prix d’une cadence de tir plus faible, la balle devant être enfoncée avec un maillet puis une baguette rigide. Placées en tirailleurs en avant des troupes de ligne, les « sauterelles vertes », comme les surnomment les Français, font des ravages en Espagne, ciblant particulièrement les officiers. En 1809, le général Auguste de Colbert est tué de cette façon devant Villafranca. Paradoxalement, l’armée française, qui combat désormais surtout par la manœuvre, les feux d’artillerie et le choc de masse n’imite pas vraiment cette innovation. La Grande armée engagée en Russie n’emploie que cinq bataillons de Chasseurs dont quatre alliés et un corse. La marine française en revanche en fait un grand usage. A Trafalgar, en 1805, cela n’empêche pas le désastre mais permet de tuer l’amiral Nelson et de toucher 50 membres d’équipage du navire amiral britannique.

L’armement d’infanterie connaît une évolution considérable tout au cours du XIXe siècle. Les fusils à âme rayée deviennent plus faciles d’emploi et ils s’arment par la culasse, ce qui augmente la cadence de tir et permet de tirer par tous les temps et dans toutes les positions. Avec les fusils Dreyse ou Chassepot qui apparaissent au milieu du siècle, n’importe quel fantassin peut déjà tirer plus loin, plus vite et plus précisément que les green jackets de Wellington. Avec l’apparition des poudres blanches à la fin du siècle, et la mise en service d’armes comme le Lebel ou le Mauser 98, il peut également tirer sans être décelé ou gêné par la fumée. Dans ces conditions, la distinction entre tirailleurs, qui combattent par le feu, et soldats de ligne, qui combattent plutôt par le choc, disparaît.

On oublie cependant que chaque fois que le combat s’est figé quelque part, devant la ville de Sébastopol en 1854-55 (où des Britanniques utilisent, sans doute pour la première fois, des lunettes de tir) ou lors de la guerre de Sécession, des tireurs isolés sont apparus spontanément. En 1861, le colonel unioniste Hiram Berdan regroupe ceux du Nord dans deux unités spécialisées, les 1er et 2e US Sharpshooters, équipés de fusils à lunettes et en tenue verte. De leur côté, les Confédérés les emploient de manière beaucoup plus dispersée. L’un d’entre eux, Jack Hinson, est peut-être responsable de la mort de cent soldats de l’Union le long des rivières Tennessee et Cumberland. Lors des combats de Spotsylvania, en 1864, le général de l’Union Sedgwick est abattu à 700 m juste quelques minutes après avoir déclaré qu’ « à une telle distance, les confédérés ne toucheraient même pas un éléphant ».

Ces manières de combattre, mal contrôlé, ne plaisent cependant guère et cette expérience de la guerre civile américaine est négligée par la suite. Avec la généralisation des fusils s’armant pas la culasse et l’apparition des poudres sans fumée ces manières plaisent encore moins. Les snipers peuvent désormais se cacher complètement ajoutant l’invisibilité du tireur à celle de la balle. Sous la menace de tels combattants, la mort devient totalement imprévisible et presque inévitable, ce qui induit un stress encore plus fort et réintroduit l’idée d’un combat inégal et lâche. La menace de snipers ennemis est toujours particulièrement détestée, impliquant souvent des rétorsions fortes qui déplaisent aussi souvent aux voisins de ces tueurs volontaires. Les grandes armées régulières n’aiment pas les tireurs isolés. Ce sont donc les amateurs qui leur rappelle à chaque fois leur efficacité. Lors de la guerre des Boers, de 1899 à 1902, des « commandos » de fermiers et chasseurs tiennent tête à l’armée britannique en la harcelant de tirs au fusil. A la fin de la guerre, on constate simplement que les Boers n’ont été capables de s’emparer  d’aucune position sérieusement tenue. Dans le combat géant, bref et très mobile que l’on envisage en Europe au début du XXe siècle, quelques tireurs de précision ne semblent guère avoir d’importance. C’est une erreur.

(à suivre)

jeudi 13 mai 2021

Les enseignements militaires de la guerre de Gaza (2014)

Le conflit de 2014 survient alors que le Hamas est en grande difficulté après avoir perdu l’appui de ses sponsors syrien et iranien pour avoir condamné le régime d’Assad et surtout égyptien après le départ des Frères musulmans en juillet 2013. La circulation souterraine avec l’Égypte est coupée et le blocus, un temps desserré, est à nouveau hermétique. Les revenus du Hamas dans Gaza sont divisés par deux en quelques mois. Le mouvement tente alors de renouer avec le Fatah avec qui il signe un accord en avril 2014, ce qui déplaît fortement au gouvernement israélien qui décide d’une nouvelle guerre.

Le 12 juin, le meurtre de trois adolescents israéliens, qui succède à celui de deux adolescents palestiniens un mois plus tôt, provoque l’arrestation de centaines de suspects pour la plupart membre du Hamas, qui nie toute implication. Les mouvements palestiniens les plus durs comme le Djihad islamique, ripostent par des tirs de roquettes qui provoquent eux-mêmes des raids de représailles. Le gouvernement israélien, poussé par son aile radicale, saisit l’occasion de lancer une nouvelle campagne croyant rééditer le succès de Pilier de défense. Mais cette fois le Hamas est prêt à affrontement de longue durée dans l’espoir d’obtenir une réaction internationale et la fin du blocus. L’affrontement survient le 8 juillet et dure jusqu’au 26 août 2014. L’opération israélienne est baptisée Bordure protectrice.

D’un point de vue tactique, cette opération se distingue avant tout des précédentes par un taux de pertes des forces terrestres israéliennes singulièrement élevé. L’armée de terre israélienne a ainsi déploré la perte de 66 soldats en 49 jours de combat contre deux lors de l’opération Pilier de défense en 2012 (7 jours) et 10 lors des 22 jours de l’opération Plomb durci en 2008-2009. Ces pertes israéliennes se rapprochent de celles subies lors de la guerre de 2006 contre le Hezbollah (119 morts pour 33 jours de combat), alors considérée comme un échec. Elles sont à comparer à celles de leurs ennemis, de l’ordre de 90 combattants palestiniens tués contre aucun Israélien en 2012, mais selon un ratio de 40 à 70 contre 1 pour Plomb durci et de 6 à 10 contre 1 pour Bordure protectrice. Tsahal perd également une dizaine de véhicules de combat en 2014 contre aucun en 2008.

Cette singularité s’explique essentiellement par les innovations opératives et tactiques des brigades al-Qassam, contrastant avec la rigidité du concept opérationnel israélien d’emploi des forces qui, lui, n’a guère évolué. Ces innovations ont permis aux forces du Hamas, à l’instar du Hezbollah et peut-être de l’État islamique, de franchir un seuil qualitatif et d’accéder au statut de «techno-guérilla» ou de «force hybride». Cette évolution trouve son origine dans les solutions apportées par le Hamas à son incapacité à franchir la barrière de défense qui entoure le territoire de Gaza pour agir dans le territoire israélien.

L’arsenal impuissant

La première phase de la guerre ressemble aux précédentes. Grâce à l’aide de l’Iran, le Hamas a développé sa force de frappe. Sur un total de 6000 projectiles, fabriqués sur place ou entrés en contrebande, le Hamas dispose d’environ 450 Grad, de 400 M-75 et Fajr 5 (80 km de portée) et surtout de quelques dizaines de M-302 ou R-160 susceptibles de frapper à plus de 150 km, c’est-à-dire sur la majeure partie du territoire israélien. Le Djihad islamique dispose de son côté de 3000 roquettes, moins sophistiquées, et les autres groupes, Front populaire et démocratique de libération de la Palestine (FDLP) ou des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa de quelques centaines.

À l’imitation du Hezbollah et toujours avec l’aide de l’Iran, les Brigades l-Qassam se sont dotées également d’une petite flotte de drones Abadil 1, dont certains ont été transformés en «bombes volantes». Hormis ces derniers moyens, l’ensemble reste cependant de faible précision et condamné à un emploi majoritairement anti-cités. Il est utilisé immédiatement, mais finalement avec encore moins d’effet que lors des campagnes précédentes. Au total, en 49 jours, 4400 roquettes et obus de mortiers sont lancés sur Israël causant la mort de 7 civils, soit un ratio de 626 projectiles pour une victime, trois fois plus qu’en 2008-2009. L’emploi des drones explosifs par le Hamas se révèle également un échec, les deux engins lancés, le 14 et le 17 juillet, ayant été rapidement détruits, l’un par un missile anti-aérien MIM-104 Patriot et l’autre par la chasse.

Si les destructions sont très limitées, les effets indirects sont plus sensibles. L’économie et la vie courante sont perturbées par la menace des roquettes comme jamais sans doute auparavant, jusque sur l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv qui doit arrêter son activité pendant deux jours. Il n’y a cependant rien dans cette menace qui puisse paralyser le pays. Plus que jamais, l’artillerie à longue portée du Hamas est une arme de pression et un diffuseur de stress (le nombre des admissions hospitalières pour stress est très supérieur à celui des blessés) plutôt qu’une arme de destruction. Elle constitue surtout le symbole de la résistance du Hamas, et de ses alliés. D’un autre côté, bien que faisant 200 fois moins de victimes civiles que les raids aériens, elles peuvent par leur destination uniquement anti-cités être qualifiées par les Israéliens d’«armes terroristes» et justifier le «besoin de sécurité» d’Israël aux yeux du monde extérieur.

Cette inefficacité des frappes du Hamas s’explique d’abord par leur imprécision, réduisant le nombre de roquettes réellement dangereuses à environ 800 mais aussi par la combinaison des mesures de protection civile israélienne et du système d’interception Dôme de fer officiellement crédité de 88 % de coups au but. Si ce chiffre est contesté, il n’en demeure pas moins que ce système très sophistiqué a démontré là son efficacité, surtout contre les projectiles à longue portée, sinon son efficience au regard de son coût d’emploi, estimé à entre 40000 et 90000 dollars pour chaque interception d’un projectile.

La force de frappe anti-civils

De son côté, comme dans les opérations précédentes, Israël a utilisé sa force aérienne et son artillerie pour frapper l’ensemble de la bande de Gaza pour, comme dans les opérations précédentes, affaiblir l’instrument militaire du Hamas, en particulier ses capacités d’agression du territoire israélien. De manière moins avouée, il s'agit aussi de faire pression sur la population pour qu’elle se retourne contre le gouvernement du Hamas qui est lui-même frappé. À défaut de les détruire, il s’agit, encore une fois, de faire pression simultanément sur les trois pôles de la trinité clausewitzienne. 

Le premier objectif n’est que très modestement atteint. Le nombre total de frappes a représenté le double de celui de Plomb durci, soit environ 5000, pour des pertes estimées de combattants palestiniens sensiblement équivalentes. Sachant que ces pertes sont aussi pour une grande part, et bien plus qu’en 2008, le fait des forces terrestres, il est incontestable que l’impact de la campagne de frappes sur les capacités militaires du Hamas a été plus faible que lors des opérations précédentes. Si quelques leaders du mouvement palestinien ont été tués comme Mohammed Abou Shmallah, Mohammed Barhoum et surtout Raed al Atar, les tirs de roquettes n’ont jamais cessé et la capacité de combat rapproché a été peu affectée.

Cette inefficacité est essentiellement le fait de l’adoption par le Hamas de procédés de furtivité et de protection terrestre plus efficaces. Plus les Israéliens dominent dans les «espaces fluides» et plus le Hamas densifie et fortifie son «espace solide» pour faire face aux raids de toutes sortes, aériens ou terrestres. Par leurs propriétés physiques et juridiques, murs et populations civiles sont de grands diviseurs de puissance de feu. Avec le temps, le Hamas, comme le Hezbollah au Sud-Liban, y a encore ajouté une infrastructure souterraine baptisée «Gaza sous Gaza» qui protège les centres de commandement du Hamas, ses stocks et une partie de ses combattants, répartis en secteurs autonomes de défense bien organisés. À la domination israélienne dans les airs répond par inversion l’emploi de la 3e dimension souterraine, déjà utilisée pour contourner le blocus et se ravitailler par le Sinaï égyptien.

Cette tactique inversée se retrouve aussi lorsqu’il s’agit de combattre à l’air libre. Aux complexes de reconnaissance-frappes israéliens sophistiqués, et donc couteux et rares, répond l’emploi de lance-roquettes peu onéreux et abondants, souvent employés de manière automatique pour que les servants ne soient pas frappés. L’armée de l’air et l’artillerie israéliennes peuvent se targuer de repérer les tirs très vite, grâce à la surveillance permanente de drones ou de ballons, et de frapper les sites d’origine en quelques minutes, voire quelques secondes, prouesse technique remarquable mais de finalement peu d’intérêt.

L’efficacité militaire des frappes israéliennes massives dépend aussi beaucoup de la surprise. Cela a été le cas en partie en 2008 et plus encore en 2012, et les principales pertes ennemies ont eu lieu les premiers jours. Ce n’est plus du tout le cas en juillet 2014 puisque les frappes avaient déjà commencé ponctuellement en juin. Lorsque la campagne commence véritablement, il n’y a plus de combattants du Hamas visibles dans les rues de Gaza.

Le deuxième objectif, faire pression sur la population dans son ensemble pour, indirectement, imposer sa volonté au «gouvernement» du Hamas, est toujours aussi moralement et opérationnellement problématique. Outre les 1300 à 1700 victimes civiles et les dizaines de milliers de blessés, plus de 11000 habitations ont été détruites et presque 500000 personnes, un tiers de la population, ont été déplacées. Les systèmes d’alimentation en eau et en électricité ont été détruits. Si le lien entre ces actions sur la population et la haine que celle-ci peut porter à Israël est évident et si la dégradation à l’étranger de la légitimité du combat d’Israël ou simplement de son image est établie, on ne voit pas très bien en revanche la corrélation entre cette action sur la population et les décisions du Hamas. Si des mouvements de colère ont pu être constatés contre le Hamas, en particulier lorsque des trêves ont été rompues par lui à la fin du conflit, il n’est pas du tout évident que le Hamas sorte politiquement affaibli de ce conflit.

Au bilan, on peut s’interroger sur la persistance, dans les deux camps, de l’emploi de frappes à distance sur la population civile, emploi qui s’avère à la fois moralement condamnable et d’une faible efficacité. La réponse réside probablement dans les capacités défensives de chacun des deux camps qui inhibent les attaques terrestres. Comme les premiers raids de bombardement britanniques sur l’Allemagne en 1940, largement inefficaces, lancer des roquettes ou des raids aériens apparaît comme la seule manière de montrer que l’«on fait quelque chose», avec ce piège logique que si l’un des camps frappe, l’autre se sent obligé de l’imiter puisqu’il peut le faire. Le message vis-à-vis de sa propre population l’emporte sur celui destiné à l’étranger.

Cet équilibre de l’impuissance a cependant été modifié par le développement par le Hamas de nouvelles capacités d’agression du territoire israélien par le sol. Faire face à ces innovations imposait cependant de pénétrer à l’intérieur des zones les plus densément peuplées de Gaza et de revenir à une forme de duel clausewitzien entre forces armées.

La nouvelle armée du Hamas

De 2012 à 2014, toujours grâce à l’aide de ses sponsors, le Hamas se dote de moyens de frappe directe jusqu’à des distances de plusieurs kilomètres. Des missiles antichars AT-4 Fagot (2500 m de portée), AT-5 Spandrel (4000 m) et surtout des modernes AT-14 Kornet (5500 m), provenant principalement de Libye via l’Égypte de l’époque des Frères musulmans, ont été identifiés, de même que des fusils de tireurs d’élite à grande distance (Steyr. 50 de 12,7 mm). Ces armes constituent une artillerie légère à tir direct qui permet d’harceler les forces israéliennes le long de la frontière.

Le Hamas développe également des capacités de raids à l’intérieur du territoire israélien contournant la barrière défensive. Une unité de 15 hommes a été formée à l’emploi de parapentes motorisés pour passer au-dessus du mur (elle ne sera pas engagée), des équipes de plongeurs sont destinées à débarquer sur les plages, surtout une quarantaine de tunnels offensifs ont été construits dont certains approchent trois kilomètres de long. Ces tunnels offensifs sont à distinguer des galeries destinées à contourner le blocus pour s’approvisionner en Égypte et qui avaient constitué un objectif prioritaire de l’opération Plomb durci. Il s’agit au contraire d’ouvrages bétonnés, placés entre dix et trente mètres sous la surface et longs de plusieurs kilomètres. Certains sont équipés de systèmes de rails et wagonnets.

Le premier des six raids du Hamas en territoire israélien a lieu le 17 juillet. Un commando de treize combattants palestiniens, infiltré par un tunnel, attaque un kibboutz situé près de la frontière. C’est la première attaque de la sorte contre Israël, qui ne provoque pas de pertes civiles mais suscite une grande surprise et donc une forte émotion dans la population. Au bilan, les quatre raids souterrains ne parviennent pas à pénétrer dans les cités israéliennes mais ils permettent de surprendre par deux fois des unités de combat israéliennes et leur infligeant au total onze tués et douze blessés, soit déjà plus que pendant les trois semaines de l’opération Plomb durci. Les deux raids amphibies, en revanche, décelés avant d’arriver sur les plages sont détruits sans avoir obtenu le moindre effet.

À ces nouvelles armes et ces capacités de raids, la troisième innovation du Hamas et mauvaise surprise pour Tsahal réside dans la professionnalisation de son infanterie, de bien meilleure qualité que lors des combats de 2008. À la manière du Hezbollah, les 10000 combattants permanents du Hamas, auxquels il faut ajouter autant de combattants occasionnels et de miliciens des autres mouvements, sont structurés en unités autonomes combattant chacune dans un secteur donné et organisé. Les axes de pénétration, par ailleurs généralement trop étroits pour les véhicules les plus lourds, ont été minés dès le début des hostilités selon des plans préétablis et des zones d’embuscade ont été organisées. Des emplacements de tirs (trous dans les murs) et des galeries ont été aménagés dans les habitations de façon à pouvoir combattre et se déplacer entre elles en apparaissant le moins possible à l’air libre. Le combat est alors mené en combinant l’action en essaim de groupes de combat d’infanterie et celui des tireurs d’élite/tireurs RPG ou, plus difficile dans le contexte urbain dense, de celui des missiles antichars. Dans tous les cas, la priorité est d’infliger des pertes humaines plutôt que de tenir du terrain ou de détruire des véhicules.

Le retour du duel

La nouvelle menace des raids palestiniens et la pression populaire qu’elle induit obligent le gouvernement à ordonner l’engagement des forces terrestres, sur une bande d’un kilomètre de profondeur, pour repérer et détruire les tunnels permettant aux combattants du Hamas de s’infiltrer en Israël. Dans la nuit du 17 juillet, les brigades de la division de Gaza, 401e Brigade blindée, Golani, Nahal et Parachutiste déployées le long de la frontière commencent leurs actions de destruction des sites de lancement de roquettes et surtout du réseau souterrain, en particulier à proximité de la frontière Nord et Nord-Est. La mission est donc très similaire à celle de l’opération Plomb durci.

Comme en 2008, les Israéliens forment des groupements tactiques très lourds avec une capacité de détection accrue pour déceler les entrées de tunnel, par les airs et les senseurs optiques, phoniques, sismiques et infrarouges. Les véhicules lourds Namer sont beaucoup plus présents qu’en 2008, les Merkava sont dotés du système Trophy, qui associe un radar avec antennes pour déceler l’arrivée de projectiles, un calculateur de tir et des mini-tourelles pour tirer des leurres ou des salves de chevrotines. Le système, très couteux, semble avoir prouvé son efficacité. Dans les zones ainsi ouvertes, les tunnels découverts sont soit livrés aux frappes de bombes guidées soit, plus généralement, pénétrés et détruits à l’explosif par les groupes de l’unité spéciale du génie Hevzek. Au sol et en sous-sol, le génie israélien utilise pour la première fois à cette échelle des robots de reconnaissance, comme le Foster Miller Talon-4 armé d’un fusil-mitrailleur court. Ces robots sauvent incontestablement plusieurs vies israéliennes.

Ces opérations rencontrent une forte résistance qui occasionne des pertes sensibles aux forces israéliennes. Contrairement à l’opération Plomb durci de 2008-2009 où elles s’étaient contentées de pénétrer dans les espaces les plus ouverts de la bande de Gaza dans ce qui ressemblait surtout à une démonstration de force, les unités israéliennes ont été contraintes cette fois d’agir dans les zones confinées et densément peuplées de la banlieue de Gaza ville, beaucoup plus favorables au défenseur.

Les combats y sont d’une intensité inconnue depuis la guerre de 2006. Au moins cinq sapeurs israéliens auraient été tués dans les tunnels, quatre autres en conduisant des bulldozers D-9. Le 19 juillet, une section de la brigade Golani est canalisée vers une zone d’embuscade où elle perd sept hommes dans la destruction d’un véhicule M113 par une roquette RPG-29. Six autres soldats israéliens sont tués aux alentours dans cette seule journée qui s’avère ainsi plus meurtrière pour Tsahal que les deux opérations Plomb durci et Pilier de défense réunies. Cinq hommes tombent encore le lendemain dans le quartier de Tuffah, en grande partie par l’explosion de mines. Le 22 juillet, deux commandants de compagnies de chars sont abattus par des snipers. Le 1er août, un combattant suicide sortant d’un tunnel parvient à se faire exploser au milieu d’un groupe de soldats israéliens en tuant trois. Le nombre de tués et blessés de la seule brigade Golani s’élève à plus de 150 dont son commandant, renouant avec la tradition israélienne du chef au contact. Les pertes des Palestiniens sont nettement supérieures mais certainement pas dans le rapport de 10 pour 1 revendiqué par Tsahal.

Dans ce contexte d’imbrication et alors que la population civile est souvent à proximité, la mise en œuvre des appuis est difficile. Les hélicoptères d’attaque peuvent tirer sur la presque totalité de la zone d’action des forces d’attaque mais les combattants palestiniens sont peu visibles depuis le ciel. Les appuis indirects présentent toujours le risque de frapper la population, ce qui est survenu le 20 juillet lorsque plusieurs obus tuent peut-être 70 Palestiniens et en blessent 400 autres, pour la très grande majorité des civils, ce qui provoque une forte émotion.

Le 1er août, l’annonce de la capture d’un soldat israélien près de Rafah, démentie par la suite, suscite une forte émotion en Israël et des scènes de liesse dans les rues de Gaza, témoignant de l’importance stratégique des prisonniers. Tsahal ne voulait absolument pas renouveler l’expérience du soldat Guilad Shalit capturé en juin 2006 et finalement libéré cinq ans plus tard en échange de 1000 prisonniers palestiniens. Une opération de récupération est immédiatement lancée.

Au bilan, les Israéliens revendiquent la destruction de 34 tunnels dont la totalité des tunnels offensifs et de plusieurs zones de lancement de roquettes, réduisant, avec l’action aérienne, le nombre de tirs de moitié, ainsi que la mort de centaines de combattants du Hamas. La menace jugée principale est ainsi considérée comme éliminée et l’armée israélienne a montré sa capacité tactique à pénétrer à l’intérieur de défenses urbaines très organisées et sa résilience en acceptant les pertes inévitables de ce type de combat, surtout face à une infanterie ennemie déterminée et compétente. Ces pertes, qui, par jour d’engagement au sol, sont de l’ordre de grandeur de celles infligées par le Hezbollah en 2006 constituent les plus importantes jamais infligées par des Palestiniens, y compris l’armée de l’Organisation de libération de la Palestine occupant le Sud-Liban en 1982. À cette époque, l’armée de l’OLP avait été détruite. Cette fois, le potentiel de combat du Hamas et sa volonté ne sont pas sérieusement entamés. Après dix-huit jours d’offensive terrestre et alors que l’opinion publique est, malgré les pertes, favorable à 82 % à sa poursuite, le gouvernement israélien y renonce, reculant devant l’effort considérable nécessaire pour détruire complètement le Hamas et la perspective d’être peut-être obligé de réoccuper la zone. Le 3 août, les forces terrestres israéliennes se retirent de la bande de Gaza après l’annonce que la mission de destruction des tunnels est remplie. À la fin de la phase terrestre, les capacités offensives du Hamas sont considérées comme détruites ou neutralisées. Du 3 au 5 août, les forces terrestres israéliennes sortent de la bande de Gaza.

L’armée des ondes

Comme à chaque fois, les combats sur le terrain se doublent de combats sur tous les champs possibles de communication. Il s’agit peut-être là du champ de bataille principal pour au moins le Hamas dont l’objectif principal est d’obliger Israël à, au moins, desserrer le blocus autour de Gaza. Outre la chaîne de télévision Al-Aqsa TV, créée en 2006, et son site Internet en langue arabe, le Hamas utilise tous les réseaux sociaux, caisse de résonance nouvelle depuis 2008, pour diffuser des images des souffrances de la population et justifier son action. Ils trouvent des relais nombreux dans le monde arabe et les populations musulmanes des pays occidentaux. Une guérilla électronique est lancée contre les sites de l’administration israélienne, sans grand succès il est vrai, tant la disproportion des forces est encore grande avec Israël dans cet espace de bataille.

L’armée israélienne est désormais la plus performante au monde en matière de communication autour des combats. Son armée numérique, renforcée de milliers de jeunes réservistes, occupe et abreuve Facebook, Instagram, Flickr ou encore YouTube. Sur Twitter, elle poste des messages dans plusieurs langues. Les espaces de débats sont saturés de milliers de messages favorables, parfois générés à l’identique par des robots. Sur le fond, les messages sont toujours les mêmes à destination d’abord de la population israélienne, qu’il faut rassurer et assurer de l’issue de la guerre; de l’opinion internationale ensuite pour qu’elle prenne parti et de l’ennemi enfin et secondairement en espérant contribuer encore à faire pression sur lui. Les combattants palestiniens ne sont jamais qualifiés autrement que de «terroristes», une manière de les disqualifier bien sûr mais aussi de rappeler que le Hamas est sur la liste officielle des organisations terroristes, entre autres, des États-Unis et de l’Union européenne. S’il est difficile, contrairement au Hamas, de montrer des images de victimes, on insiste sur le fait que les roquettes tirées depuis Gaza visent majoritairement et sciemment des civils. Il s’agit donc là d’un acte terroriste prémédité, alors que l’armée de l’air israélienne prend soin au contraire d’avertir par sirène (avec ce paradoxe que c’est désormais l’agresseur qui alerte de l’attaque) de l’attaque imminente. Si des civils sont tués à Gaza cela relève de l’entière responsabilité du Hamas qui les utilise comme boucliers humains.

Sur le fond, cette communication bien rodée ne peut masquer longtemps la dissymétrie des souffrances des populations concernées de l’ordre de 250 Palestiniens tués pour 1 Israélien. Elle peine à expliquer des bavures manifestes comme lorsque le 16 juillet quatre enfants sont tués sur une plage par deux tirs successifs. Mais à court terme, cela importe peu, les émotions des opinions publiques ne changent pas le soutien diplomatique des pays occidentaux, les États-Unis en premier lieu, qui ont tous réaffirmé le «droit d’Israël à se défendre» et ensuite seulement leur «préoccupation vis-à-vis des pertes civiles». À long terme, la dégradation de l’image d’Israël se poursuit mais à court terme, le soutien américain reste ferme. Le contexte diplomatique est même encore plus favorable à Israël qu’en 2008 et le Hamas ne parvient pas à susciter suffisamment d’indignation pour le modifier à son avantage.

Finir une guerre

Le gouvernement israélien pouvait considérer la destruction des tunnels du Hamas comme suffisant. Il estime plutôt se trouver ainsi dans une meilleure position pour accepter la prolongation des combats puisqu’Israël ne risque plus d’agression. Les forces terrestres ont été redéployées le long de la frontière avec une démobilisation partielle des 100000 réservistes, non pas en signe d’apaisement mais, au contraire, pour préparer un combat prolongé, le retour des réservistes facilitant aussi celui d’une vie économique plus normale.

Paradoxalement, si des signes de mécontentement contre le Hamas apparaissent dans la population palestinienne, c’est peut-être du côté israélien que le soutien de l’opinion publique s’érode le plus vite. Le 25 août, un sondage indique que seulement 38 % des Israéliens approuvent la manière dont les opérations sont menées, le principal reproche étant l’absence de résultats décisifs. De nouvelles négociations aboutissent à un cessez-le-feu définitif le 1er septembre.

À l’issue du conflit, s’il a fait preuve d’une résistance inattendue le Hamas est militairement affaibli, avec moins de possibilités de recomplètement de ses forces que durant les années précédentes, du fait de l’hostilité de l’Égypte. Il lui faudra certainement plusieurs mois, sinon des années pour retrouver de telles capacités. En attendant, au prix de la vie de 66 soldats et 7 civils (un rapport de pertes entre militaires et civils que l’on n’avait pas connu depuis 2000) et de 2,5 milliards de dollars (pour 8 milliards de dollars de destruction à Gaza), les tirs de roquettes ont cessé et le Hamas n’est pas parvenu à desserrer l’étau du blocus. Mais il n’y a cependant là rien de décisif pour Israël. Il aurait fallu pour cela nettoyer l’ensemble du territoire à l’instar de la destruction de l’OLP au Sud-Liban. Cela aurait coûté sans doute plusieurs centaines de tués à Tsahal pour ensuite choisir entre se replier, et laisser un vide qui pourrait être occupé à nouveau par une ou plusieurs organisations hostiles, et réoccuper Gaza, avec la perspective d’y faire face à une guérilla permanente. Le gouvernement israélien a privilégié le principe d’une guerre limitée destinée à réduire régulièrement (tous les deux ans en moyenne) le niveau de menace représenté par le Hamas. La difficulté est que les opérations de frappes apparaissent de plus en plus stériles et que les opérations terrestres sont aussi de plus en plus couteuses. Après le Hezbollah, et encore dans une moindre mesure, le Hamas est parvenu à franchir un seuil opératif en se dotant d’une infanterie professionnelle dotée d’armes antichars et antipersonnels performantes et maitrisant des savoir-faire tactiques complexes. Les deux adversaires sont donc largement neutralisés par leurs capacités défensives mutuelles.

À court terme, on ne voit pas ce qui pourrait permettre de surmonter ce blocage tactique. On peut donc imaginer un prochain conflit qui ressemblera plutôt à celui de 2012. À moyen terme, les possibilités de rupture de cette crise schumpetérienne (l’emploi des mêmes moyens est devenu stérile) sont plutôt du côté du Hamas qui peut espérer saturer le système défensif israélien par une quantité beaucoup plus importante de tirs «rustiques» et/ou utiliser des lance-roquettes modernes beaucoup plus précis comme les BM-30 Smerch russes. Il peut aussi espérer disposer de missiles anti-aériens portables comme le HN-6 chinois, toutes choses qui rendraient l’action du modèle militaire israélien beaucoup plus délicat. Il faudra cependant que le mouvement palestinien retrouve des alliés et des capacités de transfert de matériels à travers le blocus, ce qui n’est pas pour l’instant évident.

Israël reste donc pour l’instant dominant mais faute d’une volonté capable d’imposer une solution politique à long terme, il est sans doute condamné à renouveler sans cesse ces opérations de sécurité. Arnold Toynbee, parlant de Sparte, appelait cela la «malédiction de l’homme fort».

Extrait de "Sisyphe à Gaza"

lundi 10 mai 2021

Armée et contre-terrorisme. Retour sur l'expérience de la bataille d'Alger-Fiche au CEMA 2007


Fiche au chef d’état-major des armées, 2007

Il y a juste cinquante ans, l’armée de terre était engagée aux côtés des forces de police pour éradiquer le terrorisme dans une grande ville française. On connaît le résultat : une victoire acquise en quelques semaines, mais un désastre stratégique et psychologique dont l’armée s’est difficilement remise. À l’heure où la menace du terrorisme est présentée à nouveau comme menace majeure, voire unique, et où la tentation est forte d’employer tous les moyens pour s’en préserver, il n’est peut-être pas inutile de revenir sur cette expérience.

Pourquoi l’armée ?

En 1957, le gouvernement fait appel à l’armée parce qu’il est désemparé face au phénomène du terrorisme urbain qui frappe Alger, menace nouvelle et d’une grande ampleur non pas par le nombre de victimes qu’occasionne chaque attentat, très inférieur par exemple aux attaques de Madrid en 2004 ou à New York en 2001, mais par leur multiplication. A partir de septembre 1956 et pendant plus d’un an, cette ville de 900 000 habitants est en effet frappée en moyenne chaque jour par deux attaques qui font, toujours en moyenne, un mort et deux blessés.

Les forces de police ne parviennent pas à faire face au problème, car elles sont paralysées par trois facteurs : la multiplicité et la rivalité des services (RG, sécurité militaire, PJ, DST, gendarmerie), la méconnaissance du phénomène et la compromission avec la population européenne dont elle est majoritairement issue. Elle se retrouve donc à la fois décrédibilisée pour son inefficacité du côté « européen », selon les appellations de l’époque, et pour sa partialité du côté « musulman », 400 000 habitants dont 80 000 dans le labyrinthe de la Casbah. Le 10 août 1956, les Musulmans ont été victimes rue de Thèbes dans la Casbah du pire attentat de toute la période avec officiellement 16 morts mais sans aucun doute beaucoup plus, une attaque dont les auteurs, des « ultras » partisans de l’Algérie française, ont été mollement poursuivis. Les Musulmans sont exaspérés aussi de l’inaction policière face aux « ratonnades » qui suivent souvent les attentats et qui occasionnent au moins autant de victimes innocentes que ces mêmes attentats. De ce fait et autant que par sympathie idéologique ou par peur, cette population musulmane accepte bon gré mal gré la mainmise du FLN.

Dans ces conditions et alors que le FLN lance la menace d’une grève générale, le ministre-résidant Robert Lacoste, estime n’avoir pas d’autre solutions que de faire appel à l’armée et notamment à la 10e division parachutiste du général Massu, dont on a pu constater l’efficacité dans le « djebel ». Dans son esprit, c’est la suite logique du glissement opérée depuis 1954 lorsque les militaires ont été engagées dans des opérations ipso facto de sécurité intérieure puisqu’on leur refusait le titre de « guerre ». Cette décision ne suscite que peu d’opposition politique.

Le 7 janvier 1957, le préfet du département d’Alger signe une délégation de pouvoirs au général Massu dont l’article premier est rédigé ainsi : «Sur le territoire du département d’Alger, la responsabilité du maintien de l’ordre passe […] à l’autorité militaire qui exercera, sous le contrôle supérieur du préfet d’Alger, les pouvoirs de police normalement impartis à l’autorité civile». Les premières unités parachutistes arrivent dans la nuit pour se lancer immédiatement dans une énorme perquisition au sein de la Casbah. A la fin du mois de janvier, ils brisent par la force la grève générale, au mépris de la loi et à la satisfaction de tous.

Logique militaire contre logique policière

Dès son arrivée à Alger, le général Massu donne la méthode à suivre : «Il s’agit pour vous, dans une course de vitesse avec le FLN appuyé par le Parti Communiste Algérien, de le stopper dans son effort d’organisation de la population à ses fins, en repérant et détruisant ses chefs, ses cellules et ses hommes de main. En même temps, il vous faut monter votre propre organisation de noyautage et de propagande, seule susceptible d’empêcher le FLN de reconstituer les réseaux que vous détruirez. Ainsi pourrez-vous faire reculer l’ennemi, défendre et vous attacher la population, objectif commun des adversaires de cette guerre révolutionnaire!

Ce travail politico-militaire est l’essentiel de votre mission, qui est une mission offensive. Vous l’accomplirez avec toute votre intelligence et votre générosité habituelles. Et vous réussirez. Parallèlement se poursuivra le travail anti-terroriste de contrôles, patrouilles, embuscades, en cours dans le département d’Alger.»

Toute l’ambiguïté de l’action policière effectuée par des militaires est dans ce texte. Pour les parachutistes, qui reviennent amers de l’expédition ratée à Suez, Alger est un champ de bataille, au cadre espace-temps précis, dans lequel ils s’engagent à fond, sans vie de famille et sans repos, jusqu’à la victoire finale et en employant tous les moyens possibles.

En réalité, cette opération mérite difficilement le qualificatif de « bataille » tant la dissymétrie des adversaires est énorme, à l’instar de la police face aux délinquants qu’elle appréhende. La logique policière agit alors de manière linéaire ne cherchant pas à surmonter une dialectique adverse qui n’existe pas ou peu, mais à déceler et appréhender tous ceux qui ont transgressé la loi. Cette logique est soumise à la tendance bureaucratique à rechercher le 100 % d’efficacité et donc à réclamer toujours plus de moyens pour y parvenir et plus de liberté dans l’emploi de la force, avec cet inconvénient qu’à partir d’un certain seuil, les dépenses s’accroissent plus que proportionnellement aux résultats. La tentation est alors forte de les justifier en élargissant la notion de menace. Cette tendance reste cependant étroitement contrôlée de manière explicite par la loi, mais aussi normalement par une culture policière d’emploi minimal de la force.

Dans la logique militaire, selon l’expression de Clausewitz, c’est chaque adversaire qui fait la loi de l’autre et c’est cette dialectique qui freine la montée en puissance. En Algérie, après quelques succès, les grandes opérations motorisées de bouclage menées en 1955 ont rapidement perdu toute efficacité dès que les combattants ennemis ont appris à les déjouer. Sans cet échec, on aurait probablement éternellement continué dans cette voie jusqu’aux fameux et finalement inatteignables 100 % de succès.

A Alger, la dialectique est très réduite et la force militaire tend donc à monter très vite aux extrêmes d’autant plus que les freins qui existent pour la police sont beaucoup moins efficaces avec des militaires qui n’ont pas du tout le même rapport au droit. Dès les premières opérations de contre-guérilla en 1954, les unités de combat étaient stupéfaites de voir des gendarmes devoir les accompagner, dresser des procès-verbaux et compter les étuis après les combats. Dans le combat, elles restaient dans une logique militaire de duel entre adversaires respectables, mais dès la fin du combat elles entraient dans une logique policière contraire. L’ennemi anonyme mais honorable devenait un individu précis mais contrevenant à la loi, à condition toutefois de le prouver. Lorsqu’elles ont vu par la suite que les prisonniers étaient souvent libérés « faute de preuves », la plupart des unités ont simplement conservé leurs ennemis dans la logique guerrière en les tuant. Ce faisant, elles ont franchi une « ligne jaune » bafouant ouvertement un droit en retard permanent sur la logique d’efficacité militaire.

Avec les attentats d’Alger, l’ennemi n’apparaît même plus respectable puisqu’il refuse la logique de duel pour frapper de manière atroce des innocents. Ajoutons enfin l’importance de la notion si prégnante pour les militaires du sacrifice, à la différence près que dans le cas de la « bataille » d’Alger, on ne sacrifiera pas sa vie (il n’y aura que deux soldats tués et cinq blessés) mais son âme.

La continuation de l’action policière par d’autres moyens

Le cadre légal de l’action de la division parachutiste est très large. Les quatre régiments parachutistes engagés peuvent appréhender en flagrant délit ou contrôler des groupes et agir sur renseignement avec des OPJ affectés à chacun d’eux.  

Le général Massu, nommément désigné, a le pouvoir d’ordonner des perquisitions à domicile de jour et de nuit. Normalement, les individus arrêtés doivent être remis à l’autorité judiciaire ou à la gendarmerie dans les 24 heures, mais le préfet délègue à l’autorité militaire le droit d’assignation à résidence surveillée pendant au maximum un mois. Cette assignation à résidence permet d’arrêter de simples suspects et de constituer ensuite le dossier qui permettra éventuellement de les présenter au parquet, à l’inverse des méthodes de la Police judiciaire. Le tribunal militaire du corps d’armée de la région peut également juger les affaires de flagrant délit suivant une procédure très rapide, dite de traduction directe, où un simple procès-verbal de gendarmerie suffit. Le tribunal militaire peut également revendiquer les poursuites exercées par les tribunaux civils et de fait, dans la presque totalité des cas, les HLL (« hors-la-loi ») sont présentés devant lui.

Forte de ces pouvoirs, la division parachutiste met en place progressivement et de manière pragmatique plusieurs structures. Le premier système, dit «de surface», consiste à protéger les sites sensibles et à quadriller la ville par des points de contrôle et plus de 200 patrouilles quotidiennes. Les régiments sont affectés à des quartiers particuliers qu’ils finissent par connaître parfaitement et la Casbah est complètement bouclée. Ce contrôle constant en impose et rassure la population, tout en entravant les mouvements du FLN, mais il ne permet pas d’effectuer beaucoup d’arrestations.

Le démantèlement des réseaux est le fait de l’organisation « souterraine », c’est-à-dire d’abord de la structure de renseignement. Les renseignements proviennent de trois sources : la documentation, c’est-à-dire les fichiers (mais les services compétents sont réticents à coopérer) ou les documents du FLN ; la population, mais les langues ne commencent à se délier que lorsque l’emprise du FLN se desserre, et surtout les interrogatoires de suspects. Dans l’ambiance qui règne alors d’urgence, de lutte implacable contre un ennemi invisible et détesté et il faut bien le dire, de mépris vis-à-vis d’une population musulmane « moins française que les autres », les notions de suspects et d’interrogatoire se brouillent très vite. Tout musulman tend à être suspect et tout interrogatoire tend à devenir torture. Au sein de cette structure de renseignement, le commandant Aussaresses, est chargé des exécutions extrajudiciaires maquillées le plus souvent en suicide, comme celles du leader FLN Mohamed Larbi Ben M’hidi ou de l’avocat Ali Boumendjel.

Où s’arrête la sécurité globale ?

Comme le souligne le général Massu dans son ordre d’opération, la traque des terroristes selon des méthodes inspirées de celle de la police n’est qu’un aspect du problème. Il faut aller beaucoup plus loin. Dans la trinité clausewitzienne, la force armée, le gouvernement et le peuple se renforcent et se contrôlent mutuellement. Lorsqu’une guerre est déclarée, les deux armées ennemies s’affrontent dans un duel gigantesque, et lorsqu’un vainqueur se dessine, le gouvernement vaincu et le peuple à sa suite se soumettent. Dans la «guerre contre-terroriste», on détruit les cellules tactiques ennemies mais aussi les chefs, avec qui il est hors de question de négocier. Si l’on veut mener une guerre, le seul pôle sur lequel on peut agir est donc la population. Combinant la recherche policière du 0 terroriste et la vision militaire de lutte collective, l’armée se lance dans le contrôle étroit du «peuple de l’ennemi» pour éviter qu’il sécrète à nouveau des «malfaisants».

On s’engage donc dans une voie dont on ne cerne pas la fin et les contradictions. Outre que l’on n’hésite pas à brutaliser la population musulmane (plusieurs dizaines de milliers de suspects, innocents pour la très grande majorité, passeront par les centres de triage), on lui impose, sur l’initiative du colonel Trinquier, un dispositif d’autosurveillance inspiré des régimes totalitaires communistes qui ont tant marqué les vétérans d’Indochine. Dans le cadre de ce dispositif de protection urbaine (DPU), aussitôt surnommé Guépéou. Chaque maison de la Casbah ou des bidonvilles est numérotée et chacun de ses habitants est fiché. Des chefs d’arrondissements, îlots, buildings ou maisons sont désignés (7500 au total) avec l’obligation de tenir à jour des fiches de présence et de signaler tout mouvement, sous peine de sanctions. La mise en place du DPU permet ainsi de découvrir Ben M’Hidi.

Le DPU sert aussi de relais pour l’encadrement psychologique et administratif de la population. En s’immisçant dans tous les aspects de la vie, avec la création de sections administratives urbaines (SAU), d’organisations d’anciens combattants, de «cercles féminins» (où les femmes reçoivent un enseignement pratique sous l’impulsion d’équipes médico-sociales) et en inondant la ville de photos, affiches, tracts, messages par radio, journaux ou cinémas itinérants, on espère gagner «la bataille des cœurs et des esprits». Cette mainmise permet aux parachutistes de devenir à leur tour des «poissons dans l’eau» même s’il s’agit surtout de poissons prédateurs.

Cela n’empêche pas Yacef Saadi, le chef du réseau «bombes» à Alger d’organiser à nouveau une série d’attentats atroces. Les 4 et 9 juin, Saadi et ses poseurs de bombes, souvent des porteuses pour moins attirer la méfiance, tuent 18 personnes et en blessent près de 200. Cette fois le général Massu fait appel au colonel Godard pour organiser les opérations. Godard, futur membre de l’OAS, est très hostile aux méthodes employées précédemment et notamment l’usage de la torture. Trinquier et Aussaresses sont écartés au profit du capitaine Léger qui parvient à organiser de spectaculaires opérations d’infiltration et d’intoxication des réseaux du FLN, la fameuse « bleuite ». Même s’il y aura quelques attaques l’année suivante, la bataille d’Alger se termine en octobre 1957, avec l’arrestation de Yacef Saadi et la mort du tueur Ali-la-pointe.

Où est la victoire ?

La méthode, souvent brutale, a été tactiquement efficace. Le réseau « bombes » est démantelé une première fois en février 1957 puis à nouveau en octobre. Le comité exécutif du FLN, privé de Ben M’Hidi s’est enfui pour la Tunisie. Officiellement, jusqu’à la fin mars, la 10DP a tué 200 membres du FLN et arrêté 1 827 autres, mais beaucoup plus selon d’autres sources comme Paul Teitgen, secrétaire général de la police à Alger, qui font aussi  l’objet de controverses. 

Mais si la victoire immédiate sur le terrorisme est flagrante, il est probable que les méthodes employées, quoique souvent moins dures que celles du camp d’en face y compris contre les siens, ont contribué encore à pousser la population musulmane dans le camp ennemi. La polémique qui naît sur les méthodes employées va également empoisonner l’action militaire jusqu’à la délégitimer gravement.

En interne, le malaise est aussi très sensible du fait du mélange des genres. D’un côté, certains ne se remettront pas de leur engagement dans l’action policière poussée à fond alors que d’autres souffriront au contraire de ce non-combat si contraire à l’éthique militaire et si frustrant. Cela se traduit parfois par des bouffées de violence comme en juin 1957, lorsque trois parachutistes agressés depuis une voiture se ruent dans un hammam et tuent plusieurs dizaines d'innocents. Bien qu’infiniment moins meurtrière pour eux que les batailles de 1944-1945 par exemple, les soldats français gardent un souvenir détestable de cette période jusqu’à l’incruster profondément dans l’inconscient collectif

En guise de conclusion, voici ce que disait le colonel Bigeard à ses hommes en juillet 1957 avant de reprendre un « tour » à Alger. Cela résume assez bien la problématique des unités de combat engagées contre les organisations armées pratiquant le terrorisme : « Nous avons deux éventualités possibles pour « tuer » notre période d’Alger : la première peut consister à se contenter du travail en surface, en évitant de se compromettre, en jouant intelligemment sans prendre de risques, comme beaucoup hélas ! savent trop bien le faire ; la seconde, jouer le jeu à fond, proprement, sans tricher, en ayant pour seul but : détruire, casser les cellules FLN, mettre à jour la résistance rebelle d’une façon intelligente, en frappant juste et fort. Nous adopterons immédiatement la seconde. Pourquoi ? parce que c’est une lâcheté de ne pas le faire. […] Il y a ces articles de presse qui nous calomnient. Il y a ceux qui ne prennent aucune position et qui attendent. Si nous gagnons, ils seront nos défenseurs ; si nous perdons, ils nous enfonceront. Les directives concernant cette guerre, les ordres écrits n’existent pas et pour cause ! Je ne peux vous donner des ordres se référant à telle ou telle note de base…Peu importe ! Vous agirez, avec cœur et conscience, proprement. Vous interrogerez durement les vrais coupables avec les moyens bien connus qui nous répugnent. Dans l’action du régiment, je serai le seul responsable. »

samedi 8 mai 2021

L'audace de servir-Guillaume Malkani

Quatrième de couverture

Juristes, enseignants, ingénieurs ou jeunes diplômés, ils sont nombreux à s'engager comme officiers au terme de leurs études. Ils sont réservistes portant l'uniforme durant leurs congés, officiers sous contrat délaissant une vie confortable pourtant bien établie et un emploi parfois mieux rémunéré, ou encore polytechniciens choisissant de vivre une expérience intense dans le cadre de leur scolarité. Ils deviennent ainsi cadres de l'armée de Terre, prenant des décisions et donnant des ordres à leurs hommes, à l'entraînement comme en opérations. Ce sont les officiers formés au Quatrième Bataillon de l'Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr - dit l'ESM4 - dont la formation de décideur et de chef militaire se déroule au coeur de la lande bretonne.

Depuis la fin du XIXe siècle et les prémices de la Grande Guerre, ils servent la Nation sans forcément être militaire de carrière. Du Chemin des Dames jusqu'à la campagne de France, puis des rizières indochinoises jusqu'au djebel algérien, ces officiers sont aujourd'hui les vétérans des Balkans et de l'Afghanistan, toujours déployés au Proche-Orient et dans la bande sahélo-saharienne.

En parallèle du bataillon qui les forme aujourd'hui, ils sont dépositaires d'un riche et glorieux passé, et s'inscrivent dans les pas d'illustres citoyens devenus officiers - par la force des choses et par volonté -, d'Apollinaire à Péguy et de Lartéguy à Genevoix. Ce sont les retours d'expériences de cette population que nous vous proposons de découvrir dans cet ouvrage, laissant ainsi libre cours à la parole d'une quarantaine d'entre eux. Ces témoignages exposent la singulière hétérogénéité de ces officiers néanmoins tous rassemblés autour d'une devise fédératrice : l'audace de servir.

Guillaume Malkani, L'audace de servir, Books on Demand, mars 2021, 294 pages.

dimanche 2 mai 2021

La Légion d’honneur pour le caporal-chef Liber


Publié le 11 janvier 2020

La France compte dans ses rangs une armée invisible de milliers de blessés dans leur chair et leur âme. Ils ont été mutilés en la servant, en nous servant tous. Le moindre des droits qu’ils ont sur nous, c’est la reconnaissance.
L’un d’entre eux s’appelle Loïc Liber, il est caporal-chef, et le 15 mars 2012, il a été abattu par un islamiste à Montauban avec deux de ses frères d’armes, le caporal-chef Abel Chenouf et le caporal Mohamed Legouad. Eux sont morts, lui a survécu tétraplégique et est cloué dans un fauteuil depuis huit ans. Son régiment désormais c’est sa chambre aux Invalides où il a affiché les paroles de la Marseillaise et posé son béret. Les seules opérations qu’il connaît désormais sont médicales et elles sont de plus en plus difficiles à supporter.
Ses camarades tombés ont été intégrés dans la Légion d’honneur, c’est bien mais c’est une légion de l’au-delà et il est à craindre qu’ils ne la portent pas sur eux. Surtout, pourquoi avoir séparé alors les frères d’armes dans la reconnaissance et accordé moins à celui qui a survécu. Combien d’années de souffrance faut-il pour équivaloir à la mort ?
Pour l’instant cela fait huit ans et il est hélas probable qu’il n’y en ait pas beaucoup d’autres. N’est-il pas temps avant qu’il ne soit trop tard de faire enfin un geste ? Le caporal-chef Liber a reçu la Médaille militaire, c'est très bien. Il aurait été officier, il aurait reçu la Légion d'honneur. N'aurait-ce pourtant pas été la même chair qui aurait été meurtrie ? Il est temps aussi de mettre fin aussi à cette distinction qui date de la Restauration. La Légion d'honneur est aussi un ordre censé regrouper les citoyens ayant fait preuve de mérites éminents. Les mérites sont-ils moins éminents lorsqu'ils sont le fait de militaires du rang ou de sous-officiers ? 
La demande d’attribution de la Légion d’honneur a été faite par la députée de Guadeloupe, cette demande est suivie « avec bienveillance » par madame la ministre des Outre-Mer…depuis un an. Mon grand-père, lui aussi blessé au service de la France en 1918 l’avait reçu quelques semaines plus tard, le temps de terminer les combats en cours. Notre Etat fonctionne-t-il plus mal qu’en 1918 ? Sommes-nous plus insensibles qu’à cette époque ? Il est temps d’être juste.

Pour en savoir plus et aider : Le canal de vie

mercredi 28 avril 2021

La pitrerie en danger

Les deux mon général !
Je tiens à ne pas remercier par la présente un petit groupe de vieux généraux d’avoir contribué à nourrir l’image de militaires forcément réactionnaires, limite fascistes, commandés par des badernes manifestement nostalgiques, par ordre d’apparition à l’écran, de l’opposition à la Gueuse, de la Cagoule, du régime de Vichy, de l’Algérie française et du petit putsch de généraux du 21 avril 1961. Le 21 avril? Comme le hasard fait bien les choses, c’est pile-poil le jour de la publication de leur tribune dans Valeurs actuelles. Seule différence avec leurs prédécesseurs, il est probable que leur vision de la Russie a changé lorsqu’elle est passée de communiste à poutinienne.

Ne tergiversons pas, la sémantique est toujours la même : «oligarchie apatride» dans une déclaration précédente, «valeurs civilisationnelles», «hordes», «délitement», «péril mortel», «laxisme», etc. Les cibles changent juste avec le temps, un peu moins de Juifs peut-être, beaucoup plus d’Arabes à coup sûr dans un gloubi-boulga où on trie les bons rebelles qui portent un gilet jaune en oubliant que certains d’entre eux ont saccagé l’Arc de triomphe et la tombe du soldat inconnu, et les malfaisants, comme les bobos trous du cul à cagoule noire. On y fait aussi des crétins indigénistes et autres décoloniaux voire toute la mouvance Woke un danger mortel, alors qu’ils sont surtout bêtes et souvent ridicules. On notera au passage la petite taille et le ciblage très précis de la liste des malfaisants. Cette liste est néanmoins beaucoup plus longue que celle des propositions, inexistante à part l'appel au sursaut. 

Rassurez-vous, la France, la république et ses institutions, survivront comme elles ont survécu à un parti communiste aussi puissant qu’obéissant à Moscou, au terrorisme d’extrême droite de l’OAS, avec ses 2700 assassinats ainsi qu’une tentative sur le chef de l’État, à Charles Martel, à la mode maoïste ou trotskyste dans les universités, aux hippies, à François Mitterrand au pouvoir, au terrorisme d’extrême gauche, etc. Autant de périls mortels selon les uns ou les autres, qui n'ont provoqué ni explosion du pays ni guerre civile, et surtout pas de besoin de faire appel à l’armée pour rétablir l'ordre.

D’ailleurs, cette armée il serait bien de la laisser là où elle est le mieux, dans l’espace apolitique, et pas de l’associer à un texte partisan au style digne d’un appel de Francis Lalanne. Mettre son nom comme monsieur X, ancien militaire, dans une tribune politique à côté de madame Y, chef d’entreprise, et de monsieur Z, boulanger est une chose, par ailleurs tout à fait légitime, mais ne s’associer qu’entre anciens militaires avec un flou sur le statut de beaucoup, et pour Valeurs actuelles d’illustrer le propos avec une photo de sous-officier d’active, c’est autre chose. C’est en particulier entretenir une confusion dans laquelle beaucoup sont venus s’engouffrer pour en réalité parler de l’armée qui «grogne», «râle», voire «menace», etc., et donner ainsi des frissons d’extase à certains ou permettre des postures de dégoût jouissif à d’autres.

On ne voit pas très bien par ailleurs par quelle qualité intrinsèque, des militaires, même en groupe, seraient plus aptes à analyser la société que les autres et à donner des leçons. Le patriotisme est une vertu, pas un diplôme; le sens du service n’est pas non plus un blanc-seing pour se proclamer gardien du temple et arbitre des élégances. Qu’un militaire ou ancien militaire ait des convictions, c’est très bien; qu’il croie qu’elles ont plus de force et plus de valeur parce qu’il est militaire, c’est un fantasme de prétentieux. Cela ne veut pas dire que des militaires n’aient rien à dire de pertinent, bien au contraire, mais il est possible de le faire sans se prétendre expert, hormis dans les domaines qui relevaient de son métier, avec mesure, modestie et sans faire bande.

Laissez donc notre armée où elle est pour y faire son travail, qui n’est pas ou plus de maintenir l’ordre. Nos soldats sont beaux, ils font de belles photos pour illustrer tous les articles sur le terrorisme, et on a une organisation qui fonctionne plutôt bien malgré la crise dans laquelle on l’a plongé pendant vingt-cinq ans, à l’époque où beaucoup des «rebelles» en bois de la tribune travaillaient en cabinet ministériel. Ce n’est pas une raison pour proposer de l’utiliser à tout, du ramassage des poubelles à l’éducation des jeunes en passant par l’appui à la police et comme anxiolytique avec Sentinelle, et surtout pas à la «protection des valeurs civilisationnelles» comme c’est envisagé, sinon proposé, à la fin du texte. Je serai très curieux de savoir comme ils envisagent concrètement cette protection et pour quelles valeurs, mais je ne le sens pas bien.

Tout cela était assez ridicule en fait, et n’aurait pas mérité plus d’attention que les élucubrations du général (cr, au sens de croisé) Tauzin annonçant il y a quelques années en faisant les gros yeux, comment lui et quelques camarades pouvaient apprendre la politique aux politiques. Il a fallu que les Midas, le roi pas le garage, politiques viennent toucher du doigt ce papier pour en faire un buzz immérité, le seul effet concret que les auteurs pouvaient espérer, un effet qui flatte leur ego, mais embarrasse bien plus qu’il n’aide leurs camarades de l’active. Joli résultat.

En un mot et pour conclure, qui que vous êtes : lâchez l’armée, surtout s’il s’agit de politique. L’armée est par principe un instrument politique, mais au service de la politique de la nation tout entière, pas de ses partis, ni parties.

lundi 26 avril 2021

Pschitt putsch

10 février 2016

Je me suis fixé comme ligne d’attendre toujours un peu avant de hurler avec les meutes réseau-sociales. Je n’y parviens pas toujours les émotions étant parfois les plus fortes. J’ai signé instinctivement la pétition demandant la grâce de Jacqueline Sauvage, comme si ce que je croyais être l’évidence pouvait l’emporter sur le principe d’indépendance de la justice et l’intelligence de deux cours d’assisses. Les faits étaient évidemment un peu plus complexes que ce qui m’était présenté et je regrette de m’être ainsi fait instrumentaliser.

Aussi, lorsque j’ai pu assister à l’interpellation d’un général samedi dernier, je me suis empressé de faire patienter mon réflexe de solidarité envers un frère d’arme et d’attendre d’en savoir un peu plus avant de rejoindre la cohorte de mes camarades qui hurlaient au scandale, voire au sacrilège, d’un pouvoir oppresseur enfermant un éminent défenseur de la patrie.

Il est toujours délicat de critiquer ceux qui mettent en jeu leur vie pour la France. On y risque immédiatement l’accusation du « fauteuil » par rapport au « terrain », ce qui évite au moins de parler des faits. C’est cette tactique, classique, qui autorise un ministre de l’Intérieur à balayer toutes les analyses (pourtant venues de ses propres services) en invitant ceux qui les reprennent de rejoindre les rangs de l’unité critiquée. C'est un peu comme si un Président du conseil de la fin des années 1930 invitait tous ceux qui critiquaient la politique de Défense du moment et le « modèle de forces » brillamment élaboré par nos généraux, à rejoindre les unités de forteresse de la ligne Maginot. Cet argument, qui n’en est pas un, est encore accentué par la nouvelle force d’amplification des réseaux sociaux. Il s’ensuit alors souvent, agrémenté généralement de quelques doutes sur le patriotisme ou l’indépendance vis-à-vis du pouvoir, un concours de bites en ligne destiné à déterminer si le poids des couilles de celui qui porte la critique est suffisant pour l’autoriser à parler (comme s’il y avait un lien organique) de choses risquées.

Dans le cas du général Piquemal, les choses sont plus faciles car ce qu’il a fait à Calais est sans doute la chose la plus dangereuse qu’il ait fait dans sa vie (je fais confiance à ses nouveaux adorateurs d’essayer de me démontrer le contraire). Les généraux de l’armée française ne sont pas forcément des héros et Christian Piquemal, tout soldat estimable qu’il soit, n’en est clairement pas un. Le général Piquemal n’a pas fait la guerre d’Algérie, ni les combats post-guerre froide. Il n’est pas jamais « sorti de la tranchée sous un feu nourri » comme j’ai pu le lire et les principaux risques qu’il a pu encourir ont sans doute eu lieu dans les cabinets des Premiers ministres Michel Rocard, Edith Cresson et Pierre Bérégovoy où sa qualité de saint-cyrien et ses aptitudes aux concours l’on conduit mécaniquement. On notera qu’à l’époque, il y a fait preuve d’une discrétion suffisante sur ses opinions pour y obtenir d’un gouvernement de gauche ses étoiles de général et son poste de commandant de la Légion étrangère. On ne peut lui reprocher cela, puisqu'il était soumis à un devoir de réserve sur ses convictions politiques ou religieuses. On notera cependant au passage qu’il a participé aussi, à sa façon, à la « baisse de la garde » et à la chute de l’effort de Défense qui commence à cette époque. C’était pourtant surtout à l’époque qu’il fallait s’insurger.

C’est donc tardivement que le général Piquemal a fait entendre sa voix. Samedi dernier, il a donc accepté, avec son « cercle de citoyens patriotes » de rejoindre à Calais un rassemblement répondant à l’appel du parti xénophobe allemand Pegida. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Pegida a été fondé et présidé par l’auteur de 16 cambriolages et qui a, à plusieurs reprises, comparé les étrangers à du bétail, ce qui aurait dû certainement interpeller un ancien commandant de Légion étrangère (s’il y a au moins un endroit où les étrangers sont « une chance pour la France » c’est bien là). Ce rassemblement était interdit dans le cadre de l’Etat d’urgence, il n’est donc pas illogique qu’il fut dispersé et que ceux qui y apparaissaient comme des meneurs soient interpellés, ce qui, au passage, a donné bien plus de retentissement à leur action, jusque-là bien confidentielle.

Et c’est là que les conneries ont vraiment commencé. Certains, dans la vieille gauche antimilitariste n’ont pas manqué de dénoncer immédiatement le terreau « anti-républicain » au sein des armées, un grand classique depuis l'affaire des « fiches », et qui, bénéfice pour le gouvernement, permet de justifier à chaque fois un contrôle accru de la part de hauts-fonctionnaires civils. On se souviendra à cet égard d’une des premières déclarations du ministre de la Défense actuel lors de sa prise de fonction, se félicitant de voir des officiers « républicains », témoignant ainsi que cela pouvait être mis en doute chez lui et, sans doute plus encore, dans son entourage. Dans la tout aussi vieille droite, d’autres tendent au contraire, à justifier ce fantasme, en arguant être les seuls dépositaires des valeurs de la nation face à un vaste complot « anti-français » mêlant politiques, médias et autres. En associant indignation sincère et petits calculs, tout l’éventail de l’extrême-droite (et donc aussi les réseaux russes comme Sputnik ou Russia Today) s’est précipité sur l’ « agression » du « brav’ général » pour en tirer quelques menus bénéfices, prendre des poses martiales, appeler à la révolte, etc. Personnellement, les premiers ne me sont pas plus sympathiques que les seconds.

Je serai en revanche beaucoup plus proche des camarades qui, sans adhérer forcément aux thèses de ce regroupement plutôt minable, n’aiment pas que l’on touche à l’un des leurs, et qui, comme en opération, ont le réflexe de le défendre « right or wrong ». On ajoutera que la manière dont les soldats ont été traités depuis de nombreuses années, et par les différents gouvernements, ne les incite pas non plus à l’indulgence vis-à-vis du pouvoir. Maintenant Piquemal n’a pas agi en tant que militaire (même s’il savait que personne ne l’appellerait « monsieur ») mais en tant que citoyen ordinaire et il doit assumer ses actes (il n’a pas été brutalisé, ni envoyé au bagne non plus). On aimerait au moins que les autorités fassent preuve de la même fermeté, au moins en apparence, vis-à-vis des casseurs qui agissaient au même moment à Rennes où des « no borders », qui sévissaient à Calais, quelques temps plus tôt. On aurait aimé voir, par exemple, les images des interpellations de ceux qui ont osé inscrire « Nik la France » (anticipant sans doute la réforme de l’orthographe) sur la statue du général de Gaulle. Les choses seraient sans doute mieux passées par la suite, ne donnant pas l’impression d’une autorité sélective, en plus d’être erratique.

Bref, tout cela est finalement assez minuscule.


PS : j’ouvre le compteur. Je mets une petite pièce sur « traître » comme première insulte.