jeudi 10 juin 2021

Le choix de l'embarras

Il est toujours étonnant de constater l’absence de profondeur historique des décisions politico-stratégiques. Lorsqu’on a décidé de lancer l’opération Barkhane en août 2014, on décidait de se lancer dans quelque chose que l’on n’avait pratiquement jamais réussi jusque-là, mais dans l’euphorie de la victoire de l’opération Serval quelque mois plus tôt, on tentait le coup quand même. Suprême inconséquence, non seulement on se lançait dans quelque chose de très hasardeux, mais on s’engluait aussi en Centrafrique, on s’engageait en Irak et quelques mois plus tard, on lançait même 10000 soldats dans les rues de France, le tout en continuant les réductions d’effectifs et de budget.

Le scénario consistant à venir au secours d’un État défaillant mis en danger par une organisation armée importante avait pourtant été joué plusieurs fois du Tchad au Mali en passant par le Rwanda, pour ne parler que des engagements où la France avait le premier rôle. Cela n’a fonctionné qu’une fois, au Tchad avec les opérations Manta et Epervier, de 1983 à 1987, car la faiblesse de l’État qui nous appelait à l’aide était conjoncturelle. De fait, l’armée nationale tchadienne, qui ressemblait plus à une assabiya qu’à une armée régulière, était une bonne armée, mais elle se trouvait en position d’infériorité face au «gouvernement national de transition» (GUNT), en fait un groupe rebelle doté d’une assabiya similaire, soutenu par l’armée libyenne. L’intervention française, plus dissuasive qu’active, a permis d’équilibrer le rapport des forces jusqu’à ce que le GUNT se rallie au gouvernement en octobre 1986. Avec un peu d’aide française, les deux forces conjuguées ont alors détruit les forces libyennes dans le nord du pays et le sud de la Libye.

Pour le reste, on nous a appelé à l’aide parce que l’on se trouvait structurellement faible et l’intervention française n’a jamais rien changé fondamentalement à cela. Quand on s’est engagé au Tchad en 1969, nous sommes parvenus au bout de trois ans à neutraliser le Front de libération nationale (Frolinat) au centre du pays, mais pas dans le nord. On a  eu alors l’intelligence de considérer que cela suffisait. L’État a été sauvé, la majeure partie de la population sécurisée, et avec un bataillon en alerte à N’Djamena et une armée de l’air mixte franco-tchadienne on a pu contenir l’ennemi dans le nord. Point particulier, ce succès, relatif, mais succès quand même, n’a pu être obtenu que parce que l’armée tchadienne a été placée provisoirement sous commandement français. En réalité, le corps expéditionnaire était hybride et ce n’est ainsi que l’on pouvait vraiment être efficace.

Bien sûr, quand dans une poussée nationaliste le nouveau gouvernement tchadien a exigé le départ des dernières troupes françaises en 1975, les choses n’ont pas tardé pas à se dégrader, car l’État tchadien était intrinsèquement plus faible que les rebelles du nord. Il ne va pas tarder d’ailleurs à refaire appel à nous. On est donc revenu au Tchad en 1978, avec l’opération Tacaud, mais on l’a fait dans la demi-mesure en choisissant au bout du compte de s’interposer. Bien entendu, cela a été un échec, mais là encore on ne s’est pas obstiné et les forces ont été repliées en 1980. Notons au passage que cet échec n’a pas provoqué pas de grande déstabilisation dans la région. Les factions tchadiennes se sont combattus entre elles, jusqu’à ce qu’il n’en reste que deux dont une au pouvoir et l’autre en opposition. C’est la faction au pouvoir qui a fait appel à nous en 1983. Cela a fonctionné on l’a vu et la situation s’est stabilisée à peu près lorsqu’Idriss Déby a pris le pouvoir en 1990, avec notre bénédiction. Quitte à intervenir autant le faire du côté du plus fort, cela augmentera notre taux de victoire.

C’est un peu la réflexion que se faisaient tous les soldats de l’opération Noroit au Rwanda de 1990 à 1993. Pendant qu’en haut lieu on spéculait sur la présence de Britanniques ou d’Américains en face de nous et qu’on se félicitait d’avoir imposé la démocratie au dictateur Habyarimana, on comprenait sur la ligne de front que tout cela était factice. On voyait bien que le Front patriotique rwandais (FPR) était militairement très supérieur aux Forces armées rwandaises (FAR) que nous soutenions et que tous les conseils et stages de formation que nous pouvions prodiguer n’y changeraient rien. Tout au plus parvenait-on par notre présence et quelques coups de canon à contenir le FPR à la frontière avec l’Ouganda, mais on savait très bien que quand nous partirions le rapport de forces sera toujours à l’avantage du FPR. Il fallait être bien naïf de penser que l’imposition d’un accord de paix à des gens qui veulent en découdre équivalait alors à la paix. Bien entendu cela s’est terminé dans la violence, mais plus encore que nous l’imaginions. Rétrospectivement, il aurait mieux valu choisir l’Ouganda et le FPR comme alliés, Paul Kagamé aurait quand même instauré sa dictature, mais cela aurait été plus rapide et le génocide aurait sans doute été évité. On se serait aussi économisé près de trente ans d’accusations, sinon celle d’aider un dictateur, ce dont on avait l’habitude. A défaut, il fallait combattre vraiment le FPR, même discrètement, le long de la frontière pour essayer de le neutraliser pendant plusieurs années. Car, deuxième problème de l’époque, non seulement on choisissait des alliés faibles et corrompus, mais on ne les appuyait qu’avec des demi-mesures. Il ne faut pas s’étonner de n’avoir eu que des résultats médiocres, voire désastreux comme à Beyrouth en 1983-1984 lorsqu’on a appuyé le gouvernement libanais et son armée avec une force multinationale qui n’avait pas le droit de combattre. On connait le résultat : un retrait piteux après 356 soldats tués pour rien en 18 mois dont 89 français.

Toutes ces leçons n’ont visiblement pas porté. Lorsque la Côte d’Ivoire est elle-même déchirée en 2002, on aurait pu choisir de ne rien faire ou de combattre avec un camp, qui en droit aurait dû être le gouvernement légitime, et en potentiel, peut-être les Forces du nord. Encore une fois, on décidait de s’interposer et de couper le pays en deux pour essayer d’imposer la paix par des négociations. Bien entendu, cela n’a plus fonctionné qu’avant ou ailleurs. La paix c’est quelque chose qui imposée par un vainqueur. De «guerre lasse», on a enfin choisi en avril 2011 un camp, alors le plus légitime et le plus fort, et la crise a pris fin.

Évidemment, on s’est félicité officiellement de l’opération, dans les faits quand le gouvernement malien a à son tour été menacé en janvier 2013 par d’autres forces du nord, personne ne proposait cependant de «refaire Licorne». On notera aussi que le gouvernement malien appelait au secours la France, car il ne pouvait appeler personne d’autre. L’armée française reste par défaut la seule force de réaction rapide de l’Afrique subsaharienne. Grande surprise, on décidait alors de combattre, avec un discours clair et des objectifs limités. Ce fut donc un succès.

Et nous voilà au point de départ. Après le succès de Serval, imaginer qu’en restant militairement au Mali, et qu’avec quelques stages de formation de type tonneau des Danaïdes prodigués par des instructeurs européens ou des centaines de millions d’euros d’aides en tout genre, on allait être relevé rapidement par une armée structurellement parmi les plus faibles et corrompus au monde, relevait de la magie. Or, la magie ne fonctionne que pour ceux qui y croient naïvement. Au bout de sept ans de Barkhane, il est peut-être temps d’ouvrir les yeux et de transformer cette opération.

Petit résumé. Nous avons mené 32 opérations importantes de guerre ou de stabilisation depuis 1962, les seules qui ont réussi alignaient correctement les planètes de la stratégie : un objectif clair et réaliste, des moyens adaptés et l’acceptation du risque. On y a su à chaque fois ce qui suffisait et on n’est pas allé trop loin, le trop loin se mesurant essentiellement à la solidité de la planche sur laquelle on s’appuie. Il serait temps aussi de comprendre que les planches pourries ne se transforment pas en plaques d’acier simplement parce qu’on le souhaite ou qu’on y injecte de l’argent.


Vers la fin de l'opération Barkhane

Publié le 14/11/2020

Depuis 2014, la mission de l’opération Barkhane est de maintenir l’activité des organisations politiques armées baptisées maladroitement «groupes armés terroristes (GAT)» au niveau le plus bas possible au Sahel occidental. Par le biais de raids aéroterrestres et de frappes aériennes, il doit s’agir au mieux de détruire ces groupes, au pire de les contenir assez pour permette aux forces de sécurité locales d’assurer elles-mêmes cette mission au terme de leur renforcement.

On assiste donc depuis le début à une course de vitesse entre d’une part l’érosion mécanique du soutien que subit toute intervention militaire, en France ou localement en fonction de ses coûts et de ses effets, et d’autre part la montée en puissance des forces de sécurité locales, elle-même structurellement liée au renforcement de l’autorité et de la légitimité des États. Le problème est qu’avec les faibles moyens déployés dès le début dans l’opération Barkhane, en concurrence avec ceux des autres opérations engagées au même moment, en particulier Sentinelle, et les problèmes structurels des États locaux, cette course était perdue d’avance.

Barkhane a bien cumulé les succès tactiques au cours des années, mais ceux-ci sont restés insuffisants en nombre pour, au niveau opérationnel, empêcher les organisations ennemies de se renforcer, s’étendre et se diversifier. Dans le même temps, la «relève» tardait singulièrement à venir. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) a des moyens considérables et est mieux organisée que le dispositif français en intégrant sous une seule autorité tous les instruments civils et militaires, mais elle est incapable militairement de faire autre chose que de défendre ses sites. Quant aux forces locales, et en premier lieu les Forces armées maliennes (FAMa), malgré la mission de formation de l’European Union Training Mission (EUTM-Mali), elles n’ont guère progressé, car personne n’a touché vraiment à la corruption de leur infrastructure. La Force commune du G5-Sahel, créée officiellement en 2017, afin de coordonner l’action des armées locales autour des frontières avec un état-major commun et des bataillons dédiés, souffre depuis l’origine du manque de moyens et d’une cohésion incertaine de la coalition politique. Ses capacités de manœuvre sont encore limitées.

Insuffisance d’un côté, inertie de l’autre et quelques raisons fortes de prendre les armes enfin, tout était réuni pour que la situation se dégrade à partir de 2015 une fois terminés les effets de l’opération Serval. Cette dégradation elle-même a bien sûr contribué encore à ralentir le processus en s’attaquant prioritairement à des forces de sécurité locales, par ailleurs souvent coupées de la population par leurs exactions. À la fin de 2019, on pouvait même considérer que les forces armées maliennes et burkinabés, dans une moindre mesure nigériennes, régressaient et se trouvaient même au bord de l’effondrement. Dans le même temps, les deux organisations principales de la région, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) associant les groupes djihadistes présents sur le sol malien et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) dont l’action s’étend dans la zone des «trois frontières» entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, s’offraient même le luxe de s’affronter, indice qu’elles ne se sentaient pas forcément aux abois.

Comme souvent, c’est dans la crise que l’on trouve les ressources nécessaires pour surmonter des blocages. Les principales innovations militaires sont venues du champ organique plutôt qu’opérationnel. Il n’est pas possible à court terme d’élever les capacités des forces locales sans en passer par des formes d’hybridation avec les forces alliées allant bien au-delà de la fourniture de formations techniques. L’accompagnement des unités locales par des équipes de conseillers français, ou désormais issus des forces spéciales européennes dans le cadre de la Task Force Takuba, va dans le bon sens. C’est une hybridation limitée, mais l’expérience montre que les unités accompagnées respectent la population et combattent mieux. C’est déjà beaucoup.

Après le sommet de Pau en janvier 2020, il a également été décidé de renforcer l’opération Barkhane. Avec ces nouveaux moyens, 600 soldats de plus et l’emploi des drones armés en particulier, la pression exercée sur l’ennemi a rapidement été beaucoup plus forte qu’auparavant. Les pertes françaises ont aussi logiquement été plus élevées, mais pour un soldat français qui tombe il y a désormais 100 combattants ennemis. Ces pertes ennemies sont actuellement deux fois supérieures à celles de l’année précédente. Elles pénalisent surtout EIGS qui est particulièrement visée, mais en juin dernier, Abdelmalek Droukdel, émir d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, organisations membre du GSIM, a été tué, ainsi que très récemment Bag ag Moussa, chef des opérations de la coalition. Le 30 octobre dernier dans la région de Boulikessi, zone frontalière entre le Mali et le Burkina Faso, les frappes des drones armés et des Mirage 2000, suivies d’un raid des Forces spéciales, ont cette fois détruit une colonne ennemie de soixante combattants qui s’apprêtait à attaquer une garnison malienne. Ce sont sans doute les plus fortes pertes djihadistes en une seule journée depuis le début de l’opération Barkhane. Les combattants appartenaient à la petite organisation Ansarul Islam, qui se trouve ainsi comme EIGS à plus grande échelle, largement neutralisée. On a retrouvé ainsi sensiblement l’efficacité militaire de l’opération Serval.

Jamais sous la Ve République, une opération militaire française n’a été active plus de neuf ans après le premier soldat français tué et nous en sommes déjà à sept ans au Sahel. Cinquante soldats y sont déjà tombés, ce qui classe cette opération parmi les plus couteuses en vies humaines et en associant dépenses militaires et aide civile on dépasse le milliard d’euros par an, ce qui est pour le coup le record de tous les engagements français depuis 1962. Dans ces conditions, Barkhane n’a qu’un crédit de quelques années au maximum.

Dans le même temps, un dialogue est engagé par les nouvelles autorités maliennes avec l’émir du GSIM, Iyad Ag-Ghali, qui est avant tout un homme politique local, ou encore avec la Katiba Macina, membre du GSIM, dont les griefs sous-tendant l’insurrection peuvent être entendus. C’est une bonne chose. Dialogue ne veut pas dire pour autant tout de suite la paix, ni même l’arrêt des combats, mais il y a intérêt pour la France de favoriser tout ce qui peut contribuer à la réduction de l’instabilité locale. C’est d’ailleurs l’objectif de Barkhane et non simplement le fait de tuer des ennemis, ce qui n’est qu’un moyen. La guerre est un acte politique qui sert à faire de la politique, autrement dit à imposer sa volonté à l’autre par la destruction, rare, et surtout par la négociation. Pour autant, ne nous leurrons pas, l’instabilité restera chronique dans la région tant les États sont faibles et les défis à relever importants.

Les succès militaires français actuels sont l’occasion de changer de posture dans de bonnes conditions avant qu’il ne soit trop tard. Le moins que l’on puisse faire dans le nouveau contexte qui peut se dessiner est de défendre nos intérêts sécuritaires et diplomatiques au moindre coût dans la durée. Le temps est sans doute venu de lancer une nouvelle opération militaire avec un nouveau nom, plus légère, discrète et hybride, en retirant le contingent au Mali, l’élément le plus visible et le plus couteux du dispositif. Si cela peut faciliter par ailleurs les négociations locales, tant mieux, mais cela ne doit en aucun cas en constituer un préalable ou une conséquence. Si cela facilite l’indispensable coopération avec l’Algérie, tant mieux aussi, mais le départ doit se faire en vainqueur et il n’est pas certain qu’il y ait beaucoup d’autre opportunité de le faire.

Après il sera possible de continuer le combat contre les organisations qui menacent directement la France, EIGS et AQMI, avec notre force de raids et de frappes, forces spéciales et aériennes. Il sera toujours possible aussi de «refaire Serval» en cas de dégradation importante de la situation grâce aux forces prépositionnées ou en alerte. Il sera possible de combattre sur place au sein des forces locales, selon des modalités à imaginer. Gageons que le résultat sera sensiblement le même pour notre sécurité, pour beaucoup moins cher et plus longtemps.

mercredi 9 juin 2021

Se désengager d’un enlisement


Publié dans Défense et sécurité internationale n°130, juillet-août 2017

«On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut».
Nicolas Machiavel

Lancée en décembre 2013, l’opération française Sangaris était destinée à appuyer les forces interafricaines pour mettre fin à la «faillite totale de l’ordre public, l’absence de l’état de droit et les tensions interconfessionnelles» dans le pays. Annoncée pour six mois, cette opération ne s’est pas passée pas comme prévu. Il n’y a eu ni effet de sidération à la vue des soldats français ni afflux massif de nations européennes et africaines volontaires pour participer à la mission et les forces engagées étaient notoirement insuffisantes. Le problème est que les forces françaises étaient aussi engagées au Sahel et ne tarderaient pas à être lancées dans deux autres «opérations dont on ne voit pas la fin» : au Levant en septembre 2014 puis dans les rues de France avec l’opération Sentinelle. Il est facile en France pour l’exécutif d’engager la force armée, il lui est souvent beaucoup plus difficile en revanche de mettre fin à ces mêmes engagements.

Comme aux Échecs ou au Go, les fins de campagnes militaires ont une logique propre différente des «ouvertures», toujours plus faciles à appréhender, et des «milieux de campagnes» où l’enchevêtrement des actions dialectiques est à son maximum et l’issue encore incertaine. Une des différences entre les opérations extérieures et les Échecs ou le Go réside toutefois dans le fait qu’elles se mènent au minimum à trois avec une puissance intervenante associée à une puissance locale, généralement un État, face à, au moins, un ennemi également local. Du point de vue de la puissance intervenante, cette fin de campagne ne pose vraiment problème que lorsqu’on ne perçoit plus très bien qu’elle peut en être l’issue ou alors que celle qui se dessine n’est pas favorable.

De la difficulté de la remise en cause

Ce point de bascule n’est pas toujours très facile à appréhender surtout dans les opérations complexes au milieu des populations. On peut utiliser des indicateurs chiffrés, mais ceux-ci peuvent s’avérer eux-mêmes trompeurs. Au printemps 2004 en Irak, les attaques contre les troupes américaines avaient considérablement diminué par rapport à l’automne 2003. On en conclut que la situation s’améliorait. En réalité, cette diminution correspondait à la fois à une action plus souterraine des rebelles et aux moindres risques pris par les forces américaines quelques semaines avant la relève. Dans les bilans présentés, la situation était bonne, dans la réalité elle se dégradait. En avril 2004, la résistance de Falloujah, la révolte chiite mahdiste, l’effondrement des nouvelles forces de sécurité irakiennes et la révélation des exactions de la prison d’Abou Ghraïb constituèrent alors autant de très mauvaises surprises. Si ces indicateurs sont utiles, ils doivent être choisis avec soi et surtout appuyer des appréciations d’individus connaissant parfaitement le milieu, en espérant qu’elles ne soient pas déformées par le souci de dire ce que l’on souhaite entendre.

Pour autant malgré une bonne remontée des informations, l’acceptation des choses peut encore prendre du temps. La Force multinationale de sécurité de Beyrouth (FMSB), qui regroupait trois contingents européens et un contingent américain a été déployée dans la capitale libanaise en septembre 1982 avec pour mission d’appuyer les forces armées libanaises (FAL) dans la sécurisation de la ville. À l’été 1983, les attaques de la milice chiite Amal puis du Parti socialiste progressiste contre les FAL mirent en évidence la contradiction de vouloir appuyer une force armée engagée au combat, mais en refusant soi-même se s’engager au combat. Malgré sa neutralité affichée, la FMSB a alors fait l’objet de plusieurs attaques et 15 soldats français ont été tués de juin à octobre 1983. La constatation d’une telle crise opérationnelle aurait dû logiquement amener à une remise à plat des conditions d’exécution de la mission et à un choix de rupture, soit dans le sens d’une transformation radicale des moyens et des méthodes, soit dans celui d’un abandon. C’est pourtant le plus souvent la poursuite de l’opération sans changement majeur qui est décidée.

On continue dans la même voie d’abord et simplement parce que peu de décideurs, depuis les officiers sur le terrain jusqu’au chef de l’exécutif, se remettent rarement en cause. Changer radicalement c’est admettre que l’on s’est fourvoyé. C’est d’autant plus compliqué que l’on agit en coalition et que la mobilisation préalable de l’opinion publique a été forte. Il est difficile d’annoncer que l’on va renoncer à combattre avec des ennemis que l’on a présentés comme le mal et que l’on s’était promis de détruire. La durée des guerres au milieu des populations dépasse souvent celui des tours opérationnels et des mandats électoraux, il est donc toujours tentant lorsqu’on perçoit des difficultés de laisser le soin de la rupture aux successeurs. On effectue bien des adaptations, mais celles-ci sont généralement plutôt destinées à réduire les risques, en maintenant les troupes dans les bases par exemple ou en faisant appel à des forces aériennes, ce qui réduit encore la capacité à influer sur les évènements.

Durer et espérer

En réduisant au maximum les risques et l’exposition médiatique, il peut être possible de durer ainsi longtemps, sans effet, mais aussi avec peu de pertes. Dans le meilleur des cas, le contexte politique local peut changer radicalement ou une mission des Nations-Unies peut accepter de prendre le fardeau. Il est alors possible de se replier dans l’honneur ou à défaut, de rester en deuxième échelon. Dans le pire des cas, la situation se dégrade. Persister sans changer radicalement consiste alors à attendre la catastrophe. Au début du mois d’octobre 1983, le Président Mitterrand déclarait encore aux Nations-Unies que «La France n’a pas d’ennemis au Liban». Quelques jours plus tard, le 23 octobre, deux attaques-suicide tuaient 58 soldats français et 241 Américains.

Il est alors difficile d’admettre devant l’opinion publique que les choses vont dans le bon sens et l’incitation au changement de posture devient très forte. Paradoxalement, cette nouvelle pression s’exerce plutôt là aussi, au moins dans un premier temps, dans le sens d’une continuation au nom du principe des coûts irrécupérables qui incite à poursuivre une activité, même négative, parce que l’on a déjà payé pour pouvoir effectuer cette même activité. En termes militaires, cela signifie considérer que les soldats tombés ne doivent pas être morts pour rien. Il s’y ajoute généralement aussi, comme aussi après un attentat terroriste, le désir de vengeance. À moins de se contenter d’opérations aériennes sans risques (et parfois sans cibles), cela équivaut à faire tomber des soldats sans ressusciter ceux qui sont déjà morts. L’Histoire retient le nom de l’adjudant-chef Franck Bouzet, dernier soldat à tomber au combat en Afghanistan le 7 juillet 2012, alors que la force française était en train de se replier. En réalité, il n’était que le dernier d’une série de morts devenus inutiles à partir du moment où l’échelon politique avait compris que la poursuite de l’opération ne donnerait pas de résultats politiques et qu’aucun changement radical n’a été tenté pour qu’ils en aient.

Lorsque le repli commence véritablement, les «morts pour rien» ne sont plus d’un seul coup ceux du passé, mais ceux du futur. On assiste alors à une sorte d’emballement, entre alliés au sein d’une coalition et à l’intérieur même du pays à une pression politique interne. La date de la fin de mission française en Kapisa-Surobi a ainsi glissé de 2014 à 2012 au gré des surenchères des candidats à la présidentielle.

Réussir sa sortie

Changer radicalement les choses peut consister à changer de posture et engager d’un seul coup beaucoup plus de moyens. Au mieux, on peut espérer arracher un succès et au pire négocier dans de meilleures conditions. C’est ce que tente le général de Gaulle avec le «plan Challe» en Algérie en 1959 ou le Président Nixon au Vietnam en 1972, en appuyant massivement l’armée sud-vietnamienne contre l’offensive de celle du nord et en lançant une grande opération de bombardement de Hanoï. Si le premier cas ne donne pas les résultats politiques escomptés (et maintient même l’illusion cruelle d’«avoir gagné militairement»), le second permet effectivement de négocier un retrait «dans l’honneur». Le seul cas moderne de «sursaut» réussi est celui réalisé en Irak en 2007 avec le renforcement important de 30000 hommes et la généralisation des meilleures pratiques de contre-insurrection. Surtout, cet engagement a accéléré la transformation du paysage politique local en accompagnant le changement d’alliance de la guérilla sunnite. Le rapport de forces a alors été suffisant pour vaincre les groupes djihadistes puis l’armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr. Les forces américaines ont pu ainsi se replier en 2010 plus facilement que si cela s’était réalisé en 2007, comme cela était envisagé.

À défaut de pouvoir injecter de nouvelles forces, il est possible pour peu que l’on dispose encore d’une certaine marge de manœuvre de considérer «où s’arrête ce qui suffit». L’engagement français au Tchad de 1969 à 1972 peut être considéré à cet égard comme un modèle. À partir de 1971, on comprend que la poursuite de l’opération Bison dans le nord du pays ne parviendra pas à détruire le Front de libération nationale (Frolinat), ou alors à un coût très important. On se contente donc d’avoir pacifié le sud du pays, réorganisé l’administration et les forces armées tchadiennes (FAT). En accord avec le gouvernement local, le Président Pompidou déclare alors la mission accomplie et en marque symboliquement la fin par un voyage officiel sur place. Les forces françaises sont retirées à l’exception d’un petit bataillon qui reste pendant trois ans en appui des FAT. En réalité, le conflit n’est pas terminé, mais les choses sont suffisamment stables pour introduire un «délai de décence» qui fera qu’une nouvelle dégradation de la situation ne pourra être imputée à l’abandon des Français.

De fait les forces françaises interviennent à nouveau six ans plus tard avec l’opération Tacaud. Le contexte politique est cependant beaucoup plus instable et les succès tactiques ne permettent pas de stabiliser la situation comme en 1972. Au bout de deux ans, l’opération est abandonnée, fait exceptionnel, par l’exécutif qui l’a déclenché, facilité il est vrai par une faible exposition médiatique. Il en est sensiblement de même pour l’opération Noroît lancée au Rwanda en 1990 afin d’aider les forces armées rwandaises à lutter contre le groupe Front patriotique rwandais (FPR). La discrétion totale (l’opération n’est toujours pas classée dans la liste officielle des opérations extérieures) permet de la démonter facilement en 1993 après la signature des accords d’Arusha.

Il est désormais difficile, y compris pour la France, de lancer une opération discrète. Cela incite dans le meilleur des cas à assumer les choses de manière réaliste comme le Président Hollande en lançant l’opération Serval au Mali en 2013 ou le Président Bush lorsqu’il annonce que l’année 2007 sera «sanglante et violente». Mais cela peut inciter au contraire à recourir à l’hyperbole, comme les discours du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, ou au contraire à la recherche de l’invisibilité totale avec l’emploi des forces spéciales ou clandestines. La narration initiale est importante, car elle engage l’avenir, mais la narration finale l’est également. S’il est rare de pouvoir clamer victoire, comme après la guerre du Golfe en 1991, il peut être possible de démontrer que la mission a, malgré tout, été remplie.

La réussite d’une opération réside dans la transformation favorable d’un contexte politique local. Cela nécessite d’emblée une concordance entre le réalisme des objectifs, l’adéquation des ressources et la pertinence des méthodes. L’examen rétrospectif de toutes les opérations «enlisées» depuis cinquante ans tend à montrer que cette concordance était possible avec une bonne analyse initiale de la situation. À défaut, le déficit de l’analyse doit être compensé par du courage politique, une narration réaliste et l’acceptation d’un changement radical de stratégie. Le même examen tend à prouver que c’est encore plus rare que les bonnes analyses initiales.

samedi 5 juin 2021

Un casque bleu chez les Khmers rouges: Journal d’un soldat de la paix, Cambodge 1992. Un livre de Guillaume Ancel

Quatrième de couverture. Pour plus de détails cliquer > ici

Pour sa première mission extérieure, le capitaine Guillaume Ancel, 27 ans, débarque en mai 1992 au Cambodge, pays ravagé par vingt années de guerre. Avec les soldats de la mission de paix de l’APRONUC (Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge), il s’agit de faire appliquer les accords de Paris, en commençant par désarmer les factions. Plus facile à dire qu’à faire. Guillaume Ancel découvre un pays semé de mines et plongé dans le chaos. Le tiers de sa population a disparu, en grande partie durant le génocide perpétré par les Khmers rouges.

Sa mission : rencontrer certains de leurs chefs pour les amener à déposer les armes. Lui, en tant que négociateur n’en porte pas. Chef de patrouille, il est à la tête de soldats de « l’armée du monde » venus de Chine, d’Amérique, du Népal, d’Italie ou d’Uruguay. Le récit de la collaboration de ces hommes, au cœur des ténèbres, est une des lumières de ce livre. Un casque bleu chez les Khmers rouges est aussi un témoignage sans concessions, comme les précédents ouvrages de l’auteur sur ses missions en ex-Yougoslavie ou au Rwanda. Guillaume Ancel ne tait ici ni les travers ni les dérives, parfois terribles, de ceux qui sont venus faire la paix.

samedi 22 mai 2021

Mai 1978, le mois de la foudroyance

Savez-vous quel est le mois où les soldats français se sont le plus violemment battus depuis la fin de la guerre d’Algérie? C’est le mois de mai 1978, plus exactement de la dernière semaine d’avril jusqu’au 31 mai 1978. Pendant cette quarantaine de jours, la France conduit deux grands raids aériens et engage quatre bataillons au combat dans trois pays.

Mai 1978, ce sont d’abord les deux derniers raids de la 11e escadre de chasse lors de l’opération Lamantin en Mauritanie. Lamantin a été lancée en décembre 1977 à la demande du gouvernement mauritanien après plusieurs raids motorisés du Front Polisario venant d’Algérie pour attaquer le train évacuant le minerai de fer de Zouerate vers le port de Nouadhibou.

Les forces du Polisario sont déjà organisées en colonnes de 200 à 300 combattants armés sur le modèle KRS, Kalachnikov AK-47 ou dérivées, lance roquettes RPG-7, missiles sol-air SA-7, portées par une cinquantaine de pick-up armés. Un modèle de forces toujours en vigueur aujourd’hui dans les guérillas de la région. En décembre 1977, le Polisario vient également de tuer des ressortissants et de prendre des otages français. Le président Giscard d’Estaing, jusque-là plutôt hésitant et peu interventionniste, accepte alors la demande mauritanienne. C’est le début de ce que l’amiral Labouérie va appeler «le temps de la foudroyance», cette courte période de 1977 à 1979 pendant laquelle on multiplie les interventions audacieuses.

La force Lamantin est, hors la Force aérienne stratégique porteuse de l’arme nucléaire, la première force de frappe aérienne à longue distance de la France. La surveillance puis le guidage vers les objectifs est assurée en l’air par un Breguet-Atlantic de la Marine nationale et au sol près de la frontière algérienne par une «compagnie saharienne» de ce que l’on n’appelle pas encore les Forces spéciales (FS). La frappe est assurée par une dizaine de nouveaux avions d’attaque Jaguar A envoyée à Dakar, à 1500 km de la zone d’action, et aux ravitailleurs en vol KC-135, une première. La conduite des opérations s’effectue dans un poste de commandement aérien dans un avion de transport C-160 Transall dès que l’ennemi est décelé. Les Jaguar atteignent l’objectif après deux heures de vol.

Le point faible du dispositif est la lourdeur de la chaîne de décision d’ouverture du feu qui remonte jusqu’à l’Élysée. Cette procédure, d’autant plus inutile qu’en l’absence de satellites de télécommunications les communications sont lentes, fera échouer au moins un raid de tout en mettant en danger les pilotes français. Il arrivera même un jour, au Tchad, où cette centralisation inutile causera la mort d’un pilote. Dans tous les autres cas, les Jaguar brisent trois raids du Polisario en décembre 1977 et deux en mai 1978, détruisant entre un tiers et la moitié de la colonne à chaque fois.

Lamantin n’est pas encore terminée que se déclenche une nouvelle crise, dans la province du Katanga, ou Shaba, au sud du Zaïre. L’ennemi cette fois et Front national de libération du Congo (FNLC) basé en Angola. Le FNLC lance une grande offensive en mai 1978 avec une force d’environ 3000 «Tigres katangais». La troupe s’empare de Kolwezi, une ville de 100000 habitants, dont 3000 Européens, et point clé du Shaba au cœur des exploitations minières. Les exactions contre la population et notamment les Européens commencent aussitôt. Ce qui n’était qu’une crise intérieure devient alors une affaire internationale. La France et la Belgique décident d’une intervention, mais ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la manière de faire. Les Français prônent la prise d’assaut de la ville et la destruction de la force du FNLC alors que les Belges penchent pour une simple évacuation des ressortissants.

Le 17 mai, les légionnaires du 2e Régiment étranger parachutiste (REP) et quelques dragons-parachutistes sont transportés de la base de Solenzara en Corse jusqu’à Kinshasa. C’est l’opération Bonite. Le 19 et le 20 mai 1978, ils sont largués directement sur Kolwezi. L’unité est réduite, à peine 700 hommes, très légèrement équipée et ne dispose d’aucun appui extérieur. Elle fait face à une fraction de la brigade du FNLC qui dispose de la supériorité numérique, de quelques blindés légers et d’un armement individuel supérieur à celui des légionnaires. Le 2e REP gagne pourtant la bataille en écrasant l’ennemi et en le chassant de la ville. Le FNLC se replie en Angola. Les légionnaires ont perdu 5 soldats tués et 25 blessés. L’ennemi a perdu au total 274 combattants tués et 165 prisonniers, très largement du fait des Français, l’action des forces zaïroises puis belges arrivées sur les lieux ayant été très limitées.

Entre temps, la guerre a repris au Tchad où la 2e armée du Front de libération nationale (Frolinat) de Goukouni Oueddei, aidé par la Libye, vient d’écraser les forces de l’Armée nationale tchadienne (ANT) dans le nord du pays. Les forces du Frolinat sont organisées comme celles du Polisario et elles peuvent lancer des opérations puissantes et à longue distance. Goukouni Oueddei lance une offensive vers N’Djamena. Le gouvernement tchadien, qui avait réclamé le départ des forces françaises quelque temps auparavant demande maintenant leur retour urgent. La France accepte.

L’opération Tacaud est lancée en mars mais très progressivement, car cela coïncide avec les élections législatives en France. La nouveauté tactique est la mise en place des premiers groupements tactiques interarmes (GTIA) modernes, c’est-à-dire des bataillons, d’environ 400 hommes à l’époque, formés d’unités de régiments différents. La formule générale est de disposer d’un, parfois deux, escadron(s) ( sur automitrailleuses de 60 ou de 90 mm, du Régiment d’Infanterie Chars de Marine (RICM) ou du 1er Régiment étranger de cavalerie (REC), d’une compagnie d’infanterie portée sur camions, principalement du 3e Régiment d’infanterie de marine, du 2e Régiment étranger d’infanterie (REI) ou du 2e,REP, et d’une batterie de canons de 105 mm ou de mortiers de 120 mm, du 11e Régiment d’artillerie de marine (RAMa) ou du 35e Régiment d’artillerie parachutiste (RAP).

Quatre GTIA seront formés pour Tacaud, travaillant en coordination étroite avec l’Aviation légère de l’armée de Terre qui déploie au total une vingtaine d’hélicoptères et une escadre aérienne mixte de transport et de chasse qui se met en place fin avril 1978. L’ensemble représentera au maximum 2 300 soldats français.

On en est pas encore là lorsque le premier GTIA formé est engagé le 16 avril à Salal, un point clé au nord de Mossouro. Il n'y alors qu'un escadron du RICM en pointe et une section de mortiers en pointe d'un détachement de l'ANT. Quelques semaines avant le combat de Kolwezi, on s’aperçoit que les rebelles sont nombreux et surtout bien équipés. Les hommes du Nord tchadien sont aussi des combattants courageux. Les appuis aériens sont gênés par la météo et surtout l’armement antiaérien de l’ennemi. Un Skyraider de l’armée tchadienne, piloté par un Français, est abattu par un missile portable SA-7. Après trois jours de combat, le GTIA franco-tchadien est replié. Le RICM a perdu deux morts et dix blessés. L'attaque est relancé le 25 avril avec un GTIA français complet avec en particulier un escadron du REC et une compagnie du 3e RIMa. Le Frolinat est chassé de Salal avec de lourdes pertes. Un marsouin du 3e RIMa est tombé dans les combats.

Des renforts sont engagés, jusqu’à pouvoir former trois GTIA supplémentaires. Des fusils d’assaut SIG 542 ont été achetés en urgence en Suisse pour remplacer les fusils et pistolets mitrailleurs français face aux AK-47 Kalashnikov. Les GTIA français doivent s’emparer des villes du centre du pays afin de protéger le «Tchad utile».

Un premier accrochage intervient le 12 mai à Louga au sud-est de N’Djamena. Les rebelles sont mis en déroute facilement par les Français. L’engagement le plus sérieux survient une semaine plus tard à Ati en plein Centre-Sud du Tchad. Le 19 mai, le GTIA français donne l’assaut, une compagnie du 3e RIMa en tête, à une position très solidement défendue. Les combats sont très violents, mais la combinaison de la qualité des troupes au sol et de l’appui aérien des Jaguar ou des hélicoptères armés permet de chasser l’ennemi. Les combats reprennent le lendemain et le Frolinat est définitivement chassé. Une centaine de rebelles et trois soldats français, deux marsouins et un légionnaire du REC, ont été tués et cinq autres blessés. 

Le 31 mai, une force rebelle de 500 combattants accompagnés de conseillers libyens est repérée à Djedda 50 km au nord d’Ati. Le GTIA manœuvre comme à Ati et détruit la bande rebelle en deux jours. On compte à nouveau plus de 80 morts rebelles. Un Jaguar en revanche a été abattu par la défense antiaérienne, mais le pilote est sauvé. Les combats au sol sont terminés, mais la force aérienne française continue un temps de frapper les dépôts et les bases du Frolinat.

Ainsi se terminent cinq semaines de combats. Dix soldats français ont été tués pour peut-être 500 combattants ennemis. Le Polisario a libéré les otages français et a stoppé ses raids. Il va négocier la paix avec la Mauritanie dans les mois qui suivent. Les habitants de Kolwezi et notamment les nombreux Français ont été sauvés et les Tigres katangais chassés du territoire. Le Frolinat a été stoppé au Tchad.

Tous ces résultats ont été obtenus, non par une supériorité de matériels sauf dans le cas des raids aériens, quoique les Jaguar doivent toujours faire face à des tirs de mitrailleuses et de missiles. Deux avions sont ainsi abattus lors de Tacaud. Cela n’a pas été non plus une question de nombre, toujours à l’avantage de l’adversaire, ni même de courage, un paramètre indispensable mais partagé entre les deux camps. La vraie différence s’est trouvée dans la somme de compétences techniques et tactiques individuelles et collectives accumulées par les Français et la qualité de leur structure de commandement, notamment à l’échelon des sous-officiers.

Mais les guerres se gagnent d’abord dans les choix stratégiques, la France gagne alors parce qu’on ose au niveau politique. Ce mois de mai 1978 marque cependant le sommet de l’audace française. Après il y encore un combat très violent au Tchad, lorsque le GTIA en place à Abéché, armé par le 3e RIMa, le RICM et le 11e RAMa, doit faire face à un bataillon léger motorisé et bien équipé de 800 combattants du Conseil démocratique révolutionnaire (CDR), nouvel allié de la Libye. Au bout d’une journée de combat, le bataillon du CDR est entièrement détruit, avec peut-être plus de 300 combattants tués, une quarantaine de véhicules détruits et une grande partie de son équipement lourd détruit ou capturé. Les Français comptent deux marsouins tués, au RIMa et au RICM. C’est le dernier engagement direct au combat d’une unité terrestre française avant 1991.

Comme Superman face à la kryptonite, les forces armées françaises en Afrique sont invincibles sauf face à deux éléments qui effraient l’échelon politique à Paris. Le premier est la sempiternelle accusation de néo-colonialisme dès qu’un soldat français combat en Afrique, que cette accusation soit locale (après que la situation ait été sauvée par les soldats français, rarement avant), régionale ou en France même. Le second est la peur des pertes humaines, françaises au moins, et la croyance que cela trouble l’opinion publique. Ces deux kryptonites ont commencé à agir dès le début des interventions françaises, mais elles prennent une ampleur croissante à la fin des années 1970. Les opérations extérieures françaises sont alors très critiquées par l’opposition de gauche comme autant d’ingérences militaristes et néocoloniales. François Mitterrand parle du président Giscard d’Estaing comme d’un «pompier pyromane» ajoutant du désordre à l’Afrique par les interventions militaires. 

Giscard d’Estaing bascule. L’opération Tacaud se termine en mission d’interposition, donc mal, et il accepte même la formation d’un bataillon français sous Casque bleu au sein de l’éternelle Force intérimaire des Nations-Unies au Liban. On y meurt tout autant, deux soldats du 3e RPIMa y sont tués et le colonel commandant le bataillon est blessé dans un combat contre les Palestiniens, mais ce n'est plus la guerre et ce ne sont que les premiers d'une longue série de morts dans des missions stériles. En mai 1981, L’ancien «pompier pyromane» laisse la place à un «pompier qui craint le feu». Le temps des opérations audacieuses est bien terminé. 

mercredi 19 mai 2021

Une brève histoire des snipers-3e partie : Tueurs fantômes et anges gardiens

Dans les conflits d’après-guerre, les guerres entre États deviennent rares et les combats y sont généralement brefs et mobiles. Les tireurs y ont donc un rôle mineur. Lorsque les combats se figent parfois, on les voit revenir, en Corée à partir de 1951, les tireurs d’élite refont leur apparition. Avec 214 victoires revendiquées, c’est pour la première fois un soldat chinois, Zhang Taofang, qui s’avère le meilleur tireur du conflit.

Les conflits de contre-insurrection de la décolonisation ou de la période d’après changent la donne. Ces combats, longs, fragmentés et où l’infanterie a le premier rôle redonnent de l’importance aux snipers. Si les groupes armés non étatiques disposent encore rarement d’armes modernes, les armées occidentales, et notamment l’armée française, se dotent enfin de manière permanente de tireurs d’élite. L’armée française qui ne pratique toujours pas le combat autonome des tireurs d’élite, en place dans chaque section d’infanterie, et même un temps dans chaque groupe de combat d’une dizaine d’hommes.

Ces tireurs sont d’abord équipés d’une version du fusil réglementaire MAS 49/56 avec lunette, puis, à partir de 1966, du FR-F1, avec lunette de visée et bipied, lui-même modifié en calibre 7,62 en 1989 (FR-F2) qui va être conservé pendant trente ans. Pour la première fois, l’armée française se dote massivement d’une arme de précision de grande qualité utilisée aussi par les forces d’intervention de la police et de la gendarmerie qui se mettent en place pour faire face à des situations à la fois violentes et délicates. Le 4 février 1976, à Loyada à Djibouti, encore territoire français, une équipe de tireurs d’élite du GIGN abat simultanément à 180 mètres cinq des sept hommes qui avaient pris en otage un bus scolaire rempli d’enfants, le tir est suivi d’un assaut victorieux du GIGN et du 2e REP qui fait 22 morts au total chez les ravisseurs et les soldats somaliens qui les soutiennent.

Les Américains font le même constat durant la guerre du Vietnam où ils renouent aussi avec l’emploi des tireurs-chasseurs. On y fait le constat que face à un adversaire comme la guérilla Viet-Vong ou l’infanterie légère nord-vietnamienne, il faut en moyenne 10000 cartouches pour abattre un homme, là où 3,5 suffisent en moyenne à des snipers. Plusieurs As s’y distinguent comme Charles Mawhinney, un chasseur de l’Oregon devenu Marine, avec 103 victoires officielles et surtout le sergent Carlos Hathcock, policier militaire rattaché ensuite à la section de snipers de la 1ère division de Marines également, crédités de 93 victoires (mais de 300 probables) et longtemps détenteur du record de distance, avec un coup au but à 2250 m en utilisant une mitrailleuse de 12,7 mm tirant au coup par coup. Hathcok fait beaucoup par la suite pour maintenir ce savoir-faire au sein du Corps des Marines après la guerre. Contrairement aux conflits précédents et à l’image des autres armées occidentales, l’US Army et le Corps des Marines, maintiennent les tireurs de précision, en les conservant cependant dans des unités autonomes. 

Les Soviétiques adoptent en 1963 le fusil de précision SVD (Snaïperskaïa Vintovka Dragounova) Dragunov, produit à des centaines de milliers d’exemplaires pour équiper d’abord les tireurs des sections d’infanterie puis, à l’instar du fusil d’assaut AK-47 et du lance-roquettes RPG-7, armer de nombreux mouvements de guérilla dans le monde. À la fois, rustique, simple d’emploi et efficace, le SVD Dragunov, avec ses variantes et copies, est le premier fusil de précision moderne de masse. Il contribue à changer le visage des conflits à partir des années 1970 en se diffusant dans les groupes armés non-étatiques.

Au cœur des guerres civiles et au sein de forces souvent légères, le partisan-sniper devient une figure importante surtout dans un contexte urbain. Outre son rôle traditionnel dans les combats, le tireur d’élite est aussi de plus en plus un instrument de terreur en prenant la population civile ennemie pour cible. C’est déjà le cas dans la guerre civile libanaise qui débute en 1975, en particulier à Beyrouth. C’est surtout, le cas lors de la guerre en Bosnie et en particulier durant le siège de Sarajevo de 1992 à 1996 où l’artère centrale de la ville, sous le feu des tireurs d’un quartier occupé par les Bosno-Serbes, est baptisée officieusement «avenue des snipers». Environ 1300 civils y sont ainsi touchés par ces tireurs. Le sniper permet ainsi de tuer massivement, mais de manière suffisamment fragmentée pour conserver la pression sur la population sans provoquer pour autant les mêmes réactions internationales que lors d’un massacre soudain. Pour les mêmes raisons, le tireur d’élite se révèle aussi un excellent instrument de pression contre les forces extérieures, surtout depuis que les opinions publiques sont devenues beaucoup plus sensibles aux pertes. Dans un contexte favorable, essentiellement urbain, un seul sniper comme Vassili Zaïtsev et son équipe pourrait vaincre un contingent de Casques bleus. Très discret, le sniper maintient l’ambiguïté sur l’origine de la menace et rend difficile toute riposte, surtout si les règles d’engagement sont restrictives.

Ces expériences urbaines ont poussé les armées occidentales à se doter de nouvelles armes pour faire face à cette menace. En 1986, le Corps des Marines adopte le Barrett M82, version militaire d’un fusil en calibre 12,7 mm utilisé pour le tir sportif à grande distance, alors en vogue aux États-Unis. Les Marines en font un usage intensif lors de la première guerre du Golfe en 1991 pour détruire à distance des engins explosifs ou, à la manière des SAS dans le désert libyen en 1942, des matériels irakiens. L’arme est même employée dans la traque des missiles Scud. Ce type d’arme, qui permet de tirer au plus du double des armes en 7,62 mm avec une capacité de perforation et même d’explosion, se répand ensuite très vite. La France les utilise pour la première fois à Sarajevo à partir de 1992 pour lutter contre les snipers. Une nouvelle spécialité de snipers, dits «lourds», apparaît alors. En France, ils ont seuls le titre de tireurs d’élite.

Ces nouvelles armes sont utilisées par les forces de la coalition combattant en Afghanistan, en jouant surtout cette fois de leur capacité à tirer loin dans de grands espaces, dans une nouvelle course quasi-sportive au record. Quatre tireurs, deux Canadiens, un Britannique et un Australien, y ont réussi des tirs au-delà de 2300 m. Le record, détenu par un Australien anonyme (l’Australie, comme la France ne met pas avant ses tireurs) est de 2815 m. Les Français de la brigade La Fayette et des Forces spéciales en font un grand usage. A grande distance, une balle a une durée de vol de plusieurs secondes et s’élève de plusieurs mètres avant de descendre sur sa cible. La technicité est telle, connaissance du vent, des mouvements de la cible, estimation des distances, etc. qu’il s’agit d’un travail d’équipe où les calculs sont aussi importants que l’habileté au tir. Les groupes armés, comme le Hezbollah ou le Hamas, ont cherché à leur tour à se doter de telles capacités. Le Hamas aurait ainsi utilisé des fusils Steyr de calibre 12,7 mm pour tirer au-delà des défenses israéliennes autour de la bande de Gaza.

Pour l’instant, ces fusils lourds qui ne sont pas efficaces en deçà de 500 m n’ont pas supplanté les tireurs d’élite classiques. Ceux-ci n’ont jamais été en fait autant employés dans les opérations modernes, au milieu de populations qu’il faut préserver autant que possible. Lors de l’engagement d’un détachement français au cœur de Mogadiscio le 17 juin 1993, la grande majorité des pertes ennemies, estimées à une cinquantaine, est le fait de la dizaine de tireurs d’élite présents ce jour-là parmi 200 soldats français engagés. Les forces américaines engagées en Irak en ont fait également un grand emploi de 2003 à 2007. De septembre 2005 à janvier 2006, une section de dix tireurs américains de la 3e division d’infanterie a pris sous ses feux sur une partie de la ville de Ramadi, à partir d’un bâtiment central, tuant plus de 200 combattants rebelles. Le Navy Seal Chris Kyle, qui a également combattu à Ramadi, est crédité de 40 victoires pour la seule bataille de Falloujah en novembre-décembre 2004, soit le quart de ces victoires totales.

L’Irak est aussi le théâtre où apparaissent les premiers As rebelles. Les plus célèbres sont Mohammed, tué finalement par Chris Kyle en combat rapproché au cours d’une embuscade, ou Juba, le «sniper de Bagdad», sans doute le premier sniper (ou sans doute, groupe de snipers) à avoir fait l’objet d’un accompagnement médiatique sur les réseaux sociaux. Les duels ont cependant été rares entre eux, le plus spectaculaire a cependant eu lieu le 27 septembre 2005 lorsque le sergent américain Jim Gilliland a tué à 1250 m, avec un fusil en 7,62 mm, un sniper rebelle posté dans un bâtiment de Ramadi.

Toutes ces opérations face à des groupes armés ont fait aussi apparaître aussi un nouveau besoin à l’autre bout du spectre du sniper lourd : celui de discriminer à courte distance au cœur de la population entre les combattants ennemis et les civils. Dans ce contexte, les fusils à lunettes à fort grossissement, destinés au tir lointain sont plutôt désavantagés puisque jusqu’à 200 m environ, un homme qui se déplace sort très vite du champ de vision d’une lunette de tir. On utilise donc plutôt dans ces cas-là des fusils d’assaut munis de système de visée à courte distance, comme un faisceau ou un point laser. Les Anglo-saxons ont repris le vieux terme de Sharpshooter pour cette nouvelle fonction.

En proportion du nombre de combattants actuels, les tireurs d’élite n’ont jamais été aussi nombreux, car jamais aussi utiles. Paradoxalement, cette priorité et les recherches en cours qui en découlent risquent d’en ôter le caractère élitiste. Le développement de l’optronique et de l’aide à la visée, permettront d’intégrer sous peu en une seule lunette des éléments qui nécessitaient jusque-là une appréhension intuitive après un long entraînement. Un programme américain expérimente maintenant des munitions de gros calibre dotées de guidages internes en temps réel, utilisant des capteurs optiques pour déterminer les mouvements de la cible et déployant ensuite des ailettes pour se diriger vers elle. Le temps n’est pas loin sans doute non plus où des systèmes de contrôle de tir permettront de tirer à la place du tireur, une fois tous les paramètres conformes. Dans la mesure, où il suffira de faire l’acquisition de l’objectif, les dernières qualités demandées au tireur seront le camouflage et l’absence de remords à tuer.  

mardi 18 mai 2021

Une brève histoire des snipers-2e partie : Les chasseurs industriels.

Lorsque la Grande Guerre commence, seuls les Allemands qui bénéficient de leur industrie optique et d’un budget d’équipement important, partent avec plusieurs milliers d’armes réquisitionnées de «grande chasse» avec lunette de visée. Ces armes qui sont données en «surdotation» dans les unités d’infanterie ont un rôle modeste durant la guerre de mouvement où leur effet se noie dans la puissance de feu déployée. On remarque pourtant du côté allié que les officiers sont particulièrement visés et on découvre ensuite des carnets allemands spécialisés décrivant des méthodes d’identification des officiers. Ni les Français ni les Britanniques, qui ne pratiquent par la chasse au gros gibier et considèrent le tir à la lunette comme peu loyal, ne font de même.

Les choses changent avec l’apparition des lignes de tranchées à la fin de 1914. Le premier tireur d’élite français connu est sans doute l’adjudant Lovichi, qui prend l’habitude de se poster dans le no man’s land entre les lignes et d’y attendre pendant des heures pour abattre un Allemand puis ceux qui tentent de le secourir. Tireur de compétition avant-guerre, il est parti avec son arme de concours sur la crosse de laquelle il prend l’habitude de marquer des encoches à chaque victoire. Comme le commandement lui demande de prouver celles-ci, il doit, en plus, organiser des raids pour aller chercher les cadavres de ses victimes. Il est tué au bout de quelques mois, mais il suscite beaucoup d’émules. Le commandement français, qui n’aime pas ces combattants isolés et incontrôlés, encadre et limite vite ce qu’on appelle alors le «service d’embuscade».

Les Allemands lui donnent au contraire une grande extension. Ils recrutent même discrètement 2000 Finlandais pour effectuer cette mission face à l’armée russe et par grand froid. C’est néanmoins surtout sur le front ouest, où ils sont plutôt sur la défensive, qu’ils développent ce type de combat. A partir de 1916, ils remplacent les armes de chasse, assez fragiles dans un environnement de guerre et n’utilisant pas le calibre standard, par des fusils en dotation Gewehr 98 auxquels ils ajoutent différents modèles de lunettes grossissantes (de 2,5 à 3 fois). On crée aussi pour eux un environnement spécifique, plaques de blindage avec meurtrières, abris factices, faux arbres ou faux cadavres de chevaux placés dans le no man’s land. Plus que les pertes ennemies, le but principal recherché est de maintenir une pression constante sur des unités adverses, qui jugent souvent cela à la fois déloyal et d’une violence inutile hors des batailles. Le sniping provoque donc presque toujours de fortes réactions, comme des tirs d’artillerie de représailles.

Par imitation et parce que les snipers peuvent faire de bons anti-snipers, les Alliés, à l’exception des Russes, finissent quand même par développer aussi leurs propres spécialistes, avec des fortunes diverses.

Le premier problème est technique, les Allemands étant les seuls à pouvoir s’appuyer sur une industrie optique de grande qualité. Après plusieurs essais infructueux, les Français copient finalement une lunette allemande qu’ils installent sur des fusils réglementaires Lebel 1886-93 ou Berhiet 1907-15. On équipe aussi quelques fusils automatiques (le réarmement se fait par l’action des gaz et non plus à la main) comme le FA 17, ce qui assure une cadence de tir supérieure. Plus de 5000 fusils à lunettes sont ainsi distribués aux «bons tireurs» des compagnies d’infanterie, qui les utilisent comme elles le souhaitent. On forme aussi ponctuellement des petites unités de tireurs pour une mission particulière, comme à Verdun en 1916 pour faire face à la menace des lance-flammes, mais il n’y a ni doctrine d’emploi, ni centre de formation.

La politique d’emploi des Britanniques, qui équipent de lunettes 10000 fusils Lee Enfield SMLE III, est initialement assez proche des Français avant par l’arrivée des unités du Commonwealth qui, au contraire, utilisent beaucoup leurs anciens chasseurs. Les Canadiens arrivent sur le front avec un excellent fusil de précision, le Ross Martin Mk III doté d’une lunette de fabrication américaine, et d’excellents chasseurs souvent d’origine indienne. Huit des douze meilleurs snipers de la guerre sont d’ailleurs canadiens et six d’entre eux sont indiens ou métis comme le caporal Francis Pagahmagabow, le plus meurtrier de tous avec 376 victoires. Les Australiens sont également parmi les premiers alliés à utiliser des fusils de précision, armes de chasse amenées souvent clandestinement, notamment à Gallipoli où ils affrontent les tireurs turcs. L’un d’entre eux, Billy Sing, un Australien d’origine chinoise, s’y illustre particulièrement en abattant officiellement 150 soldats turcs (mais peut-être le double en réalité) dont Abdul «le terrible», le meilleur sniper ottoman, ce qui constitue peut-être le premier grand duel de tireurs d'élite. De leur côté, les tireurs sud-africains sont le plus souvent issus d’une unité privée fondée par le millionnaire Sir Abe Bailey : les Bailey’s South African Sharpshooters. Les 23 hommes qui y ont été formés revendiquent à eux seuls la mort de 3000 Allemands, de 1916 à la fin de la guerre.

Ces pratiques dispersées sont finalement rationalisées grâce aux efforts du major Hesketh Hesketh-Prichard qui décrira son expérience en 1920 dans Sniping in France, premier récit du genre. Hesketh-Prichard fait de ce qui est donc désormais nommé officiellement "sniping" une discipline militaire à part entière qu’il enseigne dans une école de tir improvisée en 1915 puis imitée dans chaque armée britannique. On y apprend, non seulement à tirer avec précision, mais à le faire dans un environnement tactique organisé. Hesketh-Prichard innove ainsi en imposant le travail par équipes de deux avec un tireur et un observateur utilisant un télescope. Avec cette capacité de surveillance accrue, les équipes de snipers s’avèrent aussi d’excellents observateurs.

Les Américains arrivent au combat en 1918 avec ce paradoxe de ne pas disposer d’armes performantes alors qu’ils sont largement à l’origine de l’emploi militaire des snipers et qu’ils conservent encore la culture du tir au fusil, là où l'importance relative de cette arme a beaucoup décliné dans les armées européennes. C’est donc avec un rustique M1917 Enfield sans lunette que le 8 octobre 1918, le sergent Alvin York détruit à lui seul plusieurs nids de mitrailleuses, tue 25 soldats allemands et en capture 132 autres. Deux jours plus tard, Herman Davis équipé du Springfield M1903 se distingue en abattant quatre mitrailleurs allemands près de Verdun. À ce moment-là, la guerre entre dans une nouvelle phase à la fois mobile et intense, où l’importance relative des snipers décline.

L’après-guerre voit, une fois encore, la disparition rapide des snipers dans la plupart des armées. Leurs savoir-faire sont difficiles à maintenir et ils sont associés à l’idée d’une guerre statique que l’on rejette. Seule la nouvelle armée soviétique, qui cultive le mythe des héros issus du peuple, fait une grande place aux bons tireurs. En 1932, le «mouvement des tireurs de précision» est organisé et six ans plus tard, l’armée rouge peut se vanter de disposer de 6 millions de porteurs du badge de «tireurs Vorochilov». De 1931 à 1938, l’URSS se dote de plus de 50000 fusils Mosin-Nagant M1891 à lunettes. Elle en produira 250000 pendant la Grande Guerre patriotique, avec aussi le SVT-40 Tokarev semi-automatique.

C’est pourtant contre les Soviétiques que s’illustre le plus grand sniper de l’histoire. Une autre armée a misé sur les tireurs d’élite dans la cadre cette fois d’une défense très décentralisée où les petites cellules d’infanterie ont le premier rôle pour harceler et freiner les colonnes ennemies. Durant la «guerre d’hiver», de novembre 1939 à mars 1940, les sections de tireurs-skieurs, invisibles dans leur tenue blanche, font des ravages dans les rangs soviétiques. Dans un froid glacial lors de la bataille dite de «killer hill» dans la région de Kollaa, une section de 32 tireurs finlandais tient tête à 4000 Soviétiques. Parmi eux, le caporal Simo Haya, crédité en moins de cent jours de combat de la mort de 505 ennemis avec un fusil M28 Pystykorva sans lunette et peut-être de 200 autres au pistolet-mitrailleur.

L’exemple finlandais ne suscite cependant pas tout de suite des émules pendant la Seconde Guerre mondiale. Le sniper est plutôt une arme défensive et de front statique. L’armée allemande ne ressent pas le besoin d’en utiliser lors des combats très mobiles du front Ouest ou en Afrique du Nord, et parmi les armées qui sont sur la défensive seuls les Soviétiques en font un grand emploi, en particulier dans les zones boisées ou urbaines. En septembre 1941, le 465e Régiment d’infanterie perd une centaine d’hommes en quelques heures harcelés par quelques tireurs dans une forêt de Biélorussie. Une autre unité de chars, alors au repos, subit les tirs d’un sniper pendant cinq jours avant de s’apercevoir que l’homme est au milieu des cadavres dans un char soviétique détruit.

Dans la violence de l’affrontement, les snipers soviétiques sont présentés comme des héros, au culte très organisé. Si Vasily Zaytsev est le plus connu, en grande partie pour son rôle dans la bataille de Stalingrad où il est crédité de 255 victoires, ce n’est pourtant pas le plus meurtrier de tous. Le premier rang, selon les statistiques soviétiques à prendre avec prudence, revient à Ivan Sidorenko avec 500 victoires et ils sont dix à dépasser les 400 victimes. Les cent meilleurs totaliseraient 12000 victimes, dont beaucoup de cadres ou de spécialistes des armes de l’Axe. A cette échelle, l’impact de ces quelques individus devient donc stratégique. Les Soviétiques sont même les premiers à employer des femmes dans ce rôle et à les mettre en avant. Lyudmila Pavlichenko est ainsi créditée de 309 victoires jusqu’en juin 1942 seulement, date à laquelle elle est blessée et retirée du front, la fonction d’héroïne à montrer se retrouvant alors en contradiction avec celle de combattante.

Les Soviétiques innovent aussi, en imitant sans doute les Finlandais, en utilisant les snipers dans un rôle anti-véhicules ou anti-abris. Ils emploient pour cela des munitions spéciales, incendiaires et perforantes pour leurs Mosin-Nagant, et surtout, des fusils antichars PTRS-41. Impuissantes contre les chars lourds, ces armes capables d’envoyer une balle de 14,5 mm à 800 m s’avèrent très précieuses contre les cibles moins protégées. Ils innovent aussi en déployant aussi des tireurs de précision dans toutes les sections d’infanterie. L’idée n’est pas alors de mener un combat de harcèlement par de petites équipes spécialisées comme celles de Zaytsev ou Sidorenko, mais de combiner les effets des armes de combat rapproché comme les nombreux pistolets mitrailleurs avec ceux d’armes à plus longue portée et plus précises.

Innovatrice en la matière durant la Première Guerre mondiale, l’armée allemande a tendance cette fois à suivre et imiter les Soviétiques. Significativement, comme pour ces derniers, c’est dans la défensive que les tireurs de précision, équipés pour la très grande majorité de Mauser K98K équipés de diverses lunettes, mais aussi de fusils soviétiques récupérés, prennent de l’importance. On trouve donc là aussi, à partir de 1943, des héros-tireurs mis en avant comme Matthaus Hetzenauer (345 victoires, selon des statistiques qu’il faut, là aussi, prendre avec prudence) ou Josef Allerberger (257 victoires) et une foule de tireurs qui se répartissent dans les sections d’infanterie. Les «suicide boys», comme les surnomment les Américains, sont utilisés en Italie, à l’Est ou en Normandie dans des missions de freinage dans les espaces coupés. L’un d’entre eux, Karl Krauss, s'y vantait de pouvoir arrêter n’importe quelle colonne américaine en Italie avec seulement cinq cartouches. Les Allemands sont alors sans doute les premiers à utiliser, marginalement, des armes équipées d’optiques infrarouges pour le tir de nuit.

Dans le Pacifique, le Japon fait un usage intensif aussi des snipers «en enfants perdus», pouvant compter sur la motivation sans faille de ses combattants. Ces tireurs perdus servent à retarder l’ennemi dans les zones de jungle, et plus rarement, dans les zones urbaines comme à Manille en 1945. Ils utilisent pour cela le fusil réglementaire Type 97 avec une munition de petit calibre, 6,5 mm, qui présente l’avantage de faire peu de fumée et de bruit. La portée utile est en revanche assez faible, mais la plupart des combats se font dans des espaces coupés et à relative faible portée.

Américains et Britanniques développent à leur tour leurs snipers à partir de 1942, avec des versions améliorées de leurs fusils de la Première Guerre mondiale, Lee Enfield n° 4 Mk1 T, pour les Britanniques, Springfield 1903 pour les Américains (avec l’excellente lunette Unertl pour les marines) et, à partir de 1944, Garand M1C. Les Alliés disposent de nombreux tireurs de précision, placés eux aussi dans les sections d’infanterie, mais plus rarement en missions isolées et, dans ce cas, toujours en binômes avec un observateur. Les tireurs américains et britanniques sont cependant trop rapidement formés, en neuf jours pour les premiers, pour rivaliser avec leurs adversaires sur ce terrain.

Ces armées motorisées et tournées vers l’offensive ne ressentent pas le besoin de développer de cellules de snipers-chasseurs à l’exception dans les unités de commandos. Le Special Air Service se distingue en utilisant les fusils antichars Boys pour détruire à distance des avions de l’Axe sur les pistes de Libye avant, comme les Américains, d’utiliser les mitrailleuses de 12,7 mm pour le tir précis à grande distance.

La guerre terminée, tout recommence.