mercredi 16 septembre 2020

Stress organisationnel et Reine rouge


Article complet dans Défense et sécurité internationale, n°148, juillet-août 2020

Le 23 mars 1918, la IIIe armée française est engagée en Picardie au secours de la Force expéditionnaire britannique (BEF). Les divisions d’attaque allemandes viennent de percer les lignes de défense et il faut donc les affronter hors de la zone des tranchées à la manière des combats de 1914. On s’aperçoit alors que l’infanterie française ne sait plus très bien combattre de cette façon. L’artillerie en revanche s’en sort beaucoup mieux et se réadapte très vite à ce nouveau contexte.

Cette différence s’explique par la présence parmi les artilleurs de beaucoup de vétérans des combats de 1914 qui savent se passer des «plans directeurs», des lignes téléphoniques et du réglage aérien. Il leur suffit de se souvenir des méthodes anciennes (4 ans !). Dans les bataillons d’infanterie en revanche, du fait des pertes terribles et des mutations, il n’y a quasiment plus personne à avoir connu cette époque, et beaucoup sont désemparés. La guerre se joue aussi dans le champ invisible de l’évolution du capital de compétences.  

Courbe de Yerkes et Dodson et Pratique opérationnelle

La courbe de Yerkes et Dodson (1908) décrit la relation entre le stress et la performance cognitive selon le même principe que la courbe de Laffer relative à l’impôt : trop peu ne stimule pas, trop ne stimule plus. Entre les deux pôles, on trouve l’«eustress» défini par le médecin autrichien Hans Selye comme la zone positive du stress, celle où on met en œuvre tous les moyens à sa disposition pour faire face à un événement donné, jusqu’au moment où une pression trop importante finit pour inverser le processus et devenir paralysante.

À la manière du biologiste et politiste britannique Dominic Johnson on peut établir un parallèle entre ce phénomène individuel et le comportement des organisations. Pour reprendre le cas de la Première Guerre mondiale, la période qui va de la déclaration de guerre jusqu’à la venue de l’hiver 1914 est l’occasion d’une transformation considérable de l’armée française. Il y a peu d’innovations techniques, sinon des adaptations rapides d’équipements militaires et civils déjà existants, mais il y a énormément d’innovations de structure, parfois de culture lorsque le regard a changé sur les choses (s’enterrer ou se cacher pour se protéger n’est plus honteux) et surtout de méthodes. L’ensemble de ces quatre axes interactifs forme la Pratique, c’est-à-dire ce qu’est réellement capable de faire une organisation.

Le contenu de cette Pratique augmente très vite, car l’écosystème «armée française» est très incité à innover et il associe trois qualités : l’absorbabilité des pertubations, une plus grande diversité (active, réservistes, armes différentes réunies au même endroit) et une plus grande connectivité (colocalisation, proximité, télégraphe, téléphone, automobile) qu’en temps de paix. Au bout de trois mois de guerre, l’armée française a plus changé que depuis le début du siècle. Elle reste ainsi sur le sommet de la courbe de Yerkes et Dodson avec des fortunes différentes suivant les spécialités. Si l’artillerie ne cesse d’accumuler des compétences, l’infanterie qui connaît un taux de rotation de son personnel (pertes et mutations) quatre fois plus élevé que l’artillerie a plus de difficultés à maintenir ses compétences. Comme en témoignent les difficultés de 1918, l’infanterie française est peut-être déjà en réalité sur la courbe descendante, lorsque le processus d’oubli est plus fort que celui de mémorisation.

Après les chocs des grandes offensives allemandes en mars et mai 1918, la grande surprise de l’époque est constituée par la prise par les Alliés en seulement deux semaines d’octobre 1918 de l’ensemble de lignes fortifiées regroupées sous l’appellation de «ligne Hindenburg», la même ligne qui avait résisté pendant la majeure partie de l’année 1917. Elle n’était simplement plus tenue par les mêmes hommes. En perdant ses meilleurs soldats pour former une armée offensive, l’armée allemande sur la position s’était appauvrie et fragilisée. C’est le phénomène de «sélection-destruction» décrit par Roger Beaumont dans Military Elites. L’emploi des divisions d’assaut allemandes de mars à juillet 1918 a dilapidé un énorme capital de compétences sans obtenir de résultats stratégiques décisifs, et lorsque survient la contre-attaque générale alliée, l’armée allemande qui lui fait face atteint rapidement son point de rupture et se désagrège en quelques semaines

Certaines campagnes sont purement cumulatives comme la bataille de l’Atlantique pendant la Seconde Guerre mondiale. La pression de la campagne sous-marine allemande stimule la Pratique alliée sans lui faire atteindre le point de rupture. Au bout du compte selon un processus darwinien, l’écosystème allié constitué initialement surtout de proies devient lui-même plein de prédateurs féroces : corvettes Flowers, porte-avions d’escorte, avions-traqueurs B-24 Liberator, destroyers, tous équipés de matériels de plus en plus sophistiqués comme les radars Type 27 ou les nouvelles grenades sous-marines et de mieux en mieux renseignés grâce au décryptage des codes allemands. Le perfectionnement et la production de sous-marins allemands est incapable de suivre le même rythme. Après 1942, le tonnage de navires marchands alliés coulés diminue régulièrement alors que le nombre de sous-marins allemands ou italiens détruits chaque mois quadruple de janvier 1942 à janvier 1943 et reste stable ensuite au rythme d’un toutes les 36 heures. Si la production de sous-marins permet de faire face aux pertes, il est beaucoup plus difficile en revanche de remplacer les équipages perdus. Ceux-ci sont de plus en plus novices alors qu’inversement toute la force anti-sous-marine alliée ne cesse de gagner en expérience et en efficacité. Le phénomène est inverse dans le Pacifique, où ce sont les sous-marins prédateurs américains qui ne cessent de gagner en efficacité et étouffent tout le transport maritime japonais.

La Reine rouge et les organisations armées

L’hypothèse de la reine rouge est proposée par le biologiste Leigh Van Valen et peut se résumer ainsi : l’évolution permanente d’une espèce est nécessaire pour maintenir sa place face aux évolutions des espèces avec lesquelles elle coexiste. Il s’agit en somme de bouger beaucoup pour pouvoir rester simplement à la même place comme le personnage de la Reine rouge dans Alice au pays des merveilles. Le stratégiste David Killcullen utilise cette métaphore dans The Dragons and the Snakes pour décrire le sentiment d’impuissance des grandes armées occidentales face aux organisations armées en particulier au Moyen-Orient, malgré l’énormité des efforts consentis et des innovations.

Il se trouve simplement que la plupart de ces organisations sont maintenues en permanence sur la partie haute de la courbe de Yerkes et Dodson. Killcullen prend l’exemple du Mouvement des Talibans du Pakistan (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP) installé dans la zone tribale pakistanaise. Tous ses chefs depuis 2002 ont été tués par des drones américains, et immédiatement remplacés à chaque fois par un leader plus dur et expérimenté. Malgré, et peut-être donc à cause de, la pression américaine et pakistanaise le TTP n’a jamais cessé de monter en puissance.

Ces grandes organisations sont presque toutes structurées en centaines de groupes autonomes de la taille d’une section évoluant au sein de milieux difficiles. Ces groupes sous pression sont incités à innover, ils ont une bonne connectivité grâce à de nombreux liens aussi bien personnels, familiaux, tribaux, écoles, que techniques grâce aux moyens modernes, et une bonne absorbabilité grâce à la connexion avec de nombreux flux de ressources et notamment humaines. Ces organisations, en Irak par exemple pendant la présence américaine ou dans le Sahel, subissent des pertes sensibles mais pas assez pour être déstabilisées. Avec une moyenne de six à sept ans de service pour un militaire du rang français, on peut considérer que la plupart de ceux qui ont participé à l’opération Serval en 2013 sont déjà civils. Et depuis cette époque, très peu parmi eux ont passé au moins un an au Sahel. Pendant ce temps, la majorité des combattants djihadistes qu’ils ont eu en face en 2013, et dont plus de 80 % avaient survécu, sont restés sur place, ont accumulé de l’expérience et évolué plutôt par sélection et méritocratie.

Depuis sa création en 1982, le Hezbollah s’est transformé à plusieurs reprises face à Israël, mouvement clandestin, organisation de guérilla dans le Sud-Liban parvenant même à tuer un général israélien et surtout à obtenir le départ de Tsahal en 2000, armée structurée enfin capable de résister à nouveau à une grande offensive israélienne en 2006. À cet égard et assez typiquement, le remplacement en 1992 d’Abbas Moussaoui, premier leader du mouvement tué par les Israéliens, par Hassan Nasrallah a probablement plus renforcé le Hezbollah qu’il ne l’a affaibli. De la même façon, dans la bande de Gaza, le Hamas de la guerre de 2014 était plus fort que celui de 2008, malgré les multiples attaques qu’il avait subies entre temps. L’État islamique en Irak puis Hayat Tahrir al-Sham en Syrie sont des versions améliorées du système des filiales d’Al-Qaïda qui représentait lui-même des adaptations à la réponse américaine aux attaques du 11 septembre 2001.

Il est significatif que les quelques exemples de destruction d’organisations armées, guérilla en Tchétchénie en 2009, Tigres Tamouls (Liberation Tigers of Tamil Eelam, LTTE) au Sri Lanka en 2009 également ou l’étouffement de l’État islamique en Irak (EEI) en 2008 n’ont pu être obtenu que par des déploiements de force considérables de «prédateurs». Dans le dernier cas, la victoire n’a pu être obtenue que grâce à l’engagement de 160000 soldats américains, de presque autant de membres de sociétés privées et de soldats de la nouvelle armée irakienne. Il y a eu aussi et peut-être surtout 100000 supplétifs irakiens, dont beaucoup d’anciens adversaires. Les soldats américains de 2007, et même les autres, n’avaient plus grand-chose à voir avec ceux de 2003, les innovations en tous genres s’étant multipliées. La Pratique américaine de contre-insurrection a fait autant de progrès en quatre ans que celle de la lutte anti-sous-marine pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ce n’est qu’au prix de cet effort énorme de «prédation» qu’il a été possible d’arrêter de stimuler les organisations armées et de les faire basculer au-delà du point de rupture. Cela a eu un coût énorme mais au bout du compte moindre sur la durée qu’en laissant l’ennemi au sommet de la courbe de stimulation. D’un autre côté, si les intérêts vitaux ne sont pas en jeu, une bonne stratégie en position asymétrique peut simplement consister à ne rien faire ou se contenter de parer les coups du «faible» et d’attendre que ses faiblesses structurelles, en espérant qu’il en ait, fassent le reste. En d’autres termes, face à des structures politico-militaires particulièrement résilientes et apprenantes, la « guerre à demi » ne donne que des résultats médiocres, au mieux le sur-place de la Reine rouge. Si on ne veut pas engager des prédateurs adaptés au milieu et en nombre élevé, il vaut mieux s’abstenir.

Hans Selye, Le Stress de la vie : Le problème de l’adaptation, Gallimard, 1962.
Dominic Johnson, “Darwinism Selection in Asymmetric Warfare: The Natural Advantage of Insurgents and Terrorists”, Journal of the Washington Academy of Sciences, Vol. 95, No. 3, Fall 2009, pp. 89-112.
Lance H. Gunderson (dir.), C. S. Holling (dir.), Panarchy: understanding transformations in human and natural systems, Edited with L. Gunderson, (editors) Washington, DC: Island Press, 2002.
Roger Beaumont, Military Elites, Robert Hale and Company, London, 1974.
Leigh van Valen, A new evolutionary law Evolutionary Theory, Vol. 1, 1973.
David Killcullen, The Dragons and the Snakes: How the Rest Learned to Fight the West, C. Hurst & Co Publishers Ltd, 2020.
Dominic Johnson, “Darwinism Selection in Asymmetric Warfare: The Natural Advantage of Insurgents and Terrorists”, Journal of the Washington Academy of Sciences, Vol. 95, No. 3, Fall 2009, pp. 89-112.
Stanley Mc Crystal, Team of Teams: New Rules of Engagement for a Complex World, Penguin, 2015.


mercredi 2 septembre 2020

Attaque de Charlie Hebdo-Six combats en 16 minutes dans un rectangle de 250 x 80 m


18/01/2016
Actualisation des déclarations de policiers le 16/09/2020

Nous sommes le 7 janvier 2015 à 11 h 20. Les frères Kouachi arrivent dans la rue Nicolas-Appert. Ils pénètrent au n° 6 croyant sans doute être dans les locaux de Charlie Hebdo. Après avoir menacé les employés et obtenu la bonne adresse, ils pénètrent au n° 10 et tirent sur les agents de maintenance, tuant froidement l’un d’eux, Frédéric Boisseau. Cet assassinat tranche avec l’attitude qu’ils auront par la suite avec ceux qui ne rentrent pas dans la catégorie qu’ils ont décidé de cibler, signe de tension extrême qui se détendra par la suite lorsqu’ils auront considéré avoir réussi leur mission. Une fois à l’intérieur du bâtiment, ils parviennent par la menace à obtenir le code d’accès au journal et arriver dans la salle de réunion du comité de rédaction.

Entre temps, un des premiers hommes attaqués a averti la police qui envoie immédiatement sur place une équipe de la Brigade anti-criminalité (BAC) du 11e arrondissement. Le contact avec l’homme qui a téléphoné permet de faire remonter le renseignement que l’affaire est sans doute liée à Charlie Hebdo, qu’il y a «Trois [erreur du témoin] personnes à l’intérieur du bâtiment avec des armes lourdes» et il demande du renfort. Outre un agent qui reste avec le véhicule, le reste de l’équipe (deux hommes et une femme) se met en position de bouclage sur les trois sorties possibles du bâtiment. Trois policiers en VTT sont alors en route depuis l’avenue Richard Lenoir suivis par deux autres en voiture pour parfaire le bouclage en attendant probablement l’arrivée de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI). 

Pendant ce temps, le premier combat a déjà eu lieu à l’intérieur du bâtiment. Les deux frères ont pénétré dans la salle de réunion où ils se trouvent face à un seul garde du corps. Malgré les menaces régulières, l’incendie de novembre 2011, les cyber-attaques et le classement public (Inspire, revue d’AQPA du printemps 2013) de Charb parmi les hommes à tuer, la protection de l’équipe de Charlie Hebdo avait été progressivement réduite de neuf hommes à un seul (plus une patrouille mobile régulière qui n’a été d’aucune utilité) en l’espace d’un peu plus de deux ans. Les soldats agissent toujours au minimum par deux, un seul homme ne pouvant en réalité compter que sur la chance lorsqu’il est surpris par deux attaquants équipés de fusils d’assaut. Malheureusement, Franck Brinsolaro n’a pas eu de chance ce jour-là.

A 11 h 33, les frères Kouachi sortent du bâtiment, côté rue Nicolas-Appert, calmement et en hurlant victoire («Nous avons tué Charlie Hebdo», «Nous avons vengé le Prophète», ce qu’ils répéteront à plusieurs reprises). Lorsqu’ils ouvrent le feu sur l’équipe qui arrive en VTT, la policière de la BAC placée à dix mètres dans le coin droit du bâtiment en face d’eux tire, trois fois seulement, avec son pistolet, les rate et se poste à nouveau derrière le mur. Elle déclarera : «Je suis entrée dans un état de paranoïa. J’étais persuadé qu’ils me voyaient».

Les images ne montrent pas alors les frères Kouachi comme étant fébriles et encore moins inhibés, mais comme étant «focalisés», c’est-à-dire concentrés sur une action précise à la fois comme le policier à terre vers lequel ils courent tous les deux en même temps, sans s’appuyer l’un après l’autre et utiliser les protections de l’environnement. Ils sont alors en situation de déconnexion morale. Le pire est déjà arrivé. S’ils sont très conscients cognitivement de ce qu’ils font, ils n’ont plus aucune conscience ni du danger, ni surtout de l’horreur de ce qu’ils font. Cette conscience peut venir plus tard avec les remords, mais ce n’est pas toujours le cas, loin de là. Cette focalisation cognitive explique pourquoi ils se concentrent sur des détails, comme plus tard la chaussure tombée, et en oublient d’autres, comme la perte de la carte d’identité lors du changement de voiture.

Le même phénomène de «focalisation» frappe aussi certainement les hommes et les femmes qui leur font face. La plupart se concentrent sur l’origine du danger immédiat, avec souvent une acuité accrue, mais d’autres peuvent rester sur la mission qu’ils ont reçue même si celle-ci a changé, un problème technique à résoudre, un objet, etc. Il y a forcément une déperdition de l’efficacité globale, surtout si les hommes et les femmes sont dispersés sans quelqu’un pour donner des ordres.

Le comportement dans une bulle de violence obéit ainsi à sa propre logique qui peut apparaître comme irrationnelle vu de l’extérieur. Pour le comprendre, il faut partir du stress et de sa gestion.

Stress et préparation au combat


La manière dont on réagit à un danger dépend de l’interaction de plusieurs systèmes nerveux. Lorsque l’amygdale cérébrale, placée dans le système limbique, décèle un danger, elle provoque immédiatement une alerte vers le cerveau reptilien et ses circuits nerveux rapides. Les ressources du corps sont alors automatiquement mobilisées par une série d’ordres bioélectriques et des sécrétions chimiques. Cette mobilisation immédiate se traduit par une concentration du sang sur les parties vitales au détriment des extrémités ainsi qu’une atténuation de la sensation de douleur. Surtout, elle provoque une augmentation du rythme cardiaque afin de permettre des efforts physiques intenses.

Quelques fractions de seconde après le cerveau reptilien, l’alerte de l’amygdale atteint le néocortex. Un jugement de la situation est alors fait, en quelques secondes au maximum, qui influe sur la mobilisation du corps de combat déjà déclenchée en la contrôlant ou, au contraire, en l’amplifiant. Or, ce processus de mobilisation devient contre-productif si son intensité est trop forte. Au-delà d’un premier seuil, l’habileté manuelle se dégrade et des gestes jusque-là considérés comme simples peuvent devenir compliqués. Au stade suivant ce sont les sensations qui se déforment puis ce sont les fonctions cognitives qui sont atteintes et il devient de plus en plus difficile puis impossible de prendre une décision cohérente. Au mieux, on obéira aux ordres ou on imitera. Au stade ultime de stress, le comportement de l’individu n’a plus de lien avec la survie, ou plus exactement la menace principale est alors l’arrêt cardiaque et le corps y fait face en bloquant l’action de l’amygdale cérébrale. On peut rester ainsi totalement paralysé face à quelqu’un qui va pourtant visiblement vous tuer. Comme par ailleurs l’amygdale est reliée à la mémoire, sa paralysie soudaine entraine souvent aussi celle de la mémoire qui se fige sur la scène du moment. S’il survit, l’individu est alors condamné à revivre souvent cette scène.

On se retrouve ainsi avec deux processus, organique et cognitif, qui dépendent largement de l’expérience. La mise en alerte sera d’autant plus rapide que l’on a des situations similaires et des indices de danger en mémoire. L’intensité de la mobilisation sera plus forte si l’on est surpris et s’il s’agit de la, ou des toutes, première(s) confrontation(s) avec le danger. L’analyse intellectuelle qui suit passe aussi d’abord par la recherche de situations similaires (heuristique tactique), puis, si elle n’en trouve pas et si l’intensité du stress le permet, par une réflexion pure, ce qui est de toute façon plus long.

Or, le résultat d’un combat à l’arme légère à courte distance se joue souvent en quelques secondes. Le premier qui ouvre le feu efficacement l’emportant sur l’autre dans 80 % des cas, rarement du premier coup, mais plutôt par la neutralisation totale ou partielle de l’adversaire, en fragmentant par exemple ses liens visuels entre des hommes qui se dispersent et postent. Cette neutralisation permet de prendre ensuite définitivement le dessus et de chasser, capturer ou tuer l’ennemi. Encore faut-il être conditionné pour aller au-delà de la simple autodéfense et chercher sciemment la mort de l’autre (ne faire que du «tir à tuer» notamment). Dans le reportage de France 2 revenant sur les événements du 7 au 9 janvier, le responsable de la salle de commandement de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP) déclare : «on avait en face à faire à des individus surarmés, entraînés». On a pourtant là des amateurs qui font face à des professionnels. Il se trouve simplement que pour ce contexte précis, l’auto-préparation des premiers a été supérieure à celle, institutionnelle, des seconds.

Les frères Kouachi se préparent à l’attaque depuis des mois. Ils sont équipés comme un binôme d’infanterie moderne, avec des équipements en vente libre (gilets tactiques) et de l’armement accessible par le biais de contacts criminels et grâce à l’ouverture des frontières et celle des arsenaux de l’ex-Pacte de Varsovie et de l’ex-Yougoslavie. L’ensemble-deux fusils d’assaut AKS-47 ou AKMS en 7,62 mm, un lance-roquettes M 82, deux pistolets automatiques et dix grenades fumigènes, des munitions en grande quantité — a été financé (environ 10000 euros) de manière autonome par le biais de crédits à la consommation ou d’achats à crédit, une voiture par exemple, revendus immédiatement après. L’acquisition de l’armement a été sans doute la phase la plus délicate, mais pour le reste, grâce à Internet, un peu de temps libre et un espace discret pour s’entraîner et tirer, n’importe qui peut acquérir les compétences techniques nécessaires pour maîtriser l’emploi de cet équipement.

Face aux combattants auto-formés

La préparation la plus longue des frères Kouachi a été mentale. Se préparer au combat et plus encore à un massacre suppose une phase d’acceptation de ce qui n’est pas naturel et, pour le second cas, est même monstrueux. Les frères Kouachi et Coulibaly étaient déjà habitués par leur passé à la violence et son usage. Ils ont par ailleurs répété de multiples fois par les mots et surtout par des images mentales les actions qu’ils allaient mener, dans ses moindres détails, et sa justification en disqualifiant moralement les cibles qu’ils ont choisi. C’est ainsi qu’ils sont arrivés sur les lieux d’attaque en situation d’hyperconscience sous adrénaline, tendus d’abord puis de plus en plus relâchés dans le déroulement de l’action et de ce qu’ils considéraient comme des réussites. Ils sont également conscients de la supériorité de leur armement sur tout ce qu’ils sont susceptibles de rencontrer, au moins dans un premier temps. Des substances chimiques ou l’alcool simplement peuvent aider psychologiquement au moment, et surtout juste avant, l’action, mais souvent au prix d’une réduction des performances.

Les frères Kouachi ont parallèlement préparé leur mission, sans doute avec une reconnaissance préalable. Il n’y avait pas de caméras de surveillance dans la rue Nicolas-Appert qui aurait peut-être permis de déceler ces préparatifs et les patrouilles mobiles organisées toutes les 30 à 40 minutes par la police autour du site n’ont rien donné. Inversement, cette préparation a pu repérer justement la fréquence de ces patrouilles, de façon à glisser une attaque de quelques minutes entre elles, et l’absence des caméras. L’opération sur Charlie Hebdo comprenait néanmoins plusieurs manques importants, comme le lieu exact de la réunion du comité de rédaction et le code d’accès, éléments aléatoires susceptibles de retarder fortement son exécution.

Un fantassin seul a toujours des moments de vulnérabilité (changement de chargeur, déplacement, fatigue de l’attention, etc.). Le fait de s’associer en binôme permet de faire en sorte que ces moments de vulnérabilité de l’un soient protégés par l’autre, sans parler de l’aide éventuelle en cas de blessure. Ils peuvent aussi se fournir des munitions. Surtout, ils s’épaulent psychologiquement et cette surveillance morale contribue aussi à réduire les possibilités de faiblesse ou de réticence. Un binôme est ainsi bien plus actif et redoutable que deux hommes isolés. La vulnérabilité de leur structure résidait dans l’absence d’appui, un homme à l’extérieur pour les protéger d’une intervention ou au moins les avertir, et surtout d’un conducteur, figure imposée lorsqu’on envisage de s’exfiltrer (comme dans un braquage par exemple), ce qui était visiblement le cas. Le binôme a donc agit en laissant la voiture au milieu de la route, portes ouvertes et en comptant sur la vitesse d’exécution tout en sachant qu’il y avait plusieurs inconnues dans leur plan.

Ainsi équipés et formés, ils se transforment en cellule de combat d’infanterie. Le déplacement vers la zone d’action à partir de 10 h, avec la réunion des deux frères au dernier moment (Saïd venait de Reims, où il avait échappé à toute surveillance) s’est faite de manière «furtive» dans un mode civil, armes cachées, en évitant tout contrôle par un respect strict du Code de la route et avec la possibilité de présenter des documents d’identité. Les tenues sont «hybrides», c’est-à-dire à la fois banales et susceptibles de se transformer en tenues de combat, autrement dit qui n’entravent pas les mouvements et permettent de porter des équipements, éventuellement dans de grandes poches. L’utilisation de cagoules confirme la volonté d’exfiltration. Les commandos-suicide n’en portent pas. Pour autant, il semble qu’ils n’aient pas eu d’argent avec eux (d’où la nécessité de braquer plus tard une station-service), ni envisagé la possibilité de changer de voiture (le principal élément de repérage et de suivi) autrement que par un vol, opération aléatoire.

Face à ce groupe de combat miniature, les policiers qui arrivent les uns après les autres sont systématiquement en situation de désavantage. Dans le reportage de France 2, un policier parlant sous le couvert de l’anonymat déclare : «Il faut savoir que nous, on ne s’entraîne pas au tir de précision, on s’entraîne au tir de riposte, c’est-à-dire à 5 ou 6 m. Là, en plus ça bouge, il y a le stress. Le combat est perdu d’avance». Un autre : «Après coup, les policiers se sentent impuissants face à ce genre d’événements. On n’est pas préparé, on n’est pas équipé. C’est pas le casse-pipe mais presque».

L’usage des armes n’est pas le point central de l’action d’un policier ou d’un gendarme. C’est un phénomène très rare qui apparaît comme un geste ultime, au contraire du soldat dont la formation est organisée autour de cet acte. Une étude réalisée de 1989 à 1996, montrait que sur 29000 policiers parisiens, seuls 218 avaient déjà ouvert le feu autrement qu’à l’entrainement, tirant 435 projectiles, dans l’immense majorité des cas à moins de 4 mètres. Ces projectiles étant tirés principalement pour stopper des véhicules, ils n’ont touché que 74 fois des individus, 45 au total, donc dix mortellement. Durant la même période, 20 policiers ont été victimes du devoir chaque année (6 depuis le début des années 2000). Policiers et gendarmes sont bien plus souvent tués que tueurs. Hors unités d’intervention, ils n’utilisent que très exceptionnellement leur arme et toujours en autodéfense.

Dans les premiers combats dans le bocage normand en 1944, on a remarqué que les fantassins américains novices tiraient très peu. On s’est aperçu au bout de quelques mois que cette inhibition provenait surtout du fait que le contexte dans lequel ils évoluaient et où ils ne voyaient que très peu d’ennemis était totalement différent de celui dans lequel ils avaient été formés. De la même façon, à Sarajevo, en juillet 1993 un soldat français du bataillon n° 4, sentinelle à l’entrée d’un pont a subi sans riposter ni même beaucoup bouger plusieurs rafales tirées par deux miliciens à l’autre bout du pont. Cet homme n’avait jamais ouvert le feu à l’exercice autrement que sur ordre et toujours face à de belles cibles en carton visibles et immobiles. Il s’est trouvé d’un seul coup dans une situation en contradiction avec sa formation et cette dissonance cognitive a accentué le stress déjà important pour un baptême du feu jusqu’à aboutir à une sidération.

Encore s’agit-il de cas où les combattants savent qu’ils ont un armement équivalent à celui de leur adversaire. Que s’insinue l’idée que celui-ci est inférieur (un pistolet face à un fusil d’assaut) et le stress est encore plus important. Une policière membre de l’équipe intervenant en VTT déclarera «On peut pas répondre à des Kalash. Faut être spécialisé, formé dans une unité d’élite». La gendarme départementale qui interviendra à l’imprimerie de Dammartin le 9 janvier expliquera de son côté : «On avait un simple pistolet, eux ils avaient des Kalachnikovs. S’ils nous tirent dessus, leurs cartouches passent à travers nos gilets, c’est comme une feuille de papier. Un simple gendarme à l’époque n’était pas préparé à affronter des terroristes». Mais de manière très significative, son collègue sous-officier plus expérimenté et ayant reçu une formation militaire réagira très différemment, malgré les mêmes équipements, et parviendra même à blesser Chérif Kouachi avec son pistolet. Il n’a tenu qu’à la crainte que son frère se venge sur un otage qu’il ne le tue ensuite.

Un entraînement est un conditionnement. Que celui-ci soit décalé face à une situation et il devient moins efficace que la simulation mentale pratiquée par les truands ou les terroristes, surtout lorsque cet auto-conditionnement est débarrassé de toute considération légale et réglementaire, facteurs qui complexifient en revanche la phase d’analyse «flash» des policiers. On aboutit ainsi à des hésitations, des maladresses (le simple grossissement de la pupille de l’œil sous l’effet du stress, l’augmentation des pulsations cardiaques, la tendance à rentrer les épaules, le souci de tirer vite suffisent déjà à être moins précis, d’un facteur 10 à 100, que sur un champ de tir) et des jugements inadaptés au contexte.

Contrairement aux frères Kouachi pour qui la situation est claire, tous les policiers autour d’eux sont en dissonance cognitive. Malgré les précédents de Mohamed Merah en 2012 ou même du périple Abdelhakim Dekhar qui s’était attaqué à des médias à peine 14 mois plus tôt, ils ne conçoivent pas encore l’attaque terroriste à l’arme à feu. Ils tordent donc la réalité pour la faire correspondre à une explication «normale». La policière de l’équipe en VTT ne comprend pas qu’il puisse y avoir un braquage, le seul cas qu’elle envisage, dans une zone tranquille sans banque ni bijouterie et conclut que les témoins ont sans doute entendu des pétards. L’équipe de la BAC, après avoir soupçonné une fausse alerte, conclut qu’il y a une prise d’otages et applique la procédure correspondante. Lorsqu’il voit les deux frères Kouachi sortir avec des cagoules et des fusils d’assaut à la main, un des membres de la BAC se persuade contre toute logique qu’il s’agit de «collègues d’une unité d’élite». Personne ne songe au passage à neutraliser le véhicule des frères Kouachi lorsqu’ils sont à l’intérieur du bâtiment.

Stress organisationnel

Au moment du tir de la policière contre les Kouachi, son collègue de la BAC placé dans l’Allée verte essaie en vain d’avertir par radio du danger que courent les agents qui arrivent à vélo. Le message ne passe pas et les trois hommes tombent nez à nez sur les deux ennemis qui leur tirent dessus à quelques mètres. Ces tirs sont heureusement maladroits et les policiers, complètement surpris («Je me suis dit que j’allais mourir. Je ne comprenais rien») parviennent à échapper aux tirs en prenant un chemin immédiatement à droite et en se réfugiant dans un garage. L’un d’eux est blessé. L’équipe est neutralisée.

Les Kouachi montent dans leur voiture, prennent l’Allée verte en direction du boulevard Richard Lenoir. Ils aperçoivent une voiture de police qui arrive en sens inverse. Le policier dans l’Allée verte essaie à nouveau en vain d’avertir par radio. Leurs camarades dans la voiture croient voir la BAC et font des appels de phare. Les Kouachi ont donc encore l’avantage de la surprise lorsqu’ils descendent de la voiture et tirent au fusil d’assaut à quelques dizaines de mètres. Les policiers réagissent néanmoins très vite, tirent au pistolet à travers le pare-brise et font marche arrière jusqu’au boulevard Richard-Lenoir. Ils ne pensent pas à bloquer la sortie de l’Allée verte.

Si le renseignement opérationnel a été défaillant dans les jours et les mois qui ont précédé l’attaque, le renseignement tactique, sur le moment même de l’action n’a pas toujours été bon. L’équipe de la BAC arrive au moment du massacre sans connaître la nature particulière de la cible. Son action est orientée dans le sens d’un braquage, confrontation qui se termine le plus souvent, pour peu que le bouclage soit bien réalisé, par une négociation et une reddition. Ce sont finalement eux qui apprennent au centre de commandement, et pas l’inverse, le lien avec Charlie Hebdo et donc le caractère probablement particulier de la situation tactique. Par la suite, le réseau radio est saturé, phénomène classique lorsqu’un réseau centralisé doit faire face à un événement exceptionnel et que la hiérarchie multiplie les demandes souvent simplement pour soulager son propre stress et répondre aux sollicitations du «haut». Ce blocage de l’information contribue au moins par deux fois à ce que les policiers n’aient pas l’initiative du tir.

Lorsque le véhicule de la police revient sur le boulevard Richard-Lenoir, le passage est libre pour les frères Kouachi qui malgré des tirs d’un policier de la BAC depuis l’Allée verte et de ceux qui ont reculé, prennent le boulevard en tirant également par la fenêtre passager. Aucun de ces coups de feu ne porte. Les Kouachi croisent d’autres policiers qui leur tirent dessus, toujours sans effet. Comprenant qu’ils sont à contresens, ils font demi-tour et reprennent le boulevard dans l’autre sens se retrouvant à nouveau presque dans l’axe de l’Allée verte. Ils se trouvent face à un nouveau binôme qui ne sait pas quoi faire. Ahmed Merabet se retrouve seul face aux frères Kouachi qui descendent de voiture, le blessent puis vont l’achever avant de reprendre la route. Il est 11 h 37. Ils sont ensuite pris en chasse par un véhicule de transport de détenus, trop lent pour les suivre. Après plusieurs accidents, les Kouachi braquent un automobiliste et lui volent sa voiture. Ils sont calmes et déclarent agir pour Al-Qaïda au Yémen. Ils se dirigent ensuite vers la porte de Pantin et la police perd leur trace.

Au bilan, la police a engagé entre douze et quinze agents, selon les sources, contre les deux frères Kouachi sans parvenir à les neutraliser, ni même les blesser ou les empêcher de fuir, déplorant en revanche deux morts, un blessé léger et plusieurs traumatisés. Le système de protection de Charlie Hebdo était insuffisant, l’action des unités d’intervention, dont les hommes sont évidemment bien préparés au combat, était trop tardive face à des combattants spontanés dont le but premier est de massacrer, qui ne veulent pas négocier et ne tiennent pas particulièrement à leur vie. Face à ces micro-unités de combat, les Mohammed Merah, Abdelhakim Dekhar, Mehdi Nemmouche, Amédy Coulibaly, Chérif et Saïd Kouachi ou Ayoub El Khazzani, sans même parler du commando du 13 novembre, l’organisation classique, nettement différenciée entre l’action de police «normale» et celle d’unités d’intervention centralisées, semble inopérante pour empêcher les massacres.

Que faire?

Ces cas sont rares (une attaque d’un ou plusieurs hommes équipé(s) d’armes à feu tous les six mois depuis trois ans, à laquelle s’ajoutent des agressions de divers types) mais ils ont un impact considérable, amplifié par les nouveaux médias. Il s’agit donc d’un point de vue organisationnel, de faire un choix entre l’habituel et l’exceptionnel.

Dans le premier cas, on peut considérer que ces attaques n’engagent pas les intérêts vitaux de la France et qu’il n’est donc pas nécessaire d’investir en profondeur dans l’outil de sécurité intérieure. La menace disparaîtra avec le temps et il suffit de résister, d’encaisser les coups qui ne manqueront pas de survenir malgré toutes les précautions prises. On peut considérer au contraire qu’il faut faire face à cette nouvelle donne stratégique.

Dans ce dernier cas, il semble nécessaire d’augmenter la densité de puissance de feu efficace en protection de sites sensibles et surtout en capacité d’intervention immédiate (moins de quinze minutes sur n’importe quel point urbain). Il faut peut-être pour cela arrêter la diminution constante de densité de sécurité (nombre d’agents susceptibles d’intervenir immédiatement par 1000 habitants), ce qui suppose sans doute au moins autant une remise à plat de l’organisation qu’une augmentation des effectifs (250000 agents au ministère de l’Intérieur).

On peut engager ponctuellement des militaires mais il faut comprendre que cela pénalise fortement la capacité d’action extérieure de la France, d’autant plus que leurs effectifs ont été considérablement diminués depuis vingt ans (il y a désormais moins de soldats professionnels qu’avant la fin du service militaire).

On peut aussi imaginer d’utiliser, en complément, des agents privés armés spécialisés dans la seule protection, comme sur certains navires pour les protéger des pirates. Cela suppose une évolution forte de la vision de la société sur ces groupes et de sérieuses garanties de contrôle et formation. Il faut déterminer enfin si ce modèle est plus économique que le recrutement de fonctionnaires.

Dans tous les cas, l’augmentation de cette densité, qui peut aussi avoir par ailleurs des effets indirects de réassurance sur la population et sur la délinquance, a des limites de recrutement. Elle peut aussi être tactiquement contournée par l’ennemi en déplaçant les attaques sur des zones moins densément peuplées et surveillées.

Il ne sert à rien d’avoir plus d’hommes et de femmes au contact, s’ils sont moins bien équipés et formés que ceux qu’ils combattent. Il apparaît donc toujours nécessaire dans ce cadre que les agents, hors unité d’intervention, soient capables de basculer d’une situation normale à une situation de combat en quelques instants, avec une double dotation d’armes (arme de poing/arme de combat rapproché). Si la policière qui a tiré sur les Kouachi à la sortie du 10 Nicolas-Appert avait utilisé un pistolet-mitrailleur (un vieux HK MP5 par exemple), l’affaire se serait probablement arrêtée là. La simple capacité de tir en rafales associée à un entraînement adéquat aurait sans doute suffi à éliminer cette menace sans avoir à viser, d’autant plus que cette puissance de feu aurait été beaucoup plus rassurante et donc stimulante qu’un simple pistolet automatique. Avec l’aide simultanée d’au moins un autre agent de la BAC, les frères Kouachi n’auraient eu aucune chance. De même que s’il y avait eu deux gardes du corps à la rédaction de Charlie Hebdo, il est peu probable, malgré la surprise, qu’ils aient pu être abattus au même moment. Cette double dotation a cependant des effets négatifs comme la charge supplémentaire de surveiller l’armement le plus lourd, rarement utile en fait.

Tout cela a un coût, en finances et en temps d’entraînement, mais cela suppose surtout un changement de regard sur les agents de sécurité, passant du principe de méfiance à un principe de confiance. Le premier soldat français tué durant la guerre d’Algérie a été abattu alors qu’il essayait de sortir ses munitions d’un sac en toile. Les premiers soldats engagés dans l’opération Vigipirate avaient également leurs munitions dans des chargeurs thermosoudés. Il est même arrivé que la prévôté retire leurs armes à des militaires en opération après des combats. Ces humiliations n’ont, semble-t-il, plus cours, et on s’aperçoit que non seulement les soldats ne font pas n’importe quoi pour autant mais sont plus efficaces. On peut considérer que mieux armer les agents de sécurité de l’État et assouplir leurs règles d’ouverture soit un danger majeur contre les citoyens, il est probable que cela soit surtout plus dangereux pour leurs ennemis.

Les attaques de combattants spontanés, plus ou moins dangereuses, de l’agression au couteau jusqu’à l’attaque multiple par un commando très organisé, existent déjà depuis plusieurs années et elles perdureront tant que la guerre contre les organisations djihadistes perdurera. Le cas d’Abdelhakim Dekhar en novembre 2013 montre d’ailleurs que d’autres motivations peuvent aussi exister.

Il reste donc aux décideurs politiques, et aux citoyens qui les élisent de faire ces choix. On peut se contenter, après chaque attaque, de réactions déclaratoires, de symboles et d’adaptations mineures. Cette stratégie de pure résilience peut avoir ses vertus, mais il faut l’assumer. On peut aussi décider de vraiment transformer notre système de défense et de sécurité pour faire face à l’ennemi, à l’intérieur comme à l’extérieur. Cela suppose des décisions autrement plus fortes qui auront nécessairement un impact profond sur notre système socio-économique et notre diplomatie.

La France ne sera pas tout à fait la même dans les deux cas mais le courage ne peut pas rester la vertu des seuls hommes et femmes qui sont en première ligne.

Principales sources :

Attentats 2015 : Dans le secret des cellules de crise, France 2, 03/01/2016.

Pierre-Frédérick Bertaux, «Les effets traumatiques de l’intervention violente», in Penser la violence, Les Cahiers de la sécurité — INHESJ, 2002.

Sur les aspects psychologiques : Christophe Jacquemart, Neurocombat, Fusion froide, 2012 et Michel Goya, Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail, Tallandier, 2014.

Pour la réactualisation des déclarations des policiers (procès de septembre 2020)

Paul Konge, « Procès de l’attentat contre “Charlie Hebdo” : l’effroi des jeunes policiers face aux “kalach” des frères Kouachi» Marianne.net 14/09/2020, publié à 18 : 47 et fil Twitter Corinne Audouin, 16/09/2020.

dimanche 30 août 2020

Une brève histoire des Troupes de marine


Article paru dans Guerres et Histoire n°33, octobre 2016

Destinées aux opérations amphibies et outre-mer, les Troupes de marine ont été, et sont toujours, de tous les combats de l’armée française. Tour à tour fusiliers marins et soldats de ligne, mais toujours voyageurs, Marsouins et Bigors forment le premier corps d’intervention de la France depuis quatre siècles.

La première armée de marine

Les Troupes de marine (TDM) sont nées de la volonté du cardinal de Richelieu de doter la flotte de sa propre armée, afin de protéger ports et arsenaux, mais aussi d’assurer le service des armes à bord des vaisseaux de ligne qui apparaissent alors. Il crée donc, en 1622, avant les Royal Marines britanniques et bien sûr les Marines américains, les premières «compagnies de la mer» associant fusiliers et canonniers au sein de petites unités d’une centaine d’hommes intégrés dans des corps aux noms changeants. 

D’emblée cette force rattachée à la marine se trouve tiraillée entre les besoins contradictoires de la flotte, des colonies et de l’armée. L’armée a besoin de soldats, la marine préfère investir dans les navires et marins. Quant au «service des colonies», il est initialement le fait des armées des compagnies à charte et des milices locales. Les «compagnies de la mer» sont donc régulièrement dissoutes puis reconstituées lorsqu’on s’aperçoit que le combat, qu’il soit à bord ou à terre dans les colonies ne s’improvise pas. La France est ainsi incapable de défendre les Indes et le Canada faute d’une véritable «capacité de projection».

Tirant les leçons des errements de la guerre de Sept Ans (1757-1763), on organise en 1772 un solide corps royal de la marine regroupant huit régiments stationnés dans les ports et on les équipe des premières tenues bleues avec une ancre sur les boutons. Cette première armée de marine disparaît finalement dans la tourmente des guerres de la révolution et, après Trafalgar (1805), ses fantassins et artilleurs combattent dans les rangs de la Grande Armée.

La nouvelle armée de marine

Après maints atermoiements depuis 1822, l’ordonnance du 14 mai 1831 reforme les nouvelles Troupes de marine avec la formation des deux premiers régiments d’infanterie de marine (RIM) à 30 compagnies, un troisième étant ajouté en 1838. Il est formé également un régiment d’artillerie de marine, porté en 1840 à 40 batteries. Ce sont donc des régiments considérables qui présentent la particularité d’être présents simultanément sur plusieurs continents. Le 3e RIM est ainsi présent simultanément à Toulon, à Cayenne, au Sénégal et sur l’île Bourbon (Réunion). En 1845 enfin, la vocation interarmes s’étoffe avec la naissance de la cavalerie de la marine avec la création d’un escadron de spahis au Sénégal. C’est à cette époque que les fantassins de marine désormais dispensés du service de bord pendant les traversées sont comparés par les marins aux marsouins qui suivent les navires en quête de nourriture. Quant aux artilleurs désormais attachés aux batteries côtières, ils sont comparés à petits coquillages fixés aux rochers et deviennent des bigors, diminutifs de bigorneaux, à moins que cela vienne du vieil ordre «bigues dehors» de mise en batterie au temps de la marine à voile.

Les troupes de marsouins et bigors sont plus qu’ailleurs encadrées par des officiers issus du rang ou du corps des sous-officiers, mais aussi formés dans les écoles de l’armée, à Saint-Cyr ou Polytechnique — où ils occupent le fond des classements jusqu’aux années 1880. Il ne fait pas bon trahir l’armée en allant servir la marine et puis le service outre-mer est éprouvant. La troupe formée de volontaires souvent issus des milieux les plus pauvres est jugée de mauvaise qualité. Il s’y forme cependant une culture très particulière, revendiquant l’origine très populaire de ses membres avec des traditions à faire pâlir les ligues de vertu jusqu’à aujourd’hui, mais aussi le goût du voyage et de l’aventure. L’attachement à cette communauté particulière coincée entre les marins et les «biffins» («chiffons») de l’armée métropolitaine est très fort, plus qu’à des régiments où on ne fait que tourner.

Cette communauté est petite, 16000 hommes au total, est de toutes les expéditions de la monarchie de Juillet, du Mexique en 1838 à la guerre franco-tahitienne de 1844 en passant par la prise de Tanger en 1844 ou les débarquements dans l’océan Indien. Après une interruption lors de la IIe République, le Second Empire renoue avec l’aventure coloniale et un quatrième RIM est formé en 1854. Les cadres sont par ailleurs déployés dans les quelques troupes indigènes qui commencent à se former.

Les expéditions de la marine (désormais à vapeur) reprennent : les marsouins s’emparent de la Nouvelle-Calédonie en 1853, débarquent à Canton en 1857 puis au Liban en 1860. Surtout, la Marine conquiert la Cochinchine de 1858 à 1860. Les Troupes de marine participent aussi au long siège de Puebla au Mexique en 1863 et aux guerres en Europe. On les retrouve ainsi face à l’armée russe en 1854, en Crimée et dans la Baltique. Pendant la guerre de 1870, marsouins et bigors sont regroupés dans la division bleue du général de Vassoigne, qui s’illustre à Bazeilles (près de Sedan) par sa résistance acharnée — exploit qui devient en 1952 le fait d’armes fédérateur des TDM, célébré tous les ans (pour un excellent résumé voir ici).

Après 1870, les TDM sont pourtant à nouveau sur la sellette : la priorité est en effet à la préparation de la «revanche» sur le continent européen, et la nouvelle république se méfie des troupes professionnelles, toujours susceptibles de fomenter un coup d’État. C’est pourtant cette nouvelle république qui se lance au début des années 1880 dans la conquête coloniale et pour cela les marsouins sont indispensables. Le combat n’est plus sur mer, ni sur les côtes. La France envoie quelques officiers de marine, comme Borgnis-Desbordes, Archinard, Lamy ou Largeau s’emparent de territoires immenses en Afrique avec des colonnes de quelques centaines d’hommes seulement.

Il y a aussi les grandes expéditions, comme celles de Tunisie en 1881, du Tonkin à partir de 1883 et de Madagascar en 1894. Les 15000 marsouins et bigors dispersés dans le monde sont insuffisants pour cela et il faut faire appel à l’armée métropolitaine. Outre que le ministère de la guerre est réticent à ce détournement de ressources, on s’aperçoit que les pertes par maladies sont considérables parmi les appelés venant directement de France, presque 6000 à Madagascar en 1895 pour seulement 25 morts au combat. Le principe est alors acquis de ne plus envoyer outre-mer que des soldats engagés ou des volontaires acclimatés.

Volontariat et métissage

La fin du XIXe  siècle est donc marquée par plusieurs évolutions. Il est décidé de renforcer les effectifs des TDM tout en ne faisant appel qu’à des volontaires. Le nombre de régiments d’infanterie de marine en métropole est doublé et on en forme dix autres dans l’Empire. C’est un échec, les volontaires s’avérant insuffisamment nombreux pour les armer. Après des années de tergiversations, on se décide enfin, par la loi du 5 juillet 1900, après 102 projets avortés, à retirer les TDM à la marine pour en faire «l’armée coloniale» placée sous la double tutelle des ministères de la Guerre et des Colonies, en fonction du stationnement des troupes.

Un corps d’armée colonial de deux divisions est même formé en métropole et intégré dans les plans de mobilisation de l’armée avec ses 30000 marsouins et bigors. Ses unités sont à recrutement métropolitain mixte, volontaires et appelés, mais seuls les premiers peuvent servir outremer. Simultanément, pour le service des colonies, on fait de plus en plus appel aux troupes indigènes, sous l’appellation de spahis et surtout de «tirailleurs», sénégalais, annamites, tonkinois ou malgaches. Les tirailleurs sénégalais — venant de moins en moins du Sénégal — passent ainsi de 6600 en 1900 à 31000 en 1914. Ces bataillons prévus à l’origine pour le contrôle de leur propre territoire deviennent vite une réserve opérationnelle qui est engagée au Maroc à partir de 1907, avant peut-être la métropole comme le propose Charles Mangin en 1910, dans La Force noire.

On théorise aussi de nouvelles méthodes. En 1899, Joseph Gallieni publie un Rapport d’ensemble sur la pacification, l’organisation et la colonisation de Madagascar, où il expose son expérience de résident-général. Reprenant des méthodes déjà appliquées au Tonkin mais dont l’origine remonte sans doute jusqu’à l’occupation de l’Aragon par Suchet en 1808, via Bugeaud, puis Faidherbe, Gallieni exprime l’idée que «le soldat ne doit pas se borner à l’action militaire», mais œuvrer à la mise en valeur du territoire qu’il occupe afin de démontrer clairement les bienfaits de la présence française et créer ainsi un cercle vertueux. La méthode n’est pas exempte de brutalité lorsque des résistances se présentent, mais à l’inverse des «Soudanais» qui ont conquis l’Afrique occidentale, elle s’accompagne de séduction. Cette approche empathique avec le milieu constitue depuis un élément fondamental et particulier de la culture des TDM.

Dans les guerres mondiales

Lorsque la guerre commence, l’armée coloniale en métropole est forte d’un corps d’armée de deux divisions d’infanterie coloniale (DIC) soit environ 30000 hommes. Ces deux divisions sont suivies de cinq autres et d’un deuxième corps d’armée. Les bataillons de tirailleurs y sont intégrés progressivement à partir de septembre 1914 et ils sont plus de 70 à la fin de 1915. Contrairement à la légende, ces bataillons ne sont pas plus engagés que les autres et leurs pertes au combat sont inférieures à la moyenne des troupes métropolitaines. Il est vrai que les tirailleurs ont surtout été engagés après les combats les plus meurtriers, ceux de 1914, et qu’ils souffrent plus en revanche du climat et des maladies. On prend donc l’habitude de les retirer du front les mois d’hiver. À la fin de la guerre, les troupes coloniales de toutes origines représentent environ 10 % des forces combattantes françaises, avec une forte concentration dans le front des Balkans et même en Ukraine en 1919 où des bataillons de tirailleurs affrontent avec succès des troupes russes bolcheviques.

On découvre à cette occasion que ces troupes professionnelles sont plus fiables que les troupes d’appelés métropolitains qui ne comprennent pourquoi ils combattent aussi loin de la patrie et alors que celle-ci n’est plus menacée. C’est après le risque des maladies tropicales, le deuxième argument pour ne plus engager hors des frontières que des soldats professionnels. Or, les expéditions sont nombreuses jusqu’en 1927, on retrouve donc l’armée coloniale sur tous les fronts, en Rhénanie, en Silésie, en Syrie et surtout au Maroc pendant la guerre du Rif de 1921 à 1926. On conserve aussi l’idée d’un corps à double mission de garde de l’empire et de réserve métropolitaine. Lors de la mobilisation de 1939 et jusqu’en juin 1940, ce sont neuf divisions coloniales qui sont formées. Avec un total de 500000 hommes, les troupes coloniales atteignent alors leur sommet. Elles se battent avec courage, perdent 20000 hommes, obtiennent quelque un des rares succès de l’armée française notamment au nord de Lyon, mais n’empêchent pas le désastre. Les tirailleurs sénégalais ont payé cette fois un tribut plus lourd que les autres dans les combats et sont victimes du racisme allemand.

Comme les autres corps, l’armée coloniale se retrouve ensuite très divisée. Avec l’application de l’armistice, il ne reste plus que trois régiments en métropole, l’Indochine est occupée par les Japonais et l’Afrique occidentale reste fidèle à Vichy. Ce sont finalement dans les provinces les plus éloignées de l’empire, dans l’Afrique-Équatoriale française et dans le Pacifique, que sont formés les contingents les plus importants de la France libre. Par habitude de l’autonomie, mais sans doute aussi parce que la culture de l'armée coloniale s’accorde mal avec les idées fascistes et racistes de l'envahisseur et des collaborateurs de Vichy, les coloniaux forment le gros des volontaires de la France libre.

Les bataillons de marche intègrent la force du colonel Leclerc au Tchad ou les brigades françaises libres combattant avec la 8e armée britannique. Trois bataillons de marine combattent ainsi à Bir Hakeim en mai 1942 aux côtés de la Légion étrangère. Avec la réorganisation de 1943, ces premières forces forment le noyau dur de la 1ère division française libre et de la 2e Division blindée de Leclerc tandis qu’une nouvelle grande unité, la 9e DIC, est formée. La coloniale participe ainsi largement à la libération de la France et à la campagne en Allemagne. Presque tous les régiments actuels des TDM, à l’exception des parachutistes (sauf le 1er RPIMa, héritier des Special Air Service français) sont issus de cette armée de la libération. Sur les six corps de l’armée de Terre faits «compagnons de la Libération», six sont de l’armée coloniale.

Tout de suite après la fin de la guerre, les troupes coloniales sont au premier rang de la réaction aux premiers mouvements d’indépendance à Madagascar et surtout en Indochine. Le corps expéditionnaire qui y débarque en octobre 1946 avec un groupement de la 2e DB, la 9e DIC et la 3e DIC, est composé pour 80 % de coloniaux. Aux côtés de l’armée d’Afrique et des volontaires métropolitains, les coloniaux fournissent un certain nombre d’unités de combat, notamment, à partir de 1948, les huit nouveaux groupements de commandos coloniaux parachutistes (GCCP, devenus ensuite Bataillon parachutiste coloniaux).

Leur action principale est cependant une action de présence dans les postes, les montagnes ou les écoles avec les forces locales, les indigènes ou de l’armée nationale vietnamienne. À la confluence de l’héritage de Gallieni et des méthodes de contrôle du Vietminh, des officiers y développent une école de pensée de la «guerre révolutionnaire» avant de basculer en Algérie. L’Algérie est par définition le territoire de l’armée d’Afrique et les «colos», 80000 hommes, y interviennent pour la première fois. Ils y mettent en œuvre, en particulier sous le commandement du général Salan, de 1956 à 1958, diverses théories de pacification centrées sur la séduction et le contrôle de la population civile arabe. Ces idées s’opposent aux méthodes initiales plus répressives ou ensuite plus conventionnelles comme celle du général Challe (où s’illustrent à nouveau les quatre régiments parachutistes coloniaux). Elles échouent tout autant à trouver une issue favorable au conflit.

Le retour des Troupes de marine

La fin de l’empire ne signifie pas pour autant la fin de cette armée qui abandonne son qualificatif de «coloniale» par un décret d’avril 1958 pour devenir d’«outre-mer» puis définitivement et à nouveau «Troupes de marine» à partir de 1961. Même si les «colos» sont désormais majoritairement en métropole, le service outre-mer demeure, il est même reconnu par la loi du 20 décembre 1967 comme leur «vocation principale», qui justifie de conserver le statut d’«arme» et donc aussi l’autonomie de gestion du personnel.

Dans les DOM-TOM, ce service outre-mer prend la forme de troupes de souveraineté, mais aussi avec Service militaire adapté (SMA), c’est-à-dire une formation professionnelle encadrée par des militaires. De manière plus originale, il s’exerce aussi par une présence dans les anciennes colonies africaines qui se concrétise par des conseillers, des bases permanentes et des forces d’intervention venues de métropole. Ce service outre-mer prend finalement une extension imprévue à partir de 1969 lorsqu’il faut mener une campagne de contre-insurrection au Tchad, puis lorsque les interventions se multiplient à partir de la fin des années 1970, en Afrique toujours, mais aussi au Liban ou en Nouvelle-Calédonie ou dans le Golfe en 1990. Pour satisfaire les besoins en troupes d’intervention, on professionnalise sept régiments et la 9e division d’infanterie de marine est reformée en 1976.

La fin de la guerre froide et la décision, en 1996, de professionnaliser entièrement les forces armées françaises entraînent la fin de la distinction entre armée métropolitaine et armée d’outre-mer. L’existence des troupes de marine est une nouvelle fois menacée. Un projet court un temps d’un nouveau rattachement à la marine. S’il n’est pas suivi d’effet, les «colos» jouent de cette tradition pour réinvestir les opérations amphibies. Les TDM sont finalement peu affectées par les restructurations. Logiquement on ne dissout pas des régiments déjà professionnels et les régiments d’appelés sont souvent des «Compagnons de la Libération» et donc alors intouchables pour le président Chirac. Paradoxalement, le poids des troupes de marine tend ainsi à augmenter en métropole alors qu’il se réduit outre-mer où les bataillons deviennent des unités cadres accueillant des compagnies tournantes venues de toute l’armée de terre. Surtout, les Troupes de marine et la Légion étrangère n’ont plus le monopole presque exclusif des opérations extérieures. Pour autant, les marsouins sont encore très engagés. Plus du tiers des soldats français tombés en opération depuis 1962 portaient une ancre de marine alors qu’ils ne représentent, avec 18000 hommes et femmes, que 15 % des effectifs de l’armée de Terre.

Les Troupes de marine françaises constituent ainsi une structure atypique assez différente des unités de «marines» des autres armées. Si elles ont une compétence pour les opérations amphibies, leur cœur de métier reste l’intervention au loin et au milieu de populations étrangères avec une appréhension toujours globale des problèmes. Les marsouins et bigors sont plus que jamais les soldats voyageurs de la France.

Centre d’étude d’histoire de la défense, Les troupes de marine dans l’armée de terre, un siècle d’histoire 1900-2000, Lavauzelle, 2004.
Collectif, De Bizerte à Sarajevo : Les troupes de marine dans les opérations extérieures de 1961 à 1994, Lavauzelle, 2004.
Christian Benoit, Antoine Champeaux, Éric Deroo, Maurice Rives, Des Troupes coloniales aux Troupes de marines : Un rêve d’aventure 1900-2000, Lavauzelle, 2000.
Collectif, Les troupes de marines, 1622-1984, Lavauzelle, 2000.
Erwan Bergot La Coloniale : Du Rif au Tchad (1925-1980), Presses de la Cité (1982)