dimanche 15 mai 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 15 mai 2022

Un mois après le début de la phase « décisive » de l’offensive pour la conquête complète du Donbass, les forces russes ont conquis une poche de 15 km à l’Ouest et de 20 km au Sud d’Izyum face à quatre brigades ukrainiennes. Elles semblent marquer un arrêt dans cette zone, renonçant à s’emparer de Barvinkove, point clé à 40 km à l’Ouest de Sloviansk. Combinée à la stérilité des attaques venant du Sud et notamment de la ville de Donetsk, la possibilité d’une grande « tenaille » encerclant l’oblast de Donetsk n’est plus crédible actuellement.

Les forces russes concentrent désormais leur effort simultanément mais séparement sur les villes de Sloviansk et de Severodonetsk. Dans le premier cas, la 2e division d’infanterie motorisée de la garde placée dans la poche d’Izyum à l’Ouest de Sloviansk presse par le feu la 81e brigade d’assaut aérien mais sans attaquer. L’effort principal est porté au Nord-Est de Sloviansk sur l’axe d’Oleksandrivna à la tête de pont d’Ozerne, le long du parc naturel Sviati Hory et de la rivière Donets. Au nord de l’arc protégeant Sloviansk, la 57e brigade motorisée ukrainienne a reculé d’une dizaine de kilomètres en une semaine et il sera bientôt difficile de tenir la ville de Lyman. Dans le second cas, les forces russes multiplient les attaques en périphérie de Severodonetsk et de Lysychansk. Le franchissement de la rivière Donets dans la zone du village de Bilohorivka s’est achevé le 13 mai par un désastre russe avec l’équivalent d’un groupement tactique de la 35e brigade motorisée entièrement détruit par l’artillerie ukrainienne. On note au passage dans cet épisode le peu de progrès tactique réalisé par certaines forces russes incapables de sécuriser et d’organiser une zone de franchissement. Les Russes ont un peu plus de succès au Nord de Popasna, en direction, encore lointaine de Lysychansk.

En résumé, l’offensive russe se concentre de plus en plus strictement sur la conquête de Sloviansk et du couple Severdonetsk-Lysychansk, se contentant de procéder à des attaques limitées et beaucoup de frappes le long du reste de l’arc du Donbass et à se placer en posture défensive dans les régions de Kharkiv et Kherson. Les Russes progressent très lentement, au prix de pertes sensibles et quand on perd beaucoup d’hommes et d’équipements pour conquérir peu de terrain, la bataille de manœuvre tend à devenir une bataille d’usure.

Alors que les forces d’appui et de logistique russes sont moins touchées que lors de la bataille de Kiev (meilleure protection et moins de harcèlement sur les axes arrière), on peut estimer que les Russes perdent l’équivalent d’un bataillon blindé-mécanisé (la composante « choc » des groupements tactiques, soit environ 40 chars et véhicules blindés d’infanterie) tous les trois jours dans cette zone de combat. Cela fait donc l’équivalent d'un cinquième des groupements tactiques engagés dans la zone déjà neutralisés (10 sur 48 en comptant la zone de Popasna) et un potentiel de quelques semaines de combat à ce rythme et à ce taux de pertes, toutes autres choses égales par ailleurs.

Pour l’instant, si les Ukrainiens reculent, ils échangent surtout du terrain contre du temps gagné et des pertes russes, que l’on peut estimer au double des leurs, en considérant le rapport des pertes documentées en véhicules de combat (de l’ordre de 1 pour 4 en faveur des Ukrainiens sur le site Oryx, mais sans doute sous-évalué en faveur des Ukrainiens). Que peuvent donc espérer les forces russes dans le mois à venir dans ce secteur ?

La dislocation des forces ukrainiennes au nord de Sloviansk est peu probable, au mieux pour les Russes ils assisteront à leur repli sur la ville. Les Russes peuvent donc être aux abords Nord de Sloviansk à la fin du mois ou au début du mois de juin, avec des forces épuisées. Leurs perspectives sont plus favorables pour Severodonetsk où ils sont déjà aux abords de la ville. Ils peuvent espérer au mieux avoir encerclé la ville à la fin du mois. Il faudra ensuite combattre à l’intérieur de bastions-urbains qui, à l’inverse de Marioupol attaquée dès le début de la guerre, se préparent maintenant depuis plus de deux mois,

Mais les choses ne sont pas égales par ailleurs. En premier lieu, les deux adversaires peuvent renforcer ou relever leurs forces dans le secteur. Les forces russes disposeraient d’une vingtaine de groupements tactiques en réserve à Belgorod, pour la plupart issus du repli de la région de Kiev. Peut-être ont-ils pu être reconstitués et seraient donc susceptibles d’être engagés, dans la zone ou ailleurs car les besoins ne manquent pas. Les forces ukrainiennes disposent encore de quelques brigades comme la 45e brigade d’assaut aérien à Poltava. En cas d’urgence, elles peuvent également transférer trois ou quatre brigades des secteurs de Kharkiv ou Kherson. Les Ukrainiens ont reçu et reçoivent aussi beaucoup d’équipements occidentaux, plus de 240 chars et 400 véhicules blindés d’infanterie au début du mois de mai, soit déjà plus que ce qu’ils ont perdu au combat depuis le début de la guerre, et peut-être surtout 200 pièces d’artillerie, obusiers de 152 ou 155 mm ou lance-roquettes multiples. Au moins aussi important dans l’immédiat, ils reçoivent du carburant et des munitions. Il y a là de quoi alimenter les unités de secteur mais surtout, à plus long terme, de former de nouvelles unités.  

Mais preuve de leur confiance dans la capacité de résistance du secteur SKS (Sloviansk-Kramatorsk-Severodonetsk), les Ukrainiens consacrent leurs forces de réserve pour attaquer ailleurs. Ils ont beaucoup progressé cette semaine au Nord de Kharkiv où les forces ne tiennent plus pour l’instant qu’une petite poche de 10 km de large au-delà de la frontière de Kozacha Lopan jusqu’à Vesele. Les forces russes, couvertes par des bataillons de la République de Donetsk laissés sur place, peuvent considérer être en sécurité au-delà d’une frontière que les Ukrainiens peuvent difficilement franchir, au moins ouvertement, sous peine de susciter probablement une déclaration de guerre officielle de la Russie. Cette progression à l’Est d’abord puis au Nord de Kharkiv par quatre brigades ukrainiennes (dont une de territoriaux) a pour premier effet d’écarter de la grande ville la menace de l’artillerie russe. Elle permet au contraire de menacer le grand axe logistique de Belgorod à Izyum via Voltchansk, par une attaque terrestre (Voltchansk est en Ukraine, à 15 km des troupes ukrainiennes les plus proches), par infiltrations, même si l’axe semble protégé par les brigades de spetsnaz et peut-être surtout par l’artillerie précise à longue portée (M-777 américain ou Caesar français). 

La menace a obligé le commandement russe à retirer une partie des forces de la poche d’Izyum (et étonnamment non de Belgorod semble-t-il) pour venir protéger Voltchansk. Plusieurs groupements d’artillerie russes ont été déplacés sur la frontière pour effectuer des « diversions par le feu » notamment du côté de Soumy.

Les forces ukrainiennes ne progressent pas en revanche du côté de Kherson où elles disposent de cinq brigades de manœuvre appuyées par deux brigades territoriales/Garde nationale face à sept brigades/régiments russes affaiblis. Le rapport de forces est plus équilibré que dans la région de Kharkiv, mais c’est là que le potentiel stratégique en cas de succès tactique (menace sur la Crimée, reprise de toute la zone Sud mal défendue) est le plus grand.

Si le front du Donbass continue de résister, c’est peut-être de ce côté qu’il faudra que les Ukrainiens portent leur effort. De la même façon, si le front du Nord-Donbass est bloqué, c’est peut-être dans la zone Zaporijjia-Donetsk que les Russes ont le plus de potentiel face à des forces ukrainiennes peu denses. Cela expliquerait peut-être le renforcement des positions russes dans la région à partir de forces du Donetsk ou de Marioupol, où les combats continuent.

dimanche 8 mai 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 8 mai 2022

Les opérations en cours en Ukraine se déroulent sur 900 km de front de Kharkiv à Mykolayev et dans les zones de l’arrière, accessibles aux unités légères infiltrées ou aux forces aériennes, qui englobent l’Ukraine toute entière, la partie de la Russie proche de la frontière, la Biélorussie et la mer Noire jusqu’à l’île au Serpents.

L’économie des forces sur le front

Ces 900 km sont tenus par 27 brigades de manœuvre ukrainiennes de trois à cinq bataillons, et des brigades de Garde nationale/territoriaux inégalement réparties en ligne et dans les bastions urbains. Ces brigades sont appuyées par quelques régiments ou brigades d’artillerie de zones de défense.

En face, les divisions et brigades russes alignent pour l’instant 95 groupements tactiques (GT) sur 140 au maximum de l’engagement (1 GT = 1 bataillon blindé renforcé + 1 bataillon d’artillerie), plus les deux corps d’armée des républiques séparatistes soit une quinzaine de GT. Les armées combinées russes disposent chacune de deux brigades d’artillerie, missiles et obusiers, et d’éléments d’appui divers dont un régiment du génie et une brigade spetsnaz. L’ensemble peut bénéficier aussi des 200 à 300 sorties quotidiennes des forces aériennes russes, au profit des unités au contact ou agissant dans la profondeur du théâtre d’opération.

Les forces sont donc sensiblement équilibrées sur l’ensemble du front. Sur les points de contact, les bataillons ukrainiens sont plutôt de gamme tactique supérieure aux bataillons russes, mais les forces russes compensent cette infériorité par une plus grande puissance de feu, en particulier d’artillerie. Les deux camps, surtout du côté ukrainien, bénéficient de l’avantage défensif de positions organisées. Il est difficile dans ces conditions de pouvoir progresser et donc d’obtenir des effets stratégiques.

La seule manière d’y parvenir est d’avoir un rapport de forces de 2 contre 1 en nombre de bataillons de combat dans les secteurs jugés prioritaires. Or, les réserves sont rares. Après avoir récupéré presque tous les GT disponibles, les Russes ont utilisé les unités dégagées de la région de Kiev puis de Marioupol, même si les combats continuent autour d’Azovstal, pour les déployer (dans quel état ?) dans la zone principale de combat.

Du côté ukrainien, les réserves susceptibles d’être engagées sur le front sont également assez limitées – peut-être 5 brigades – compte tenu également de l’usure des combats à Kiev et dans le Nord-Est et la nécessité d’y maintenir des unités. La véritable réserve opérative ukrainienne vient de l’aide matérielle occidentale, et principalement américaine, et l’effort massif d’instruction qui est fait, qui peut permettre, au-delà de recompléter les unités déjà engagées, de constituer de nouveaux bataillons et peut-être des brigades, de manœuvre mais sans doute pas avant plusieurs semaines.

La zone SKS

Il n’y a donc guère d’autre solution que de redistribuer les forces le long de la ligne de front, en les concentrant sur les zones d’attaque et en admettant une infériorité dans les secteurs jugées secondaires. Sans doute pressés par la nécessité d’obtenir des résultats rapides, ce sont les Russes qui ont procédés aux plus grandes redistributions en acceptant une faible densité de forces dans les secteurs de Kherson et de Kharkiv, et de concentrer 48 GT et beaucoup d’appuis dans la zone prioritaire de Yzium à Popasna autour des trois villes cibles de Sloviansk, Serverodonetsk et Kramatovsk face à dix brigades de manœuvre ukrainiennes, dont le renfort de la 17e brigade blindée et sans doute l’équivalent de 20 bataillons de territoriaux et gardes nationaux.

Appuyés par de grandes masses d’artillerie, les forces russes poursuivent toujours leurs trois attaques convergentes : autour de Severedonetsk, autour de Sloviansk par le Nord et enfin plus largement autour de toute la poche via Barvinkove à l’Ouest et les républiques séparatistes au Sud-Est. C’est le même plan qui est mis en œuvre depuis la mi-mars, mais alimenté depuis début avril par les forces venues du secteur de Kharkiv d’abord puis de Kiev, avec une augmentation d’intensité depuis le 18 avril.

Dans ces trois dernières semaines, la grande force russe de la poche d’Yzium (22 GT) a franchi la rivière Donets et progressé vers l’Ouest sur 10 km face à la 25e brigade aéroportée et la 81e brigade d’assaut aérien et plein Sud contre la 3e brigade blindée jusqu’à la petite localité de Kurulta à 15 km de Sloviansk. Au Nord-Est de Sloviansk, les forces russes ont progressé contre la 95e brigade d’assaut aérien jusqu’à Lyman et Ozerne à environ 15 km. Entre ces deux zones, s’est formée une poche tenue de plus en plus difficilement par la 57e brigade motorisée.

La frappe du 1er mai sur l’état-major de la 2e armée combinée à Yzium et les menaces sur l’arrière ont sans doute freiné la progression russe mais celle-ci se poursuit lentement. A ce rythme, Les Russes pourraient être devant Sloviansk à la fin du mois de mai. Ce rythme peut être accéléré si la 57e brigade, menacée d’encerclement, se replie sur Sloviansk, mais elle peut aussi s’arrêter à tout moment par l’usure des unités engagées (15 à 20 véhicules de combat russes perdus par jour contre contre 5 à 10 ukrainiens), l’insuffisance logistique ou un évènement extérieur.

La progression est encore plus lente autour de Severodonetsk où après deux mois de combat les Russes peuvent se targuer de la prise de Rubizhne face à la 79e brigade d’assaut par air en périphérie Nord de la ville et le 7 mai de Popasna, 20 km au Sud avec notamment les combattants de Wagner et de la 150e division motorisée russe (retirée de Marioupol) face à la 24e brigade mécanisée.

L’objectif suivant depuis Popasna est probablement Bakhmut à une dizaine de kilomètres de là et à une vingtaine de kilomètres de Kramatorsk et Sloviansk. La prise de Bakhmut mettrait en danger toute la zone de Severodonetsk mais il sera sans doute impossible d’y parvenir sans un effort parallèle depuis Horlivka de la part des 1er et 2e corps d’armée (DNR et LNR) contre la 30e brigade mécanisée en position retranchée. Il paraît difficile d’imaginer quelque chose de décisif de côté avant un mois.

Il faudra donc attendre au mieux pour les Russes le début du mois de juin, pour envisager le siège de la ville de Severodonetsk, presque aussi difficile à prendre que Marioupol, et l’investissement par ailleurs sans doute incomplet du couple Sloviansk-Kramatorsk, aussi difficile que Marioupol.

Les secteurs équilibrés

En faisant effort dans la zone SKS, les Russes ont mécaniquement négligé les autres. La ligne frontière des deux républiques séparatistes est occupée par 20 GT face à 4 brigades ukrainiennes solidement retranchées. Après les trois grandes villes du Nord, Propovsk à 40 km de Donetsk est le quatrième objectif indispensable à la conquête du Donbass. Elle paraît à ce stade inaccessible.

La zone de Zaporojia à Donestk est plus favorable aux forces russes qui réunissent 13 GT face à quatre brigades ukrainiennes dont une de territoriale et une de garde nationale. La progression russe est sensible à Orikhiv, à 30 km de Zaporijjia et Houliapole au centre de la ligne, mais c’est une zone où les Ukrainiens peuvent accepter de perdre du terrain et il est là-encore, à moins d’un effondrement ukrainien, difficile d’imaginer un résultat important avant juin.

Les secteurs faibles

Reste les deux secteurs où les Russes sont faibles. Du côté de Kherson, au-delà du Dniepr les combats sont équilibrés, malgré un avantage du côté ukrainien. Une grande activité à l’ouest de la zone – agitation en Transnistrie, frappes de missiles sur Odessa, destruction du pont de Zatoka sur l’embouchure du Dniestr– est sans doute destinée à maintenir l’attention et donc des forces de ce côté. Il y aurait là un énorme potentiel de succès pour les Ukrainiens s’ils parvenaient à couper les forces russes des passages sur le Dniepr.

C’est du côté de Kharkiv que les Ukrainiens portent leur effort et le fait qu’ils y consacrent des brigades qui pourraient être engagées dans le secteur de Sloviansk témoigne sans doute de leur confiance dans la capacité de résistance de la zone SKS. Après avoir progressé à l’Est de Kharkiv, les forces ukrainiennes progressent désormais au Nord et Nord-Est et se sont emparées de la localité de Staryï Saltiv, sur la rivière Donets. La frontière russe devrait être atteinte rapidement. Dans l’immédiat, cela écarte la menace de l’artillerie sur la ville et à court terme, cela peut obliger les Russes à retirer des forces de la poche d’Yzium afin de renforcer leurs arrières.

Les espaces profonds

Intense activité aérienne russe en profondeur avec un emploi massif de missiles, en grande partie pour entraver les approvisionnements occidentaux.

Depuis le 30 avril, les Ukrainiens pratiquent une campagne de frappes sur l’île aux Serpents/de Bile à 35 km au large de la frontière ukraino-roumaine et à 135 km d'Odessa transformée en base anti-aérienne et anti-navires après la destruction du croiseur Moskva. L’île a fait l’objet d’attaques par drones TB-2 qui ont détruits plusieurs systèmes de défense antiaériens, un chaland de débarquement et un hélicoptère Mi-8. La neutralisation des défenses a facilité un raid de deux chasseurs Su-27 le 7 mai sur les bâtiments du centre de l’île. On ne peut exclure l’hypothèse d’une reprise de l’île par les Ukrainiens et la mise en place d’une défense anti-accès qui menacerait jusqu’à la base russe de Sébastopol. 

samedi 7 mai 2022

Les rodeurs devant le seuil

Il y a la paix, il y a la guerre et il y a l’espace entre les deux, cet endroit où on se confronte, on se dispute et on veut imposer sa volonté à l’autre mais sans franchir le seuil de la guerre ouverte. Écartons les expressions galvaudées ou peu utiles de «guerre hybride» ou de «guerre grise», ne serait-ce justement parce que ce n’est pas la guerre. Parlons plutôt de «contestation» pour reprendre le terme officiel dans les armées ou de «confrontation», utilisée sans doute pour la première fois pour qualifier le conflit qui a opposé le Royaume-Uni et l’Indonésie de 1962 à 1964 au sujet du rattachement à la Malaisie des provinces nord de Bornéo. Ce qu’il faut retenir de ce conflit, c’est que pour des raisons diverses les deux États, cinq en fait avec la Malaisie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande alliées au Royaume-Uni, ne voulaient en aucun cas entrer en guerre ouverte. Ils ont donc utilisé tout le panel des moyens à leur disposition, civils ou militaires, pour faire plier l’autre sans franchir le fameux seuil de l’affrontement généralisé. Le conflit s’est finalement terminé lorsqu’un coup d’État militaire a porté au pouvoir en Indonésie un groupe favorable à la solution britannique.

Les moyens civils utilisables dans ce genre de situation sont bien connus, depuis les ruptures ou les interpellations diplomatiques jusqu’aux sanctions économiques en passant par les cyberattaques, les sabotages, le terrorisme, les jeux d’influence politique interne, la désinformation ou les boycotts symboliques d’évènements. Les seules limites sont les moyens, la volonté et l’imagination. Ce qui nous intéressera ici ce sont plutôt les moyens militaires, car c’est avec eux que l’on peut éventuellement franchir le seuil et basculer dans une autre dimension, éventuellement apocalyptique lorsqu’il y des armes thermonucléaires dans le paysage.

Dans le cadre d’une confrontation, on utilise le plus souvent les moyens militaires pour impressionner, ce qui ne fonctionne que pour ceux qui veulent bien l’être. Il est vrai que parfois ce n’est pas l’adversaire que l’on cherche à impressionner, en se déployant sur son propre sol par exemple, mais son opinion publique. Dans ce cas, l’adversaire, soulagé, a plutôt tendance à applaudir de cette fixation inutile. On ne peut avoir d’effet dans la démonstration de force que si l’adversaire est persuadé que l’on n’hésitera pas à s’en servir contre lui pour défendre quelque chose de précis. De 1961 à 1963, le Brésil a contesté aux pêcheurs français l’usage de zones au large de ses côtes. Le général de Gaulle a fini par engager les bâtiments de la Marine nationale devant les langoustiers français menacés, plaçant ainsi le Brésil directement devant le choix de l’affrontement ou du renoncement. Le Brésil a cédé. On ira beaucoup plus loin en 1983 au Tchad et face à la Libye en déployant très rapidement une escadre aérienne à N’Djamena et Bangui, un groupement aéronaval au large des côtes libyennes des groupements interarmes au centre du pays juste au sud du 15e degré de latitude défini comme seuil de la guerre ouverte. On a donc plaqué un seuil au cœur d’une guerre en cours en en faisant un bouclier derrière lequel on a aidé les forces armées tchadiennes à chasser elles-mêmes les troupes libyennes présentes dans le nord du territoire et même au-delà.

C’est la stratégie du «tapis» au poker, avec la même nécessité d’être crédible dans sa détermination et avec cette différence que l’on voit les moyens sur la table, qui ont donc intérêt à être puissants. Quand ces moyens sont très puissants, par exemple thermonucléaires, il n’y a parfois même pas besoin de les déployer comme le président Nixon plaçant toutes les forces américaines nucléaires et conventionnelles au niveau d’alerte maximale en octobre 1973. C’est cette combinaison du déclaratoire et des moyens qui constitue la force de cette dissuasion active et projetée, défensivement pour contrer une menace — par exemple une intervention militaire soviétique contre Israël dans le cas de la décision de Nixon — ou offensivement pour se saisir d’un avantage et placer l’adversaire devant le fait accompli — comme le débarquement turc à Chypre en 1974 ou l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Cela ne fonctionne pas toujours. L’adversaire peut ne pas se coucher et relever le défi, comme lors du blocus de Berlin de 1948 par exemple contré par le pont aérien ou de la crise de Cuba de 1962 avec cette fois un blocus naval américain.

Le bras de fer peut alors être long et la dissuasion peut même faire place à des affrontements qui tant qu’ils restent limités, c’est-à-dire à petite échelle ou discrets, ne débouchent pas pour autant sur une guerre ouverte. La confrontation de la France contre la Libye de Kadhafi et ses alliés au Tchad s’est accompagnée de quelques raids aériens de part et d’autre ou même de franchissements discrets de la ligne rouge, d’un côté pour prendre un otage français et de l’autre pour aider les forces tchadiennes. Elle s’est surtout accompagnée d’un attentat de vengeance contre le vol UTA 772 en 1989 (170 morts) sur lequel on a fermé les yeux. Derrière les démonstrations navales à Singapour, la confrontation de Bornéo a été aussi l’objet d’une guérilla permanente dans la jungle qui a fait 830 morts parmi les combattants. À côté de l’embargo ou des cyberattaques, les États-Unis ont tué ouvertement le général iranien Soleimani en janvier 2020, les seconds ont riposté par quelques tirs de missiles sur une base américaine. Cela peut même arriver entre puissances nucléaires, comme l’Inde et le Pakistan en février-mars 2019, l’Inde et la Chine en juin 2020 ou encore deux ans plutôt entre des soldats russes— via le groupe Wagner — et américains à Koucham en Syrie en février 2018. On peut dont s’affronter, mais un peu, car tout le monde a conscience de l’extrême dangerosité d’aller plus loin surtout entre puissances nucléaires.

Tout cela nous amène évidemment à la situation actuelle où nous assistons en superposition de la guerre tout à fait classique en Ukraine à une confrontation gigantesque entre ce que les Américains appellent le «monde libre», et la Russie. Le prétexte de cette confrontation est l’agression dont a été victime l’Ukraine en contradiction flagrante avec le droit international, comme lorsque le Koweït avait été envahi par l’Irak en 1990, mais avec cette différence que l’Irak n’était pas une puissance nucléaire et suscitait moins de sympathie que la Russie dans de nombreuses parties du monde et même, par antiaméricanisme, en Occident.

Au déclenchement de la guerre, faute d’avoir pu dissuader Vladimir Poutine de se lancer dans cette guerre, il s’est agi surtout de montrer que l’on faisait quelque chose. Mais à l’inverse de 1990 contre l’Irak, il n’était pas question — règle n° 1 — d’affronter une grande puissance nucléaire. On a donc regardé les instruments disponibles sur étagères, les sanctions économiques et l’aide militaire à l’Ukraine étant les plus évidents, et on a adopté ensuite la seule stratégie de confrontation disponible : faire payer cette guerre le plus cher possible à la Russie de manière à ce qu’elle renonce devant un rapport coût-utilité qui deviendrait négatif. Il y a deux cependant deux petits problèmes à cette stratégie. Le premier est que bien évidemment, elle suscite la réciproque. Le second est qu’elle ne fonctionne pas très bien.

En premier lieu, on ne sait pas très bien quels sont les objectifs de Vladimir Poutine. Il est donc difficile de mesurer ce qu’il est prêt à payer pour les atteindre, d’autant que ces choses-là — les coûts et les bénéfices — sont fluctuantes. Une fois que l’action est engagée et que l’on en paye le prix, ce prix payé augmente aussi la valeur de l’enjeu. Quand on a perdu son fils à la guerre, on en veut d’abord à ceux qui l’ont tué et on veut au moins qu’il ne soit pas mort pour rien. C’est seulement lorsqu’on considère qu’il est mort pour rien ou pour une cause injuste et absurde que l’on peut commencer à en vouloir à ceux qui l’ont envoyé là-bas. Il en est de même si la vie devient plus difficile du fait des sanctions économiques. Tous les sacrifices augmentent d’abord la perception de l’utilité que ce que l’on fait. Ce qui importe alors c’est l’espoir que cela serve et que l’on a des chances d’atteindre quelque chose qui ressemble à une victoire. C’est ainsi, comme pendant la Première Guerre mondiale, que les nations continuent à se battre avec détermination alors que les sacrifices ont dépassé de très loin tous les gains politiques que tous les camps pouvaient espérer au départ. On peut regretter d’avoir engagé cette guerre mais tant qu’il y a l’espoir d’une victoire on continue quand même.

Gagner c’est donc d’abord tuer l’espoir de gagner de l’autre. Clausewitz parlait d’une remarquable trinité entre le peuple, l’armée et la direction politique. Dans son esprit, détruire l’espoir de vaincre de l’adversaire dans la guerre classique signifiait surtout battre son armée sur le terrain. Ainsi désarmée et rendu impuissante, la direction politique n’a alors pas d’autre choix que de se soumettre et le peuple d’obéir à cette décision. Et puis, les choses se sont un peu compliquées. À défaut de la vaincre complètement une armée sur le champ de bataille, il est possible de la faire imploser moralement, comme l’armée russe en 1917, l’armée allemande en 1918 ou le corps expéditionnaire américain au Vietnam, ce qui équivaut à une capitulation en rase campagne et à une victoire inéluctable. Mais surtout, le peuple, ou opinion publique, a également voix au chapitre. Que l’espoir de victoire se tarisse dans l’opinion et la poursuite de la guerre, surtout une guerre lointaine et à faible enjeu, et la guerre est perdue. Encore faut-il que cette opinion sache ce qui se passe et qu’elle ait une influence, deux paramètres évidents dans les démocraties ouvertes et beaucoup moins dans les systèmes autoritaires, mais même les systèmes fermés ont des fissures. Dans tous les cas, cela peut prendre beaucoup de temps. Il a fallu trois ans à partir de l’engagement de 1965 pour que l’opinion publique américaine devienne majoritairement hostile à cette guerre et encore cinq pour dégager complètement les soldats du théâtre d’opérations.

Dans tous les cas, à partir du moment où une confrontation se superpose à une guerre, c’est le champ de bataille qui décide avant tout du sens des évolutions de l’espoir. Le reste n’est que freinage ou amplification. 

Lorsque la guerre commence le 24 février, l’anticipation dominante est celle d’une victoire rapide de l’armée russe contre l’armée ukrainienne. La coalition occidentale s’engage et cherche quoi faire sans franchir le seuil de la guerre ouverte avec la Russie. Le seuil est toujours placé là où les troupes d’un des deux camps qui ne veulent pas s’affronter se trouvent en premier. On aurait pu imaginer, jeu dangereux mais possible, que ce fussent celles de l’OTAN qui soient déployées en premier en Ukraine afin de dissuader la Russie de l’envahir. Cela n’a pas été le cas. Ce sont désormais les Russes qui occupent le terrain et en excluent donc automatiquement les forces de l’OTAN, au moins ouvertement.  

Pas de troupes en Ukraine donc mais on peut les mettre sur la «muraille» de la frontière de l’OTAN. En soi, cela n’aide en rien l’Ukraine, mais cela montre que l’on fait quelque chose et puis on craint à ce moment-là que l’armée russe victorieuse veuille aller plus loin. La protection ne va quand même pas jusqu’aux pays devant la muraille comme la Moldavie. Pas de troupes en Ukraine mais des armes, projetables et utilisables rapidement donc plutôt légères y sont envoyées très vite, ce qui présente l’avantage de ne pas être trop visible et intrusif afin de ne pas énerver les Russes. Par précaution, on qualifie aussi ces armes de «défensives», ce qui évidemment ne veut rien dire militairement, mais contribue à atténuer l’implication. Dans le même temps, on lance un Rolling Thunder de paquets de sanctions, dont on espère qu’il fera céder Poutine, déclenche une révolte des oligarques, une révolution de palais, un mécontentement de la population ou tout autre changement peu probable.

A l’étonnement général, le peuple ukrainien fait preuve d’une grande détermination patriotique, un concept un peu oublié, et son armée résiste. Visiblement surpris à la fois par la résistance ukrainienne et la réaction de cet Occident jugé faible, le pouvoir russe ne réagit pas vraiment. Peu ou pas de contre-attaques sous le seuil contre les pays occidentaux hormis couper le gaz à la Pologne et à la Bulgarie ou nourrir de contrefaits les partisans de la Russie, en particulier au moment des révélations des méfaits de ses soldats. Il n’y a pratiquement pas de cyberattaques non, sans doute concentrées sur l’Ukraine. La seule action visible contre les Occidentaux est l’agitation régulière et totalement irréaliste de la menace nucléaire. Il n’y a là rien qui puisse sérieusement contrer le camp occidental. Aucune action réelle n’est même conduite en Ukraine pour couper l’aide occidentale hormis des frappes sur le réseau routier et ferroviaire.

Finalement tant que la victoire militaire en Ukraine reste possible même d’une ampleur plus réduite qu’imaginée, peu importent sans doute les sanctions économiques dont les effets ne seront de toute façon pas visibles avant plusieurs mois et par ailleurs à double tranchant. Peut-être se dit-on que ce seront les opinions publiques occidentales qui seront également pénalisées, en particulier par les coupures d’hydrocarbures, qui craqueront les premières.

Mais puisqu’il n’y a pas de ligne rouge précise et peu de moyens de pression réalistes, la confrontation s’élargit. On multiplie les paquets de sanctions et surtout on multiplie l’aide militaire à l’Ukraine, mais dans ce jeu les États-Unis ont bien plus de capacités que les autres, ne serait-ce que parce qu’ils ont fait l’effort de s’en doter depuis de nombreuses années. Comme dans toutes les coalitions occidentales, ce sont donc eux, par ailleurs largement protégés par les possibles contre-attaques russes, qui prennent de loin le leadership. Il n’y a donc pratiquement plus de limite à l’aide matérielle américaine directe ou indirecte, via des pays tiers aidés. Cet appui matériel s’accompagne d’une aide moins visible mais tout aussi importante dans le domaine du renseignement et de la formation, et ce toujours en restant sous le seuil de la guerre ouverte et même du petit affrontement.

Avec cette aide de plus en plus importante et la mobilisation ukrainienne, face à une armée russe qui n’a pas la même capacité de montée en puissance, les perceptions changent. Les Ukrainiens commencent à envisager que non seulement ils peuvent résister mais qu’ils peuvent reprendre du terrain, comme autour de Kiev. Si les objectifs russes tendent à se réduire à la prise du Donbass et au contrôle du sud du Dniepr, ceux des Ukrainiens tendent au contraire à augmenter et on commence à imaginer de ce côté de chasser complètement les Russes du pays. Les deux camps continuent donc à la fois à être insatisfaits de la situation et avoir un espoir de victoire. La guerre continue donc malgré les souffrances des peuples.

Dans ce nouveau contexte, qu’elle a contribué à créer, la coalition dirigée par les États-Unis n’a plus pour objectif de faire renoncer Vladimir Poutine par un calcul coût-utilité mais de le vaincre sur le champ de bataille ou au moins de saigner à blanc son armée. C’est un grand retour aux pratiques de la guerre froide, mais les Américains ont le mauvais goût de le dire haut et fort, ce qui ne peut que stimuler la Russie.

En résumé, en lançant cette guerre la Russie a présenté le flanc, de manière totalement prévisible, à des attaques sous le seuil. Point positif pour elle, la réprobation a été limitée au seul Occident élargi à quelques pays comme le Japon. Point négatif, cette réaction occidentale a été très forte, et plutôt intelligemment conduite, alors qu’étonnamment la Russie a été plutôt paralysée. Maintenant, les confrontations modernes durent toujours des années et la Russie qui en réalité avait commencé la confrontation avec nous depuis longtemps, notamment en Afrique, n’a pas dit son dernier mot. Cela fait longtemps que l’on en parle, il serait temps de s’organiser maintenant vraiment en France pour cette nouvelle période stratégique.

jeudi 28 avril 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 28 avril 2022

Niveau stratégique

Contre-offensive des Etats-Unis qui se trouvent devant la guerre en Ukraine dans la position de l’Union soviétique profitant de l’engagement massif, absurde et maladroit des Américains au Vietnam dans les années 1960 pour armer leurs ennemis. Les Etats-Unis prennent ainsi clairement la direction d’une nouvelle coalition, où comme à chaque fois ils fournissent au moins 70 % des moyens, non plus de guerre comme pendant le Nouvel ordre mondial, mais de confrontation. L’ennemi est cette fois la Russie et les moyens sont sans limites hormis celle de la guerre ouverte, ce qui n’exclut pas les petits combats pourvus qu’ils n’entrainent pas d’escalade. 

On analysera cette posture plus en détail plus tard, notons simplement à ce stade la relative faiblesse de la Russie face à cette offensive, Russie qui peut se trouver contrer dans tous les champs d’action possible hormis peut-être avec l’arme du gaz-arme à double tranchant et qui ne touche vraiment que les pays européens. A cet égard, l’appel à la menace régulière plus ou moins voilée d’emploi d’armes nucléaires, contredite à chaque fois quelques jours plus tard par le rappel que ce type d’arme ne pourrait être utilisée qu'en cas de menace existentielle, est plutôt un aveu d'impuissance.

Constatons que les Etats-Unis sont capables de faire cela, et de fournir par exemple 30 fois plus d’aide militaire en valeur que la France, car ils s’en sont donnés les moyens depuis plusieurs dizaines d’années au lieu de les réduire sans cesse. Ils ont des stocks et leur industrie de Défense fait de l’industrie, pas de l’artisanat de luxe. Par comparaison, la commande totale prévue du très couteux Missile moyenne portée (MMP) pour équiper les forces françaises correspond à environ une semaine de combat en Ukraine.

Notons l’extension de la théorie de la victoire, qui n’est plus seulement de faire renoncer Vladimir Poutine devant le coût faramineux de cette guerre pour la Russie (une stratégie qui n’a jamais fonctionné seule) ou la pression interne (de la part du peuple ou de son oligarchie administrativo-mafieuse, une option très hasardeuse) mais aussi maintenant de vaincre, voire de détruire, l’armée russe sur le terrain. Historiquement et particulièrement en Russie, c’est d’abord la situation militaire sur le terrain qui conditionne la suite. Le régime tsariste s’est effondré d’abord du fait de la défaite et de la démoralisation de son armée, le régime soviétique aussi après les expériences malheureuses en Afrique et surtout en Afghanistan en parallèle du délitement de la société.  

Niveau opératif

L’effort russe se porte toujours depuis l’axe Yzioum-Lyman-Rubizhne, soit un front de 100 km de large, en direction de Severodonetsk à l’Est et en direction de Sloviansk-Kramatorsk à l’Ouest, depuis Yzium et Lyman. Cette attaque est appuyée par des attaques secondaires, depuis Yzium vers Velyka, pour couvrir l’action principale face à l’Ouest et depuis Kadiivka (République populaire de Louhansk, RPL) pour envelopper Severodonetsk par le Sud en particulier à Novotoshkivske (prise) et Popasna, avant sans doute de se diriger vers Bakhmut et Kramatorsk.

Gagner la bataille du Donbass équivaut à s’emparer d'un rectangle de 100 km de front sur 70 de profondeur, soit la superficie d’un département français, dans lequel se trouve les trois grandes villes. Cette zone est actuellement défendue par les Ukrainiens avec cinq brigades de manœuvre, deux brigades territoriales et plusieurs bataillons de Garde nationale et de milices, soit sensiblement l’équivalent de 20 groupements tactiques (GT) russes. On estime la concentration des forces russes dans la zone à 30 à 40 GT. Les forces russes s’appuient sur leur artillerie et leur capacité de 600 000 obus/jour, et les forces ukrainiennes sur la supériorité tactique de leurs unités de manœuvre, un terrain fortifié et surtout sur les grands bastions urbains équivalents à Marioupol. Toutes choses égales par ailleurs, il faudrait au rythme actuel entre deux et trois mois aux forces russes pour s’emparer de ce rectangle.

Mais les choses ne sont pas égales par ailleurs. Les forces russes conjuguent cet effort par des attaques le long de la frontière des deux républiques séparatistes à partir d’Horlivak et de Donetsk, puis dans la zone Sud du Dniepr à la RP Donetsk sans grand succès, sauf partiellement au centre à Houliaopole. Il est difficile d’imaginer une plus large progression dans la région sans renforcements en unités de manœuvre.

On note en revanche une grande activité russe dans la région de Kherson au Nord du Dniepr, activité par le feu d’abord avant peut-être de nouvelles attaques en direction de Mykolayev et ou de Kryvyi Rih. Peut-être que cette activité est à relier avec la mise en alerte de la 14e Armée en Transnistrie et la destruction du pont de Zatova à l’embouchure du fleuve Dniestr, qui viseraient à fixer les forces ukrainiennes d’Odessa et notamment la 5e brigade blindée pendant l’attaque contre Mykolaev. On ne voit pas cependant comment avec les Russes pourraient progresser avec les forces dont ils disposent. Peut-être s’agit-il de sécuriser l’éventuel référendum de création d’une République populaire de Kherson (RPK) avant d’avoir l’équivalent à Mélitopol, et fixer ainsi politiquement les gains militaires russes.

A Marioupol, les dernières forces ukrainiennes résistent toujours dans le complexe industriel Azov, malgré les bombardements aériens et les attaques qui continuent. Malgré ce bastion de plusieurs kilomètres carrés à l’intérieur de la ville, la victoire – qui sera célébrée par une cérémonie militaire le 9 mai – et le retour à une « vie normale » sont annoncés en Russie.

Situation inchangée dans la région de Kharkiv, toujours bombardée alors que les forces ukrainiennes ont progressé au Nord et à l’Ouest de la ville.

De part et d’autre, on s’efforce d’entraver les communications de l’ennemi vers le front. Les forces aériennes russes s’attaquent à l’infrastructure ferroviaire ukrainienne et on signale plusieurs mystérieuses destructions de dépôts sur le sol russe et même une attaque par le ciel à Voronej au Nord-Est de Moscou.

Niveau tactique

La comptabilité des pertes matérielles par oryxspioenkop.com indique 587 véhicules blindés de combat (chars, véhicules d’infanterie) russes perdus du 5 (fin définitive de la bataille de Kiev) au 28 avril, sur un total de 1622, soit l’équipement d’un groupement tactique (40 véhicules de combat blindés) tous les deux jours, contre un GT par jour auparavant. Il ne s’agit là que des pertes vérifiées, on peut estimer que les pertes réelles sont environ 50 % supérieures. La proportion des véhicules détruits est désormais de 2/3 et celle des abandonnés se réduit beaucoup. Les Russes n’ont perdu que 72 pièces d’artillerie en avril contre le double auparavant et 200 camions contre 600. Cette évolution reflète le désastre qu’à pu représenter la bataille de Kiev pour les Russes -transformée en opération de diversion par la propagande-et l’évolution des combats.

La forte proportion de véhicules d’appui, et notamment de pièces d’artillerie, et de soutien, perdus indique que les arrières des armées russes étaient attaqués, du fait des élongations des armées russes parfois étalées sur des axes étroits de plusieurs centaines de kilomètres et du fait des capacités de raids et de harcèlement des forces ukrainiennes. Les attaques russes actuelles dans le Donbass ou la région de Kherson sont de moindre profondeur et plus larges. On y progresse peu, mais la densité des forces à l’avant est plus importante et la protection des arrières est mieux assurée.

On répertorie également 382 véhicules de combat perdus du côté ukrainien, soit une moyenne de pertes de 5 par jour, assez constante depuis le début. Là encore, la proportion de destruction a augmenté par rapport aux pertes par capture ou abandon. Le rapport des pertes - 1 pour 4 - est toujours très favorable aux Ukrainiens, y compris pour les pertes par destruction. Il faudrait une étude précise des causes de destruction, mais cette différence s’explique en grande partie par la supériorité tactique des Ukrainiens et leur posture générale défensive, qui leur permet de prendre l’initiative des combats dans la grande majorité des cas et une grande densité d’armes antichars « top-down » - missiles Javelin, obus guidés, drones TB2, drones rodeurs, roquettes tirées depuis des bâtiments, - c’est-à-dire pouvant frapper les véhicules depuis le haut.

Pour y faire face dans l’immédiat, les forces russes font appel à la puissance de feu et la neutralisation préalable des zones d’origine de tirs possibles ou réelles. L’artillerie conquiert, les forces blindées-mécanisées occupent. Cela donne un combat très lent et ravageur.

On notera qu’outre la résistance des hommes, la poursuite des combats n’est possible que parce que les deux adversaires ont des stocks de matériels majeurs, qui compensent les pertes considérables, mais aussi dans une moindre mesure de munitions. C’est peut-être de ce côté-là que se situe le talon d’Achille des deux adversaires. Les Russes ont besoin de millions d’obus, les Ukrainiens de milliers de projectiles antichars en tout genre.

jeudi 21 avril 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 21 avril 2022

La bataille du Donbass

La grande offensive russe dans le Donbass est d’abord une offensive des feux avec un écrasement des positions ukrainiennes dans les sept zones de combat, avec environ 2 400 pièces d’artillerie diverses, et plusieurs centaines de sorties aériennes quotidiennes avec des frappes dans toute la profondeur du théâtre. On note même la présence de batteries antinavires Kh35 utilisées contre des objectifs à terre. 

Toute cette force de frappe, inédite depuis la Seconde Guerre mondiale, peut lancer chaque jour entre 1,5 et 2 kilotonnes d’explosif sur les positions ukrainiennes, qui sont dans le Donbass les plus retranchées au monde après celle de la zone démilitarisée en Corée. L’objectif est de neutraliser autant que possible les forces ukrainiennes dans les zones d’attaques russes, de les fixer dans les zones défensives et d’entraver les mouvements dans la profondeur.

Les attaques russes, se concentrent d’abord dans la zone de Severodonetsk (zone S) et ses abords en particulier au Nord. Les forces russes peuvent y être estimées à 10-12 groupes tactiques (2 régiments LNR, 1 régiment blindé et 1 brigade mécanisée russe) sans doute sous le commandement de la 2e Armée. Elles font face à trois brigades de manœuvre ukrainiennes, soit l’équivalent en unités de combat de 9 GT russes mais avec nettement moins d’artillerie, plus une brigade territoriale et des unités paramilitaires du ministère de l’Intérieur. 

La zone urbaine de Severodonetsk (= ½ Marioupol en superficie) et ses abords retranchés résistent depuis le 2 mars. Elle est désormais très largement sous pression. L’effort russe se porte sur la limite Nord de la zone depuis Lyman à 15 km au Nord-Est de Sloviansk jusqu’à Rubizhne qui jouxte Severodonetsk au Nord, avec l’espoir d’envelopper la ville et de couper ce bastion de celui de Sloviansk-Kramatorsk-Druzkhivka-Konstantinovka (SKDK), l’objectif principal. Le 2e corps d’armée (LNR) attaque toujours dans la région de Popasna au Sud de Severodonetsk pour compléter l’enveloppement. La progression de cette première pince russe est lente mais réelle.

La deuxième pince vise le bastion SKDK à partir d’Yzium (zone Y), où se trouve le groupement de forces principal russe (=22 GT, 1ère Armée blindée de la garde), et d’Horlivka au Sud-Est (zone Donetsk, D, 1er corps DNR, 2e CA LNR et éléments de la 5e Armée russe = 15 GT). La progression russe sur l’axe M03 au Nord face à la 81e brigade est très lente et celle de l’axe Sud tenu par deux brigades ukrainiennes presque inexistante. Même si les forces russes parvenaient à percer et atteindre le bastion SKDK, il faudra à la fois sécuriser les axes contre le harcèlement ukrainien, et s’attaquer à l’équivalent d’un Marioupol renforcé depuis 50 jours. Cela paraît difficile avec les capacités actuelles et en tout cas, sans espoir de victoire avant le 9 mai.

La troisième pince réside dans des attaques complémentaires à partir d’Yzium vers Barvinkova ou de la zone Zaporijjia (zone Z, 58e Armée, 10 GT) vers le Nord depuis la région d’Houliaipole ou depuis la ville de Donetsk sur l’axe N15. L’objectif de cette attaque au Sud est peut-être d’atteindre le point clé de Poprovske. La prise de Barvinkove et de Poproske représenterait une menace d’enveloppement général de la poche du Donbass, mais, encore une fois, en admettant ces prises possibles, plus les forces russes pénètrent à l’intérieur du territoire ukrainien et plus elles sont vulnérables. Quant à la perspective encore plus large de s’emparer de Zaporijjia et Dnipro (= 2 Marioupol chacune), sans parler de Kharkiv (= 3 Marioupol) cela paraît inconcevable à court terme.

Les batailles périphériques

Trois batailles se déroulent en périphérie de celle du Donbass. Les combats sont toujours incertains dans la région de Kherson-Mykolaev, où les forces russes s’efforcent de diminuer la pression ukrainienne par des contre-attaques limitées et surtout l’emploi des feux. Toute la zone occupée Sud est à surveiller entre l’augmentation des activités de guérilla ukrainienne qui fixent de plus en plus de forces russes et les rumeurs de proclamation de nouvelles républiques séparatistes suivie de mobilisations générales.

A Marioupol, les dernières forces ukrainiennes résistent toujours dans le complexe industriel Azov. Elles auraient même lancé une contre-attaque en direction du port. Marioupol tombera, ce qui constituera une victoire tactique russe mais avec une telle difficulté qu’elle apparaît déjà aussi comme une victoire symbolique ukrainienne. Si par extraordinaire, les forces du complexe Azov tenaient toujours le 9 mai, cela gâcherait la célébration de la grande victoire de la Grande Guerre patriotique (même si dans les faits la prise de Marioupol serait quand même proclamée). La résistance ukrainienne fixe également 12 GT russes, assez éprouvés semble-t-il, qui ne peuvent être engagés dans la bataille du Donbass. Elle fixe aussi une norme très dissuasive pour la suite de la guerre, qui peut s’évérer impossible à gagner pour les Russes si chaque grande ville résiste comme Marioupol.

Dans le Nord-Est, les forces ukrainiennes ont pris l’initiative dans la région de Kharkiv, que ce soit au nord de la ville et surtout à l’Est où le 92e brigade mécanisée et la 4e brigade blindée ont atteint la zone Tchouhouiv-Malynivka. De ce carrefour, les Ukrainiens peuvent menacer l’axe logistique principal russe qui va de Belgorod à Yzium via les villes de Velykyi Burluk et Kopiansk, défendu par des forces russes revenues de Kiev mais il faudrait avancer encore de 50 km. Ils peuvent aussi poursuivre vers le Sud-Ouest sur l’axe M03 en direction de l’arrière du grand groupement russe d’Yzium. Cette action est complétée par des raids des Forces spéciales sur les arrières russes, y compris sur le territoire russe.


samedi 16 avril 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 16 avril 2022

Situation générale

Victoire ukrainienne spectaculaire avec la destruction du croiseur Moskva. Situation équilibrée sur les différents fronts, faite de petites attaques de part et d’autre en particulier dans le Nord du Donbass et du combat rue par rue à Marioupol, mais aussi de plus en plus à Kherson. Il est désormais très peu probable que les Russes obtiennent une victoire significative avant le 9 mai, hormis peut-être la prise de Marioupol.

La bataille du Donbass a bien commencé avec une série d’attaques russes divergentes dans la région d’Yzium en direction de Barvinkove et Sloviansk (effort russe avec l’équivalent de ce que pourrait mobiliser l’armée de Terre française), convergentes autour de la poche de Severodonetsk (Severodonetsk, Rubizhne, Lysyschansk et plus au sud Popasna) et directes à partir de la ville Donetsk sur la route N15. Les attaques sont toujours limitées, un ou deux groupements au maximum par axe, avec appui d’artillerie et aérien (200 sorties/jour dans le Donbass) mais progressent peu. La progression la plus rapide a lieu en direction de Barvinkove au rythme de 1 km/jour, et déjà la « pointe » avancée depuis Yzium (20 km ?) est harcelée le long des axes.

Couvertes face à Kharkiv, qui est sévèrement frappée par l’artillerie, par la 6e armée, les forces russes alimentent via la base de Belgorod les zones d’attaque avec les groupements tactiques récupérés dans les armées engagées dans la bataille de Kiev. Il n’y a pas eu en réalité de véritable pause opérationnelle russe et peu de changement de méthodes. Alors que la météo est mauvaise et handicape plutôt l’activité aérienne et les appuis russes, les Ukrainiens reçoivent de nouveaux équipements et améliorent la défense des bastions urbains.

La défense avant ukrainienne se double d’action sur les arrières. Les forces spéciales ukrainiennes ont probablement détruit un pont ferré à Shebekino en Russie, entre Belgorod et Yzium et peut-être aussi un autre pont dans la région d’Yzium.

Sud et bataille de Marioupol

Situation inchangée sur la ligne Donbass-Sud. Les forces russes continuent de progresser lentement dans Marioupol. Le 503e bataillon d’infanterie navale ukrainien est parvenu le 13 avril à s’exfiltrer de l’usine Iliych dans le Nord de la ville pour rejoindre la poche de résistance centrale tenue par la 36e Brigade d’infanterie navale et le régiment Azov. Deux autres petites poches résistent à l’Ouest de la ville et dans le port (12e brigade de Garde nationale). Il resterait 3 000 à 3 500 combattants ukrainiens. La 150e Division motorisée russe, la 810e brigade d’infanterie navale, la force tchétchène de la Garde nationale et les forces DNR représentent peut-être 10 000 hommes au total. 

L’ensemble représente une faible densité pour une ville de 166 km2, ce qui implique une grande imbrication des forces à l’intérieur et peut-être une faible étanchéité du bouclage extérieur, notamment antiaérien. Cela peut expliquer que les forces ukrainiennes aient pu être ravitaillées de nuit par Mi-8 (dont 3 auraient été abattus) en très basse altitude comme l’attestent des images d’emploi d’équipements occidentaux pourtant fournis après le début du siège. Les forces russes compensent toujours le manque d’infanterie en volume et en qualité par de la puissance de feu, ravageant la ville pour finalement un faible rendement sur des forces retranchées. La ville aurait pour la première fois été frappé au centre le 15 avril par des bombardiers stratégiques Tu-22M3 avec des bombes lisses FAB 3000 (3 tonnes). 

Si l’issue de la bataille ne peut faire de doute, sa date reste très hypothétique. Pour le même ordre de grandeur de forces, les deux batailles de Grozny avaient duré huit semaines en 1995 et six semaines en 1999-2000. Il n’est donc pas impossible que la ville soit prise pour la date fatidique du 9 mai.

Sud-Ouest et bataille de Kherson

La zone tenue par les forces russes au Nord du Dniepr fait l’objet du principal effort offensif ukrainien avec 4 brigades de manœuvre, dont la 28e Méca venue d’Odessa, avec l’intention certainement de s’emparer de Kherson et de pénétrer dans la zone occupée au sud du fleuve. La prise de Kherson par les Ukrainiens serait une grande victoire car elle placerait les 4 brigades russes au nord de la ville et du Dniepr dans une position délicate, n’ayant plus que Kakhovska comme point de franchissement et lien avec la zone occupée. Les forces russes de Kherson, le reliquat de la 7e Division aéroportée, de la 20e divisions motorisée et les forces de reconnaissance du 22e Corps d’armée ont tenté plusieurs attaques de dégagement, sans succès. La 80e brigade d’assaut aérien (Ukr) fait pression au Nord pour s’emparer du carrefour routier de Molidhizne. La frappe d’un dépôt russe à Tchornobaïvka (Ouest de Kherson) a détruit plusieurs dizaines de véhicules de combat.

La destruction du croiseur Moskva

Le croiseur Moskva a coulé le 14 avril après une attaque menée le 13 par les forces ukrainiennes depuis Odessa. Le discours russe a annoncé officiellement une perte accidentelle, ce qui n’était pas forcément plus glorieux, avant de réagir comme s’il s’agissait effectivement d’une attaque (propos télévision, frappes de représailles sur un atelier de fabrication de missiles anti-navires). La victoire ukrainienne ne fait guère de doutes. Elle constitue un grand succès témoignant de l’intelligence technique (le missile Neptune est une amélioration ingénieuse du Kh-35) et tactique (première combinaison de drones armés et de missiles antinavires à longue portée) ukrainienne dans cette guerre.

Le Moskva était un bâtiment ancien souffrant de plusieurs défauts de conception (structure vulnérable en aluminium, couverture radar incomplète et défense rapprochée lacunaire) mais c’était une puissante plate-forme de tir antinavire et antiaérien équipée du système S300. C'est sans doute pour cela (la portée du S300 est inférieure à celle du Neptune) qu'il s'est trouvé dans l’enveloppe de tir de systèmes antinavires certes récents mais pourtant connus. Les Russes ont ainsi offert aux Ukrainiens la destruction au combat du plus grand navire de guerre depuis 1945, le précédent du même type était le croiseur argentin de moindre tonnage Général Belgrano en 1982. Le succès symbolique est d’ampleur stratégique.

Au niveau opérationnel, avec la destruction à Berdiansk le 24 mars par des frappes de missiles balistiques du navire amphibie de classe Alligator et l’endommagement d’un ou deux autres de classe Ropucha, sans parler du patrouilleur Raptor touché par deux missiles antichars près de Marioupol cela fait de lourdes pertes pour une flotte de la mer Noire de 21 navires de surface majeurs. On ignore à ce stade le bilan des pertes humaines sur l’équipage de 480 hommes du Moskva, mais comme à chaque fois qu’un bâtiment majeur est détruit, elles peuvent considérables. Les Russes peuvent avoir perdu au combat en une seule journée plus de soldats que la France depuis trente ans.

La flotte de la mer Noire contrôle toujours la haute-mer face à une petite marine ukrainienne qui a rapidement cessé d’exister et donc l’accès à Odessa ou Mykolaev, mais la côte à l’ouest de la Crimée lui est sinon interdite du moins très dangereuse avec la présence de 6 lanceurs et peut-être 70 missiles Neptune, sans parler des armements antinavires occidentaux qui sont en cours de livraison. Les opérations amphibies sont désormais exclues de ce côté. De toute manière les brigades d’infanterie navale dédiées à cette mission ont déjà été engagées comme unités d’infanterie dans les combats à Kherson et Marioupol. On peut même considérer que la flotte mer Noire dont l’accès au Bosphore est actuellement interdit par la Turquie se trouve piégée à Sébastopol comme « flotte en vie » où il n’est pas exclu que les forces ukrainiennes puisse la frapper une nouvelle fois d’une manière imaginative. 

mardi 12 avril 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 12 avril 2022

La situation générale évolue peu. Toutes les forces russes sont désormais placées sous le seul commandement du district Sud (général Dvornikov) et non de trois districts comme auparavant. C’est plus rationnel, mais il faut du temps pour réorganiser le commandement dans l’action et le nouvel état-major doit d’un seul coup gérer sept zones différentes de combat, tout en recherchant -outre la prise de Marioupol - une victoire nette dans le Donbass avant le début du mois de mai. Il n’est pas du tout évident qu’il y parvienne.

Hormis quelques contre-attaques locales, la posture ukrainienne est nécessairement défensive au moins le temps de l’offensive russe dans le Donbass, quitte à reprendre l’initiative si celle-ci échoue.

Trois zones d’attente en périphérie du front principal.

1 Kherson et Sud-Ouest : la 49e Armée russe commande un ensemble disparate avec ce qui reste de la 20e Division motorisée (DM), de la 7e Division aéroportée (DA), de la 11e Brigade d’assaut aérien et de trois brigades indépendantes, soit une dizaine de groupements tactiques interarmes (GTIA), face à 4 brigades régulières ukrainiennes et plusieurs unités Garde nationale/Territoriale (GN/T). Situation d’équilibre autour de Kherson et du Dniepr.

2 Ligne de Zaporijjia à la DNR : les forces russes alignent trois régiments affaiblis des 19, 42 et 150e DM et une brigade indépendante, sous le commandement de la 58e Armée, face à 2 brigades régulières et deux brigades GN/T. Front de fixation, sans combat important pour l’instant.

3 Région de Kharkiv : La 6e armée forte de 3 brigades indépendantes et de deux régiments de la 47e DB, soit guère plus de 5 GTIA, fixe les forces ukrainiennes dans la ville en la menaçant et en la maintenant sous des tirs d’artillerie. Elle couvre le déploiement des forces russes dans la région d’Yzium via Belgorod. Kharkiv est tenue par trois brigades GN/T, plus des forces de police et une division de défense anti-aérienne.

Quatre zones de combat

1 Région d’Yzium : concentration du corps de manœuvre sur l’axe M03. 106e DA avec deux régiments et 8 régiments blindés/mécanisées sous un commandement divisionnaire peu clair, les unités appartenant à quatre divisions différentes (2e, 3e et 47e DM et 4e division blindée). L’ensemble, de la valeur de 10 à 15 GTIA, est sans doute sous le commandement général de la 1ère Armée blindée de la garde (ABG).

La 35e Armée, venue de Kiev est présente en arrière dans la région de Vélykyi avec le 38e BM réduite, d’autres unités suivront peut-être afin de constituer une réserve susceptible de renforcer toutes les zones de combat du Nord.

Toute la zone Kharkiv-Yzioum est tenue par six brigades ukrainiennes dont deux (81e et 95e Brigade d’assaut aérien, BAA) directement face à Yzium où les Russes consolident leurs positions.

En arrière, la conurbation Sloviansk-Kramatorsk est solidement tenue et renforcée quotidiennement par la GN/T, susceptible d’être renforcée par une ou deux brigades régulières. Même encerclée, elle avoir une capacité de résistance équivalente à celle de Marioupol.

2 Région de Severodonetsk : le saillant est défendu par les forces GN/T et la 79e BAA. Il est attaqué par deux régiments de la 4e DB, une brigade indépendante de la 5e Armée et le 6e régiment du 2e Corps d’armée-LNR, soit de quatre à huit GTIA. Les forces russes ne progressent pas. Au Sud-Est du saillant la ville de Popasna est attaquée, pour l’instant sans succès, par le 4e régiment du 2e CA-LNR contre la 24e brigade mécanisée.

3 Région DNR : le 1er CA-DNR est renforcé par une brigade russe de la 5e armée et/ou la 155e Brigade d’infanterie navale. Son objectif semble être la ville de Poprosk avec l’intention d’effectuer ensuite la jonction avec les forces venues d’Yzium, et d’encercler les forces ukrainiennes à l’intérieur de la poche ou au moins de les forcer à l’évacuer. C’est une manœuvre d’autant plus difficile à réaliser que même si elle réussit, il faudra tenir ensuite une ligne de 100 km face au harcèlement et aux contre-attaques ukrainiennes.

4 Marioupol : Accusation d’emploi d’armes chimiques (lacrymogènes + suffocants ?) le 11 avril pour déloger les défenseurs de l'usine métallurgique Azovstal sur le port. Déclarations contradictoires sur la situation dans la ville (vrai ou faux message de la 36e brigade d’infanterie navale annonçant la fin de la bataille). La ville devrait tomber rapidement, mais les forces russes ne seront sans doute pas aptes à reprendre le combat.

Notes : la section d’infanterie russe

L’infanterie mécanisée/motorisée débarquée est une des principales faiblesses de l’armée russe, tant en volume global qu’en qualité. En privilégiant le nombre de sections sur sa puissance propre et à l’intérieur des sections les véhicules (en particulier leur puissance de feu et leur petite taille) sur les hommes à l’intérieur, on aboutit à une section réduite à trois véhicules et 29 hommes dont 23 seulement débarqués.

Le groupe de commandement est réduit à sa plus simple expression : un lieutenant et un sous-officier adjoint. Chacun des trois petits groupes débarqués est composé d’un sergent et de trois binômes (mitrailleur PKM et assistant, grenadier et assistant, deux fusiliers).

Première faiblesse. Les véhicules, BMP 2/3 ou BRT 82, sont remplis à plein. Si l’un est endommagé ou en panne, il n’y a aucun moyen de répartir les hommes à bord dans les autres véhicules. S’il est détruit, c’est un tiers de la capacité de la section qui est perdue. Dans une section à quatre pions, perdre un véhicule n’empêche pas de manœuvrer, à trois pions c’est beaucoup plus handicapant.

Outre que l’on sort souvent fatigué de chaque déplacement inconfortable surtout en tout terrain, la faible contenance fait que le chef de section et l’adjoint doivent s’ajouter aux groupes comme chefs de bord. La section se reconstitue en débarquant.

Le groupe de combat russe ne manœuvre pas. Les trois chefs de groupe de la section (dont deux n’étant pas chefs de bord découvrent ce qui se passe en débarquant) ne sont pas formés pour agir de manière autonome. Le groupe n’est pas articulé pour manœuvrer mais simplement servir de base de feu antipersonnel et antichar. C’est la section russe seule qui manœuvre sous les ordres d’un lieutenant qui n’a pas d’opérateur radio et doit gérer le commandement de toute la section (trois groupes et trois véhicules, il est vrai souvent laissés à l’adjoint) avec le réseau radio dans les oreilles. Au bilan, c’est difficile et la manœuvre est limitée, avec une section très groupée sur un petit espace. Là encore avec un faible effectif, quelques pertes suffisent à réduire très vite l’efficacité d’ensemble et si le chef de section est neutralisé, la section est paralysée.

Avec seulement neuf sections, parfois six, aussi rigides pour assurer toutes les missions de protection, d’accompagnement ou de reconnaissance dans un GTIA on comprend pourquoi ceux-ci ont autant de difficultés, surtout en milieu urbain.

Carte de @War_Mapper et ordre de bataille tiré @JominiW sur Twitter.

dimanche 10 avril 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 10 avril 2022-La bataille des moyens

Les forces russes continuent à mener des attaques limitées à Marioupol et au Nord du Donbass tout en se préparant à pousser plus activement à partir d’Yzium en direction de l’Ouest du bastion Sloviansk-Kramatorsk.

L’objectif russe semble être de s’emparer complètement du Donbass avant le 9 mai, qu’il soit atteint, ce qui semble peu probable, ou pas, on devrait assister à un palier des opérations à cette date, les deux adversaires manquant de capacités offensives pour modifier significativement la ligne de front. Ce palier peut prendre la forme d’un cessez-le-feu, suivi de négociations sans doute stériles, ou celle d’une guerre larvée. On assisterait alors plus tard à une nouvelle phase offensive, une fois qu’un des camps disposera de suffisamment de moyens pour la tenter.

Les opérations organiques, ou de moyens, l’emportent déjà sur les opérations de conquête, violentes, mais territorialement limitées (un kilomètre/jour au mieux). Le premier enjeu est d’augmenter plus vite que l’autre le niveau de gamme tactique des groupements et des brigades/régiments au contact. Le second est de multiplier les points de contact avec un niveau de gamme supérieur à l’autre de façon à accumuler des petites victoires qui permettront de faire émerger des succès opérationnels (une percée, un front qui recule significativement, un effondrement) et à terme d’atteindre des objectifs stratégiques : conquête du Donbass et conservation du Sud du pays dans l’immédiat pour les Russes, résister à cette offensive et peut-être reconquérir du terrain dans le Sud pour les Ukrainiens.

La majorité des groupements des deux camps ont actuellement baissé de niveau, par les importantes pertes humaines et matérielles subies surtout et la fatigue des combats compensées par un gain d’expérience.

À court terme, la meilleure manière de leur faire retrouver au moins leur niveau antérieur est de les retirer de la zone des combats, de les mettre au repos et de les recompléter en hommes et en équipements. Il faut alors un temps de reconstitution proportionnel aux pertes. Une unité qui a perdu 30 % de pertes mettra trois fois plus de temps à se reconstituer qu’une unité qui en a subi 10 %. Pour un bataillon/groupement, il faut compter au minimum une semaine pour chaque tranche de 10 %. Notons qu’à l’issue le niveau tactique sera supérieur à celui du début de la guerre, par le simple effet d’expérience.

Pour amener des bataillons au repos, il faut qu’il y ait la possibilité d’une relève en première ligne. Si ce n’est pas le cas, il faut recompléter les unités directement sur la ligne de front. C’est moins efficace, mais l’urgence fait loi. Le recomplètement matériel est ce qui pose le moins de problèmes, à condition bien sûr d’avoir ce matériel et la logistique qui va avec. Il sera nécessaire d’avoir une petite base en arrière de la première ligne, hors des feux ennemis si possible, agir plutôt de nuit, dispersé, etc., mais c’est surtout un problème d’organisation. L’apport d’équipements nouveaux posera un peu plus de problèmes puisqu’il faut apprendre à s’en servir sans bénéficier de beaucoup de temps et de terrains de manœuvre/champs de tir.

Le renforcement humain est plus délicat. Amener des renforts individuels directement pour compléter des sections en première ligne sans aucun lien social est généralement une catastrophe. L’apport global est nul, voire négatif. Il vaut mieux conserver une unité en sous-effectif, mais cohérente que de la compléter sous le feu avec des novices. Au bilan, quitte à renforcer une brigade sur le front il vaut mieux lui envoyer un bataillon complet venu de l’arrière, et pour renforcer un bataillon, il vaut mieux lui envoyer une compagnie complète ou à la limite des sections, mais toujours des unités cohérentes.

Dans l’état actuel, des choses, on constate que les Russes récupèrent un peu partout dans le front Est les groupements tactiques interarmes qui ont le moins souffert pour les déployer entre Kharkiv et Yzium tandis qu’ils recomplètent le plus rapidement possible avec des volontaires et des équipements de dépôts autant de groupements abîmés dans le Nord et l’Est, pour les engager sans doute également dans le Donbass dans les semaines qui viennent.

Tous sont sous le commandement de l’état-major de la 1ère Armée blindée de la garde, transférée depuis la région de Soumy, et celui, interarmées, du général Dvornikov commandant du district Sud. Les formations d’artillerie ayant moins souffert que les unités de mêlée, les Russes récupèrent également des unités d’artillerie y compris dans les groupements tactiques usés pour former des brigades de feux en profondeur, tandis que l’aviation joue à plein dans le Donbass son rôle traditionnel russe d’artillerie volante.

On voit donc se dessiner une forme de combat à base de feux en profondeur massifs suivis d’attaques concentrées de divisions ad hoc, qui se révèlent au fur et à mesure de leur usure. Si le Donbass avait été le front principal du début de la guerre et non Kiev, il aurait possible de monter une manœuvre ambitieuse d’enveloppement Nord-Sud de Kharkiv à Dnipro, mais ce n’était pas le cas puisque c’était le Donbass et non Kiev qui servait initialement à fixer les forces ukrainiennes. Avec les forces restantes, il n’est guère d’autre possibilité que de tenter une jonction Yzium-Donetsk ou Yzium-Zaporajjia.

En face, ce sont toujours les mêmes dix brigades ukrainiennes régulières qui tiennent le front du Donbass depuis le début, dont cinq face au Nord. Ce sont, notamment au nord, sans doute les meilleures unités de combat de cette guerre. Elles ont cependant beaucoup souffert et il paraît difficile de les relever complètement dans l’action. Il est cependant possible pour les forces ukrainiennes de réaliser une manœuvre de renforcement sous « interdiction » (c’est-à-dire malgré la campagne de frappes sur le réseau routier/VF et éventuellement les convois repérés) de nuit, par petites unités et convois logistiques, etc. jusqu’aux brigades de première ligne.

Ces dix brigades sont également aidées par autant d’unités de territoriaux et de volontaires pour faire de chaque localité un bastion. Une force arrière de harcèlement-renseignement dans la zone occupée Nord organisée par les Forces spéciales serait également très précieuse. Peut-être existe-t-elle déjà.

L’aide occidentale est évidemment essentielle qu’il s’agisse du renseignement, des équipements légers modernes comme les SATCP Starstreak (déjà en œuvre puisqu’un hélicoptère Mi-28 a été abattu avec le 1er avril) et les 1 000 drones-rodeurs Switchblade, ou des équipements plus lourds qui arrivent désormais et dont les plus importants sont sans doute les missiles AA S 300 et les obusiers automoteurs, également slovaques.

Au bout du compte, on ne voit pas comment les groupements tactiques russes, même bénéficiant de la supériorité des feux d’appui, pourraient dépasser en gamme tactique sur les points de contact les bataillons ukrainiens dans le Donbass, usés, mais en posture défensive solide, sans aucun doute de meilleur moral, et possiblement renforcés. Et même si les Russes parviennent à être supérieurs, on ne voit pas comment ils pourraient créer suffisamment de points de contact victorieux pour l’emporter dans cette offensive du printemps.

Si cela est le cas, il y aura sans doute une revanche lors d’une offensive d’été et là les armées seront différentes.