lundi 25 juin 2018

L’art de la guerre dans Starship Troopers- 3 A la gloire de l’Infanterie mobile



Les régiments atomiques

Dans la seconde moitié des années 1950, le « champ de bataille atomique » est la figure obligée de la littérature militaire américaine. La grande innovation technique du moment est alors la « démocratisation » de l’atome grâce à la miniaturisation. En 1953 apparaissent simultanément le premier moteur nucléaire (qui propulsera le sous-marin Nautilus deux ans plus tard) et le premier obus atomique, lancé par un obusier de 280 mm. Pour beaucoup, la munition atomique est le moyen pour les forces terrestres américaines de retrouver leur supériorité face aux masses communistes comme celles rencontrées en Corée. Rétrospectivement certains pensent même que si les armes atomiques avaient été disponibles en aussi grand nombre en 1950, il y aurait eu moins de réticence à les utiliser et les Américains l’auraient forcément emporté.

Le Field Manual 100-5 de 1954 intègre les armes nucléaires comme artillerie super lourde dans la doctrine de l’Army. En 1955, le général Taylor, nouveau chef d’état-major, déclare qu’ « une armée sans arme atomique sur le champ de bataille du futur sera aussi impuissante que les chevaliers français sous le tir des archers anglais » [1]. Sous son impulsion, toute une panoplie est ainsi mise en place en une dizaine d’années seulement, depuis les Honest-John, capables d’envoyer une munition de classe Hiroshima à 48 km jusqu’aux roquettes M-28 Davy Crockett lancées à deux kilomètres et même les Special Atomic Demolition Munition portables dans un sac à dos.

Il reste à déterminer comment combattre dans un tel environnement, sachant que les Soviétiques commencent à disposer d’un arsenal similaire à partir de 1957. Il y a alors rapidement un consensus pour estimer que pour se préserver des coups atomiques, il faut des grandes unités capables de mener un combat très mobile fait de concentrations et de déconcentrations à partir de dispositifs dispersés. Les divisions mécanisées, entièrement sous blindage, répondent à ce critère avec l’avantage d’être protégées des radiations mais aussi avec cet inconvénient majeur pour les Etats-Unis d’être très lourdes et donc difficilement projetables au loin rapidement.

Maxwell Taylor propose donc un autre modèle plus léger et très clairement inspiré de son expérience des opérations aéroportées. En 1956, il impose une nouvelle division, dite « pentomique », organisée autour de cinq petits régiments (Battle groups) formés, selon les besoins, d’un assemblage de compagnies diverses. Ces unités légères à 14 000 hommes sont à la fois projetables partout dans le monde et susceptibles de mener un combat tournoyant à base de manœuvres rapides et de feux atomiques. Ce type de combat, testé en grandeur nature avec des munitions nucléaires réelles lors de l’exercice Sage Brush, s’avère cependant très complexe à gérer avec les moyens de l’époque.

On est cependant persuadé que les nouveaux moyens de transport aérien et de transmissions notamment ne manqueront pas de survenir qui résoudront le problème. Parmi ces moyens émergents l’hélicoptère suscite beaucoup d’espoirs. En 1956, les Marines ont mené un exercice d’héliportage d’une division complète depuis la mer et l’Army réfléchit à la mise en place à son tour d’une division d’assaut aérien, réalisée finalement en 1963.

Les divisions d’infanterie mobile d’Heinlein s’inscrivent clairement dans cette ambiance. Elles ne sont pas organisées en cinq régiments comme les divisions pentomiques, mais en six (à trois bataillons de quatre compagnies de trois sections). La structure est donc lourde (il est toujours difficile de commander plus de cinq unités) mais Heinlein envisage des états-majors de brigade ad hoc susceptibles de coiffer chacun plusieurs régiments, innovation étudiée en 1959 et adoptée avec la nouvelle structure ROAD (Reorganization Objectives Army Division) en 1965. Surtout, la polyvalence du fantassin mobile, blindé, bondissant et surarmé permet de simplifier considérablement les structures. Si des armes lourdes sont évoquées (mais qu’est-il possible d’utiliser de plus puissant que les munitions atomiques que portent les fantassins ?), la division d’infanterie mobile semble n’être constituée que de ses 216 sections avec en plus quelques états-majors réduits, ce qui permet d’avoir à la fois une division de faible volume (environ 11 000 hommes) et de très faible poids, tout en ayant une proportion maximale de combattants de contact.

La section d’infanterie mobile

Le pion tactique de base est donc la section d’infanterie mobile (platoon) divisée en trois « tiers de section » (section) de deux groupes de combat (squad) de huit hommes, soit au total 53 hommes avec le chef de section et le sous-officier adjoint. C’est une structure étonnamment archaïque dans le futurisme ambiant, plus proche de celle des très lourdes sections américaines de 1918 (59 hommes) que des unités des années 1950.

Les nombreuses études menées depuis 1918 et notamment après 1945 (Conférence d’infanterie de 1946, Study of the Rifle Unit Study ou The Job of Combat Infantryman pendant la guerre de Corée) ont toutes conclu à la nécessité d’organiser les sections en trois groupes de combat et éventuellement un groupe d’appuis (mortiers, mitrailleuses). Chacun des groupes doit obligatoirement être lui-même divisé en équipes permanentes de 4 ou 5 pour fonctionner correctement. Les groupes de l’Army de 1956 comprennent ainsi un chef de groupe et deux équipes de cinq (un chef d’équipe, un mitrailleur, un grenadier et trois fusiliers). Ceux des Marines, de leurs côtés et comme dans la campagne du Pacifique, sont forts de 13 hommes avec un sergent et trois équipes de quatre.

Avec ses six groupes de 8 hommes, la section d’infanterie mobile serait particulièrement lourde à commander même avec (ou peut-être à cause de) une interconnexion totale. Chacun d’eux ressemble en fait à ceux de la Seconde Guerre mondiale avec son éclaireur (scout), équipé plus légèrement, et ses six fusiliers indistincts (en tenue de Marauders, du nom des commandos de jungle américains engagés en Birmanie en 1944) commandés par un caporal. Les éclaireurs ont été abandonnés en 1947 dans l’US Army ainsi que l’idée de commander autant d’hommes simultanément. Cela avait été à la source de nombreux dysfonctionnements et d’une grande difficulté à manœuvrer à ce niveau.

Dans la section d’infanterie mobile d’Heinlein, pris entre les sept hommes à commander par radio, et le sergent, voire le chef de section, sur un autre réseau tout en menant son combat propre, la charge cognitive des chefs de groupe de combat serait particulièrement élevée et sans doute rédhibitoire. Il faut noter aussi que les soldats d’Heinlein combattent de manière isolée, parfois à plusieurs kilomètres de distance les uns des autres, ce qui, ajouté à l’effet d’enfermement des scaphandres, et un environnement particulièrement hostile serait particulièrement stressant. Ce stress serait en partie compensé par le sentiment de protection de l’armure, la puissance des armes et le contact audio mais il serait bien moindre avec une présence amie proche.

Dans la réalité, les fantassins mobiles seraient probablement groupés au moins par binôme ne serait-ce que être capable d’une mini-manœuvre (un appui pendant que l’autre se déplace) et peut-être surtout une protection mutuelle. Comment imaginer par exemple que l’on accepterait de dormir seul (même avec un sommeil hypnotique forcé) potentiellement au milieu d’arachnides géants ? Dans les années 1950 seuls les chefs de groupe et de section sont, au mieux, en liaison radio, Heinlein n’appréhende pas que même si tout le monde était sur un même réseau, cela ne permettrait pas d’étendre la zone de combat de manière aussi considérable qu’il l’imagine. Il y aurait plusieurs facteurs techniques, tactiques et psychologiques qui pousseraient forcément à des regroupements.

Rapidement aussi, ces fantassins polyvalents, à l’exception des éclaireurs, seraient probablement spécialisés. Chacun d’eux en  effet porte plusieurs centaines de kilos de munitions et une multitude d’équipements. Cela n’est pas, pour une fois, un problème de poids mais, là encore, de charge cognitive. Il est en effet difficile pour un seul fantassin dans la pression du combat et l’exigence de décisions rapides, de combiner efficacement lance-fusées, lance-flammes, lance fusées, flammes, pyro-pilules, batteries Y sur le dos, etc, tout en observant à la fois le terrain réel et l’écran de son casque le tout avec un réseau radio en fond sonore. Heinlein envisage pourtant ce problème (avec « tout un tas de quincaillerie, qu’il doit surveiller et consulter sans cesse, n’importe quel ennemi équipé plus légèrement […] pourra lui fracasser le crâne pendant qu’il consulte ses verriers » [2] mais il le balaye en considérant la facilité d’emploi du scaphandre de combat, extension des capacités humaines. En réalité, il s’agit bien d’une extension physique (et on notera au passage le réflexe de toujours empiler sur le fantassin le maximum qu’il lui est possible de porter, même en scaphandre) mais non cognitive. On ajoutera qu’un scaphandre qui comporterait 347 points à vérifier avant son emploi serait probablement une source de stress supplémentaire sur le champ de bataille. Dans le roman, ils ne tombent jamais en panne, dans la réalité un système aussi sophistiqué poserait sans doute plus de problèmes avec des conséquences toujours fâcheuses.

La solution habituelle est de simplifier la tâche de chacun en le spécialisant. Une petite équipe de quatre fantassins mobiles spécialisés (combat rapproché, appui indirect, saturation, précision, etc.) est plus efficace que quatre polyvalents et isolés, au prix d’un effort de coordination (et donc d’un chef d’équipe qui n’existe pas dans ST). Ils seraient également plus forts psychologiquement, l’interdépendance créant plus de liens et d’obligations de comportement que le combat accolé et indépendant.

Au bilan, la section d’infanterie mobile décrite par Heinlein ne fonctionnerait pas bien dans la réalité. Avec ces moyens du futur, les militaires des années 1950 auraient conçu une section plus réduite avec des soldats regroupés en petites équipes, de 2 à 4, au sein de trois ou quatre groupes. Ces équipes auraient été probablement spécialisées, les éclaireurs, dont on ne voit pas très bien l’utilité dans ST, seraient mieux utilisés groupés sous le commandement direct du chef de section, dont ils formeraient aussi une petite réserve. Il y aurait également probablement des équipes d’appui avec des armes de saturation (mitrailleuses longue distance) ou de précision qui manquent cruellement dans ST.

Des hommes écrasés mais augmentés

Tout soldat est une association de choses et d’idées, somme de compétences et de façons de voir le monde ou les autres. Il est forcément le processus d’une alchimie complexe que Robert Heinlein décrit en détail dans un long développement (100 pages) sur la période de formation initiale, occasion aussi pour lui d’évoquer certains problèmes de son époque.

Juan Rico passe ainsi plusieurs mois dans le camp de formation initiale (Boot camp) Arthur Currie (commandant le corps expéditionnaire canadien en Europe durant la Première Guerre mondiale), où il rencontre la figure obligée du Drill instructor (DI). La période qui suit est en tout point semblable à celle que connaissent soldats et marines de l’époque, avec un entrainement « aussi dur qu’il est possible » et volontiers brutal, verbalement et physiquement.

Le but premier de la formation militaire est de créer des individus capables de résister à la pression du combat avec cette difficulté évidentes qu’il n’est pas possible d’en récréer exactement les conditions à l’entrainement. Une équipe de football peut s’entrainer en jouant des matchs, une unité militaire ne peut s’entrainer en menant des combats réels. On procède donc de manière empirique, soit en essayant quand même de s’approcher le plus possible de ces conditions réelles par la simulation (peu présente dans ST), soit on s’efforce de créer la pression psychologique la plus forte possible sans tuer (ou sans trop tuer, il y a 14 morts sur 2 009 dans la période de formation de la recrue Rico).

La méthode générale est celui de la pression-compensation, que l’on retrouve dans tous les sports par exemple, et qui consiste à forcer l’individu, voire à l’écraser, pour provoquer en retour des adaptations organiques qui le rendront ensuite plus fort. Dans un système de volontariat où chacun peut quitter la formation à tout moment, c’est aussi un moyen pratique d’écarter automatiquement les « plus faibles » et de conserver ceux qui ont le plus de potentiel d’accroissement.

C’est également une méthode d’acculturation (la recrue est dépouillée de sa vie antérieure pour former une page blanche) et de création d’obligations de comportement. Une unité militaire est un emboitement de liens, depuis les liens de camaraderie des petits échelons jusqu’à l’esprit de corps, qui est un échange de prestige (j’échange un comportement « honorable » en échange de la part de prestige que me fournit le « Corps » lorsque je porte sa tenue et ses attributs visibles). Plus le processus pour devenir membre du Corps qui a initié la formation est dur et plus au bout du compte, par un autre phénomène de compensation, l’attachement à ce même Corps est fort. Cette force de l’attachement conduit aussi à justifier en retour le maintien voire l’amplification de la dureté de cette formation.

C’est donc dans cette formation initiale qui est un rapport entre des individus isolés et une organisation formatrice que ce crée principalement l’esprit de corps, les liens de camaraderie viendront par la suite avec l’intégration dans des cellules de combat. Aux  Etats-Unis, où les régiments et les divisions sont traditionnellement formés à la mobilisation, ce sont les grandes organisations elles-mêmes, comme le Corps des Marines, qui prennent en charge cette formation dans des camps géants (deux seulement pour le Corps alors qu’il représente presque le double de l’armée de Terre française). L’attachement se fait donc directement au Corps plutôt qu’à des structures intermédiaires comme des régiments. Juan Rico devient ainsi viscéralement attaché à ses camarades de combat et à l’Infanterie mobile, qui ne dispose semble-t-il et là-encore que de deux camps dans le monde (pour des classes d’âge potentielle de dizaines de millions d’individus). Il n’est pas vraiment question dans le roman des divisions, régiments ou bataillons. En Europe, en France et plus encore au Royaume-Uni, ce sont plutôt les régiments, plus pérennes, ou des « subdivisions fortes » (Troupes de marine, Légion étrangère, Chasseurs alpins, etc.) qui forment les recrues et donc aussi l’attachement.

Lors de la publication de Starship Troopers, toutes ces questions entrent en résonance avec les débats d’une société américaine qui s’interroge sur la violence. Le 8 avril 1956, six recrues meurent noyées lors d’un exercice, punitif, de nuit dans le camp de Parris Island (Ribbon Creek incident). L’affaire fait scandale et fait surgir un mouvement de contestation des méthodes employés dans la formation des jeunes recrues de l’Army et surtout des Marines. On s’aperçoit alors que de 1951 à la fin de 1956, plus de cent instructeurs du Corps sont passés en cour martiale pour leur comportement brutal, ce qui témoigne à la fois de l’étendue du problème, de la surveillance de l’institution comme de son incapacité à y faire face. Au début de 1957, un autre DI est mis en cause pour avoir battu une recrue avec une barre d’acier et de l’avoir fait marché avec du sable dans la bouche.

Une vague de protestation, surtout portée par des mères de soldats, se développe alors, très vite contrebattu par un autre mouvement conservateur, voire réactionnaire (au sens de retour à des pratiques passées jugées meilleures) dont Heinlein fait partie. Les « jours heureux » des années 1950 ne sont pas forcément perçus comme tels à l’époque. La société des trente glorieuses est prospère mais elle manque d’idéaux, doute et croit s’ennuyer (The Lonely Crowd (1950) de David Riesman ou The Organization Man (1956) de William Whyte ou même Un Américain bien tranquille (1955) de Graham Greene). Le problème est surtout flagrant dans la jeunesse américaine où on constate un accroissement spectaculaire de la délinquance juvénile (avec une multiplication par trois du nombre de mineurs incarcérés dans la décennie 1950).

Pour ce mouvement conservateur non seulement la formation militaire, si elle doit être encadrée, ne doit surtout pas être adoucie de même que l’ensemble du système éducatif américain dont elle est conçue comme partie intégrante. Aux lettres de mères dans le magazine Life (alors un espace majeur de débats) succèdent une multitude de réponses et d’articles, en particulier de vétérans (alors très nombreux) qui dénoncent les « bébés pleurnicheurs » que la société envoie désormais dans les Boot camps. La contre-offensive sur le thème du nécessaire paternalisme dur mais juste s’exerce dans tous les domaines, avec les romanciers sympathisants comme Heinlein mais aussi dans le cinéma, avec Jack Webb incarnant le paternel sergent Jim Moore dans The D.I. (1957) succédant à Richard Widmark, dans Take The High Ground (Sergent la Terreur) en 1953. En 1954, le Corps des Marines initie des stages d’adolescents (les « Devil Pups », avec un logo dessiné par la Compagnie Disney) au camp Pendleton en Californie.

Dans l’ambiance volontiers paranoïaque de la fin des années 1950, acmé de la menace communiste, qu’elle soit insidieuse par la subversion ou terrifiante par les nouveaux missiles intercontinentaux et l’explosion de la gigantesque Tsar Bomba (1961), les forces armées ne sont plus contestées mais au contraire encouragées à demeurer le réceptacle des valeurs fortes et le creuset de formation de la jeunesse. Les méthodes d’entrainement sont même durcies dans cette période. Heinlein peut ainsi à la fois contester l’idée d’un moratoire sur les essais nucléaires au sein d’un mouvement politique qu’il crée avec sa femme et prôner le retour de la virilité dans l’éducation des jeunes comme dans la formation militaire.

On notera qu’alors que le service militaire volontaire décrit par Heinlein est ouvert à tous et toutes (une loi de 1947 interdit toute forme de ségrégation dans les forces armées américaines), les femmes sont totalement absentes de l’Infanterie mobile, ce qui ne peut se justifier par une différence de capacités physiques puisque les scaphandres de combat les annulent complètement. On notera cependant que, jugées excellentes pilotes, elles sont en revanche très nombreuses dans la Marine, y compris aux postes de commandement les plus élevés, ce qui a dû faire horreur à l’Air force et surtout la Navy de l’époque.

Iron men
La transformation de l’homme en soldat n’est pas complète tant qu’il n’est pas associé à des équipements. Ceux de Starship Troopers sont particulièrement spectaculaires et ont contribué au succès du livre ainsi qu’à son influence. Chaque fantassin mobile est en effet un homme considérablement augmenté par un scaphandre de combat d’une tonne et ses instruments associés, à la manière du super-héros Iron Man qui apparaît trois ans plus tard.

L’idée est dans l’air du temps. En 1951, le lieutenant-colonel Robert Riggs, avait écrit un livre sur les hordes de combat chinoises, où il exprimait alors à la fois le choc provoqué par l’arrivée en Corée des Chinois, nombreux, rustiques et fanatiques et l’idée qu’il n’était alors possible de les vaincre à l’avenir que « si nous conservons la supériorité technique dans tous les champs expérimentaux, surtout dans le perfectionnement du fantassin, ultime instrument de la guerre ». En 1956, dans la revue Army (Soldier of the Future Army) et surtout en 1958 dans le roman War 1974, il expliquait plus en détail comment il voyait la guerre future entre ces soldats américains modernisés et les « hordes rouges ».

La guerre future (années 1970) de Riggs est faite de coups atomiques et d’essaims de fantassins partant à distance de gigantesques plateformes (avions, navires et sous-mains) à propulsion nucléaire.  Dans la zone des combats, les avions sont alors jugés trop vulnérables aux défenses anti-aériennes et surtout moins utiles que les missiles. Exit donc les raids de bombardiers mais place à la Force d’assaut 3-D.

Cette force est constituée de divisions volantes composées chacune de 5 régiments de 1 500 Big Helmeted Men (Heinlein décrira les fantassins mobiles comme des « gorilles hydrocéphales ») en armures. Elles sont précédées d’unités d’éclairage placées dans les têtes de missiles balistiques qui s’ouvrent au-dessus de l’objectif larguant ces Warhead Warriors en parachutes plastique. Les fantassins de Riggs ne volent pas avec leur propre tenue mais sont portés ou accompagnés par toute une panoplie d’engins depuis les hélicoptères nucléaires géants Hercule (30 tonnes de capacité) jusqu’aux jeeps volantes en passant par des air-tanks et des drones de reconnaissance.

Une fois au sol le soldat est protégé par une armure en plastique, un casque intégral en acier-plastique (ou en titane dans War 1974), un masque à gaz et un imperméable en plastique. Grâce à la miniaturisation, il dispose d’une radio (le 1er casque audio est expérimenté en 1956), de capteurs infra-rouges (« ce sera le coup de grâce pour les guérillas communistes dans la jungle ») et d’un radar de poche. Outre un fusil d’assaut léger et à longue portée, il possède un bazooka miniature et une pelle pour creuser rapidement un trou de protection. Il existe aussi pour les unités d’appui une panoplie de mitrailleuses, mortiers et surtout lance-roquettes avec une gamme étendue de projectiles guidés. Au repos, le soldat du futur (qui  dispose d’un emplacement dans son armure pour mettre un paquet de cigarettes) peut se nourrir grâce à sa ration de pilules cachée dans une botte.

L’ingénieur Heinlein a servi pendant la Seconde Guerre mondiale (avec Isaac Asimov et Sprague de Camp) dans les services techniques de la Navy [3], où il a travaillé sur les tenues et les matériaux utilisés par l’Aéronavale. Il connait forcément tous les projets de vol individuel de l’époque comme l’hélicoptère individuel Hiller VZ-1 Pawnee (1955) ou la jeep-soucoupe Avro VZ-9 (1959) et il a très certainement lu Riggs, tant les similitudes sont nombreuses.

Toutes ces idées sont alors des projections considérées comme réalistes. Dans l’An 2000, publié par l’Hudson Institute en 1967, l’emploi généralisé des moteurs et explosifs nucléaires mais aussi les engins légers à décollage vertical, l’apprentissage hypnotique, les bases lunaires, l’hibernation, le sommeil contrôlé sont considérés comme hautement probables avant la fin du siècle. Heinlein a puisé dans ce bouillonnement d’idées y compris dans ce qui s’est effectivement réalisé comme les moyens de communications portables à grande distance. Il a puisé également, avec les Talents spéciaux, dans la mode naissante des pouvoirs paranormaux ou, plus exactement, des perceptions extrasensorielles.

Son apport le plus intéressant et novateur est le scaphandre (powered armor) de Juan Rico et ses camarades, à la fois tenue de combat telle que le décrit Riggs et exosquelette fonctionnant selon les principes de la jeune science cybernétique (en particulier le feedback amplificateur). Le premier vrai exosquelette motorisé moderne, le HARDIMAN, apparaît en 1965 dans les laboratoires de General Electric très probablement sous l’influence du roman d’Heinlein. C’est cependant un échec et le prototype est abandonné quelques années plus tard avant de servir d’inspiration au Caterpillar P-5000 Work Loader utilisé par Ripley dans le Aliens de James Cameron en 1983 (ainsi que beaucoup d’autres choses de Starship Troopers).

Pour imaginer son scaphandre, Heinlein s’est à coup sûr inspiré des récits de Space opera de son ami Edward Elmer Smith (en particulier les tenues spatiales des héros du cycle Lensmen publié de 1934 à 1950) et peut-être du personnage de Creakyfoot où le héros est à l’intérieur d’un robot dans Champion Robot de E.R. James en 1953. Dans tous les cas, Heinlein est celui qui décrit le plus clairement le concept et qui aura de loin le plus d’influence.

Par sa polyvalence qu’il autorise, le scaphandre de combat permet finalement au héros ordinaire d’accéder quand même à l’extraordinaire même s’il ne gagne pas la guerre à lui seul.

(à suivre)

[1] Linn Brian McAllister, The Echo of Battle: The Army's Way of War, Harvard University Press, 2007.
[2] Robert A. Heinlein, Etoiles, garde-à-vous ! Jai Lu, 1974, p. 123.
[3] Naval Aircraft Factory Engineering Division et Naval Aviation Experimental Station.

dimanche 24 juin 2018

L’art de la guerre dans Starship Troopers- 2 L’armée du rétro futur


Guerre et Marine

La force armée de la Fédération terrienne est séparée entre les deux organisations multiséculaires de milieux : la Flotte, pour tous les espaces fluides (espace et air, la mer sans doute aussi qui n’est jamais évoquée) et, pour les espaces solides, une armée de Terre qui n’est jamais nommée comme telle et qui se confond largement avec l’Infanterie mobile (IM)[1].

On ne sait pas si cela correspond aux deux ministères classiques de la Marine et de la Guerre ou s’il y a eu unification dans un ministère unique de la Défense, un des débats majeurs de l’après Seconde Guerre mondiale aux Etats-Unis. Toute la décennie qui a précédé la parution de Starship Troopers a été le théâtre d’une grande lutte de périmètres entre les départements, dont celui nouvellement créé de l’Air (qui peut disposer de l’arme atomique ? à qui appartiennent l’aéronavale, les hélicoptères, les fusées ? les divisions de Marines ne sont-elles pas redondantes avec celles de l’Army ? etc.) sur fond de guerre froide, de contraintes budgétaires et de renforcement, toujours suspect, des pouvoirs de l’exécutif. Dans ces luttes, Navy et Corps des Marines y ont toujours été les plus hostiles à ces changements qui leur paraissaient défavorables. En 1958, le Department of Defense Reorganization Act est venu renforcer encore l’autorité du Président et du Secrétaire d’Etat à la Défense et a séparé clairement les fonctions organiques des armées des commandements régionaux opérationnels.

Dans ST, il n’est donc question que de Navy et d’Army avec néanmoins une forme d’intégration puisqu’il est précisé que les commandements supérieurs sont interarmées et supposent d’avoir commandé préalablement dans les deux services (ce qui ne manquerait pas de poser de nombreux problèmes concrets).

La Flotte spatiale est assez peu décrite, ce qui peut paraître étonnant pour l’ancien officier de marine Heinlein qui a servi de 1929 à 1934 sur trois navires. Les vaisseaux de la Flotte spatiale y sont surtout des transports de troupes comme le Rodger Young. Ils sont capables de se déplacer dans l’espace à la vitesse de plusieurs dizaines d’années-lumière par semaine (déplacement inter-théâtre) mais peuvent évoluer aussi en intra-théâtre, c’est-à-dire au cœur des planètes, avec la possibilité, au moins pour les transports, de se poser et de décoller verticalement. Ce sont donc des sortes de V-22 Osprey capables à la fois de s’arracher à l’attraction d’une planète et de se déplacer ensuite plus vite que la lumière. Ces transports de dimension variable (le Rodger Young embarque une section de 53 hommes en plus de l’équipage et le Tours peut en accueillir plus de 600) semblent disposer aussi d’armements de bord et il est sous-entendu que la Flotte dispose aussi de cuirassés capables de fournir des feux puissants en particulier thermonucléaires, depuis les orbites.

Heinlein aurait pu imaginer une rupture de milieux entre vaisseaux spatiaux gigantesques et engins atmosphériques transportés par les premiers, à la manière du porte-avions Lexington sur lequel il a servi mais il n’en est rien. Les vaisseaux de la Flotte prenant en compte la couche haute de l’atmosphère (lorsqu’il y en a une) et les fantassins mobiles la couche basse, Heinlein considère sans doute qu’il n’y a besoin ni d’avions, ni d’hélicoptères.

L’Army de son côté ressemble par de nombreux aspects au Corps des Marines. Comme des Space Marines (le terme apparaît chez Heinlein en 1939 dans Misfit sept ans après son premier emploi par Bob Olsen dans la nouvelle Captain Brink of the Space Marines), les fantassins mobiles passent plus de temps dans les coursives des vaisseaux qu’au sol mais le terme Marine n’est pas utilisé et les soldats de l'IM combattent surtout comme des parachutistes. Rodger Wilton Young, le héros de référence du livre est par ailleurs un soldat de l’Army tombé en 1943 dans les îles Salomon. 

Si les Marines américains se sont, une nouvelle fois, illustrés en Corée en particulier en 1950 et 1951, les unités militaires « à la mode » et les plus visibles dans le monde à la fin des années 1950 sont les parachutistes. Les Français les ont beaucoup utilisés (et de plus en plus avec des hélicoptères), en Indochine et en Algérie. Si elle a été un fiasco diplomatique, la campagne de Suez en octobre 1956 a été un grand « show » avec des OAP (opérations aéroportées) simultanées de trois armées différentes. Le caractère égalitaire et démocratique de ces unités plait aussi visiblement à Heinlein. On notera au passage qu’il n’est jamais fait mention de couleurs de peaux ou d’origine dans l’Infanterie mobile d’Heinlein et comme dans la 202e brigade parachutiste israélienne qui a sauté en 1956 dans le Sinaï tous les officiers sortent du rang.

D’autres armes sont évoquées dans cette force terrestre, comme le Génie, les unités cynophiles (néochiens), la logistique et les services techniques spécialisés (chimique, biologique, psychologique et même écologique) « émergents » depuis la Seconde Guerre mondiale. Il existe aussi une unité de Talents spéciaux, des individus dotés de capacités de perceptions extra-sensorielles, un champ destiné aussi à un certain succès dans les forces armées et les services de renseignement américains jusque dans les années 1970.

Il n’est pas question en revanche d’artillerie ou de blindés, même si des unités plus lourdement armées que l’IM sont évoquées. Un fantassin mobile est blindé, peut faire des bonds sur plusieurs kilomètres et dispose d’une puissance de feu supérieure à un bataillon d’artillerie (il peut porter des projectiles atomiques). Heinlein considère qu’il peut donc remplacer à lui seul un groupement interarmes du XXe siècle au moins dans le diptyque puissance de feu-mobilité. En réalité ce groupement pourrait résister sans doute plus longtemps sur un même espace-temps et surtout pourrait occuper le terrain plus complètement. Dans Starship Troopers, il n'est pas question de contrôle ou de guerre au milieu des populations, le fantassin, le soldat en général, ne fait que combattre ou se préparer à combattre. 

La vraie particularité, comme aux Etats-Unis dans les années 1950, est que ces soldats existent en nombre dès le temps de paix.

Les volontaires du ciel

Avec l’exemple de la Rome antique, des dragonnades en France et surtout, repoussoir majeur, de la tyrannie d’Olivier Cromwell, créateur et chef de l’armée du Parlement anglais contre le Roi [2] avant de prendre le pouvoir, les Pères fondateurs américains ont toujours considéré que « les moyens de la défense contre le danger extérieur étaient aussi les instruments de la tyrannie à l’intérieur » (James Madison). La Constitution de 1787 prévoit donc bien une marine permanente mais seulement une armée temporaire (pour deux ans seulement, la durée de service dans Starship Troopers) formée après déclaration de guerre et financement du Congrès.

Dans l’imaginaire de l’époque, ce sont plus les Minutemen, ces miliciens volontaires des différents Etats, que la Continental Army, l’armée régulière « fédérale » de Washington, qui ont été les instruments premiers de la Révolution. En 1791, il est bien créé à côté de celui de la Marine, un département de la guerre et une petite Regular Army mais ceux-ci servent surtout de cadre de mobilisation. Au même moment, le 2e amendement de la Constitution reconnaît officiellement la possibilité pour le peuple américain de constituer des milices et donc aussi le droit pour des civils de porter des armes. Ces milices ou gardes nationales (à partir de 1903) servent ainsi à la défense locale, constituent une base pour une éventuelle mobilisation fédérale et forment enfin une garantie contre le basculement toujours craint de l’Etat fédéral dans la tyrannie (encore le thème politique central de la saga Star Wars).

L’Army n’est donc formée qu’en cas de menace commune, avant d’être confiée au commandement du Président des Etats-Unis qui lui-même, dans une conception très jominienne, délègue très largement la conduite des opérations à ses généraux. 

Le système de la conscription, tel qu’il se met en place en Europe, est alors considéré comme une insupportable atteinte à la liberté individuelle. L’armée américaine constituée est formée de citoyens libres et volontaires. C’est le cas en 1812 puis aussi au début de la guerre de Sécession, avant que les besoins soient tels qu’il faille malgré tout faire appel à des conscrits tirés au sort, ce qui suscite alors de très violentes réticences. Le premier véritable système de conscription généralisée, le draft, date de 1917, pour les besoins de la guerre. Il est remis en place en octobre 1940 et consiste d’abord en un recensement sur des listes dans lesquelles on puise, par tirage au sort, en fonction des besoins. En parallèle, il est toujours possible de se porter volontaire avant le tirage au sort, ce qui permet de choisir son armée d’affectation.

Après la Seconde Guerre mondiale où l’enrôlement a été massif, le système est renouvelé en 1948. Les besoins sont alors très réduits et peu d’hommes sont appelés jusqu’à la guerre de Corée. Dans cette guerre impopulaire, les volontaires sont nombreux mais surtout pour devancer le sort et rejoindre l’Air force et la Navy, nettement moins exposées. C’est donc l’Army qui reçoit la très grande majorité des tirés au sort, peu motivés donc et par ailleurs issus des milieux qui n’ont pas pu bénéficier des nombreuses exemptions qui existent alors.

La question fait l’objet de débats après 1953 alors que l’on maintient sous les drapeaux beaucoup plus de soldats qu’auparavant avec un pouvoir exécutif qui a, double nouveauté, engagé une guerre en Corée de sa propre initiative et exercé un contrôle étroit sur les opérations jusqu’à limoger le général Mc Arthur et accepter une fin « non victorieuse ». Cette situation est considérée par beaucoup comme contradictoire avec les idéaux fondateurs. En 1957, Samuel Huntington écrit The Soldier and the State où il étudie les relations civilo-militaires aux Etats-Unis et son dernier chapitre est consacré à leur crise dans les années 1950.

Heinlein rejoint Huntington dans l’idée de la nécessaire neutralisation politique des militaires. Dans Starship Troopers, comme sous la IIIe République en France, les militaires n’ont pas le droit de vote. Il n’est par ailleurs nullement question de contester publiquement, y compris dans l’arène politique, les ordres du Commandant en chef comme a pu le faire le général Mc Arthur. Le monde de ST est une démocratie parlementaire américaine traditionnelle qui exerce un « contrôle objectif », pour reprendre les termes d’Huntington, sur une armée disciplinée. 

Cette armée est d’autant plus disciplinée qu’elle est professionnelle, dans toutes les acceptions du terme. Elle ne commente pas les choix politiques et ne donne que des avis techniques. Elle reçoit en contrepartie et en toute confiance, une grande liberté pour l’accomplissement de sa mission qui est fondamentalement de vaincre l’armée ennemie. Cette armée est aussi d’autant plus efficace qu’elle est composée de volontaires, par principe motivés.

On notera que ce n’est pas la pression de l’armée qui fait changer le régime de la Fédération terrienne, comme en France en mai 1958, mais celle des vétérans, qui obtiennent que le droit de vote soit réservé à ceux qui ont effectué un service militaire volontaire. Dans cette tradition conservatrice américaine, il y a deux garants de la liberté contre la tyrannie possible de l’Etat : le Congrès et l’homme libre armé (qui induit à la fois un risque physique pour soi mais aussi le risque moral d’avoir à tuer).

La conduite de la guerre du Vietnam et l’effondrement moral du corps expéditionnaire semblent finalement donner raison à ce courant. En 1973, la War Powers Resolution encadre l’emploi de la force armée par le Président des Etats-Unis et une All-volunteer force est mise en place.

Ce n’est cependant sans risques, l’armée formée de volontaires est forcément plus réduite en volume qu’une armée de conscription, ce qui a toujours posé des difficultés dans les conflits engageant la vie de la nation, comme celui opposant la Fédération terrienne aux Arachnides. Dans les deux conflits mondiaux, les pays anglo-saxons ont dû finalement improviser des armées de conscription, ce qui a demandé à chaque fois beaucoup d’efforts et de temps alors que la nation et, surtout, les alliés étaient en danger. Contrairement à la force professionnelle française actuelle, la All-volunteer force américaine peut être massivement renforcée de réservistes et de Garde nationaux  en cas de besoin (formant par exemple 40 % du contingent américain en Irak en 2005). Rien de tout cela n’est décrit dans Starship Troopers alors qu’après le bombardement de Buenos Aires et l’échec de l’opération DDT la situation est décrite comme très critique pour la Terre.

(à suivre)

[1] Laurent Henninger, Le fluide et le solide, Revue Défense nationale, octobre 2012-n°753.
[2] Et perd à cette occasion son qualificatif de « Royal » au contraire de la Marine puis de l’armée de l’Air.

vendredi 22 juin 2018

L’art de la guerre dans Starship Troopers- 1 Les Américains et la Première guerre interstellaire



Par décence, il ne sera question ici que du roman de Robert Heinlein 
et aucunement de ses pénibles adaptations cinématographiques.
Il ne sera pas question non plus de modèle politique



Starship Troopers (Etoiles, garde à vous ! dans la version française) de Robert Heinlein n’est pas une fausse Histoire, ni un traité de stratégie, mais l'aventure d’un individu ordinaire plongé dans une situation extraordinaire, en l’occurrence un simple soldat au cœur d’une guerre interstellaire. Outre que le héros est probablement philippin, Heinlein se démarque de cet argument très américain du héros modeste en ne tordant pas la situation jusqu’à l’absurde (l'éternel point faible de l’Etoile noire dans la saga Star Wars par exemple) afin de lui permettre d'avoir des effets stratégiques, voire de sauver le monde, à lui tout seul.

Juan Rico gravit simplement les échelons de simple soldat à chef de section de l’Infanterie mobile (IM). Il voit peu de choses mais il les voit bien et la description de son univers immédiat, même s’il combat en scaphandre des Arachnides géants, est une des plus réalistes qui ait jamais été faite de la vie d’un fantassin. Dans le même temps, et c’est ce qui va nous intéresser ici, écrit en 1959 Starship Troopers (ST) est une aussi une excellente description de la manière dont on voit la guerre à cette époque aux Etats-Unis, à l’ère de l’atome et du communisme triomphant.

Clausewitz dans l'espace

Dans Starship Troopers, la guerre est une affaire entre Etats, trois en l’occurrence : la Fédération terrienne, les Squelettes (Skinnies dans la version originale, terme repris en 1992-93 par les soldats américains pour désigner les Somaliens) dont on sait peu de choses et un Empire arachnide (les Bugs) qui ressemble fort à la Chine communiste.

Pas question donc, malgré le spectacle contemporain des conflits en Indochine, Malaisie ou en Algérie d’évoquer la lutte entre des Etats et des rébellions armées. Heinlein, grand voyageur, les connaît pourtant bien. Son héros dans ST cite comme grand stratège Ramon Magsaysay, organisateur de la guérilla aux Philippines pendant l’occupation japonaise avant d'en devenir le Président. Ceux de Révolte sur la Lune (1966) seront également des révolutionnaires mais cela se passe déjà pendant la guerre du Vietnam.

Au moment de la parution du roman, Heinlein reste plutôt dans le cadre d'une vision militaire américaine comprend mal cette forme de guerre. Politiquement, elle est associée à la décolonisation, affaire qui ne concerne pas les Etats-Unis. Techniquement, la guérilla est considérée comme un harcèlement mené par des partisans à partir d’un milieu difficile généralement en liaison, comme en Corée, avec une armée régulière sur la ligne de front. Pour le commandement américain, il s’agit simplement d’un combat « léger » à mener donc aussi par une infanterie légère, qui par son excellence et ses appuis, ne pourra manquer de l’emporter. Heinlein est plus subtil dans la mesure où par de nombreux aspects, c’est son Infanterie mobile (IM) qui va conduire une guérilla. Nous y reviendrons.

Le cadre stratégique de ST est donc interétatique mais hors d'un système culturel commun. Si plusieurs guerres spatiales sont rapidement évoquées dans le livre (probablement dans le système solaire), il s’agit cette fois de la première guerre entre systèmes stellaires différents au sein d’un espace de quelques dizaines d’années-lumière autour de la Terre (espace minuscule à l’échelle de la seule galaxie, ce qui tendrait à montrer que les civilisations y sont nombreuses). Ces civilisations différentes ne se comprennent pas bien ou même pas du tout. Les Terriens et les Squelettes, des humanoïdes de plus de deux mètres, sont suffisamment proches pour que ce dialogue qu’est la guerre soit possible. Les Squelettes et les Arachnides sont initialement alliés, ce qui témoigne là encore d’un échange possible et d’une vision commune. En revanche entre Terriens et Arachnides, l’incompréhension est profonde comme entre Conquistadors et Aztèques.

Ces différences et les peurs qu’elles engendrent (un thème cher à Heinlein) sont alors décrites comme la source première des affrontements. On ne sait rien à la lecture du livre de l’origine de la guerre entre Squelettes et Terriens, il semble que celle contre les Arachnides soit une réaction à la pénétration des humains dans leur espace. Après une période de tensions et d’accrochages, les Arachnides déclenchent véritablement les hostilités avec le bombardement de Buenos-Aires à l’aide d’un météorite détourné (attaque qui a donc duré des années et suppose un rapport au temps différent des humains). On songe alors à l’attaque de Pearl Harbor à cette différence près que le bombardement a visé une ville et non cherché à obtenir un avantage opérationnel décisif en frappant des forces. On songe aussi et surtout au déclenchement  de la guerre contre la Chine en Corée (la référence sous-jacente majeure du livre). En octobre 1950, la Chine est très inquiète de voir les forces des Nations-Unies (en réalité très largement américaines) commandées par le général Mac Arthur pénétrer en Corée du nord et progresser vers sa frontière. Elle envoie plusieurs signaux pour le signifier aux Etats-Unis, qui ne les perçoivent pas. Même lorsque la 4e armée chinoise est engagée contre les avant-gardes des NU avant de se replier, ce repli est encore interprété comme une acceptation de la supériorité américaine. Au final, les forces des Nations-Unies poursuivent leur progression et la Chine finit par entrer dans la guerre.

Le bombardement de Buenos-Aires par les Arachnides est donc un signal, signal fort certes puisqu'il équivaut à une frappe thermonucléaire mais malgré tout limité. On reste ainsi dans le bas de l’échelle de l’emploi des armes de destruction massive. On peut s’interroger sur la cause de cette limitation. Les Arachnides n’avaient peut-être pas les moyens techniques de détourner un météore plus gros capable de ravager toute la Terre ou d'en envoyer plusieurs simultanément. La Fédération terrienne ne se limitant pas à la Terre il n’était peut-être possible non plus de détruire tous ses mondes simultanément. Dans ce cas une riposte de 2e frappe, au moins de la même ampleur que l'attaque, était probable sur Klendathu, leur monde principal. Les Arachnides, qui savent certainement que les Terriens disposent d'armes thermonucléaires, auraient donc été dissuadés (terme qui n’apparaît jamais dans le livre) de frapper plus fort afin de contenir l’escalade.

Du côté des Terriens, de culture largement américaine, l’attaque de Buenos-Aires, à l’instar de l’explosion du cuirassé Maine à Cuba en 1898 à Pearl-Harbor en passant par l’annonce de la guerre sous-marine allemande à outrance en janvier 1917, constitue la grande source d’indignation nécessaire aux Etats-Unis pour justifier une guerre et la mobilisation générale des forces.

Détruire ou comprendre

La guerre est donc déclenchée mais comment la gagner ? Dans la culture stratégique américaine traditionnelle, la victoire est souvent synonyme de destruction de l’ennemi (« Je me tiens prêt à me déployer, à engager et à détruire les ennemis des États-Unis » Credo du soldat de l’US Army, novembre 2003) ou au moins et de manière plus réaliste sa « capitulation sans condition ». Il est difficile d’ailleurs d’envisager d’autre fin lorsqu’on a mobilisé toutes les forces de la nation, ce qui induit un but élevé (une « croisade » contre un ennemi vite associé au mal) et une fin décisive, si possible rapide. La guerre « à l’américaine » est donc fondamentalement une guerre « à but absolu » selon l’expression de Clausewitz. En réalité et par la force des choses, cette conception de la guerre à but absolu très visible, dont l’archétype est la Seconde Guerre mondiale, a toujours toléré à l'autre bout de l'échelle de la force de multiples opérations et expéditions périphériques, comme les Banana Wars du début du XXe, menées avec les petites forces permanentes à la disposition de l’exécutif.

Cette double vision de l’emploi des forces, massif et visible ou discret et réduit, s’est troublée avec la guerre de Corée (1950-1953), engagée à la manière des expéditions limitées mais avec des moyens considérables. Il n’y a pas eu de déclaration de guerre du Congrès. L’opération n’a donc pas été décrite comme telle mais comme une « action de police » (terme qui revient à plusieurs reprises dans ST essentiellement pour en critiquer l’hypocrisie) justifiée par un mandat du Conseil de sécurité des Nations-Unies. S’est ouverte ainsi une période de prédominance de l’exécutif américain sur l’emploi de la force qui se refermera avec la fin de la guerre du Vietnam, prédominance jugée alors d’autant plus préoccupante que la guerre froide a imposé le maintien d’une armée d’active importante et la centralisation des structures de commandement (avec la création contestée du Département de la Défense) [1].

La guerre de Corée s’est également terminée par une sorte de « match nul », incompréhensible à beaucoup d’Américains (dont on notera que les sports préférés ne comportent presque jamais cette possibilité) en particulier les militaires pour qui, comme le général Mac Arthur (limogé par Truman), « rien ne remplace la victoire ». Cette situation d’autant plus étonnante, sinon scandaleuse, que les Etats-Unis disposent alors, presque à discrétion, de l’arme absolue (sinon « providentielle » pour une nation d’une destinée particulière).

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis se sont retrouvées dans une équation stratégique apparemment à la fois très positive et conforme à leur tradition. Comment imaginer d’être attaqué à nouveau comme à Pearl Harbor alors que l’on peut riposter, cette fois immédiatement, par des bombardements atomiques sur les villes de l’agresseur ? Les frappes sur Hiroshima et Nagasaki n’ont-elles pas conduit à la capitulation du Japon en quelques jours ? Dans ces conditions, conformément à l’esprit des Pères fondateurs, il est donc possible de dissoudre cette armée jugée politiquement dangereuse, et de conserver la Navy et la jeune Air force pour servir (et se disputer) cette arme miracle. Tout au plus, le rôle de l’Army et des Marines (par ailleurs redondants), sera de fournir aux armées importantes des bases proches de l’ennemi. Quelques siècles plus tard la recrue Juan Rico fait encore part de son interrogation à son instructeur : A quoi sert-il d’avoir des fantassins quand on dispose d’armes thermonucléaires ?

Cette certitude facile de 1945 a en réalité été battue très vite en brèche par les tensions de la guerre froide et l'utilisation de procédés « sous le seuil nucléaire » comme la subversion ou les « coups » rapides, tels que l’invasion de la Corée du Sud par l’armée du Nord communiste en juin 1950. Il est apparu dans ce dernier cas que, pour de nombreuses raisons (arsenal limité à ne pas gaspiller pour des opérations secondaires, souci de ne pas détruire un pays allié ou simplement considérations humanitaires), il n'était pas pas possible d'y employer l'arme atomique et qu'il n'y avait pas d’autre solution que de combattre à nouveau avec des forces conventionnelles puissantes. Bien qu’envisagé encore par la suite en Corée, en Indochine ou lors de la crise ds îles Quemoy, l’emploi des armes nucléaires est toujours écarté par le Président Truman puis par Eisenhower. L’arme atomique est une arme particulière et finalement très délicate d’emploi sans certitude de succès. Après tout, toutes les villes d’Allemagne et du Japon ont été détruites de 1942 à 1945 sans obtenir de soumission de l’adversaire et celle du Japon a été sans doute le résultat de bien plus de facteurs, dont l'écrasement préalable par des forces conventionnelles, que les deux bombardements atomiques.

Il est vrai qu’à partir de 1951, de nouvelles armes, thermonucléaires cette fois, sont apparues qui ont relancé l’idée qu’un ennemi puisse être (enfin) complètement détruit, à condition toutefois qu’il ne dispose pas lui-même de la même capacité. A la parution de Starship Troopers en 1959, non seulement le monopole nucléaire des Etats-Unis a disparu depuis longtemps mais désormais le sol américain peut lui-même être frappé par les bombes H portées par les missiles intercontinentaux soviétiques sans qu’on puisse matériellement les en empêcher. La doctrine d’emploi des armes nucléaires y est encore celle des « représailles massives » exprimée ainsi par le secrétaire d’Etat Dulles en 1953 (et adoptée par l’OTAN en 1954) qui prévoyait des représailles nucléaires massives, sans préavis et sans retenue contre tout agression quelle qu'elle soit d’un pays de l’OTAN. Elle est alors singulièrement mise en doute.

Dans Starship Troopers, il n’y pas de représailles massives après la destruction de Buenos Aires. Certains y songent et le réclament mais Klendathu n’est pas vitrifiée, pour au moins deux raisons, qui sont deux incertitudes : on ne sait pas si cela suffira à détruire un ennemi qui vit en profondeur et on ne sait pas si cela suffira à aboutir à la soumission à sa volonté d’entités dont on ignore tout. Par la suite, et alors que la Fédération dispose d’armes dites Novæ capables de casser une planète complète, elles ne sont pas  employées non plus pour ne pas tuer les prisonniers humains sur Klendathu.

En réalité, par la bouche de l’adjudant Zim répondant au soldat Rico, Heinlein qui, dès 1941 avec la nouvelle Solution Unsatisfactory, a réfléchi à l’emploi des armes nucléaires est proche  du courant de pensée qui sera exprimé en 1960 par le général (parachutiste) Maxwell Taylor dans Uncertain Trumpet. Pour Heinlein-Zim, outre le principe de proportionnalité (« dans certaines circonstances, il est aussi stupide d’envoyer une bombe H sur une ville que de corriger un bébé avec une hache »), « le but n’est pas de tuer l’ennemi pour le tuer mais de l’amener à faire ce que tu décides…pas de meurtre mais un usage mesuré et contrôlé de la violence » [2]. Cela se traduira dans les idées de Taylor puis finalement dans la doctrine de riposte graduée de Mac Namara (appuyée par beaucoup de théoriciens de l’époque comme Kissinger ou Kahn) par une échelle de la violence dont il faudra gérer le curseur afin d'obtenir des effets stratégiques positifs sans, si possible, parvenir jusqu'au seuil thermonucléaire. Il est donc nécessaire pour cela de disposer d’un outil militaire complet depuis les unités capables de mener les « guerres de brousse » jusqu’à la force de frappe thermonucléaire intercontinentale. Dans ST, avec une polyvalence qui permet de balayer l’ensemble du spectre, le bas de l’échelle est assuré par l’Infanterie mobile et le haut par la Flotte.

Cela n’empêche par l’action au bas de l’échelle d’être éventuellement d’une grande violence. Le souci d’éviter les pertes civiles n’apparaît vraiment que dans le raid initial contre les Squelettes mais les armes utilisées (mini-bombes atomiques, lance-flammes, etc.) n'y brillent pas par leur précision. Juan Rico admet par ailleurs qu’il n’hésiterait pas à tuer des civils s’il en recevait l’ordre, ce qui pour pour lui est presque totalement impossible. On notera que la notion de civils n’intervient en fait qu’avec ces Squelettes, qui sont humanoïdes et donc proches des Terriens. Il n’en est aucunement question lorsqu’il s’agit de tuer des ouvrières arachnides, pourtant par principe non combattantes, y compris avec l’emploi d’armes chimiques. L’éloignement culturel, réel ou fabriqué, facilite toujours l’emploi de la violence. Il est vrai qu’ouvrières et soldats « punaises » ne sont pas dotés véritablement de conscience.

Néanmoins, s’il n’est pas question de détruire l'ennemi, la question stratégique fondamentale reste de déterminer comment lui imposer sa volonté alors qu'on ne le comprend pas. La Fédération terrienne obtient la victoire contre les Squelettes en utilisant des modes opérationnels classiques. Face aux Arachnides, c’est plus difficile. Pour l’emporter, il faut d’abord comprendre quitte à combattre et mourir pour cela.

(à suivre)


[1] Voir Maya Kandel, Les Etats-Unis et le monde, Perrin, 2018.
[2] Robert A. Heinlein, Etoiles, garde-à-vous ! Jai Lu, 1974, p. 83.

samedi 16 juin 2018

Le pouvoir du Logrus-Micro-opérations et partisans mondialisés

Article paru dans DSI n°127, janvier-février 2017 


Dans La longue traîne, Chris Anderson décrit comment la démocratisation des nouvelles technologies de l’information a autorisé une extension de l’offre économique, en particulier culturelle, avec la création d’une multitude de petits producteurs qui sont venus concurrencer les sociétés déjà installées [1]. Sur une courbe d’une loi statistique de probabilité, avec la production d’effets en ordonnée et le nombre des « effecteurs » en abscisse, cela se traduit pas un tassement de la « tête », les quelques grosses organisations, et l’allongement sans fin de la « traîne », les petits groupes, de plus en plus nombreux et de plus en plus petits.

Ces mêmes technologies combinées à l’extension des flux de toutes sortes dans le cadre de la mondialisation ont également induit un phénomène proche dans le champ politique. Des petits groupes voire des individus seuls peuvent diffuser des idées à une vitesse et une échelle inconnue il y a vingt ans. Inversement, grâce à une sorte de Logrus [2], ce pouvoir de faire venir des choses à soi décrit par le romancier Roger Zelazny, ces mêmes groupes et individus de la « traîne » peuvent réunir suffisamment d’informations, de crédits et d’armes, pour contester plus facilement qu’auparavant le monopole étatique de la force. Par la combinaison de cette démocratisation des capacités de combat et de la résonance nouvelle des médias de toutes sortes, il est désormais possible à quelques « amateurs » de modifier par la force le comportement d’un Etat ou d’une quelconque entité politique, ce qui est la définition d’une « opération » militaire.

La longue traîne des groupes armés

Le premier des pouvoirs de ce Logrus est donc l’information, disponible à un niveau inédit grâce aux nouvelles technologies. L’accroissement soudain de la capacité à créer et diffuser des idées est souvent porteur de déstabilisation politique. L’invention de l’imprimerie en Europe a favorisé le développement du mouvement Protestant avec toutes ses conséquences. Au XVIIIe siècle, la création des journaux a joué un grand rôle dans la capacité des Révolutionnaires français à agiter les idées et à mobiliser les foules. Depuis la généralisation du réseau Internet, la distribution de l’information de toute sorte s’est également modifiée, les grands médias ont vu leur audience diminuer au profit d’autres canaux, blogs, réseaux sociaux, etc. plus réduits mais nombreux. La miniaturisation des machines jusqu’aux smartphones a également permis à cette information abondante d’être portable, offrant aussi une capacité civile de C3I (commandement, communication, contrôle et intelligence, au sens de renseignement) supérieure à celle de la quasi-totalité des unités de combat d’infanterie d’il y a vingt ans et encore de beaucoup aujourd’hui. Dans la même année 2005 en France, grâce à Internet de parfaits inconnus contestaient avec succès le projet de constitution européenne et des bandes dispersées parvenaient à s’organiser pour déclencher des émeutes dans les grandes banlieues.

La deuxième ressource provient des flux de l’économie illégale mondiale qui s’est développée au gré de l’abaissement des frontières et des contrôles et qui représentait près de 900 milliards de dollars en 2009 [3]. Cette économie grise offre des possibilités de financement, on a vu ainsi Al Qaïda participer au trafic de pierres précieuses en Afrique centrale, mais aussi et peut-être surtout des possibilités d’armement. La dynamite, découverte en 1866 et d’un emploi généralisé ensuite, avait armé le mouvement anarchiste à la fin du XIXe siècle, lors de la première mondialisation. La France seule avait ainsi connu une quarantaine d’attentats de 1881 à 1911. Dans la nouvelle mondialisation et plus particulièrement depuis la fin de la guerre froide, ce sont les fusils d’assaut et les lance-roquettes, en particulier ceux issus des arsenaux de l’ex-Pacte de Varsovie et de l’ex-Yougoslavie qui alimentent les groupes armés. La moitié du commerce des armes légères dans le monde échappe au contrôle des Etats, en particulier celui des fusils d’assaut Kalachnikov AK-47 et ses nombreuses variations dont peut-être 100 millions d’exemplaires circuleraient dans le monde au profit de la « traîne » des groupes armés désormais autonomes des sponsors étatiques étrangers.

Simultanément, beaucoup d’Etats soumis aux nécessités du désendettement, voyaient plutôt se dégrader leurs organes de défense et de sécurité, notamment ceux qui avaient été soutenus par l’Union soviétique. Là où un fusil d’assaut AK-47 fonctionne toujours, un arsenal non entretenu d’équipements lourds se dégrade très vite. Si ces Etats affaiblis ne se font plus que rarement la guerre, et si on peut désormais se rendre dans n’importe quel pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos, quartiers, territoires occupés ou zones tribales. Beaucoup d’Etats ne contrôlent plus qu’une partie de leur territoire, le reste formant le côté obscur de la mondialisation, celui des oubliés du développement. Loin des foyers révolutionnaires des années 1960, ces « poches de colère » [4] sont désormais plutôt d’essence réactionnaire à l’unification culturelle, économique et politique.

Le Logrus des frères Kouachi

Cette longue traîne s’est prolongée jusqu’au cœur des nations les plus puissantes. A la fin de 2014, préparés techniquement et mentalement par leur expérience propre – prison, formation au Yémen pour l’un d’entre eux, contacts criminels, Internet- les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont pu grâce à l’argent de simples crédits à la consommation se doter d’équipements civils ou militaires et former un commando presque aussi puissant qu’un groupe de combat d’infanterie.

Certains gangs criminels peuvent aussi former des équipes aussi lourdement armés mais la destination de leur action n’est pas politique et l’usage de la violence y est normalement limité. Il y a eu également par le passé des attaques à destination politique, mais des groupes autonomes comme Action directe par exemple, avaient beaucoup moins de capacités militaires à leur disposition. L’acquisition de ces capacités représentait par ailleurs une grande partie de leur activité et imposait une structure permanente relativement lourde. De 1979 à 1987, les attaques d’Action directe combinant attaques de banques, tentatives d’assassinat et emploi de bombes artisanales, n’ont pas provoqué de changement sensible du comportement de leur ennemi. De leur côté, à trois et par une action de seulement trois jours, les frères Kouachi et Amédy Coulibaly ont provoqué la réunion de 40 chefs d’Etat à Paris, la manifestation de millions de personnes, l’immobilisation de milliers de soldats dans les rues de France pour des années et la modification des politiques de défense et de sécurité.

Ce résultat stratégique a été rendu possible par la supériorité tactique du commando sur les forces de sécurité rencontrées, jusqu’à l’intervention finale des groupements d’intervention de la Police et de la Gendarmerie. Durant leur action du 7 janvier au matin, les deux frères Kouachi ont mené six combats en seize minutes contre onze policiers. A chaque fois, ils ont bénéficié de la surprise, face l’unique policier inséré dans l’équipe de Charlie Hebdo mais aussi face aux équipes arrivées successivement sur les lieux en étant très mal informées par un réseau de communications centralisé et saturé.

Ils ont surtout bénéficié d’une meilleure capacité à combattre. C’est n’est pas simplement une question d’armes, les armes de poing des fonctionnaires de police étant efficaces à aussi courte distance. La différence résidait surtout dans la préparation à l’idée de tuer, exaltée et longuement préparée d’un côté, largement inhibée de l’autre par une formation insuffisante et de fortes contraintes juridiques.

Ces nouveaux commandos du Logrus auto-formés, bien équipés (y compris avec des armes par destination comme des véhicules civils) et fanatisés représentent un saut tactique net par rapport aux anciennes cellules terroristes, motivés mais mal équipées, ou les gangs criminels, parfois bien équipés mais peu suicidaires. Des hommes seuls très armés, comme Mohammed Merah en 2012 ou même d’Abdelhakim Dekhar à Paris en 2013 avaient déjà démontré toutes les difficultés que pouvait poser ce nouveau phénomène, rien n’avait pourtant été fait pour y faire face, car si ces petits groupes de la « traîne » sont si « efficaces » c’est également parce qu’ils rencontrent des institutions plus rigides que jamais.

La rigidité de la « tête »

Une caractéristique des grandes organisations de « tête » contestées par les nombreux groupes de la « traîne » est qu’elles sont obligées de dépenser de plus en plus ressources pour conserver leur statut. On peut surmonter cette crise schumpetérienne par des innovations de rupture, une redéfinition radicale des méthodes et des structures par exemple. Lorsque ces innovations de rupture ne sont pas possibles, souvent du fait de blocages internes, la voie habituelle consiste à rationaliser l’existant, c’est-à-dire à faire des économies sur ce qui ne paraît pas essentiel à l’action immédiate. On peut ainsi maintenir un temps une activité à un niveau presque identique mais au prix d’une plus grande rigidité et donc d’une plus grande vulnérabilité aux surprises. 

Les Etats en crise de financement, et ils sont nombreux, ont réduit leur « offre de protection », d’autant plus facilement que celle-ci apparaissait comme moins nécessaire avec la fin de la guerre froide. L’effort de la France pour ses quatre ministères régaliens, est ainsi passé de 4,5 % du PIB en 1990 à 2,8 % aujourd’hui. La seule évasion fiscale, favorisée par la mondialisation, représente désormais plus que cette offre de protection encore rigidifiée par des réglementations alourdies ou, pour le cas du ministère de l’Intérieur, en première ligne face aux cellules de combat renforcées de la « longue traîne », par la pression syndicale et les nombreux cloisonnements internes. Les frères Kouachi ont réussi leur opération avant le 7 janvier parce qu’ils ont échappé à la surveillance du renseignement intérieur (en partie par perte d’information entre services différents et concurrents), parce que les syndicats avaient obtenu la réduction de la protection de Charlie Hebdo, une cible pourtant clairement désignée, à un seul homme (rendu du coup très vulnérable à une attaque surprise) et parce que le centre opérationnel de la préfecture de Paris et les policiers au contact n’étaient pas du tout préparés à conduire un combat. 

La suite des événements a confirmé combien cette organisation, par manque de ressources et par blocages internes, disposait de peu de marge de manœuvre adaptative, au contraire de ses adversaires. Le 13 novembre 2015, une opération de plus grande ampleur organisée de l’extérieur par l’Etat islamique montrait que rien n’avait vraiment évolué du côté des institutions de la « tête ». Cette opération a peut-être été organisée en moins de trois mois alors qu’il en aura fallu dix-sept, de janvier 2015 à juin 2016, pour simplement adapter les règles d’ouverture du feu des soldats de l’opération Sentinelle.

Dans cette guerre civile mondiale de la « traîne » contre la « tête », ce sont très clairement les petites structures qui l’emportent par leur souplesse intrinsèque et leur capacité nouvelle à regrouper des ressources de combat, face à des institutions à la peine et d’une rigidité croissante. Certains Etats n’y ont pas survécu. D’autres, comme la France, considèrent que cette guérilla n’engage pas leur existence et préfèrent continuer à prendre des coups jusqu’à ce qu’ils soient vraiment obligés de se transformer en profondeur.

[1] Chris Anderson, The Long Tail: Why the Future of Business is Selling Less of More, Hachette Books, 2008.
[2] Le cycle des Princes d'Ambre est une saga en dix livres, écrite à partir de 1970 par l'écrivain américain Roger Zelazny. Il décrit un univers où des « princes » se déplacent comme bon leur semble grâce au pouvoir de la « Marelle » alors que leurs ennemis des Cours du Chaos ont, par le « Logrus », le pouvoir inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent.
[3] www.unodc.org/toc/fr/crimes/organized-crime.html
[4] Arjun Appaduri, Géographie de la colère, Payot, 2007.