mardi 20 novembre 2018

Princes d’Ambre et Cours du chaos


Réédition d'un post de 2013
+ ajout d'une remarque sur Carlos Ghosn
Dans le cycle des Princes d’Ambre de Roger Zelazny, les princes d’Ambre se déplacent dans l’univers comme bon leur semble grâce au pouvoir de la Marelle. Avec le Logrus, leurs ennemis des Cours du chaos ont le pouvoir inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent. D’un côté, de riches bénéficiaires d’une sorte d’hyper-mondialisation. De l’autre, de pauvres êtres mais qui disposent d’un accès inédit à l’information et à la création.
Dans notre monde, c’est le pouvoir des princes d’Ambre qui s’est exprimé en premier grâce à la suppression des frontières et règlements qui entravaient la circulation des capitaux. Ces heureux grands actionnaires et grand patrons (également actionnaires), auxquels se joignent des vedettes et quelques rares entrepreneurs, ont récrée la classe hyper-capitaliste de Marx en y ajoutant le kérosène (Carlos Ghosn dort en moyenne 100 jours par an dans un avion). Ces riches nomades parlant anglais ont captés, parfois avec mérite mais surtout en se contentant de naître, la plus grande partie de la richesse créée depuis le début des années 1990, tout en rendant le moins possible aux Etats et donc à la collectivité.
Et puis est apparu le Logrus sous la forme d’une information disponible à un niveau inédit. Dans La longue traîne, Chris Anderson a décrit comme la démocratisation croissante des nouvelles technologies de l’information a autorisé une extension de l’offre économique avec la création d’une multitude de petits producteurs qui sont venus concurrencer les sociétés déjà installées. Sur une courbe d’une loi statistique, avec la production d’effets en ordonnée et le nombre des « effecteurs » en abscisse, cela se traduit pas un tassement de la « tête », les quelques grosses organisations, et l’allongement sans fin de la « traîne », les petits groupes, de plus en plus nombreux et de plus en plus petits. Cela a commencé dans l’espace culturel lorsqu’on a constaté que les produits sélectionnés ou fabriqués par les grandes Maisons se vendaient moins. Le nombre de disque d’or et de platine diminuait constamment et il devenait de plus en plus difficile pour un film de dépasser le seuil de rentabilité.
D’autres phénomènes étranges apparurent ensuite dans le champ politique. L’accroissement soudain de la capacité à créer et diffuser des idées est souvent porteur de déstabilisation. L’invention de l’imprimerie en Europe a favorisé le développement du mouvement Protestant avec toutes ses conséquences. Au XVIIIe siècle, la création des journaux a joué un grand rôle dans la capacité des Révolutionnaires français à agiter les idées et à mobiliser les foules. Depuis la généralisation du réseau Internet, la distribution de l’information de toute sorte s’est également modifiée, les grands médias ont vu leur audience diminuer au profit d’autres canaux, blogs, réseaux sociaux, etc. plus réduits mais nombreux. La miniaturisation des machines jusqu’aux smartphones a également permis à cette information abondante d’être portable. La capacité de contestation et de coordination s’est accrue. Dans la même année 2005 en France, grâce au Logrus de parfaits inconnus comme Etienne Chouard contestaient avec succès le projet de constitution européenne porté par presque tous les princes politiques et médiatiques du pays puis des bandes dispersées parvenaient à s’organiser pour déclencher des émeutes dans les grandes banlieues. Hors de France, toutes les « nouvelles guérillas » ont été et sont toujours dopée par le Logrus ainsi que les foules du « printemps arabe ».
Dans le monde occidental, la classe dirigeante est prise, d’une part, entre la rapacité des Princes qui, en captant les revenus de la mondialisation et en cachant une grande partie, ont réduit les entrées fiscales et, d’autre part, la contestation par le bas de leur monopole de réflexion. Les moyens d’action des Etats se réduisent. En France, on consacre moins de 3 % de la richesse aux ministères régaliens contre 4,5 % en 1990 et 6,5% en 1960. Cette réduction s’accompagne aussi de centralisation et de bureaucratisation, sous prétexte de rationalisation, et donc aussi d’une rigidité accrue. Leurs organes de réflexion sont de plus en plus réduits et contrôlés, alors que le Logrus offre de plus en plus de souplesse et de capacités aux membres des Cours du chaos. Les Etats occidentaux sont de plus en plus condamnés à être obligé de réagir à des événements surprenants, chez eux ou ailleurs, avec des moyens de plus en plus réduits et rigides, jusqu’à un horizon inconnu.

lundi 12 novembre 2018

Et si les Etats-Unis n'étaient pas entrés en guerre en 1917


Extrait de Guerres et Histoire HS n°3, novembre 2017.

Le 8 janvier 1917, un grand conseil se réunit autour de l’empereur Guillaume II au château de Pless. La principale question traitée est celle du lancement ou non de la guerre sous-marine « à outrance », c’est-à-dire visant la destruction de tous les navires marchands, y compris neutres, alimentant les pays de l’Entente. Selon l’amiral Holtzendorff, représentant de l’Amirauté, cela doit amener la capitulation du Royaume-Uni en six mois. Le chancelier Bethmann Hollweg y est de son côté très hostile. Le Kaiser, à qui revient la décision finale, est indécis. Il attend l’avis du maréchal Hindenburg, chef suprême de l’armée allemande, et de son quartier-maître, le général Ludendorff. C’est ce dernier qui prend la parole pour déclarer, à la surprise générale, qu’après un examen très approfondi et malgré un avis initial contraire, il lui apparaît désormais qu’une telle stratégie serait finalement désastreuse pour le Reich.

Ludendorff rappelle que la guerre sous-marine à outrance entraînerait automatiquement l’entrée en guerre des Etats-Unis dès qu’un de leurs navires serait frappé, peut-être même avant. Les  Etats-Unis n’ont certes pas encore les moyens d’intervenir tout de suite sur le continent européen, mais cette grande puissance de 100 millions d’habitants, déjà la première sur le plan économique, ne peut manquer de disposer, si elle le souhaite, d’une force considérable qui ne manquera pas de transformer fatalement le rapport des forces en défaveur des Puissances Centrales, au pire en 1919. Dans l’immédiat, les Etats-Unis ne sont pas non plus « zéro, deux fois zéro, trois fois zéro » comme se plaît à le répéter le Grand amiral Von Capelle. Ils possèdent une flotte puissante dont 79 destroyers immédiatement disponibles et, selon les rapports de l’ambassadeur Bernstorff, d’une capacité de construction navale civile et militaire, qui avec l’appoint de puissances latino-américains qui se joindront à eux, contribuera certainement à enrayer l’efficacité de cette guerre sous-marine.

En conséquence, Ludendorff recommande de ne provoquer en rien les Etats-Unis et d’attaquer avec la plus extrême prudence les navires marchands. Il recommande aussi de renoncer totalement aux sabotages sur le territoire américain, comme celui du dépôt de Black Tom Island le 30 juillet 1916, aux effets militaires négligeables, ainsi que d’abandonner le projet chimérique du ministre des Affaires étrangères de l'Empire allemand, Arthur Zimmermann, d’alliance avec le Mexique, dont le seul effet concret serait de provoquer inutilement l’indignation de l’opinion publique américaine.

A Washington, le président Wilson, élu difficilement sur un programme pacifiste, respire. Les Etats-Unis sont les grands fournisseurs des pays de l’Entente et s’enrichissent de ce commerce, depuis un peu plus d’un an. Ils ont donc tout intérêt à la victoire des pays de l’Entente et, à l’exception des communautés irlandaise et allemande, un fort courant de sympathie s’est développé à leur égard. Pour autant la majorité de la population américaine reste hostile à toute entrée en guerre. Sans guerre sous-marine à outrance et sans maladresse allemande, il aurait été difficile de faire basculer l’opinion et d’obtenir le vote majoritaire nécessaire au Congrès pour déclarer la guerre.

Cela aurait-il cependant suffit à faire basculer l’histoire au profit des Empires centraux ? Cela n'est pas sûr.

Un soutien économique maintenu

Les Etats-Unis, qui, au nom de la liberté de commerce et de navigation, avaient vivement critiqué le blocus économique des Empires centraux par les Alliés, se trouvent rapidement bénéficiaires de la nouvelle situation. Si le commerce avec l’Allemagne chute, la valeur des exportations vers le Royaume-Uni est multipliée par quatre entre 1914 et 1916 et le surplus commercial du commerce vers l’Europe est multiplié par sept durant la même période. Les Etats-Unis ne vendent pas de matériels militaires mais fournissent une grande quantité de produits qui permettent à la France et au Royaume-Uni de se consacrer pleinement à l’effort de guerre. Les Américains fournissent ainsi la totalité du sucre, la moitié des céréales et le cinquième de la viande consommée en France en 1916 mais aussi la moitié des métaux et des machines-outils indispensables à l’industrie ainsi que 90 % du pétrole. Les banques d’outre-Atlantique  contribuent également à financer la guerre avec deux milliards de dollars prêtés à la France, au Royaume-Uni et à la Russie jusqu’en avril 1917.

L’aide économique et financière américaine est indispensable à l’effort de guerre de l’Entente et assure à ces derniers un avantage considérable par rapport aux Empires centraux soumis à un blocus sévère. Cette aide et l’organisation interne de la production de guerre en France et en Grande-Bretagne portent pleinement leur fruit au cours de l’année 1917. La production augmente presque exponentiellement et dans certains domaines, comme celui des munitions, chacun des deux principaux alliés fabrique autant de matériel que l’Allemagne. La supériorité alliée est plus particulièrement évidente dans l’industrie des engins à moteur : avions, automobiles et camions et chars, dont les Allemands sont faiblement pourvus. Cette supériorité est d’autant plus marquée que les Alliés bénéficient du pétrole américain alors que les Allemands doivent faire face à une pénurie croissante de carburant qui pénalise l’action des unités motorisées ainsi que l’entrainement des équipages.

En 1917, la prospérité des industries et, encore plus, des banques américains dépend de la victoire alliée, sans laquelle les emprunts ne pourraient être remboursés et beaucoup d’achats resteraient impayés. Il est donc probable que ce soutien économique aurait perduré et même augmenté même sans l’entrée en guerre des Etats-Unis, facilité encore par l’absence de guerre sous-marine à outrance. La seule vraie différence entre la paix et l’entrée en guerre réside dans la possibilité accordée dans ce dernier cas à faire appel au Trésor américain, par le Liberty Bond Act, à prêter directement aux Etats de l’Entente. Il n’est pas exclu cependant que cette facilité ait quand même été possible la neutralité maintenue. Dans tous les cas, cette neutralité et l’absence de guerre sous-marine à outrance, les deux étant intimement liées, n’auraient sans doute pas fondamentalement changé les paramètres économiques très favorables aux Alliés. Si on ne peut plus attendre les Américains, les chars eux seront là.

L’impact stratégique du maintien de la neutralité américaine

Au printemps 1917 lorsque se décide l’entrée ou non des Etats-Unis dans la guerre, la situation stratégique est favorable à l’Entente. L’alliance américaine est espérée mais on croît alors pouvoir s’en passer pour vaincre. Les Alliés ont une forte supériorité numérique qu’ils comptent exploiter en attaquant massivement et simultanément sur tous les fronts. Puis tout bascule en l’espace de quelques mois. L’offensive franco-britannique débutée en avril en France contre la nouvelle ligne dite « Hindenburg » est un échec grave qui provoque le trouble dans une grande partie de l’armée française tandis que l’armée britannique s’épuise à poursuivre l’offensive dans les Flandres. En octobre, c’est au tour des Italiens de subir un désastre à Caporetto. Surtout, à partir de février 1917 et des premières émeutes  à Pétrograd, le front russe se désagrège progressivement jusqu’à la prise du pouvoir par les Bolcheviks et le traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918.

Au printemps 1918, l’Allemagne peut donc transférer à l’ouest une grande partie des forces de l’Est tandis que l’occupation de la Roumanie et de l’Ukraine semblent pouvoir donner un peu d’air à l’économie du pays. Forte de cette supériorité numérique mais aussi du développement de nouvelles méthodes de combat expérimentées avec succès en Russie, en Italie et même en France à Cambrai, c’est au tour de l’armée allemande de disposer d’une nette supériorité sur le front de l’Ouest avec, au mois de mars 1918, plus de 197 divisions face à 172 divisions françaises, britanniques, belges et portugaises. La supériorité numérique est réelle mais pas si importante qu’il n’y paraît, les divisions allemandes étant souvent inférieures en effectifs à celles des Alliés.

Fort de cette supériorité et sans la perspective de l’engagement massif de l’armée américaine à partir de l’été 1918, le commandement allemand pouvait peut-être envisager d’autres stratégies que celle de la recherche de la victoire décisive au plus vite à l’Ouest. Il pouvait par exemple concentrer plutôt son effort sur les fronts italien ou balkanique et maintenir la ligne défensive à l’Ouest comme en 1917. Il est quand même probable compte-tenu de la dégradation politique intérieure croissante mais aussi de la personnalité des chefs qu’il ait quand même cédé à la tentation d’arracher la victoire en France. Du côté de l’Entente, il n’y avait guère d’autre choix que de continuer la lutte comme avant, sans le stimulant de la perspective de l’arrivée des Américains.

Du 21 mars au 15 juillet, les esprits sont concentrés sur l’immédiat, c’est-à-dire les six offensives allemandes successives. Les combats sont très rudes, en particulier après les percées allemandes du 21 mars et du 27 mai, mais Français et Britanniques résistent. Dans la réalité durant cette phase, les unités américaines sont intervenues trois fois : le 28 mai à Cantigny avec un régiment de la 1ère division américaine, le 15 juillet sur la Marne avec la 3e division et surtout du 3 au 22 juin au Bois-Belleau avec la 2e Division. Avec 26 000 hommes, chaque division d’infanterie américaine représente l’effectif de deux divisions françaises ou britanniques mais certainement pas deux fois leur efficacité. Les « Sammies » font l’unanimité pour leur courage et leur enthousiasme mais ils sont aussi inexpérimentés, sous équipés de matériels lourds et sous encadrés. Pour des actions similaires, leurs pertes sont très supérieures à celles de leurs alliés. Avec les quatre régiments de noirs américains intégrés dans l’armée française, ces trois divisions représentent au mieux l’équivalent de six divisions franco-britannique, soit 4 % du nombre total de celles-ci, qui sont par ailleurs souvent engagées plusieurs fois.

L’engagement américain est un peu plus important en volume (douze engagements de divisions) dans les premières offensives alliées, du 18 juillet au 10 août, date  de la formation de la 1ère armée américaine. Au total, toute la période de mai à août représente un quart des pertes totales des pertes américaines au combat de toute la guerre, soit environ 12 000 morts et 50 000 blessés, à comparer aux 800 000 pertes des autres armées alliées au même moment. La contribution américaine a donc été importante mais pas décisive. La tension forte sur les effectifs des armées britannique et française aurait été accrue mais il  existait encore des ressources humaines qui auraient sans doute été mobilisées pour y faire face comme le retour de toutes les divisions britanniques et françaises en Italie, la dissolution des divisions de cavalerie, le recours accru aux troupes coloniales, l’appel anticipée de la classe d’âge 1920, etc. Le contingent britannique qui représente environ 60 % du contingent français et n’avait subi que la moitié des pertes de ce dernier pour une population mobilisable supérieure pouvait encore fournir des hommes. Des ressources existaient donc pour un effort ultime en prenant des mesures difficiles que le spectacle des 200 000 soldats américains débarquant chaque mois en France à partir de mai a sans doute retardé.

Cet effort de compensation aurait été par ailleurs moins important que l’on peut imaginer car si l’armée américaine fournit des hommes en 1918, elle ponctionne aussi beaucoup de matériel. Avant d’avoir un impact positif dans les combats, la présence du corps expéditionnaire a d’abord pour effet paradoxal de plutôt affaiblir les autres armées et plus particulièrement l’armée française, son principal fournisseur. Le 15 mars 1918, alors que le contingent américain est encore modeste, la France a déjà fourni aux Américains, 156 batteries de 75 mm, 33 batteries de 155 Court, 5 groupes de pièces modernes très lourdes, 2 894 mitrailleuses et 12 864 fusils mitrailleurs. Au moment de la constitution de la Ière armée américaine, le 10 août, le Groupe d’armées de réserve de Fayolle, alors engagé dans la bataille de Montdidier, doit à lui seul fournir 45 batteries de campagne, 30 batteries d’artillerie lourde et 6 groupes de pièces extra-lourdes. Bien souvent également les servants accompagnent les pièces qu’ils sont encore souvent les seuls à pouvoir les mettre en œuvre. La 12 septembre 1918, lors de la bataille de Saint-Mihiel, la première grande victoire de Pershing, commandant la force expéditionnaire, la Ière armée américaine bénéficie de l’aide de quatre divisions françaises mais aussi de 3 000 pièces d’artillerie, presque toutes fournies par les Français ainsi que 267 chars légers (avec pour moitié des équipages français) et tous les avions, les camions ou tous les obus utilisés. C’est autant de moyens matériels en moins pour les Français et donc aussi sans aucun doute plus de pertes pour eux.

Vaincre sans la Ière armée américaine

La bataille de Saint-Mihiel est un succès. Pour autant, cette bataille n’a que peu d’influence sur le cours de la guerre. Foch envisageait sérieusement d’y renoncer et  les Allemands étaient en train d’organiser le repli du saillant au moment de l’attaque. Sans l’insistance de Pershing, cette bataille n’aurait probablement jamais eu lieu.

Beaucoup plus importante pour Foch était la prise de Sedan et surtout de Mézières-Charleville, nœud ferroviaire essentiel à l’approvisionnement des forces allemandes en Belgique et dans le nord de la France. Si trois grandes offensives de groupes d’armées sont lancées quasi-simultanément du 26 au 28 septembre, l’effort est clairement porté sur le front Meuse-Argonne, confié à la IVe armée française et la Ière armée américaine. Celle-ci, qui engageait 600 000 soldats américains (mais aussi quatre divisions françaises) déçoit finalement. Après une forte progression le premier jour, les Américains marquent rapidement le pas autant gênés par le raidissement de la défense allemande et le terrain difficile que par le désordre d’une logistique que les états-majors américains ne maîtrisent pas à cette échelle.

Les Américains sont également très affectés par la grippe dite espagnole qu’ils ont contribué à faire venir en Europe et dont ils sont les principales victimes. Plus la moitié des pertes militaires américaines sont le fait de ce fléau qui affecte aussi les populations et toutes les autres armées sans que l’on puisse dire vraiment laquelle est la plus pénalisée. Jusqu’au 15 octobre, la progression américaine dont on espérait tant est finalement plus lente que celle des armées françaises et britanniques qui s’emparent de la ligne Hindenburg. Les Américains avancent beaucoup plus vite après cette date mais comme toutes les autres armées alliées face à une armée qui se désagrège.

Que se serait-il passé sans l’existence des la Ière armée américaine (suivie d'une 2e formée en octobre et peu engagée) ? Sans doute sensiblement la même chose. Au moment de l’offensive générale de fin septembre, la production de guerre cumulée franco-britannique dépasse largement celle de l’Allemagne, presque le double dans certains domaines, pour des effectifs combattants similaires. Grâce à la leur mobilité très supérieure (ils disposent de trois à quatre fois de camions que les Allemands et avec un carburant illimité), les Alliés sont alors capables de concentrer des forces le long du front bien plus rapidement et souplement que les Allemands. Ils deviennent capables de monter en deux semaines des offensives engageant de deux à quatre armées, là où il fallait des mois en 1916. Les Allemands, qui dépendent de la voie ferrée et de leur réserve d’artillerie lourde, sont incapables d’une telle performance et à partir du 18 juillet sont obligés de laisser l’initiative des opérations à leurs adversaires. La logistique alliée est également très supérieure, capable de former l’équivalent de trois, voire quatre, « Voie sacrée » de Verdun et d’alimenter autant d’offensives de groupes d’armées, là où les Allemands ne peuvent engager qu’un groupe d’armées à la fois.

A l’échelon tactique, alors que les divisions d’assaut allemandes sont usées et que les divisions de secteur sont faibles, toutes les divisions françaises et britanniques bénéficient d’un équipement et d’un soutien logistique supérieur à ceux des Allemands. Elles disposent également d’un appui aérien de plus en plus dominant et surtout de l’arrivée massive des chars dont le major Von dem Busche, délégué du Grand quartier général, déclare le 2 octobre devant le Reichstag qu’ils sont le facteur principal de la puissance des Alliés. En septembre 1918, les Français disposent de 21 bataillons de chars légers (soit 945 engins en ligne). La moitié de tous les engagements de chars français de toute la guerre survient entre le 26 septembre et le 2 novembre 1918. Les Britanniques ne sont pas en reste avec leurs chars plus lourds (530 sont engagés le 8 août).

Les Franco-Britanniques sont ainsi capables de s’emparer seuls de vastes portions de la ligne Hindendburg comme lors de la percée vers Cambrai, peut-être la victoire alliée la plus spectaculaire de la guerre, et ils auraient sans doute pu pallier l’absence des Américains en Argonne. La IIe armée française aurait sans doute reçu cette mission en disposant du matériel lourd donné aux Américains. L’effort demandé (les Américains ont eu 26 000 morts au combat durant cette bataille) aurait pu être compensé par une moindre action ailleurs, au centre du front par exemple. En réalité, si les combats sont encore très violents, la prise des lignes Hindenburg et Hermann-Hunting se fait assez rapidement, l’armée allemande ayant perdu ses meilleurs soldats dans les offensives et une grande part de sa volonté de combattre.

De plus, la situation des fronts extérieurs évolue rapidement sans rien devoir aux Américains. La percée des armées  alliées d’Orient en Macédoine le 15 septembre, la prise de Damas le 30 du même mois et la victoire italienne de Vittorio Veneto le 24 octobre entraînent la mise hors de combat de tous les alliés de l’Allemagne entre le 28 septembre et le 3 novembre. Le rapport de forces est complètement renversé sur ce théâtre et l’Allemagne se retrouve isolée et obligée de défendre un nouveau front. La situation stratégique est alors complètement intenable pour les Allemands.

Il est alors possible de porter un coup de grâce à l’armée allemande qui ne se bat plus en France et en Belgique. Au centre du front, le 8e corps d’armée français perd 5 500 tués ou blessés de 10 octobre au 4 novembre mais seulement 7 hommes dans la semaine qui suit alors qu’il progresse de 10 km par jour en Belgique. L’armistice est finalement accepté le 11 novembre, ce qui soulage tout le monde mais surprend aussi beaucoup. Certains ont accusé les Anglo-Saxons d’avoir voulu éviter un effondrement total de l’Allemagne alors que d’autres ont plutôt vu le désir de la France d’obtenir la victoire avant qu’elle ne soit attribuée aux Américains, qui auraient été très majoritaires sur le front en 1919. Il est possible que sans la présence américaine, l’offensive française prévue en Lorraine aurait eu lieu et les combats poursuivis jusqu’à la destruction de l’armée allemande en Belgique.

Difficile ensuite d'imaginer ce qu'aurait été le Traité de paix sans la présence du Président Wilson. La suite du XXe siècle aurait sans doute été très différente. Dans quel sens ? nul ne peut le dire.

mardi 6 novembre 2018

Voir et entendre dans les combats de tranchées


En pénétrant dans une zone de combat, le fantassin sait d’abord qu’il va évoluer dans un paysage surréaliste et sinistre. Ernst Jünger parle d’un « désert calciné où le bombardement a raboté toutes les inégalités du paysage, où les explosions des obus jaillissent en gerbes hautes et denses comme les geysers dans les zones volcaniques d’Islande [ …] une terre noire et fissurée où stagne encore la vapeur brûlante des gaz asphyxiants […] Tout cela fait l’effet au premier coup d’œil d’un paysage onirique qui, avec ses détails et ses invraisemblances, s’empare des sens en un éclair, les fascine et les éblouit en même temps [1]». Jean Galtier-Boissière décrit un village perdu dans le no man’s land : « C’est une vision d’infernal cauchemar, le lugubre décor de quelque conte fantastique d’Edgar Poe. Ce ne sont pas des ruines : il n’y a plus de maisons, plus de murs, plus de rues, plus de formes. Tout a été pulvérisé, nivelé par le pilon. Souchez n’est plus qu’une dégoûtante bouillie de bois, de pierres, d’ossements, concassés et pétris dans la boue [2]. »

La zone de combat est elle-même nettement délimitée. Généralement, dans un assaut, un fantassin ne reste en première ligne que sur quelques centaines de mètres, entre deux ceintures de retranchements associant réseaux de barbelés, postes avancés, nids de mitrailleuses et deux ou trois tranchées reliées par des bretelles. Pendant les combats, cette zone de terre travaillée et modelée est recouverte par « la voûte imposante de nos projectiles qui recourbe très haut au-dessus de nous ses arcs élancés » et, sous les obus, « le sifflement multiple et venimeux des trajectoires tisse au-dessus de nos têtes un filet à mailles serrées, dans un ressac brûlant qui, pareil au fameux feu grégeois, nous entoure comme un élément homogène [1]. » A partir de 1916, le cloisonnement est accentué par les barrages d’artillerie, en particulier le barrage roulant, « terrible muraille, haute comme une tour, qui dissimule les profondeurs de l’espace derrière un rideau de terre jaillissante » et qui précède les fantassins dans leur marche. En cachant les assaillants, le barrage roulant angoisse le défenseur et fascine les assaillants qui se sentent aspirés par ce mur d’obus qui bondit de cent mètres toutes les deux minutes.

Régulièrement, le paysage est ponctué de fusées de couleurs variées, qui achèvent de donner un caractère surréaliste à l’ensemble. L’air lui-même est imprégné d’un mélange d’odeurs cadavériques, de terre remuée, de poudres diverses, de fumées d’échappement de chars et de vapeurs empoisonnées. Cette « mer de lourdes vapeurs, de fumées et de poussière […] estompe, même à très courte distance, les formes des gens et des choses [1]. »

Le fantassin aguerri sait également, que dans ce monde, il ne rencontrera que peu d’ennemis. Pour résister au feu de l’artillerie, les défenseurs sont tapis, voire pelotonnés dans des trous. Les assaillants, de leur coté, font des bonds rapides, d’entonnoir en entonnoir, le dos rond et le nez au sol, prêts à se coucher immédiatement. L’observation, des deux cotés se fait, au ras du sol, au milieu des poussières. Enfin, la peur induit plutôt des engagements à grande distance, où les armes automatiques ont le beau rôle. De ce fait, le paysage de la zone de mort apparaît vide. Un officier décrit ainsi son arrivée à Verdun en 1916 : « C’est une impression d’immensité et de désert. [...] Où sont-ils ? Où sont les nôtres ? Rien, on ne voit rien de vivant. Seraient-ils tous morts, balayés par l’ouragan qui déferle sur eux depuis quatre mois ? [...] Sur ce pays désert et mort, une seule chose manifeste sa vie, c’est le canon [3]. » Pour le sergent Chenu, qui se prépare à partir à l’assaut : « L’ennemi ? Comme d’habitude, nous ne le verrons pas. Ce seront des obus, des balles ; tout ou plus, au loin, des silhouettes se dressant, s’absorbant dans le sol [4]. »

Le fantassin sait, en revanche, qu’il rencontrera presque à coup sûr des spectacles horribles. Le choc des premières visions de morts ou de blessés graves est surmonté au moment de l’action par un blocage de la sensibilité, puis par l’accoutumance. En 1918, lors d’une attaque, Jünger, combattant aguerri, est gêné par un corps : « J’enjambe le cadavre et trois pas plus loin l’événement s’est déjà effacé de ma mémoire [1]. » Mais certaines visions particulièrement horribles peuvent encore bouleverser les vétérans. Le même Jünger, lors de la même offensive, voit sa compagnie frappée par un obus de très gros calibre : « Ce que j’aperçois alors de ma petite niche, de ce balcon d’où je plonge sur l’entonnoir béant comme sur une arène effroyable, cela me transperce le cœur comme une lame glacée et me jette d’un seul coup dans un désarroi total, me paralyse comme une apparition criarde dans une vision de cauchemar […]Le cœur voudrait écarter ce lui cette image et pourtant il enregistre tous ses détails [1]. » Jünger s’enfuit. Ces visions refoulées de cadavres aux postures grotesques, les cris de soldats mourant étouffés, les troupes entières fauchées resurgissent souvent dans l’esprit des hommes, en particulier dans la période d’attente du combat. 

Si le champ de bataille apparaît souvent vide, il est, en revanche, bruyant, avec un spectre des bruits qui va des cris de blessés à l’éclatement des obus en passant par les sons variés des balles, les bruits de moteurs et de chenilles. Comme le combattant voit peu d’ennemis et quasiment jamais de départs de coups, il est donc obligé, le plus souvent, de se fier à son ouïe pour appréhender le menaces. Avec le temps, il apprend à trier les sons dans le chaos.

Les bruits les plus fréquents proviennent des balles de fusils et, surtout, de mitrailleuses. Ces bruits sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît. La balle, animée d’une vitesse initiale supérieure à celle du son, produit par son choc dans l’air, un claquement, distinct de la détonation du départ et du sifflement qui accompagne le projectile glissant sur sa trajectoire. Ce claquement est le son le plus bruyant, c’est lui qui meuble essentiellement l’ambiance du combat d’infanterie. Lors de la préparation d’un coup de main en 1918, le lieutenant-colonel Armengaud, appuyé par un groupement de 84 mitrailleuses tirant en tir indirect au-dessus de sa tête, n’entendait plus les barrages d’artillerie, couverts par le bruit des claquements de balles [5]. De plus, au point de vue psychologique, ces « bangs » supersoniques projettent leur son de haut en bas et oppressent le soldat.

La méconnaissance de ce phénomène peut avoir des conséquences graves. Le claquement, que l’on entend en premier, peut être confondu avec la détonation de départ. Les soldats inexpérimentés situent alors l’ennemi dans une mauvaise direction et plus près qu’il n’est en réalité. Des unités ont même paniqué croyant être débordées sur leurs arrières. Ces confusions sont à l’origine de multiples légendes (fusils à deux détonations, mitrailleuses postées dans les arbres et surtout les balles explosives). Un officier à la brigade de fusiliers marins, explique la difficulté de faire comprendre cela à ses hommes : « Ils craignent le claquement de l’onde de Mach. Je n’ai jamais pu réussir à leur donner une idée de ce phénomène. Ils s’en tiennent à une explication simpliste : si le claquement désagréable se produit au voisinage d’arbres ou de maisons, il résulte du choc de la balle sur un obstacle, arbre ou mur ; s’il se produit en l’air…plus de doute possible, c’est une balle explosive [6].»

L’origine du tir d’une mitrailleuse est encore plus difficile car la succession de claquements étouffe complètement les faibles détonations de départ. Une oreille exercée, si le bruit de la bataille le lui permet, pourra déceler éventuellement les chocs sonores très faibles des dernières balles tirées. Elles seules indiquent la véritable direction de l’arme. Comme le plus souvent les mitrailleuses tirent en flanquement par rapport à la cible, l’erreur la plus courante est de situer la mitrailleuse devant soi, dans l’axe des claquements. De plus, la mitrailleuse, au crépitement régulier et rythmé, impressionne plus que les balles de fusils, « bruissements d’insectes », en donnant l’impression « d’un mécanisme insensible comme une faucheuse automatique de vies humaines propre à semer la mort avec une précision extrême [7] »

Le claquement, peut être suivi d’un sifflement. Ce son surprend moins mais produit une sensation désagréable. Il induit instinctivement un abaissement de tête, on « salue », attitude vaine car le projectile est déjà loin. Les vieux soldats apprennent à ne pas « saluer » mais savent que ce sifflement, perceptible dans un court rayon autour de la balle, signifie de manière certaine que l’on est pris sous le feu.

Pour être complet, il faut ajouter les ricochets et les échos, en particulier en milieu urbain ou dans les bois. Le son du claquement se répercute sur les murs ou les arbres et déconcerte encore plus les hommes. Il faut également ajouter un son beaucoup plus macabre : celui de l’impact sur les corps. Les balles et éclats d’obus produisent un bruit assez sourd, mais qui peut devenir aiguë lorsqu’ils sont déviés par un os.

A partir de 1916, l’oreille du fantassin doit s’accoutumer également aux canons d’infanterie, armes à tir tendu qui projettent à grande vitesse initiale des petit obus, explosifs ou non, et surtout, aux grenades, à main ou par fusil et mortier léger. Leur arrivée, souvent silencieuse ou précédée d’un léger bruit (mortier), est cachée. Pour s’en parer, il faut observer le ciel en permanence, ce qui suffit généralement à en éviter les effets. Les grenades dites offensives, au seul effet moral, n’impressionnent guère les hommes aguerris qui les reconnaissent vite à l’éclatement sec et l’absence de sifflements d’éclats.

Avec les balles, l’environnement sonore est occupé par les obus. Les phénomènes sont identiques à ceux des balles, en plus fort et avec un éclatement à l’arrivée. La détonation de départ n’est pas toujours entendue par le fantassin à cause de l’éloignement et du défilement des pièces. Le claquement n’a lieu que lorsque la vitesse initiale de l’obus est supérieure à celle du son. Ce bruit est assez loin de l’infanterie et son volume est atténué par la distance. Le premier rôle est donc au sifflement et à l’éclatement.

Beaucoup plus fort que celui de la balle, le sifflement annonce l’arrivée. « L’obus avant d’éclater, grince ou jette dans les airs au cours de son trajet comme un long cri strident. Selon qu’il est fusant ou percutant, selon son calibre, sa vitesse, la tension de la trajectoire, le vacarme varie depuis le bruit de la sirène jusqu'au bruit de ferraille d’un train rapide en marche. Tous les combattants avaient appris à distinguer chacun des calibres des obus, depuis les 77 allemands jusqu'au 420, par le seul ronflement, miaulement ou bruit particulier qui les caractérise. Mais c’est au bruit de l’éclatement, au tonnerre de l’explosion que réagissaient intensément les auditeurs : vibrations terrestres, poussées aériennes, aspirations violentes, ajoutaient leurs effets psychologiques aux milles réactions auditives que les éclats, le bruit de terre soulevée et des cailloux projetés produisaient au même instant [7]. » Les effets de la peur sont accrus par la surprise du fracas et les troubles respiratoires ou circulatoires dus au souffle de l’explosion.

On distingue trois types d’obus : les obus à balles (ou schrapnels) ont une détonation moins forte que l’obus explosif et un rayon d’action plus restreint. Très utilisés au début de la guerre, ils ont été rapidement délaissés car peu efficaces ; les obus explosifs fusants produisent un gros volume sonore, intégralement répercuté dans l’air. Ils sont difficiles à régler et leur efficacité reste limitée au personnel ; les obus explosifs percutants sont les plus efficaces grâce à la projection des éclats, un puissant effet moral qui agit à la fois par la vue (geyser de terre, panaches de fumées et de poussières), l’ouïe (fracas des explosions) et le système nerveux (secoué par le souffle et l’ébranlement du sol). Ces obus, les plus utilisés, sont également les seuls à avoir un effet matériel important contre les retranchements mais ils sont plus ou moins neutralisés par l’enfouissement dans le sol avant d’éclater et il existe de nombreux angles morts dans la gerbe d’éclats.

Les obus de gros calibre sont reconnaissables au « doux chuintement » de leur parcours assez lent. Au voisinage de leur point de chute, les « gros » peuvent être vus en l’air, tombant au sol comme de grosses pierres. Si les hommes sous abris ne craignent pas le souffle et les éclats des obus, ils subissent de plein fouet l’ébranlement du sol. Dans les abris bétonnés, le martèlement continu de la dalle par les obus de gros calibre, que l’on n’entend pas venir, est une épreuve nerveuse terrible. Le 23 octobre 1916, le fort de Douaumont est ainsi abandonné par sa garnison allemande, terrorisée par les obus de 400 mm qui s’abattent toutes les dix minutes.

Pour le fantassin des tranchées, les obus constituent la principale menace. Les hommes sont terrifiés par les mutilations qu’ils provoquent et par le sentiment d’impuissance que l’on éprouve face à eux. « Sous l’averse de fer et de feu on sent la même impuissance qu’en présence d’un effroyable cataclysme de la nature. A quoi peuvent nous servir nos grenades et nos petits fusils contre cette avalanche de terre et de mitraille ? A quoi nous sert notre courage ? Un homme se défend-il contre le tremblement de terre qui va l’engloutir ? Tire-t-on des coups de fusil sur un volcan qui vomit sa lave enflammée  [2] ? »

Outre les éclats, l’explosion de l’obus produit un « souffle », en fait une onde aérienne condensée à l’avant (compression de l’air) et dilatée à l’arrière (raréfaction de l’air), dont la vitesse de propagation est supérieure à celle du son. Ce souffle provoque de multiples commotions notamment cérébrales (surdité, mutisme, anesthésie, tremblement, paralysie, etc...) et lésions organiques sans plaies extérieures. La résistance au souffle en amplifie les effets. Certains peuvent ainsi être soulevés de sol et être indemnes alors que l’on cite, par exemple, le cas de mitrailleurs retrouvés morts figés devant leur pièce par un effet de souffle agissant sur eux verticalement et qui n’a pu être transformé en  mouvement.

Les énormes obus de l’artillerie de tranchées sont les plus impressionnants : « Une torpille, qui se balançait ne l’air, tombe à quelques mètres : l’explosion est formidable. On sent ses poumons éclater, sa tête se vider et le « coup de poing sur la nuque », caractéristique du souffle. Des lueurs rouges, vertes, jaunes, passent devant les yeux [8]. »

Lorsque le bombardement se prolonge pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours, les effets sur le système nerveux sont terribles. Jacques d’Arnoux décrit « un temps démesuré [pendant lequel] nous écoutons les masses de fer s’effondrer sur notre tranchée. Percutants et fusants, 105, 150, 210, tous les calibres. Dans cette tempête d’écroulements, nous reconnaissons tout de suite l’obus qui veut nous ensevelir. Dès que l’oreille distingue le funèbre hululement, nous nous regardons avec angoisse. Tout crispés, tous recroquevillés, nous plions sous la pesée du souffle. Nos casques se heurtent, nous chancelons comme des hommes ivres [9].» Les pertes sont cependant souvent moins importantes que ne laissent imaginer la vision de ces terribles Trommelfeuer ou « ouragans de feu ». On estime ainsi à 1400 le nombre d’obus nécessaires pour tuer un homme pendant la Grande guerre [10]. Néanmoins, l’artillerie cause les deux-tiers des pertes pendant la période la guerre de tranchées.

A partir de 1918, les fantassins doivent, de plus en plus faire, faire face à la menace aérienne. Les bombes larguées sont peu précises mais impressionnantes par leur « murmure froufroutant » qui s’amplifie soudain, la forte explosion et le sentiment d’être sans protection sous cette épée de Damoclès. Lorsque l’avion attaque en rase mottes à la mitrailleuse, ce « bolide aérien qui fonce sur soi avec un grand rugissement de moteur martelé par le claquement des balles [5] » produit un gros effet moral mais les balles sont très dispersées et dès que le plafond d’attaque remonte cet effet cesse.

Les projectiles ne sont pas les seules agressions. Un tir d’artillerie, surtout à partir de 1918, peut comprendre des obus à ypérite « ce gaz à l’odeur fade, inoffensive, l’ypérite qui brûle les yeux, les poumons, l’ypérite qui tue après d’atroces souffrances ». Cette menace terrifie les poilus qui « passent le groin [le masque], serrant les tresses à s’en meurtrir, tâtant du doigt s’il s’applique bien partout […] Leur attention est tout entière au clic-clac du clapet, et, pour le contraindre à fonctionner, ils respirent à grands coups, la poitrine oppressé [11]», exercice rendu souvent difficile par l’essoufflement du à la peur ou l’effort physique. Le port d’équipements de protection accentue encore la sensation d’isolement du soldat, amoindrit ses capacités à faire face aux menaces et donc sa confiance en lui.

L’agression peut également venir d’« en bas » par les mines, sapes et pièges de toute sorte. Et, surtout à partir de juin 1918, le champ de bataille des « grandes affaires » est traversé de chars qui broient les obstacles, avancent à grand bruit de moteur et de chenilles sur le fantassin sans craindre ses projectiles.

Dans les moments de grands combats, la polyphonie qui règne sur le champ de bataille agit comme un anesthésique face à la multiplicité des menaces. Selon le lieutenant–colonel Armengaud, « ce tonnerre continu absorbe les sifflements, atténue les claquements et les éclatements, ne permet que difficilement de distinguer le projectile dangereux des autres. Dans une attaque à grand orchestre, l’homme ne « salue » guère les balles ou les éclats, ne s’aplatit pas sous les obus qui pleuvent autour de lui. Et s’il marche à l’objectif avec crânerie, c’est en partie à sa surdité passagère qu’il le doit [5]. »

Il est impossible de pénétrer dans un tel univers sans éprouver une peur intense. Pour Jean Norton-Cru, poilu « tous les soldats sans exception ont peur et la grande majorité fait preuve d’un courage admirable en faisant ce qu’il faut faire en dépit de la peur. Nous avons peur parce que nous sommes des hommes et c’est la peur qui a préservé la vie de nous tous qui survivons. Sans peur nous n’aurions pas vécu vingt-quatre heures en première ligne ; nous aurions commis tant d’imprudences par inattention que nous aurions vite reçu la balle qui guette l’inconscient [12] »


[1] JÜNGER, Ernst, « Feu et sang », Paris, Christian Bourgeois, 1998, pp. 101, 107 et 112.
[2] GALTIER-BOISSIERE, Jean,  « Un hiver à Souchez », Paris, Les étincelles, 1930, p. 28.
[3] DUPONT, Marcel, « Impressions d’un officier de légère  1915-1917 », cité par MASSON, Philippe, dans « L’homme en guerre », Paris, Editions du rocher, 1997, p. 87.
[4] CHENU, Charles-Maurice, « Du Képi rouge aux Chars d'Assaut », Albin-Michel, Paris, 1932, p. 274.
[5] ARMENGAUD, Lieutenant-colonel, « L’atmosphère du champ de bataille », Paris, Lavauzelle, 1940, p. 39.
[6] PRINGUET, Jean, « Trois étapes de la brigade des marins », cité par NORTON-CRU, Jean, « Témoins », Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993, p. 400.
[7] COSTE, Commandant, « La psychologie du combat », Paris,  Berger-Levrault, 1929, p. 173.
[8] DES VIGNES-ROUGES, Jean, « Bourru, soldat de Vauquois », cité par ARMENGAUD, Lieutenant-colonel, « L’atmosphère du champ de bataille », p.111.
[9] D’ARNOUX, Jacques, « Paroles d’un revenant », cité par ARMENGAUD, Lieutenant-colonel, « L’atmosphère du champ de bataille », p. 119.
[10] HOLMES, Richard, « Acts of war. The Behavior of Men in Battle », New York, The Free Press, 1989,  p. 170.
[11] NAEGELEN, « les suppliciés », cité par ARMENGAUD, Lieutenant-colonel, « L’atmosphère du champ de bataille »,  p. 123.
[12]  NORTON-CRU, Jean, « Témoins »,  Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993, p. 28.

mardi 30 octobre 2018

Corps-francs et corsaires des tranchées-La petite guerre des Français (1915-1918)

Pour ceux que cela intéresse, une petite description en dix pages de la petite guerre française des tranchées, de la patrouille au coup de main de division. Et une belle collection de "civils que l'on a armés" mais qui se battent quand même pour la victoire.  


Pour l'instant, pdf disponible sur demande à : goyamichel@gmail.com


Après si cela vous a plu mais sans aucune obligation, il est toujours possible de faire un petit don (en haut, à droite). 

Je suis preneur de tout document et sources sur le sujet.

mercredi 24 octobre 2018

Le 11 novembre, rien ne remplacera la victoire


Version développée d'un texte publié par Figaro Vox (ici) et Le Figaro du 24 octobre.

Il se murmure (ici) que le président de la République ne souhaiterait pas célébrer le centenaire de la victoire de la France et de ses alliés le 11 novembre prochain. A la place, il ne serait question, à travers un « périple mémoriel », que d’évoquer les souffrances de nos soldats et de rendre hommage à leur courage tout au long de la guerre, ce qui paraît être la moindre des choses, mais sans évoquer le sens de ces mêmes souffrances, ce qui paraît être une faute.

Le président, pour reprendre les termes de Bruno Roger-Petit, son « conseiller mémoire », « regarde l'histoire en face » et souhaiterait d'abord que l'on retienne que la Grande Guerre fut « une grande hécatombe » lors de laquelle « les combattants, qui seront au cœur des commémorations, étaient pour l’essentiel des civils que l’on avait armés ». Ces mots paraissent difficiles à imaginer en 2018 tellement ils apparaissent comme la lumière résiduelle d’une étoile idéologique déjà morte. Ils l’ont été pourtant témoignant alors d’une histoire non pas vue de face mais de biais. Non monsieur le président, il ne s’agissait pas de « civils que l’on avait armés » mais de citoyens, qui pour reprendre les termes de la loi du 5 septembre 1798, étaient forcément « aussi des soldats et se devaient à la défense de la patrie ». Concrètement, en 1914, tout français physiquement apte était soldat jusqu’à l’âge de 49 ans, plus tardivement encore pour les militaires. 

Le citoyen défend la cité lorsque celle-ci est menacée, c’est un des fondements de la République, or, il ne faudrait pas l’oublier, la République française était bel et bien menacée en août 1914. Elle fut même partiellement envahie et ravagée. Les quatre millions d’hommes qui se sont rassemblés alors n’étaient pas des civils naïfs. C’était absolument tous des soldats d’active ou de réserve qui répondaient sans joie mais consciemment à l’appel à défendre la patrie. Il n’y avait alors et il n’y aura jamais aucun doute parmi eux sur la justesse de ce combat sinon sur la manière de le mener. Même les mutineries de 1917 ont été à cet égard bien plus des grèves que des révoltes, l’idée d’arrêter le combat et d’accepter la défaite en étant exclue.

Ce combat, ils ne l’ont pas mené non plus sous la contrainte impitoyable et au profit d’une classe de profiteurs et de généraux bouchers, mais pour « faire leur devoir », selon les mots qui reviennent sans cesse dans leurs propos ou leurs lettres. Ils n’auraient jamais combattu avec une telle force si cela n’avait pas été le cas. Faut-il rappeler que le nombre d’exemptés demandant à aller au combat malgré tout a toujours été très supérieur à celui des réfractaires ? Que ce nombre très faible de réfractaires n’a cessé de diminuer avec la guerre ? Dire que leur combat n’avait pas de sens, ce qui est le cas lorsqu’on refuse d’évoquer la victoire, équivaudrait à traiter ces hommes d’idiots. Ils savaient ce qu’ils faisaient, ils méritent mieux que cela.

D’ailleurs ces « civils que l’on a armés » et qui auraient pris sur eux toute la charge du combat, qui sont-ils ou plutôt de qui faudrait-il les distinguer ? Des professionnels ? Car ceux-ci ne souffraient peut-être pas, eux et leur familles, parce qu’ils étaient volontaires ? Des officiers, dont un sur quatre a laissé la vie dans l’infanterie ? Des généraux, ceux-là même dont 102 sont « morts pour la France » en quatre ans ? Des dirigeants et représentants du peuple, dont 16 ont été tués par l’ennemi ? Faut-il rappeler aussi que les uns et les autres avaient leur fils en première ligne ? Le général de Castelnau en a perdu trois, le sénateur et futur président de la République Paul Doumer quatre, et il n’agissait pas hélas de cas isolés.

Faut-il rappeler encore que loin de la vision idéologique que ce conseiller du président semble reprendre à leur compte, ces généraux ont non seulement conduit les troupes à la victoire sur le champ de bataille mais ont réussi également la plus importante transformation de toute notre histoire ? L’armée française de novembre 1918 était la plus forte et la plus moderne du monde. Cela n’a pas été pas le produit d’un heureux hasard mais d’un immense effort et peut-être d’un peu d’intelligence.

Parmi ces généraux, les plus illustres ont reçu le titre de maréchal de France, ce n’est pas rien maréchal de France, c’est une dignité dans l’Etat. Ne pas les évoquer serait donc déjà étonnant. Il est vrai que parmi eux il y a le très gênant Pétain, futur coupable d'intelligence avec l'ennemi et de haute trahison, mais aussi, l’avenir ne détruisant pas le passé, un des artisans majeurs de la victoire de 1918. Mais il est vrai que si on ne veut pas parler de celle-ci il n’est pas besoin de parler non plus de tous ses artisans. Les maréchaux, et peut-être même les généraux, et pourquoi pas tous les officiers pour peu qu'ils soient professionnels, seront donc effacés de l’histoire comme les ministères de la vérité effaçaient les indésirables des photos dans les régimes totalitaires.

Ce sont les nations qui font les guerres et non les armées et la guerre est un acte politique. Célébrer la fin de la guerre sans célébrer la victoire, c’est refuser la politique et sans politique l’emploi de la force n’est que violence criminelle. Refuser la politique et donc la victoire, c’est traiter le gouvernement de la France pendant la Grande Guerre comme l’on traite les organisations terroristes lorsqu’on leur nie tout projet politique et on les cantonne à la folie. C’est placer Poincaré ou Clemenceau au rang de criminels et tous les soldats à celui de victimes. Et si les événements n’ont été que pure criminalité de la part des dirigeants de l’époque, la suite logique en serait pour les dirigeants actuels de s’en excuser, encore une fois.

Sans la défaite de l’armée allemande, concrétisée par l’armistice du 11 novembre 1918, la France et l’Europe n’auraient pas été les mêmes. Il n’est pas évident qu’elles en fussent meilleures sous la férule du Reich. La moindre des choses serait de le rappeler et de le dire, à moins qu’une loi mémorielle non écrite interdise de fâcher nos amis d’aujourd’hui parce qu’ils ont été nos ennemis hier, ce qui conduit de fait à interdire de célébrer une grande partie de notre passé. On peut même imaginer en allant jusqu’au bout, d’inverser la logique expiatrice en participant aux célébrations des victoires de nos anciens ennemis, comme celle de Trafalgar en 2005. Les Britanniques, eux, n’ont pas honte de leurs combats et ils n’hésitent pas à les célébrer dignement sans considérer que l’hommage à leurs soldats vainqueurs soit une insulte aux anciens vaincus. Faut-il rappeler le contraste édifiant à quelques semaines d’écart en 2016 entre les traitements respectifs des batailles de Verdun et de la Somme ?

La victimisation est peut être une tendance actuelle, elle n’était pas du tout celle de mon grand-père, valeureux combattant des tranchées qui n’aurait absolument pas compris qu’on lui vole ce pourquoi lui et ses camarades se sont battus. Lorsque plus de trois millions d’hommes ont été tués et gravement blessés pour atteindre un but, on peut considérer que celui-ci aussi a, à peine cent ans plus tard, encore des « droits sur nous ».

Pour fêter cette victoire, nul besoin forcément de défilé militaire grandiose mais au moins une reconnaissance, un remerciement, un mot, un geste du chef des armées serait suffisant. Un discours de vainqueur à la hauteur de ceux de Clemenceau, l’annonce que le centenaire du défilé du 14 juillet 1919 sera le moment principal de la célébration, entre nous ou avec nos alliés de l’époque, voilà qui serait un minimum, en complément de l’indispensable hommage aux soldats.

Pour le reste pour célébrer l’heureuse amitié franco-allemande, retournement incroyable au regard de l’histoire, il sera possible le 22 janvier de fêter l’anniversaire du traité de l’Elysée qui la marque bien plus dans l’histoire que le 11 novembre. Nous n'étions pas du tout amis à l'époque. Il n’y a pas d’ « en même temps » en histoire, il n’y a que des faits réel et distincts, et on peut tourner le 11 novembre dans tous les sens, cela restera toujours l’anniversaire de la victoire de la France.