Tranchées et commandos
Le 19 juin 1982 au Liban constitue un bon point de
départ. L’armée israélienne, très largement transformée après la guerre
d’octobre 1973, est alors le modèle de ce que les Américains espèrent atteindre
avec la doctrine AirLand Battle, mais en pensant à l’armée soviétique. Ce jour
là parvient à combiner au mieux toutes les technologies du moment — drones,
pods de brouillage, armes antiradars, radars volants et planification assistée
par ordinateur – pour annihiler eu quelques heures et sans perdre un seul avion
toute la défense antiaérienne syrienne et une bonne partie de son aviation de
chasse. C’est le point de départ de la maitrise discontinu du ciel du Proche et
du Moyen-Orient par les Israéliens et les Américains, et ce d’autant plus
facilement que les Soviétiques quittent bientôt le jeu pour ne revenir qu’en
2015 en Syrie.
Cela supériorité aérienne continue, qui frise la parfois
la suprématie, change toutes les données opérationnelles. Toute la profondeur d’un
pays devient accessible aux avions israéliens et américains, et toute manœuvre terrestre
de grande ampleur, déjà difficile contre des grandes unités lourdes de meilleure
qualité tactique et qui bénéficient aussi de la RAM, devient franchement
impossible. La dislocation des deux divisions blindées syriennes dans la plaine
de la Bekaa en juin 1982 n’est qu’une prélude à celle d’une grande partie de l’armée
irakienne en 1991 sous les coups du ciel et du sol des unités de la coalition,
à 80 % américaine, pour la libération du Koweït. Aucun État ne peut plus
vaincre sur le champ de bataille les Israéliens à la périphérie de leur
territoire et les Américains dans le monde entier, du moins en essayant de les
imiter. Il faut imaginer un autre modèle d’armée.
La Syrie et son alliée, la nouvelle République
islamique d’Iran, alors en guerre contre l’Irak, sont les premiers laboratoires
de ce nouveau modèle. Première conclusion militaire, évidente depuis la
Première Guerre mondiale : si la menace vient du ciel, il faut creuser. Tout ce
qui peut être frappé du ciel doit être enterré, bétonné, dispersé, camouflé et,
dans tous les cas, il faut privilégier les milieux complexes, urbains en
premier lieu et de plus en plus, mais aussi montagneux ou forestiers. Tout cela
est assez classique. Même si l’on ne peut empêcher les Israélo-Américains
d’attaquer depuis tous les espaces communs, on peut quand même toujours essayer
de les entraver avec des dispositifs dits « anti-accès » les plus denses
possible face au ciel et à la mer. Les grandes unités navales et les défenses
antiaériennes les plus lourdes à longue portée seront probablement traquées et
détruites rapidement, mais une multitude de petites unités de tir dans les
basses couches ou d’attaque près des côtes peuvent maintenir une menace.
La vraie difficulté de la posture défensive réside
dans l’articulation des forces terrestres face à une opération de conquête.
Égyptiens et Syriens ont remarqué dans leurs combats depuis 1969 que les unités
de commandos, autrement dit de l’infanterie légère combattant de manière décentralisée,
étaient leurs formations les plus efficaces contre les Israéliens. Par sa
faible signature et ses capacités d’infiltration, l’infanterie légère, apparaît
effectivement comme un système d’arme adapté à la défense contre des forces de
haute technologie. C’est d’ailleurs ce qui fait le succès des organisations
armées qui luttent alors contre les Soviétiques en Afghanisant, qui obtiennent
le départ des contingents de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth en
1984 ou mettent en difficulté les Israéliens au sud du Liban ou dans les territoires
occupés.
Égyptiens et Syriens forment donc tous les deux un
véritable corps d’armée de plusieurs divisions de commandos, parachutistes ou forces
spéciales destinés à combattre en complémentarité avec des forces régulières,
utilisées de manière protégées. La Syrie dispose ainsi de trois divisions
complètes de commandos dans le vaste système fortifié menant du Golan vers
Damas. Après la défaite de 1991, Saddam Hussein forme aussi, à côté des
brigades de forces spéciales de la Garde républicaine et des commandos de
l’armée, une grande milice de 30 à 40 000 Fedayin destinée à harceler les
forces américaines à leur arrivée. Au bout du compte, c’est la RII qui va le plus
loin dans cette voie avec les Gardiens de la révolution, une organisation de la
taille d’une grande force régulière mais avec les caractéristiques de lutte
d’un groupe armé non étatique, jouant de toutes les possibilités d’une guérilla
géante dans tous les champs et actionnant même de groupes de partisans alliés en
base avancée dans les pays arabes voisins.
Voilà pour le bouclier, mais on ne gagne pas les
guerres seulement en résistant aux coups. Il faut en donner aussi.
Scud et proxys
Revenons au point de départ. D’accord pour la face
défensive du modèle, mais comment faire pour attaquer aussi le territoire de
l’ennemi, alors que l’on ne peut manœuvrer visiblement au sol et que le ciel
est interdit aux avions ?
La première solution est le raid par infiltration
d’un petit élément de commandos ou de partisans, les mêmes qui sont utilisés
pour la défense intérieure face aux armées occidentales, mais pour porter un «
coup » chez l’ennemi : sabotage matériel, assassinat d’individus particuliers
ou action terroriste. Cette mission très risquée est grandement facilitée par
la diffusion du combat suicidaire, puisqu’elle supprime de l’équation toute
idée de retour, la partie la plus délicate de la mission. Dans sa confrontation
avec, entre autres, la France, l’Iran a ainsi exporté vers Paris, en 1986-1987,
les méthodes utilisées au Liban. Le terrorisme par les organisations armées
n’était pas nouveau ; ce qui l’était, c’était son étatisation, non avouée, par
l’Iran, la Syrie ou la Libye.
Pour y faire face, les pays attaqués développent
leurs capacités de lutte antiterroriste (renseignement intérieur, appareil
juridique, réseaux d’intervention) et, lorsque la menace est mitoyenne, une
barrière de sécurité comme celle qui entoure progressivement Israël depuis le
début du siècle, en commençant par la frontière du Liban. On aboutit donc, à la
frontière des pays, à des adversaires mutuellement dissuadés ou empêchés de
pénétrer sur le territoire de l’autre, et qui privilégient donc l’attaque depuis
le ciel.
Car les adversaires des maîtres du ciel découvrent
aussi très vite la possibilité qu’ils ont également de frapper le territoire
ennemi par le ciel, mais sans disposer d’avions. Les Soviétiques ont développé
et diffusé, après la Seconde Guerre mondiale, tout un arsenal de frappe à base
de roquettes à longue portée, comme les Frog-7, ou de missiles balistiques
comme le Scud-B, largement diffusés dans les armées arabes. Le Scud-B est le
premier missile balistique « démocratisé », presque low cost, aisément améliorable
et donc perpétuellement perfectionné par les pays possesseurs. C’est la
promesse, pour n’importe quel État, de disposer de la capacité d’envoyer, sans
grande précision mais aussi, alors, sans risque d’interception, une charge de
plusieurs centaines de kilos d’explosifs ou d’agents chimiques sur n’importe
quelle ville ennemie à plusieurs centaines de kilomètres. Cela ne change pas le
cours de la guerre, mais on se dit qu’à défaut d’aviation de bombardement, cet
arsenal de missiles puissants et longtemps inarrêtables peut faire peur, comme
le prouve encore la menace des Scud de Saddam Hussein lors de la guerre du
Golfe en 1990-1991. On en retient, du côté des cibles, en particulier Israël et
les forces armées américaines, la nécessité stratégique de disposer d’une
défense antimissile. On en conclut, dans un certain nombre de pays hostiles aux
pays occidentaux et à leur supériorité dans le ciel, que c’est là un atout
considérable, y compris en termes de dissuasion sous-nucléaire, à condition
d’en disposer en très grande quantité et de les perfectionner sans cesse.
C’est la tâche à laquelle s’attelle très activement
l’Iran, en coopération étroite avec la Corée du Nord et, secondairement, avec
des pays arabes comme la Syrie ou la Libye, et avec le soutien de la Chine pour
la fourniture de composants électroniques et chimiques. Avec plusieurs milliers
de missiles, l’Iran s’est ainsi doté d’une capacité de projection d’environ
deux kilotonnes d’explosifs à courte portée (moins de 1 000 km) et d’une
kilotonne à moyenne portée (1 000 à 3 000 km), soit au total l’équivalent d’une
petite dizaine de bombes atomiques américaines B61-3, et l’on imagine ce que
cela pourrait donner s’il n’y avait pas de défense antimissile pour s’y
opposer. Ce n’est pas tout : les Iraniens sont passés maîtres aussi dans l’art
du drone de frappe à longue portée, pouvant porter, avec une relative
précision, plusieurs dizaines de kilos d’explosifs à plus de 1 000 km avec le
Shahed 136. Arme à bas coût, et donc utilisable par salves de centaines, arme
parfaite de guérilla aérienne : attaquer un pays comme l’Iran, c’est se
condamner à subir une guérilla géante, sur le sol iranien si l’on ose y
pénétrer, mais aussi sur le sien à partir du ciel, y compris à partir de bases
avancées de proxys.
Quarante ans plus tard
Au bout du compte, après la victoire israélienne sur
l’Organisation de libération de la Palestine, organisée alors en petite armée
régulière au Sud-Liban, et sur l’armée syrienne, Tsahal n’a plus affronté
directement d’État jusqu’en 2024, mais très souvent les grandes organisations
armées périphériques au Liban et dans les territoires occupés, groupes armés
organisés aussi selon les modalités de la RAM arabo-iranienne : infanterie de
guérilla, motivée, de plus en plus compétente et bien armée ; incrustation dans
le sol et les villes ; force de frappe diversifiée, de la petite roquette au
missile balistique.
Les Israéliens ont adapté leur modèle à cette nouvelle
situation, avec plus ou moins d’efficacité : perfectionnement du complexe
renseignement-frappes (CRF) jusqu’à pouvoir tout attaquer, des plus grandes
infrastructures jusqu’à des individus particuliers ; barrière de sécurité
contre toutes les attaques possibles, des raids au sol jusqu’au missiles
balistiques ; création également d’une force commando aéroterrestre pour
compléter l’action du CRF par des raids terrestres et enfin une force terrestre
de choc blindé que l’on n’hésite pas — ou plus depuis le 7 octobre 2023 — à
engager en masse en périphérie du territoire. Dans la guerre actuelle contre l’Iran,
engage son son bouclier, et son CRF ses deux instruments les plus sophistiqués, ses forces légères partout éventuellement et ses forces de choc au Liban. C'est un modèle complet limité bien sûr par l'impossibilité politique d'engager cette force de choc directement contre l'Iran.
L’expérience américaine est un peu différente. La
puissance américaine, son CRF gigantesque, son puissant corps de bataille
blindé-mécanisé et ses forces aéroterrestres n’ont pas été dissuadés d’attaquer
l’Irak et ont même broyé son armée par deux fois, en 1991 et 2003, et renversé
le régime de Bagdad en 2003. Avec une approche indirecte d’appui à des forces
locales, les Américains sont parvenus à chasser les Taliban et Al-Qaïda
d’Afghanistan (sans obtenir le résultat espéré) vers le Pakistan. Dans les deux
cas, ces victoires incomplètes ont débouché sur des années de guérilla, ce qui a
constitué une grande surprise, car les Américains ne s’intéressaient pas vraiment
à la RAM arabo-iranienne.
Ils se sont finalement adaptés à cette situation,
rétablissant la situation en Irak en 2008 et parvenant, avec une approche
indirecte d’appui aux forces locales, à contenir l’ennemi en Afghanistan à
partir de 2014 et jusqu’à l’abandon décidé par Donald Trump. Les Américains
sont cependant ressortis de cette expérience, en se disant « plus jamais
ça » comme après le Vietnam. Contrairement aux Israéliens qui ont accepté
à nouveau le combat terrestre, les Américains l’ont refoulé et c’est une armée inhibée
— ou du moins ses dirigeants — qui se présente face à l’Iran avec seulement un CRF
et un dispositif antimissile balistique à l’exclusion de toute le reste, pour
ne pas « faire guerre ». Pas de forces terrestres donc, lourdes ou
légères, pas de groupes d’assaut amphibie, pas même non plus de navires pour escorter
les bâtiments de commerce ou chasser les mines (ils n’existent presque plus) ou
de protection de la force contre les drones et projectiles low cost. L’armée
américaine s’admire et fait ce qui lui plait, ou ce qu’elle peut pour gérer ses
énormes moyens et ses programmes grandioses, mais n’arrive toujours pas à s’intéresser
à ses adversaires arabes ou iraniens. Forcément, ça ne colle pas bien à la
situation et il faut tout rattraper en catastrophe.
À ce stade, et à condition de plusieurs adaptations dans cette confrontation des modèles, la coalition peut espérer raisonnablement obtenir un affaiblissement plus ou moins important de la menace militaire iranienne, mais en laissant la vie sauve au régime islamique, qui aura ainsi l’occasion de clamer une victoire de résistance, d’écraser à nouveau son peuple et de reconstituer son arsenal. La grande, et bonne, surprise serait que les bombes et missiles israéliens parviennent réellement à désagréger le régime et son appareil sécuritaire, pour laisser ensuite la population rebelle porter l’estocade. D’une certaine façon, c’est une remise au goût du jour du vieux slogan militaire de 1916 : « l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ». En 1916, cela n’a jamais fonctionné, mais l’infanterie avait au moins des armes pour assurer la conquête. En 2026, les opposants iraniens n’ont même pas de fusils. Peut-être aurait-il fallu commencer par cela et dérouler ensuite la planification. On a préféré s'enorgueillir d'organiser 500 frappes aériennes par jour pour voir ensuite ce que l'on pouvait faire avec.
Michel Goya, La révolution arabe dans les affaires militaires, Défense et sécurité n°125, Septembre-octobre 2016.
Brigadier-général (isr) Itai Brun, While You’re Busy Making Other Plans-The Other RMA du -The Journal of Strategic Studies, Vol. 33, N°. 4, 535-565, August 2010.


