samedi 14 février 2026

De la difficulté à changer les régimes. Note de synthèse sur les expériences afghane et irakienne (2011)

Note pour l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire 

Si les conflits afghan et irakien ont débuté selon un schéma clausewitzien de duel entre forces armées, leur objectif était politique et visait non pas la soumission des régimes adverses, mais leur destruction suivie d’une transformation de leur société. Dans les deux cas, ce projet s’est avéré plus difficile à réaliser que prévu : en se concentrant sur la destruction au moindre coût des forces adverses organisées, l'action militaire initiale n’a pas été décisive, ce qui a entraîne un certain nombre d'effets pervers.

En Afghanistan comme en Irak, les principaux leaders politiques (Mollah Omar, Oussama Ben Laden, Saddam Hussein) ont survécu à la destruction de leur outil militaire et incarné un front de résistance à l’occupant. Dans le cas afghan, ces leaders et leur noyau de fidèles ont pu se réfugier dans un sanctuaire, avec l’aide du Pakistan, où ils ont pu reconstituer un nouvel appareil politico-militaire mieux adapté à la lutte contre la coalition. Dans le cas afghan toujours, l’alliance avec les seigneurs de la guerre a réintroduit des acteurs qui ont ensuite détourné à leur profit le processus politico-économique.

Ces résultats prévisibles sont en grande partie le résultat de la dissociation entre les objectifs des départements américains d’État et de la Défense, autrement dit entre des impératifs diplomatiques et des exigences de politique intérieure (obtenir une victoire militaire rapide au moindre coût humain). Malgré ces erreurs, l’action de la coalition a bénéficié initialement et dans les deux cas d’un sentiment favorable de la majorité des populations locales, satisfaites de la disparition des régimes autoritaires. Cet avantage a été perdu du fait de plusieurs erreurs.

Fragmentations politiques

Des recompositions politico-économiques d’une telle ampleur engendrent des situations de « gagnants-perdants ». Des mesures intransigeantes comme le refus de négocier avec les Taliban vaincus, la dissolution des forces de sécurité irakiennes, la débaasification ont accentué encore cette fracture. La mise en place de constitutions d’inspiration occidentale, avec des systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, a ensuite abouti localement à des paralysies — il faut six mois pour constituer un gouvernement irakien après chaque élection législative, le président Karzaï est obligé de négocier en permanence avec les hommes forts de l’Assemblée — ou à des confiscations, comme celle pratiquée en 2005 par les partis chiites irakiens, forcément majoritaires, ou, dans une moindre mesure, par les Tadjiks à Kaboul.

Tandis que les perdants du processus voient tout de suite ce qu’ils perdent, les gagnants doivent attendre les gains politiques et économiques de la nouvelle situation. Dans des contextes culturels où — surtout en Afghanistan — le recours à la violence est à la fois facilité par l’abondance des armes et reconnu comme légitime, le ressentiment face à cette situation se traduit alors par la sortie du politique et le recours à la violence.

Dans des cultures hostiles à la présence politique et militaire étrangère, cette opposition des perdants s’exprime sur le mode d’une opposition à l’occupation. Contrairement aux conflits de décolonisation, ces mouvements de rébellion sont donc largement réactionnaires et conservateurs. Ils n’ont pas besoin de programme politique mobilisateur précis : le refus de la présence étrangère fournit un programme de base. Dans ce contexte, au regard d’une partie de la population, les nouveaux États et leurs instruments régaliens sont forcément marqués du sceau de l’étranger et donc stigmatisés comme illégitimes.

Inadéquations militaires

Le modèle d’une armée professionnelle réduite mais à fort coefficient technique, parfaitement adapté à la lutte contre des armées conventionnelles, s’est retrouvé initialement en inadéquation avec les besoins de la lutte contre des organisations armées non étatiques à forte furtivité terrestre et liées à une partie de la population.

Les guérillas qui sont apparues sur la frontière afghano-pakistanaise et dans les provinces sunnites irakiennes ont été analysées non comme des phénomènes nouveaux, générés par la présence même de forces étrangères, mais comme des phénomènes finissants. Elles ont de ce fait été sous-estimées. Les premières actions militaires ont consisté à décliner en actions de contre-guérilla la vocation anti-forces des unités américaines. Cet « anti-terrorisme », fondé sur la capture et l’élimination d’individus dans les délais les plus brefs, s’est traduit par des fautes de comportement (bavures, humiliations, sévices) qui ont donné autant d’arguments aux recruteurs des mouvements de rébellion. Même si ces comportements ont considérablement évolué par la suite, l’image des forces occupantes en a pâti durablement.

Les forces alliées de la coalition, longtemps cantonnées dans des secteurs plus « faciles » (Kaboul, Nord et Ouest afghan, Sud irakien), ont pour la plupart nié la notion d’ennemi, restant sur un schéma de stabilisation issu des crises balkaniques. En refusant ainsi souvent le combat, en particulier dans le cas irakien, elles ont laissé s’implanter des organisations qui ont fini par contrôler la population autour d’elles.

Les Américains et leurs alliés, influencés par leurs passés militaires respectifs (Vietnam, guerres de décolonisation), mis en confiance par les victoires initiales et croyant en la « justesse » de leur action, ont longtemps repoussé un engagement dans la contre-insurrection. Le retard considérable pris dans la (re)constitution des forces de sécurité locales aurait de toute manière largement entravé la mise en œuvre d’une telle démarche.

Finalement, la mise en œuvre de démarches de contre-insurrection « populo-centrée » ambitieuses sur les deux théâtres s’est accompagnée d’une conceptualisation de nouveaux outils et procédures (équipes de reconstruction provinciales, équipes de terrain humain, nouvelle conception de la coordination des efforts civilo-militaires). Ces démarches ont, à de rares exceptions près, comme la reprise du contrôle de Bagdad en 2007, été entravées par le manque d’effectifs, le manque de permanence sur le terrain et la confusion introduite par la multitude des intervenants aux approches, objectifs et intérêts très différents (alliés, sociétés militaires privées, milices locales).

Distorsions économiques

Le projet politique s’est doublé de projets économiques de reconstruction, dans le cas irakien, et de développement, dans le cas afghan (le revenu moyen afghan représente 10 % de l’irakien). Les coûts de ces projets ont été sous-estimés.

Ce soutien économique a été lent à se mettre en place (préférence pour les grands projets centralisés, inertie des processus internationaux, nécessité, notamment en Irak, de donner une priorité aux sociétés américaines), et freiné par l’action de la guérilla. Il est souvent resté mal organisé, avec un personnel insuffisamment nombreux et compétent, déléguant l’action à des organisations non gouvernementales ou des sociétés privées aux méthodes et intérêts multiples et divergents. L’octroi d’un soutien social et économique a accentué la fracture entre gagnants et perdants, plutôt que d’entraîner l’adhésion aux projets de transformation.

L’injection massive de financements dans ces deux pays a été captée en grande partie par la corruption, en particulier au sein de l’administration, ce qui a entamé la légitimité de celle-ci et accentué par contraste l’attrait des Taliban, dont un des principaux avantages comparatifs est de tenir davantage leurs engagements vis-à-vis de la population. L’Irak et l’Afghanistan sont classés parmi les pays les plus corrompus au monde. La manne financière de l’opium afghan aggrave les déviances de corruption déjà nourries par l’aide économique. Le pétrole irakien, ressource principale du pays, renforce également le problème de la redistribution (opposition des Kurdes et des sunnites pour Kirkouk, autonomie de Bassorah dominée par le parti Fadilah). Pire, par divers processus de détournement, une partie de cette aide contribue également à financer les mouvements rebelles.

Equilibre instable

En Irak comme en Afghanistan, l’équilibre de la situation dépend des relations au sein d’un triangle politique, économique et sécuritaire. Au sein de ce triangle instable, dont les pôles évoluent à des rythmes différents et génèrent des dynamiques parfois contradictoires, des surprises peuvent émerger. La recherche du maintien d’un équilibre a nécessité des efforts considérables dans chacun de ces pôles pour tenter de neutraliser les déséquilibres engendrés par les autres.

Par exemple, en Irak, la conjugaison de la démocratisation naissante, des déséquilibres économiques et de la superficialité du nouvel appareil sécuritaire irakien et des contingents alliés a facilité le développement de l’armée du Mahdi dans les milieux les plus pauvres de la population chiite. Lorsque l’armée du Mahdi s’est attaquée aux contingents alliés en avril 2004, ceux-ci ont presque tous été surpris.

Les mouvements rebelles irakiens et afghans sont particulièrement résistants face aux forces de la coalition, du fait d’une motivation extrême, de ressources humaines presque inépuisables, d’un armement et de fonds limités mais suffisants.

La surprise devient la norme de ces conflits. Elle est généralement négative (résistance de la rébellion à Falloujah en avril 2003, révolte mahdiste au même moment, résistance dans le grand Kandahar en 2006, etc.) et impose des efforts militaires considérables. Cet effort militaire, généralement formulé selon la grammaire de la culture militaire américaine, s’avère très coûteux humainement et financièrement. La conjonction des deux conflits Irak–Afghanistan finit par coûter annuellement aux alentours de 200 milliards de dollars au budget public américain.

Le succès du Surge irakien en 2007 est la seule bonne surprise des deux conflits. Il est avant tout le résultat du sentiment d’isolement des organisations nationalistes sunnites vis-à-vis du pouvoir chiite, du Kurdistan et des organisations jihadistes. Le changement d’alliance, baptisé « mouvement du réveil », introduit un cercle vertueux et permet de faire disparaître l’ennemi principal de la coalition et de renforcer les forces américaines face aux mahdistes puis aux djihadistes. Étant davantage le résultat d’une évolution politique locale que de l’application de nouvelles méthodes, le succès du Surge ne s’est pas reproduit à l’identique en Afghanistan, malgré la transposition de cette démarche.

En Irak, les gagnants économiques et politiques sont désormais nombreux et l’État irakien dispose de forces de sécurité conséquentes qui lui ont permis de rétablir au moins partiellement son autorité sur Bassorah ou Mossoul. Le départ des Américains a réduit la motivation nationaliste. Pour autant, les grands problèmes du pays restent en suspens — sort de Kirkouk, répartition des bénéfices du pétrole, place des sunnites dans le jeu politique, autonomisme des provinces du Sud, en particulier à Bassorah, autonomie des forces de sécurité — et l’État islamique en Irak est réduit à la clandestinité mais toujours présent. Le retrait d’Afghanistan pourrait donner à voir un scénario similaire.

Au final, le rêve d’un « domino » démocratique irakien créé par le changement de régime imposé de l’extérieur s’est montré illusoire, tandis que, quelques mois plus tard, la changement de régime d’initiative populaire – ce qu’on appelait autrefois des « révolutions » - a fonctionné en Tunisie et en Égypte.

Conclusions

Le projet de transformation des sociétés n’est concevable qu’avec une forte adhésion initiale de la part de la population et la mise en œuvre rapide de moyens civils et militaires importants, en association avec des structures sociales et politiques locales légitimes et donc respectées aussi par l'intervenant.

Si la « paix éclair » n’est pas réalisée, les ressources nécessaires pour obtenir la normalisation d’États ou de régions d’une dimension supérieure aux petits pays balkaniques ou africains dépassent, et dépasseront de plus en plus, les moyens des pays occidentaux, y compris désormais des États-Unis, dont on imagine mal qu’ils se lanceront à nouveau avant longtemps dans une telle aventure. La question se pose pour la France des gains diplomatiques et sécuritaires de telles opérations menées sous la direction des États-Unis au regard des coûts humains et financiers qu’elles ont engendrés.

D’un point de vue militaire, la question se pose aussi de l’efficacité de telles coalitions hétéroclites dominées par un acteur traditionnellement peu à l’aise dans la lutte contre des organisations armées non étatiques ou hybrides, qui restent des adversaires probables et toujours difficiles. La tentation est forte pour les États-Unis d’employer la force armée de manière beaucoup plus indirecte. Il ne faudrait pas, en continuant de suivre l’acteur militaire dominant (et principal fournisseur de moyens), par un effet de balancier, abandonner l’expérience et les compétences chèrement acquises dans la guerre au milieu des populations au profit d’une approche séduisante mais qui n’est pas pour autant dépourvue de faiblesses. La fin annoncée des guerres de transformation impose une profonde réflexion sur l’emploi des forces.

dimanche 1 février 2026

L'art de la défaite sous le seuil de la guerre : La France contre la République islamique d'Iran

Extrait de Le temps des guépards : La guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, Tallandier, 2022. 

Bien qu’ayant accueilli en exil son guide suprême l’ayatollah Khomeiny, la France s’est opposée très vite à la nouvelle République islamique d’Iran proclamée en avril 1979. Or, à l’époque du Shah, les deux pays avaient conclu un vaste accord de coopération nucléaire. Cet accord est remis en cause avec le nouveau régime. L’Iran rompt le contrat de fourniture de centrales nucléaires, mais souhaite rester dans le consortium Eurodif, la filiale du Commissariat à l’énergie atomique, et bénéficier de la fourniture d’uranium enrichi prévue dans les accords. François Mitterrand s’y refuse, comme il refuse que la France rende le milliard de dollars qui y avaient été placés par le Shah.

La France multiplie en revanche les accords avec l’Irak de Saddam Hussein, alors le premier partenaire commercial de la France au Moyen-Orient et son deuxième fournisseur de pétrole. Lorsque Saddam Hussein engage la guerre contre l’Iran en 1980, il est pleinement soutenu par les États-Unis, désignés « Grand Satan » par l’Iran, tandis que la France est nommée le « Petit Satan ». La France fournit à l’Irak un quart de son équipement militaire et les réacteurs de la centrale nucléaire de Tammuz, qui est détruite par les Israéliens en juin 1981. On compte alors plus de 10 000 expatriés français en Irak, dont un certain nombre de conseillers militaires, tandis que de nombreux Irakiens sont formés en France. Les retombées sur l’industrie française sont énormes ainsi que les rétrocommissions sur les caisses noires des partis politiques français. D’un point de vue moins matérialiste, le « progressisme laïc » de Saddam Hussein plaît également beaucoup plus que cette République islamique chiite dont on craint qu’elle ne veuille exporter sa révolution.

La France appuie donc massivement l’Irak dans sa guerre. En septembre 1981, elle signe avec Saddam Hussein un contrat d’un montant équivalent à plus de 1,5 milliard d’euros et portant sur des centaines de véhicules blindés, des milliers de missiles antichars et antiaériens et même plus de 80 canons automoteurs de 155 mm, dont l’armée de Terre française n’est pas encore dotée. L’aviation irakienne dispose déjà de 90 avions de combat Mirage F1. On y ajoute 25 autres appareils en 1985. Le plus extraordinaire est que, de 1982 à 1986, on vend quand même aussi discrètement et illégalement des obus à l’Iran afin de financer le Parti socialiste. Les États-Unis font d’ailleurs de même pour financer les contre-révolutionnaires en Amérique centrale. En octobre 1983, le porte-avions Clemenceau vient prêter cinq avions Super-Étendard, seuls à même de frapper les navires iraniens dans le Golfe avec leurs missiles AM-39 Exocet. Un appareil est détruit et les quatre restants sont rendus à la France durant l’été 1985.

On peut difficilement imaginer à l’époque que tout cela passera inaperçu de l’Iran, mais on s’estime probablement protégés de toute action de la République islamique dont on croit de toute façon le destin assez bref. C’est une erreur.

C’est la première fois depuis 1963 que la France est en confrontation directe avec un État. L’adversaire de l’époque était le Brésil qui voulait interdire sa zone de pêche exclusive aux navires français. Il avait alors suffi de protéger les pêcheurs français par les navires de la Marine nationale pour, après une brève période de tension, mettre fin au « conflit de la langouste ». Cela ne va pas être aussi facile face à l’Iran.

La France est surprise par les attaques par procuration iraniennes. La première zone d’action est le Liban où l’Iran s’associe la Syrie, hostile à la présence des Occidentaux. En septembre 1981, l’ambassadeur de France à Beyrouth est assassiné par une milice à la solde de la famille Assad. L’Iran et la Syrie s’attaquent ensuite aux cibles que les pays occidentaux ont obligeamment placées au Liban.

En juillet 1983, la milice chiite Amal soutenue par l’Iran tente de pénétrer dans Beyrouth. Les petites forces armées libanaises réussissent difficilement à la repousser alors que la FMSB, censée aider l’armée nationale, reste l’arme au pied. Cela n’empêche pas les Occidentaux d’être frappés, notamment le 31 août lorsque quatre soldats et un policier français meurent dans le bombardement de l’ambassade de France. Le 4 septembre, l’armée israélienne évacue soudainement les montagnes du Chouf, au sud-est de Beyrouth. Le vide est occupé par les Druzes du Parti socialiste progressiste (PSP), alliés de la Syrie et qui se trouvent désormais à portée d’artillerie de la capitale libanaise. Les combats avec l’armée libanaise sont très violents à quelques kilomètres au sud de la capitale. Le 11 septembre 1983, pour, enfin, appuyer l’armée libanaise en posture délicate et protéger ses forces de la menace de l’artillerie du PSP, Ronald Reagan fait appel aux forces navales qui frappent les montagnes de leurs canons et lancent un raid aérien une semaine plus tard. Le 22 septembre, c’est au tour des Français de lancer un raid aérien de huit Super-Étendard depuis le porte-avions Foch afin d’anéantir une batterie druze après la mort de deux soldats français deux semaines plus tôt. La force multinationale continue pourtant à maintenir l’illusion de la neutralité en n’engageant pas les forces terrestres. Les forces navales sont donc en guerre, mais pas les forces terrestres, toujours interdites d’agir autrement qu’en légitime défense. C’est d’autant plus absurde que ce sont elles qui sont frappées et non les navires. Avant le 23 octobre 1983, 17 soldats français ont déjà été tués dans différentes attaques.

La myopie stratégique se double d’une cécité tactique. Le premier attentat suicide moderne avec emploi d’explosif est le fait d’un membre du mouvement chiite Amal, le 15 septembre 1981, contre l’ambassade irakienne à Beyrouth. Le mouvement Amal est soutenu par l’Iran qui a aussi remis au goût du jour l’emploi de combattants-suicide dans sa guerre contre l’Irak. D’autres attaques ont suivi, frappant le quartier-général israélien à Tyr en novembre 1982 et l’ambassade américaine à Beyrouth en avril 1983. Pour autant, on ne se prépare pas vraiment à ce nouveau mode d’action promis à un grand avenir. Pire, pour réduire leur vulnérabilité aux attaques plus classiques, les forces françaises réparties jusque-là dans des petits postes ont été regroupées dans de grands bâtiments, mais sans assurer autour d’eux une ceinture de protection efficace. C’est ainsi que la 3e compagnie du 6e régiment d’infanterie parachutiste, une unité de circonstance formée de volontaires, est tout entière placée dans un immeuble de huit étages baptisé Drakkar, à quelques centaines de mètres de l’ambassade d’Iran.

Le 23 octobre au petit matin, quelques jours après que le président Mitterrand a déclaré aux Nations unies que la France n’avait pas d’ennemi au Liban, le bâtiment Drakkar explose. Celui des Marines américains a été attaqué sept minutes plus tôt. Les Américains perdent 241 hommes et les Français, 58. Les deux attaques au camion-suicide représentent l’équivalent en explosifs de plusieurs missiles de croisière américains Tomahawk entrés au même moment en service et avec une égale précision. Elles sont attribuées à plusieurs organisations armées : le Mouvement de la révolution islamique libre puis le Jihad islamique et en fait le Hezbollah. L’implication de la Syrie et de l’Iran est évidente, mais aucune preuve formelle ne sera jamais avancée – on parlerait aujourd’hui d’opération « non attribuable ». Les autorités françaises, malgré la demande de plusieurs députés, ne constitueront jamais de commission d’enquête pour dire aux Français qui a tué leurs soldats.

Alors que quelques années plus tôt, il n’était question que de montrer notre détermination afin d’assurer la crédibilité de notre doctrine de dissuasion stratégique, l’exécutif français est désormais désemparé. Malgré l’affront immense, à ce jour les plus fortes pertes militaires en une seule journée depuis 1962, il faut attendre plusieurs semaines pour avoir une réaction. Le 7 novembre 1983, le véhicule piégé (une Jeep marquée « armée française ») destiné à frapper l’ambassade d’Iran à Beyrouth ne fonctionne pas. Moins de deux ans avant le fiasco du Rainbow Warrior, la France ne sait visiblement plus très bien monter des opérations clandestines. Le 17 novembre, « non pas pour se venger, mais pour que cela ne se reproduise pas », le président Mitterrand déclenche l’opération Brochet. Huit Super-Etendard de la Marine nationale décollent du porte-avions Clemenceau et larguent 34 bombes de 250 et 400 kg sur la caserne Cheikh Abdallah dans la plaine de la Bekaa, une position des Gardiens de la Révolution islamique et du Hezbollah opportunément évacuée quelques minutes plus tôt. Une rumeur forte prétend que les occupants ont été avertis par un membre d’un ministère français.

Le 21 décembre 1983, un peu plus d’un mois après le raid aérien destiné à ce que « cela ne se reproduise pas », une nouvelle attaque à la voiture piégée a lieu contre les Français. La voiture est arrêtée par les merlons de terre, mais les 1 200 kilos d’explosif détruisent l’endroit où les soldats français prennent habituellement leurs repas. L’heure des repas avait été heureusement décalée ce jour-là, sinon il y aurait un nouveau massacre parmi les soldats français. L’attaque en tue néanmoins un ainsi que 13 civils libanais. On compte également plus de 100 blessés, dont 24 Français. Cette attaque ne donne cette fois même pas lieu à un simulacre de représailles.

Dès lors, la priorité est l’autoprotection. Plus personne ne sort des deux bases françaises, au centre de Beyrouth et sur la ligne verte. Une batterie de cinq canons automoteurs de 155 mm AMX-13 est amenée de métropole en renfort, qui ne tirera jamais le moindre obus, mais dans le même temps le bataillon français emprunté à la Finul lui est rendu.

Le début du mois de février 1984 est l’occasion de nouveaux combats dans la capitale. L’armée libanaise, que la FMSB n’aide toujours pas, se désagrège dans la montagne face aux Druzes de Walid Joumblatt et dans Beyrouth face aux chiites d’Amal. La force multinationale impuissante soutenant une armée fragile au service d’un État faible n’a plus de raison de perdurer sinon pour prendre des coups qu’elle ne voudra pas rendre malgré ses cuirassés, porte-avions et ses hélicoptères d’attaque. Britanniques, Italiens et Américains évacuent Beyrouth en ordre dispersé pendant le mois de février. La France s’obstine encore un peu, en proposant même de remplacer la FMSB par une force des Nations unies, qui, d’évidence, aurait été encore plus impuissante. La proposition est bloquée par un véto soviétique. Isolée, la France n’a plus le choix : il lui faut replier également ses forces, qui, selon les mots du président de la République, « elles ont rempli leur mission ». Du 22 au 31 mars, les Français évacuent Beyrouth. La mission de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth prend fin officiellement le 31 mars 1984 après dix-huit mois d’existence. Nous avons alors perdu pour rien 89 soldats tués et plusieurs centaines de blessés, autant que plus tard en douze ans de présence en Afghanistan.

Cela ne met pas fin pour autant à la guerre « sous le seuil ». Au Liban, l’Iran et la Syrie utilisent divers groupes locaux pour enlever 11 diplomates et journalistes français de 1985 à 1987. Ces groupes sont utilisés aussi pour frapper Paris. De décembre 1985 à septembre 1986, 14 attentats à la bombe y sont organisés, faisant 13 morts et plus de 300 blessés. Le réseau de Fouad Ali Saleh à l’origine de ces attaques est démantelé en 1987. Ce groupe est lié au Hezbollah libanais, lui-même lié à l’Iran. Il n’est pas exclu non plus que l’assassinat en novembre 1986 de Georges Besse, ancien président du directoire d’Eurodif, par le groupe français Action directe ne soit également lié au conflit.

Plus ouvertement cette fois, à partir d’avril 1985, avec l’arraisonnement d’un porte-conteneurs français, l’Organisation des Gardiens de la Révolution multiplie les attaques à la bombe ou au missile antichar contre les navires battant pavillon français ou autre dans le golfe arabo-persique. Le 25 novembre 1986, c’est une plateforme pétrolière de la société Total qui est frappée par deux avions iraniens, faisant cinq morts dont deux Français.

Face à ces nouvelles attaques, la France gesticule. Après les attentats de Paris de 1986, 2 000 soldats sont engagés sur le pourtour du territoire métropolitain en soutien des forces de police et de douane. Cette opération, baptisée Garde aux frontières, est le premier engagement militaire français sur le territoire métropolitain depuis la fin de la guerre d’Algérie. Elle n’a évidemment aucun effet sur Téhéran.

Le 17 juillet 1987, on rompt les relations diplomatiques avec l’Iran. Le 30 juillet, la Task Force 623 quitte Toulon en direction du golfe Arabo-Persique. Avec 6 000 marins sur 140 000 tonnes de bâtiments de guerre dont le porte-avions Clemenceau, soit 40 % du tonnage total la Marine nationale, la TF 623 représente la plus forte concentration navale depuis la crise de Suez en 1956. Cette opération, baptisée Prométhée, est nettement plus utile que Garde aux frontières dans la mesure où escorteurs, frégates et chasseurs de mines protègent efficacement sans combat les navires français, et même parfois neutres, des attaques iraniennes. Pour le reste, les huit passages du groupe aéronaval dans le Golfe sont l’occasion de déclarations martiales du président de la République, mais aucune frappe n’est jamais ordonnée.

En réalité, au moment du déclenchement de Prométhée, le gouvernement français, dirigé par Jacques Chirac, a déjà décidé de tout céder à l’Iran et de tirer un profit politique de la libération des otages peu de temps avant l’élection présidentielle de 1988 face à François Mitterrand. L’argent dû à l’Iran lui est rendu, ainsi que le personnel diplomatique inquiété après les attentats de Paris. En échange, les otages au Liban, Jean-Paul Kauffmann, Marcel Carton et Marcel Fontaine, sont libérés. Il est alors mis fin aux opérations militaires de démonstration dont le but principal avait bien été de permettre un abandon plus facile derrière un masque de fermeté. Un traité définitif est signé par la France et l’Iran en 1991. Il consacre encore, à ce jour, la plus grande défaite de la France après la fin de la guerre d’Algérie.

Cet accord de paix secret avec l’Iran coïncide presque avec celui avec Libye, l’autre adversaire du moment.

jeudi 22 janvier 2026

La France aurait pu être la troisième puissance militaire mondiale, à moindre coût... mais finalement non.

Billet du 10/09/2013 
réactualisé le 04/10/2014

Il est singulier de constater que ceux qui réclamaient une riposte immédiate et foudroyante en Syrie en 2013 et qui sont aujourd'hui sur le devant de la scène pour demander la destruction de Daesh sont les mêmes qui militaient vingt ans plus tôt pour toucher les « dividendes de la paix ». Le personnel politique français ne se renouvelant que très lentement, il peut arriver ainsi que l’on en vienne à être rattrapé par les effets à long terme des causes que l’on a défendu en son temps.

Le fait est que sans cet empressement à baisser la garde à la fin de la guerre froide et en considérant que l’on ait maintenu le même effort de défense qu’à l’époque, on aurait investi un ordre de grandeur de 200 milliards d’euros (de 2014) supplémentaires dans notre outil de défense, dont environ 80 milliards en investissements industriels et technologiques. Le budget s’élèverait aujourd’hui à environ 56 milliards d’euros au lieu de 31,4 et si les contribuables français faisaient le même effort que les contribuables américains ce budget avoisinerait même les 80 milliards d’euros. Nous serions déjà plus puissants militairement que la Russie. Notons qu'alors que le budget de la défense diminuait légèrement en valeur absolu, les autres dépenses de l'Etat s'accroissaient d'environ 80 %.

Cet effort maintenu aurait eu évidemment un impact économique. Une somme de 200 milliards d’euros représente environ 10 % du déficit public actuel. En fait, ces 200 milliards et surtout les 80 milliards d’achats industriels auraient occasionné aussi un accroissement de richesses, consolidé notre industrie et à l’instar des Etats-Unis largement stimulé une recherche-développement irriguant l’ensemble du tissu économique. Plus de 200 000 emplois dans les armées et l’industrie de défense (dont on rappellera qu’elle est peu délocalisable) auraient été maintenus. Ces emplois se seraient même sans doute accrus. 

L’exemple américain est également là pour démonter qu’on exporte beaucoup plus facilement lorsque la puissance militaire permet de créer des alliances. Au bilan, les retombées fiscales directes de l’industrie de défense et indirectes partout ailleurs dans l’économie aurait largement réduit ce coût bien en dessous des 10 %. Il n'est pas impossible même que l'exercice ait été bénéficiaire pour le budget de l'Etat. Cela avait réussi à l'économie de l'Allemagne nazie (à nos dépens), au 3e New deal de Roosevelt (à notre profit indirect, surtout à partir de 1942), à l'économie américaine des années 1980 et sans doute aussi des années 2000 avant l'engagement en Irak, cela profite actuellement à l'industrie russe mais pas à nous.

En interne au ministère de la Défense, on aurait aussi évité toutes ces mesures d’économie à court terme qui finissent par devenir coûteuses à long terme et provoquer une forme lente d’implosion : report et réduction de commandes qui aboutissent parfois au bout du compte à avoir moins d’équipements que prévu mais pour un total plus cher (frégate FREMM ou véhicule VBCI), maintien en condition d’équipements anciens maintenus plus longtemps que prévu, regroupement des véhicules terrestres en parcs aboutissant au désintérêt des utilisateurs occasionnels et donc à une casse et des accidents accrus, mise en place d’un soutien de type « Second Empire » avec les mêmes résultats qu’à l’époque, etc. Nous sommes, depuis plusieurs années déjà, dans une situation où les capacités se réduisent beaucoup plus vite que le budget.

Surtout, ce financement aurait permis d’absorber largement tous les grands programmes de recapitalisation des années 1980 en les adaptant évidemment au contexte actuel. Nous aurions peut-être déjà deux porte-avions et de nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque, l’avion Rafale équiperait presque complètement nos escadrons, nous aurions sans doute renouvelé notre flotte de ravitailleurs en vol et de transport, nos troupes au sol, enfin, ne pourraient plus être confondues avec celles de l’opération Daguet en 1991. Avec un système félin plus avancé et nos engins Scorpion, notre infanterie, pour ne citer qu’elle, serait la mieux équipée du monde. Nous aurions enfin eu suffisamment de moyens pour explorer les voies nouvelles comme les drones, la robotique ou le cyber et y être en pointe (avec encore les fois de nombreuses retombées industrielles) plutôt qu’à la traîne. Non seulement nos équipements seraient plus modernes mais ils seraient d’autant plus nombreux que la disponibilité technique serait sans doute plus élevée. Surtout, il n'aurait pas été nécessaire de réduire nos effectifs de 80 000 hommes et femmes en dix ans. On aurait peut-être même pu les accroître. Avec les emplois industriels déjà évoqués, c'est peut-être 400 000 postes de travail de plus qui existeraient aujourd'hui. 

Le plus important est que nous disposerions d’un outil de projection de forces puissant, correspondant sensiblement au Modèle d'armée 2015 décrit dans la LPM 1997-2002 avec 60 000 hommes et 100 avions de combat déployables, 
second seulement de celui des Etats-Unis et sans leurs contraintes institutionnelles. Nous ne serions pas obsédés par l’idée de « peser dans une coalition » puisque nous n’aurions pas besoin de coalition. Nous ne serions pas condamnés à mener des guerres minuscules. Nous serions capables de vaincre des adversaires bien supérieurs en volume et en puissance aux 3 000 combattants que nous avons affrontés au Mali, nous aurions pu (avec moins d'intrusion politique) mieux assurer notre mission en Kapisa-Surobi, nous serions intervenus seuls en Libye s’il avait fallu (et non simplement représenter 20 % des frappes), nous aurions pu porter nous-mêmes nos troupes au Mali, nous aurions été capables si nous l'avions voulu de lancer une campagne de frappes sur la Syrie sans avoir à attendre une décision américaine, nous aurions été capables d'envoyer les effectifs suffisant en Centrafrique pour y assurer une vraie mission de stabilisation, nous ne représenterions pas enfin 3 % des frappes contre l'Etat islamique après avoir tant occupé l'espace diplomatique. Bref, nous serions encore une puissance indépendante et respectée, la 3e au lieu de la 8e en termes de budget de Défense, pour un effort finalement modeste voire même profitable économiquement.

Au lieu de cela, on préfère encore réduire les moyens de notre outil militaire, en réduisant ouvertement le budget de défense ou, plus discrètement, en mentant sur des recettes exceptionnelles qui ne viendront jamais. On sous-budgétise le coût anticipé des opérations extérieures et on prend ensuite une partie de la différence dans les investissements des armées. On aboutit ainsi à ce paradoxe que chaque opération, même réussie, réduit nos capacités et qu'à force de victoires, on tende à disparaître. Pour un coût équivalent à cette ponction, on préfère supprimer le jour de carence des fonctionnaires.

Il est temps de savoir si nous voulons toujours être une puissance. Si tel est le cas, il n'y a pas d'autre solution que de revenir sur la spirale de destruction des outils qui permettent de l'être. Dans le cas contraire, autant supprimer tout de suite notre armée avant que tout cela ne devienne définitivement ridicule.