samedi 17 juillet 2021

Les innovations militaires à l’époque de la guerre de 1870

La guerre de 1870 survient au début d’une révolution militaire qui s’étend du milieu des années 1840 à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et qui voit la manière de combattre se transformer radicalement sous les poussées successives de plusieurs groupes d’innovations. De manière complètement inédite, le changement permanent devient alors un paramètre que les militaires doivent prendre en compte absolument. Jusqu’au début de la Révolution industrielle, on pouvait faire toute une carrière sans se remettre en question. C’est désormais impossible. Toutes les armées occidentales sont désormais soumises à des turbulences. Certaines les appréhendent mieux que d’autres et leur affrontement, comme celui de 1870 entre la France et la confédération allemande, est toujours un terrible révélateur des efforts d’adaptation réalisés par les uns et les autres.

La révolution du fusil et ses conséquences

Jusqu’aux années 1840, l’espace de combat dans lequel les forces terrestres s’affrontaient est toujours resté très étroit du fait de la faible portée des armes, mais aussi de la faible mobilité des troupes, limitée à la marche ou au transport à cheval, ainsi que de la lente transmission des informations.

Pourvu qu’il soit bien placé, le chef d’armée peut alors savoir où est l’ennemi et même le voir avant de subir les effets de ses armes. Il est donc presque toujours possible de manœuvrer et de s’organiser avant le combat dans un «rayon de commandement» de quelques kilomètres. C’est ainsi que l’on retrouve la Grande Armée le 18 juin 1815 à Waterloo avec six corps d’armée mis en place dans un rectangle de trois kilomètres de front et deux kilomètres de profondeur.

Tout bascule lorsqu’on commence à concevoir des fusils qui associe un canon à âme rayée, qui fait tourner la balle et lui donne une plus grande portée pratique, et un armement par la culasse avec des cartouches complètes. Cela paraît anodin, mais cela change tout. En 1815, un bataillon d’infanterie pouvait tirer en une minuteprès de 2000 coups à une portée pratique 100 mètres. En 1850, le même bataillon équipé du fusil prussien Dreyse peut en envoyer 4000 à 400 m.

Comme parallèlement à cette augmentation de puissance de feu on continue à se déplacer à pied ou à cheval, aborder l’ennemi impose de franchir un mur de milliers de projectiles de plus en plus dense et profond. En 1815, on s’approchait, on tirait et puis on pouvait aborder l’ennemi en subissant au maximum un tir de sa part. Face aux nouveaux fusils, il faut faire face à huit tirs successifs avant d’arriver au contact de la ligne ennemie, ce qui est évidemment une autre affaire. À cheval il ne faudra peut-être faire face qu’à quatre tirs, mais comme on constitue une cible beaucoup plus importante qu’un fantassin, le défi est encore plus rédhibitoire.

Certains vont considérer que pour aborder l’ennemi, il suffira de rester groupé et d’aller plus vite. C’est en partie l’origine du «pas chasseur» plus rapide que les autres ou de l’habitude des Bersagliers de défiler en courant. Les balles persistant à aller beaucoup plus vite que les hommes, c’est une approche qui trouve vite des limites. D’autres estiment qu’il faut s’avancer dispersé en tirailleurs afin de mieux échapper aux feux et de soi-même mieux tirer, mais on s’aperçoit que les soldats échappent alors rapidement au contrôle des officiers et qu’on n’arrive jamais au contact de l’ennemi de cette façon. Ce problème tactique ne trouvera de solution que pendant la Première Guerre mondiale.

En attendant, on se trouve dans toutes les armées dans une position où il devient très difficile d’aborder l’ennemi. Il est donc encore plus difficile de percer son dispositif et de le disloquer. Or, sans dislocation, il n’y a pas de résultat décisif mettant fin au combat, mais une usure des deux camps. L’attaque de flanc sur le plateau de Pratzen à Austerlitz en 1805 ou la charge de la colonne Mac Donald à Wagram en 1809 deviennent des souvenirs. L’infanterie française parvient bien à percer le centre autrichien à Solférino, en 1859, mais elle ne réussit que parce que l’infanterie autrichienne n’est pas encore équipée de ce qui se fait de mieux. Lorsque les Autrichiens tentent d’imiter les Français à Sadowa en 1866, ils se font massacrer par les Prussiens. Et avec le fusil Chassepot adopté à la même époque, les fantassins français sont encore mieux armés que les Prussiens.

Devant une telle augmentation de la puissance de feu, il n’est plus besoin, ni même souhaitable de conserver les mêmes densités de troupes que sous la période napoléonienne, sous peine là encore de massacres comme lors de la bataille de Shiloh aux États-Unis en 1862 où plus de soldats américains tombent en deux jours que pendant toute la guerre de 1812-1814 contre l’Angleterre. La dispersion et l’adaptation au terrain s’imposent. Là où on met six corps d’armée à Waterloo, il n’y en plus qu’un seul en 1870.

Dans le même temps, le nombre des unités de combat ne cesse d’augmenter grâce à la démographie, la conscription généralisée et la capacité de soutien des économies industrialisées. L’armée prussienne mobilisée en 1870 est trois fois plus importante que celle de 1815. La combinaison de la moindre densité des forces sur le front et de l’augmentation du nombre d’unités entraine mécaniquement une augmentation de la largeur des fronts. Cette extension est d’autant plus importante que l’on a de plus en plus tendance à ne plus distribuer les forces en profondeur pour essayer de percer le front ennemi, mais plutôt latéralement pour essayer de le contourner. On aboutit ainsi à une dilatation des espaces de batailles. Une campagne moyenne ne se déroule plus avec une armée de 100 000 hommes finissant pas se regrouper dans un carré de 10 km2 pour combattre, mais avec deux à quatre armées qui forment chacune un rectangle de 100 km2 au contact de l’ennemi. Lorsque de tels rectangles opposés se rencontrent sans pouvoir se disloquer, il est également difficile d’obtenir une décision dans une seule journée. Les batailles tendent donc aussi à s’étendre sur plusieurs jours.

Cette dilatation de l’espace-temps pose de nouveaux problèmes de commandement. Grâce au chemin de fer et au télégraphe cela se passe plutôt mieux qu’avant au niveau opérationnel. Il est plus facile de mouvoir ces armées de manœuvre que les corps d’armée de Napoléon, mais seulement avant la rencontre avec l’ennemi. Dès qu’il y a contact en revanche, les choses sont plus compliquées. Il est désormais beaucoup plus difficile, sinon impossible pour le chef de voir l’ennemi avant de se faire tirer dessus et les combats débutent souvent dès qu’une partie des troupes rencontre l’ennemi. L’agencement des forces se fait dans l’action et non plus avant, alors que la circulation de l’information repose toujours sur la vitesse du messager à cheval ou à pied sous le feu de l’ennemi.

Les dispositifs dilatés avec des forces plus dispersés et des fantassins qui peuvent tirer à distance à genoux ou couchés deviennent moins visibles. Les comptes rendus qui remontent jusqu’au commandant d’armée désormais plus en arrière de la ligne de contact sont lents et imparfaits. La prise de décision est difficile et les ordres descendants tout aussi lents. Pour pouvoir fonctionner quand même efficacement, il n’est guère d’autre solution que de redistribuer le commandement et décentraliser la conception des ordres de manœuvre. Cela suppose de surmonter des réticences internes à ce qui s’apparente à des pertes de pouvoir. Cela induit aussi un effort proportionnel et donc considérable de formation des cadres jusqu’au plus petit échelon.

En résumé, en juillet 1870 lorsque la France et la coalition allemande entrent en guerre, l’art de la guerre consiste à être capable d’organiser et de faire manœuvrer ensemble plusieurs armées de 100/150 000 hommes face à des armées équivalentes qu’il va falloir non pas détruire par dislocation mais étouffer par encerclement. Très clairement, une des deux armées y est mieux préparée que l’autre.

La guerre comme révélateur de problèmes non résolus

Avant même de tirer un coup de feu, la première bataille, celle de la mobilisation des forces est gagnée par la Prusse et ses alliés. Dans cette guerre industrielle de masse, la majorité des forces sont des forces mobilisées et non permanentes, et celui qui termine le premier sa mobilisation a l’initiative des opérations. C’est un phénomène assez nouveau que maitrise parfaitement la Prusse. Le Grand État-major prussien et le corps d’état-major est en effet d’abord un organe de mobilisation et de gestion des forces. C’est la première technostructure moderne.

La France découvre de son côté que la mobilisation ne s’improvise pas. L’intendance, qui est dotée d’une organisation distincte de celle des forces de combat, est saturée et les axes de communications, principalement les voies ferrées, sont bouchés. Les régiments français partent à la frontière sans attendre leurs réservistes, il est vrai beaucoup moins nombreux que les Allemands. Au total, la France ne réunit que 350000 hommes au total, pour la plupart en cours de réunion dans deux armées, d'Alsace et de Lorraine, de part et d’autre des Vosges avec 7 corps d’armée. En face, Prussiens et autres Allemands, réunissent 550000 hommes en première ligne et 400000 en deuxième échelon dans la Landwehr. L’ensemble, certes plus hétérogène puisqu’il intègre plusieurs armées nationales, forme 15 corps d’armée. La plupart sont réunis au sein de trois armées placées à l’ouest du Rhin au plus près de la frontière.

Les Français découvrent ensuite qu’ils sont incapables de manœuvrer ces grandes forces avec la même souplesse que les Prussiens. Contrairement à ces derniers, et à l’exception de la Garde impériale qui avait une structure de commandement permanente, tous les états-majors de divisions, de corps d’armée et des armées de Mac Mahon en Alsace et Bazaine en Lorraine sont constitués pendant la mobilisation.

Au niveau le plus élevé, les deux maréchaux français se jalousent, coopèrent mal et sont peu disciplinés, tout le contraire des commandants d’armées prussiennes. Les officiers français ont tous ou presque une expérience du combat, en Algérie, Italie ou ailleurs, mais pas du tout l’habitude de manœuvrer à une telle échelle. Les officiers d’état-major prussien ont peut-être peu fait la guerre, mais ils ont fait l’école de guerre, la Kriegsakademie. Ils sont bien formés, s’appuient tous sur une doctrine commune et se connaissent suffisamment pour savoir ce que va faire le voisin et comment se coordonner avec lui. À l’intérieur des rectangles de 100 km2 des armées prussiennes, on se meut donc beaucoup plus rapidement qu’à l’intérieur des armées françaises. On s’y meut d’autant plus rapidement, et notamment face à l’ennemi, que les Prussiens ont su transformer leur cavalerie en organe de reconnaissance, là où les Français, malgré les enseignements de tous les conflits récents, ont conservé une cavalerie de choc et rupture qui bien sûr se brise inutilement sur les feux modernes. Il y 65 régiments de cavalerie français au début de la guerre, ils ne sont plus que 11 le 1er septembre. Pendant tout ce temps, les corps d’armée français auront été myopes et ne cesseront de se faire surprendre.

Aussi n’est-il guère étonnant que la rencontre des Français avec les trois armées ennemies sur la frontière se passe mal pour eux. Sur les deux points de contact, le scénario est le même. Deux corps d’armée ennemis se rencontrent et se stoppent. Les Allemands, mieux renseignés et plus entreprenants, s’efforcent ensuite de contourner les Français, qui finissent par se replier sans avoir été renforcés à temps. Il n’y a pas de dislocation, mais une série de combats indécis et meurtriers d’une dizaine d’heures sur plusieurs points qui aboutissent à des reculs sous la pression.

La 3e armée allemande pénètre le 4 août à Wissembourg dans le Bas-Rhin et repousse ainsi l’armée de Mac Mahon, le 6, à Frœschwiller-Wœrth. Mac Mahon conserve encore suffisamment de liberté d’action pour se replier sur Chalons. Il n’en est pas de même plus au nord où les 1re et 2e armées allemandes recherchent le contact avec l’armée Bazaine qui, refusant de se replier sur Chalons, a placé ses corps d’armée en position défensive. Le terrain de ces positions aurait pu être préparé si on avait un peu étudié les combats en Virginie en 1864-1865, mais on se contente de faire confiance à la puissance de feu du Chassepot. Le Chassepot fait effectivement des ravages et les pertes prussiennes sont parfois terribles, comme à Saint-Privat ou un tiers de la Garde prussienne est fauché. Les Français sont aussi les seuls à utiliser des mitrailleuses. Le problème est que les artilleurs qui ont la responsabilité de ces armes n’ont pas eu le temps de se les approprier. Ils les utilisent donc comme des canons, en batterie, à découvert et souvent trop loin de l’ennemi. C’est parfois très meurtrier, mais cela a peu d’influence sur les évènements.

Grâce à leur culture du retour d’expérience les Prussiens s’adaptent. Ils allègent leur dispositif au contact, où on ne combat plus effectivement qu’avec une seule ligne de tirailleurs. Surtout, ils font appel aux canons Krupp en acier, l’équivalent dans l’artillerie des fusils à âme rayée armés par la culasse. L’artillerie prussienne fait des ravages sur les dispositifs statiques français. Après trois combats du 14 au 18 août autour de Metz qui sont autant de poussées, les armées allemandes finissent par bloquer l’armée de Bazaine dans la ville. C’est le premier encerclement d’armée réussie, même s’il n’aboutit pas sur une reddition immédiate.

Pendant ce temps, l’armée de Mac Mahon, rejoint par Napoléon III qui prend le commandement fait mouvement vers Sedan. Le 24 août, apprenant la nouvelle, Moltke fait basculer l’axe des progressions de ses armées de Paris vers Sedan. Le centre de gravité, pour employer un terme clausewitzien, n’est pas la capitale mais l’armée ennemie et son chef, le dernier chef d’État français à conduire une armée sur le champ de bataille. Il suffit de cinq jours pour que les 3e et la nouvelle 4e armée formée en cours d’action avec des éléments des 1re et 2e, soit 250000 hommes au total, pivotent complètement sur un front de 90 km. Les commandants d’armées et les chefs d’état-major prussiens, tous nourris à la même doctrine, avaient en réalité tous anticipé ce changement de cap.

Le 31 août, huit corps d’armée allemands sont déployés sur 17 km autour d’un adversaire immobile à Sedan coincé dans un triangle de 4 km de côté. Le 2 septembre, Napoléon III et l’armée de Mac Mahon sont obligés de capituler. Il aura donc suffi d’un mois de combat pour écraser l’armée qui était alors considérée comme la plus puissante du monde.

Cela avait suffi en 1866 à vaincre l’empire autrichien qui dès le lendemain du désastre de Sadowa avait demandé à négocier la paix. Ce n’est pas le cas en France, où la capture du Napoléon III est l’occasion d’un changement de régime qui décide de poursuivre la guerre. Le gouvernement de Défense nationale parvient même dans l’improvisation la plus totale et la ferveur patriotique à mobiliser 600 000 hommes et à former trois nouvelles armées. On voit également apparaître des francs-tireurs qui harcèlent l’ennemi. C’est une grande surprise pour les Prussiens qui redoutent le spectre de la guerre révolutionnaire et populaire.

Étonnamment, là où l’armée impériale avait tenu un mois, ces nouvelles armées françaises improvisées résistent cinq fois plus longtemps. Il est vrai que de larges forces allemandes sont fixées autour de Belfort, Metz et de Paris, assiégée depuis le 19 septembre, mais d’autres arrivent. À la fin de l’année 1870, il y a un million de soldats allemands en France, un chiffre qui aurait paru incroyable quelques dizaines d’années plus tôt.

Pour autant, aucune des trois nouvelles armées françaises, du Nord, de l’Est de la Loire, ne subit le sort de celles de Bazaine et de Mac Mahon. La leçon a été apprise et le théâtre des opérations s’étend à presque tout le territoire situé au nord de la Loire et les batailles elles-mêmes, menées par des armées de même volume et recherchant l’enveloppement, se dilatent. La bataille d’anéantissement par encerclement comme à Sadowa ou Sedan devient plus difficile à mener.

On assiste donc plutôt à une succession de batailles indécises au cours desquelles les nouvelles armées françaises, qui imitent les méthodes simplifiées allemandes, sont plus mobiles que les troupes impériales, avec quelques innovations de méthodes comme l’abandon par l’artillerie des fusées à deux durées au profit des obus percutants. Elles sont également — car elles manquent cruellement d’encadrement et de logistique — beaucoup moins solides que les unités impériales et rompent le combat pour des taux de pertes trois fois inférieurs.

La capitulation de Bazaine à Metz fin octobre, soit un mois avant l’épuisement total de ces vivres, constitue le deuxième évènement décisif de la guerre, car il libère de nombreuses forces allemandes. La supériorité ennemie devient écrasante. La place de Paris capitule fin janvier. Le 26 février, les préliminaires de paix sont signés à Versailles. Le traité de paix est signé à Francfort le 18 mai 1871. L’avance prise par les Prussiens dans l’adaptation à la révolution militaire industrielle n’aura jamais pu être rattrapée.


mardi 13 juillet 2021

Jeux de guerre et victoire dans le Pacifique

Nous sommes en janvier 1908, un article du McClure’s Magazine signé par plusieurs officiers de l’US Navy critique fortement le design de la classe de cuirassé dreadnought Delaware dont le deuxième exemplaire, le North Dakota, est en construction. Ce design, critiquent-ils, a été conçu par les techniciens du Bureau du département de la Marine sans n’avoir jamais pris en compte l’avis des opérationnels et il comporte de nombreuses erreurs de conception. La controverse monte jusqu’au Président Théodore Roosevelt, passionné par ces questions, qui sur les conseils de l’amiral Williams Sims s’adresse alors au Naval War College de Newport. Le NWC, l’école de guerre de la marine américaine, pratique alors régulièrement des jeux de guerre, ou wargames, pour la formation de ses officiers. Roosevelt demande alors de tester l’engagement au combat du North Dakota. Le résultat du jeu est sans appel et confirme le jugement très négatif des opérationnels. La classe Delaware s’arrêtera là, mais on constate qu’on aurait au moins économisé une somme d’argent colossale si on avait au moins testé les concepts avant de les produire.

Par méfiance du Congrès, les forces armées américaines n’ont alors ni grand état-major interarmées, ni même d’état-major de la Guerre et de la Marine très étoffés. Le secrétaire d’État à la Marine est assisté de commandant de divisions, dont celles des opérations et du matériel, et d’un bureau général d’amiraux anciens chargé de le conseiller. On l’aura compris, le département est rapidement secoué entre les rivalités de ces trois organismes, le tout dans une ambiance de l’entre-deux-guerres de réduction des dépenses et de contraintes fortes imposées par les traités navals. Pas facile dans ses conditions de faire évoluer une organisation dont on sait pourtant qu’elle aura probablement à mener des combats gigantesques dans les années à venir. L’US Navy va pourtant y parvenir de manière remarquable et le jeu de guerre y sera pour beaucoup. Le NCW est alors rattaché à la division des opérations, futur Office of the Chief Naval Operations-OPNAV, où il est d’abord utilisé comme organe de réflexion et d’expérimentation.

C’est une révolution organisationnelle, dans la mesure où comme dans la médecine sensiblement à la même époque, on complète le seul jugement personnel des chefs par des tests les plus rationnels possibles. Désormais tous les plans conçus par l’OPNAV puis en fait tous les problèmes de l’US Navy, comme par exemple les effets des traités navals, sont passés au crible de l’expérimentation à la fois par des exercices «grandeur nature» en mer, irremplaçables mais rares, couteux et soumis à de fortes contraintes de sécurité, et des jeux sur le parquet du War College de Newport avec des navires miniatures et des dés. Les Américains ne sont pas les seuls à pratiquer les grands exercices en mer ou sur plancher, les marins japonais en particulier jouent beaucoup, mais ce sont les seuls à le faire aussi systématiquement et surtout à jouer des campagnes complètes. De 1919 à 1941, on compte ainsi 136 jeux simulant des campagnes complètes, presque toutes dans le Pacifique contre le Japon, dont une d’un mois complet pour chaque promotion du NWC. On compte aussi 182 jeux simulant seulement des batailles. Chaque jeu se déroule selon un cycle immuable : rédaction par les élèves d’un ordre d’opération à partir d’un ordre reçu, analyse et critique des ordres conçus par les élèves, choix d’un ordre d’opération qui est ensuite joué en double action, et enfin analyse approfondie des combats transmise ensuite au donneur d’ordre.

Les bienfaits sont énormes en termes de formation. Les officiers qui sortent du NCW maitrisent parfaitement l’emploi des forces et notamment les nouvelles. L’amiral Raymond Spruance par exemple utilisera parfaitement les porte-avions dans le Pacifique sans être jamais passé par l’aéronavale ou en avoir commandé un. Ils connaissent bien l’ennemi dont tous les navires sont représentés avec la plus grande précision, mais aussi toute la géographie des zones dans lesquelles ils vont opérer. On l’oublie souvent au regard de la qualité des opérations navales américaines de la guerre du Pacifique, malgré l’attaque de Pearl Harbor ou les déboires de la campagne des Salomon, mais l’US Navy n’a pas combattu en surface depuis 1898. Le corps des officiers américains est le moins expérimenté de toutes les forces navales de l’époque. L’amiral Nimitz, commandant de la Navy dans le Pacifique pendant la guerre, expliquera que cela avait été compensé par la simulation et que finalement tout ce qui est arrivé avait déjà été joué à Newport, à l’exception des kamikazes. Il oubliait en fait la campagne sous-marine américaine contre la marine marchande japonaise qui n’avait jamais été jouée, du moins à cette échelle.

C’est aussi par le jeu que le plan de campagne contre le Japon, le plan Orange, a été, perpétuellement affiné. L’idée très mahanienne est alors de se porter groupé dans les eaux des Philippines, alors administrés par les Américains, de détruire la flotte de ligne japonaise dans la région puis d’étouffer le Japon par un blocus à partir des îles proches. C’est dans ce contexte que l’emploi des porte-avions a été testé, alors même que la flotte était encore très réduite. Les jeux ont montré que les porte-avions étaient capables de frapper relativement à terre et de tout détruire sur mer sauf les cuirassés. Les Américains ont conclu à la nécessité d’une marine équilibrée combinant cuirassés et porte-avions pour les combats en haute mer, là où les Japonais, divisés, vont en fait utiliser deux forces séparées, porte-avions d’abord puis cuirassés à partir de 1944, et les Britanniques subordonner leurs petits porte-avions au service des navires de ligne.

Mais une flotte équilibrée américaine là où les Japonais investissent massivement dans les porte-avions suppose d’accepter une infériorité numérique dans ce domaine et effectivement les Américains commenceront la guerre avec 7 bâtiments de ce type contre 10 japonais. Aussi le retour d’expérience des premiers combats sur parquet conclue-t-il de chercher des solutions palliatives, comme la construction de destroyers antiaériens, la conversion rapide de navires marchands en petits porte-avions (ce seront les porte-avions d’escorte de la bataille de l’Atlantique) et d’utiliser de manière optimale l’espace des futurs porte-avions afin qu’ils portent plus d’aéronefs que les Japonais. On détermine dans les jeux de campagne qu’il faut faire également en sorte que les porte-avions américains puissent être réparés et réengagés au combat plus vite que ceux de l’adversaire. Lors de la bataille de la mer de Corail en mai 1942, les porte-avions japonais Shokaku et Zuikaku et l’américain Yorktown sont endommagés. Un mois plus tard, à Midway, les deux premiers sont toujours en réparation alors que le troisième est déployé. Les conséquences tactiques et stratégiques sont énormes. Les jeux de campagne effrayent aussi les Américains par le taux de pertes des pilotes, aussi la Navy se penche très tôt sur la question du sauvetage en mer, mais aussi de la capacité à former massivement des pilotes, là où les Japonais qui ne simulent que des batailles ne font rien. Les jeux mettent aussi en évidence l’importance capitale de déceler en premier les forces ennemies et prônent d’investir dans une capacité de reconnaissance à grande distance à base d’avions de patrouille maritime et de sous-marins à rayon d’action. 

Un jeu particulièrement important a été celui de l’été 1933. On y prend alors en compte la fortification par les Japonais des îles allemandes du Pacifique central et la saisie probable de l’île américaine de Guam. Le jeu est un désastre. La flotte américaine, comme cela était prévu par le plan japonais, se retrouve harcelée par les sous-marins et les avions des îles-bases japonaises. Usée et sans pouvoir être efficacement soutenue par des bases trop lointaines, la flotte américaine ne peut vaincre la flotte japonaise en mer des Philippines. On en conclut qu’il faut d’abord s’emparer de ces îles et de s’en servir ensuite comme bases avancées. Tout cela se concrétise aussi dans la stratégie des moyens. Pour dépasser ce que l’on n’appelle pas encore le déni d’accès, les Corps des Marines et la Navy développent toute une flotte spécifique de navires ou de véhicules amphibies et réfléchissent à leur emploi. Ce sont les seuls au monde à ce moment-là et si on ne pense alors qu’aux îles du Pacifique, cette évolution majeure permettra de se porter aussi à l’assaut du mur de l’Atlantique.

Tout n’est pas parfait dans ce processus d’évolution par le jeu. Dans les années 1930, les règles du jeu sont si sophistiquées qu’elles représentent 150 pages, ce qui exclut toute appropriation par les élèves et impose de créer un bureau spécifique entièrement consacré au jeu de guerre. Bien que s’appuyant sur les données les plus précises possibles, les règles sont forcément approximatives sur les phénomènes nouveaux comme l’emploi au combat de l’aéronavale, même si on s’aperçoit qu’elles ont quand même constitué les meilleures anticipations en la matière. En fait, ce sont surtout les évènements géopolitiques qui ont mis en défaut les simulations. On ne simule pas la guerre sous-marine à outrance essentiellement par peur de froisser le Royaume-Uni, dont les navires marchands seraient sans doute les premières victimes dans le Pacifique. On ne conçoit pas une seule seconde la chute rapide de la France en 1940, ce qui va imposer de faire basculer dans l’Atlantique une partie imprévue de l’effort naval américain.

Le fait est que les petits bateaux en bois ou métal de Newport, les tables de tir, les dés ont constitué le moteur de la transformation la plus réussie des marines de l’époque moderne. Tester les idées et les choses, c’est-à-dire comme en science de voir si elles résistent à la réfutation, s’avère plus efficace que le jugement au doigt mouillé des autorités ou la tendance à simplement refaire la même chose, mais en plus cher.

jeudi 8 juillet 2021

Des mustangs en Corée-De l'importance de conserver les anciens pour faire face au nouveau

Innover c’est parfois simplement se rappeler de quelque chose que l’on a oublié. L’appui aérien rapproché, plus connu par les initiés sous l’acronyme anglais de Close air support (CAS) n’est généralement pas ce que les armées de l’Air préfèrent faire, sauf quand il n'y a rien d'autre à faire. Comme toutes les organisations, elles privilégient plutôt leur noyau noble sur les branches périphériques, surtout si elles doivent coopérer avec des organisations rivales. Pour savoir quel est ce cœur noble, il suffit de regarder de quelles spécialités sont issus les chefs de l’organisation et quels investissements matériels y sont considérés comme prioritaires.

Luttant pour leur indépendance, les armées de l’Air anglo-saxonnes de l’entre-deux-guerres ont joué la carte de l’Air Power, et soutenu de bonne foi l’idée que l’on pouvait vaincre l’ennemi par le seul bombardement. Il ne s’agissait pas pour le coup de bombardement sur la ligne de front, mais au contraire le plus loin possible de cette ligne. La même frappe aérienne gagnait en noblesse en passant de «tactique» à «opérative» puis à «stratégique» au fur et à mesure que l’on s’éloignait des forces terrestres amies.

L’expérience de la Seconde Guerre mondiale s’est terminée sur un constat ambigu. Pour certains, les grandes campagnes de bombardement contre le Japon et l’Allemagne n’ont finalement été que des monstruosités couteuses qui ont finalement produit peu d’effets stratégiques par rapport aux manœuvres terrestres. Les Britanniques, honteux, ont peu célébré le Bomber Command et son chef contesté, le général «Bomber» Harris. Aux États-Unis au contraire, les promoteurs de l’Air Power et de l’indépendance de l’US Air Force (USAF), acquise en 1947, n’ont eu de cesse de proclamer, et de persuader, qu’ils avaient eu raison et d’autant plus qu’ils disposaient désormais de l’arme atomique. Le Japon n’avait-il pas capitulé quelques jours seulement après l’action de quelques bombardiers B-29?

Pour autant, avec toutes les ressources disponibles pendant la guerre, ce qui était encore l’USAAF (Army Air Force) avait quand même laissé ses branches secondaires se développer sous la pression des besoins. Elle a pu ainsi constituer une puissante flotte de chasseurs, dotée notamment des excellents P-51 Mustang. Le P-51 D Mustang est alors une réussite inattendue. Il ne correspond pas à une demande de l’USAAF qui croit que ses bombardiers peuvent se défendre tous seuls, mais à l’initiative d’une société, North American Aviation, qui n’avait par ailleurs jamais construit de chasseur jusque-là. L’association d’un regard neuf sur l’aérodynamique et de l’excellent moteur britannique Merlin acquis par la société a finalement donné un remarquable chasseur doté d’un très grand rayon d’action.

Il fallut quand même un an pour convaincre l’Air Force de se doter de cet engin « not invented here ». La décision a été définitivement acquise lorsqu’il est apparu que les bombardiers B-17 et B-24 ne pouvaient effectivement pas se défendre seuls au cœur de l’Allemagne et subissaient même des pertes terribles en 1942-43. L’USAAF a alors accepté de sacrifier une hypothèse secondaire, le « bombardier est autosuffisant », pour sauver le paradigme de l’Air Power. Les avions de chasse P-47 et surtout P-51 Mustang sont devenus acceptables dans les missions offensives comme avions d’escorte d’abord mais aussi comme d’avions d’attaque au sein des Tactical Air Command (TAC). Les premiers groupes de P-51 sont formées en Angleterre à l’automne 1943. Non seulement le P-51 s’est révélé excellent dans son rôle d’escorteur puis pour obtenir la supériorité aérienne en Allemagne, la coopération entre les forces au sol et les TAC a été remarquable comme le 12 septembre 1944 lors de la bataille de Dompaire où la 2e DB de Leclerc a été appuyée toute la journée par les avions américains dans une parfaire coordination.

À la fin de la guerre, tous les «services» américains sont drastiquement réduits, mais l’USAF se taille la part du lion avec en particulier le Strategic Air Command (SAC), la force de bombardement disposant de l’arme nucléaire, et entreprend la transformation de toutes ses escadrilles restantes en aviation « à réaction ». À l’imitation des autres armées prend l’initiative de former une Air National Guard afin de conserver un vivier de pilotes expérimentés. Et pour faire voler de temps en temps ces « pilotes du dimanche », on consent à conserver quelques avions de chasse à hélices et moteurs à piston dont la force d’active ne veut plus.

Et puis survient la surprise de l’invasion de la Corée du Sud en juin 1950 par l’armée nord-coréenne soutenue par l’Union soviétique. Le président Truman décide d’engager tout de suite les forces armées américaines basées au Japon au secours de la Corée du Sud. Cela ne se passe pas très bien. Cinq ans seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les premiers combats révèlent la chute incroyable des capacités américaines en si peu de temps. C’est un choc qui mettra d’ailleurs fin au syndrome de l’éternel recommencement qui frappait surtout l’US Army, obligée de se reconstituer à chaque guerre, de subir des humiliations dans les premiers combats, puis de se démobiliser au moment où elle atteignait sa pleine puissance. À partir de la guerre de Corée, il y aura désormais toujours une US Army prête au combat.

En attendant, les choses sont difficiles en Corée. Les premières divisions américaines se retrouvent coincées dans la poche autour du port de Pusan et à deux doigts d’être obligées de rembarquer sous la pression des divisions nord-coréennes. L’US Army appelle à l’aide l’Air Force. Les Américains ont alors la suprématie dans le ciel coréen et avec ses 400 chasseurs à réaction F-80 et ses 48 bombardiers B-29 et B-26, la Far East Air Force (FEAF) basée au Japon apparaît comme un atout maitre.

Il y a juste un problème : l’USAF ne sait plus faire du CAS. Cédant à ses préférences, l’Air Force a pendant ces quelques années investi dans tout sauf dans le CAS et s’est même empressé d’oublier tout ce qu’elle avait appris en la matière de 1944 à 1945. C’est assez incroyable, car on aurait pu imaginer que ce savoir-faire serait utile à l’avenir, mais avec la réduction de ressources ce sont les branches périphériques qui ont le plus souffert, et ce indépendamment de leur degré d’utilité. Il faut dire aussi que l’US Army ne s’est pas beaucoup inquiété non plus de cette compétence externalisée.

Bien entendu, tant que l’on ne fait pas la guerre, cela ne pose pas de problème, mais dès qu’on la fait, et souvent pas comme on l’a prévu (c’est-à-dire telle qu’on aurait aimé la faire) c’est la crise. L’US Army s’en prend aux aviateurs et d’autant plus vertement qu’elle a le spectacle de la brigade de Marines qui est venue en renfort avec ses propres avions d’appui. Le corps des Marines s’est trouvé dans les Caraïbes dans les années 1920 dans une situation où il était plus facile d’utiliser des avions pour appuyer ses forces expéditionnaires que d’utiliser de l’artillerie. Il s’est retrouvé rapidement pionnier en matière de CAS et a rapidement internalisé cette fonction. Cela ne pose aucun problème aux Marines aviateurs d’appuyer les Marines fantassins en Corée, qu’ils connaissent souvent, et ils font ça très bien.

Dans la crise, la FEAF tente d’abord d’expliquer que sa force de frappe est plus utile dans la profondeur dans des missions d’interdiction, en détruisant les liens entre les unités nord-coréennes du front et l’arrière, plutôt qu’au plus près des fantassins de l’Army. Ce n’est pas faux, mais les soldats de l’Army ne voient pas les frappes d’interdiction. Ce qu’ils voient ce sont des forces nord-coréennes à l’assaut contre eux. Ils persistent donc à demander avec insistance des appuis aériens au général Mac Arthur, commandant en chef, qui ordonne à la FEAF de donner satisfaction à l’Army.

Logiquement, comme pendant la Seconde Guerre mondiale, la FEAF commence par utiliser ses nombreux chasseurs F-80 Shooting Star dans un rôle d’appui. Premier problème : venant du Japon les F-80 n’ont que quelques minutes d’autonomie sur la zone d’action. On le résout partiellement en utilisant des réservoirs additionnels que l’on fait venir massivement des États-Unis, adaptation simple et rapide qui permet de disposer de 10 à 15 sur zone. Second problème, ces quinze minutes laissent quand même peu de temps pour se coordonner avec les forces terrestres et d’autant plus que cela ne s’improvise pas. Il y aurait dû y avoir réglementairement une équipe de guideurs aviateurs TACP (Tactical Air Control Party) par régiment de l’Army. Cela fait longtemps que ce n’est plus le cas. On en «produit» donc en urgence en ratissant dans toute la FEAF puis le reste de l’USAF et les réserves pour retrouver des gens qui savent encore faire. On crée un centre de formation pour la suite. Le guidage peut se faire aussi depuis les airs, un savoir-faire qui là aussi a presque disparu. On ressuscite donc les «moustiques» du 6147th Tactical Air Control Squadron, à bord de petits avions L-5 puis T-6 Texan. Le principal problème reste cependant que contrairement aux avions à piston de 1944 les F-80 C ne sont pas du tout de bons avions d’attaque. Ils ne peuvent pas porter de bombes, mais seulement mitrailler et larguer quelques roquettes, le tout à grande vitesse et sans grande visibilité, bref sans aucune précision.

Que faire? Utiliser aussi les bombardiers ? Pour les aviateurs, c’est une hérésie de les employer au-dessus de la zone des combats, mais Mac Arthur ordonne de le faire. La FEAF organise donc deux bombardements à 10000 pieds de 1000 tonnes de bombes explosives avec tous les B-29 réunis au-dessus d’une zone de concentration nord-coréenne. Les résultats matériels sont comme prévu très incertains, tant la précision des tirs est faible, mais cette démonstration de force proche de ses lignes rassure un peu l’Army. Pour frapper en sécurité à plus basse altitude, on redécouvre le bombardement de nuit avec guidage par le sol au radar jusqu’à la zone de frappes, mais là encore les effets restent très limités.

Il y a aussi le F-82F/G dans l’ordre de bataille, c’est-à-dire dans un design étrange deux fuselages de Mustang formant un seul avion avec une aile de jonction un stabilisateur de queue. Le Twin Mustang, qui dispose d’un très grand rayon d’action et d’une grande endurance avec deux pilotes qui se relaient, est évidemment taillé pour l’escorte des bombardiers lourds où les missions d’interdiction dans la profondeur, ce pour quoi il est immédiatement utilisé. Mais avec ses six mitrailleuses 12,7 mm et sa capacité d’emport de 1,8 t de charge offensive, il peut faire du CAS plus efficacement que le F-80. Le problème est que cet avion mis en service à la fin de la guerre n’est disponible qu’en petit nombre, une trentaine au maximum en ratissant dans tout le Pacifique.

Au bilan, même en employant tous les moyens disponibles et en procédant à des adaptions rapides, l’Air Force parvient à nouveau à faire du CAS au profit de l’Army, mais l’ensemble reste encore très insuffisant en volume alors que la pression de l’ennemi se fait de plus en plus forte sur la poche de Pusan.

La FEAF demande évidemment tout de suite des renforcements. Les Américains disposent bien de chasseurs-bombardiers F-84 Thunderjet, plus performants que le F-80, mais l’USAF n’a pas que la Corée à prendre en compte et elle réserve initialement ses moyens les plus modernes à la défense de l’Europe et du territoire continental américain.

Finalement, la solution est trouvée en faisant appel aux «anciens» des TAC. Si on ne peut envoyer des avions modernes, il reste encore miraculeusement des P-51 D Mustang, F-51 dans la nouvelle dénomination, à la Garde nationale. En un mois seulement, 150 de ces avions à pistons considérés comme dépassés sont envoyés au Japon et en Corée avec leurs pilotes et maintenanciers récupérés parmi les vétérans. La lenteur de vol du Mustang sur objectif par rapport aux jets, son armement de bord, sa capacité à décoller des pistes sommaires en Corée ou de conserver une grande autonomie en venant du Japon rendent finalement cet «ancêtre» (mis en service huit ans plus tôt) parfaitement apte à effectuer la mission sans obérer les moyens nécessaires à un combat éventuel contre les jets soviétiques. Plus de 200 autres F-51 suivront dans l’année et permettront de réaliser au total plus de 60 000 missions de CAS. L’arrivée des Mustang, associée à la remise en place de l’infrastructure de guidage et contrôle, permet enfin au CAS américain d’être à nouveau efficace et contribue grandement à sauver la situation jusqu’au débarquement d’Inchon en septembre 1950.

L’armée américaine en Corée a été sauvée par les vétérans dans ses rangs et surtout dans la réserve. Sans l’armée de réserve, Garde nationale ou réservistes individuels des forces d’active, les forces armées américaines auraient été incapables de s’adapter et auraient sans doute subi une défaite dans la poche de Pusan. Nul ne sait comment aurait alors évolué la guerre froide.

La morale de cette histoire est qu’il est dangereux pour une organisation soumise au changement et à l’incertitude de faire du « zéro stock» et du «juste ce qu’il faut et à temps». Dans un tel environnement instable, les économies à court terme se payent forcément de catastrophes à long terme. En stratégie opérationnelle, on garde toujours un élément réservé dans son dispositif pour faire face aux surprises et saisir les opportunités. En stratégie des moyens, cela s’appelle conserver des stocks de matériels et de compétences, divers et même autant que possible différents que ceux qui sont mis en œuvre normalement et dans le sens que l’on préfère.


mardi 29 juin 2021

Border War-Art opératif en Angola (1978-1988).

La nouvelle étude porte sur la guerre qui a opposé l'Afrique du Sud à la SWAPO, l'Angola et Cuba à la frontière de la Namibie. Elle s'intéresse plus particulièrement aux opérations menées de 1978 à 1988 dans la province angolaise de Cunene puis dans la région de Cuito Cuanavale.

De même que toutes les autres études, cette note de 32 pages est disponible en version Kindle sur Amazon (clic ici ou encore mieux sur la photo à droite du texte >). 

A défaut de Kindle, passez par le bouton "Faire un don" en haut à droite et j'envoie en format pdf tout ce que vous me demandez dans les instructions et à l'adresse indiquée sur le message. Un don d'un euro suffit.

Si vous avez déjà une version ancienne d'une note, il suffit de me demander la nouvelle à goyamichel@gmail.com

01-La guerre première. De la guerre du feu à l'empire de fer
02-La voie romaine. L'innovation militaire pendant la République romaine
03-L'innovation militaire pendant la guerre de Cent ans

04-Corps francs et corsaires de tranchées. La petite guerre des Français (1915-1918)
05-Innovations militaires en Indochine (1945-1954)
06-La victoire oubliée. La France en guerre au Tchad (1969-1972)
07-La guerre d'usure entre Israël et l'Egypte (1969-1970)

08-GI’s et Djihad. Les évolutions militaires pendant la guerre en Irak (2003-2008)
09-Sisyphe à Gaza. Israël contre le Hamas, enseignements opératifs et tactiques (2008-2014)
10-Levant violent. Une brève histoire militaire de la guerre en Syrie et en Irak (2011-2016)
11-Etoile rouge. Enseignements opérationnels de quatre ans d'engagement russe en Syrie (2015-2019)
12-Lutter contre les organisations armées en Afrique subsaharienne (avec Laurent Touchard)

13-L'art de la guerre dans Starship Troopers de Robert Heinlein

14-Théorie de la section d'infanterie
15-Régiment à haute performance
16-Une expérience de lutte contre les snipers (Sarajevo, 1993)
17-Retour sur les combats d'Uzbin (18 août 2008)

18-VE 1 Manager comme un militaire. Recueil de billets
19-VE 2 20 notes sur les organisations humaines. Recueil

20-L'expérience des Combined action platoons-Une expérience réussie de contre-guérilla au Vietnam
21-Le vainqueur ligoté-L’armée française des années 1920
22-Confrontation en Ukraine (2014-2015)-Une analyse militaire
23-Barkhane-Une analyse de l'engagement militaire français au Sahel
24-La guerre du Haut-Karabakh-Enseignements opérationnels
25-Border War (1978-1988)

jeudi 10 juin 2021

Le choix de l'embarras

Il est toujours étonnant de constater l’absence de profondeur historique des décisions politico-stratégiques. Lorsqu’on a décidé de lancer l’opération Barkhane en août 2014, on décidait de se lancer dans quelque chose que l’on n’avait pratiquement jamais réussi jusque-là, mais dans l’euphorie de la victoire de l’opération Serval quelque mois plus tôt, on tentait le coup quand même. Suprême inconséquence, non seulement on se lançait dans quelque chose de très hasardeux, mais on s’engluait aussi en Centrafrique, on s’engageait en Irak et quelques mois plus tard, on lançait même 10000 soldats dans les rues de France, le tout en continuant les réductions d’effectifs et de budget.

Le scénario consistant à venir au secours d’un État défaillant mis en danger par une organisation armée importante avait pourtant été joué plusieurs fois du Tchad au Mali en passant par le Rwanda, pour ne parler que des engagements où la France avait le premier rôle. Cela n’a fonctionné qu’une fois, au Tchad avec les opérations Manta et Epervier, de 1983 à 1987, car la faiblesse de l’État qui nous appelait à l’aide était conjoncturelle. De fait, l’armée nationale tchadienne, qui ressemblait plus à une assabiya qu’à une armée régulière, était une bonne armée, mais elle se trouvait en position d’infériorité face au «gouvernement national de transition» (GUNT), en fait un groupe rebelle doté d’une assabiya similaire, soutenu par l’armée libyenne. L’intervention française, plus dissuasive qu’active, a permis d’équilibrer le rapport des forces jusqu’à ce que le GUNT se rallie au gouvernement en octobre 1986. Avec un peu d’aide française, les deux forces conjuguées ont alors détruit les forces libyennes dans le nord du pays et le sud de la Libye.

Pour le reste, on nous a appelé à l’aide parce que l’on se trouvait structurellement faible et l’intervention française n’a jamais rien changé fondamentalement à cela. Quand on s’est engagé au Tchad en 1969, nous sommes parvenus au bout de trois ans à neutraliser le Front de libération nationale (Frolinat) au centre du pays, mais pas dans le nord. On a  eu alors l’intelligence de considérer que cela suffisait. L’État a été sauvé, la majeure partie de la population sécurisée, et avec un bataillon en alerte à N’Djamena et une armée de l’air mixte franco-tchadienne on a pu contenir l’ennemi dans le nord. Point particulier, ce succès, relatif, mais succès quand même, n’a pu être obtenu que parce que l’armée tchadienne a été placée provisoirement sous commandement français. En réalité, le corps expéditionnaire était hybride et ce n’est ainsi que l’on pouvait vraiment être efficace.

Bien sûr, quand dans une poussée nationaliste le nouveau gouvernement tchadien a exigé le départ des dernières troupes françaises en 1975, les choses n’ont pas tardé pas à se dégrader, car l’État tchadien était intrinsèquement plus faible que les rebelles du nord. Il ne va pas tarder d’ailleurs à refaire appel à nous. On est donc revenu au Tchad en 1978, avec l’opération Tacaud, mais on l’a fait dans la demi-mesure en choisissant au bout du compte de s’interposer. Bien entendu, cela a été un échec, mais là encore on ne s’est pas obstiné et les forces ont été repliées en 1980. Notons au passage que cet échec n’a pas provoqué pas de grande déstabilisation dans la région. Les factions tchadiennes se sont combattus entre elles, jusqu’à ce qu’il n’en reste que deux dont une au pouvoir et l’autre en opposition. C’est la faction au pouvoir qui a fait appel à nous en 1983. Cela a fonctionné on l’a vu et la situation s’est stabilisée à peu près lorsqu’Idriss Déby a pris le pouvoir en 1990, avec notre bénédiction. Quitte à intervenir autant le faire du côté du plus fort, cela augmentera notre taux de victoire.

C’est un peu la réflexion que se faisaient tous les soldats de l’opération Noroit au Rwanda de 1990 à 1993. Pendant qu’en haut lieu on spéculait sur la présence de Britanniques ou d’Américains en face de nous et qu’on se félicitait d’avoir imposé la démocratie au dictateur Habyarimana, on comprenait sur la ligne de front que tout cela était factice. On voyait bien que le Front patriotique rwandais (FPR) était militairement très supérieur aux Forces armées rwandaises (FAR) que nous soutenions et que tous les conseils et stages de formation que nous pouvions prodiguer n’y changeraient rien. Tout au plus parvenait-on par notre présence et quelques coups de canon à contenir le FPR à la frontière avec l’Ouganda, mais on savait très bien que quand nous partirions le rapport de forces sera toujours à l’avantage du FPR. Il fallait être bien naïf de penser que l’imposition d’un accord de paix à des gens qui veulent en découdre équivalait alors à la paix. Bien entendu cela s’est terminé dans la violence, mais plus encore que nous l’imaginions. Rétrospectivement, il aurait mieux valu choisir l’Ouganda et le FPR comme alliés, Paul Kagamé aurait quand même instauré sa dictature, mais cela aurait été plus rapide et le génocide aurait sans doute été évité. On se serait aussi économisé près de trente ans d’accusations, sinon celle d’aider un dictateur, ce dont on avait l’habitude. A défaut, il fallait combattre vraiment le FPR, même discrètement, le long de la frontière pour essayer de le neutraliser pendant plusieurs années. Car, deuxième problème de l’époque, non seulement on choisissait des alliés faibles et corrompus, mais on ne les appuyait qu’avec des demi-mesures. Il ne faut pas s’étonner de n’avoir eu que des résultats médiocres, voire désastreux comme à Beyrouth en 1983-1984 lorsqu’on a appuyé le gouvernement libanais et son armée avec une force multinationale qui n’avait pas le droit de combattre. On connait le résultat : un retrait piteux après 356 soldats tués pour rien en 18 mois dont 89 français.

Toutes ces leçons n’ont visiblement pas porté. Lorsque la Côte d’Ivoire est elle-même déchirée en 2002, on aurait pu choisir de ne rien faire ou de combattre avec un camp, qui en droit aurait dû être le gouvernement légitime, et en potentiel, peut-être les Forces du nord. Encore une fois, on décidait de s’interposer et de couper le pays en deux pour essayer d’imposer la paix par des négociations. Bien entendu, cela n’a plus fonctionné qu’avant ou ailleurs. La paix c’est quelque chose qui imposée par un vainqueur. De «guerre lasse», on a enfin choisi en avril 2011 un camp, alors le plus légitime et le plus fort, et la crise a pris fin.

Évidemment, on s’est félicité officiellement de l’opération, dans les faits quand le gouvernement malien a à son tour été menacé en janvier 2013 par d’autres forces du nord, personne ne proposait cependant de «refaire Licorne». On notera aussi que le gouvernement malien appelait au secours la France, car il ne pouvait appeler personne d’autre. L’armée française reste par défaut la seule force de réaction rapide de l’Afrique subsaharienne. Grande surprise, on décidait alors de combattre, avec un discours clair et des objectifs limités. Ce fut donc un succès.

Et nous voilà au point de départ. Après le succès de Serval, imaginer qu’en restant militairement au Mali, et qu’avec quelques stages de formation de type tonneau des Danaïdes prodigués par des instructeurs européens ou des centaines de millions d’euros d’aides en tout genre, on allait être relevé rapidement par une armée structurellement parmi les plus faibles et corrompus au monde, relevait de la magie. Or, la magie ne fonctionne que pour ceux qui y croient naïvement. Au bout de sept ans de Barkhane, il est peut-être temps d’ouvrir les yeux et de transformer cette opération.

Petit résumé. Nous avons mené 32 opérations importantes de guerre ou de stabilisation depuis 1962, les seules qui ont réussi alignaient correctement les planètes de la stratégie : un objectif clair et réaliste, des moyens adaptés et l’acceptation du risque. On y a su à chaque fois ce qui suffisait et on n’est pas allé trop loin, le trop loin se mesurant essentiellement à la solidité de la planche sur laquelle on s’appuie. Il serait temps aussi de comprendre que les planches pourries ne se transforment pas en plaques d’acier simplement parce qu’on le souhaite ou qu’on y injecte de l’argent.


Vers la fin de l'opération Barkhane

Publié le 14/11/2020

Depuis 2014, la mission de l’opération Barkhane est de maintenir l’activité des organisations politiques armées baptisées maladroitement «groupes armés terroristes (GAT)» au niveau le plus bas possible au Sahel occidental. Par le biais de raids aéroterrestres et de frappes aériennes, il doit s’agir au mieux de détruire ces groupes, au pire de les contenir assez pour permette aux forces de sécurité locales d’assurer elles-mêmes cette mission au terme de leur renforcement.

On assiste donc depuis le début à une course de vitesse entre d’une part l’érosion mécanique du soutien que subit toute intervention militaire, en France ou localement en fonction de ses coûts et de ses effets, et d’autre part la montée en puissance des forces de sécurité locales, elle-même structurellement liée au renforcement de l’autorité et de la légitimité des États. Le problème est qu’avec les faibles moyens déployés dès le début dans l’opération Barkhane, en concurrence avec ceux des autres opérations engagées au même moment, en particulier Sentinelle, et les problèmes structurels des États locaux, cette course était perdue d’avance.

Barkhane a bien cumulé les succès tactiques au cours des années, mais ceux-ci sont restés insuffisants en nombre pour, au niveau opérationnel, empêcher les organisations ennemies de se renforcer, s’étendre et se diversifier. Dans le même temps, la «relève» tardait singulièrement à venir. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) a des moyens considérables et est mieux organisée que le dispositif français en intégrant sous une seule autorité tous les instruments civils et militaires, mais elle est incapable militairement de faire autre chose que de défendre ses sites. Quant aux forces locales, et en premier lieu les Forces armées maliennes (FAMa), malgré la mission de formation de l’European Union Training Mission (EUTM-Mali), elles n’ont guère progressé, car personne n’a touché vraiment à la corruption de leur infrastructure. La Force commune du G5-Sahel, créée officiellement en 2017, afin de coordonner l’action des armées locales autour des frontières avec un état-major commun et des bataillons dédiés, souffre depuis l’origine du manque de moyens et d’une cohésion incertaine de la coalition politique. Ses capacités de manœuvre sont encore limitées.

Insuffisance d’un côté, inertie de l’autre et quelques raisons fortes de prendre les armes enfin, tout était réuni pour que la situation se dégrade à partir de 2015 une fois terminés les effets de l’opération Serval. Cette dégradation elle-même a bien sûr contribué encore à ralentir le processus en s’attaquant prioritairement à des forces de sécurité locales, par ailleurs souvent coupées de la population par leurs exactions. À la fin de 2019, on pouvait même considérer que les forces armées maliennes et burkinabés, dans une moindre mesure nigériennes, régressaient et se trouvaient même au bord de l’effondrement. Dans le même temps, les deux organisations principales de la région, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) associant les groupes djihadistes présents sur le sol malien et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) dont l’action s’étend dans la zone des «trois frontières» entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, s’offraient même le luxe de s’affronter, indice qu’elles ne se sentaient pas forcément aux abois.

Comme souvent, c’est dans la crise que l’on trouve les ressources nécessaires pour surmonter des blocages. Les principales innovations militaires sont venues du champ organique plutôt qu’opérationnel. Il n’est pas possible à court terme d’élever les capacités des forces locales sans en passer par des formes d’hybridation avec les forces alliées allant bien au-delà de la fourniture de formations techniques. L’accompagnement des unités locales par des équipes de conseillers français, ou désormais issus des forces spéciales européennes dans le cadre de la Task Force Takuba, va dans le bon sens. C’est une hybridation limitée, mais l’expérience montre que les unités accompagnées respectent la population et combattent mieux. C’est déjà beaucoup.

Après le sommet de Pau en janvier 2020, il a également été décidé de renforcer l’opération Barkhane. Avec ces nouveaux moyens, 600 soldats de plus et l’emploi des drones armés en particulier, la pression exercée sur l’ennemi a rapidement été beaucoup plus forte qu’auparavant. Les pertes françaises ont aussi logiquement été plus élevées, mais pour un soldat français qui tombe il y a désormais 100 combattants ennemis. Ces pertes ennemies sont actuellement deux fois supérieures à celles de l’année précédente. Elles pénalisent surtout EIGS qui est particulièrement visée, mais en juin dernier, Abdelmalek Droukdel, émir d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, organisations membre du GSIM, a été tué, ainsi que très récemment Bag ag Moussa, chef des opérations de la coalition. Le 30 octobre dernier dans la région de Boulikessi, zone frontalière entre le Mali et le Burkina Faso, les frappes des drones armés et des Mirage 2000, suivies d’un raid des Forces spéciales, ont cette fois détruit une colonne ennemie de soixante combattants qui s’apprêtait à attaquer une garnison malienne. Ce sont sans doute les plus fortes pertes djihadistes en une seule journée depuis le début de l’opération Barkhane. Les combattants appartenaient à la petite organisation Ansarul Islam, qui se trouve ainsi comme EIGS à plus grande échelle, largement neutralisée. On a retrouvé ainsi sensiblement l’efficacité militaire de l’opération Serval.

Jamais sous la Ve République, une opération militaire française n’a été active plus de neuf ans après le premier soldat français tué et nous en sommes déjà à sept ans au Sahel. Cinquante soldats y sont déjà tombés, ce qui classe cette opération parmi les plus couteuses en vies humaines et en associant dépenses militaires et aide civile on dépasse le milliard d’euros par an, ce qui est pour le coup le record de tous les engagements français depuis 1962. Dans ces conditions, Barkhane n’a qu’un crédit de quelques années au maximum.

Dans le même temps, un dialogue est engagé par les nouvelles autorités maliennes avec l’émir du GSIM, Iyad Ag-Ghali, qui est avant tout un homme politique local, ou encore avec la Katiba Macina, membre du GSIM, dont les griefs sous-tendant l’insurrection peuvent être entendus. C’est une bonne chose. Dialogue ne veut pas dire pour autant tout de suite la paix, ni même l’arrêt des combats, mais il y a intérêt pour la France de favoriser tout ce qui peut contribuer à la réduction de l’instabilité locale. C’est d’ailleurs l’objectif de Barkhane et non simplement le fait de tuer des ennemis, ce qui n’est qu’un moyen. La guerre est un acte politique qui sert à faire de la politique, autrement dit à imposer sa volonté à l’autre par la destruction, rare, et surtout par la négociation. Pour autant, ne nous leurrons pas, l’instabilité restera chronique dans la région tant les États sont faibles et les défis à relever importants.

Les succès militaires français actuels sont l’occasion de changer de posture dans de bonnes conditions avant qu’il ne soit trop tard. Le moins que l’on puisse faire dans le nouveau contexte qui peut se dessiner est de défendre nos intérêts sécuritaires et diplomatiques au moindre coût dans la durée. Le temps est sans doute venu de lancer une nouvelle opération militaire avec un nouveau nom, plus légère, discrète et hybride, en retirant le contingent au Mali, l’élément le plus visible et le plus couteux du dispositif. Si cela peut faciliter par ailleurs les négociations locales, tant mieux, mais cela ne doit en aucun cas en constituer un préalable ou une conséquence. Si cela facilite l’indispensable coopération avec l’Algérie, tant mieux aussi, mais le départ doit se faire en vainqueur et il n’est pas certain qu’il y ait beaucoup d’autre opportunité de le faire.

Après il sera possible de continuer le combat contre les organisations qui menacent directement la France, EIGS et AQMI, avec notre force de raids et de frappes, forces spéciales et aériennes. Il sera toujours possible aussi de «refaire Serval» en cas de dégradation importante de la situation grâce aux forces prépositionnées ou en alerte. Il sera possible de combattre sur place au sein des forces locales, selon des modalités à imaginer. Gageons que le résultat sera sensiblement le même pour notre sécurité, pour beaucoup moins cher et plus longtemps.

mercredi 9 juin 2021

Se désengager d’un enlisement


Publié dans Défense et sécurité internationale n°130, juillet-août 2017

«On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut».
Nicolas Machiavel

Lancée en décembre 2013, l’opération française Sangaris était destinée à appuyer les forces interafricaines pour mettre fin à la «faillite totale de l’ordre public, l’absence de l’état de droit et les tensions interconfessionnelles» dans le pays. Annoncée pour six mois, cette opération ne s’est pas passée pas comme prévu. Il n’y a eu ni effet de sidération à la vue des soldats français ni afflux massif de nations européennes et africaines volontaires pour participer à la mission et les forces engagées étaient notoirement insuffisantes. Le problème est que les forces françaises étaient aussi engagées au Sahel et ne tarderaient pas à être lancées dans deux autres «opérations dont on ne voit pas la fin» : au Levant en septembre 2014 puis dans les rues de France avec l’opération Sentinelle. Il est facile en France pour l’exécutif d’engager la force armée, il lui est souvent beaucoup plus difficile en revanche de mettre fin à ces mêmes engagements.

Comme aux Échecs ou au Go, les fins de campagnes militaires ont une logique propre différente des «ouvertures», toujours plus faciles à appréhender, et des «milieux de campagnes» où l’enchevêtrement des actions dialectiques est à son maximum et l’issue encore incertaine. Une des différences entre les opérations extérieures et les Échecs ou le Go réside toutefois dans le fait qu’elles se mènent au minimum à trois avec une puissance intervenante associée à une puissance locale, généralement un État, face à, au moins, un ennemi également local. Du point de vue de la puissance intervenante, cette fin de campagne ne pose vraiment problème que lorsqu’on ne perçoit plus très bien qu’elle peut en être l’issue ou alors que celle qui se dessine n’est pas favorable.

De la difficulté de la remise en cause

Ce point de bascule n’est pas toujours très facile à appréhender surtout dans les opérations complexes au milieu des populations. On peut utiliser des indicateurs chiffrés, mais ceux-ci peuvent s’avérer eux-mêmes trompeurs. Au printemps 2004 en Irak, les attaques contre les troupes américaines avaient considérablement diminué par rapport à l’automne 2003. On en conclut que la situation s’améliorait. En réalité, cette diminution correspondait à la fois à une action plus souterraine des rebelles et aux moindres risques pris par les forces américaines quelques semaines avant la relève. Dans les bilans présentés, la situation était bonne, dans la réalité elle se dégradait. En avril 2004, la résistance de Falloujah, la révolte chiite mahdiste, l’effondrement des nouvelles forces de sécurité irakiennes et la révélation des exactions de la prison d’Abou Ghraïb constituèrent alors autant de très mauvaises surprises. Si ces indicateurs sont utiles, ils doivent être choisis avec soi et surtout appuyer des appréciations d’individus connaissant parfaitement le milieu, en espérant qu’elles ne soient pas déformées par le souci de dire ce que l’on souhaite entendre.

Pour autant malgré une bonne remontée des informations, l’acceptation des choses peut encore prendre du temps. La Force multinationale de sécurité de Beyrouth (FMSB), qui regroupait trois contingents européens et un contingent américain a été déployée dans la capitale libanaise en septembre 1982 avec pour mission d’appuyer les forces armées libanaises (FAL) dans la sécurisation de la ville. À l’été 1983, les attaques de la milice chiite Amal puis du Parti socialiste progressiste contre les FAL mirent en évidence la contradiction de vouloir appuyer une force armée engagée au combat, mais en refusant soi-même se s’engager au combat. Malgré sa neutralité affichée, la FMSB a alors fait l’objet de plusieurs attaques et 15 soldats français ont été tués de juin à octobre 1983. La constatation d’une telle crise opérationnelle aurait dû logiquement amener à une remise à plat des conditions d’exécution de la mission et à un choix de rupture, soit dans le sens d’une transformation radicale des moyens et des méthodes, soit dans celui d’un abandon. C’est pourtant le plus souvent la poursuite de l’opération sans changement majeur qui est décidée.

On continue dans la même voie d’abord et simplement parce que peu de décideurs, depuis les officiers sur le terrain jusqu’au chef de l’exécutif, se remettent rarement en cause. Changer radicalement c’est admettre que l’on s’est fourvoyé. C’est d’autant plus compliqué que l’on agit en coalition et que la mobilisation préalable de l’opinion publique a été forte. Il est difficile d’annoncer que l’on va renoncer à combattre avec des ennemis que l’on a présentés comme le mal et que l’on s’était promis de détruire. La durée des guerres au milieu des populations dépasse souvent celui des tours opérationnels et des mandats électoraux, il est donc toujours tentant lorsqu’on perçoit des difficultés de laisser le soin de la rupture aux successeurs. On effectue bien des adaptations, mais celles-ci sont généralement plutôt destinées à réduire les risques, en maintenant les troupes dans les bases par exemple ou en faisant appel à des forces aériennes, ce qui réduit encore la capacité à influer sur les évènements.

Durer et espérer

En réduisant au maximum les risques et l’exposition médiatique, il peut être possible de durer ainsi longtemps, sans effet, mais aussi avec peu de pertes. Dans le meilleur des cas, le contexte politique local peut changer radicalement ou une mission des Nations-Unies peut accepter de prendre le fardeau. Il est alors possible de se replier dans l’honneur ou à défaut, de rester en deuxième échelon. Dans le pire des cas, la situation se dégrade. Persister sans changer radicalement consiste alors à attendre la catastrophe. Au début du mois d’octobre 1983, le Président Mitterrand déclarait encore aux Nations-Unies que «La France n’a pas d’ennemis au Liban». Quelques jours plus tard, le 23 octobre, deux attaques-suicide tuaient 58 soldats français et 241 Américains.

Il est alors difficile d’admettre devant l’opinion publique que les choses vont dans le bon sens et l’incitation au changement de posture devient très forte. Paradoxalement, cette nouvelle pression s’exerce plutôt là aussi, au moins dans un premier temps, dans le sens d’une continuation au nom du principe des coûts irrécupérables qui incite à poursuivre une activité, même négative, parce que l’on a déjà payé pour pouvoir effectuer cette même activité. En termes militaires, cela signifie considérer que les soldats tombés ne doivent pas être morts pour rien. Il s’y ajoute généralement aussi, comme aussi après un attentat terroriste, le désir de vengeance. À moins de se contenter d’opérations aériennes sans risques (et parfois sans cibles), cela équivaut à faire tomber des soldats sans ressusciter ceux qui sont déjà morts. L’Histoire retient le nom de l’adjudant-chef Franck Bouzet, dernier soldat à tomber au combat en Afghanistan le 7 juillet 2012, alors que la force française était en train de se replier. En réalité, il n’était que le dernier d’une série de morts devenus inutiles à partir du moment où l’échelon politique avait compris que la poursuite de l’opération ne donnerait pas de résultats politiques et qu’aucun changement radical n’a été tenté pour qu’ils en aient.

Lorsque le repli commence véritablement, les «morts pour rien» ne sont plus d’un seul coup ceux du passé, mais ceux du futur. On assiste alors à une sorte d’emballement, entre alliés au sein d’une coalition et à l’intérieur même du pays à une pression politique interne. La date de la fin de mission française en Kapisa-Surobi a ainsi glissé de 2014 à 2012 au gré des surenchères des candidats à la présidentielle.

Réussir sa sortie

Changer radicalement les choses peut consister à changer de posture et engager d’un seul coup beaucoup plus de moyens. Au mieux, on peut espérer arracher un succès et au pire négocier dans de meilleures conditions. C’est ce que tente le général de Gaulle avec le «plan Challe» en Algérie en 1959 ou le Président Nixon au Vietnam en 1972, en appuyant massivement l’armée sud-vietnamienne contre l’offensive de celle du nord et en lançant une grande opération de bombardement de Hanoï. Si le premier cas ne donne pas les résultats politiques escomptés (et maintient même l’illusion cruelle d’«avoir gagné militairement»), le second permet effectivement de négocier un retrait «dans l’honneur». Le seul cas moderne de «sursaut» réussi est celui réalisé en Irak en 2007 avec le renforcement important de 30000 hommes et la généralisation des meilleures pratiques de contre-insurrection. Surtout, cet engagement a accéléré la transformation du paysage politique local en accompagnant le changement d’alliance de la guérilla sunnite. Le rapport de forces a alors été suffisant pour vaincre les groupes djihadistes puis l’armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr. Les forces américaines ont pu ainsi se replier en 2010 plus facilement que si cela s’était réalisé en 2007, comme cela était envisagé.

À défaut de pouvoir injecter de nouvelles forces, il est possible pour peu que l’on dispose encore d’une certaine marge de manœuvre de considérer «où s’arrête ce qui suffit». L’engagement français au Tchad de 1969 à 1972 peut être considéré à cet égard comme un modèle. À partir de 1971, on comprend que la poursuite de l’opération Bison dans le nord du pays ne parviendra pas à détruire le Front de libération nationale (Frolinat), ou alors à un coût très important. On se contente donc d’avoir pacifié le sud du pays, réorganisé l’administration et les forces armées tchadiennes (FAT). En accord avec le gouvernement local, le Président Pompidou déclare alors la mission accomplie et en marque symboliquement la fin par un voyage officiel sur place. Les forces françaises sont retirées à l’exception d’un petit bataillon qui reste pendant trois ans en appui des FAT. En réalité, le conflit n’est pas terminé, mais les choses sont suffisamment stables pour introduire un «délai de décence» qui fera qu’une nouvelle dégradation de la situation ne pourra être imputée à l’abandon des Français.

De fait les forces françaises interviennent à nouveau six ans plus tard avec l’opération Tacaud. Le contexte politique est cependant beaucoup plus instable et les succès tactiques ne permettent pas de stabiliser la situation comme en 1972. Au bout de deux ans, l’opération est abandonnée, fait exceptionnel, par l’exécutif qui l’a déclenché, facilité il est vrai par une faible exposition médiatique. Il en est sensiblement de même pour l’opération Noroît lancée au Rwanda en 1990 afin d’aider les forces armées rwandaises à lutter contre le groupe Front patriotique rwandais (FPR). La discrétion totale (l’opération n’est toujours pas classée dans la liste officielle des opérations extérieures) permet de la démonter facilement en 1993 après la signature des accords d’Arusha.

Il est désormais difficile, y compris pour la France, de lancer une opération discrète. Cela incite dans le meilleur des cas à assumer les choses de manière réaliste comme le Président Hollande en lançant l’opération Serval au Mali en 2013 ou le Président Bush lorsqu’il annonce que l’année 2007 sera «sanglante et violente». Mais cela peut inciter au contraire à recourir à l’hyperbole, comme les discours du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, ou au contraire à la recherche de l’invisibilité totale avec l’emploi des forces spéciales ou clandestines. La narration initiale est importante, car elle engage l’avenir, mais la narration finale l’est également. S’il est rare de pouvoir clamer victoire, comme après la guerre du Golfe en 1991, il peut être possible de démontrer que la mission a, malgré tout, été remplie.

La réussite d’une opération réside dans la transformation favorable d’un contexte politique local. Cela nécessite d’emblée une concordance entre le réalisme des objectifs, l’adéquation des ressources et la pertinence des méthodes. L’examen rétrospectif de toutes les opérations «enlisées» depuis cinquante ans tend à montrer que cette concordance était possible avec une bonne analyse initiale de la situation. À défaut, le déficit de l’analyse doit être compensé par du courage politique, une narration réaliste et l’acceptation d’un changement radical de stratégie. Le même examen tend à prouver que c’est encore plus rare que les bonnes analyses initiales.