lundi 24 janvier 2022

Duel pour Kharkov

La Russie a déjà conduit six opérations militaires contre l’Ukraine indépendante depuis la chute du régime qui lui était favorable à la fin de 2013. Une de ces opérations était froide, c’est-à-dire sans combat, et consistait sous couvert initial de grand exercice à rassembler très vite une puissante force conventionnelle à la frontière ukrainienne. Avec la 41armée combinée prête à foncer sur Kiev à 500 km de ses bases et les 20e et 8e prêtes à pénétrer facilement dans l’Est ukrainien depuis Voronej et Rostov, tout le monde a été pris de court et a pris peur, en Ukraine comme en Occident. Cette inhibition était le premier objectif de cette opération. Le second était de servir de base arrière à des opérations chaudes.

La première a été la saisie-éclair de la Crimée, la seconde fut l’appui masqué aux séparatistes du Donbass. D’un côté la vitesse, de l’autre la dissimulation, mais dans les deux cas, une même volonté de limiter l’empreinte de l’engagement de la force. Cela n’a pas empêché l’État ukrainien de tenter de rétablir son autorité sur l’ensemble de son territoire, y compris par l’engagement de son armée. Cet engagement qui approchait du succès a suscité trois autres attaques russes qui marquaient à chaque fois un accroissement : offensive d’artillerie sur la frontière en juillet 2014, raid de quatre groupements interarmes (GTIA) russes dans le Donbass en août 2014, puis de six GTIA en janvier 2015, l’équivalent de l’opération Serval au Mali avec des avions en moins et des chars ou des lance-roquettes multiples en plus. À chaque fois, les forces ukrainiennes ont subi des défaites cinglantes.

Les résultats stratégiques sont connus. La Crimée est annexée, les deux républiques autoproclamées du Donbass sont indépendantes de fait sous protectorat russe et quasi annexées par la naturalisation massive de ses habitants. Tout aussi importants pour la Russie, la guerre de 2014-2015 et la menace de nouvelles opérations chaudes ont neutralisé géopolitiquement l’Ukraine et les pays occidentaux ont eu les plus grandes timidités à l’aider militairement, au moins pour un temps.

C’est probablement pour maintenir ces acquis que sept ans plus tard, on assiste à une nouvelle montée en puissance russe le long de la frontière. Concrètement, il y a le long de la frontière une trentaine de GTIA complets présents en permanence, le double de ce que la France serait capable de déployer au maximum. Il y a aussi de nombreux dépôts permettant d’équiper également une trentaine d’autres GTIA à partir des renforts venus de l’intérieur. Ces renforts sont arrivés ces derniers mois. Il manque encore les éléments logistiques permettant de mener de grandes opérations sur la longue durée.

Avec environ 110 000 combattants, on se retrouve à peu près au volume du printemps 2014, mais avec des forces qualitativement plus modernes, un peu techniquement, mais surtout humainement. L’armée russe de 2022, dont la majorité des cadres a été engagée en Syrie, est capable de monter des opérations aéroterrestres plus complexes qu’en 2014. L’Ukraine, peu aidée, n’a pas du tout fait le même effort. Autrement dit, le rapport de forces de 2022 est encore plus favorable pour les Russes qu’en 2014 et dans tous les domaines, en particulier dans le ciel où la supériorité russe est écrasante. Il reste à déterminer le pourquoi de ce renforcement.

La culture stratégique russe est active mais prudente, ce qui ne veut pas dire que les Russes reculent devant le risque en soi mais qu’ils reculent surtout devant le risque qu’ils ne peuvent réduire à un niveau jugé acceptable. Il y a plusieurs manières pour réduire le risque : agir vite pour laisser l’adversaire potentiel devant le fait accompli, se dissimuler ou réunir un rapport de force écrasant.  

Lorsqu’on ils peuvent combiner tout cela, avec une préférence pour la surprise, au service d’intérêts majeurs, les Russes saisissent l’occasion pour lancer des opérations rapides froides comme le blocus de Berlin ou la tentative de mise en place d’armes nucléaires à Cuba ou chaudes comme les opérations de reprise de contrôle des pays du Pacte de Varsovie, le déploiement au combat d’une division antiaérienne en Égypte en 1970, la prise de la présidence à Kaboul en 1979, l’attaque contre la Géorgie en 2008 ou le déploiement en Syrie en 2015.  On notera au passage que calcul ne veut pas dire erreur.

Ces opérations sont rapides et surprenantes parce qu’il est souvent fait appel aux forces immédiatement disponibles, sans mobilisation préalable. Il n’est fait appel à une mobilisation peu discrète de forces que lorsque finalement la surprise importe peu, car on pense qu’il n’y aura aucune réaction internationale comme lors de l’entrée de la 40e armée soviétique en Afghanistan au début de 1980 ou de la seconde guerre de Tchétchénie à partir de l’été 1996.

Tout cela nous ramène à la situation actuelle. Avec les forces immédiatement disponibles le long de la frontière, les Russes seraient capables de mener des opérations rapides et limitées. Ils ont choisi de procéder à une mobilisation visible des forces. Ce qui amène deux hypothèses.

Il peut s’agir à nouveau d’une opération froide destinée à court terme à faire pression sur l’Ukraine pour qu’elle renonce à toute velléité de nouvelle «offensive anti-terroriste» contre les républiques séparatistes et à dissuader les Occidentaux d’accroître leur présence en Ukraine. À long terme, de «finlandiser» définitivement l’Ukraine.

Il peut s’agir aussi d’une opération chaude imaginée sans grand risque, afin, à la manière de la guerre contre la Géorgie en 2008, de «punir» l’Ukraine, détruire une partie conséquente de son potentiel militaire et peut-être occuper les provinces russophones. Pour atteindre les deux premiers objectifs, ils peuvent lancer une campagne aérienne sous un prétexte quelconque, mais ce serait une vraie nouveauté pour la Russie. Plus classiquement, ils peuvent lancer des raids terrestres, à partir de Donetsk et Louhansk avec les 1er et 2e deux corps d’armée, mais avec l’inconvénient de devoir franchir une ligne fortifiée. Ils peuvent lancer des opérations amphibies et/ou aéromobiles sur la côte à partir de la Crimée et de Rostov. Ils peuvent surtout faire pénétrer les colonnes de la 3e division motorisée et de la 4e division blindée vers Kharkov ou Poltava, deux hauts lieux de l’histoire militaire russe, ou encore de la 144e division motorisée depuis Koursk et la Biélorussie pour menacer Kiev. Soyons clairs, rien ne pourrait les arrêter dans ce cas sauf la crainte de pousser l’escalade trop loin, de susciter une réprobation et des sanctions internationales. Plus encore, c’est sans doute l’idée de raidir la situation en Europe en accentuant la remilitarisation des pays de l’Est et le renforcement de l’OTAN sous la direction américaine qui pourrait retenir la décision de Vladimir Poutine.

Si on reste dans la pratique russe, il est donc probable qu’on assiste là à une grande démonstration de force afin d’obtenir le maximum sans avoir à combattre. Mais il peut arriver que l’on finisse par rompre avec les pratiques habituelles.

dimanche 9 janvier 2022

Le temps des guépards-La guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, présentation

Cela s’appelle Le temps des guépards, comme Le temps des léopards d’Yves Courrière mais avec le félin symbole des unités terrestres en alerte d’intervention, et vous pouvez normalement le trouver dans les librairies à partir du 13 janvier.

Cela parle de l’emploi de la force armée par la France depuis, presque, la fin de la guerre d’Algérie. On assiste en effet depuis cette époque à une période stratégique qui conserve une unité sur 60 ans malgré de fortes inflexions et que se trouve très différente des périodes équivalentes précédentes, il suffit de comparer rapidement ce qui s’est passé en la matière de 1962 à 2022 et les évènements de 1902 à 1962 pour s’en convaincre.

Pour caractériser cette nouvelle période, je dirai que c’est un temps de multiples engagements militaires de petite ampleur et souvent de faible niveau de violence, sur un espace recouvrant une bonne partie du monde, toujours sur l’initiative du président de la République doté par les institutions de la Ve République du «pouvoir de la foudre» et avec comme critère premier de défendre la «place de la France». C’est ce que j’appelais d’abord en sous-titre «la guerre mondiale en miettes de la France», mais c’était un peu long.

Pour situer le début de cette période, il aurait été logique de parler de 1963 pour marquer la rupture avec la période des guerres de décolonisation. Je préférais commencer avec l’intervention de juillet 1961 pour dégager la base de Bizerte en Tunisie, car même si on était toujours engagé en Algérie et même ailleurs, au Cameroun par exemple, cette opération présentait toutes les caractéristiques de la nouvelle époque, avec une décision unilatérale du président de la République et un engagement rapide et limité dans l’espace et le temps, sinon dans la violence.

1961 était aussi l’année où le général de Gaulle présentait aussi, en particulier dans son discours de Strasbourg en novembre, sa vision du monde et de l’organisation/emploi des forces armées françaises qui devait en découler, une véritable remise à plat. Pour le premier président de la République, il y a alors deux missions principales pour les forces armées. Avant tout il s’agit de faire face en Europe à la menace de l’Union soviétique, dotée depuis peu de missiles intercontinentaux thermonucléaires, et donc capable de détruire complètement la France en quelques heures, une donnée inédite dans notre histoire. Il s’agit ensuite d’assurer la défense des intérêts de la France, de tout type, dans le reste du monde, avec cette particularité que le pays a maintenu des liens militaires importants avec plusieurs de ses anciennes colonies africaines. On structure donc le modèle de forces en fonction de ces deux hypothèses d’emploi : l’affrontement si possible froid, mais éventuellement chaud avec le Pacte de Varsovie et les interventions ponctuelles à l’extérieur, principalement en Afrique.

Dans un premier temps, je décidais de décrire ces deux axes. La construction de la frappe nucléaire et son association avec une force conventionnelle destinée à combattre en République fédérale allemande et aux frontières nord-est de la France, me paraissaient constituer de grandes opérations en soi. Dissuader, c’est agir. Après avoir rédigé plusieurs chapitres sur ces «opérations froides», mon éditeur me persuadait de ne parler que du second axe, celui de la stratégie « chaude ». Je cédais, je ne parlerai donc que des opérations extérieures, au moins dans un premier temps.

Mais là s’est posé un autre problème bien connu. À force d’employer les termes «opération» et «opérationnel» à tort et à travers dans plusieurs sens différents, on ne sait plus très bien de quoi on parle. L’appellation «opération extérieure», avec un nom de baptême, s’applique de fait chaque fois que l’on engage des militaires français dans une action à l’étranger, mais cela peut désigner des choses aussi différentes que le largage de matériel au profit d’une mission polaire de Paul Émile Victor en 1967, le transport de deux étalons comme cadeau au roi Fayçal en 1973, l’intervention humanitaire au Bangladesh en 1970 ou encore la guerre contre l’Irak en 1990-1991. Quand on fait le total de toutes ces opérations diverses baptisées, on dépasse le nombre de 400.

Comme il n’était pas question de décrire 400 opérations, je décidais de me concentrer sur les opérations les plus importantes en volume, plus de 1000 soldats engagés, et/ou ayant engagé des combats et des morts. Cela conduisait de fait à en réduire le nombre à 32 grandes opérations réparties dans les deux cadres d’emploi du monopole de la force légitime : la guerre et la police. La distinction entre les deux réside en la désignation ou non d’un ennemi.

Dans le premier cas, normalement on fait la guerre à une entité politique clairement désignée. Dans les faits, c’est rarement aussi clair. Pendant longtemps, l’emploi du mot «guerre» a fait peur, et quand il a fait moins peur, on a hésité sur le «à qui», jusqu’à employer des expressions aussi absurdes que «faire la guerre au terrorisme». Deuxième subtilité, il y a différents niveaux dans l’opposition entre entités politiques. On semble redécouvrir la chose aujourd’hui, mais sous le seuil de la guerre ouverte, il peut y avoir aussi ce que l’on appelle aujourd’hui officiellement des « contestations » (je reste fidèle au vieux terme introduit par les Britanniques de «confrontation») où on s’affronte quand même et parfois un peu violemment. J’en décris quelques-unes que je classe parmi les guerres.

Dans le second cas, la police internationale, on s’engage quelque part, mais sans vouloir imposer sa volonté par la force à des groupes politiques. Cela a pris plusieurs formes : opérations humanitaires armées, interposition ou sécurisation de zones. J’aurais pu parler aussi dans ce cadre des opérations d’évacuation de ressortissants, mais de faible volume et souvent sans combat, je préférais ne pas les évoquer, sauf une. Point particulier dans ce cadre : ce n’est pas parce qu’on ne désigne pas d’ennemi que l’on n’a en pas et ce n’est pas parce qu’on ne veut pas se battre que l’on n’est pas attaqué. La plupart des pertes françaises au combat depuis soixante ans, et en réalité la plupart des échecs, sont survenues dans le cadre de ces opérations que l’on regroupe désormais sous le terme global de «stabilisation» (un moyen élégant pour ne pas dire «police» et évoquer notamment le « gendarme de l’Afrique »). Pour compliquer les choses, à partir du milieu des années 1980, ces opérations de stabilisation peuvent également se dérouler sur le territoire français, quelque chose qui aurait probablement fait horreur au général de Gaulle.

J’ai donc entrepris de décrire ces grands engagements depuis 1961, en insistant sur le niveau dit «opérationnel», c’est-à-dire dont elles ont été pensées et conduites au niveau militaire, en prenant en compte la direction stratégique et sans entrer dans le détail des actions tactiques. C’est évidemment frustrant par certains aspects. Mes amis militaires auraient aimé que je cite en détail l’action de leur armée, de leur corps ou de leur régiment plus en détail, mon éditeur aurait préféré que je parle le plus possible de politique française, jugée plus attractive que les concepts de contre-insurrection, d’opérations cumulatives contre opérations de conquête, de la gradation soutien-appui-engagement direct, etc. Étrangement, il aurait aimé aussi plus de Forces spéciales, de cyber, d’espace, pour être à la mode.

De fait, au début, il y avait beaucoup de sigles et de noms d’équipements, et j’ai été obligé d’épurer largement de ce côté. Je serai donc sans doute critiqué pour cela (« vous n’avez pas assez parlé du rôle glorieux de tel corps, accessoirement le mien »). De l’autre côté, je suis resté assez simple du côté de l’échelon politique. En réalité parce que c’est aussi souvent assez simple de ce côté, ce qui ne veut pas dire clair et efficace et c’est bien là souvent le problème. En France, une opération, c’est un engagement militaire décidé par le président de la République, normalement en conseil de Défense. Or, à la grande frustration des militaires, ce président pense souvent à plusieurs «publics» à toucher avec cet engagement et l’ennemi, en admettant qu’il y en ait un de désigné, n’est pas forcément le public prioritaire. Le président peut penser en effet à «se montrer à tel allié», «rassurer l’opinion publique ou lui montrer qu’il fait quelque chose» ou simplement «en être, parce que la France ne peut faire autrement que d’en être». Ne nous leurrons pas, la définition des objectifs stratégiques ne va pas souvent plus loin, aux militaires ensuite à traduire cela en effets à obtenir sur le terrain et on revient au niveau opérationnel (ou opératif, oui je sais c’est compliqué).

32 opérations donc, à décrire sur un long cours de 60 ans qui n’est pas lui-même un long fleuve tranquille. En réalité, on s’apercevra très vite qu’une vision et un modèle de force associé, comme avec de Gaulle en novembre 1961, est comme un paradigme scientifique qui doit résister à la réfutation. Il est valide tant qu’il résiste aux faits et s’adapte aux anomalies qui se présentent. Il ne l’est plus lorsqu’il ne peut s’adapter.

On verra donc dans ce livre, notre modèle de forces initial de 1961 rencontrer très vite des anomalies, et le phénomène est en soi intéressant : pourquoi n’a-t-on pas imaginé que l’on aurait un jour à mener une guerre de plusieurs années contre une organisation armée (au Tchad en l’occurrence de 1969 à 1972) alors que c’était assez prévisible? Tout simplement parce qu’on ne le voulait pas. Les choses stratégiques ne sont donc pas aussi rationnelles qu’il pourrait paraître, et on rencontrera ainsi à plusieurs reprises plein de choses imprévues alors qu’on aurait pu facilement les prévoir. Ce qui nous contraint à chaque fois à nous adapter dans l’urgence.

On se trouve alors dans une voie stratégique que l’on qualifiera de normale, c’est-à-dire évoluant dans un cadre international à peu près connu, même si le résultat des actions est incertain. On ne sait pas quel sera le résultat d’un lancer de dé (l’évolution d’une crise par exemple) mais on connaît «normalement» tous les résultats possibles. Le problème est que bien souvent, le président, comme de Gaulle avec la contre-insurrection, on refuse d’envisager qu’il tombera sur 6, et parfois même, comme avec Mitterrand, très interventionniste mais aussi très inhibé dans le niveau d’engagement, on lance plein de dés, en refusant de considérer qu’ils puissent tomber sur 4, 5 ou 6. Forcément, cela peut poser des problèmes pour ceux qui sont dans le dé qui est lancé.

Et puis parfois c’est la table sur laquelle on lance le dé qui s’effondre et là, le modèle n’est définitivement plus valable. L’effondrement de l’URSS en constitue évidemment l’exemple le plus impressionnant. Dès 1990, les rapports internationaux ne sont plus les mêmes qu’au moment de la parution de Tempête rouge de Tom Clancy (1986!) et notre modèle conçu pour évoluer tant bien que mal dans un cadre prévisible se retrouve fort dépourvu… sauf si le fait que le contexte international change forcément en profondeur tous les 20 ans (c’est évidemment une moyenne) a été pris en compte. Spoiler : ce n’est jamais le cas, car il s’agit là de choses lointaines et peu visibles. Or, ce sont ces bouleversements sur quelques années qui font le gros l’histoire.

S’il décrit une période unique pour la France- les opérations militaires de la France de la Ve République après la décolonisation- ce livre est donc scandé en trois grandes périodes «normales» interrompues brutalement par des changements de contexte : la période de la guerre froide, la période de la mondialisation et du nouvel ordre mondial et la période de la guerre ouverte contre les organisations salafo-djihadistes à partir de 2008. Cela fait 13 ans maintenant que la France est en guerre permanente, et il faut donc envisager que cela prendra bientôt fin alors que par ailleurs on voit de nouveaux défis apparaître depuis quelques années.

À l’intérieur de ces trois grandes périodes, j’ai tenté de définir plusieurs blocs de cohérence, un exercice pas évident quand on fait plein de choses en même temps sur plein d’endroit différents.

Dans la première partie, il est ainsi question des dernières guerres du général de Gaulle de Bizerte au Tchad, de celles de Giscard d’Estaing sur une période très brève mais intense, des ambiguïtés du président Mitterrand qui ne veut jamais faire la guerre, mais s’y trouve confrontée en permanence.

Dans la seconde, celle de la mondialisation, il faut bien commencer par parler du changement de contexte et de la nouvelle orientation (désastreuse) de notre stratégie organique (celle qui définit et organise les moyens) qui l’accompagne, pour évoquer ensuite le temps piteux des soldats de la paix, celui plus glorieux mais aussi difficile des «stabilisateurs», dans les Balkans d’abord puis en Afrique, pour terminer par le début de l’affrontement contre les organisations islamistes, qui commence pour nous en 1995. On n’avait pas remarqué alors que les acteurs militaires qui avaient le plus bénéficié de la mondialisation étaient les organisations armées, alors que de leur côté les États réduisaient plutôt leurs instruments régaliens. Si on constatait la réduction des guerres entre États, sauf contre les États-voyous, la conjonction des deux phénomènes ne pouvait que provoquer le développement des conflits internes, dans lesquels nous avons été obligés (ou nous sommes crus obligés) d’intervenir jusqu’à ce que les mêmes organisations, dopées par un nouveau contenu idéologique, viennent nous frapper directement.

La troisième partie, la plus développée, est donc celle de la guerre ouverte en cours, dont après à nouveau évoqué le nouveau contexte général et les évolutions de notre politique de Défense, je situe le début véritable dans l’engagement en Kapisa-Surobi en 2008. Après le récit de cet engagement en Afghanistan, je me suis attaché à décrire les derniers fronts de l’époque ancienne, contre les États-voyous d’abord puis la dernière opération de stabilisation en Afrique, avant de parler des trois théâtres actuels de la guerre contre l’État islamique et Al-Qaïda au Sahel, au Levant et en France.

Je conclus en forme de bilan et en insistant sur la vulnérabilité actuelle de notre outil militaire, de bonne qualité mais tellement réduit et surtout incapable de monter vraiment en puissance.

Au désespoir de mon éditeur, ce n’est donc pas un nième récit sur les exploits des Forces spéciales, même si je cite toutes leurs opérations. Ce n’est pas non plus une compilation officielle des opérations extérieures accompagnées de l’explication de leur succès. C’est un récit analytique qui se veut à peu près complet sur tout ce que l’on a fait, bien ou mal, avec l’avantage et les biais de quelqu’un qui en a vécu quelques-unes et qui tient aussi par cet ouvrage en fait inédit, de rendre hommage à ceux qui y sont tombés.

C’est évidemment aussi un travail imparfait et incomplet, les choses vont tellement vite, et je compte sur vos critiques pour l’améliorer.

Michel Goya, Le temps des guépards-la guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, 365 pages, Tallandier, 2022, 21,90 euros.

vendredi 7 janvier 2022

Armée et sécurité intérieure. Retour sur l'expérience de la bataille d'Alger

Fiche au chef d’état-major des armées, 2007

Il y a juste cinquante ans, l’armée de terre était engagée aux côtés des forces de police pour éradiquer le terrorisme dans une grande ville française. On connaît le résultat : une victoire acquise en quelques semaines, mais un désastre stratégique et psychologique dont l’armée s’est difficilement remise. À l’heure où la menace du terrorisme est présentée à nouveau comme menace majeure, voire unique, et où la tentation est forte d’employer tous les moyens pour s’en préserver, il n’est peut-être pas inutile de revenir sur cette expérience.

Pourquoi l’armée ?

En 1957, le gouvernement fait appel à l’armée parce qu’il est désemparé face au phénomène du terrorisme urbain qui frappe Alger, menace nouvelle et d’une grande ampleur non pas par le nombre de victimes qu’occasionne chaque attentat, très inférieur par exemple aux attaques de Madrid en 2004 ou à New York en 2001, mais par leur multiplication. A partir de septembre 1956 et pendant plus d’un an, cette ville de 900 000 habitants est en effet frappée en moyenne chaque jour par deux attaques qui font, toujours en moyenne, un mort et deux blessés.

Les forces de police ne parviennent pas à faire face au problème, car elles sont paralysées par trois facteurs : la multiplicité et la rivalité des services (RG, sécurité militaire, PJ, DST, gendarmerie), la méconnaissance du phénomène et la compromission avec la population européenne dont elle est majoritairement issue. Elle se retrouve donc à la fois décrédibilisée pour son inefficacité du côté « européen », selon les appellations de l’époque, et pour sa partialité du côté « musulman », 400 000 habitants dont 80 000 dans le labyrinthe de la Casbah. Le 10 août 1956, les Musulmans ont été victimes rue de Thèbes dans la Casbah du pire attentat de toute la période avec officiellement 16 morts mais sans aucun doute beaucoup plus, une attaque dont les auteurs, des « ultras » partisans de l’Algérie française, ont été mollement poursuivis. Les Musulmans sont exaspérés aussi de l’inaction policière face aux « ratonnades » qui suivent souvent les attentats et qui occasionnent au moins autant de victimes innocentes que ces mêmes attentats. De ce fait et autant que par sympathie idéologique ou par peur, cette population musulmane accepte bon gré mal gré la mainmise du FLN.

Dans ces conditions et alors que le FLN lance la menace d’une grève générale, le ministre-résidant Robert Lacoste, estime n’avoir pas d’autre solutions que de faire appel à l’armée et notamment à la 10e division parachutiste du général Massu, dont on a pu constater l’efficacité dans le « djebel ». Dans son esprit, c’est la suite logique du glissement opérée depuis 1954 lorsque les militaires ont été engagées dans des opérations ipso facto de sécurité intérieure puisqu’on leur refusait le titre de « guerre ». Cette décision ne suscite que peu d’opposition politique.

Le 7 janvier 1957, le préfet du département d’Alger signe une délégation de pouvoirs au général Massu dont l’article premier est rédigé ainsi : «Sur le territoire du département d’Alger, la responsabilité du maintien de l’ordre passe […] à l’autorité militaire qui exercera, sous le contrôle supérieur du préfet d’Alger, les pouvoirs de police normalement impartis à l’autorité civile». Les premières unités parachutistes arrivent dans la nuit pour se lancer immédiatement dans une énorme perquisition au sein de la Casbah. A la fin du mois de janvier, ils brisent par la force la grève générale, au mépris de la loi et à la satisfaction de tous.

Logique militaire contre logique policière

Dès son arrivée à Alger, le général Massu donne la méthode à suivre : «Il s’agit pour vous, dans une course de vitesse avec le FLN appuyé par le Parti Communiste Algérien, de le stopper dans son effort d’organisation de la population à ses fins, en repérant et détruisant ses chefs, ses cellules et ses hommes de main. En même temps, il vous faut monter votre propre organisation de noyautage et de propagande, seule susceptible d’empêcher le FLN de reconstituer les réseaux que vous détruirez. Ainsi pourrez-vous faire reculer l’ennemi, défendre et vous attacher la population, objectif commun des adversaires de cette guerre révolutionnaire!

Ce travail politico-militaire est l’essentiel de votre mission, qui est une mission offensive. Vous l’accomplirez avec toute votre intelligence et votre générosité habituelles. Et vous réussirez. Parallèlement se poursuivra le travail anti-terroriste de contrôles, patrouilles, embuscades, en cours dans le département d’Alger.»

Toute l’ambiguïté de l’action policière effectuée par des militaires est dans ce texte. Pour les parachutistes, qui reviennent amers de l’expédition ratée à Suez, Alger est un champ de bataille, au cadre espace-temps précis, dans lequel ils s’engagent à fond, sans vie de famille et sans repos, jusqu’à la victoire finale et en employant tous les moyens possibles.

En réalité, cette opération mérite difficilement le qualificatif de « bataille » tant la dissymétrie des adversaires est énorme, à l’instar de la police face aux délinquants qu’elle appréhende. La logique policière agit alors de manière linéaire ne cherchant pas à surmonter une dialectique adverse qui n’existe pas ou peu, mais à déceler et appréhender tous ceux qui ont transgressé la loi. Cette logique est soumise à la tendance bureaucratique à rechercher le 100 % d’efficacité et donc à réclamer toujours plus de moyens pour y parvenir et plus de liberté dans l’emploi de la force, avec cet inconvénient qu’à partir d’un certain seuil, les dépenses s’accroissent plus que proportionnellement aux résultats. La tentation est alors forte de les justifier en élargissant la notion de menace. Cette tendance reste cependant étroitement contrôlée de manière explicite par la loi, mais aussi normalement par une culture policière d’emploi minimal de la force.

Dans la logique militaire, selon l’expression de Clausewitz, c’est chaque adversaire qui fait la loi de l’autre et c’est cette dialectique qui freine la montée en puissance. En Algérie, après quelques succès, les grandes opérations motorisées de bouclage menées en 1955 ont rapidement perdu toute efficacité dès que les combattants ennemis ont appris à les déjouer. Sans cet échec, on aurait probablement éternellement continué dans cette voie jusqu’aux fameux et finalement inatteignables 100 % de succès.

A Alger, la dialectique est très réduite et la force militaire tend donc à monter très vite aux extrêmes d’autant plus que les freins qui existent pour la police sont beaucoup moins efficaces avec des militaires qui n’ont pas du tout le même rapport au droit. Dès les premières opérations de contre-guérilla en 1954, les unités de combat étaient stupéfaites de voir des gendarmes devoir les accompagner, dresser des procès-verbaux et compter les étuis après les combats. Dans le combat, elles restaient dans une logique militaire de duel entre adversaires respectables, mais dès la fin du combat elles entraient dans une logique policière contraire. L’ennemi anonyme mais honorable devenait un individu précis mais contrevenant à la loi, à condition toutefois de le prouver. Lorsqu’elles ont vu par la suite que les prisonniers étaient souvent libérés « faute de preuves », la plupart des unités ont simplement conservé leurs ennemis dans la logique guerrière en les tuant. Ce faisant, elles ont franchi une « ligne jaune » bafouant ouvertement un droit en retard permanent sur la logique d’efficacité militaire.

Avec les attentats d’Alger, l’ennemi n’apparaît même plus respectable puisqu’il refuse la logique de duel pour frapper de manière atroce des innocents. Ajoutons enfin l’importance de la notion si prégnante pour les militaires du sacrifice, à la différence près que dans le cas de la « bataille » d’Alger, on ne sacrifiera pas sa vie (il n’y aura que deux soldats tués et cinq blessés) mais son âme.

La continuation de l’action policière par d’autres moyens

Le cadre légal de l’action de la division parachutiste est très large. Les quatre régiments parachutistes engagés peuvent appréhender en flagrant délit ou contrôler des groupes et agir sur renseignement avec des OPJ affectés à chacun d’eux.  

Le général Massu, nommément désigné, a le pouvoir d’ordonner des perquisitions à domicile de jour et de nuit. Normalement, les individus arrêtés doivent être remis à l’autorité judiciaire ou à la gendarmerie dans les 24 heures, mais le préfet délègue à l’autorité militaire le droit d’assignation à résidence surveillée pendant au maximum un mois. Cette assignation à résidence permet d’arrêter de simples suspects et de constituer ensuite le dossier qui permettra éventuellement de les présenter au parquet, à l’inverse des méthodes de la Police judiciaire. Le tribunal militaire du corps d’armée de la région peut également juger les affaires de flagrant délit suivant une procédure très rapide, dite de traduction directe, où un simple procès-verbal de gendarmerie suffit. Le tribunal militaire peut également revendiquer les poursuites exercées par les tribunaux civils et de fait, dans la presque totalité des cas, les HLL (« hors-la-loi ») sont présentés devant lui.

Forte de ces pouvoirs, la division parachutiste met en place progressivement et de manière pragmatique plusieurs structures. Le premier système, dit «de surface», consiste à protéger les sites sensibles et à quadriller la ville par des points de contrôle et plus de 200 patrouilles quotidiennes. Les régiments sont affectés à des quartiers particuliers qu’ils finissent par connaître parfaitement et la Casbah est complètement bouclée. Ce contrôle constant en impose et rassure la population, tout en entravant les mouvements du FLN, mais il ne permet pas d’effectuer beaucoup d’arrestations.

Le démantèlement des réseaux est le fait de l’organisation « souterraine », c’est-à-dire d’abord de la structure de renseignement. Les renseignements proviennent de trois sources : la documentation, c’est-à-dire les fichiers (mais les services compétents sont réticents à coopérer) ou les documents du FLN ; la population, mais les langues ne commencent à se délier que lorsque l’emprise du FLN se desserre, et surtout les interrogatoires de suspects. Dans l’ambiance qui règne alors d’urgence, de lutte implacable contre un ennemi invisible et détesté et il faut bien le dire, de mépris vis-à-vis d’une population musulmane « moins française que les autres », les notions de suspects et d’interrogatoire se brouillent très vite. Tout musulman tend à être suspect et tout interrogatoire tend à devenir torture. Au sein de cette structure de renseignement, le commandant Aussaresses, est chargé des exécutions extrajudiciaires maquillées le plus souvent en suicide, comme celles du leader FLN Mohamed Larbi Ben M’hidi ou de l’avocat Ali Boumendjel.

Où s’arrête la sécurité globale ?

Comme le souligne le général Massu dans son ordre d’opération, la traque des terroristes selon des méthodes inspirées de celle de la police n’est qu’un aspect du problème. Il faut aller beaucoup plus loin. Dans la trinité clausewitzienne, la force armée, le gouvernement et le peuple se renforcent et se contrôlent mutuellement. Lorsqu’une guerre est déclarée, les deux armées ennemies s’affrontent dans un duel gigantesque, et lorsqu’un vainqueur se dessine, le gouvernement vaincu et le peuple à sa suite se soumettent. Dans la «guerre contre-terroriste», on détruit les cellules tactiques ennemies mais aussi les chefs, avec qui il est hors de question de négocier. Si l’on veut mener une guerre, le seul pôle sur lequel on peut agir est donc la population. Combinant la recherche policière du 0 terroriste et la vision militaire de lutte collective, l’armée se lance dans le contrôle étroit du «peuple de l’ennemi» pour éviter qu’il sécrète à nouveau des «malfaisants».

On s’engage donc dans une voie dont on ne cerne pas la fin et les contradictions. Outre que l’on n’hésite pas à brutaliser la population musulmane (plusieurs dizaines de milliers de suspects, innocents pour la très grande majorité, passeront par les centres de triage), on lui impose, sur l’initiative du colonel Trinquier, un dispositif d’autosurveillance inspiré des régimes totalitaires communistes qui ont tant marqué les vétérans d’Indochine. Dans le cadre de ce dispositif de protection urbaine (DPU), aussitôt surnommé Guépéou. Chaque maison de la Casbah ou des bidonvilles est numérotée et chacun de ses habitants est fiché. Des chefs d’arrondissements, îlots, buildings ou maisons sont désignés (7500 au total) avec l’obligation de tenir à jour des fiches de présence et de signaler tout mouvement, sous peine de sanctions. La mise en place du DPU permet ainsi de découvrir Ben M’Hidi.

Le DPU sert aussi de relais pour l’encadrement psychologique et administratif de la population. En s’immisçant dans tous les aspects de la vie, avec la création de sections administratives urbaines (SAU), d’organisations d’anciens combattants, de «cercles féminins» (où les femmes reçoivent un enseignement pratique sous l’impulsion d’équipes médico-sociales) et en inondant la ville de photos, affiches, tracts, messages par radio, journaux ou cinémas itinérants, on espère gagner «la bataille des cœurs et des esprits». Cette mainmise permet aux parachutistes de devenir à leur tour des «poissons dans l’eau» même s’il s’agit surtout de poissons prédateurs.

Cela n’empêche pas Yacef Saadi, le chef du réseau «bombes» à Alger d’organiser à nouveau une série d’attentats atroces. Les 4 et 9 juin, Saadi et ses poseurs de bombes, souvent des porteuses pour moins attirer la méfiance, tuent 18 personnes et en blessent près de 200. Cette fois le général Massu fait appel au colonel Godard pour organiser les opérations. Godard, futur membre de l’OAS, est très hostile aux méthodes employées précédemment et notamment l’usage de la torture. Trinquier et Aussaresses sont écartés au profit du capitaine Léger qui parvient à organiser de spectaculaires opérations d’infiltration et d’intoxication des réseaux du FLN, la fameuse « bleuite ». Même s’il y aura quelques attaques l’année suivante, la bataille d’Alger se termine en octobre 1957, avec l’arrestation de Yacef Saadi et la mort du tueur Ali-la-pointe.

Où est la victoire ?

La méthode, souvent brutale, a été tactiquement efficace. Le réseau « bombes » est démantelé une première fois en février 1957 puis à nouveau en octobre. Le comité exécutif du FLN, privé de Ben M’Hidi s’est enfui pour la Tunisie. Officiellement, jusqu’à la fin mars, la 10DP a tué 200 membres du FLN et arrêté 1 827 autres, mais beaucoup plus selon d’autres sources comme Paul Teitgen, secrétaire général de la police à Alger, qui font aussi  l’objet de controverses. 

Mais si la victoire immédiate sur le terrorisme est flagrante, il est probable que les méthodes employées, quoique souvent moins dures que celles du camp d’en face y compris contre les siens, ont contribué encore à pousser la population musulmane dans le camp ennemi. La polémique qui naît sur les méthodes employées va également empoisonner l’action militaire jusqu’à la délégitimer gravement.

En interne, le malaise est aussi très sensible du fait du mélange des genres. D’un côté, certains ne se remettront pas de leur engagement dans l’action policière poussée à fond alors que d’autres souffriront au contraire de ce non-combat si contraire à l’éthique militaire et si frustrant. Cela se traduit parfois par des bouffées de violence comme en juin 1957, lorsque trois parachutistes agressés depuis une voiture se ruent dans un hammam et tuent plusieurs dizaines d'innocents. Bien qu’infiniment moins meurtrière pour eux que les batailles de 1944-1945 par exemple, les soldats français gardent un souvenir détestable de cette période jusqu’à l’incruster profondément dans l’inconscient collectif

En guise de conclusion, voici ce que disait le colonel Bigeard à ses hommes en juillet 1957 avant de reprendre un « tour » à Alger. Cela résume assez bien la problématique des unités de combat engagées contre les organisations armées pratiquant le terrorisme : « Nous avons deux éventualités possibles pour « tuer » notre période d’Alger : la première peut consister à se contenter du travail en surface, en évitant de se compromettre, en jouant intelligemment sans prendre de risques, comme beaucoup hélas ! savent trop bien le faire ; la seconde, jouer le jeu à fond, proprement, sans tricher, en ayant pour seul but : détruire, casser les cellules FLN, mettre à jour la résistance rebelle d’une façon intelligente, en frappant juste et fort. Nous adopterons immédiatement la seconde. Pourquoi ? parce que c’est une lâcheté de ne pas le faire. […] Il y a ces articles de presse qui nous calomnient. Il y a ceux qui ne prennent aucune position et qui attendent. Si nous gagnons, ils seront nos défenseurs ; si nous perdons, ils nous enfonceront. Les directives concernant cette guerre, les ordres écrits n’existent pas et pour cause ! Je ne peux vous donner des ordres se référant à telle ou telle note de base…Peu importe ! Vous agirez, avec cœur et conscience, proprement. Vous interrogerez durement les vrais coupables avec les moyens bien connus qui nous répugnent. Dans l’action du régiment, je serai le seul responsable. »

lundi 20 décembre 2021

Le caporal stratégique ou peut-on confiner la connerie ?

L’expression « caporal stratégique » a été popularisée en 1999 par le général américain Charles Krulak, dans son article The Strategic Corporal : Leadership in the Three Block War paru dans Marines Magazine. Il contribuait à populariser ces concepts dans le monde militaire. US Marines et Troupes de Marine ont quelques points communs et se rencontrent souvent et pour être tout à fait juste l’idée lui avait été soufflée par le colonel Tracqui (TDM) lorsque Krulak était venu visiter le bataillon n° 4 à Sarajevo, pendant le siège.

Le colonel Tracqui lui avait exposé la politique du bataillon consistant à s’immerger dans la population urbaine locale pour faire plein de choses différentes (« les trois blocs », en gros humanitaire, sécurité, combat) sur très court préavis et le tout dans un environnement très médiatisé. Le « caporal stratégique », quant à lui, décrit le fait que dans un tel contexte l’action d’un seul soldat à l’échelon le plus bas peut faire office d’« aile de papillon » et provoquer des bouleversements. Et quand on parle d’action, on parle surtout d’action négative.

Lorsque le papillon fait des conneries

En soi, ce n’est pas obligé. Plein de soldats font des choses sympas ou même admirables mais cela a beaucoup moins d’échos. L’esprit humain est ainsi fait qu’il s’intéresse surtout aux trains qui n’arrivent pas à l’heure. Peut-être parce qu’il est naturellement plus sensible aux problèmes, aux risques, aux menaces possibles pour lui. Le bouleversement possible est donc plutôt une catastrophe.

Ce n’est pas un concept révolutionnaire. Tout chef en opération a peur de la « connerie ». La connerie ce sont deux marsouins qui sortent une nuit en douce d’une base et rentrent un peu « émus » en se disant « Tiens, et si on passait par la zone minée pour rentrer discrètement ? ». En l’occurrence, la chance les a sauvés, au moins des mines. Notons au passage que « connerie » désigne à la fois l’acte lui-même que l’état d’esprit qui le conçoit. Il y a des degrés dans la connerie, depuis la bagarre dans un bar qui suscite un incident diplomatique (vécu aussi) jusqu’à la connerie, et on y revient, d’ampleur stratégique, disons, pour être dans l’actualité, une connerie de « classe américaine ». Celle-ci implique presque toujours la violence, et plus précisément la violence injuste et/ou disproportionnée.

Quelques années après l’article de Krulak, l’engagement américain en Irak en livrait un florilège depuis les paras tirant sur la foule à Falloujah en 2003 jusqu’au massacre de la place Nissour à Bagdad par Blackwater en 2007 en passant par celui d’Haditha et bien sûr les exactions d’Abou Ghraïb. Encore ne s’agit-il là que des cas les plus graves et connus. Les conneries meurtrières américaines, et les conneries tout court, ont en réalité été innombrables surtout au début de l’engagement. Elles ont fourni évidemment un gros moteur à ressentiment et nourri la rébellion.

Les soldats sont porteurs de la force. Un fantassin comme un pilote de chasseur-bombardier porte sur lui de quoi tuer plusieurs dizaines de personnes. Il lui faut parfois prendre des décisions rapides au sein d’un environnement dangereux et rarement clair. Je cite souvent, car il m’a marqué, ce cas où je dois décider tout de suite de la vie ou de la mort d’un homme à 50 m de moi que je soupçonne fortement d’avoir tiré à l’instant sur un marsouin. Je décide finalement de le laisser vivre et de l’avertir par un tir au-dessus de lui. Rétrospectivement, j’ai eu raison puisque la menace s’est arrêtée là. Mais j’aurais pu tout autant avoir tort s’il avait recommencé et réussi cette fois à tuer un de nos soldats. Peut-être que quelqu’un d’autre placé dans les mêmes conditions, aurait privilégié la sécurité.

En juillet 2007, placé dans une situation similaire mais avec des moyens plus puissants, un équipage d’hélicoptère Apache abattait froidement 18 personnes, dont beaucoup de civils. La mission était filmée et comme pour Abou Ghraïb la diffusion des images amplifiait l’horreur. Car l’esprit est aussi très sensible à ce qu’il voit, à l’image. Voir a des effets beaucoup plus puissants que le simple fait de savoir. On peut savoir qu’il y a eu un millier de cas, cela reste plus abstrait (et plus c’est grand plus c’est abstrait) qu’une seule image.

Ajoutons enfin un phénomène bien connu des réseaux sociaux : un événement a d’autant plus d’écho qu’il conforte un sentiment ou pire une croyance préexistants. Par l’orientation préalable de nos capteurs, on aura plus de chance de voir les infos que l’on a envie de voir. Rappelez-vous le négatif l’emporte sur le positif. On peut s’indigner du comportement indigne de membres d’une institution que l’on apprécie par ailleurs, mais l’impact et la diffusion seront plus importants dans le camp hostile, qu’il vient conforter.

Tout cela nous donne une équation du caporal stratégique qui se prononce comme « cirque » : C x I x R x C où C est la connerie initiale, I l’image de la connerie, R sa diffusion dans les médias et réseaux et enfin C qui désigne un contexte initial défavorable. On notera que le deuxième C rétroagit sur le premier. Un contexte hostile va plutôt pousser à connerie, volontairement par la provocation ou plus simplement par une ambiance de méfiance. Quand on en vient comme aux États-Unis à se méfier d’un joggeur uniquement parce qu’il est noir, la connerie n’est pas loin et lorsqu’elle survient elle accentue mécaniquement la tension générale.
La meilleure manière apparemment de ne pas avoir de connerie est de ne rien faire, mais l’inaction peut produire aussi de nombreux effets pervers, en laissant par exemple le contexte à l’influence ennemie. D’un autre côté, si on agit, il surviendra statistiquement des conneries. Le tout est de faire en sorte que la valeur du CIRC soit aussi proche que possible de zéro. Le rôle du contexte est complexe, on en reparlera. Intéressons-nous à l’origine du problème et son amplification.

La mécanique quantique de la connerie

Rappelons avant de continuer qu’il peut exister existe bien sûr de la « grande connerie », avec un grand C dès le départ de l’équation, avec des conséquences catastrophiques à l’arrivée. On peut se poser des questions sur certaines décisions politiques et militaires du passé, mais celles-ci étaient d’emblée stratégiques et leurs résultats également. C’est la relativité générale de la connerie.

Ce qui nous intéresse ici, c’est plutôt de la mécanique quantique. C’est l’atome invisible qui finit par provoquer une explosion nucléaire. Or, et c’est justement ce qui est assez nouveau, ces explosions nucléaires inattendues ont tendance à être de plus en plus fréquentes du fait de l’existence autour des événements d’éléments amplificateurs. On pourrait ainsi parler de « pangolin stratégique », de l’impact d’un Jérôme Kerviel ou de l’importance nouvelle des actes terroristes, mais parlons plutôt de ceux qui ont reçu une part du monopole d’emploi de la force et revenons au CIRC.

Le but est d’empêcher ce CIRC d’atteindre la masse critique de l’explosion nucléaire. A priori, il suffit qu’un seul des paramètres soit égal à zéro. C’est impossible et même de plus en plus impossible. Il faut donc s’efforcer au moins de réduire autant que possible l’impact de chaque niveau. À la base, il y a la « qualité totale de comportement ». Et comme dans toute chaîne de production cela passe à la fois par une conscience individuelle (surtout) et une structure de contrôle.

J’ai cité beaucoup d’exemples américains, mais peu d’exemples français. Il y a un facteur statistique bien sûr. Plus il y a d’individus engagés et plus il y a de conneries possibles. Mais en valeur relative, les soldats français sont peut-être les plus engagés au monde. En cumulant toutes les expériences individuelles, la compagnie d’infanterie de marine que je commandais totalisait trois siècles d’engagement hors de métropole. Il serait difficile pour un individu vivant trois siècles de ne pas provoquer de catastrophes, mais c’est possible.

La guerre d’Algérie a été un traumatisme collectif pour notre armée (et pas que bien sûr) dont nous sortons difficilement. Une des thérapies a consisté à nous bourrer le mou, au moins celui des officiers et sous-officiers, avec l’éthique et la déontologie du métier des armes. Ce traumatisme et même cette thérapie ont pu induire longtemps, une forme d’inhibition dans l’emploi de la force (« le non-emploi raisonné de la force », « réussir sans esprit de victoire » choses entendues) mais cela a porté ses fruits.

Ajoutons un élément essentiel : la professionnalisation, au sens de maîtrise de compétences. Un général israélien me disait un jour : « Ce qu’on vous envie c’est vos caporaux-chefs, des gars qui ne pètent pas un câble et défouraillent parce qu’on leur jette des cailloux. Nos soldats et nos cadres de contact sont des appelés de 20 ans. C’est dur d’être toujours calme à cet âge ». Il ajoutait que dans les opérations complexes, ils préféraient envoyer des réservistes, des pères de famille qui courent moins vite mais sont plus pondérés.

Le « calme des vieilles troupes » est une vieille expression militaire, très antérieure au « caporal stratégique » dont elle est un ingrédient essentiel. La maturité de celui qui va au contact des événements doit être proportionnelle à la difficulté de ce contact. Il faudra qu’on m’explique à cet égard pourquoi des institutions comme l’éducation nationale ou la police font exactement l’inverse et envoient leurs « bleus » dans les endroits les plus difficiles, pour s’étonner ensuite de constater des problèmes. C’est d’autant plus illogique que dans le dernier cas, et à raison, on considère que les unités d’intervention doivent accueillir des gens expérimentés parce qu’elles doivent traiter de problèmes complexes.

La combinaison de la maturité cérébrale, du cumul d’expérience et de compétences permet de mieux gérer le stress. Plus précisément, il permet plus facilement de répondre « oui » à la question « Est-ce que je peux gérer la situation ? ». La connerie dangereuse survient souvent lorsqu’on répond, souvent inconsciemment, non à la même question, que l’on se sent impuissant tout en se disant qu’il faut faire quelque chose pour se dégager de ce merdier ou simplement pour diminuer son stress.

La question des solutions est fondamentale. Si dans une situation stressante donnée (et toutes les situations violentes sont stressantes), il n’y a que le choix entre l’impuissance et des solutions (procédures, équipements) dangereuses et disproportionnées, il faut s’attendre à des problèmes.

Ce n’est pas une science exacte. Derek Chauvin, le policier américain qui a tué George Floyd, avait 44 ans et un de nombreuses années de métier. Il contredit apparemment ma théorie de la maturité. Oui mais parce que celle-ci ne s’est pas accompagnée d’un contrôle adéquat. Le contrôle est d’abord culturel. On lui a probablement expliqué qu’il valait mieux être fort et s’imposer dans un contexte dangereux que de faire preuve de retenue, l’équivalent des vieux exercices militaires « hit, slash, kill » fondés sur la croyance que l’Américain était naturellement trop gentil et qu’il fallait le rendre plus agressif, plus guerrier.

À ce stade, constatons surtout que malgré 17 plaintes à son égard, et l’implication très suspecte dans trois accrochages ayant fait au total un mort et deux blessés par balles, il n’avait jamais été viré ou au moins retiré de la « zone de contact ». L’intérêt de la professionnalisation, c’est aussi d’avoir le temps d’observer les gens et leur degré de dangerosité. Si 70 % des militaires sont en CDD, c’est aussi pour être capable de virer ceux qui présentent des risques élevés de connerie. On ne réussit pas toujours mais c’est plus facile que lorsqu’on doit conserver par statut tous les boulets pendant très longtemps. Un soldat français n’aurait jamais pu accumuler un tel pedigree. Il est même probable que la première, non pas plainte mais culpabilité avérée dans un acte grave aurait mis fin à sa carrière.

Le contrôle est aussi hiérarchique. Si dans une section d’infanterie de 39 pax, il y a un tiers de chefs, ce n’est pas pour rien. On introduit de la responsabilité (grand pouvoir, grande responsabilité) mais aussi du contrôle, beaucoup de contrôle. Notons que le contrôle est dans tous les sens. S’il y a des adjoints, c’est pour prendre des décisions collégiales dont on espère qu’elles réduiront la probabilité de l’erreur grave.

Ce n’est pas infaillible, l’effet peut même se retourner. Rappelons-nous, en situation de stress et d’incertitude, dans un instant de suspension morale, le pire est possible pourvu qu’il soit proposé comme solution ou modèle par quelqu’un que l’on ne peut contredire. Le massacre de My Lai, 400 civils tués, en mars 1968 a été initié par un jeune lieutenant et personne, au moins ceux sous ses ordres, ne s’y est opposé bien au contraire. La connerie meurtrière, l’horreur même, n’a pas pu rester confinée.

La connerie augmentée

Ce qui n’est pas vu existe peu. Quand le colonel Tracqui parlait de résonnance médiatique au général Krulak, il pensait alors aux journalistes, alors très présents dans la ville de Sarajevo pendant le siège. À ce moment-là, un adjudant-chef avait vu deux enfants abattus par un sniper juste à côté de lui. Malgré ses efforts, il n’avait pu en sauver qu’un. Il déclarait alors qu’il aurait la peau du sniper serbe, ce qui tombait dans l’oreille d’un journaliste qui ne manquait pas de le raconter. Dans l’ambiance de l’époque, c’est la déclaration de l’adjudant-chef, contraire à la neutralité des Casques bleus, qui choquait plus les autorités onusiennes. Le commandement envisageait même un temps le « vol bleu » (sanction et retour) de l’adjudant-chef, avant que ce processus crétin s’arrête.

Les journalistes et les médias, journaux, télévision, constituaient alors pratiquement les seuls intermédiaires entre les événements et le reste du monde. On s’en méfiait, car bien souvent on trouvait que la réalité qui finissait « au 2oh » se réduisait à quelques cubes essayant de représenter un contexte qui relevait plutôt de l’expressionnisme allemand le plus sombre. On faisait avec, comme l’arbitre au rugby. La plupart des journalistes n’étaient là que quelques jours et il leur fallait très vite un cube. On s’empressait de leur fournir, la bonne image, la belle séquence, plutôt que d’attendre qu’ils cherchent eux-mêmes. 

Et puis sont arrivées les chaînes d’informations, dont le principal effet a non pas été de multiplier les cubes, cercles et autres figures géométriques plus petits afin d’avoir un rendu de paysage plus fin, mais au contraire de répéter toute la journée les mêmes gros objets. L’élargissement n’était que répétition et donc plutôt un rétrécissement.

Est venue ensuite la « longue traîne », ce pouvoir médiatique démocratisé qui a fait exploser le monopole d’intermédiation des médias. Les tout petits cameramen et reporters se sont multipliés, parfois brillants comme de vrais journalistes, mais plus souvent comme le comptoir du bar où ils officiaient avant.

Ajoutons que ces nouveaux pouvoirs ont créé des flux d’infos de densité et d’intensité très variables. Une attaque terroriste en plein cœur de Paris en janvier 2015 va provoquer la venue des dirigeants du monde entier quelques jours plus tard alors que le massacre de 70 villageois nigérians par Boko Haram il y a trois jours restera largement ignoré. Le monde sous un lampadaire n’est pas plus réel que celui qui reste dans l’obscurité juste à côté.

Gérer le CIRC, c’est gérer tous ces flux. On peut essayer de les tarir au point de départ. Les cellules noires de la CIA faisaient (font) sensiblement la même chose que les crétins de gardiens qui devaient « mettre en condition » les prisonniers d’Abou Ghraïb. La différence est que les premières ont été verrouillées, alors que l’on a donné accès à Internet aux seconds pour qu’ils ne s’ennuient pas trop. Le résultat en termes de dégâts d’image est connu.

Il y a eu connerie évidente ? D’accord ! Traitement de ses effets, premières mesures, poursuite rapide de l’enquête par un élément insensible aux effets de ses résultats, publication ouverte de l’enquête, sanctions éventuelles, transmission éventuelle du dossier à la justice.

La connerie est-elle due à un problème structurel ? C’est donc aussi la structure qui doit être mise en cause d’une manière ou d’une autre, en interne bien sûr, c’est le rôle du retour d’expérience, des inspections, etc. mais éventuellement aussi devant la Justice.

Les résultats des enquêtes démontrent-ils une manipulation, une fausse accusation délibérée ? L’heure devrait être alors à la contre-attaque. Il faut peut-être dix fois plus d’effort pour réhabiliter un honneur que pour détruire, rappelez-vous le négatif l’emporte toujours sur le positif, et seuls les courageux admettent leur erreur de jugement, et bien faisons dix fois plus d’effort. Il ne faut pas se contenter de réagir plus ou bien comme bien souvent, il faut aussi attaquer ceux qui attaquent, traquer les ennemis manifestes et les faire payer lorsqu’ils mentent. Ce n’est que justice, mais peut-être aussi dissuasion pour les manipulateurs en puissance.

Une stratégie qui se contente de défendre ses places fortes se confond avec l’histoire des redditions. Bien sûr cela demande des moyens et des efforts, mais celui qui n’a pas compris qu’Internet, les médias et les réseaux étaient des terrains de manœuvre se condamne à les subir.

lundi 6 décembre 2021

Le top 6 de ce que la victoire de Koufra peut nous apprendre


Intervention lors de la journée d'étude sur la bataille de Koufra, 26 novembre 2021.

Rappel des faits : La bataille de Koufra est une bataille de la Seconde Guerre mondiale qui eut lieu dans le sud-ouest de la Libye du 31 janvier 1941 au 2 mars 1941. Elle opposa victorieusement les troupes françaises de la colonne Leclerc, composée de 350 hommes et de 56 véhicules automobiles sous les ordres du colonel Philippe Leclerc, appuyée par les Britanniques du Long Range Desert Group, face à l'armée italienne. À l'issue de cette victoire, le colonel Leclerc et ses troupes prononcent le « serment de Koufra », promettant de ne déposer les armes qu'après la libération de Strasbourg. (Wikipedia, et pour quelques détails ici)
Retex

La prise de l’oasis de Koufra par le bataillon du colonel Leclerc dans le mois de février 1941 constitue un combat minuscule dans la Seconde Guerre mondiale par le volume des forces engagées mais ses conséquences ont pourtant été majuscules. Cette « grande petite victoire » peut certainement nous apprendre encore beaucoup. Voici quelques enseignements évidents.

1. La guerre, c’est de la politique et le combat sert à obtenir des gains politiques

Ce qui d’abord frappant avec le combat de Koufra, c’est le décalage entre l’ampleur du la bataille assez modeste, et son impact stratégique et opérationnel. Il faut bien comprendre que bien sûr la guerre est un acte politique, c’est ce qui le distingue de l’action de police, l’autre emploi possible du monopole étatique de la force.

Cet acte politique est d’abord un dialogue violent avec une autre entité politique qualifiée d’ennemie. En l’occurrence, ici c’est l’Axe et plus particulièrement l’Italie. Mais c’est un acte qui peut viser aussi d’autres publics. La colonne Leclerc en particulier, et les Forces françaises libres en général, c’est la « courte épée » de la France, pour reprendre l’expression du général de Gaulle, celle qui lui permet d’exister face aux Alliés, britanniques d’abord et bientôt américains, mais aussi face à la France de Vichy.

La grande habileté du général de Gaulle et de Leclerc, son chef militaire en Afrique subsaharienne, est de faire du Fezzan un front particulier où la France peut obtenir des victoires avec ses propres forces. « Le Fezzan doit être la part de la France dans la bataille d’Afrique », explique alors le général. Dans ce cadre, Koufra n’est pas une victoire alliée, mais une victoire française. L’ampleur de l’effort est modeste, mais le gain opérationnel, la fermeture de la porte vers le sud de l’Egypte, est net et il permet au général de Gaulle une exploitation médiatique forte, via les réseaux de communication de l’époque.  

Parmi les publics que l’on peut viser aussi, outre l’ennemi, les Alliés, l’opinion publique, il y a aussi ses propres forces, surtout lorsque celles-ci sont composées de volontaires. Certains combats n’ont pour d’autre objet que de donner des victoires et de redonner le moral. Ce n’est pas le cas de la victoire de Koufra mais elle fait du bien aux forces françaises qui retrouvent le gout du succès. La France peut gagner et on initie là un cercle vertueux. Par les combats, on accumule de l’expérience, de l’audace, et de recrues pour cette armée de volontaires, ce qui donne encore plus de chance d’obtenir des victoires. A partir de Koufra, les forces françaises libres ne seront plus jamais vaincues dans cette guerre.

2. Start up France libre

Une autre particularité de la colonne Leclerc comme de la 1ère Division française libre qui va se former plus tard, est son côté innovant. La Seconde Guerre mondiale est riche en petites unités, certains parlent d’armées privées, créées par de fortes personnalités au sein des différentes armées. Le Long Range Desert Group (LRDG), avec lequel Leclerc coopère a été créé par un ancien officier britannique passionné par l’exploration du désert, et en constitue un excellent exemple.

Leclerc fait feu de tout bois pour créer une unité adaptée à son combat. Cela relève largement du bricolage mais c’est un bricolage intelligent, qui s’appuie sur le retour d’expérience avec par exemple les deux missions de reconnaissance lancées en janvier 1941 avec un groupe nomade et une patrouille motorisée au sein du LRDG, qui sont en réalité aussi des expérimentations. Sans contraintes bureaucratiques-on est loin des procédures de marchés publics-les hommes de Leclerc apprennent du LRDG à se déplacer dans le désert avec des moyens modernes sur des centaines de kilomètres, à combiner des moyens anciens comme des chameaux ou des canons de 75 mm avec des véhicules légers, et à coopérer avec l’aviation.

Au bout du compte, la colonne Leclerc est un laboratoire tactique qui devient la meilleure unité du monde, avec la combinaison LRDG-Special Air Service, pour le combat dans le désert. On peut faire le même constat avec la 1ère Brigade française libre à Bir Hakeim un an un plus tard. La pratique d’une unité, c’est un mélange d’équipements, de méthodes, de structures et de façon de voir les choses. Cela mesure ce qu’elle est capable de faire réellement. Les moyens matériels sont sensiblement les mêmes que ceux des unités qui ont combattu en mai 1940 en Belgique et en France, mais pourtant les résultats sont très supérieurs. On se prend à rêver de ce qui se serait passé en mai 1940 si tous les bataillons français avaient été de la trempe de celui de Leclerc.

3. L’empire du milieu

Les milieux particuliers nécessitent une pratique particulière. Il y a ceux qui font l’effort de se constituer cette pratique, et ceux qui ne le font pas ou pas assez. Les premiers pourront manœuvrer dans le milieu difficile, les autres seront dans des forts et des bases. Les premiers auront l’initiative des combats et l’initiative des combats, surtout aux petits échelons, c’est un très puissant multiplicateur d’efficacité. L’histoire des autres se confondront avec celle des redditions.

Là, pour rester dans le cadre désertique, on peut penser aux combats de 1986-1987 au nord du Tchad et là encore dans le Fezzan, lorsque les « rezzou tgv » de l’armée nationale tchadienne ont triomphé des bases libyennes, avec un peu notre aide, mais on peut penser aussi hélas, aux nombreuses petites garnisons maliennes, nigérienne ou burkinabé, isolées et régulièrement attaquées par un ennemi, qui vit lui dans la région, et maitrise beaucoup mieux le terrain.

En 1940, les soldats de Leclerc ne font pas des tournantes de quelques mois, ils vivent sur place et pour beaucoup depuis toujours, et ils sont capables de mener des raids pendant un mois complet dans le désert, là où leur ennemi ne fait pas beaucoup d’effort. La seule unité italienne qui s’est avérée dangereuse, outre l’aviation, a été comme par hasard la compagnie saharienne. Une fois cette compagnie vaincue, les Italiens n’ont rien fait pour contester le désert aux Français. Dans le désert, le plus mobile dispose d’un avantage opérationnel énorme.

4. Guerre de corsaires et guérilla en uniforme

La colonne Leclerc, dans le raid sur Koufra et les deux campagnes suivantes dans le Fezzan, s’attaque à un ennemi plus nombreux, retranchée, et plus puissant en théorie. Ce sont les Français qui sont en position asymétrique défavorables, du moins en apparence si on regarde simplement les rapports de force initiaux. Au bout du compte, au début de 1943 toute la force italienne dans le Fezzan a été anéantie pour des pertes françaises réduites, et probablement plus du fait des difficultés du désert que des Italiens. D’un point de vue opérationnel, Leclerc a mené un combat en ligne intérieures anéantissant successivement en trois campagnes tous les points d’appui italiens isolés, en les frappant à chaque fois avec la force d’un bataillon.

Sommes-nous capables de faire la même chose, et de mener une guerre de corsaires, faire à un adversaire plus puissant sur le papier ? Ce n’est pas certain. On peut rétorquer que l’on mène désormais ces raids avec des avions de combat ou de plus en plus drones armés. C’est vrai, mais avec de gros inconvénients, cela coûte très cher, les avions et drones sont rares et n’ont pas le don d’ubiquité et puis l’effet n’est pas tout à fait le même lorsqu’on ne prend pas de risques au combat.

On mène des coups de main avec des moyens héliportés, seuls comme les raids de nuit en Libye en 2011, ou en coopération avec des unités légères spécialisées. C’est très bien mais combien sommes-nous capables de mener de des raids et coups de main actuellement ? Très peu. C’est peut-être suffisant contre les ennemis que nous combattons au Sahel et ce n’est pas certain. C’est insuffisant si nous devons faire les choses beaucoup plus en grand. Il aurait été possible de mener contre eux une « guerre de corsaires » comme Leclerc face aux Italiens, en multipliant les raids et les coups de main, de manière à avoir un engagement qui soit au même niveau que celui des attaques terroristes en France en 2015. On n’a pas osé. On ne sait plus, au niveau politique, prendre des risques comme à l’époque de la France libre.

5. La taille, ça ne compte pas beaucoup au combat

Avoir la supériorité opérative est surtout intéressant parce ce que cela permet d’avoir l’initiative des combats, mais encore faut-il être capable de gagner ces combats. Ce qui est frappant avec le combat de Koufra, c’est que les deux combattants y sont sensiblement de même volume, avec même une légère infériorité du côté français, sans parler d’un armement supérieur et bien sûr des fortifications du côté italien. Or, au bilan, les pertes « définitives » italiennes sont presque 100 fois supérieures à celle des Français. Ce sera pratiquement toujours le cas, lors des rencontres lors des campagnes suivantes. Que se passe-t-il ?

Il faut bien comprendre d’abord que l’égalité des forces sur le terrain est la norme sur le champ de bataille moderne. On prône dans les règlements d’attaquer à 3 contre1. En réalité, au moins au niveau des combats de contact jusqu’à l’échelon du bataillon et même de la brigade, il est très rare de trouver des combats dont le rapport de forces numérique dépasse 2 contre 1. Or, les résultats, comme à Koufra, sont souvent déséquilibrés. Ils ne peuvent donc être anticipés à partir des simples calculs de rapports de volume d’hommes, d’armes, etc. Sinon Leclerc n’aurait jamais attaqué Koufra.

En fait, il faut raisonner en termes de niveau de qualité, ou de gamme, tactique. On peut classer la valeur des bataillons avec une équation simple : la valeur tactique d’une unité est égale à se masse multipliée par la qualité de ses hommes et de son commandement au carré.

En analysant correctement les valeurs des unités et en les classant par an de 1 à 10 (1 pour les bataillons les plus faibles de l’époque et 10 pour les plus puissants), les résultats des combats deviennent prévisibles. Un affrontement d’unités de classes équivalentes donne très souvent des résultats incertains, équilibrés et rarement décisifs, car le point de dislocation (le moment où le dispositif ennemi n’est plus structurée) n’est pas atteint. Avec un niveau d’écart, l’unité la plus forte l’emporte le plus souvent mais là encore rarement de manière décisive. Un écart de deux niveaux donne une probabilité de victoire très importante pour le plus fort et un rapport de pertes de 1 à 10. Avec trois niveaux d’écart la victoire est presque certaine, le niveau de dislocation de l’unité ennemie est presque toujours atteint et le rapport de pertes peut dépasser, parfois largement, les 1 pour 30.

Dans le cas de la bataille de Koufra, les masses sont équivalentes et la position défensive des Italiens leur donne un avantage supplémentaire, mais la qualité des hommes et de leur chef n’est pas du tout la même, Leclerc annulant même l’avantage ennemie de la position défensive par une manœuvre d’intoxication lui faisant croire qu’il est en réalité inférieur. On obtient ainsi un décalage de niveau très important et on atteint le point de dislocation, non pas sur le terrain mais dans la tête des chefs ennemis.

6. L’amalgame c’est la force

La colonne Leclerc, c’est 150 Européens et 200 Tchadiens. Sans l’amalgame avec des recrues locales, rien n’aurait été possible. Notre capacité de projection actuelle, estimée à 15 000 hommes au maximum, est sans doute inférieure à celle des soldats de la France libre. Nous sommes capables de faire encore moins de choses que les seuls Français métropolitains qui ont rejoint alors les rangs de de Gaulle. L’épée de la France est toujours aussi courte, alors que nos ennemis, y compris des organisations armées comme l’Etat islamique ont souvent plus de 15 000 combattants, où les populations au sein desquelles nous évoluons sont toujours plus nombreuses.

Sans renforts locaux, avec des recrues soldées et commandées par la France, nous sommes incapables de tenir un terrain quelconque pendant quelques temps ou de nous emparer de villes comme Mossoul par exemple. Outre que les Américains utilisent plus de réservistes que nous et plus de sociétés privées, c’est seul le recrutement de 100 000 miliciens locaux en Irak, souvent d’anciens ennemis, qui seul leur a permis en 2007-2008 de vaincre l’Etat islamique et l’armée du Mahdi et de se sortir du piège dans lequel ils étaient. Les Russes commandent un corps d’armée complet en Syrie formé de recrues locales, les Turcs utilisent aussi largement des mercenaires. Pensons-y avant d’être dépassés.