dimanche 23 septembre 2018

De saint Matthieu à Saint-Cyr


Général Marceau, issu du rang
Publié le 23 avril 2013

« Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance,
mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu'il a »
Matthieu 13 :12

On peut difficilement imaginer structure plus méritocratique qu’une équipe nationale de sport collectif. Si on prend l’exemple du rugby, on peut considérer que ceux qui portent le maillot du XV de France sont aussi ceux qui ont été jugés les meilleurs à leur poste, aboutissement d’un long processus de sélection commencé dès l’adolescence et poursuivi au sein d’équipes professionnelles. Leur sélection semble tout devoir au travail et au mérite…sauf que, quand on regarde de près le profil des 50 derniers sélectionnés on constate un phénomène étonnant : 7 ou 8 sont nés dans chaque mois de septembre à janvier, puis 3 en févier, 2 en mars, 1 en avril, avant que la courbe ne remonte un peu pour l’été (de 2 à 4). On pourrait imaginer que cela reflète la fréquence des naissances en France. En fait, c’est plutôt le contraire, la période de septembre à janvier représentant un léger creux en la matière. On se retrouve ainsi avec 60 % des joueurs du XV de France nés dans une période où naissent en moyenne 35 % des Français.

Après avoir écarté l’hypothèse que certains signes astrologiques prédisposaient au Rugby (Bélier et Taureau, apparemment plus propices, correspondent en plein au creux de sélection), on est bien obligé de remarquer que la surreprésentation automnale des naissances des sélectionnés correspond au début des saisons sportives. Cela n’a évidemment aucune importance au niveau du XV de France, cela en a en revanche nettement plus au niveau des minimes ou des cadets lorsque le corps change rapidement. Lorsque débutent les saisons sportives, les plus vieux de quelques mois ont alors plus de chances de disposer de capacités physiques légèrement supérieures à ceux qui sont nés à la fin. Ils ont donc aussi plus de chances de se faire remarquer et d’être sélectionnés pour une école où ils accroîtront nettement encore ce petit avantage initial. Il leur sera ensuite plus facile d’intégrer une équipe professionnelle et éventuellement d’atteindre l’équipe nationale.

Ce phénomène d’avantages cumulatifs à partir d’un petit avantage initial a été théorisé en 1968 par le sociologue américain Robert Merton sous le terme d’effet Saint-Matthieu. Il s’applique à de nombreux domaines : un casting heureux, un bon premier roman, un article scientifique remarqué, la réussite à un concours, etc. peuvent suffire à démarrer un processus autoalimenté d’acquisition de notoriété, richesse et/ou pouvoir. A partir d’un certain seuil, le talent n’est même plus indispensable.

Cet effet Saint-Matthieu permet ainsi de mettre en évidence un facteur souvent négligé, notamment par les vainqueurs qui écrivent l’Histoire : la chance initiale. Cela signifie concrètement qu’à côté d’individus talentueux visibles, il y en a d’autres qui n’ont eu la possibilité de pouvoir s’exprimer pleinement ou ont, pour des raisons diverses, échoué à le faire lorsque l’occasion s’est présentée. En écartant ce potentiel puis en accroissant les certitudes des uns et la frustration des autres, l’effet Saint-Matthieu est donc clairement un facteur de sous-optimisation des ressources humaines (voir ici).

On peut combattre cet effet en tolérant les échecs et en multipliant les possibilités de se faire remarquer comme celles de contester les positions établies des « mandarins ». On peut décider aussi et au contraire d’en amplifier les effets. C’est ce que fait la France avec son système des Grandes écoles. Prenons l’exemple de Saint-Cyr.

Adolphe Messimy, lui-même Saint-Cyrien, futur ministre de la guerre puis brillant officier pendant la Grande guerre dénonçait en 1908 un mode de sélection des officiers « aveugle et stupide » et où

« des candidats totalement inconnus sont classés uniquement d’après les hasards d’une réponse heureuse. Ce concours unique s’élève sur le chemin de la vie comme la porte monumentale d’un enclos sacré. Celui qui l’a franchie -fût-ce par surprise- est proclamé digne de parcourir sans encombre une belle carrière ; celui qui voit cette porte se fermer devant lui ne trouve, pour arriver au but, qu’un chemin rocailleux et peut se dire qu’il lui manquera toujours « une sorte d’investiture ». (Adolphe Messimy, L’armée et ses cadres, Paris, Chapelot, 1908, p. 18).

Nous avons là l’exemple d’un système où la réussite à un concours (elle-même facilitée par de nombreux facteurs sociaux) qui n’a par ailleurs aucun rapport avec la profession pour laquelle on postule, ouvre la porte à une série d’avantages cumulatifs plus ou moins explicites. L’inscription sur l’annuaire d’avancement s’effectue ainsi en fonction d’abord des écoles puis du classement. Le major de promotion de l’Ecole militaire-interarmes, issu donc du recrutement semi-direct, est ainsi inscrit derrière le dernier des Saint-Cyriens. 

Par la suite, le jeu subtil des notations successives (niveaux minimum différents suivant les origines, privilège au « potentiel », endogamie plus ou moins avouée de la part de notateurs eux-mêmes majoritairement « Saint-Matthieu », critère de l’âge) accentuent encore cet avantage initial. Cela prend parfois des voies détournées comme lorsqu'on m'a expliqué qu'il fallait qu'une autre compagnie que la mienne, dont c'était le tour, serait envoyée en opérations car « vous comprenez, son chef est Saint-Cyrien et il faut qu'il ait fait moins une opération extérieure dans son temps de commandement, ce sera mieux pour lui pour la suite ».

Les passages aux grades supérieurs s’effectuent ainsi dans une proportion croissante en faveur des ESM (pour effet « Saint-Matthieu »), de six à huit pour un pour le grade de chef de bataillon jusqu’à quinze à vingt pour un pour passer général de brigade. Des barrages culturels classiques sont également en place comme les exceptions présentées comme contre-exemples et une qualification péjorative (« aigri ») pour ceux qui critiquent cet état de fait. 

On notera qu’en situation de réduction d’effectifs, l’ESM est encore renforcé plutôt que combattu. La réduction du nombre d’officiers supérieurs consécutive à la professionnalisation complète des armées s’est ainsi concrétisée par des moitiés de promotions de semi-directs bloquées à moitié au grade de capitaine tandis qu’en amont, les effectifs de l’EMIA étaient réduits de plus des deux-tiers, alors que les Saint-Cyriens n’étaient que très marginalement affectés.

Les individus ne sont pas en cause, beaucoup de Saint-Cyriens sont visiblement compétents voire brillants mais comme le seraient certainement des joueurs d’un XV de France sélectionnés d’abord sur le fait d’être né en automne. On imagine intuitivement ce que ce XV de France donnerait sur la durée face à des équipes plus ouvertes ainsi que l’ambiance dans la ligue professionnelle. On accepte pourtant cette situation dans notre armée et plus encore dans de nombreuses autres structures de notre pays.

lundi 10 septembre 2018

Agression

Publié le 17/10/2017


Hommage à ceux qui sont intervenus dimanche 9 septembre 2018 à Paris pour neutraliser un assassin.


Il y a quelques années, je me suis trouvé particulièrement lâche face à une agression. C’était une agression verbale, aucun coup n’a été porté, mais c’était quand même violent. Cela se passait à la gare Montparnasse, j’attendais mon tour pour prendre un billet lorsqu’un jeune homme et une jeune fille se sont précipités au guichet. Lorsque l’employée de la SNCF leur a répondu que c’était trop tard pour un billet et qu’elle ne pouvait rien faire, ils se sont répandus en injures et sont repartis en courant laissant la jeune femme en larmes. Personne, moi compris, n’a bougé, ni dit quoi que ce soit, sauf piteusement à la femme agressée. Je me suis immédiatement trouvé lâche. A quoi servait-il d’avoir été formé pendant des années à affronter le feu des armes et rester comme un con. Je me suis alors juré que cela ne se reproduirait plus. J'y suis presque arrivé.

En analysant rapidement les choses, je me suis rendu compte que j’avais été victime de quelque chose que je connaissais pourtant par cœur : la sidération face à l’apparition soudaine d’un danger. Le risque n’était pas immédiatement pour moi mais il aurait pu le devenir si j’avais fait quelque chose, risque certain de se faire insulter, risque possible d’en venir aux mains. Je suis soldat, boxeur et rugbyman, j’ai pris des milliers de coups dans ma vie. C’était toujours déplaisant mais j’avais bien conscience que cette violence était toujours dans un contexte très normé et très encadré. Le combat de rue, c’est autre chose. Il m’était arrivé, plus jeune, de me battre « hors limites ». Je m’en étais plutôt bien sorti avec une bonne gauche mais surtout avec une forte dose de chance. Les choses auraient pu se terminer beaucoup plus mal. Malgré ma formation, je ne suis donc pas chaud du tout pour la confrontation physique et encore moins pour la confrontation verbale (je n’ai aucune répartie quand je suis énervé), je me mets donc à la place de ceux, la grande majorité, qui n’a pas cette expérience.

On le sait, face au danger on est immédiatement soumis à deux processus : le premier, très instinctif, mobilise le corps de manière « animale » ; le second plus « cortical », sans être toujours vraiment conscient, procède d’une analyse rapide de la situation : que se passe-t-il ? Suis-je apte à faire face à la situation et si oui que dois-je faire ? Tout cela demande d’abord de prendre conscience qu’il y a effectivement un « risque quelque part » pour soi ou pour autrui. Ce n’est pas toujours si évident que cela. Cela peut être insidieux, généralement à l’encontre d’une femme. Si c’est trop rapide, cela peut aller plus vite que le processus de décision ; si c’est trop lent, cela peut, sincèrement, ne pas être perçu. On peut aussi tirer de ces deux facteurs un prétexte pour ne rien faire (« je n’ai pas eu le temps de réagir », « je n’ai pas vu » ou encore « je n’ai pas vu que c’était grave »). Au bout du compte, l’agression est passée et personne n’a bougé.

Maintenant, les choses peuvent aussi être très visibles (quitte à les rendre visibles « en parlant », on y reviendra) et durer. Pourquoi ne bouge-t-on pas alors ? Plusieurs facteurs peuvent jouer. Le premier est l’excès de stress. Les deux processus évoqués plus haut peuvent se renforcer pour aboutir à une paralysie de la décision, voire à une paralysie tout court jusqu'à s'offrir en victime immobile. Tout cela est valable pour les témoins comme, avec encore plus d'intensité, pour la victime. Dans les deux cas, la montée aux extrêmes plus ou moins contrôlée fractionne les individus en quatre catégories : ceux qui font effectivement et malgré tout quelque chose, ceux qui voudraient bien faire quelque chose mais qui ne savent pas quoi, ceux qui ne voudront rien faire de toute façon sinon fuir (« ce ne sont pas mes affaires », « je ne veux pas d’ennui ») et les paralysés.

Cette répartition est également influencée par plusieurs paramètres. Le premier et sans doute principal est le rapport de forces. S’il a y plusieurs agresseurs et non un seul, si le ou les agresseurs sont armés, le stress généré sera évidemment beaucoup plus important. Le second est le lien entre les individus présents. Si la personne agressée est entourée de sa famille ou même simplement d'amis, il est fort à parier que les réactions ne sont pas tout à fait les mêmes que si personne ne se connaît. Le groupe constitué (qui peut être un couple ou une fratrie) introduit aussi des responsabilités. Le parent, le chef, etc. seront par exemple plus particulièrement incités à agir si un proche est attaqué. Le groupe lié perdurera également après l’agression et chacun de ses membres devra, même tacitement, répondre de son comportement avec bien plus de forces que pour des anonymes qui se séparent. Dans un groupe d’inconnus, la responsabilité d’agir se dilue, elle peut même se reporter sur les autres (« ceux qui sont plus près », « les hommes », « les plus costauds », etc.). 

En fait, plus ce groupe est important est moins on est incité à intervenir. On appelle cela « l'effet spectateur ». Tout le monde attend que le voisin agisse ou au moins qu'il appelle la police et, finalement, personne ne fait rien. Notons ce dernier point, l’appel à la police est évidemment indispensable (et d’autant plus facile que presque tout le monde est équipé de téléphone portable) à condition que dans le stress on se souvienne qu’il faut faire le 17 ou le 112 mais il sert aussi parfois de prétexte pour ne pas agir soi-même soi-même (« c’est le boulot de la police ! ») pendant les minutes d’attente. Nous avons sans doute trop tendance en France à avoir tendance à tout attendre des services de l'Etat, dont la sécurité est effectivement la mission première, tout en constatant qu'il se donne de moins en moins les moyens de le faire.

Alors que faire ? Tout se joue entre ceux qui veulent plus ou moins agir. Si on se retrouve face à une attaque terroriste avec un commando équipé de fusils d’assaut, pas grand-chose à faire (à moins d’être armé soi-même) sinon fuir (en aidant ceux qui n’y parviennent pas). Maintenant, si on ne peut plus fuir la seule solution est de combattre. Le rapport de forces est défavorable mais vous aurez quand même plus de chances de survivre ou de faire vivre ceux que vous aimez que si vous ne faites rien. N’oubliez pas, élément essentiel : le ou les agresseurs sont également soumis au stress, surtout si c’est « le ». Le 8 janvier 2015 à Montrouge, un homme désarmé a fait fuir Amedy Coulibaly, pourtant surarmé et le 21 août Ayoub El Khazzani a été maîtrisé par des hommes également désarmés. Dans les deux cas, les terroristes on a eu du mal à manipuler leurs armes, typique d’un stress intense. Le 1er octobre à Marseille, comme plusieurs autres attaques, l’agresseur était armé d’une arme blanche, un couteau (mais cela aurait pu être un marteau). C’est évidemment dangereux, et la fuite est là encore la meilleure solution, mais le combat, surtout si on est plusieurs, est aussi plus facile. Une femme a utilisé une hampe de drapeau pour tenter d’arrêter Ahmed Hanachi. Peut-être, mais je m’avance ne connaissant pas exactement ce qui s’est passé, qu’à plusieurs, avec des projectiles ou des armes de fortune, il aurait peut être été possible de l’arrêter avant l’arrivée des soldats de l’opération Sentinelle ou des policiers. En réalité, dans la gare la majorité des gens a fui, sans même savoir ce qui se passait. Ils étaient dans la catégorie « je veux agir mais je ne sais pas quoi faire », ils ont donc imité le premier modèle qui s’est présenté à eux, à l’occurrence des gens qui fuyaient. Notons au passage que c’est aussi le même phénomène qui amène les lynchages et les horreurs collectives.

En fait, la première des armes des victimes et des témoins est la parole. Rappelez-vous, beaucoup de témoins sont prêts à agir…à condition qu’on leur dise de le faire car ils sont dans une situation où ils attendent des ordres ou un modèle. J’ai été témoin d’une agression d'un vieux monsieur par un malfaisant costaud. L’action était assez loin de moi et les gens autour de la victime ne bougeaient pas, il a suffi que je les regarde en disant « vous, vous et vous venez avec moi » pour les faire agir et faire fuir l’agresseur. Un personnage très important est le n°2. Avec l'arrivée à vos côtés d'une deuxième personne, la probabilité de formation d'un « groupe d'intervention » augmente en flèche. Je suis persuadé qu’il suffit (facile à dire, il est vrai) qu’une personne agressée dise « Cet homme m’agresse, aidez-moi » pour que ceux qui ont un minimum d'honneur (oui, une valeur qui mériterait d'être remise au goût du jour) interviennent. L'intervention peut d'ailleurs se limiter parfois à un ordre intimé à l'agresseur (vécu à trois reprises, avec un peu d'étonnement). C’est évidemment plus facile si on a établi un bon rapport de forces. L’homme de 100 kg (ce qui n'est pas mon cas) est évidemment avantagé mais deux de 50 kg peuvent faire l’affaire. 

Rappelons au passage que le parquet peut poursuivre une personne qui serait volontairement restée passive lors d’une agression. C’est dans les faits assez rare (c’est difficile à juger). Rappelons aussi que les ripostes aux agressions doivent également être en proportion de l'agression. Beaucoup sont persuadés par ailleurs qu'ils seront forcément mis en tort dans un procès éventuel avec l'agresseur qu'ils auront agressé. Je ne crois pas que personne ne pense à tout cela sur le moment mais il serait bon quand même que l'Etat décrive ce qu'il en est réellement de toutes les suites judiciaires de ce genre d'affaires. 

En résumé, les situations d’agression sont toujours compliquées à gérer mais cela est possible. La première chose à faire est toujours d’alerter la police et/ou de tirer un signal d’alarme (mais pas entre deux stations de métro) ou de demander à quelqu’un d’appeler la police (cas vécu d’arrivée sur un accident où personne n’avait surmonté sa sidération pour appeler les secours). Il faut ensuite gérer l’attente des forces de l'ordre et affronter la menace. Affronter la menace c’est inverser autant que possible le rapport de forces. C’est parfois simplement intervenir soi-même, c’est souvent plutôt agir en groupe et, s’il n’existe pas, le créer en parlant. La confiance est toujours le maître mot, confiance dans sa capacité à bien réagir (pas facile mais cela passe par une forme de conditionnement, de répétition de situation, éventuellement de préparation physique et technique en autodéfense réaliste) et confiance dans le fait que les autres interviendront forcément. Tout cela demande aussi un minimum de courage, une valeur qui mériterait là-aussi d’être un peu plus mise en valeur. L’époque que nous vivons en est peut-être l’occasion.

mercredi 29 août 2018

Les vainqueurs-itinéraire d’un livre (attention spoilers !)


Je suis passionné d’Histoire depuis toujours et malgré mon ennui profond durant ma scolarité en Corniche militaire j’y obtenais une équivalence de DEUG d’Histoire (et une autre de Lettres modernes, qui ne m’a hélas pas servi à grand-chose).

Quelques années plus tard, alors à l’Ecole militaire interarmes (EMIA), cette équivalence de DEUG m'a permis, ainsi qu’à quelques camarades, de m’inscrire en Licence d’Histoire. Il fallut certes forcer un peu la main du commandement qui n’avait d’yeux que pour le diplôme de l’école, un DEUG après validation.

Dix ans plus tard grâce à cette Licence (étrangement ce diplôme universitaire était une condition nécessaire pour passer un concours militaire), je me présentais au concours de l’Enseignement militaire supérieure scientifique et technique (EMSST). A l’issue, j’ai réussi à obtenir une scolarité en Maîtrise/DEA d’Histoire contemporaine à Paris IV. C'était en 2001.

Il me fallait alors trouver un objet d’étude. Un de mes sujets de prédilection est la manière dont les armées évoluent. Je décidais de m’intéresser au cas de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. Les sources étaient accessibles et en langue française. Surtout, il y a avait là un exemple extraordinaire de transformation. La comparaison entre les photos de poilus au combat en 1918 et celle des Pantalons rouges de 1914 donnait l’impression de guerres dans deux siècles différents, alors qu’il ne s’était écoulé que quatre ans. 

A l’issue de ma scolarité à l’EMSST, je décidais de m’inscrire en Doctorat et de poursuivre mes recherches sur Le processus d’évolution tactique de l’armée française avant et pendant la Première Guerre mondiale, 1871-1918, titre de mon mémoire de Maîtrise. Quelques mois plus tard, et alors que j’avais intégré l’Ecole de guerre (alors Collège interarmées de défense), j’ai eu l’honneur de voir ce mémoire être récompensé du prix du Centre d’étude d’Histoire de la défense (CEHD). Ce travail récompensé attira l’attention des Editions Tallandier (merci à Laurent Henninger alors à la fois directeur de collection et membre du CEHD). Le regretté général André Bach avait déjà écrit le remarquable Fusillés pour l’exemple, on me proposa d’écrire ce qui allait devenir La chair et l’acier.

La chair et l’acier sortait donc à la fin de l’année 2004, pour les 90 ans de la guerre. C’était mon premier livre et j’en étais évidemment très fier malgré ses insuffisances. J’y décrivais donc les moteurs et les freins internes de l’évolution de l’armée française de la fin d’une guerre à la fin d’une autre. Au passage, si j’y parlais beaucoup d’innovations, j’y parlais moins de technique que de sociologie des organisations ou de culture, voire de psychologie. C’était apparemment trop original pour certains qui s'obstinaient à le décrire comme un ouvrage sur l'industrie de guerre. Le slogan de l’éditeur en 4e de couverture était d’ailleurs « De la baïonnette au char d’assaut ». Pour la petite histoire, un critique littéraire qui n’avait lu que cette 4e de couverture (où le titre La char et l’acier n’était pas rappelé) avait écrit qu’il avait trouvé De la baïonnette au char d’assaut très bien et qu’il fallait le lire.

La chair et l’acier a finalement plutôt plu puisque l’ouvrage a été réédité plusieurs fois et notamment dans la collection Texto sous un nouveau titre : L’invention de la guerre moderne. Il sera même publié fin octobre en langue anglaise (Flesh and Steel) par Pen & Sword Military. Pour autant, il me laissait un goût d’inachevé. Contrairement aux usages, j’avais publié mon travail de thèse… avant de l’avoir soutenue. En réalité, je ne soutenais ma thèse qu’en 2008, quatre ans après la publication de La chair et l’acier. Durant ces quatre années, et même si j’étais quand même un peu pris par ailleurs, j’ai évidemment enrichi mon propos. Je me retrouvais ainsi avec la frustration d’avoir appris des choses et accumulé beaucoup de matériau historique sans pouvoir les présenter autrement qu’à mon jury de thèse.

Je gardais donc dans ma tête l’idée d’écrire un nouveau livre sur l’armée française pendant la Grande guerre en me concentrant plutôt sur l’année 1918, l’année de la victoire, en grande partie parce que c’était sur cette période que j’avais le plus travaillé après 2004. J’avais intégré notamment tous les aspects de la « petite guerre » parallèle aux grandes batailles, très peu décrite, et beaucoup mieux compris les tactiques employées dans les derniers mois de la guerre.

Le centenaire de la Première Guerre mondiale était l’occasion qui convaincrait un éditeur. J’échangeais un contrat que je ne pouvais plus assurer contre cette description des combats de 1918 qui sortirait bien évidemment… en 2018.

Bien évidemment aussi je procrastinais. Ecrire un essai est un tel effort et il y a tant de choses également intéressantes et urgentes à faire ailleurs. A la fin de l’été 2017, l’apparition d’une échéance claire, la fin du mois de février 2018, m’obligeait à repartir aux combat, où plutôt aux combats de la Grande guerre.

Je décidais, comme prévu, de concentrer mon propos sur l’armée française et l’art de la guerre en 1918. L’art de la guerre est un des grands oubliés de l’historiographie française de la Grande guerre, sinon de tous les conflits. Le poilu a été décrit abondement dans sa vie quotidienne dans les tranchées ou à l’arrière, dans son rapport à la violence, à l’art, au sexe ou toutes autres choses relevant souvent de la sociologie ou plus encore de l’anthropologie. Cet effort a été indispensable et généralement intéressant mais il tendait à occulter un élément essentiel : les soldats n’étaient pas là par hasard et juste pour souffrir. Ils étaient aussi des participants conscients et actifs d’une action politique visant à imposer sa volonté à un ennemi et cette action se décline en stratégie, art opératif et tactique, termes qui désignent à la fois les échelons de la force et les manières dont on l'emploie. 

J’ai eu mon grand-père comme source primaire et étrangement c’était l’angle qu’il choisissait aussi pour parler de sa guerre, soixante ans après les faits. Loin des Sentiers de la gloire, cet ancien sous-officier de la coloniale ne parlait pas de la vie dans les tranchées, il parlait de ses combats contre les Allemands et surtout de ses victoires. C’est à cet effort de recherche de la victoire, cette discipline à tous les sens du terme, que je m’intéressais exclusivement. On me le reprochera sans doute.

L’année 1918 est aussi un peu une oubliée de la Grande guerre. En 1983, j’avais adoré La Grande guerre de Pierre Miquel, une première tentative de décrire à nouveau le conflit dans sa totalité et sa globalité. J’y étais surpris par la part finalement réduite qu’il accordait aux combats de 1918, moins de pages que pour ceux des premiers mois de guerre en 1914 et deux fois moins de pages que pour les évènements de 1917. Je retrouvais ce décalage dans plusieurs autres récits y compris sur d’autres conflits, comme s’il y a un destin des guerres a été plus rapidement brossées à leur fin qu’à leur début.

Il est vrai aussi que les opérations militaires sont souvent plus larges, plus grandes, et plus difficiles à décrire après des années de mobilisation des forces et de complexification de leur emploi. C’est typiquement ce qui se passe en 1918. En France, si on demande de citer des batailles de la Première Guerre mondiale, on entendra La Marne et surtout Verdun, éventuellement la Somme ou « Le chemin des Dames ». Pour 1918, c’est souvent le trou noir. Or des batailles où intervient au moins une armée française, comme à Verdun ou sur la Somme, il y en a douze sur le front Nord-Ouest et une dans les Balkans, sans parler de participations dans d’autres fronts. Ces batailles s’enchaînent cependant à un tel rythme et une telle échelle qu’elles sont difficiles à distinguer.

L’analyse, la plus claire possible, de ces combats constituait le cœur de mon livre. Avant cela, il fallait présenter la situation générale. Je consacrais donc logiquement mon premier chapitre à cette présentation stratégique. Trois grandes armées étaient alors en mouvement pour l’affrontement final : celle des Allemands venant du front oriental finissant, celle des Américains qui ne pourra vraiment avoir une influence sur le front qu’à la fin de l’été 1918 et enfin l’armée des machines à moteur qui vient renforcer massivement l’armée française. Il restait à déterminer comment les nations comptaient gagner la guerre avec elles.

Après cette description stratégique, je m’efforçais dans un autre chapitre de descendre au niveau de l’emploi des forces terrestres, en décrivant l’évolution des doctrines et des méthodes. Au début de 1918, on perçoit qu’avec le déséquilibre momentané des forces et les moyens nouveaux dont on dispose, il sera enfin possible de sortir du blocage des tranchées. On diverge cependant dans les deux camps pour déterminer ce qu’on va faire ensuite et surtout ce que va donner cette confrontation de nouvelles idées.

Dans le chapitre suivant, je m’appliquais à faire la même chose pour les opérations dans les espaces où l’homme ne vit pas, traditionnellement la mer et depuis la Première Guerre mondiale, également l’air. Je consacrais plus spécifiquement ce chapitre à la manière dont on essayait encore en 1918 d’utiliser ces espaces pour surmonter le blocage des fronts terrestres et l’emporter directement en affectant les sociétés, par le blocus ou la peur des bombardements.

Je profitais de ce troisième chapitre pour décrire l’évolution de la marine française. Dans le suivant et en entier, je décrivais cette fois l’armée française qui se préparait pour l’affrontement final, une armée qui avait beaucoup changé depuis la bataille de Verdun deux ans plus tôt et qui était alors la plus moderne du monde.

Ces préliminaires effectués, je consacrais neuf chapitres aux différentes campagnes de 1918, deux pour celle contre la British Expeditionary Force (la BEF et non « le » BEF comme je l’ai écrit dans tout le livre), avec les batailles de Picardie puis de Flandres, première grande confrontation entre la nouvelle capacité des Allemands à percer les fronts et celle des Français à les renforcer. La campagne s’achevant par la prédominance des seconds, Ludendorff s’acharne alors jusqu’à l’irrationalité stratégique, contre cette réserve mobile française qui l’empêche de vaincre les Britanniques. Le désastre français sur l’Aisne, peut-être le plus important après la bataille des frontières en août 1914, constitue à cet égard un succès tactique mais aussi un piège opératif. Trois chapitres ont été consacrés à cette obstination de plus en plus stérile. Dans la dernière tentative, les Français ne se contentent pas de résister. A la stupéfaction des Allemands, ils contre-attaquent le 18 juillet, première étape vers la victoire finale.

Les trois chapitres suivants ont été consacrés aux offensives alliées sur le front Nord-Ouest. Le découpage s’imposait facilement. Le premier chapitre décrirait les opérations de dégagement des zones conquises. Le second serait consacré à la bataille sur ce que les Alliés appelaient la ligne Hindenburg. Cette formidable barrière défensive avait permis aux Allemands de résister pendant toute l’année 1917. Leur surprise est alors immense lorsque ce bouclier est conquis en deux semaines. C’est le tournant de la guerre sur ce front. Au-delà, c’est l’objet du troisième chapitre, l’armée allemande se désagrège progressivement jusqu’à ne plus constituer une organisation structurée. Contrairement à la scène initiale du beau film Au revoir là-haut, on ne se bat plus dans les tranchés dans les derniers jours de la guerre, on ne se bat plus vraiment beaucoup en fait.

Il fallait évidemment évoquer l’offensive alliée dans les Balkans, celle qui a abattu la Bulgarie et ôté définitivement tout espoir aux empires ottomans et austro-hongrois. Je ne savais pas comment l’inclure dans l’ensemble des grandes offensives alliées. Je décidais de lui consacrer un chapitre complet, cela méritait au moins cela, où j’incluais les contingents oubliés français, minuscule en Palestine, conséquent et au rôle important en Italie.

Les deux derniers chapitres étaient consacrés à l’armistice et son après, fictif avec la question de l’ « offensive qui n’a jamais eu lieu » en Lorraine et réel avec la continuation des opérations. Car l’armistice du 11 novembre n’est pas l’arrêt de la guerre. On l’ignore mais il y a encore en moyenne un millier de morts par mois dans l’armée française… après le 11 novembre 1918. Tout en démobilisant progressivement, les combats continuent dans les Balkans et surtout en périphérie de la Russie. Les mouvements continuent aussi jusqu’à l’occupation de la Rhénanie jusqu’au traité de paix et son entrée en vigueur le 10 janvier 1920, fin officielle de la guerre contre l’Allemagne.

Le dernier chapitre m’a posé problème. Je comptais initialement faire une simple conclusion-ouverture sur l’avenir immédiat de la situation stratégique. Mon éditeur a insisté cependant pour que je prolonge mon propos jusqu’en 1939. J’estimais que cela devait plutôt faire l’objet d’un autre livre, rejoignant d’ailleurs une littérature abondante sur la question, mais je m’exécutais. Au lecteur de juger.

Le premier manuscrit était remis en février 2018. Le dernier, après avoir allégé mon propos de la moitié de ses chiffres (j’aime les chiffres) et de ses éléments les plus techniques, plusieurs mois plus tard. En parallèle, j’effectuais tout le travail périphérique des index, abréviations, cartographie (essentielle), chronologie et enfin des choix bibliographiques, un exercice qui relève autant de la diplomatie (ne fâcher personne) que de la science historique. Je fournissais aussi la 4e de couverture et les éléments de langage (arguments de vente). Ce n’est pas la partie du travail que je préfère ni celle que je fais le mieux mais elle est indispensable. 

Je recevais le projet de couverture au printemps, il me plaisait beaucoup. Le titre variait encore un peu. J’avais proposé Les vainqueurs, qui fut accepté. Le sous-titre m’échappait en revanche. J’avais pensé à L’armée française et les combats de 1918, ce qui correspondait le plus à mon projet. Cela est devenu Comment la France a gagné la Grande guerre et sans la mention 1918, ce qui à mon sens peut prêter à confusion mais est sans doute plus accrocheur et donc plus vendeur.

Il était décidé de le publier le 30 août, un peu avant la rentrée littéraire et surtout deux mois avant le dernier 11 novembre centenaire de la Grande guerre. Je suis maintenant dans la position de celui qui a intensément travaillé et qui attend avec angoisse de voir comment l'aboutissement d'un projet de 17 ans est perçu. 

mercredi 22 août 2018

Les évolutions en cours de la guerre terrestre



Projet d'article pour la revue Stratégique de l'Institut de Stratégie Comparée (ISC)
Modifié le 22/08/2018 2200

Si les caractères de la guerre et les principes d’efficacité dans l’emploi des forces semblent permanents, leur application dépend beaucoup de contextes très changeants. Il est peut-être possible de décrire l’environnement politique, économique et idéologique dans lequel se dérouleront les guerres dans les quelques années à venir mais avec cette inconnue forte que celui-ci peut varier très vite alors que les instruments militaires sont lents à se transformer.

La fluctuation du cadre politique de l’action armée

Le modèle de forces français a été construit dans les années 1960 autour de l’arme atomique. La mission principale des forces terrestres était alors de contribuer à la dissuasion face au Pacte de Varsovie et sa mission secondaire d’intervenir ponctuellement à l’étranger. Chacune de ces missions était assurée par une force spécifique. La première incrémentait le modèle conventionnel issu de la Seconde Guerre mondiale. La seconde était une petite force de projection composée de professionnels. Les choses ne se passèrent pas tout à fait comme prévu, en particulier pour cette petite force d’intervention qui, après l’intervention en Tunisie en 1961, ne cessait d’être utilisée et exclusivement contre des groupes armés.

Les guerres inter-étatiques n’avaient pas disparu pour autant. Israël et ses voisins arabes s’affrontaient à plusieurs reprises ainsi que l’Inde et le Pakistan ou encore l’Ethiopie et la Somalie. Les combats les plus violents de déroulaient alors dans le Sud-Est asiatique. Hors de ces complexes conflictuels régionaux, les puissances nucléaires n’osaient pas s’affronter directement mais n’hésitaient pas à le faire indirectement par le soutien et l’instrumentalisation d’Etats et de groupes armés alliés, en particulier en Afrique.

La fin de l’URSS puis la transformation de la Chine changeaient radicalement le cadre politique international et donc celui de la guerre. Le Conseil de sécurité des Nations-Unies retrouvait une liberté d’action. Dans le même temps les Etats-Unis disposaient de fait du monopole de la puissance conventionnelle dont ils usaient pour punir les Etats jugés « voyous ». De leurs côtés, les complexes régionaux de guerre s’apaisaient pour la plupart, ne serait-ce que parce que les Etats arabes ne pouvaient plus être armés à hauteur de leur ennemi ou parce que l’Inde et le Pakistan introduisaient le blocage nucléaire dans leurs relations. Le plus grand complexe conflictuel était alors l’Afrique centrale.

Moins de conflits entre Etats donc mais une présence américaine forte qui se manifestait opérationnellement par une suprématie dans les espaces fluides (air, mer, espace, cyberespace). Après la démonstration de puissance contre l’Irak en 1991 il devenait évident qu’une armée conventionnelle classique, lourdement armée et visible, ne pouvait résister aux Etats-Unis et leurs alliés.

Du côté de ceux qui pouvaient subir les frappes américaines, occidentales d’une manière générale, ou israéliennes, il n’y avait plus de secours à attendre de puissances concurrentes et d’industries de guerre alternatives. Il n’y avait donc guère d’autres solutions que de changer de modèles de forces, par le haut de l’échelle avec la dissuasion du nucléaire, ou par le bas, par la recherche de systèmes de forces moins susceptibles d’être frappés et donc avant tout moins visibles. Du côté de ceux qui bénéficiaient de cette suprématie dans les espaces vides, les forces terrestres suscitaient moins d’intérêt comme instruments de combat.

Les forces terrestres firent alors souvent les frais de la réduction générale des budgets alors que leur mission principale déviait vers une forme de gendarmerie internationale, occupant les espaces « solides », c’est-à-dire le sol et les peuples, que la pression des feux à distance avait conquise. La principale innovation de l’époque ne fut pas technique, les armées de terre des pays les plus riches se figeant dans l’absorption lente des programmes industriels de la fin de la guerre froide, mais sociale avec leur professionnalisation généralisée. Elles gagnaient en souplesse d’emploi, ce qu’elles perdaient en volume.

En parallèle de l’établissement de la suprématie américaine dans les espaces fluides, d’autres acteurs militaires bénéficiaient de la mondialisation.

La quatrième guerre mondiale : les groupes armés contre les Etats

D’un point de vue militaire et bien plus que la plupart des Etats, les groupes armés ont pleinement bénéficié de la libéralisation des flux internationaux de financements occultes, d’armes légères, d’individus ou simplement d’idées et d’informations. Ce surcroit de puissance était d’autant plus redoutable que dans le même temps beaucoup d’Etats avaient de plus en plus de difficultés à assurer leurs missions régaliennes.

Si les forces terrestres des Etats les plus développés se réduisaient, celles des Etats pauvres s’effondraient souvent. Là où les équipements lourds fournis par l’ex-URSS n’étaient plus entretenus, les Kalashnikov des rebelles fonctionnaient parfaitement et étaient beaucoup plus nombreuses qu’auparavant. Nombre de ces Etats affaiblis se sont trouvés contestés et parfois détruits par une multitude de groupes armés. A elle seule, la République démocratique du Congo en compte plus de 80 sur son territoire.

Certaines de ces organisations armées possédaient déjà dans les années 1980 un nouveau contenu idéologique, en particulier dans le Grand Moyen-Orient. En 1984, certains d’entre eux parvenaient à chasser les forces occidentales de Beyrouth, dont celles des Etats-Unis, tandis qu’au même moment d’autres groupes tenaient tête à l’armée soviétique en Afghanistan. Preuve était ainsi faite que des groupes fortement déterminés pouvaient défier les plus puissantes armées du monde.

La confrontation entre les deux modèles de forces dominants n'intervint véritablement qu'après 2001. Elle aboutit à la démonstration de la très grande capacité de résistance des groupes armés, en particulier dans les milieux urbains et peuplés. Il fallut un effort considérable de réapprentissage et de surcroît de ressources pour que les forces terrestres occidentales et alliés parviennent au moins à contenir et parfois à reprendre le dessus sur les groupes armés, comme à Bagdad en 2007-2008.

Le retour de la petite guerre solide

La « grande guerre contre le terrorisme » n’est pas terminée que le contexte politique international a de nouveau changé. Le moment unilatéral américain est terminé et la liberté d’action des Etats-Unis ou des nations occidentales se trouve sensiblement réduite. Il est désormais beaucoup plus difficile d’obtenir la légitimité d’un vote du Conseil de sécurité des Nations-Unies et il existe à nouveau des industries de défense alternatives à celle des Occidentaux pour alimenter les alliés, Etats ou groupes, de la Russie ou de la Chine.

Techniquement, on assiste à trois grandes tendances dans l’emploi des forces terrestres. La première est leur réemploi dans le cadre de confrontations entre puissances nucléaires. Cette confrontation interdit l’affrontement direct mais autorise de nombreux emplois sous ce seuil d’affrontement. La saisie par surprise de la Crimée en 2014, un tournant majeur du contexte international, en est un parfait exemple comme le placement en « position de sacrifice » dans les pays baltes d’unités venues d’autres pays de l’OTAN. Le paradoxe de cette confrontation sans combat ouvert est qu’elle incite à la montée en gamme technique des forces terrestres, à des fins surtout dissuasives puisque leur emploi signifierait l’approche de l’apocalypse.

La deuxième tendance est la contestation croissante de la suprématie américaine dans les espaces fluides, électromagnétique d’abord mais aussi le ciel et sur les mers, en particulier par le développement d’une missilerie russe très performante. Avec moins de puissance dans le ciel, il faudra plus de puissance au sol pour emporter la décision. Beaucoup de forces terrestres occidentales qui, par économie, avaient été allégées de moyens jugés redondants devront sans doute ré-internaliser la puissance de feu dans la profondeur et prendre à leur compte leur ciel et leurs réseaux invisibles.

La troisième est celle de la montée en gamme des groupes armés, eux-aussi bénéficiaires de nouveaux armements mais aussi de nouvelles compétences tactiques. La « révolution militaire » des groupes armés est aussi celle de l’apprentissage. La résistance du Hezbollah en 2006 avait déjà témoigné d’une montée en gamme très nette. Les victoires spectaculaires de l’Etat islamique en Irak en 2014 en témoignaient aussi, ainsi que la puissance nouvelle du Hamas face à Israël à l’été de la même année. Disposant souvent aussi d’une capacité de frappes sur les populations civiles, par un arsenal de roquettes et missiles ou par l’infiltration de commandos-suicide, ces groupes imposent le retour du combat dans les espaces solides, presque toujours urbains, qu’ils contrôlent, afin de mettre fin à cette menace.

Ce combat nécessaire est cependant difficile. En 2004, les forces américaines ont connu deux fois plus de pertes pour reprendre Falloujah à 3 000 combattants rebelles que pour prendre Bagdad un an plus tôt aux 45 000 soldats de l’armée irakienne. L’armée de terre israélienne a déploré la perte de 66 soldats en 49 jours de combat contre le Hamas à Gaza en 2014 contre un total de 12 dans les deux opérations précédentes en 2009 et 2012. La reprise des villes tenues par l’Etat islamique en Irak a nécessité des mois de combat d’une grande violence et l’acceptation de pertes considérables pour les forces irakiennes.

Les forces terrestres des nations comme la France, se trouvent ainsi placées dans un dilemme tiraillées à nouveau vers une nouvelle course aux armements afin de faire face à des ennemis très puissants mais improbables et les moyens supplémentaires indispensables pour affronter les ennemis de loin les plus probables : les groupes armés menaçant des Etats amis et susceptibles aussi de frapper le territoire national.

Les ressources nécessaires pour faire face aux deux défis sont souvent compatibles, les forces robotiques au sol et en l’air ou l’artillerie de grande précision par exemple, mais pas toujours. Le faible volume des forces au contact est un problème majeur des armées occidentales dont les contingents se noient dans les grandes métropoles modernes. En 2007, l’US Army a engagé le quart de toutes ses brigades dans la seule ville de Bagdad et cet effort aurait été vain s’il n’y avait eu le renfort de supplétifs locaux et de 80 000 soldats irakiens.

Au-delà de la recapitalisation technique des forces terrestres, partout en cours, les principales innovations à venir sont psychologiques et sociales. Elles résident dans l’acceptation nouvelle de l’effort, des risques et donc des sacrifices inhérents au combat, dans l’agilité organisationnelle et dans la capacité à mobiliser plus de combattants dans les forces d’active ou autour d’elles, avec les réserves, les sociétés civiles ou les recrutements locaux. Il ne sera peut-être plus possible de gagner chaque combat avec un ratio de pertes de 1 soldat pour 30 à 50 ennemis mais il faut être capable de mener beaucoup plus de combats simultanés ou successifs, au sein de milieux difficiles.

S’il faut, avec les énormes limites de l’exercice, trouver dans le passé une période qui ressemblera à ce que l’on peut imaginer de l’évolution de la guerre terrestre, c’est probablement aux années 1970 qu’il faut revenir : une compétition générale entre grandes puissances qui interdit les affrontements directs mais stimule à la fois les actions indirectes et les conflits périphériques, le retour de quelques affrontements conventionnels entre Etats voisins, la persistance d’une lutte permanente de nombreux Etats contre des groupes armés de plus en plus politisés et l’intrusion croissante des puissances dans ces conflits « verticaux ». C’est donc à la fois sur la participation conventionnelle à la dissuasion et les formes de ces  intrusions au profit d’un camp ou de l’autre que les forces terrestres doivent réfléchir.

lundi 20 août 2018

L'embuscade d'Uzbin (18 août 2008)- 3 Choc et tremblements


Les combats étaient à peine terminés dans la vallée d’Uzbin qu’une nouvelle offensive commençait. D’un seul coup l’Afghanistan devenait intéressant pour les médias. Pour la première fois depuis longtemps un combat mené par des soldats français était décrit au grand public. Il l’était avec plus ou moins de bonheur tant les choses étaient complexes et les experts peu nombreux parmi les enquêteurs mobilisés en masse. Il s’agissait dans la majorité des cas de trouver une belle polémique, si possible avant les autres. N’écoutant que leur honneur qui ne leur disait rien, certains sont même allés interviewer l’ennemi lui apportant ainsi les quelques points de gloire lui permettant de s’imposer par rapport à ses rivaux. 

On attend en revanche toujours l’équivalent d’un Mark Bowden décrivant sur plusieurs centaines de pages un événement similaire en Somalie (La chute du faucon noir) et de la même façon les combats de Wanat en Afghanistan pas très loin d’Uzbin. Le premier de ces combats était d'ailleurs survenu en juillet 2008 sans être à ma connaissance aucunement analysé par les Français. On attend aussi un Ridley Scott pour mettre en scène l’héroïsme des hommes décrits par Bowden au cœur du fiasco de Mogadiscio.

L’offensive portait d’abord sur les politiques rendus très vulnérables par la contradiction qu’ils avaient créée entre le discours et la réalité de l'action. Le flou est la liberté d’action du politicien mais ce principe s’accorde mal avec ceux de la guerre. Une attitude d’homme d’Etat aurait consisté à admettre les erreurs, les assumer et annoncer certes un peu tard la réalité des choses et de leur prix. Il n’y eut pas vraiment d’hommes d’Etat.  A la question « Est-ce donc la guerre ? », le gouvernement s’enfonçait dans un déni maladroit. Hervé Morin « réfutait toujours le mot de guerre » qui ne « s’applique qu’à des situations entre Etats ». Il avait ensuite beaucoup de mal à expliquer de quoi il s’agissait alors.

On parlait alors d’une opération de stabilisation pouvant comprendre des opérations de guerre, ce qui est un oxymore. Une opération de stabilisation, qui est une mission de police internationale, peut comprendre des combats (apparemment confondus avec « opérations de guerre ») et une guerre, il est vrai très rarement, peut se terminer sans combat. Ce n’est pas le combat qui fait la distinction entre la police et la guerre, c’est le caractère politique. Même si elles sont souvent mêlées à ce qui ressemble plus à des groupes de bandits, le HiG ou les Taliban sont des organisations politiques. Il en est de même pour Al-Qaïda. La qualification terroriste a tendance à effacer le caractère politique. C’est volontaire, une qualification politique donne un statut d’interlocuteur violent à l’ennemi (ce qui pour le coup est un pléonasme) et ce statut d’équivalence déplaît fortement. On fait donc tout pour l’éviter en espérant que ceux « dont on ne veut pas dire le nom » (les « groupes armés terroristes » !?) vont finir par être détruits ou se dissoudre avant que l’on soit obligé de les rencontrer autour d’une table.

Toujours pas de guerre en Afghanistan donc (le terme reviendra quand même par la petite porte quelques temps plus tard) mais comment traiter ce qui vient de se passer à Uzbin ? Pourquoi ne pas en faire une bavure ou mieux un accident, ce qui permettait d’écarter encore plus les responsabilités du politique ? 

Depuis l’absence de la ministre de l’écologie sur les lieux du naufrage de l’Erika en 1999 ou de celle du ministre de la santé dans les hôpitaux pendant la canicule de 2003, un responsable politique français se doit de se précipiter sur le lieu des événements. Cela complique généralement les choses sur place mais il faut se faire voir et surtout montrer que l’on fait quelque chose. A la grande joie des chefs rebelles qui voyaient ainsi combien leur action avait eu d’effets stratégiques, le Président de la République se déplaçait donc immédiatement en Afghanistan. Il annonçait aux soldats que toute la lumière serait faite sur ce qui avait provoqué la mort de leurs « collègues » (un terme employé dans la Police mais inconnu dans les Armées). En réalité, ils savaient bien ce qui avait provoqué la mort de leurs camarades : les balles de l’ennemi. Ils demandaient plutôt à ce que leurs camarades tombés fussent reconnus pour ce qu’ils étaient. Ce ne sont pas les armées qui font les guerres mais les nations et les soldats n’en sont que des représentants. Lorsqu’ils portent des armes, ce ne sont plus des personnes privées mais des porteurs de la force légitime et publique.

Il fut un temps où les choses étaient plus claires. Les soldats appartenaient à la France et lorsqu’ils tombaient, leurs noms étaient inscrits sur des monuments publics, des sortes de petits panthéons, afin qu’ils puissent être honorés par tous. Et puis, les « morts pour la France » ont commencé à disparaître de l’espace public. Ces professionnels combattaient au loin dans des petits conflits inavoués. Les reconnaître, les honorer lorsqu’ils tombaient nécessitait d’en parler. Cela n’intéressait pas beaucoup les médias, sauf lorsque le nombre de morts pouvait d’un seul coup constituer un « événement », et encore moins les politiques qui auraient eu besoin de se justifier.

Je connais encore beaucoup d’anciens qui restent marqués par le traitement public de l’embuscade de Bedo, au Tchad le 11 octobre 1970, le vrai précédent de l’embuscade d’Uzbin. Les blessés avaient été rapatriés en métropole le plus discrètement possible et envoyés de nuit dans les hôpitaux. Ceux qui étaient morts, douze au total, ne bénéficièrent d’aucune reconnaissance particulière. Le soir de l'embuscade, un ministre trouvait bon de déclarer que les familles devaient se rassurer car il n’y avait pas d’appelés parmi les douze morts.

En 2008, le Président Sarkozy ne connaissait rien au monde militaire mais il se rappelait que quand même que les soldats professionnels avaient aussi une famille. A elles aussi, il déclarait que toute la lumière serait faite. Il les amenait même sur les lieux de l’attaque. C’était un geste de compassion pour ceux qui vivaient un drame immense mais cela contribuait encore à privatiser un événement qui encore une fois, relevait de l’ensemble de la nation. En fait, la compassion, indéniable et par ailleurs évidemment nécessaire, s’accompagnait aussi probablement d’un peu de peur.

Depuis le milieu des années 1990, on parlait beaucoup dans les armées du « caporal stratégique », une trouvaille d’un général des Marines américains pour expliquer qu’avec la présence des médias et des nouveaux moyens de communication, l’action d’un caporal pouvait être relayée et amplifiée jusqu’à avoir des effets stratégiques. Ces mêmes médias et désormais réseaux de toutes sortes ayant tendance dans une proportion de 100 pour 1 à amplifier le négatif, plutôt que le positif (il y plein de héros vivants dans nos armées, le public n’en connaît aucun), il pensait surtout aux dommages que pouvaient faire une erreur de ce caporal.

Dans les faits, ce raisonnement s’applique à n’importe qui, désormais susceptible à lui seul de créer un événement pourvu qu’il y ait de l’émotion. Si le terrorisme est si utilisé, c’est entre autres raisons, aussi pour cela. Ce raisonnement s’applique aussi aux familles des soldats. Chaque mort est évidemment un drame pour les proches. Le 24 août 1914, il y a eu 27 000 familles frappées en quelques heures. Le caractère collectif de l’engagement, la clarté de son objectif, la certitude de la reconnaissance collective n’atténuaient sans doute pas la douleur sinon en montrant que le sacrifice de l’un avait été au bénéfice de la France dans son ensemble. En faisant disparaître ce seuil, les « maman et papa stratégiques » apparaissaient mécaniquement.

En 2004 ou 2005 je ne sais plus, j’étais appelé en urgence par le directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF) qui me demandait de faire immédiatement une fiche sur la manière de lutter contre les engins explosifs improvisés (tristement célèbres IED). Le général m’expliquait alors que madame le ministre était alors allée voir un soldat blessé par une IED, peut être le premier Français dans ce cas, et qu’elle y avait rencontré sa mère. Celle-ci avait alors demandé si des mesures avaient été prises pour éviter que cela se reproduise. Cette question avait abouti, sans aucun doute avec d'autres, jusqu'à moi. J’avais déjà écrit un certain nombre de choses sur le problème des IED, notamment en Irak, et d’autres techniquement bien plus compétents, avaient aussi travaillé sur la question. Le fait qu’il faille une intervention du ministre pour faire accélérer les choses témoignait de l’inertie du « système », il témoignait aussi de l’importance que pouvaient avoir les familles y compris dans les choix techniques voire tactiques. Quelques années plus tard, alors que je soulignais l’alourdissement considérable de nos fantassins, la dépendance au blindage, aux bases et aux axes, toutes choses qui réduisaient notre capacité de manœuvre, un autre général me disait « Comment veux-tu que j’explique à des parents que je n’ai pas pris toutes les précautions pour protéger leur enfant ? Même si c’est au détriment de l’efficacité d’ensemble ».

Tout a été fait pour préserver les familles et surtout se préserver d’elles. Cela n’a pas suffi puisqu’il manquait toujours une réponse claire à la question fondamentale : la mort de notre fils a-t-elle eu un sens ? L’absence de bonnes réponses par ceux qui étaient chargés d’utiliser le monopole de la force légitime a conduit certains à demander alors des explications au Juge. Or, celui-ci ne juge que de la conformité au droit et celui-ci diffère selon que l’on ait agit ou non dans le cadre d’un conflit armé ou non. On revient au problème de qualification.

Notons que cet épisode a probablement marqué un tournant. Après la cérémonie forte aux Invalides, les « morts pour la France » furent plus visibles et honorés. Surtout lors de l’entrée en guerre suivante, au Mali en janvier 2013, la qualification de « guerre » fut assumée dès le départ et pour la première fois depuis la guerre du Golfe en 1990. Il fut même donné une mission claire aux soldats. Par la suite, le naturel reprendrait le dessus mais c’est une autre histoire.

L’offensive portait ensuite sur les armées, double offensive même puisque venant à la fois des médias et des dirigeants politiques soucieux de trouver des responsables différents d’eux-mêmes.

En temps normal, les opérations sont analysées dans le cadre d’un processus qui était alors bien établi de retour d’expérience. Lorsqu’il y a des pertes, ce processus performant mais méthodique, fait place à une enquête de commandement. Il s’agit cette fois de donner des réponses rapides aux demandes et aux attaques.

Cela n’a pas été pas un exercice facile. Il fallut d’abord établir exactement ce qui s’était passé, c’est-à-dire interroger tous les acteurs, se rendre sur les lieux, examiner tous les documents et arriver à se faire une image précise à travers les souvenirs déformés par les grandes émotions, les justifications, les petits oublis voire les couvertures. Cela prend du temps, ce qui est difficilement compatible avec l’exigence des « Français qui veulent savoir » tout de suite. Le problème est que ce qui est dit immédiatement est forcément sinon faux, du moins toujours incomplet. Il est difficile ensuite de revenir en arrière.

Je servais à l’époque au cabinet du chef d’état-major des armées. Je peux témoigner de sa volonté de transparence et de celle du général sous-chef opérations. Le CEMA faisait très vite une première description des événements qui comportait forcément mais de bonne foi quelques erreurs factuelles. Dix jours après l'embuscade, le sous-chef opérations faisait la description la plus précise possible des faits. Ce récit officiel du combat, tendait à le positiver en mettant en avant les pertes très supérieures qu’avait subi l’ennemi, le fait que finalement on avait réussi à le chasser du terrain et surtout que malgré la surprise et la supériorité numérique la section Carmin 2 avait résisté.

Ce récit survenait trop tard. Entre temps, rumeurs et croyances forcément négatives avaient eu le temps de s’incruster et il est apparu comme décalé. Comme d’habitude, lorsque la légende est encore plus sombre que la réalité, on imprime la légende et le décalage est expliqué par l’« Armée qui cache des choses ».

Il n’en restait pas moins que la réalité comportait aussi une face sombre, pleine des erreurs commises qui ont conduit à se faire surprendre. La recherche de la surprise est pratiquement la base de la tactique, surtout quand les camps ne sont pas de force matérielle égale. Une attaque au grand jour et en plein air de nos bases par nos ennemis serait peut-être plus chevaleresque, ce serait évidemment surtout stupide pour eux. Il est évident donc que dans les campagnes que nous menons, l’ennemi va forcément chercher à nous surprendre. C’est le seul moyen pour lui d’égaliser ses chances au moins un temps. Surprise et contre-surprise constitue donc un pré-combat permanent dans nos opérations.

Une attaque surprise contre les forces françaises peut prendre des formes variées comme l’attaque suicide à Beyrouth les 23 octobre et 21 décembre 1983 ou l’emploi d’une milice non gouvernementale, les « jeunes patriotes », et l’argument de l’erreur humaine lors de la frappe du site de Bouake le 6 novembre 2004 par un avion ivoirien. L’embuscade est évidemment un classique tactique mais nos ennemis avaient eu du mal à en organiser une depuis Bedo. Il y aura d’autres surprises après 2008 en Afghanistan ou même en métropole avec l’attaque à la voiture contre les soldats de l’opération Sentinelle à Levallois en août 2018. Même les IED, responsables d’une grande partie de nos pertes depuis 2008 peuvent être considérés comme des micro-embuscades qu'il faut déjouer. La surprise est inhérente à la guerre, il y en aura d’autres.

L’erreur aussi est inhérente à la guerre. Il faut y prendre des décisions qui engagent des vies dans des contextes rendus forcément incertains par l’intelligence de l’ennemi. Certaine de ces décisions sont forcément des erreurs, il reste à déterminer quand celles-ci sont acceptables.

C’est un exercice toujours délicat. L’erreur n’apparaît généralement qu’après coup. Avant l’embuscade à Uzbin personne, à ma connaissance, n’a vraiment vu de problème. Après, ils devenaient évidents. En fait, il s’agissait d’un cumul de petites erreurs et donc de petits mauvais choix qui ont abouti à l’encerclement d’une section à pied. Difficile de faire la part des responsabilités là-dedans. Le deuxième écueil, tout aussi classique, est que l'inacceptable appelle la sanction et que celle-ci peut apparaître comme la confirmation que les critiques étaient plus justes qu’on a bien voulu l’avouer. 

Quand on salue, honore et finalement récompense le courage, la réactivité, la bonne conduite dans les événements, ce qui corrobore le côté positif de l'action que l’on veut mettre en avant, il est ensuite difficile de sanctionner les mêmes individus. Les mauvais choix ne sont pas pourtant pas incompatibles avec le courage. Il devrait donc être possible à la fois de citer et de relever de son commandement le même individu. On ne fit finalement que le premier choix. Aucun des chefs, dont il faut souligner qu’ils assumèrent presque tous leur responsabilité, ne fut visiblement sanctionné. La carrière de certains fut juste un peu bousculée.

Les leçons de l’ennemi sont les plus coûteuses mais ce sont hélas souvent les meilleures. Dans les jours qui suivirent l’embuscade tout s’accéléra. A l’état-major des armées, un amiral fut nommé « monsieur stratégie en Afghanistan », un groupe de travail opératif fut constitué au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), un retour d’expérience tactique des combats d’Uzbin fut rédigé (mais ne fut jamais diffusé). Les deux zones de Surobi et Kapisa furent réunies en 2009 sous le commandement d’une brigade, ce qui semblait effectivement plus cohérent.

Surtout l’armée de Terre construisit une architecture complète de préparation à l’Afghanistan et des équipements, en dotation ou acquis en urgence opérationnelle, furent envoyés sur le théâtre. Pour être juste, beaucoup de ces choses étaient déjà en cours au moment de l’embuscade mais encore victimes de l’inertie bureaucratique ou des rabotages de Bercy. L’ensemble était lourd, centralisé, polarisant et « sanctuarisant » beaucoup de ressources rares au profit de seulement deux groupement interarmes, un groupement aéromobile et un groupement logistique, mais cela fonctionna bien.  Un nouveau sentier se forma où à force d’améliorations le visage du soldat français se transforma. Cela n’empêcha pas les difficultés, les attaques parfois réussies de l’ennemi, et bien sûr parfois les pertes mais l’instrument tactique fut perfectionné jusqu’à un niveau indéniablement remarquable.

Le problème est que l’efficacité tactique devient vite un simple bruit de fond s’il n’y a pas de stratégie. L’évolution positive de nos capacités rencontrait malheureusement une évolution politique contraire. Le retour d’expérience politique avait plutôt été d’éviter à tout prix d’être à nouveau embarrassé par les actions des militaires. A chaque « choc » suscitant un emballement médiatique (un « choc » est une action militaire où plusieurs soldats français ont été tués) correspondait une nouvelle intrusion politique dans les opérations. Cette intrusion s'effectuait toujours dans le sens d’une contraction et non dans celui d'une plus grande audace. Les soldats reprenaient le terrain, le Président, pour qui ce n’était pas l’essentiel, le rendait de fait à l’ennemi. Lorsque la campagne présidentielle commençait on assista même à une course entre les deux candidats à coup de date de départ toujours rapprochées. 

Le dernier mort au combat français fut l'adjudant-chef Bouzet presque quatre ans jour pour jour après l'embuscade d'Uzbin. Il était le 89e à tomber dans ce pays. On quittait définitivement la Kapisa-Surobi à la fin de 2012 sur une situation très ambiguë. Avait-on gagné ? Avait–on rempli la mission ? On pouvait le considérer. La région n'était pas pacifiée et on était certes revenus physiquement au point de départ mais on pouvait considérer au moins que les forces de sécurité afghanes pouvaient, grâce à nous, reprendre la mission à leur compte. Il suffisait de le dire clairement. On attend toujours le grand discours et le défilé de la victoire. On attend toujours une vraie reconnaissance pour les efforts et les sacrifices consentis. 

Les grands événements s'écrasent mutuellement. Il s'est passé beaucoup de choses depuis cette guerre. Avec le temps, il devenait plus difficile d'y revenir. Le dixième anniversaire des combats d'Uzbin aurait pu être au moins une occasion de saluer des hommes courageux. Cette occasion n'a pas été saisie.