dimanche 9 août 2020

Voir du pays, qu'ils disaient


Quatre ans après sa sortie, je viens de regarder Voir du pays, un «drame en ambiance militaire» réalisée par Muriel Coulin et Delphine Coulin d’après le roman éponyme de cette dernière. Cela sera pour moi l’occasion de revenir sur un peu sur la manière dont la vie militaire est le plus souvent appréhendée.

Film et roman ont été bien primés, notamment à Cannes. Les critiques ont été plutôt élogieuses mais j’ignore s’il a «rencontré un public». Personnellement, il m’a rencontré tardivement et m’a gonflé, comme me gonflent souvent les films français qui n'utilisent la chose militaire que comme un décor fantasmé sur lequel on peut plaquer un «concept» défini a priori. Une critique dans Le Point expliquait que les réalisatrices faisaient «enfin parler la grande muette». Comme souvent quand on utilise cette expression, c’est très con. L’armée est considérée comme une grande muette surtout parce qu’on n’a pas envie de l’écouter et c’est très clairement le cas ici. Ce sont les réalisatrices qui parlent, pas les militaires, car on serait bien en peine de trouver dans le film quelque chose qui ressemble vraiment à des soldats français.

Rappelons le synopsis : deux jeunes militaires, Aurore et Marine, reviennent d’Afghanistan. Avec leur section, elles vont passer trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, au milieu des touristes en vacances, pour ce que l’armée appelle un «sas de décompression». L’objectif du séjour consiste à les aider à «oublier la guerre». Mais on ne se libère pas de la violence si facilement…

On voit tout de suite que ce qui a plu aux réalisatrices c’est la possibilité d’exposer des états d’âmes, des malaises, des tourments pendant deux heures dans la grande tradition de ce cinéma français qui se regarde et s’auto congratule tout en s’étonnant de ses faibles entrées. Et là, aubaine, il y a deux matières possibles : les traumas de retour d’opération, car bien sûr on revient forcément traumatisé d’une opération de guerre, et l’oppression des femmes dans un affreux milieu machiste.

Les autrices vont donc combiner les deux sur fond de contraste entre le milieu pseudo idyllique du grand hôtel dans lequel se passe la majorité du film et le souvenir de la réalité vécue en Afghanistan. Il y avait dans cette ambiance un peu surréaliste matière à faire un reportage intéressant, mais là tout sonne faux.

Passons sur les événements, tous plus improbables les uns que les autres et qui font surtout passer ce qui est censé être des combattants aguerris pour des gros teubés. Si on veut parler de vraies conneries de soldats faisant le mur, on peut en parler mais là c’est surtout un peu concon, à l’exception de la scène de viol bien sûr.

Considérons simplement la communauté humaine décrite. En fait, elle est très simple. Il y a une quarantaine de protagonistes répartis en trois groupes : les cadres permanents et peu apparents qui sous couvert de traitement psychologique ne sont là que pour faire parler les personnages; une masse indifférenciée de mecs visiblement pas biens dans leur assiette et enfin trois femmes, au cœur du film, qui non seulement ont, comme les mecs, forcément mal vécu leur expérience afghane mais en plus sont, là encore apparemment forcément, en butte aux agressions du groupe 2.

Que dirait-on de la description d’une ville avec trente blocs identiques de gris et trois blocs de bleu? On trouverait ça au moins étrange, au pire très con, au minimum simpliste. C’est exactement ça.  

On ne sait rien de la section sinon que c’est une section d’infanterie et qu’elle vient de Lorient, où il n’y aucune unité d’infanterie. On entend «marsouins» à un moment, on y parle aussi d’un légionnaire (qu’est-ce qu’il fout là?) et on chante «Adieu vieille Europe», un chant de la Légion étrangère. Il n’y a pourtant là rien qui ressemble moins à une section de marsouins ou de légionnaires. Dans ces deux derniers cas, on en est tellement fier qu'on ne cesserait de faire allusion à son corps d’appartenance d’une manière ou d’une autre.  

Surtout et c'est lié, c’est un groupe sans relief. Une section d’infanterie ce n’est pas une masse, c’est une structure sociale complexe. On y trouve des hommes et quelques femmes de 19 à 40 ans, venus d’un peu partout. Dans la section que je commandais, il y avait tout le nuancier des couleurs, avec tout le spectre de la France d’outre-mer, surtout celle du Pacifique, et de métropole. Mes trois chefs de groupe s’appelaient Mokhtar, Laradji et Im.

Car, oui, il y des chefs, plein même. Comme tout milieu professionnel, c’est un ensemble bien plus structuré qu’il n’apparaît dans le film où ne transparaît très vaguement qu’un lieutenant chef de section. Non, dans une section entre le chef et les simples soldats, il y a des caporaux, des caporaux-chefs plus ou moins anciens, des sergents, un sergent-chef adjoint. Il y a notamment des chefs d’équipe et des chefs de groupe, or on ne voit pas dans le film grand monde «cheffer», c’est-à-dire au moins qui veillent sur les autres. Je crois qu’une des femmes du film, Aurore, jouée par Ariane Labed, est sergente. Si c’est le cas, elle ne fait pas son job, car elle ne s’occupe de personne, à part sa copine Marine.

Dans la réalité, il y a aussi tout un ensemble de relations complexes et de codes de comportements. Dans une section de marsouins par exemple, la norme est de tutoyer les subordonnés (pas un mot honteux) ou les gens de même grade ou encore que l’on a connu au même grade et de vous vouvoyer les chefs, mais il y a plein d'exceptions individuelles et ce n’est pas forcément pareil dans les autres armes. C’est plus compliqué qu’une masse uniforme de bœufs, il faut décrypter toutes les subtilités des relations établies avec le temps.

Car une section, comme n’importe quel autre groupe humain professionnel ou non, c’est aussi une histoire. Ici tout semble avoir commencé avec l’opération en Afghanistan, par laquelle on s’est engagé «pour la France et l’Europe (si, si!)», un officier parlera du service rendu à la Patrie. Outre que personne ne parle comme cela dans une unité de combat, c’est surtout faux. Dans une unité professionnelle, on part en Afghanistan parce que c’est le job. Le patriotisme est suffisamment dans l'air qu'on respire pour ne même pas avoir à l'évoquer. La plupart des membres de la section ont fait d’autres opérations avant et en feront d’autres après. Dans le film, le passé de ces soldats qui ont normalement en moyenne en six et dix ans de métier, se limite aux derniers mois et le futur à ce qui se passe au retour. C’est un peu plat comme historique de groupe.

Bref, on fait juste du cubisme là où la vraie vie des gens relève de tous les styles.

Abordons ensuite les deux axiomes de base. Le premier est simple : les soldats qui rentrent d’une opération sont forcément tous plus ou moins traumatisés. C’est faux. Non pas que tous ne soient pas marqués mais c’est autre chose que traumatisés. Attention, le traumatisme de guerre est un vrai problème, d’autant plus délicat à traiter que ses symptômes ne sont pas forcément ni visibles ni immédiats. C’est par ailleurs un phénomène qui avait été longtemps dramatiquement négligé. On ne peut plus dire que ce soit encore le cas et d’ailleurs sur ce plan, le film le montre bien, même si c’est, encore une fois, de manière irréaliste.

Non, ce que je veux dire c’est qu’en moyenne dans les retours récents d’opérations de guerre, on compte entre 7 et 10 % de soldats présentant des troubles mentaux. C’est beaucoup, et c’est plus de que de tués et blessés physiques, mais cela signifie aussi que plus de 90 % des soldats qui rentrent vont bien, et même souvent très bien, heureux d’avoir vécu une expérience forte. Cela paraîtrait presque bizarre et honteux. Je me souviens d’un soldat disant qu’il en avait marre de dire qu’il allait bien et que son vrai problème c’est que maintenant il s’emmerdait un peu. Le problème est que visiblement les gens qui vont bien n’intéressent pas le cinéma français.

Deuxième axiome : les femmes sont oppressées dans cet affreux milieu viriliste. On assiste donc à une série de scènes édifiantes depuis la tablée avec les propos les plus cons possibles jusqu’à la tentative de viol. On a d'abord le sentiment que les mecs semblent découvrir d’un seul coup que les trois soldats avec qui ils vivent depuis au moins un an sont en fait des soldates, et qu’ils ne peuvent donc s’empêcher de sortir d’un seul coup tous les poncifs que les deux réalisatrices ont imaginés. Non, que ce soit impossible, mais ( voir plus haut) on est dans un groupe humain complexe ce qui signifie que le mélange peut produire un ensemble où le «groupe vit bien» ou un autre avec une ambiance pourrie, avec souvent des variations entre les deux suivants les circonstances et les changements de personne.

Et même dans le «groupe qui vit bien» en plusieurs années de vie collective, il y aurait probablement de quoi accuser n’importe quel membre de quelque chose en réécoutant tout ce qu’il a pu dire ou faire. Accessoirement, le milieu militaire, parce qu’il est organisé fondamentalement pour affronter le pire, peut être aussi rude qu’il peut être sympa, et cela touche à peu près tout le monde, les hommes comme les femmes, les grands et les petits, les blancs et les noirs. Dans mon école de sous-officier d’infanterie, il y a très longtemps dans une lointaine galaxie, on se disait que payés à la claque dans la gueule, on en sortirait tous millionnaires. Cela peut donc dégénérer parfois en grosses bulles de conneries, mais c’est rare et combattu. Cela méritera sans doute d’autres développements.

En résumé et pour conclure, si le but de Voir du pays était de faire plaisir aux réalisatrices et de conforter des idées préconçues, il est en cible; s’il s’agissait d’être réaliste, il est complètement à côté de la plaque. C’est dommage, mais il ne faut pas désespérer. Un jour viendra où des réalisateurs qui veulent traiter la chose militaire commenceront par s’y intéresser réellement. 

Seule note positive à mon goût : le remix de The Keeper de Bonobo que l'on entend vaguement à un moment donné est excellent. 

mercredi 5 août 2020

20 février 1918, une opération "commando" française géante en Lorraine

Modifié le 05 août 1918

La plus grande opération «commando», le terme nest évidemment pas d’époque, de lhistoire militaire française a probablement eu lieu en février 1918 en Lorraine. Cela a été un succès remarquable de nos soldats. Vous ne le saviez pas ? c'est normal ! L'historiographie française sur la Grande Guerre ne s'intéresse généralement pas à ce genre de choses.

Tout commence le 16 janvier, lorsque le général commandant la 8e armée française ordonne de réaliser un coup de main au nord du bois de Bezange-la-grande. Un coup de main est une opération dite de va-et-vient, c’est-à-dire sans occupation du terrain et visant généralement à rechercher du renseignement à l’intérieur même des lignes ennemies. L’hiver 1917-1918, c’est un peu la «drôle de guerre» de 1939-1940 puisquon attend les offensives allemandes, à cette différence près quen 17-18 on sy prépare intensivement. On travaille, on sentraine, on innove, beaucoup plus quen 1939.

L’hiver 1918 est en particulier l’occasion d’une intense bataille du renseignement, du côté allemand pour tromper l’ennemi et sonder ses défenses, du côté allié pour déterminer le point d’application de l’effort allemand. Le coup de main est dans les deux cas un instrument privilégié de cette lutte et on assiste ainsi à une petite guerre de corsaires le long du front.

C’est dans ce cadre que la 8e armée cherche à savoir ce qui se passe dans la région de Bezange, et si possible d’entraver les éventuels préparatifs allemands. Dans le même temps, cette opération devra servir d’expérimentation de nouvelles méthodes d’attaque par surprise, assez proches de celles que les Allemands ont déjà développées. La mission est confiée à la 123e division d’infanterie pour un début d’opération un mois plus tard. Il n’est pas évident que l’on soit capable aujourd’hui de faire plus court au regard de tous les moyens engagés.

L’objectif choisi est le plateau des Ervantes, juste au nord du village de Moncel-sur-Seille à 22 km au nord-est de Nancy. On ne parle pas encore comme cela mais l’«effet majeur» est de parvenir à «nettoyer» ce carré d’environ 1500 m sur 1500 en moins de deux heures, avant l’organisation par l’ennemi d’une contre-attaque importante.

L’objectif est très solidement tenu, aussi va-t-on privilégier d’abord une infiltration par la route qui mène à Sarreguemines par un ravin, zone plus faible, pour se retrouver ainsi à l’intérieur du dispositif ennemi au sud-est de l’objectif et obliquer ensuite à 45 degrés en direction du nord-ouest. Cela permet d’éviter la zone de défense frontale du plateau des Ervantes, avec une défense solide au dessus d'une pente forte au nord de Moncel-sur-Seille. La manœuvre latérale permet aussi de progresser plus facilement dans les tranchées parallèles.

Une fois l’idée de manœuvre définie, on procède à la «génération de forces». L’attaque sera le fait de trois groupements d’assaut, A, B et C, formés chacun autour d’un bataillon d’infanterie du 411e Régiment d’infanterie (RI), renforcés pour le A par une compagnie du 6e RI et tous par une section de lance-flammes Schilt. Un groupement D formé de deux compagnies du 6e RI est également prévu pour la couverture face à l’ouest et le recueil.

Le séquencement est le suivant :
Phase 0 : deux compagnies du 4e régiment du génie organisent le franchissement de la rivière Loutre.
Phase 1 : les groupements C à et A franchissent la rivière Loutre et progressent plein nord sur 1 km jusqu'au col. Le groupement B suit C et le dépasse en fin de phase pour se placer entre C et A.
À la fin de l’action, A a deux compagnies en couverture sur le col face au nord et sur le saillant du Hessois, le mouvement de terrain à l’est du «ravin». C, B et A ont respectivement trois, trois et deux compagnies alignées le long de la route au pied du plateau (le dénivelé est léger, environ 30 mètres sur 500 mètres) sur un axe sud-est/nord-ouest face au plateau des Ervantes.
Phase 2 : nettoyage du plateau des Ervantes par B, C et la moitié de A. Le groupement D se met en place au nord de Moncel-sur-Seille.
Phase 3 : repli. C et B dépassent l’objectif et sont recueillis par D. A se replie par le chemin initial par le ravin.

Franchissements, assauts de positions, dépassements, changements brutaux de direction, nettoyages de kilomètres de réseaux retranchés, recueils, c’est une mission complexe qui nécessite une préparation très précise et des appuis importants.

Les appuis sont fournis par un total de 352 pièces, dont 180 lourdes. C’est une proportion évidemment considérable, presque un canon pour 5 à 10 soldats à l’attaque. L’artillerie de l’époque est en fait aéroterrestre, puisqu’elle ne peut fonctionner sans moyens aériens. Trois escadrilles sont donc réunies pour assurer l’observation des tirs et deux escadrilles de chasse pour la domination du ciel et la protection des observateurs. La division engage également son escadrille d’infanterie. Celle-ci est chargée de l’observation et du renseignement en avant de l’infanterie à l’attaque, en marquant par exemple au fumigène les positions de défense repérées, ou mitraillant l’ennemi à découvert.

Quatre ans plus tôt seulement, tout ce qui est décrit là aurait relevé de la pure science-fiction. L’artillerie ne tirait que sur ce qu’elle voyait directement comme pendant les guerres napoléoniennes. En 1918, elle peut tirer relativement précisément à plusieurs dizaines de kilomètres. Elle peut même le faire sur simples calculs sans passer par de longs réglages préalables, ce qui excluait toute surprise.

Pour cette opération, on lui demande d’abord de neutraliser les batteries ennemies, d’aveugler ses observatoires, de détruire certains points clés et de créer des brèches sur les défenses de la rivière Loutre afin de faciliter la pénétration. Puis, lorsque l’attaque sera lancée de créer deux boites de protection. Une boite est un carré d’obus, dont trois côtés sont des barrages fixes empêchant l’ennemi de pénétrer à l’intérieur ou de s’en échapper. Le quatrième est le barrage roulant qui protège les fantassins à l’attaque par un mur d’obus et effectue ensuite une série de bonds, en général de 100 mètres toutes les trois ou quatre minutes. Pour assurer le coup, on décide même de faire deux barrages mobiles, un avec des percutants devant les fantassins français, ce qui procure l’avantage de faire un écran de poussière, et un autre plus loin avec des fusants éclatant donc dans le ciel. Il y aura donc une première boite pour protéger la pénétration dans le ravin et une deuxième dans la foulée et sur des angles totalement différents pour l’attaque du plateau.

Pour assurer encore plus le coup, on réunit aussi un groupement de 200 mitrailleuses qui appuieront l’infanterie à l’assaut en tirant au-dessus d’elle. C’est une innovation que l’on a empruntée au corps d’armée canadien. Elle consiste à faire tirer sur ordre une grande quantité de mitrailleuses à angle maximum de façon à envoyer des dizaines de milliers de projectiles sur une zone que l’on veut interdire à plusieurs kilomètres. Le froissement des balles dans l’air, au-delà de la vitesse du son, donne l’impression aux combattants à l’assaut d’être à l’intérieur d’un tambour.

Il faut imaginer à ce stade le degré de sophistication nécessaire pour parvenir à faire tout cela et le coordonner harmonieusement. Il n'y pas alors de radio TSF portable et le réseau de téléphone peut difficilement suivre dans une mission aussi dynamique. On communique au ras du sol, (en fait souvent dans la sol) avec des coureurs porteurs de message, et surtout on passe par le ciel où les avions peuvent envoyer des messages par morses ou les porter et les larguer avec un sac de lest. Dans ce tambour géant, il faut donc imaginer des fusées qui partent dans le ciel avec des couleurs différentes suivant les demandes, des pots ou des grenades fumigènes pour indiquer des positions, des fanions et des panneaux visibles du ciel pour indiquer où sont les amis. 

Et puis, il y a le combat de l’infanterie. Il faut oublier les attaques en foule courant de manière désordonnée que l’on voit dans les films sur la Première Guerre mondiale, la scène d’ouverture d’Au revoir là-haut par exemple. L’infanterie de 1918 et déjà bien avant en fait, c’est de la mécanique. Pas de foule, mais du «feu qui marche» de manière très organisée. En 1914, un bataillon d’infanterie à l’assaut, c’est 1100 hommes (théoriques) armés de fusils Lebel 1893 renforcés en moyenne de deux mitrailleuses. En 1918, ce n’est plus que 700 hommes, mais avec 120 armes collectives légères (fusils-mitrailleurs, fusils lance-grenades) ou lourdes (mitrailleuses de la compagnie d’appui du bataillon) et souvent une partie des trois mortiers de 81 mm et trois canons de 37 mm de la compagnie d’appui du régiment.

L’emploi de tout cet arsenal nécessite beaucoup de coordination. On ne combat plus en ligne à un pas d’intervalle comme en 1914, mais par cellules autonomes. Chacune des quatre sections des compagnies d’infanterie, est partagée en deux, bientôt trois, «groupes de combat» ou «demi -sections», dune quinzaine d’hommes répartis en deux escouades commandées par des caporaux. Une escouade est organisée autour d’un fusilier, porteur du fusil-mitrailleur, l’arme principale (mauvaise, mais c’est une autre histoire). Sous le commandement d’un caporal, le fusilier coordonne son action de tir de saturation avec deux grenadiers à fusils protégés autour d’eux par cinq ou six grenadiers-voltigeurs qui combattent au fusil ou à la grenade. On est beaucoup plus près d’un combat articulé lent et méthodique de petites cellules que de la ruée en masse. La norme est alors d’avancer au rythme d’un barrage roulant, c’est-à-dire entre 1 et 2 km/h. 

Toute la force, l’équivalent d’une brigade moderne, se prépare longuement à l’opération plusieurs dizaines kilomètres à l’arrière, dans l’archipel des espaces d’entrainement et de formation qui a été créé en parallèle du front. Elle est munie de photos aériennes de la zone et de plans à petite échelle fournis par un camion du Groupe de canevas de tir d’armées (GCTA), qui produit 4 millions de plans par an. Toute la géographie microtactique de la zone y est représentée avec chaque tranchée, boyau, ligne, poste, point d’appui, repéré et baptisé. On planifie, on expérimente et on répète les ordres d’opérations à partir de maquettes, puis sur le terrain sur des reconstitutions jusqu’à ce que les problèmes possibles aient été décelés et que tout le monde connaisse son rôle. Là encore, beaucoup de ces méthodes qui existent à la fin de la guerre, balbutiaient au début de la guerre de tranchées et étaient inimaginables en 1914.

La force se met en place au tout dernier moment sur des positions préparées, organisées, fléchées, et dans la plus totale discrétion. La surprise sera totale.

Le 20 février au matin, l’opération débute par les escadrilles qui chassent les ballons et les avions ennemis, ce qui, avec les fumigènes sur les observatoires rend l’artillerie ennemie aveugle. À 7 h 30, le groupement d’artillerie ouvre le feu. Toutes les missions préalables de l’artillerie sont réalisées sept heures plus tard.

À 14 h 30 et 15 h, les deux compagnies du 4e régiment du génie se lancent sur la rivière Loutre et protégées par les appuis, mettent en place 43 passerelles sur deux zones de franchissement.

À 15 h 30, heure H, une compagnie du groupement C et deux de A sortent des brèches dans les réseaux français, franchissent la Louvre, parfois à travers la rivière jusqu’au milieu du corps, et se lancent à l’assaut de la première ligne allemande. C’est probablement la partie la plus délicate de l’opération. La défense d’une ligne de tranchées, ce sont des barbelés et des mitrailleuses. Les barbelés sont battus une première fois par l’artillerie, puis si ça ne suffit pas, les fantassins ouvrent des passages à la cisaille ou parfois simplement avec des échelles, qui permettent ensuite de descendre dans les tranchées. Face aux mitrailleuses, il y a le barrage d’artillerie qui épouse la forme du terrain, neutralise autant que possible les défenseurs et soulève de la poussière. On y ajoute parfois des fumigènes et plus tard dans la guerre des gaz non persistants.

L’infanterie tente de son côté de s’approcher au maximum des mitrailleuses en les neutralisant par ses propres feux. Si on a doté l’infanterie d’autant d’armes collectives, c’est uniquement pour neutraliser les nids de mitrailleuses ennemies tout en se déplaçant. Il n’y a pas encore de chars d’accompagnement légers, ils apparaitront fin mai, mais leur but est exactement le même et ils feront ça très bien.

L’abordage de la première ligne est donc difficile. La compagnie de tête du groupement C perd 48 tués et blessés, un sixième des pertes de toute l’opération, mais parvient à s’emparer de son objectif, le saillant des Saxons, en une quinzaine de minutes. Derrière lui, le reste du groupement C, puis tout le groupement B peuvent s’infiltrer dans le ravin assez facilement jusqu’au col derrière le barrage roulant. Une fois à l’intérieur des tranchées et des boyaux, les mitrailleuses ennemies sont moins redoutables.

Il en est sensiblement de même à droite pour le groupement A qui déploie deux compagnies en tête. Les deux compagnies progressent, souvent en rampant, jusqu’au saillant des Hessois et s’en emparent. La compagnie Arrighi est commandée à la fin de l’action par un sous-lieutenant seul officier indemne de l’unité. Mais là encore, les premiers points d’appui de mitrailleuses neutralisés, le reste de l’opération est plus facile. La défense est sporadique, les Allemands ayant soit évacués des positions en réalité intenables ou sont surpris dans des abris indéfendables. La seule équipe lance-flammes du groupement A fait 26 prisonniers à elle seule. Le groupe de grenadiers du sergent Raynard, élément du corps du franc du régiment, neutralise cinq abris et fait 20 prisonniers. La compagnie Clerc du groupement A peut se déployer en couverture face à l’est et protéger le reste de l’action. La compagnie Arrighi fait de même au niveau du col en fin de tableau. Chaque compagnie est renforcée d’une section de quatre mitrailleuses. Arrivée sur le col, l’une d’entre elles abat un avion allemand qui se présente. Un autre avion sera abattu de la même façon, dans la phase suivante. La première phase est terminée en un peu plus d'une demi-heure.

Les huit compagnies alignées face au plateau des Ervantes se lancent à l’assaut, chacune dans leur fuseau de 200 mètres de large, au rythme de 100 mètres toutes les quatre minutes derrière le barrage roulant. Les sections de tête, une ou deux suivant les lignes, progressent dans les tranchées, les boyaux ou en surface, et fixent les objectifs, abris, dépôts, postes de commandement ou d’observation, fermes fortifiées, les sections suivantes les réduisent, fouillent les abris puis les détruisent au lance-flammes. Les dernières sections acheminent tués et blessés amis, prisonniers et documents ou matériels capturés à l’arrière. On assiste à de vrais moments d’héroïsme comme lorsque le sous-lieutenant Gouraud franchit seul le barrage roulant pour surprendre une section de mitrailleuses allemandes. Le soldat Ozenne capture une autre section de mitrailleuses et fait 17 prisonniers à lui seul.

Et nous avons des caporaux
doux comme des agneaux
Merci à Michael Bourlet
Les Allemands sont totalement impuissants. Ils tentent de lancer une contre-attaque vers 17 h 15. Elle est repérée par l’aviation et neutralisée par l’artillerie, le groupement de mitrailleuses et les compagnies de couverture. À 17 h 45, les compagnies se replient comme prévu et sans précipitation. Les six compagnies de C et B dépassant l’objectif, rejoignent le groupement D qui a organisé un chemin d’exfiltration et les recueillent. Les deux compagnies les plus avancées de A sont recueillies par la compagnie sur le col, qui elle-même est recueillie ensuite par la compagnie sur le saillant des Hessois qui ferme la marche en repassant la rivière Loutre.

Les 38 tués français et 67 blessés graves, soit un homme sur trente environ, ont tous été ramenés dans les lignes françaises, ainsi que 357 prisonniers. Les Français comptent également 200 blessés légers. Les sources allemandes parlent de la perte totale de 646 hommes dans leurs rangs. Toute la zone a été ravagée et restera neutralisée jusqu’à la fin de la guerre. On a surtout la certitude que rien ne se prépare à grande échelle de son côté, ce qui avait été envisagé un temps par l’état-major allemand. Les Français peuvent se concentrer sur Reims ou la Picardie, ce qui aura une énorme influence pour la suite des événements.

Au bilan, dans sa conception et sa réalisation quasi parfaite, il s’agit d’une des opérations les plus remarquables de la Grande Guerre. Il faut considérer l’immensité des innovations en tous genres et de la somme de compétences qu’il a fallu accumuler, en partant de rien malgré les pertes considérables, pour passer en quelques années de la guerre à la manière napoléonienne à quelque chose qui n’a rien à envier à ce qui se fait cent ans plus tard. 

Le fascicule "Corsaires de tranchées" est disponible en version Kindle (ici) ou sur demande en version pdf via le bouton paypal "faire un don" (1 centime suffit).  

dimanche 26 juillet 2020

Horizons incertains-Un bulletin de victoire poétique de Doc Merlin

Avant-propos

"Comme un nageur venant du profond de son plonge, tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe" Agrippa d'Aubigné


Le cœur humain est le point de départ et d’arrivée de toutes choses à la guerre. Devenir soldat, c’est se porter volontaire pour pénétrer dans des cercles de violence dont le centre est la mort. Comme un objet à très forte gravité qui déforme les lois de la physique à son approche, la présence de la mort transforme l’univers autour d’elle. Le monde n’est plus le même lorsqu’on sait que l’on peut tuer ou être tué dans les minutes qui viennent. Son aspect physique est différent, agrandi à certains endroits comme par une loupe et flou par ailleurs. Le temps ne s’écoule plus non plus de la même façon, accéléré parfois, ralenti souvent, sans que l’on ne sache jamais le mesurer correctement.

Tout cela n’est évidemment qu’illusion et il suffit que chacun décrive sa propre expérience au même endroit pour comprendre que l’on vient tous de vivre un mauvais rêve différent. Près de la mort, ce n’est pas le monde qui bouge mais l’homme qui danse de l’intérieur.

S’approcher de la mort c’est donc accepter d’être éventuellement frappé dans sa chair et d’être transformé à coup sûr dans son âme. S’en écarter, c’est essayer de reconstituer un être normal. Et puis, il faut recommencer, replonger, ressortir, et ainsi de suite, pendant des mois, parfois des années et sur des théâtres différents. À force de se plier et se déplier, cela finit parfois par casser. Nul n’est exempté de ce risque qu’ils soient jeunes ou vétérans, qu’il soit combattant, mais aussi médecin, car ce n’est pas parce que l’on veut éviter la mort et réduire les souffrances des autres qu’on les réduit forcément pour soi-même.

Commence alors une autre campagne, souvent plus longue encore que celle qui a causé la déchirure de l’âme et qui est surtout une campagne intérieure. Dans ce nouveau combat, les mots sont souvent des munitions pour repousser les démons. Autant qu’ils soient beaux, autant qu’ils soient forts. C’est le cas d’Horizons incertains qui doit se lire aussi comme une campagne intérieure ou comme un récit de voyage depuis le profond sombre jusqu’au retour à la surface de la vie. Sa publication est comme un bulletin de victoire. Un sombre et beau bulletin de victoire. 

lundi 13 juillet 2020

Gardiens ou guerriers-La sécurité au milieu des populations

Il existe fondamentalement deux manières pour une force armée régulière militaire ou policière de protéger une population contre des éléments hostiles qui vivent en son sein. La première, qu’on qualifiera d’externe, ne s’intéresse qu’aux hostiles, leur détection et leur élimination, par mise hors d’état de nuire par une opération de va-et-vient, un raid, depuis une base extérieure. La seconde, interne, s’intéresse d’abord à cet environnement dont sont issus les hostiles et dont on espère que le contrôle permettra soit d’empêcher leur apparition soit de permettre de les neutraliser facilement. Dans les deux cas, qui ne sont pas totalement incompatibles, l’attitude de la population et en particulier la perception qu’elle a des uns et des autres, de leur légitimité et de leur pouvoir réel, est un facteur clé.

Dans les faits, l’histoire donne plutôt raison à la seconde approche. Elle est pourtant peu utilisée et en premier lieu car elle est contre-intuitive. Elle suppose de privilégier le long terme et impose souvent une prise initiale de risques, quand on décide par exemple de sortir de la protection des bases pour vivre au milieu de la zone hostile. Selon le principe de la courbe d'efficience en J, les premiers temps peuvent être difficiles et les pertes augmenter avant de voir les choses s’améliorer. Des décideurs politiques ambitieux qui ne restent en poste que quelques années préféreront invariablement des résultats visibles, c’est-à-dire souvent chiffrés, et rapides à présenter dans leur bilan. Dans la mesure enfin où elle demande souvent des ressources humaines importantes pour occuper réellement le terrain cette manière apparaît également peu compatible avec la recherche de «productivité budgétaire». On préfèrera là encore la réduction du nombre et des coûts de fonctionnement visibles et chiffrables aux gains économiques futurs et flous que produirait plus de sécurité dans un environnement.

Au printemps 2007, le basculement américain d’une stratégie de patrouilles externes et de raids à Bagdad à celle d’une présence permanente dans les rues à partir d’un quadrillage de petits postes partagés avec des forces irakiennes a commencé par susciter de nombreuses critiques. Pendant les premiers mois, les pertes américaines ont commencé par augmenter très sensiblement. Beaucoup de militaires jugeaient aussi négativement cette nouvelle pratique, moins confortable que la vie dans les bases, plus ingrate, moins «guerrière» également puisqu’il était consacré beaucoup plus de temps au contact avec la population locale qu’au combat. Les militaires ne sont cependant pas syndiqués et ces jugements n’ont entravé en rien l’action. La courbe en J de l'efficience est descendue fortement (coûts élevés /peu de résultats) mais est remontée très vite au bout de quelques mois. La situation s'est retournée spectaculairement, l'Etat islamique en Irak a été chassé de Bagdad et l'année suivante l'armée du Mahdi a été neutralisée. Dans le même temps les pertes américaines ont atteint leur niveau le plus bas depuis 2003. Toutes les critiques se sont alors tues.

Au bilan, en privilégiant le visible et l’immédiat, une institution va souvent préférer l’intervention à la prévention. En s’intéressant surtout à ses critères internes de satisfaction, elle tendra aussi à se couper de l’environnement qu’elle est censée servir. Si les choses ne se passent pas bien, que les résultats ne sont plus au rendez-vous et que l’environnement tend de plus en plus vers le rejet, il ne reste généralement que deux solutions : la fuite en avant en réclamant plus de ressources pour continuer comme avant et attendre la crise majeure de manière consciente ou remettre les choses à plat et se transformer, ce qui demande en revanche un difficile effort de remise en cause.

Reprenons un exemple américain et policier cette fois, celui de Camden, ville très moyenne de 27 km2 et 74000 habitants du New Jersey. Pourquoi Camden? D’abord parce que cette ville a reçu à plusieurs reprises depuis le début du XXIe siècle le titre peu enviable de « ville la plus dangereuse des États-Unis ». Sur le fond classique parfaitement décrit dans la série The Wire de trafic de drogue et de cloisonnement social, avec une population pauvre trois fois plus importante que la moyenne nationale et très majoritairement noire dans cette région, Camden connaissait un nombre de crimes violents par rapport à sa population particulièrement élevé.

Ensuite parce que ce n’est plus du tout le cas. On reste dans une ville américaine et il y a encore une vingtaine d’homicides chaque année, mais on est très loin de 2012 où il y avait eu 69 meurtres, presque un pour mille habitants. D’une manière générale au-delà des homicides, la criminalité violente a diminué de plus de la moitié en l’espace de six ans. C’est un résultat surprenant et comme tous les résultats surprenants il mérite d’être examiné.

Tout a commencé, comme souvent, par une situation de paralysie organisationnelle. Avant 2013, le département de police de Camden (CDP) cumulait un grand nombre de plaintes de la part des habitants et avait une très mauvaise réputation. Selon le directeur exécutif du comté, qui englobait Camden, «les policiers étaient connus pour leur absentéisme, leur corruption, leur paresse. Ils restaient à leur bureau. Il régnait dans le service un état d’esprit du type “eux contre nous” et les habitants avaient peur des policiers (ref)». Rien n’allait, mais rien ne changeait non plus en grande partie parce que le syndicat dominant si opposait. Il avait obtenu un système très avantageux pour les policiers n’imposant que peu de présence sur le terrain et beaucoup de récupérations, ce qui autorisait tacitement souvent la possibilité d’un deuxième travail.

On demandait peu de présence sur le terrain, mais on demandait aussi des résultats chiffrés d’arrestations de délinquants et criminels, à la base de primes et de gratifications symboliques. La manière dont ce «bilan de chasse» était établi importait relativement peu. De fait, l’action était d’autant plus brutale que bien souvent les abus restaient peu sanctionnés et qu’on s’intéressait peu à l’image que la police pouvait avoir auprès de l’«environnement de traque» jugé par principe hostile. Vu de l’intérieur, il n’y avait aucune raison et donc aucune volonté de changer. Si les problèmes s’obstinaient à persister, voire à s’aggraver, c’était toujours la faute à des paramètres extérieurs : le manque de moyens, de considération, l’hostilité naturelle d’une partie de la population, etc. 

Cela aurait pu continuer ainsi longtemps, mais à partir de 2011 l’État du New Jersey décida d’effectuer des coupes sévères dans ses services publics. Le comté de Camden n’eut plus les moyens de financer une police aussi peu efficiente et il trouva alors la force de tout remettre à plat, de dissoudre le CDP et de licencier tous ses membres, pour de le reconstituer en 2013 un sous la direction d’un nouveau chef Scott Thomson et avec l’aide d’un nouveau syndicat. La transformation ne s’est pas effectuée d’un seul coup. La nouvelle police a évidemment fait l’objet de critiques de la part de l’opposition politique et syndicale, l’accusant évidemment de mollesse coûteuse, mais les autorités ont tenu bon et il y avait cette fois une volonté d’adaptation.

Le premier effort a concerné la présence réelle de la police sur le terrain. Les effectifs ont augmenté de 50 %, mais il a surtout été demandé beaucoup plus d’heures de présence dans les rues. Les patrouilles plus nombreuses ont été complétées par un réseau dense de surveillance par caméras, mais aussi l’aide d’une centaine d’«ambassadeurs» civils, des points de contact avec la population, gérés par une société privée. La politique était alors celle du «carreau cassé» ou de «tolérance zéro», c’est-à-dire la traque de la moindre infraction en espérant ainsi limiter le nombre des grandes. Les résultats n’ont pas été forcément au rendez-vous, du moins n’étaient-ils pas très différents du reste de l’État.

Après la mise en place du quadrillage, le vrai changement de méthode est intervenu en 2015. Les «metrics» et le jugement sur le nombre de contraventions, désastreuses pour les petits salaires dans la population, ont été abandonnés pour s’orienter plutôt vers la vie de la cité et l’impression des habitants honnêtes. Tous les policiers du CDP ont été formés à la désescalade, à l’emploi minimal de la force, et tout simplement moins d’agressivité. Les relations avec la population, notamment la communauté noire, se sont beaucoup améliorées. Les habitants se sont habitués à voir des policiers dans l’espace public : les patrouilles déployées à pied, à vélo, en voiture, les policiers jouant au football avec les jeunes des quartiers ou toquant aux portes pour se présenter et les assurer de leurs services. La population s’est montrée beaucoup plus coopérative et a aidé la police à résoudre un certain nombre de problèmes, notamment avec l’aide des services sociaux et religieux envers les adolescents à risque, source d’un tiers des actes de violence.

Après plusieurs années de cette nouvelle approche, les résultats ont enfin été au rendez-vous. Le nombre de meurtres et de crimes violents a chuté, un phénomène général dans le New Jersey mais amplifié à Camden. La ville reste dangereuse, minée par le trafic de drogue et 37 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté, mais elle connaît un niveau de sécurité inédit depuis le début du siècle et qui ne se dément pas. Les plaintes contre la police, très nombreuses en 2012, ont quasiment disparu. Peut-être est-on là au maximum de ce que peut offrir la police, compte tenu de tous les facteurs économiques et sociaux qu’elle ne maitrise pas.

Ce résultat a nécessité un investissement important, humain et financier, afin d’atteindre la masse critique nécessaire au succès. Le CDP de 2020 coûte plus cher que celle de 2012, mais ses résultats sont incomparablement supérieurs et à comparer aux coûts en tous genres que représentent la criminalité pour une société. Au bilan, un investissement très rentable car le problème initial était également très important. Il le serait évidemment moins dans des endroits plus calmes. Surtout, il a impliqué un changement des méthodes et des mentalités, et c’est bien cette association entre les moyens et l’approche-population qui a fait la différence. Le principal investissement demandé était cependant surtout celui du courage des politiques qui a accepté d’octroyer des moyens sans attendre de bénéfice électoral immédiat, des policiers surtout qui ont accepté de se remettre en cause et de prendre des risques différents.

dimanche 5 juillet 2020

La "vraie guerre"


Saviez-vous que le Royaume-Uni et l’Indonésie se sont opposés dans un conflit qui a fait plus de 2000 tués et blessés? Cela s’est passé de 1962 à 1966 et on a appelé cela la «confrontation de Bornéo». Pourquoi «confrontation» et non «guerre»? Parce que dans le contexte de la guerre froide et sous le regard attentif des États-Unis qui voulaient éviter toute escalade aucun des deux camps n’a souhaité déboucher sur une guerre ouverte. Les choses sont donc restées discrètes lorsqu’elles étaient violentes et au contraire très visibles lorsqu’elles ne l’étaient pas. Et pourquoi en parler maintenant? Parce que lors d’une émission, on m’a demandé si c’était le retour de la «guerre à l’ancienne», sous-entendu du genre des guerres mondiales, j’ai répondu que oui puisque ce que l’on fait semblant de découvrir avec la supposée «doctrine Gerasimov » n’est qu’un retour  à ce qui était une norme de la guerre froide.  

Retour dans la jungle de Bornéo. L’objet de la confrontation est alors le sort des provinces nord de Sarawak et de Sabah administrés par les Britanniques ainsi que du Sultanat de Brunei, territoires que l’Indonésie et la fédération malaise avec l’appui du Royaume-Uni se disputent.

Dans un premier temps, en décembre 1962, l’Indonésie du président Soekarno soutient la révolte organisée au sultanat de Brunei par l’«armée nationale de Kalimantan Nord» (TNKU). Le Sultan demande l’aide du Royaume-Uni qui engage cinq bataillons d’infanterie qui reprennent le terrain conquis avec l’aide d’une milice de 2000 volontaires Dayaks commandés par des civils britanniques et l’ancien général et ethnologue Tim Harrison. Entre les rebelles communistes encadrés par l’armée indonésienne et la force britannico-dayak, difficile de déterminer la plus «hybride», régulière-irrégulière.  

En avril 1963, quelques mois avant le rattachement de Sarawak et de Sabah à la Malaisie et le maintien de l’indépendance de Brunei, les rebelles du TNKU sont chassés et se réfugient au Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo. À partir de bases de l’armée indonésienne et avec le renfort de «volontaires», ils mènent pendant un an une guérilla permanente le long de 1500 km de frontière (l’île de Bornéo est plus grande que la France). Dans le même temps, l’Indonésie organise des manifestations «spontanées» contre les emprises diplomatiques britanniques et malaisiennes, et tente de porter la question aux Nations-Unies.

Le Royaume-Uni répond avec la mise en place de plusieurs bataillons d’infanterie et deux ou trois compagnies du Special Air Service, reformé pour l'occasion, le long de la frontière, avec pour mission de se rendre maitres de la jungle qui la borde. Les opérations «sous la canopée» sont menées dans le plus grand secret. On ne les appelle pas encore «petits hommes verts», mais comme les «volontaires» indonésiens les soldats du Commonwealth ne portent sur eux aucun élément d’identification, sont soumis à un contrôle strict de leur expression et ont la consigne absolue de n’abandonner ni corps, ni prisonnier à l’ennemi. Les forces britanniques, australiennes et néo-zélandaises sont sous le commandement politique de la Malaisie et de Brunei et agissent en étroite collaboration avec les autorités civiles et les forces de sécurité locales, qui ont des représentants jusqu’au niveau de chaque bataillon. Les bataillons eux-mêmes sont renforcés de supplétifs des tribus locales, un appui indispensable dans la maitrise de la jungle et que l’on achète directement par les enrôlements ou indirectement par les «actions civilo-militaires». Rompus au combat de jungle et bénéficiant du décryptage des codes de chiffrement indonésiens, les Britanniques et leurs alliés dominent rapidement le terrain forestier et mettent fin aux raids ennemis.

En 1964, devant ce nouvel échec l’armée indonésienne prend en totalité en compte la lutte le long de la frontière avec plus de 30000 «petits hommes verts». Elle tente également de porter la guérilla sur la péninsule malaise en y introduisant par air ou par mer des petites unités de combat. Le Royaume-Uni répond en déployant sur place un escadron de bombardiers et de chasseurs. La flotte basée à Singapour est portée à 18 bâtiments, dont le porte-avions Victorious. La Malaisie se déclare de son côté prête à invoquer l’article 51 de la charte des Nations-Unies et demander l’aide britannique. L’Indonésie renonce alors à poursuivre l’escalade. Dans le même temps et plus discrètement le contingent du Commonwealth à Bornéo est porté à 18 bataillons et 14000 hommes, qui reçoivent également l’autorisation de pénétrer en Indonésie jusqu’à dix kilomètres au-delà de la frontière.

En parallèle, le «Département de recherche sur l’information» du Military Intelligence, section 6 (MI6) organise une campagne habile de propagande contre le Président Soekarno. Celui-ci manque d’être renversé une première fois en septembre 1965 par une faction militaire de gauche puis l’est effectivement quelque temps plus tard par le général Suharto. En mai 1966, le nouveau pouvoir met fin au conflit.

On a là une bonne partie des ingrédients, propagande, action clandestine, action militaire discrète non attribuable, démonstrations au contraire très visibles de forces, emploi des foules, diplomatie, etc. de ces fameuses «guerres grises» ou «sous le seuil» (de la guerre ouverte) ou encore «hybrides» que certains croient visiblement être nés avec la «confrontation», je préfère ce terme, entre la Russie et de l’Ukraine en 2014. On avait visiblement oublié les crises turco-soviétique des détroits ou irano-soviétique, le blocus de Berlin, la crise de Suez, les deux crises du détroit de Taïwan, la crise de Cuba, les combats entre l’Union soviétique et la Chine le long du fleuve Amour, la guerre mosaïque en Angola, et d’autres.

La guerre froide était effectivement pleine de ces confrontations plus ou moins violentes, plus ou moins camouflées et mettant en œuvre les moyens les plus divers pour imposer sa volonté, en évitant d’aller trop loin. En fond de tableau, il y avait toujours la peur du nucléaire et les puissances atomiques évitaient de s’en prendre l’une à l’autre ouvertement. Mais la dissuasion conventionnelle jouait aussi le rapport des forces des armées de pays non atomiques étant plutôt équilibré entre les États équipés à l’occidentale et ceux qui l’étaient par l’URSS. Hors l’intervention unilatérale d’un des deux grands comme en Corée, au Vietnam ou en Afghanistan, on assistait donc plutôt à des guerres ouvertes brèves entre voisins, y compris entre la France et la Tunisie en 1961 par exemple, ou donc des confrontations « sous le seuil », comme celle de la France avec l’Iran, la Libye ou encore avec la Syrie au Liban.

La «guerre sans la déclarer» n’a pas complètement cessé avec la fin de la Guerre froide, on peut regarder par exemple ce qui s’est passé entre le Congo, l’Ouganda et le Rwanda au tournant du siècle, mais elle s’est beaucoup raréfiée. Dans le «Nouvel ordre mondial» et le moment unipolaire américain, plusieurs blocages à l’emploi de la force avaient disparu au profit du camp occidental. La guerre contre l’Irak en 1990-91 par exemple aurait sans doute été inconcevable quelques années plus tôt. Le conseil de sécurité des Nations-Unies aurait été bloqué par un véto soviétique et les alliés européens auraient de toute façon hésité à se découvrir en Europe. N’oublions qu’à peine quatre ans plus tôt le Tempête rouge de Tom Clancy était considéré comme un scénario vraisemblable.

Non seulement les puissances occidentales, les États unis pour être plus clair, disposaient d’une grande liberté d’action mais leurs moyens militaires, notamment aériens, n’étaient plus contrebalancés. Ce fut donc l’époque des coalitions sous une direction américaine et des guerres de punition des «États voyous», une tous les quatre ans environ. Cette ère stratégique s’est probablement terminée avec la guerre contre la Libye en 2011. Le régime d’Assad dont les exactions auraient immédiatement suscité les foudres d’une coalition dans les années 1990 n’a jamais été attaqué de cette façon, mais de manière beaucoup plus indirecte et peu réussie. Il y avait une forme de lassitude, en particulier après les enlisements afghan et irakien, mais aussi le retour des blocages et des contrepoids au plus haut niveau.

La Russie et la Chine, dont on oublie au passage l’interventionnisme discret des années 1960 et 1970, sont de retour dans le jeu des puissances et elles viennent aussi avec des moyens militaires qui à nouveau dissuadent de s’en prendre à eux et sont également susceptibles de nourrir leurs alliés étatiques ou non. Le contexte stratégique est donc de nouveau favorable à des affrontements plus limités mais aussi sans doute plus nombreux. La brève confrontation entre la France et la République de Côte d’Ivoire en novembre 2004 relevait déjà de ce type de conflit avec sa combinaison d’emploi de la force, d’agressions de «jeunes patriotes» contre des ressortissants français, de manipulations de l’information et d’actions en justice. Il n’est pas certain d’ailleurs que la France soit alors sortie gagnante de cette opposition.

Quand on parle de «vraie guerre», l’inconscient collectif pense immédiatement «guerre mondiale» avec ses lignes de front et ses armées gigantesques. C’est compréhensible, mais pour autant le sol français n’a pas connu de présence d’une armée ennemie depuis 75 ans, ce qui doit constituer un record historique et on ne voit pas très bien, sauf basculement soudain de l’histoire, comment il ne pourrait en être autrement pendant encore longtemps. Depuis 1945, nous avons en réalité mené plusieurs autres formes de conflits au cours de cinq périodes stratégiques, souvent deux à la fois entre guerre ouvertes contre des États ou contre les organisations armées et les confrontations.

Nous ne leurrons, l’époque actuelle, dans laquelle nous sommes plongés depuis quelques temps déjà est celle de ces deux dernières formes. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la préoccupation du chef d’état-major de l’armée de Terre dans son plan stratégique, qui parle de combat de haute-intensité mais aussi d’élargissement du spectre des affrontements. Haute-intensité n’est pas synonyme de guerre mondiale et confrontation n’est pas synonyme de non-violence, une compagnie d'infanterie ou une patrouille d’avions de combat engagées dans un combat isolé sont en haute-intensité. Les Britanniques ont eu plus de morts en trois ans de combat invisible dans la jungle de Bornéo que la France dans tous ses engagements ouverts contre des États depuis 1956.

Il reste à avoir pleinement conscience de ce nouvel état du monde et se mettre, enfin, en ordre de bataille. La France maîtrise plutôt bien l’emploi ouvert, discret ou clandestin de la force armée, mais on pourrait faire encore mieux avec plus une armée de hackers, de forces locales encadrées et soldées, de sociétés militaires écrans, de «tigres volants», de forces spéciales et clandestines, mais aussi de forces régulières rapidement projetables de raids et de frappes, voire de saisie, à la manière de Manta-Epervier au Tchad.

Mais une confrontation dépasse largement le champ militaire, il n’y a même aucune limite, y compris dans la légalité, du moment que l’on peut faire pression sur l’ennemi, c’est-à-dire concrètement que l’on est capable de lui faire mal. Il y a suffisamment d’exemples juridiques, commerciaux, techniques, ou autres américains ou chinois pour avoir des idées à notre tour, une fois que l’on aura compris une bonne fois pour toutes quelle est la «vraie guerre» dans laquelle nous sommes engagés et encore pour quelque temps.