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dimanche 9 mars 2025

Des contractions répétées du cercle des poètes revendicatifs


2017

Pour ceux qui ne s’intéressent qu'à la crise du moment [la démission du général de Villiers ] ou qui ont perdu l'habitude de lire des textes un peu longs, vous pouvez aller directement à la fin. 


Je me suis engagé comme élève sous-officier en 1983. Le chef d’état-major de l’armée de Terre venait alors de démissionner pour protester contre la baisse du budget de Défense qui passait brutalement de l’équivalent d’environ 36 milliards d’euros (si, si, vous avez bien lu) à 30 (pour des chiffres voir ici). Le major général des armées avait démissionné aussi pour protester contre les intrusions permanentes du ministre dans la conduite des opérations mais ceci est une autre histoire. Étrangement, le budget remontait tout aussi rapidement l’année suivante.

Il est vrai que l’époque était très tendue en Europe. L’horloge du destin de l’université de physique de Chicago, qui mesurait l’approche vers un conflit nucléaire (minuit), marquait minuit moins sept en 1984. L’invasion de l’Europe occidentale par les forces du Pacte de Varsovie était alors presque un genre littéraire. Aussi, malgré les difficultés économiques, un effort très conséquent fut fait pour renforcer notre outil de défense. Cela fluctuait au gré des changements de pouvoir et des lois de programmation militaires (trois de 1984 à 1993) et si l’effort diminuait (de presque 3 % du PIB à 2,5 % en 1990) le volume était soutenu par l’augmentation du PIB. Le budget de la défense atteignait ainsi 39 milliards d’euros en 1990.

Si cet effort avait perduré à 2,5 % du PIB, le budget actuel (2017) serait 55 milliards d’euros. Nous aurions investi entre 100 et 200 milliards d’euros dans l’industrie française (soit bien plus que les 50 milliards du programme présidentiel, dont on n'entend d'ailleurs plus parler) dont les retombées auraient affecté toute l’économie et même in fine les recettes budgétaires (pour mémoire c’est comme cela que les Etats-Unis sont sortis de la crise de 1929 avec le 3e New Deal). Nous aurions modernisé depuis longtemps nos armées et serions en pointe dans de nombreux domaines. Notre armée serait la 3e du monde en puissance, ce qui garantirait un peu plus à la fois notre indépendance et la défense de nos intérêts.


Je m’égare mais dans les années 1980 on escomptait que l’effort de défense continuerait et c’est la raison pour laquelle on lançait aussi à l'époque un très ambitieux programme d’équipements qui portait d’abord sur le nucléaire (renouvellement des sous-marins lanceurs d’engins, nouveaux missiles de tous types, etc.) mais aussi sur toute une génération conventionnelle (Rafale, porte-avions nucléaire, véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI), char Leclerc, missiles Eryx, hélicoptères Tigre et Caïman, etc.). Ne cherchez pas, tout notre arsenal qualifié de moderne aujourd’hui a été conçu dans cette période 1985-1995 et il était destiné au grand combat contre l’Union soviétique en Europe centrale.

L’effort était aussi louable qu’indispensable. Il était aussi très cher, chaque matériel nouveau coûtant à l’achat plusieurs fois le prix de la précédente. On ne pouvait donc remplacer les matériels précédents nombre pour nombre et on ne pouvait donc conserver aussi autant d’unités de combat. Cela tombait bien car en supprimant ces unités et en économisant sur le budget de fonctionnement, on pouvait trouver des crédits supplémentaires pour financer l’équipement. L’habitude fut donc prise dès cette époque de supprimer les humains d’abord pour pouvoir mieux acheter les équipements ensuite. L’expérience montrera que si la suppression des hommes était facile, surtout dans un univers discipliné et (heureusement par ailleurs) non syndiqué, la seconde partie s’avèrera toujours plus compliquée. Au bilan, en trois réformes (une tous les trois ans en moyenne), l’armée de Terre perdait 17 % de ses effectifs et les autres armées 4 %. Neuf bases aériennes étaient fermées, l’aviation de combat passait de 450 à 400 appareils, la Marine nationale perdait 13 bâtiments et l’armée de Terre 6 (petites) divisions.

Et puis il y eut guerre du Golfe en 1990-91 qui témoignait à la fois de la nécessité de poursuivre la recapitalisation technique des armées et de nos faibles capacités de projection à partir du moment où on persistait (depuis les maladies de l’expédition de Madagascar en 1895) à n’engager hors de France et d’Allemagne que des soldats professionnels. Il y eut surtout la fin de l’URSS, cet ennemi gigantesque, ce qui nous laissait presque désemparés.

On s’empressa alors et très vite (et partout) de toucher les « dividendes de la paix », c’est-à-dire de ponctionner le plus possible le budget de la défense. Celui-ci dégringola de 39 milliards en 1990 à 30 milliards en 2002. Vous noterez au passage que ni les attentats de 1986 ni même ceux de 1995 à Paris n’ont jamais alors influé la politique de Défense de l’époque. 

Élément essentiel à retenir pour la suite, malgré cette chute des budgets on persista à maintenir les grands programmes de la génération 1985-1995. Ces programmes n’étaient pas forcément adaptés au nouveau contexte stratégique mais personne n’eut ni la volonté, ni l’imagination de proposer autre chose (ou au moins de l’imposer). Le slogan de l’époque était « qui peut le plus (la guerre conventionnelle brève et massive) peut le moins (tout le reste) », ce qui restait à démontrer et ne le fut d’ailleurs pas complètement.

On décida ensuite en 1996 assez logiquement de suspendre le service national et de professionnaliser entièrement les armées. On rappellera pour les débats en cours aujourd’hui que cette décision n’avait alors suscité guère de réticences et que le « service militaire » est mort (ou tombé en léthargie) sans avoir été beaucoup défendu. Toutes les vertus dont on semble le parer actuellement n’étaient donc pas si évidentes à l’époque mais nous y reviendrons une autre fois.

Cette décision mettait évidemment à bas les conclusions du Livre blanc de 1994 et rendait caduque la LPM 1994-2000. A la place on définit un « modèle d’armée 2015 ». Les soldats professionnels coûtant évidemment plus chers que les appelés et le surcoût des opérations extérieures (opex) dépassant le milliard d’euros depuis 1990, on considéra qu’à budget décroissant le volume des forces ne pouvait vraiment pas être le même. La nouvelle coupe fut sévère. L’armée de Terre perdait 40 % de ses effectifs (pour atteindre le chiffre de 136 000), la Marine nationale et l’armée de l’Air environ 30 %. Cela suscita évidemment des réorganisations profondes et surtout de nouvelles suppressions de bases (7 pour l’armée de l’air) ou de régiments (44 pour l’armée de terre qui n’en conserverait plus que 85). Bien sûr, comme à chaque fois, cela provoquait mutations et blocages d’avancement de cadres devenus trop nombreux pour une armée qui fondait. Cela signifiait surtout un nouveau « plan social » de 15 000 postes à supprimer parmi le personnel d’active. Pourquoi se priver ? Ce sont les plans sociaux les plus faciles à réaliser en France. On sacrifiait par ailleurs définitivement toute idée de remontée en puissance en réduisant massivement les réserves.

Bien évidemment, cette réduction de format et de budget entraînait aussi celle des équipements, les anciens dont on se débarrassait mais aussi les nouveaux dont on réduisait les commandes. Cela a eu pour effet immédiat de faire augmenter leur prix unitaires (soit au bout du compte environ + 20 millions d’euros pour un Rafale, + 30 millions pour un hélicoptère Tigre, + 180 millions pour une frégate multi-missions (Fremm), + 1 million pour chaque véhicule blindé de combat d’infanterie, etc.), ce qui incitait à, budget constant, à réduire encore les commandes ou à les reporter une nouvelle fois. Certains programmes finiront par coûter finalement plus cher que prévu initialement pour moins d’exemplaires livrés. L’armée de Terre perdait la moitié de ses chars et de ses hélicoptères et la marine encore 20 bâtiments sur 101, l’armée de l’air ne devait plus disposer à terme que de 300 avions de combat au lieu de 400 en 1995 et passer de 80 avions de transport tactique à 50.

Ce fut dur à vivre mais au moins le slogan d’« une armée plus ramassée, modernisée et entièrement projetable » signifiait peut-être quelque chose à l’époque. Le projet était mobilisateur et mettait fin au syndrome des deux armées, celle qui « avait tout » (les vieilles unités professionnelles de la Force d’action rapide) et celle qui montait la garde à l’Est. On envisageait alors pour 2015 de pouvoir déployer 60 000 soldats n’importe où (spoil : depuis 2013 le contrat est de 15 000, histoire de décrire le déclin de capacités en une phrase).  

Sans dévoiler de secret vous avez bien compris que ce modèle qui devrait être en place depuis deux ans était visiblement encore trop pour certains, non pas selon une grande vision à long terme d’affaiblissement de la France mais plutôt selon une série de petits plans mesquins d’économies à court terme. Le modèle d’armée 2015 ne fut jamais financé. Il manquait ainsi à force de gels, rabotages, reports, suppressions sèches, plus de 13 milliards à la LPM 1997-2002. Celle de 2003-2008 fut, en apparence, plus respectée par le gouvernement de l’époque.  En réalité les surcoûts opex (vous savez ces choses systématiquement sous-évaluées au départ et qu’il faut quand même financer à la fin) et les surcoûts des programmes (voir plus haut) ont fait qu’il manquait encore 11 milliards pour les équipements. 

On conserva donc bien au-delà de ce qui était prévu des matériels anciens et, oh surprise, cela a coûté très cher puisque les chaînes de fabrication n’existaient plus depuis longtemps. Dans le même temps, on s’apercevait que le « coût de possession » (ou d’emploi) des matériels nouveaux était bien plus important que celui de ceux qu’il remplaçait surtout lorsqu’ils étaient employés dans des théâtres d’opérations lointains beaucoup plus « abrasifs » que le centre de l’Europe pour lequel ils avaient été conçus. Cette période peu glorieuse fut ainsi marquée à la fois par l’effondrement de la disponibilité technique des matériels et l’envolée des coûts de maintenance.

En 2008, on revint à l’idée géniale de financer les programmes en sacrifiant d’abord ceux qui les utilisent. La conjonction de la Revue générale des politiques publiques (RGPP) et du nouveau Livre blanc (rappelez-vous : 1ère partie : « Le monde est plus dangereux » ; 2e partie : « Il faut donc réduire les moyens ») aboutit à la volonté de supprimer à nouveau 54 000 postes. Exit donc le modèle 2015 et bienvenue à l’horizon 2020, forcément plus ramassé, plus moderne, plus performant, etc.. C’était donc reparti pour un tour : l’armée de Terre perdait 20 régiments de plus, l’armée de le l’air 30% de ses effectifs et supprimait à nouveau 11 bases et la marine perdait 11 % de ses effectifs, deux bases aéronavales et 10 bâtiments. Ces nouvelles réductions et le mot d’ordre de faire payer le « back office » (oui, la terminologie et les méthodes de management du moment étaient très en vogue, on parlait alors de « réserves de productivité » pour parler du nombre de soldats) ont incité nos gestionnaires internes à imaginer des concepts nouveaux comme les bases de défense (BDD) ou à rationaliser le paiement des soldes, avec le succès que l’on sait. Non seulement on exerçait une nouvelle pression sur les hommes et les femmes (qui, en plein engagement en Afghanistan et ailleurs, n’avaient par ailleurs pas que ça à faire) avec ce plan social massif et unique en France, mais en plus on y ajoutait le désordre administratifBien entendu tout cela s’accompagnait à nouveau d’une réduction équivalente d’équipements. Il n’était plus question que de 250 chars Leclerc (puis 200, alors que le programme initial en prévoyait 1 600), de 80 hélicoptères de combat au lieu de 200, de 240 avions de combat au lieu de 300. Nos capacités de transport aérien ou de ravitaillement en vol poursuivaient leur déclin, etc. Le contrat opérationnel majeur parlait alors de 30 000 hommes à déployer.

Cela fut encore plus dur à vivre qu’au moment de la professionnalisation qui, au moins, avait un objectif autre que le simple fait d’économiser de l’argent public et n’avait pas introduit les BDD. Et bien vous savez quoi : malgré une embellie réelle sur un an (mais surtout due au grand plan de relance), cela n’a pas marché. Les 4 % de LPM économisés par les suppressions d’effectifs ont d’autant moins permis de sauver les meubles que la crise financière faisait exploser la dette publique. Le budget de la défense redevenait la « dinde rôtie » dès lors qu’il fallait faire des économies à court terme, même si elles s’accompagnent de dépenses supplémentaires à long terme. Après la saignée, la bosse de 40 à 50 milliards d’euros nécessaires pour payer la génération d'équipements 1985-1995, restait finalement la même qu’avant (et c’est d’ailleurs sensiblement toujours la même aujourd’hui). La désorganisation et l’affaiblissement des armées, sans même parler des coûts humains, n’avaient donc servi à rien. On s’est même retrouvé dans une situation pire qu’avant.

On décida donc d’en remettre une couche en 2013. La nouvelle LPM 2014-2019 prévoyait de supprimer 23 500 postes de plus (soit un total de 78 000 depuis 2008). C’était reparti pour de nouvelles dissolutions de régiments et de bases. Au nouvel horizon 2025, la force opérationnelle terrestre perdait 22 000 hommes et l'armée de terre passait sous la barre des 100 000, l’aviation de combat passait de 240 à 185 avions et ainsi de suite. Le contrat opérationnel majeur n’était plus que de 15 000 soldats et 40 avions à déployer (avec le groupe aéronaval), sans se demander combien la France seule pouvait gagner de guerres avec des forces aussi réduites.

Cela ne paraissait pourtant pas encore suffisant à Bercy qui lançait sa guérilla habituelle pour raboter encore quelques centaines de millions chaque année. L’opposition politique (à l’époque le ministre menaçait de démissionner, accompagné de tous les chefs d’état-major) était alors suffisamment forte pour résister à cette guérilla mais le nouveau déclin était acté. Pour schématiser, le budget de la défense est depuis 1980 d’environ 34 milliards d’euros constants, plus ou moins 10 %. A la fin des années 1980, on avait brièvement percé le plafond. Avec la LPM 2014-2019, on était certain d’en crever le plancher et revenir en plein XXIe siècle aux ressources des années 1970.

Et puis il y eut les frères Kouachi et Amédy Coulibaly, trois salopards qui eurent plus d’influence sur la politique de Défense que tous les citoyens honnêtes qui faisaient remarquer depuis des années que nos armées craquaient de tous les côtés. Presque magiquement (car on ne voit pas très bien entre le lien entre leurs crimes et la politique de Défense), la LPM fut légèrement modifiée. Premier résultat heureux, la politique suicidaire de suppression d’effectifs fut freinée (mais non compensée, il y aura quand même 7 000 postes de moins en 2019 qu’en 2014) et 3,8 milliards d’euros supplémentaires furent affectés à la LPM, dont notez-le bien pour la suite, + 1 en 2018 (budget total de 32,77 milliards) et encore +1,5 en 2019 (34,02 milliards), hors pensions et hors OPEX et surtout au-delà du quinquennat en cours.

Si la crise perdurait, on avait au moins le sentiment d’une accalmie et les programmes des différents candidats à la présidentielle incitaient presque à de l’espoir. On avait, semblait-il dans les discours, enfin compris qu’il était urgent d’arrêter la politique à la petite semaine qui permettait de présenter tout de suite des lois de finance un petit moins déficitaires au prix de lois futures qui le seraient plus. On avait enfin réalisé surtout qu’il était vital pour les armées de financer enfin le programme de modernisation lancé il y a 30 ans et d’arrêter cette spirale d’effondrement. On avait remarqué que même s’il était toujours possible de lancer des opérations (une section d’infanterie et/ou un avion de combat suffisent après tout pour annoncer pompeusement une « opération »), il était difficile d’y obtenir des résultats stratégiques (rappelez vous l’envoi de 1 650 soldats pour sécuriser toute la Centrafrique ou la fierté de réaliser 5 % des frappes de la coalition en Irak et en Syrie).

Tout cela était donc une illusion puisque le premier budget présenté n’annonçait pas une recapitalisation d’urgence (celle-ci fut surtout réservée à Areva), autre en tout cas que celle déjà prévue avec la modification de la LPM (et dont le gouvernement actuel n’hésite pas une seconde à s’attribuer la paternité) mais au contraire une facture de 900 millions d’euros dont 850 du reliquat impayé (et par ailleurs totalement prévisible) du surcoût des opérations extérieures.

Ce ne serait que provisoire assurait on et dès l’année prochaine les choses iraient mieux avec 1,6 milliard d’euros supplémentaires dont 650 millions d’euros pour les opex. On notera que ce budget opex apparaît désormais comme adossé à celui des armées alors qu’il faisait l’objet jusque-là d’un collectif interministériel. A la limite pourquoi pas, à partir du moment où il n’est pas mensonger, ce qui est manifestement le cas. Sur ces 650 millions d’euros, 200 seront consacrés à la « protection des forces » et là on ne voit pas très bien en quoi cela regarde spécifiquement les opérations (c’est la raison pour laquelle par exemple on achète des équipements blindés et non en carton). On voit très bien en revanche qu’annoncer un budget opex réel de 450 millions, comme cette année, c’est se condamner au même psychodrame que maintenant puisqu’il faudra trouver encore à la fin les 300 à 800 millions, peut-être plus, qui manqueront nécessairement (et on ne parle pas du surcoût si peu utile par ailleurs de l'opération Sentinelle). On tapera donc encore en cours d’année sur l’entrainement et pour la Xe fois on reportera des commandes, forcément urgentes, d’équipement (ce que les fournisseurs apprécient aussi beaucoup).

Au bilan, et en admettant que des décisions « courageuses » (qui sont en fait surtout des décisions de facilité) n’aient pas encore à être prises, le 1,6 milliard d’euros supplémentaire risque fort de fondre. En réalité, jusqu’à présent les augmentations fièrement annoncées correspondent sensiblement à ce qui était prévu par le gouvernement précédent. On est loin en tout cas, de 2,25 milliards supplémentaires prévus d’ici à 2025 pour réaliser le programme présidentiel, augmentation qui elle-même ne serait pas forcément suffisante tant la crise est grande. On rappellera au passage que les coûts relatifs au simple arsenal nucléaire, à moins d'y renoncer complètement ou en partie, impliqueront à eux seuls environ 2 milliards d'euros par an en plus à partir de 2021 ou 2022. Le moins que l'on puisse dire est que l'on est mal parti pour sortir de la crise.

On peut donc concevoir au final que ce sentiment de « dindonisation » permanente puisse un petit peu exaspérer, surtout quand on y ajoute le mépris pour le premier des militaires, dont on rappellera au passage qu’il n’enfreint en rien le devoir de réserve en expliquant une situation que par ailleurs tout le monde peut constater ouvertement. Il n’y a dans le fond guère de surprise, la politique du gouvernement se fondant pour l’instant intégralement dans celle des précédents, mais sans doute quand même un peu de déception tant est grand le décalage entre les promesses ou la posture et la médiocrité de la réalité.


Pour en savoir plus et beaucoup mieux :
Hugues Esquerre, Quand les finances désarment la France, Economica, 2015.
Général Vincent Desportes, La dernière bataille de France: Lettre aux Français qui croient encore être défendus, Economica, 2016.
Général Michel Forget, Nos armées au temps de la Ve République, Economica, 2016
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mercredi 12 juillet 2017

Merci Bercy

Savez-vous qui a fait le plus de mal aux armées depuis la fin de la guerre froide ? L’armée irakienne ? Les Taliban ? Al-Qaïda ? Al-Mourabitoune ? L’Etat islamique ? Non, ce ne sont là de petits joueurs. Les organisations qui ont, et de très loin, réduit le plus nos capacités militaires s’appellent le Parti des petits boutiquiers politiques et le Groupe des hauts fonctionnaires de Bercy, les seconds servant de bras armé aux premiers…à moins que ce ne soit l’inverse tant les fonctionnaires des finances sont puissants.

A force de « dividendes de la paix », de commandes repoussées ou allégées, de gels budgétaires, d’opérations extérieures sous-financées (il faudra qu’on m’explique comment on peut prévoir 450 millions d’euros pour financer quelque chose qui en coûte en moyenne un milliard depuis 27 ans), de maintien en service de matériels anciens, de petits bouts de chandelles grattés à droite et à gauche (au sens politique) on parvient effectivement à faire fondre les armées bien plus vite que n’importe quel ennemi, voire de tous nos ennemis réunis.

Bravo donc à Bercy et aux petits minables qui ont réussi par leur action permanente à ce qu’on divise par trois le  « contrat opérationnel majeur » (en gros la « mobilisation générale ») en seulement vingt-cinq ans, sans même parler de toute idée de « remontée en puissance » purement et simplement sacrifiée. Merci d’avoir ramené l’armée de terre au niveau de l’armée d’armistice en 1940 sans avoir même eu à déployer un Panzer. Félicitations pour avoir réussi, malgré un Florange par mois et l’effondrement du volume des équipements, à repousser toujours la même « bosse » de 40 milliards d’euros à trouver pour simplement payer tout ce qui a été commandé dans les années 1990. Merci encore et enfin de nous obliger de plus en plus à faire appel aux autres et plus particulièrement aux Américains pour compenser ce que nous ne pouvons plus faire à grande échelle et sur la durée comme le transport aérien stratégique ou le ravitaillement en vol.

Saluons donc cette nouvelle offensive d’été de Bercy et l’empressement des bons élèves. Le changement de pouvoir et le remplacement d’un ministre-politique lourd (entendez « dont la menace de démission a un effet ») par une gestionnaire sans connaissance ni appétence particulière pour les armées n’y est certainement pas pour rien. Il paraît qu'elle connaît les arcanes budgétaires de Bercy, nous verrons si cela induira résistance ou complicité. Cette offensive aurait cependant pu être plus discrète tant est grand le décalage avec la posture, les gestes, les déplacements, les discours, sans même parler du programme de campagne du Président de la République mais tout est tellement prévisible parmi ceux qui s’acharnent sur les ministères régaliens (dont on rappellera qu’ils ne représentent que 2,8 % du PIB pour une dépense publique totale de 56 %).

Quitte à parler de guerre, on aurait aimé entendre Mr Darmanin parler de celle qui serait menée impitoyablement contre les fraudeurs en tous genres et particulièrement les énormes, ceux qui représentent au moins 60 milliards d’euros de recettes en moins (au passage, où en sommes-nous du traitement des Panama Papers et du châtiment des voleurs ?). On aimerait savoir pourquoi chaque année 30 milliards d’euros (soit presque le budget de la Défense) sont donnés à des étrangers en remboursement d’intérêts de dettes alors qu’ils pourraient l’être à des Français (vous savez ce système d’emprunts qui permet à l’Etat de financer des investissements majeurs puis à soutenir la consommation intérieure en les remboursant). On aurait aimé entendre parler aussi du fameux plan de 50 milliards d’euros d’investissements du programme de campagne. En en consacrant une partie à la défense, cela permettre peut-être de sortir enfin de la spirale de crise qui affecte les armées depuis vingt-cinq ans tout en jouant sur une industrie de haute-technologie peu délocalisable et dont les effets bénéficierait à toute la société y compris aux finances publique (car et c’est là où la politique à la petite semaine est la plus stupide : un euro investi dans les armées est celui qui in fine ramène le plus de recettes). Au passage, on aimerait enfin avoir un jour un petit historique des sacrifices consentis par le ministère des finances sur l’autel de l’étouffement des moyens de l’Etat.

En mai 2014, face à l’offensive du moment (qui consistait simplement à faire en sorte qu’on ne respecte pas la loi qui venait juste d’être votée) le ministre de la Défense et les chefs d’état-major avaient menacé de démissionner. L’attaque était alors pourtant moins forte dans ses conséquences que l’actuelle car nous ne nous y trompons pas, Mr Damarnin est le Gamelin d’un nouveau « mai 1940 », l’occupation en moins, et il faut arrêter très vite cette folie. 

mercredi 14 juin 2017

Notre armée en route vers le "big crunch"

Résumé et adaptation d’un article paru dans 
Défense et sécurité internationale n°128, mars-avril 2017.

Le cycle électoral primaires-présidentielles-législatives suivi depuis 2008 d’un cycle spécifique Livre blanc-préparation de la loi de programmation militaire (LPM) constitue désormais l’arc bisannuel au sein duquel les questions de défense sont examinées en France pour aboutir à des engagements budgétaires qui sont ensuite immédiatement soumise à la double pression du ministère des finances qui s’efforce de grignoter autant que possible les moyens de faire la guerre et celle des évènements qui pousse à modifier plus radicalement mais de manière imprévisible les choix effectués. Le cycle actuel ne déroge pas à la règle.

Le cœur du problème budgétaire de nos forces armées réside dans le maintien des grands programmes d’équipements lancés à la fin des années 1980 et au début des années 1990 alors que le budget de la défense était, en euros constants, maintenu à celui de 1982 plus ou moins 10 %. Comme ces nouveaux matériels coûtaient unitairement entre deux et huit fois ceux qu’ils remplaçaient, ce gel des dépenses ne pouvait que provoquer une crise de financement. Cette crise a été gérée à la « petite semaine », c’est-à-dire d’une année sur l’autre et sans décision courageuse (financer réellement ou abandonner). On a commencé par réduire les commandes, ce qui a permis de réduire les dépenses immédiates mais au prix d’une augmentation très sensible des coûts unitaires. On aura donc moins d'équipements que prévus mais pour sensiblement le même coût total, voire même parfois supérieur, mais à très court terme les gouvernements ont pu faire de petites économies.

Le cycle 2007-2009 avait tenté de sauver ces programmes en sacrifiant 54 000 de ceux qui les utilisaient. Ce choix se trouvait cependant et presque immédiatement contredit par la crise financière mondiale (dont aucun prémisse n’apparaissait dans aucune réflexion de la période électorale jusqu’à la publication du Livre blanc). Au bilan, jusqu’en 2012 on a supprimé 40 000 postes et imposé des réformes organisationnelles catastrophiques sans résoudre aucunement le problème. Le cycle suivant, de 2011 à 3013 actait pour la première fois le franchissement du plancher des 35 milliards d’euros plus ou moins 10 %, ramenant le budget de la défense, en monnaie constante, à celui des années 1970. Pour faire bonne mesure, les commandes d’équipements étaient encore réduites mais on ajoutait une nouvelle facture de 24 000 postes à supprimer.

Comme si cela ne suffisait pas, cette LPM 2014-2019 de déclin était à peine votée que Bercy s’efforçait de la réduire encore. Il avait alors fallu la menace de démission du ministre et des chefs d’état-major d’armées pour provoquer l’intervention du Président de la République et repousser l’offensive de Bercy. Ce coup d’arrêt n’était que temporaire et il a fallu l’action des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly en janvier 2015, pour voir un léger reflux. L’action spectaculaire de trois salopards avaient ainsi plus d’influence que celle du ministre, des chefs d’état-major et de tous ceux qui alertaient depuis des années sur l’effondrement en cours de nos forces armées. Le Président de la République s’engageait alors à ce que le budget de l’année du ministère de la défense soit intégralement respecté (ce qui démontrait que ce n’était pas forcément le cas) et la LPM était légèrement modifiée. La mesure la plus spectaculaire était la « réduction de la déflation » des effectifs mais pour le reste les modifications de la LPM était faibles (+ 3 % de budget sur cinq ans et pour l’essentiel après 2017).  

Si l’hémorragie en hommes et femmes avait alors été enrayée (mais pas terminée), celle des matériels se poursuivait allègrement vers le « big crunch », ce point final de la contraction. On a tellement renâclé à prendre des décisions courageuses qu’on se retrouve désormais avec trois couches d’équipements également coûteux : ces mêmes programmes des années 1980-1990 dont on ne sait plus s’il faut les qualifier de « modernes » et donc on s’aperçoit qu’ils sont également beaucoup plus coûteux à faire fonctionner que leurs prédécesseurs ; les matériels anciens qu’il a fallu maintenir en état plus longtemps que prévu (ravitailleurs, aéronefs de transport, véhicule de combat, etc.) alors qu’ils ne sont plus soutenus par des industriels qui ne les fabriquent plus depuis longtemps ; les nouveaux équipements enfin, comme les sous-marins nucléaires lanceurs d’engin de troisième génération à plusieurs milliards d’euros/pièce, qu’il faudra bien payer dans quelques années.

Devant l’incapacité de tout financer, notre arsenal fond. La seule armée de terre dispose désormais de six fois moins de chars, quatre fois de pièces d’artillerie et deux fois moins d’hélicoptères qu’à la fin de la guerre froide. Les nouveaux équipements sont certes plus performants que les anciens mais quand on perd, comme pour l’année 2015, 452 véhicules de l’avant-blindé (VAB, contemporain de la Renault 16) pour ne gagner que 21 véhicules blindés de combat d’infanterie (VBCI), la balance n’est pas franchement favorable. Ajoutons, pour l’armée de terre, une politique de centralisation dans les grands parcs de stockage où les matériels s’usent à force de ne pas être utilisés et s’usent encore plus lorsqu’ils le sont par des personnels « non propriétaires », moins compétents en maintenance et surtout agissant dans des théâtres extérieurs bien moins cléments que le centre de l’Europe pour lequel tous ces matériels ont été conçus. On pourrait évoquer aussi, pour tous, l’étrange nécessité pour des équipements de combat de respecter de très tatillonnes normes de sécurité européennes et civiles ou encore les contrats de partenariat complexes avec les industriels et il faut retirer encore un bon tiers de matériels indisponibles à cet arsenal déjà déclinant.

Au bilan, si on est encore capable de gesticuler en déployant 7 à 10 000 soldats dans les rues de France, on est désormais obligé de compter en dizaines et parfois en unités dès lors qu’il faut engager des matériels majeurs au combat. Déployer sur la durée une vingtaine d'avions de combat et une dizaine d'hélicoptères d'attaque semble déjà représenter pour certains une performance. Dans l’état actuel des choses, il n’est même sûr que l’on soit encore capable de réaliser un engagement équivalent à celui de l’opération Daguet dans le Golfe en 1990 (58 aéronefs, 130 hélicoptères, 40 chars de bataille, 42 canons de 155 ou mortiers de 120 mm) alors que ce déploiement qui n’engageait alors que des unités professionnelles avait brillé par sa modestie, reléguant les forces françaises (renforcées par les Américains) à une mission secondaire de couverture.

Non seulement on a désormais, et malgré la professionnalisation complète, moins de soldats professionnels qu’à l’époque mais nous sommes plus capables de déployer autant de matériels. Il n’est même pas certain que l’ensemble des forces armées françaises d’aujourd’hui malgré ses nouveaux équipements seraient capables de vaincre celles de 1990 si elles combattaient en France. Pour une dépense budgétaire totale d’environ 900 milliards d’euros, dont au moins 200 milliards consacrés aux équipements, entre 1990 et aujourd’hui, le bilan est maigre, signe que nous sommes entrés depuis longtemps dans le régime de « cavalerie » décrit par Hyman Minsky où le budget, même inchangé, ne suffit plus en maintenir en état les choses. Significativement, durant le même temps, le « contrat opérationnel majeur » (ce qui est demandé aux armées de déployer pour faire face à un engagement majeur) a été divisé par trois. Cela a suffi à diminuer très nettement le nombre d’adversaires que la France pouvait vaincre seule, car bien entendu cette perte permanente de substances laisse apparaître des trous que l’on ne peut compenser qu’en faisant appel à d’autres, aux Américains en particulier. L’effondrement matériel que nous connaissons a aussi pour effet collatéral une perte d’indépendance.

A force de politique à très court terme, le « manque à payer » pour financer définitivement tous les programmes en cours reste de l’ordre de 40 milliards d’euros, quasiment identique depuis dix ans. Si on veut sortir de cette crise rampante, il n’est effectivement guère d’autres solutions que de faire un effort très conséquent en matière d’investissements, en urgence et maintenu sur une dizaine d’années. Cet effort financier doit être soutenu par un effort parallèle de volonté pour résister à la tentation de revenir dessus. Il faut admettre en parallèle de cet effort que dans un pays engagé dans des opérations de guerre le budget de la défense puisse souffrir de quelques dérogations et qu’il est peut-être sain que des états-majors dépensent plus d’énergie à lutter contre la guérilla de l’ennemi que contre celle du ministère des finances. Si on veut que les armées soient plus efficaces, il faut en finir avec des budgets pour les opérations extérieures financés au tiers de ce qui pourrait être raisonnablement anticipé, en finir avec les « gels » et « séquestrations » de crédits, artifices destinés à ne pas fournir aux armées même pas forcément ce dont elles ont besoin mais simplement ce qui a été voté. Il ne sert à rien d’annoncer une augmentation de l’effort de défense à 2 % du PIB si on accepte que cet effort soit grignoté en parallèle. Plus que tout autre, le budget de la défense est un objet stratégique et non comptable. Il serait contradictoire de continuer à vouloir toucher les « dividendes de la paix alors que nous sommes en guerre.