mardi 24 juillet 2018

Lieutenant-colonel Benalla



Un commandant de Gendarmerie : « Qui êtes-vous ? »
Alexandre Benalla « Vous me manquez de respect »
en montrant son macaron portant le sigle de l’Élysée
et affirmant être en droit de diriger les opérations.


Il y a trois jours, alors que je venais d’apprendre que M. Alexandre Benalla était lieutenant-colonel de réserve spécialisée dans la Gendarmerie, je copiais Frédéric Gallois et et j'écrivais ceci sur Twitter 


A cette heure, à ma grande surprise, ce dernier message a été « apprécié » plus de 11 000 fois et reproduit plus de 6000 fois, ce qui témoignait d’une certaine sensibilité à la question mais aussi d’une grande méconnaissance. Il n'est donc pas inutile d'être plus clair.

Précisons tout de suite que ce tweet n’est pas un étalage héroïque, ma carrière n’ayant strictement rien de tel ni même rien d’exceptionnel. Si certains, gentiment, se sont dit impressionnés, cela témoigne surtout de la méconnaissance du métier militaire. Des tweets comme celui-ci, des milliers auraient pu les écrire et des centaines auraient pu en écrire des bien plus élogieux. Notons cependant que peu se sont lancés dans un concours de longueur…de tweet. C’est heureux car ce n’était, encore une fois, pas le but.

Ce message n’est évidemment qu’une boutade, un peu amère mais boutade quand même.  Contrairement à ce qu’ont pu croire certains commentateurs, visiblement dans le premier degré, en trente et un ans de service, j’ai appris à connaître les différents statuts militaires et notamment ceux des réservistes, même s’il faut bien l’avouer ce n’est pas forcément pas très clair pour tout le monde. 

Les réservistes sont indispensables aux armées car ces liens avec les ressources humaines du reste de la nation leur permettent de monter en puissance. Précisons que ces liens, par économie bien sûr, sont devenus hélas très tenus. Il existe deux types de réservistes opérationnels, c’est-à-dire susceptibles de venir renforcer des formations militaires existantes ou éventuellement d'en former de nouvelles. Les « niveaux 2 » rassemblent tous les militaires (sauf les officiers généraux, nous y reviendrons) qui ont quitté le service actif pendant les cinq années qui suivent ce départ. De fait, cette « RO 2 » n’est jamais sollicitée. J’appartiens à cette RO2 mais quand j'ai quitté l'armée de Terre personne ne m’a jamais demandé ma position et ne m'a dit où je pourrais bien être affecté.

Les « niveaux 1 », entre 25 000 et 30 000 dans les armées ou la gendarmerie, sont seuls réellement appelés…pour 1 à 2 % d’entre eux chaque jour. Au total, à l’instant T, il y a environ 400 à 500 réservistes en tenue militaire dans les rues de France ou plus exceptionnellement en opérations extérieures. Quand vous rencontrez un militaire en tenue, il y a donc un peu plus d’une chance sur mille pour qu’il s’agisse d’un réserviste opérationnel. Pour les Gendarmes, bien mieux organisés en la matière, il y a en environ 2000. C’est peu, très peu même mais c’est une autre question. 

Ces réservistes ont bien sûr un système de formation et un processus d’avancement spécifiques. Un certain nombre d’entre eux sont d’anciens militaires, ce qui est évidemment un plus puisqu’ils disposent déjà de compétences. Pour autant, pour des raisons qui m’ont toujours échappé, ceux-ci ne sont pas forcément privilégiés, sans doute pour ouvrir au maximum au reste de la société des postes en nombre limités. Je n’ai pas le droit moi-même d’appartenir à cette réserve opérationnelle n°1. Bien entendu, quand un réserviste est appelé à servir, il devient par définition actif et rien ne doit le distinguer d’un militaire d’active. Précisons que certains de ces réservistes, particulièrement méritants, peuvent, après leur radiation de service (limite d'âge ou blessure)  conserver à titre honorifique leur dernier grade et la possibilité de porter leur tenue militaire dans les cérémonies. On parle alors de réservistes honoraires (avec un (h) après le grade). 

Il existe ensuite les réservistes citoyens. Après des siècles d’Ancien régime, les Français aiment les grades, titres, diplômes de grandes écoles, que l’on puisse accoler à son nom. Pour ma part, j’aime bien le grade de colonel qui était le mien en fin de carrière, il me rappelle certains super-héros de mon enfance, mais je n’en fais étalage. Pour autant, on me demande régulièrement, quand je suis interviewé par exemple, d’en faire état car « c’est mieux », cela fait plus sérieux, etc.

La Réserve citoyenne est un moyen de distribuer à bon compte (cela n’induit aucune rémunération) des grades et faire plaisir à des individus, élus, journalistes, n’importe qui qui en fait la demande et qui veuille servir la France, sans vouloir ou pouvoir signer un contrat dans la RO1.

La réserve citoyenne est donc un grand club dont les membres n’ont aucune responsabilité, ne touchent aucune arme mais peuvent se voir confier des missions souvent très utiles d'étude ou de conseil. Ses membres ne sont pas en tenue sauf parfois dans la marine. Au bilan, c’est une politique plutôt intelligente, d’autant plus que ce n’est pas coûteux. Ajoutons que contrairement à ce qu’affirme le syndicat de police SCSI-CFDT dans un communiqué, non seulement les personnalités qui appartiennent à cette réserve citoyenne ne le cachent pas mais au contraire en font très largement et très justement état. Ils font partie du fameux « lien avec la nation » qui obsède tant les militaires, les seuls visiblement. Ajoutons que comme dans le cas de Jean-Vincent Placé, ce n’est pas parce qu’on demande à être réserviste citoyen que cette demande est agréée.

Il y a enfin les réservistes spécialistes, qui comme leur nom, sont des personnalités qui disposent de compétences rares (chirurgien, linguiste,  cyberdéfense, médias, etc.) utiles aux armées ou à la Gendarmerie. Les RS sont gradés selon leur niveau de compétence et selon les équivalences militaires (le grade d'un militaire s’il occupait le poste). Autant que je sache ils ne peuvent plus changer ensuite de grade. Précisons qu’ils n’ont par ailleurs aucune formation militaire sauf bien sûr s’ils ont été auparavant réservistes opérationnels ou éventuellement ancien militaire d'active. En tout cas, ce n’est pas lié au statut. Un réserviste spécialiste ne peut exercer de commandement et évidemment ne va pas être engagé au combat (ou dans une mission de maintien de l'ordre). Le RS est normalement en tenue lorsqu'il sert, mais j'ai connu des cas contraires.

Tout cela a une certaine cohérence mais n’est pas forcément très clair, y compris à l’intérieur de l’institution militaire, et c’est là que le bât blesse un petit peu. Le grand public n'y comprend rien et, même en interne, on ne voit pas forcément la différence entre un civil à qui ont a octroyé une charge d'officier, comme dans l'Ancien régime, et un militaire d'active qui aura attendu dix, vingt ou vingt-cinq ans avant d'atteindre le même grade, en admettant qu'il l'atteigne. Cela peut être gênant. Comment serait perçu une officier devenu par exemple Professeur des universités de classe exceptionnelle par équivalence ou Président de chambre ? Peut-être faudrait-il trouver d’autres appellations.

Maintenant, entendons-nous bien, dans l’immense majorité des cas, cette confusion (profusion) des grades ne pose pas de problèmes, surtout quand ces officiers de renfort apportent quelque chose. Bien entendu et nous revenons là à l’affaire qui nous concerne (mais le cas Benalla n’est pas le seul), c’est lorsque cette équivalence de grade est donnée sans qu’il y ait manifestement de compétence associée que cela choque.

Alexandre Benalla a été réserviste opérationnel dans la Gendarmerie mais visiblement le processus d’avancement était trop lent pour un « premier de cordée ». Son contrat d’engagement à servir dans la réserve (ESR) a donc été résilié au profit d’un contrat de spécialiste expert, et le brigadier est devenu d’un seul coup lieutenant-colonel (sans beaucoup de trace au Journal officiel semble-t-il) à l'insu du plein gré de la Gendarmerie qui apparemment n'était pas très chaude. On attend toujours de connaître la compétence rare à l’origine de ce changement miraculeux digne de la « start up nation » chère au Président de la République. Cette compétence était tellement rare que la Gendarmerie n’en aurait jamais eu besoin mais le grade reste et là, on y revient, cela fait un peu mal aux « besogneux » (entendu par des jeunes loups en plastique) qui ont longtemps servi la France pour le recevoir. 

En parlant de trou du cul, on se rappelle de Gérald Darmanin se vantant d’avoir obtenu le départ d’un chef d’état-major des armées, il y a un an. Après les armées l'an dernier, c’est la Police nationale et la Gendarmerie qui sont maintenant insultées par l’existence même du lieutenant-colonel Benalla. 

Colonel (retiré le 31/12/2014) Michel Goya

Merci à Thibaut Poirot

mercredi 18 juillet 2018

Publications

"La guerre du Tchad et l'intervention militaire française (1969-1972" décrit en 24 pages l'évolution de l'opération française Limousin. 

Cette étude est disponible (très bientôt) sur Amazon (2,99 euros) ou en version pdf sur demande (goyamichel@gmail.com). 

Un bouton paypal est disponible en haut et à droite.







"L'art de la guerre dans Starship Troopers" décrit en 17 pages la guerre telle qu'elle se pratique dans le roman de Robert Heinlein et dans l'imaginaire américain des années 1950. 

Egalement disponible en version Kindle sur Amazon ou sur demande.











"La métamorphose des éléphants" décrit en 18 pages la manière dont les armées évoluent. 


Egalement disponible en version Kindle sur Amazon ou sur demande.







Il est en de même de toutes les publications précédentes.






jeudi 5 juillet 2018

Bataclan


Modifié le 07/07/2018

Quand on a été soi-même victime ou que l’on a perdu des proches dans une attaque comme celle du Bataclan le 13 novembre 2015, on est en droit de demander des comptes à celui qui était chargé de sa protection, l’Etat, et plus particulièrement son instrument premier sur le territoire national : le ministère de l’Intérieur. Au niveau le plus élevé la réponse aux interrogations n’a pas été, c’est le moins que l’on puisse dire, à la hauteur du courage de l’échelon le plus bas, faisant de l’ « aucune faille n’est survenue » un mantra dont on espérait alors que par répétition il puisse devenir une vérité. Cette petite attitude n’est hélas pas nouvelle.

C’est la raison pour laquelle on fait parfois appel directement aux représentants de la nation, issus des différents courants politiques, pour qu’ils mènent une enquête indépendante. Une commission d’enquête « relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter  contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015 » a ainsi rendu un rapport, et des propositions, en juillet 2016. Il faut en saluer le travail d’une grande exhaustivité et j’avoue mon interrogation sur le fait que l’on en soit encore à demander des explications, alors qu’il en existe des centaines de pages et publiques. 

Je m’interroge aussi, et m’inquiète surtout, que l’on demande désormais ces explications à la Justice. Peut-être fait-on plus confiance à celle-ci qu’à ses propres représentants. Plus probablement, le travail d’investigation de la commission abordant un sujet complexe comportait-t-il trop de choses pour le cubisme fragmenté des médias ou trop de points délicats pour certains acteurs politiques concernés pour qu’il en fut fait une exposition suffisante. Tout y est pourtant, et tout ce que je vais dire par la suite en est issu (et de quelques petits témoignages).

Sentinelle le 13 novembre

Le plus surprenant dans ce nouvel épisode est que l’on s’en prenne surtout aux militaires. Là encore, il est vrai ce n’est pas nouveau, les militaires ayant la faculté d’être visibles (c’est d’ailleurs la raison principale de l’existence de Vigipirate-Sentinelle) et de ne jamais se plaindre. Ils constituent donc une cible facile. Disons-le tout de suite, dans l’attaque du Bataclan, c’est totalement injuste, au moins pour les soldats qui ont engagés ce soir-là. 

Rappelons d’abord une première évidence : le soir du 13 novembre 2015, comme depuis vingt ans que des militaires sont engagés à Paris, Sentinelle n’a rien empêché, en grande partie parce que ce n’est pas possible. Il est possible bien sûr de protéger quelques points précis, de riposter contre les attaques contre soi (et on notera que ce sont les soldats eux-mêmes et non ce qu’ils protégeaient qui ont toujours été les cibles) ou, avec la chance d’être à proximité, d’intervenir très vite, comme à Marseille en octobre 2017, mais l’empêchement ne peut venir que du hasard heureux du terrorisme visiblement armé qui tombe nez-à-nez avec un patrouille inattendue. Notons au passage que cette probabilité est d’autant plus faible que les soldats sont plus visibles (ce qui permet il est vrai d'illustrer de belles photos tous les articles sur la lutte anti-terroristes en France tout en constituant sa composante la moins efficiente). 

Le dispositif Sentinelle a au moins le mérite d’être souple et plutôt bien organisé, en grande partie parce qu’il est proche d’une organisation permanente de combat. Le 13 novembre 2015, le chef de la BRI a été mis en alerte à 21h20, c’est le seul parmi les unités d’intervention à l’avoir été officiellement. Toutes les autres unités, ainsi que Sentinelle, se sont « auto-alertées », en fonction des bruits, parfois au sens premier, reçus. Dans les faits, elles l’ont toutes été pratiquement au même moment et se sont toutes mobilisées.

Du côté de Sentinelle, le colonel commandant le groupement de Paris intra muros a installé en quelques minutes son poste de commandement tactique et son petit état-major permanent Place Bastille, de manière à coordonner toutes les unités militaires dans la « zone de contact » du 11e arrondissement, 500 soldats engagés au total, qui ont à chaque fois contribué à organiser les points attaqués, les sécuriser avec des moyens « forts » (et pour le coup la visibilité a été utile pour rassurer), et surtout faciliter les secours, en particulier aux abords de la Belle équipe grâce à l’initiative d’un sous-officier en quartier libre non loin de là.

Avant toute chose, rappelons donc que si les soldats de Sentinelle n’ont pas empêché les attaques, ils ont malgré tout contribué, avec beaucoup d'autres, à sauver de nombreuses vies. Par ailleurs, au niveau opérationnel (Sentinelle, île de France) et notez bien la distinction militaire avec le PC qui gérait l’immédiat (sans aucun correspondant de l'Interieur) et celui qui gérait ce qui se passait tout autour. En périphérie de la zone d'action 500 autres soldats ont pris en compte immédiatement la surveillance de quatre nouveaux points sensibles (Matignon, l’Assemblée et le Sénat, l’hôpital Necker) pour y relever des forces de police ou parce que ces sites pouvaient être attaqués.

De 22h à 21h15 au Bataclan

Concentrons-nous sur le Bataclan. L’arrivée sur place d’un groupe de combat est aussi une initiative d’un sous-officier qui se rendait avec son groupe en véhicule pour prendre sa mission de garde boulevard Voltaire. Voyant des civils s’enfuir d’une zone non loin, il décide d’y aller, et rend compte à son chef, qui approuve, par téléphone portable.  Il arrive sur place juste après 22 heures. L’attaque sur place a commencé vingt minutes plus tôt. Le commissaire adjoint commandant la BAC 75 Nuit, rentrant de service, est déjà intervenu de sa propre initiative, « au son du canon et des infos radio » et à abattu un terroriste à 30 mètres au pistolet, avant d'être pris sous le feu des deux autres et obligé de sortir. 

Quatre policiers de la BAC 94 arrivent à ce moment-là et donc presque tout de suite après le groupe SentinelleLe massacre a déjà eu lieu, les coups de feu ont cessé à l’intérieur et les terroristes encore vivants sont à l’étage avec des otages. Le maréchal des logis (MDL) fait débarquer ses hommes entre le square à côté et la façade du Bataclan et leur fait prendre les dispositions de combat. Les soldats ne savent alors strictement rien de la situation et le MDL se met à la disposition de la BAC, selon le vieux principe qui veut que le « premier arrivé commande » et de toute façon, la mission générale est d'appuyer les forces de sécurité intérieure.

Une rafale de fusil d’assaut survient alors immédiatement du côté du passage Saint-Pierre Amelot à l’arrière du Bataclan sans pouvoir en déterminer l’origine, probablement un tireur depuis l’arrière d’une fenêtre. Un deuxième tir surviendra de la même façon quelques minutes plus tard, puis un troisième, toujours un balayage au hasard, après l’ouverture de la porte de secours. Entre temps, le MDL a demandé à son chef la possibilité d’ouvrir le feu, qui lui est accordée. On reviendra sur cette exigence de toujours demander des autorisations de faire alors qu’en l’occurrence ce n’est pas nécessaire.

Avec les policiers présents, il n’y a alors que deux options. Pénétrer ensemble à nouveau dans la grande salle, l’évacuer et la fouiller, et s’en prendre à l’étage en même temps ou successivement, ou alors, deuxième option, sécuriser la zone autour du Bataclan en attendant l’arrivée d’une unité d’intervention de la Police. La décision en revient aux policiers, qui sont prêt à entrer mais demandent d'abord au centre opérationnel de la Préfecture de Paris. Les militaires sont prêts à les aider dans les deux cas, quoique dans le deuxième il aurait sans doute fallu (ou le sous-officier se serait-il cru obligé de) demander une nouvelle autorisation à la chaîne de commandement. C’est à cette occasion qu’un des policiers de la BAC aurait demandé qu’on lui prête un Famas au cas où il irait sans les militaires, ce qui témoigne que ce n’était pas si évident. Au passage, le militaire refuse, ce qu’on ne peut lui reprocher mais qui personnellement ne m’aurait pas choqué.

De toute façon, le CO de la Préfecture coupe court très vite aux supputations en interdisant de faire quoi que ce soit à l’intérieur et notamment l’engagement des militaires (« nous ne sommes pas en guerre » aurait, paraît-il, été la justification), sous prétexte qu’on applique ainsi la procédure en attendant l’arrivée de la BRI. Un de mes chefs (loin de l’école de pensée dite de la « longue capote », voir plus loin) me disait : « tu as l’initiative tant que tu n’as pas rendu compte ». Il est probable et assurément heureux que le commissaire qui était entré dans le Bataclan quelques minutes et fait cessez le massacre en tuant un des terroristes n’ait pas demandé l’autorisation d’intervenir. Il serait sinon probablement toujours devant la porte. 

Après l’appel au CO (de la même façon que lorsque le 7 janvier il avait ordonné à la BAC de boucler Charlie-Hebdo mais pas d’intervenir), la situation est réglementairement gelée. Comme l’expliquera Christophe Molmy, chef de la BRI, devant la commission : « Ils [les policiers présents, il n’est jamais question de militaires dans les auditions des chefs de la BRI et du RAID] avaient cessé leur intervention puisque les tirs avaient cessé. Dans l’hypothèse où les tirs cessent leur travail n’est pas en effet d’entrer et de progresser-les risques de la présence d’explosifs ou de terroristes embusqués et le risque de sur-attentat sont importants-mais de figer la situation, ce qu’ils ont d’ailleurs très bien fait ».

Du côté de Sentinelle, le groupe de soldat est alors séparé en deux. Une équipe de 4 est postée du côté du square, dans l’axe de tir des terroristes, pour en interdire la zone (aux journalistes notamment) et aider à l’organisation des secours à proximité. Une autre est placée en couverture avec des policiers face au passage Saint-Pierre Amelot. Précisons que l’accès au Bataclan, par une porte de secours blindée ou par les fenêtres, est alors techniquement impossible par ce côté. Personne ne dispose des moyens de forçage ou d’escalade qui permettrait éventuellement de tenter une pénétration, avec par ailleurs très peu de chances de succès. 

Le passage est alors une zone de feux asymétrique. Les deux terroristes peuvent y tirer facilement depuis les fenêtres ou même la porte d’accès en l’ouvrant subitement. Inversement, et hormis le cas, très improbable, de l’ennemi qui se présente pleinement à la fenêtre pendant au moins une seconde, il est difficile, même avec un fusil d’assaut, de toucher ces mêmes tireurs. On ne les voit pas (un avant-bras est apparu furtivement), on est presque certains qu’ils sont entourés d’otages et ils sont par ailleurs bardés d’explosifs. La seule possibilité est de couvrir la zone, c’est-à-dire concrètement d’empêcher de fuir les terroristes de ce côté. Quelques minutes plus tard, cela aidera une équipe du RAID de venir récupérer des blessés dans le passage avec un véhicule blindé.

BRI-RAID-FIPN-GIGN-PP-DGPN-DGGN

C’est à ce moment-là, à 22h15-20, qu’arrive l’ « unité d’intervention rapide » de la BRI depuis le 36, quai des orfèvres. Nous sommes dix à quinze minutes après le blocage des six premiers policiers qui pensaient probablement que de toute façon, la BRI arriverait dans la minute. Devant la commission, Christophe Molmy justifie cette vitesse relative (le « 36 » n’est qu’à 1 500 mètres à vol d’oiseau) par la nécessité de se reconfigurer au dernier moment en « version lourde » après avoir appris l’usage d’explosifs par les terroristes. Il faut rappeler aussi, comme l’a fait Jean-Michel Fauvergue (patron du RAID) devant la même commission, que les fonctionnaires de police en alerte le sont chez eux et, même équipés partiellement à leur domicile, il faut toujours prévoir un temps de regroupement. Pour autant, au mieux l’unité aurait peut-être pu arriver au Bataclan dix minutes plus tôt, un quart d’heure grand maximum mais une éternité pour ceux qui sont à l'intérieur. Comme toutes les autres unités d’intervention (par principe, l’unité d’intervention est forcément en retard sur les événements) cela n’aurait pu empêcher l’attaque du Bataclan.

Arrivée donc de la BRI, et dix minutes plus tard d’un détachement du RAID, « auto-allumé ». Commence alors en arrière fond une nouvelle guerre de périmètre des polices qui se traduit en arrangements aigre-doux forcés sur le lieu de l’action. Le 13 novembre, la Préfecture de police de Paris (de fait, la troisième composante du ministère avec la Police nationale et la Gendarmerie au sein du ministère) a justifié de sa souveraineté territoriale pour ne pas activer autre chose que sa propre unité d’intervention. Est-ce que l’activation de la Force d’intervention de la Police nationale (FIPN), chargée de coordonner l’action de tous les services d’intervention de police, aurait changé les choses ? Le chef du RAID qui arrive aussi très vite au Bataclan en est apparemment persuadé considérant que les moyens (sinon les compétences mais cela affleure dans les propos) déployés tout de suite par la BRI sont trop faibles. Le chef de la BRI est évidemment d’un avis opposé et dément tous les chiffres cités par son collègue. Dans les faits, il n’est certain que l’activation de la FIPN aurait permis de faire mieux. Cela aurait fait simplement du chef du RAID le patron de l’opération. Là, c’est plutôt celui de la BRI qui décide et pénètre dans le Bataclan à 22h20.

Que faire alors ? Tout en évacuant quelques premiers blessés proches, la première équipe considère la situation  : la salle de concert avec son spectacle épouvantable de centaines de morts, blessés, sidérés, valides, mais aussi ses menaces éventuelles cachées déjà évoquées ; puis il y a l’étage avec les derniers terroristes et des otages en très grand danger. La décision est prise, avec les hommes de la BRI et du RAID ensemble, de boucler et sécuriser le rez-de-chaussée puis d’évacuer valides et blessés après les avoir fouillés. L’évacuation prend fin vers 22H40. 

A ce moment-là le GIGN arrive à la caserne des Célestins, près de la place Bastille. Il est placé en réserve d'intervention. C'est un choix logique, sa présence serait alors inutile au Bataclandéjà pris en compte et on ne sait alors pas encore si les attaques sont terminées. Alors que le chef du GIGN cherche désespérément un donneur d'ordre, le problème est que cet ordre opérationnel vient...du cabinet du ministre. Le spécialiste en organisation notera qu'on se trouve donc désormais avec deux centres parallèles donnant des ordres aux mêmes unités mais toujours pas, comme les militaires, deux niveaux différents : un pour la conduite tactique sur place et un pour la gestion au-dessus et autour (organiser le bouclage de Paris, etc.). Tout se fait en même temps et selon des voies parallèles. Il n'est pas évident que la place du décideur opérationnel, a priori le Préfet de Paris, fut alors d'être collé au chef de la BRI mais je m'avance sans doute.

L’étage supérieur du Bataclan est abordé à 23h par la BRI, pendant que le RAID prend en compte le rez-de-chaussée et les abords où il incorpore d’ailleurs l’équipe de Sentinelle. Une colonne d’assaut de la BRI trouve les deux derniers  terroristes retranchés avec une vingtaine d’otages dans un couloir fermé. Après quelques tentatives de dialogue qui servent surtout d’appui à l’assaut, celui-ci est lancé avec succès à 00h18. Foued Mohamed-Aggad, et Ismaël Omar Mostefaï sont tués et les otages libérés sains et saufs.

Est-ce que cette intervention de la police aurait pu mieux se passer ? Les chefs ont fait les choix qui leur paraissaient les plus justes (ou les moins mauvais) en fonction des informations, limitées et confuses dont ils disposaient et des risques possibles. Terroristes cachés ou pièges ne sont pas apparus, ce qui rétrospectivement peut induire l’idée d’une trop grande prudence alors que des dizaines de blessés demandaient des soins. Oui mais voilà, les décisions ne se font jamais en direction du passé connu, elles se font en direction de l’inconnu et elles sont prises dans le feu, la confusion et l’urgence. Si effectivement, ce qui était possible, une attaque dissimulée avait été déjouée, le jugement rétrospectif serait différent. Cela incite à une grande prudence et à une grande modestie quand on analyse techniquement l’action d'une force  armée sans contredire toutefois son absolue et transparente nécessité…mais surtout pas par le biais d’un Juge. Le plus sûr effet que l’on peut attendre de l'appel à la Justice est d’introduire des gouttes supplémentaires d’inhibition chez les futurs décideurs de vie et de mort (ceux qui se disent « qu’est ce qui se passe si je me plante »). Or dans ce type de contexte l’inhibition fait généralement plus de morts qu’elle n’en sauve.

Obéir..ou pas ?

Le procès qui (re)pointe contre les militaires de l’opération Sentinelle est un mauvais procès. Le sous-officier arrivé au Bataclan a obéi à tout le monde, depuis le ministre de l’Intérieur pour qui, devant la commission « Une intervention pour sauver des vies n’est possible que dès lors qu’il y une maîtrise totale du lieu et des conditions de l’intervention » (il ne pense pas alors aux militaires dont la présence dans son périmètre ministériel l’énerve profondément) jusqu’au Gouverneur militaire de Paris (GMP), le général Le Ray, qui affirme de son côté qu’ « on n’entre pas dans une bouteille d’encre » et pour qui « il était exclu que je fasse intervenir mes soldats sans savoir ce qui se passait à l’intérieur du bâtiment » (ce qui supposait donc qu’il faille qu’on lui en fasse la demande préalable).

Le sous-officier aurait pu envoyer balader tout le monde comme le commissaire de la BAC 75 N avant lui. Après tout, quoiqu’en dise le GMP (dont l'incroyable « Il est impensable de mettre des soldats en danger dans l’espoir hypothétique de sauver d’autres personnes ») qui visiblement n’aurait jamais pris, lui, l’initiative de ce commissaire, les soldats ont été quand même un peu inventés pour justement « entrer dans des bouteilles d’encre ». C’est même souvent pour cela que l’on s’engage dans une unité de combat. 

Il aurait donc pu désobéir à tout le monde, y compris un peu à lui-même (« Nous [tankistes] ne sommes pas entraînés à discriminer dans les conditions d’une attaque terroriste effectuée en milieu urbain »)C’est déjà difficile pour un jeune sous-officier (dans mon année de formation de sous-officier je me souviens d’avoir infiniment plus entendu parler de « discipline », d’ « obéissance »,  de « culte de la mission reçue » que d’initiative) habitué à faire des comptes rendus et recevoir des ordres mais c’est encore possible. Après tout, il est venu au Bataclan de sa propre initiative.

Détail significatif, les soldats de Sentinelle, dont on a toujours peur qu’ils fassent des bêtises, sont alors équipés d’un « témoin d’obturation de chambre » (TOC) dans la chambre de leur Famas et qui empêche tout tir intempestif. Ce TOC doit normalement être dégagé en armant le fusil. Dans ce cas précis devant le Bataclan, en prenant les dispositions de combat, trois armes sur huit ont été bloquées et sont donc devenues inutilisables. C’est un symbole de la manière dont, à force de méfiance et de contrôle, on finit par bloquer et sous-employer son potentiel.

Envoyer balader d’accord mais ensuite pour quoi faire ? La principale plus-value des soldats lorsqu’ils arrivent au  Bataclan est qu’avec leurs fusils d’assaut ils peuvent interdire la sortie, et donc la fuite, par l’arrière du bâtiment sans avoir à pénétrer dans le passage Saint-Pierre Amelot. Avec leurs armes de poing et les calibres 12, les policiers de la BAC sont un peu courts en portée pratique pour y parvenir. Cette mission indispensable de couverture, qui aurait été assurée ensuite par la BRI ou le RAID, a été prise en compte tout de suite par les soldats. 

Et ensuite ? Rappelons qu'à ce moment-là tout le monde est persuadé que la BRI arrive dans la minute mais admettons que le MDL passe outre. Admettons aussi que les policiers présents ne s'y opposent pas et qu'avec les quelques soldats restants (ou même avec tous en faisant l’impasse sur la couverture) il se lance dans le bâtiment. Le voici donc avec quatre ou six soldats dans la salle (au passage, le patron du RAID accuse la BRI de n’être venu qu’à 7, chiffre jugé insuffisant par lui pour assurer la mission, la BRI dément tout). Avec ça, il peut effectivement commencer à fouiller la zone, en deux petites équipes de part et d’autre de la salle…pendant trois à cinq minutes, le temps que le chef de la BRI n’arrive, furieux, et exige leur départ. Suivra ensuite l’opprobre de ce dernier puis celle du chef du RAID, du Préfet de police arrivé sur place, puis de ses chefs pour avoir agi sans ordre, outrepassé la mission de Sentinelle et sans doute d’avoir créé un incident avec le ministère de l’Intérieur. Beaucoup d’ennuis donc en perspective, et on n’imagine même pas l’hypothèse où ayant abandonné la couverture du passage, les deux terroristes seraient parvenus à s’enfuir du Bataclan. 

Le choix de l'embarras

S’en prendre aux acteurs des différents services sur le terrain, dont on notera au passage qu’ils s’entendent tous et s’accordent bien, c’est comme s’en prendre à un gardien de foot (voire aux poteaux) parce qu’on a pris un but, en oubliant que si le gardien est sollicité c’est que tout le système défensif avant lui a échoué. Le vrai scandale des attaques du 13 novembre est qu’au niveau plus le plus élevé, on n’y était pas préparé malgré les évidences et tous ceux qui disent qu’il était impossible de prévoir une telle combinaison d’attaques sont des menteurs et des lâches devant leurs responsabilités.

Le ministère de la défense a pu justifier de la « militarisation »  (lire « l’emploi d’un AK-47 par un homme ») des attaques le 7 janvier pour introduire Sentinelle, extension en volume de la déjà permanente Vigipirate. Ce magnifique moyen d’ « agir sans agir » et de se montrer sans risques (« vous nous attaquez ? Tremblez puisque nous envoyons et collons nos combattants…chez nous », séquence répétée d’ailleurs après le 13 novembre) arrangeait tout le monde, sauf les soldats et le ministre de l’Intérieur, depuis le Président (« je montre que je fais quelque chose ») jusqu’à l’armée de Terre (« mes effectifs sont sauvés »). 

Depuis vingt ans, début de Vigipirate qui correspond par ailleurs sensiblement à l'apparition des procédés des attaques terroristes multiples « militarisées », personne n’a cependant visiblement imaginé que l’on pouvait avoir à combattre en France au delà d'un accrochage en autodéfense et surtout pas à l’intérieur d’un bâtiment en France. 

Pourtant, je connais des groupes de combat d'infanterie (et pas forcément de Forces spéciales) qui auraient pu intervenir efficacement dès le début du massacre au Bataclan. Avec des équipements spécifiques de pénétration, mais pourquoi pas (il suffit d'investir), il aurait peut-être été même possible de forcer les retranchements avec les otages. Cela aurait été très délicat, mais possible. L'opération suivante, le 18 novembre à Saint-Denis, était par exemple largement à la portée d'une section d'infanterie renforcée d'un bon sapeur-artificier. 

Avec les tankistes, comme ceux qui étaient là le 13 novembre au Bataclan, ou des artilleurs ou d'autres dont par définition le combat d'infanterie n'est pas le métier premier, les choses auraient été techniquement plus difficiles mais en arrivant en premier (il ne s'en est fallu que de quelques minutes), il aurait fallu y aller quand même et sans avoir à demander d'autorisation (on appellerait cela « assistance à personne en danger »), surtout pas au GMP. Cela aurait été sans doute plus maladroit qu'avec des fantassins (ce n'est pas parce que les soldats-Sentinelle se ressemblent tous qu'ils ont les mêmes compétences) mais malgré tout préférable à ne rien faire. 

Dans ce genre de situation, il faut arbitrer entre la vitesse d'intervention et sa qualité en fonction de l'ampleur et de l'imminence du danger pour les civils. Un adage militaire dit qu'il vaut souvent mieux une solution correcte qu'une solution excellente une demi-heure plus tard (l'attente de la solution parfaite risque de prendre un temps infini). Dans le cadre d'un massacre, j'ai personnellement tendance à penser que la solution rapide, disons avec l'intervention d'un groupe de soldats proches plutôt qu'avec le RAID une demi-heure plus tard, est préférable. En fait, l'intervention d'un individu seul armé (et compétent bien sûr), même en tenue civile ou même civil tout court suffirait déjà à mon soulagement si j'était à l'intérieur du groupe attaqué.

L'hypothèse que des militaires arrivés les premiers devant un lieu de massacre fermé interviennent à l'intérieur  a-telle seulement été sérieusement envisagée ? En écoutant les auditions, et notamment celle du GMP, le général Le Ray, j'en doute fort. Il est vrai que cela ne faisait que vingt ans que des militaires étaient dans les rues de France. En 2015, l'attaque d'un commando à Louxor datait déjà de dix-huit ans, celle du théâtre Dubrovka de Moscou de treize, de Beslan de onze, de Bombay de cinq, de Nairobi de deux, de Charlie-Hebdo et de l'Hypercacher de onze mois seulement, compte-à-rebours sinistre que certaines unités spécialisées ont pris en compte tactiquement mais clairement pas les armées et ceux qui leur donnaient des ordres.

On revient toujours à ce besoin de visibilité mais...à basse violence et surtout sans imaginer que les choses puissent changer. L'équation se résumait à des missions normales de vigiles (avec légitime défense restreinte, TOC et demandes d'autorisation en cascade montante pour éviter les bêtises) et au plus fort un appui aux forces de sécurité intérieure en cas de coup dur. Et qui dit appui, dit tout sauf assaut. Qui a imaginé alors que l'on pouvait peut-être éventuellement un jour avoir peut-être à monter un assaut soi-même sur le territoire national ? Soyons-clair, personne. Il faudra que je vous reparle du principe de la dinde.

Au passage, notons que les interventions les plus rapides de toute l’opération Sentinelle le 13 novembre ont été le fait de deux sous-officiers qui n’étaient pas encore ou plus de service. Si l’un d’eux alors en train de boire un verre, avait choisi le bar un peu plus loin et s’il avait conservé une arme de service (rappelons que même en tenue civile un homme ou une femme conserve des compétences), un massacre aurait peut-être été évité, arrêté ou enrayé. L'attaque terroriste multiple la plus vite stoppée à eu lieu au Mali l'an dernier, lorsque le commando s'est retrouvé nez-à-nez avec un militaire français en maillot de bain et tongs...mais armé.

En fait, le soir du 13 novembre, le dispositif Sentinelle le plus efficace aurait été de placer en alerte les groupes de combat d'infanterie (pas chez eux mais déjà groupés et équipés, avec des véhicules), de mettre les autres en patrouille de zone (pas en surveillance de points) et d'accorder à ceux qui sont en quartier libre, le droit de porter une arme de poing. Bien entendu tous auraient déjà disposé (en non,cela paraît incroyable d'inertie, six mois plus tard) du droit de légitime défense élargie à la « menace réitérée »Il s’en serait trouvé mécaniquement dans tous les bars qui ont été attaqués et au concert du Bataclan. Ils seraient donc intervenus tout de suite avant d’être rejoint par des camarades bien plus rapidement que n’importe quelle unité d’intervention à 30 minutes « après rassemblement ». Mais rappelons-le, le but de Sentinelle n’est pas d’empêcher les attaques terroristes contre la population (sinon ce serait un piteux échec) mais de protéger des points particuliers, comme des vigiles, travail qui peut être effectué aussi bien par...des vigiles (adéquatement formés évidemment).

Du côté de l’Intérieur, un mot juste pour souligner la misère de voir un ministre freiner toute enquête et toute critique, comme si les critiques étaient des traîtres à la patrie (alors qu’en général, ils cherchent plutôt à mieux éliminer ces derniers). Les renvois de balle, les luttes de périmètre qui transpirent dans certaines auditions (mais que faisait le RAID à l’Hypercacher ? Mais que faisait la BRI à Saint-Denis ? Quel est le con de préfet qui a fait appel aux militaires à Saint-Denis (là c’est un témoignage) ?) ne sont pas d’une excessive noblesse. Chacun de ses services a travaillé pour s’adapter mais à l’échelon supérieur quelle pitié de voir un ministère, dont c’est pourtant le rôle, s’interroger après le 13 novembre 2015 sur le fonctionnement « non optimal » du centre opérationnel de Paris (comme le 7 janvier d’ailleurs et à chaque fois compensé par beaucoup d’improvisations et d’arrangements à la base), et sur la manière d’y « intégrer les militaires de la force Sentinelle ou les médecins civils » (oui, oui cette phrase date de plus d'un an après l'attaque du 7 janvier 2015).

Toujours après ! (devise des grandes organisations rigides)

Au bout du compte, ce qui fait le plus mal c’est de voir que depuis trois ans (et je pourrais dire depuis 2012) si les acteurs à base se débrouillent avec énergie et abnégation, il faut au sommet des « cygnes noirs » (terme élégant pour «grosses claques et grandes souffrances ») pour vraiment faire évoluer les choses, au-delà de la communication s’entend. Toutes les grandes inflexions de la politique de défense ou (oui je dis bien ou) de sécurité, des budgets, de l’organisation ont été prises après l’action violente des salopards, jamais avant et notamment lors de l’exposé des gens honnêtes, sans doute parce que l’émotion provoquée par les premiers est toujours plus forte que l’exposé rationnel des seconds. Tout était clair depuis longtemps pourtant dans la stratégie et les modes d’action de l’ennemi. Répétons-le, comme dans une tragédie grecque nombreux sont ceux qui ont assisté à la mécanique implacable et sans surprise vers les attaques terroristes de 2015. 

Il aurait peut-être fallu considérer aussi nos ennemis pour ceux qu’ils sont, c’est-à-dire justement des ennemis et non des criminels, des politiques rationnels dans un cadre idéologique particulier et non de simples psychopathes. Cela aurait peut-être aidé à privilégier l’action en profondeur et sur la durée (ce que l’on appelle une stratégie) à la réaction gesticulatoire. Beaucoup de progrès ont été accomplis mais à quel prix.

mardi 3 juillet 2018

Jonquille, de Jean Michelin-La vie, la mort, l’humour, le rock


Je suis jaloux de Jean Michelin. J’aurais tellement aimé raconter  l’ « OPEX », cette plongée collective de quelques mois dans un autre univers, parfois paisible, souvent violent et où dans ce dernier cas, le tragique se superpose à l’aventure. Il aurait fallu pour cela prendre des notes, fixer sur le moment les visages, les noms, les mots, les faits, toutes ces petites choses qui font la densité de ce quotidien entourant des pics d'extraordinaire, qui eux pour le coup restent, pour notre malheur parfois, gravés dans les âmes. L’auteur dit avoir écrit pour ne pas oublier, je n’ai pas pour ma part écrit et j’ai franchi depuis longtemps le point au delà duquel la mémoire n’est que reconstitution approximative, injuste et bien souvent trop bienveillante.

Je ne suis pas certain par ailleurs que je l’aurais fait aussi finement que le capitaine Michelin, indicatif Jonquille (substitut chasseur à « une des deux couleurs dont on ne dit pas le nom »). Jonquille donc qui désigne, par identification entre le groupe et son chef, aussi la 3e compagnie du 16e Bataillon de Chasseurs, et qui sont envoyés ensemble dans la province afghane de Kapisa. Nous sommes à l’été 2012 dans une guerre dans laquelle les Français sont présents depuis onze ans et pleinement engagés au combat (plus de 80 % des pertes) depuis presque quatre. C’est alors le début de la fin après une course électorale au retrait le plus rapide, la fin de la mission devenant une…fin en soi, bien plus que son succès. On attend d’ailleurs toujours que le résultat même de l’engagement soit décrit par ceux qui ont envoyé les soldats au milieu du danger.

Difficile dans ces conditions de s’engager, de vivre et peut-être mourir autour de Nijrab, cette toute petite forteresse au cœur du grand Afghanistan, surtout quand on voit qu’au bout de quatre d’efforts et de sacrifice, les Français en sont revenus physiquement au point de départ, bien plus refoulés par leur propre échelon politique que par l'ennemi. C’est difficile et pourtant on le fait, sous le contrôle étroit de Paris, validant ou non par le biais du CPCO le moindre mouvement pour éviter à tout prix cet « événement », intrinsèquement négatif, qui fera la une des chaînes d’informations.

On le fait parce que c’est le job, l’éthique du soldat professionnel, et puis parce que malgré tout on a le sentiment d’être, ensemble, au cœur d'un petit monde temporaire où la vie est plus forte…tant qu’on reste en vie. Car une opération, c’est aussi un travail, en fait une somme de missions quotidiennement répétées, parfois à l’identique comme dans Un jour sans fin  à part que les morts ne se réveillent pas le lendemain. Comme le fort Bastiani du Désert des Tartares, la base de Nijrab de Jonquille est comme une grande horloge dont les rouages sont vivants. Soixante fois de suite, le capitaine reçoit une mission et l’organise et la compagnie l’exécute dans les quelques heures qui suivent, du petit matin à la fin d’après-midi, et sur quelques kilomètres carrés seulement. Ces processions de petites phalanges évoluant au rythme des sapeurs-démineurs visent par ailleurs plus souvent à faire respirer le dispositif français, sécuriser sa logistique en particulier, qu’à détruire un ennemi qui nous échappe.

Cet ennemi comme d’habitude on le voit très peu mais il est toujours là, dans l’air, y compris physiquement par les balles, quelques obus et surtout des engins explosifs. Le soldat est un homme qui voit finalement peu de choses, coupé qu’il est par toutes les protections naturelles et artificielles possibles. Le chef, comme le capitaine, est de plus souvent relié par des fils invisibles qui le retiennent en arrière, là où il peut commander avec un peu de recul et communiquer avec l’échelon supérieur. Pour lui, plus encore que pour les autres, le combat ce sont d’abord des sons, les communications radio,  les mots avec l’équipage, parfois les bruits des balles qui passent sans trop savoir généralement à qui elles étaient destinées, et parfois le plus rare et le plus redouté de tous : la grande explosion, souvent synonyme de « coup dur ». Ce coup dur, cet « événement », est finalement survenu pour la capitaine Michelin le 9 juin 2012 avec la mort de quatre soldats français (et deux interprètes) et la blessure de cinq autres après une attaque suicide, le missile de croisière des Taliban et associés.

Les autobiographies ne sont supportables que lorsqu’elles exposent aussi les faiblesses, parfois drôles parfois dures, les incompréhensions, les interrogations bref tout ce qui fait qu’un être est vivant et en relief et non un super-héros de carton. De ce point de vue, Jonquille est plein de reliefs, et c’est un de ses grands mérites. L'auteur décrit les situations à travers son point de vue et celui-ci est humain, très humain. Il ne cache donc rien de son affectation et de ses interrogations (avec l’inévitable « Aurais-je pu éviter cela ? ») après l'attaque du 9 juin. Il décrit aussi la nécessaire reconstitution, qui ne signifie pas effacement, parce que la mission continue.

Si les combats sont des pics de sensations noires lorsqu’ils s’accompagnent de la mort des siens, ils ne constituent cependant qu’une petite partie des missions hors de la base, qui elles-mêmes ne forment qu’une partie de la vie. Hors de l’extrême, la vie des groupes de soldats est pleine des mêmes multiples choses depuis des siècles : le lien avec les familles (presque permanent maintenant et ça c’est nouveau), le ressentiment contre les planqués (notion militaire floue qui commence avec le 2e de la colonne de fantassins en patrouille), les rapports de coopération/compétition avec les « voisins », la satisfaction des besoins de base (bien dormir, quelle richesse !), les jeux, les blagues et, gloire soit rendu aux nouvelles technologies, les vidéos et surtout la musique. On y revient, le combat et ses environs, ce sont d’abord des sons et parfois ce rock qu’affectionne et pratique l’auteur.

Tout cela, de l’extrême au quotidien, est décrit avec la précision et l’empathie d’un anthropologue qui décrirait sa propre tribu avec des couches fines d’humanité.   

Lisez, c’est remarquable !

Jean Michelin, Jonquille, Gallimard, 368 pages.