mercredi 25 avril 2012

The Artists

Quand on examine les performances des tankistes soviétiques lors de la Seconde Guerre mondiale, on s’aperçoit que 239 chefs d’engin sont crédités de la destruction d’au moins cinq chars (et souvent autant d’autres véhicules ou pièces d’artillerie). Le capitaine Samokin (mort en 1942, plus de 300 véhicules détruits dont 69 chars), le lieutenant Lavrinenko (mort en novembre 1941, 52 chars détruits dont 16 en un seul combat) et le sous-lieutenant Kolobanov (photo, 24 chars détruits en trois heures) occupent le podium. Au total, ces 239 chefs et leurs équipages, peut-être 2 000 hommes au total sur quatre ans, une minuscule poignée au regard de l’Armée rouge, ont détruit 2 500 chars allemands, soit l’équivalent des dix divisions de panzers qui ont déferlé sur la France en mai 1940.

Ces chiffres sont évidemment sujets à caution mais moins sans doute que les équivalents allemands, les Soviétiques communiquant peu sur les As des chars. Même exagérés, ils signifient cependant qu’avec des moyens modernes les 10 meilleurs équipages soviétiques de l’époque suffiraient pour détruire les 254 chars de l’ordre de bataille français actuel. Autrement dit, au fur et à mesure que les armées se réduisent en volume les hommes d’élite prennent de plus en plus d’importance. Les « hauts potentiels » sont aussi et de plus en plus parmi nos sergents capables de changer le cours des batailles à eux-seuls si on investit en eux et on les laisse exprimer leur talent.

Au passage, on connaît les As des chars allemands, soviétiques, américains de la Seconde Guerre mondiale mais où sont les Français ? Il y a eu aussi d’excellents équipages dans les 1ère, 2e et 5e DB. Pourquoi ne connaît-on pas leurs noms ?

mardi 24 avril 2012

L'instrument premier du combat


Avec près de 60 000 hommes tués ou blessés pour 26 divisions britanniques engagées, le 1er juillet 1916, premier jour de la bataille de la Somme, est le plus meurtrier de l’histoire militaire du Royaume-Uni. On oublie généralement que 14 divisions françaises ont également été lancées à l’assaut ce jour-là face aux mêmes défenses allemandes, et que non seulement elles ont parfaitement réalisées leur mission mais elles n’ont perdu pour cela « que » 7 000 hommes, soit un taux de pertes 4 fois inférieur par unité engagée.

Comme toutes les innovations précédentes dans les technologies de l’armement (à poudre au moins), les armes à tir rapide puis à tir courbe apparues en 1914 et 1915, ont provoqué plusieurs dilatations du cadre espace-temps de la puissance de feux. Ces dilatations ont imposé en retour autant d’adaptations afin de maintenir une manœuvre cohérente au cœur même de la zone de feux. Pour continuer à combattre dans les conditions modernes, chaque armée a fallu faire évoluer très vite son système opérationnel en combinant les nouveaux armements avec de nouvelles structures et méthodes jouant surtout sur la décentralisation du commandement, la dispersion, le camouflage et la coordination des feux. Cela suppose l’apprentissage d’une multitude de savoir-faire nouveaux jusqu’au plus bas échelon. Cet apprentissage s’effectue en grande partie au sein même de l’expérience individuelle et collective des cellules de combat mais aussi dans le réseau de centres d’instruction et de camps d’entraînement qui s’installe en parallèle à l’arrière des réseaux défensifs de plus en plus sophistiqués. Lorsque les Français se lancent à l’assaut, ils combattent dans les tranchées depuis plus d’un an, alors que beaucoup de Britanniques sont des « volontaires Kichener » à l’expérience beaucoup plus neuve. Alors que les pertes des Français et des Allemands s’équilibrent, les Britanniques vont payer très cher leur retard d’apprentissage de quelques mois.

Il apparaît ainsi qu’en faisant confiance aux hommes et leur capacité d’apprentissage, une unité militaire peut s’adapter à tout nouvel accroissement de la létalité du champ de bataille. Cet effort humain donne souvent des résultats spectaculaires. Lors de la bataille de la Haye-du-Puits en juillet 1944 en Normandie, trois divisions américaines ont été engagées dans des conditions tactiques similaires, à cette différence près que l’une d’entre elles, la 82e division aéroportée, disposait de deux fois moins d’hommes et d’artillerie que la mieux dotée, la 90e division d’infanterie. Les résultats ont été exactement l’inverse de ceux que pouvaient laisser anticiper le simple examen des moyens disponibles. La 82e division a été presque deux fois plus rapide dans la conquête du terrain tout en subissant deux fois moins de pertes que la 90e.

Mieux encore, l’Institute for Defense Analyses a effectué en 1992 une série de simulations sur la bataille de 73 Easting qui a opposé le VIIe corps américain et la Garde républicaine irakienne lors de l’opération Desert storm. Le résultat de ces simulations fut que si les deux adversaires avaient été dotés des mêmes équipements mais en conservant les mêmes compétences, les pertes américaines auraient été dix fois supérieures à ce qu’elles furent en réalité. En conservant les équipements originaux mais en égalisant le niveau de compétences, les pertes américaines auraient été vingt fois supérieures.

L’investissement humain est toujours le plus rentable et il donne les résultats les plus spectaculaires.

Hommage à mon grand-père, sergent au 7e Colonial, qui m'a raconté l'attaque du 1er juillet 1916 et comment il s'est emparé, seul avec un capitaine, du village de Biaches, faisant 114 prisonniers. Sa description des sapeurs d'assaut allemands profitant du brouillard pour se glisser le long d'un canal et tenter de reprendre le village au lance-flammes reste ancrée dans ma mémoire. Il a été blessé après vingt jours ininterrompus de combat. 

dimanche 22 avril 2012

De l'admiration pour la promotion Bigeard


Je tiens à féliciter et à soutenir la promotion Général Bigeard de l’Ecole Militaire Interarmes dans son action au profit et avec les blessés des armées.

Cette promotion a monté notamment deux projets sportifs :
-  Une ascension du Mont-Blanc par un Sergent-chef du 27ème Bataillon de Chasseurs Alpins ayant perdu sa jambe en Afghanistan et dont la plupart des blogs défense a déjà parlé.


Ces actions, en parallèle des autres activités sportives se termineront par le grand gala de la promotion au profit des blessés de l’Armée de Terre qui aura lieu le 7 juillet prochain au Théâtre National de Chaillot.

Cette soirée, en présence du chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre, atteindra son apogée par la remise d’un chèque de solidarité à la CABAT (Cellule d’aide aux blessés de l’Armée de Terre).

Il est donc encore temps de s’associer à ces actions généreuses.

Pour tout renseignements s'adresser  :

1re Brigade de l’École Militaire Interarmes - 56380 GUER
Sous-Lieutenant Guillaume Saulet, guillaumesaulet@hotmail.com
Gala : Sous-Lieutenant Morgan Bertaud, bertaudmorgan@yahoo.fr
Projet Grandes Alpes : Sous-Lieutenant Aurelien Montaigne, aurelien.montaigne@st-cyr.terre-net.defense.gouv.f

lundi 9 avril 2012

COIN de France-La campagne oubliée


On oublie souvent qu’entre la guerre d’Algérie et l’engagement en Afghanistan, la France a mené et plutôt réussi une campagne de contre-insurrection (COIN) au Tchad de 1968 à 1972. Par la durée, le volume des forces engagées, jusqu’à 3 000 hommes, et les pertes subies, 39 soldats tombés (mais certaines sources parlent de 50), cet engagement est d’une ampleur comparable à celle conduite en Kapisa-Surobi depuis 2008.

La France intervient au Tchad en août 1968 à la suite de la demande du président Tombalbaye pour aider le gouvernement à faire face à la rébellion du Front de libération nationale du Tchad (FROLINAT) soutenue par la Libye. Après une première intervention très rapide à l’été 1968 qui stoppe l’offensive des rebelles venus du Nord, suivie d'une simple aide logistique dont on voit vite les limites, la France met en place en avril 1969, sous la direction de l’ambassadeur Wibaux, une mission de réforme administrative et une force d'intervention. Cette force comprend un état-major commun, jusqu’à 600 conseillers en tenue tchadienne, un groupement tactique fort de trois compagnies d’infanterie et d’un escadron léger pour la partie terrestre et d’un vingtaine d’hélicoptères H-34 cargo ou Pirate (avec un canon de 20 mm), d’une douzaine d’avions de transport (Nord-Atlas et Transall) et de 5 Skyraider AD4 pour la partie aérienne. Les hommes restent alors souvent plus de 9 mois.

Les forces franco-tchadiennes multiplient les opérations aéroterrestres durant l’année 1970 contre environ 3 000 combattants ennemis très mobiles et bien équipés. Ces opérations sont pratiquement toutes des succès même l’embuscade de Bedo, le 11 octobre, où 12 parachutistes français sont tués. Comme en Algérie, les unités françaises, sans gilets pare-balles, combinent le combat rapproché très agressif pour fixer et regrouper l’ennemi et des feux aériens très puissants et bien adaptés à la contre-guérilla pour achever la destruction. Elles ne parviennent pas à éliminer complètement les forces du Frolinat, mission impossible, mais réussissent à rétablir l’autorité du gouvernement dans tout le Tchad utile laissant les rebelles à leur désert du Nord. Simultanément, la France se rapproche de la Libye et lui livre une centaine d’avions Mirage. La Libye réduit son soutien au Frolinat. La situation sécuritaire et l’autorité du gouvernement étant rétablies, la France retire ses unités de combat en août 1972 et la mission d’assistance militaire technique en 1975.

L’intervention française au Tchad de 1968 à 1972 est un cas réussi d’aide à la contre-insurrection. Ce succès est le résultat d’un accord entre des objectifs politiques réalistes et des moyens civils et militaires adaptés à ces objectifs limités. Il n’est pas question d’établir une démocratie avancée, ni de gagner les cœurs et les esprits de la population en investissant plusieurs fois le PIB tchadien mais d’aider un camp politique à l’emporter sur l’autre, au moins pendant quelques années, par l’amélioration des pouvoirs publics locaux et surtout le refoulement des forces rebelles. La France montre aussi qu’elle est prête à soutenir les gouvernements issus de l’indépendance et sans passer par les processus de décision longs et restrictifs des Nations-Unies. Il n'est évidemment pas question d'OTAN et d'alliés européens dans cette intervention. La France n'a pas besoin de légitimité et de moyens supplémentaires.

D’un point de vue tactique, la peur des pertes ne paralyse pas l’action. Il est vrai qu’en quatre ans les pertes françaises sont les mêmes qu’en quatre jours de la guerre d’Algérie, terminée depuis peu. Les forces sont légères et recherchent le combat rapproché avec l’aide de moyens aériens bien adaptés. Les combattants rebelles sont à peine moins bien équipés que les actuels rebelles afghans à la différence des fantassins français. Pour autant, le rapport des pertes dans les différents combats est au moins aussi favorable aux Français qu’il ne l’est aujourd’hui. Il est vrai qu’à l’exception de l’embuscade de Bedo, où les Français rétablissent la situation et détruisent l’ennemi au corps à corps, les marsouins et légionnaires ne sont pas liés à quelques axes et bases. Ils sont au contraire très mobiles et offensifs utilisant au maximum les hélicoptères et les véhicules légers. A l'époque, le surcoût de l'ensemble des opérations extérieures françaises ne dépasse pas les 100 millions d'euros actuels. 

Il s'agit donc là d'un excellent modèle de campagne de contre-insurrection moderne.