mercredi 29 août 2018

Les vainqueurs-itinéraire d’un livre (attention spoilers !)


Je suis passionné d’Histoire depuis toujours et malgré mon ennui profond durant ma scolarité en Corniche militaire j’y obtenais une équivalence de DEUG d’Histoire (et une autre de Lettres modernes, qui ne m’a hélas pas servi à grand-chose).

Quelques années plus tard, alors à l’Ecole militaire interarmes (EMIA), cette équivalence de DEUG m'a permis, ainsi qu’à quelques camarades, de m’inscrire en Licence d’Histoire. Il fallut certes forcer un peu la main du commandement qui n’avait d’yeux que pour le diplôme de l’école, un DEUG après validation.

Dix ans plus tard grâce à cette Licence (étrangement ce diplôme universitaire était une condition nécessaire pour passer un concours militaire), je me présentais au concours de l’Enseignement militaire supérieure scientifique et technique (EMSST). A l’issue, j’ai réussi à obtenir une scolarité en Maîtrise/DEA d’Histoire contemporaine à Paris IV. C'était en 2001.

Il me fallait alors trouver un objet d’étude. Un de mes sujets de prédilection est la manière dont les armées évoluent. Je décidais de m’intéresser au cas de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. Les sources étaient accessibles et en langue française. Surtout, il y a avait là un exemple extraordinaire de transformation. La comparaison entre les photos de poilus au combat en 1918 et celle des Pantalons rouges de 1914 donnait l’impression de guerres dans deux siècles différents, alors qu’il ne s’était écoulé que quatre ans. 

A l’issue de ma scolarité à l’EMSST, je décidais de m’inscrire en Doctorat et de poursuivre mes recherches sur Le processus d’évolution tactique de l’armée française avant et pendant la Première Guerre mondiale, 1871-1918, titre de mon mémoire de Maîtrise. Quelques mois plus tard, et alors que j’avais intégré l’Ecole de guerre (alors Collège interarmées de défense), j’ai eu l’honneur de voir ce mémoire être récompensé du prix du Centre d’étude d’Histoire de la défense (CEHD). Ce travail récompensé attira l’attention des Editions Tallandier (merci à Laurent Henninger alors à la fois directeur de collection et membre du CEHD). Le regretté général André Bach avait déjà écrit le remarquable Fusillés pour l’exemple, on me proposa d’écrire ce qui allait devenir La chair et l’acier.

La chair et l’acier sortait donc à la fin de l’année 2004, pour les 90 ans de la guerre. C’était mon premier livre et j’en étais évidemment très fier malgré ses insuffisances. J’y décrivais donc les moteurs et les freins internes de l’évolution de l’armée française de la fin d’une guerre à la fin d’une autre. Au passage, si j’y parlais beaucoup d’innovations, j’y parlais moins de technique que de sociologie des organisations ou de culture, voire de psychologie. C’était apparemment trop original pour certains qui s'obstinaient à le décrire comme un ouvrage sur l'industrie de guerre. Le slogan de l’éditeur en 4e de couverture était d’ailleurs « De la baïonnette au char d’assaut ». Pour la petite histoire, un critique littéraire qui n’avait lu que cette 4e de couverture (où le titre La char et l’acier n’était pas rappelé) avait écrit qu’il avait trouvé De la baïonnette au char d’assaut très bien et qu’il fallait le lire.

La chair et l’acier a finalement plutôt plu puisque l’ouvrage a été réédité plusieurs fois et notamment dans la collection Texto sous un nouveau titre : L’invention de la guerre moderne. Il sera même publié fin octobre en langue anglaise (Flesh and Steel) par Pen & Sword Military. Pour autant, il me laissait un goût d’inachevé. Contrairement aux usages, j’avais publié mon travail de thèse… avant de l’avoir soutenue. En réalité, je ne soutenais ma thèse qu’en 2008, quatre ans après la publication de La chair et l’acier. Durant ces quatre années, et même si j’étais quand même un peu pris par ailleurs, j’ai évidemment enrichi mon propos. Je me retrouvais ainsi avec la frustration d’avoir appris des choses et accumulé beaucoup de matériau historique sans pouvoir les présenter autrement qu’à mon jury de thèse.

Je gardais donc dans ma tête l’idée d’écrire un nouveau livre sur l’armée française pendant la Grande guerre en me concentrant plutôt sur l’année 1918, l’année de la victoire, en grande partie parce que c’était sur cette période que j’avais le plus travaillé après 2004. J’avais intégré notamment tous les aspects de la « petite guerre » parallèle aux grandes batailles, très peu décrite, et beaucoup mieux compris les tactiques employées dans les derniers mois de la guerre.

Le centenaire de la Première Guerre mondiale était l’occasion qui convaincrait un éditeur. J’échangeais un contrat que je ne pouvais plus assurer contre cette description des combats de 1918 qui sortirait bien évidemment… en 2018.

Bien évidemment aussi je procrastinais. Ecrire un essai est un tel effort et il y a tant de choses également intéressantes et urgentes à faire ailleurs. A la fin de l’été 2017, l’apparition d’une échéance claire, la fin du mois de février 2018, m’obligeait à repartir aux combat, où plutôt aux combats de la Grande guerre.

Je décidais, comme prévu, de concentrer mon propos sur l’armée française et l’art de la guerre en 1918. L’art de la guerre est un des grands oubliés de l’historiographie française de la Grande guerre, sinon de tous les conflits. Le poilu a été décrit abondement dans sa vie quotidienne dans les tranchées ou à l’arrière, dans son rapport à la violence, à l’art, au sexe ou toutes autres choses relevant souvent de la sociologie ou plus encore de l’anthropologie. Cet effort a été indispensable et généralement intéressant mais il tendait à occulter un élément essentiel : les soldats n’étaient pas là par hasard et juste pour souffrir. Ils étaient aussi des participants conscients et actifs d’une action politique visant à imposer sa volonté à un ennemi et cette action se décline en stratégie, art opératif et tactique, termes qui désignent à la fois les échelons de la force et les manières dont on l'emploie. 

J’ai eu mon grand-père comme source primaire et étrangement c’était l’angle qu’il choisissait aussi pour parler de sa guerre, soixante ans après les faits. Loin des Sentiers de la gloire, cet ancien sous-officier de la coloniale ne parlait pas de la vie dans les tranchées, il parlait de ses combats contre les Allemands et surtout de ses victoires. C’est à cet effort de recherche de la victoire, cette discipline à tous les sens du terme, que je m’intéressais exclusivement. On me le reprochera sans doute.

L’année 1918 est aussi un peu une oubliée de la Grande guerre. En 1983, j’avais adoré La Grande guerre de Pierre Miquel, une première tentative de décrire à nouveau le conflit dans sa totalité et sa globalité. J’y étais surpris par la part finalement réduite qu’il accordait aux combats de 1918, moins de pages que pour ceux des premiers mois de guerre en 1914 et deux fois moins de pages que pour les évènements de 1917. Je retrouvais ce décalage dans plusieurs autres récits y compris sur d’autres conflits, comme s’il y a un destin des guerres a été plus rapidement brossées à leur fin qu’à leur début.

Il est vrai aussi que les opérations militaires sont souvent plus larges, plus grandes, et plus difficiles à décrire après des années de mobilisation des forces et de complexification de leur emploi. C’est typiquement ce qui se passe en 1918. En France, si on demande de citer des batailles de la Première Guerre mondiale, on entendra La Marne et surtout Verdun, éventuellement la Somme ou « Le chemin des Dames ». Pour 1918, c’est souvent le trou noir. Or des batailles où intervient au moins une armée française, comme à Verdun ou sur la Somme, il y en a douze sur le front Nord-Ouest et une dans les Balkans, sans parler de participations dans d’autres fronts. Ces batailles s’enchaînent cependant à un tel rythme et une telle échelle qu’elles sont difficiles à distinguer.

L’analyse, la plus claire possible, de ces combats constituait le cœur de mon livre. Avant cela, il fallait présenter la situation générale. Je consacrais donc logiquement mon premier chapitre à cette présentation stratégique. Trois grandes armées étaient alors en mouvement pour l’affrontement final : celle des Allemands venant du front oriental finissant, celle des Américains qui ne pourra vraiment avoir une influence sur le front qu’à la fin de l’été 1918 et enfin l’armée des machines à moteur qui vient renforcer massivement l’armée française. Il restait à déterminer comment les nations comptaient gagner la guerre avec elles.

Après cette description stratégique, je m’efforçais dans un autre chapitre de descendre au niveau de l’emploi des forces terrestres, en décrivant l’évolution des doctrines et des méthodes. Au début de 1918, on perçoit qu’avec le déséquilibre momentané des forces et les moyens nouveaux dont on dispose, il sera enfin possible de sortir du blocage des tranchées. On diverge cependant dans les deux camps pour déterminer ce qu’on va faire ensuite et surtout ce que va donner cette confrontation de nouvelles idées.

Dans le chapitre suivant, je m’appliquais à faire la même chose pour les opérations dans les espaces où l’homme ne vit pas, traditionnellement la mer et depuis la Première Guerre mondiale, également l’air. Je consacrais plus spécifiquement ce chapitre à la manière dont on essayait encore en 1918 d’utiliser ces espaces pour surmonter le blocage des fronts terrestres et l’emporter directement en affectant les sociétés, par le blocus ou la peur des bombardements.

Je profitais de ce troisième chapitre pour décrire l’évolution de la marine française. Dans le suivant et en entier, je décrivais cette fois l’armée française qui se préparait pour l’affrontement final, une armée qui avait beaucoup changé depuis la bataille de Verdun deux ans plus tôt et qui était alors la plus moderne du monde.

Ces préliminaires effectués, je consacrais neuf chapitres aux différentes campagnes de 1918, deux pour celle contre la British Expeditionary Force (la BEF et non « le » BEF comme je l’ai écrit dans tout le livre), avec les batailles de Picardie puis de Flandres, première grande confrontation entre la nouvelle capacité des Allemands à percer les fronts et celle des Français à les renforcer. La campagne s’achevant par la prédominance des seconds, Ludendorff s’acharne alors jusqu’à l’irrationalité stratégique, contre cette réserve mobile française qui l’empêche de vaincre les Britanniques. Le désastre français sur l’Aisne, peut-être le plus important après la bataille des frontières en août 1914, constitue à cet égard un succès tactique mais aussi un piège opératif. Trois chapitres ont été consacrés à cette obstination de plus en plus stérile. Dans la dernière tentative, les Français ne se contentent pas de résister. A la stupéfaction des Allemands, ils contre-attaquent le 18 juillet, première étape vers la victoire finale.

Les trois chapitres suivants ont été consacrés aux offensives alliées sur le front Nord-Ouest. Le découpage s’imposait facilement. Le premier chapitre décrirait les opérations de dégagement des zones conquises. Le second serait consacré à la bataille sur ce que les Alliés appelaient la ligne Hindenburg. Cette formidable barrière défensive avait permis aux Allemands de résister pendant toute l’année 1917. Leur surprise est alors immense lorsque ce bouclier est conquis en deux semaines. C’est le tournant de la guerre sur ce front. Au-delà, c’est l’objet du troisième chapitre, l’armée allemande se désagrège progressivement jusqu’à ne plus constituer une organisation structurée. Contrairement à la scène initiale du beau film Au revoir là-haut, on ne se bat plus dans les tranchés dans les derniers jours de la guerre, on ne se bat plus vraiment beaucoup en fait.

Il fallait évidemment évoquer l’offensive alliée dans les Balkans, celle qui a abattu la Bulgarie et ôté définitivement tout espoir aux empires ottomans et austro-hongrois. Je ne savais pas comment l’inclure dans l’ensemble des grandes offensives alliées. Je décidais de lui consacrer un chapitre complet, cela méritait au moins cela, où j’incluais les contingents oubliés français, minuscule en Palestine, conséquent et au rôle important en Italie.

Les deux derniers chapitres étaient consacrés à l’armistice et son après, fictif avec la question de l’ « offensive qui n’a jamais eu lieu » en Lorraine et réel avec la continuation des opérations. Car l’armistice du 11 novembre n’est pas l’arrêt de la guerre. On l’ignore mais il y a encore en moyenne un millier de morts par mois dans l’armée française… après le 11 novembre 1918. Tout en démobilisant progressivement, les combats continuent dans les Balkans et surtout en périphérie de la Russie. Les mouvements continuent aussi jusqu’à l’occupation de la Rhénanie jusqu’au traité de paix et son entrée en vigueur le 10 janvier 1920, fin officielle de la guerre contre l’Allemagne.

Le dernier chapitre m’a posé problème. Je comptais initialement faire une simple conclusion-ouverture sur l’avenir immédiat de la situation stratégique. Mon éditeur a insisté cependant pour que je prolonge mon propos jusqu’en 1939. J’estimais que cela devait plutôt faire l’objet d’un autre livre, rejoignant d’ailleurs une littérature abondante sur la question, mais je m’exécutais. Au lecteur de juger.

Le premier manuscrit était remis en février 2018. Le dernier, après avoir allégé mon propos de la moitié de ses chiffres (j’aime les chiffres) et de ses éléments les plus techniques, plusieurs mois plus tard. En parallèle, j’effectuais tout le travail périphérique des index, abréviations, cartographie (essentielle), chronologie et enfin des choix bibliographiques, un exercice qui relève autant de la diplomatie (ne fâcher personne) que de la science historique. Je fournissais aussi la 4e de couverture et les éléments de langage (arguments de vente). Ce n’est pas la partie du travail que je préfère ni celle que je fais le mieux mais elle est indispensable. 

Je recevais le projet de couverture au printemps, il me plaisait beaucoup. Le titre variait encore un peu. J’avais proposé Les vainqueurs, qui fut accepté. Le sous-titre m’échappait en revanche. J’avais pensé à L’armée française et les combats de 1918, ce qui correspondait le plus à mon projet. Cela est devenu Comment la France a gagné la Grande guerre et sans la mention 1918, ce qui à mon sens peut prêter à confusion mais est sans doute plus accrocheur et donc plus vendeur.

Il était décidé de le publier le 30 août, un peu avant la rentrée littéraire et surtout deux mois avant le dernier 11 novembre centenaire de la Grande guerre. Je suis maintenant dans la position de celui qui a intensément travaillé et qui attend avec angoisse de voir comment l'aboutissement d'un projet de 17 ans est perçu. 

mercredi 22 août 2018

Les évolutions en cours de la guerre terrestre



Projet d'article pour la revue Stratégique de l'Institut de Stratégie Comparée (ISC)
Modifié le 22/08/2018 2200

Si les caractères de la guerre et les principes d’efficacité dans l’emploi des forces semblent permanents, leur application dépend beaucoup de contextes très changeants. Il est peut-être possible de décrire l’environnement politique, économique et idéologique dans lequel se dérouleront les guerres dans les quelques années à venir mais avec cette inconnue forte que celui-ci peut varier très vite alors que les instruments militaires sont lents à se transformer.

La fluctuation du cadre politique de l’action armée

Le modèle de forces français a été construit dans les années 1960 autour de l’arme atomique. La mission principale des forces terrestres était alors de contribuer à la dissuasion face au Pacte de Varsovie et sa mission secondaire d’intervenir ponctuellement à l’étranger. Chacune de ces missions était assurée par une force spécifique. La première incrémentait le modèle conventionnel issu de la Seconde Guerre mondiale. La seconde était une petite force de projection composée de professionnels. Les choses ne se passèrent pas tout à fait comme prévu, en particulier pour cette petite force d’intervention qui, après l’intervention en Tunisie en 1961, ne cessait d’être utilisée et exclusivement contre des groupes armés.

Les guerres inter-étatiques n’avaient pas disparu pour autant. Israël et ses voisins arabes s’affrontaient à plusieurs reprises ainsi que l’Inde et le Pakistan ou encore l’Ethiopie et la Somalie. Les combats les plus violents de déroulaient alors dans le Sud-Est asiatique. Hors de ces complexes conflictuels régionaux, les puissances nucléaires n’osaient pas s’affronter directement mais n’hésitaient pas à le faire indirectement par le soutien et l’instrumentalisation d’Etats et de groupes armés alliés, en particulier en Afrique.

La fin de l’URSS puis la transformation de la Chine changeaient radicalement le cadre politique international et donc celui de la guerre. Le Conseil de sécurité des Nations-Unies retrouvait une liberté d’action. Dans le même temps les Etats-Unis disposaient de fait du monopole de la puissance conventionnelle dont ils usaient pour punir les Etats jugés « voyous ». De leurs côtés, les complexes régionaux de guerre s’apaisaient pour la plupart, ne serait-ce que parce que les Etats arabes ne pouvaient plus être armés à hauteur de leur ennemi ou parce que l’Inde et le Pakistan introduisaient le blocage nucléaire dans leurs relations. Le plus grand complexe conflictuel était alors l’Afrique centrale.

Moins de conflits entre Etats donc mais une présence américaine forte qui se manifestait opérationnellement par une suprématie dans les espaces fluides (air, mer, espace, cyberespace). Après la démonstration de puissance contre l’Irak en 1991 il devenait évident qu’une armée conventionnelle classique, lourdement armée et visible, ne pouvait résister aux Etats-Unis et leurs alliés.

Du côté de ceux qui pouvaient subir les frappes américaines, occidentales d’une manière générale, ou israéliennes, il n’y avait plus de secours à attendre de puissances concurrentes et d’industries de guerre alternatives. Il n’y avait donc guère d’autres solutions que de changer de modèles de forces, par le haut de l’échelle avec la dissuasion du nucléaire, ou par le bas, par la recherche de systèmes de forces moins susceptibles d’être frappés et donc avant tout moins visibles. Du côté de ceux qui bénéficiaient de cette suprématie dans les espaces vides, les forces terrestres suscitaient moins d’intérêt comme instruments de combat.

Les forces terrestres firent alors souvent les frais de la réduction générale des budgets alors que leur mission principale déviait vers une forme de gendarmerie internationale, occupant les espaces « solides », c’est-à-dire le sol et les peuples, que la pression des feux à distance avait conquise. La principale innovation de l’époque ne fut pas technique, les armées de terre des pays les plus riches se figeant dans l’absorption lente des programmes industriels de la fin de la guerre froide, mais sociale avec leur professionnalisation généralisée. Elles gagnaient en souplesse d’emploi, ce qu’elles perdaient en volume.

En parallèle de l’établissement de la suprématie américaine dans les espaces fluides, d’autres acteurs militaires bénéficiaient de la mondialisation.

La quatrième guerre mondiale : les groupes armés contre les Etats

D’un point de vue militaire et bien plus que la plupart des Etats, les groupes armés ont pleinement bénéficié de la libéralisation des flux internationaux de financements occultes, d’armes légères, d’individus ou simplement d’idées et d’informations. Ce surcroit de puissance était d’autant plus redoutable que dans le même temps beaucoup d’Etats avaient de plus en plus de difficultés à assurer leurs missions régaliennes.

Si les forces terrestres des Etats les plus développés se réduisaient, celles des Etats pauvres s’effondraient souvent. Là où les équipements lourds fournis par l’ex-URSS n’étaient plus entretenus, les Kalashnikov des rebelles fonctionnaient parfaitement et étaient beaucoup plus nombreuses qu’auparavant. Nombre de ces Etats affaiblis se sont trouvés contestés et parfois détruits par une multitude de groupes armés. A elle seule, la République démocratique du Congo en compte plus de 80 sur son territoire.

Certaines de ces organisations armées possédaient déjà dans les années 1980 un nouveau contenu idéologique, en particulier dans le Grand Moyen-Orient. En 1984, certains d’entre eux parvenaient à chasser les forces occidentales de Beyrouth, dont celles des Etats-Unis, tandis qu’au même moment d’autres groupes tenaient tête à l’armée soviétique en Afghanistan. Preuve était ainsi faite que des groupes fortement déterminés pouvaient défier les plus puissantes armées du monde.

La confrontation entre les deux modèles de forces dominants n'intervint véritablement qu'après 2001. Elle aboutit à la démonstration de la très grande capacité de résistance des groupes armés, en particulier dans les milieux urbains et peuplés. Il fallut un effort considérable de réapprentissage et de surcroît de ressources pour que les forces terrestres occidentales et alliés parviennent au moins à contenir et parfois à reprendre le dessus sur les groupes armés, comme à Bagdad en 2007-2008.

Le retour de la petite guerre solide

La « grande guerre contre le terrorisme » n’est pas terminée que le contexte politique international a de nouveau changé. Le moment unilatéral américain est terminé et la liberté d’action des Etats-Unis ou des nations occidentales se trouve sensiblement réduite. Il est désormais beaucoup plus difficile d’obtenir la légitimité d’un vote du Conseil de sécurité des Nations-Unies et il existe à nouveau des industries de défense alternatives à celle des Occidentaux pour alimenter les alliés, Etats ou groupes, de la Russie ou de la Chine.

Techniquement, on assiste à trois grandes tendances dans l’emploi des forces terrestres. La première est leur réemploi dans le cadre de confrontations entre puissances nucléaires. Cette confrontation interdit l’affrontement direct mais autorise de nombreux emplois sous ce seuil d’affrontement. La saisie par surprise de la Crimée en 2014, un tournant majeur du contexte international, en est un parfait exemple comme le placement en « position de sacrifice » dans les pays baltes d’unités venues d’autres pays de l’OTAN. Le paradoxe de cette confrontation sans combat ouvert est qu’elle incite à la montée en gamme technique des forces terrestres, à des fins surtout dissuasives puisque leur emploi signifierait l’approche de l’apocalypse.

La deuxième tendance est la contestation croissante de la suprématie américaine dans les espaces fluides, électromagnétique d’abord mais aussi le ciel et sur les mers, en particulier par le développement d’une missilerie russe très performante. Avec moins de puissance dans le ciel, il faudra plus de puissance au sol pour emporter la décision. Beaucoup de forces terrestres occidentales qui, par économie, avaient été allégées de moyens jugés redondants devront sans doute ré-internaliser la puissance de feu dans la profondeur et prendre à leur compte leur ciel et leurs réseaux invisibles.

La troisième est celle de la montée en gamme des groupes armés, eux-aussi bénéficiaires de nouveaux armements mais aussi de nouvelles compétences tactiques. La « révolution militaire » des groupes armés est aussi celle de l’apprentissage. La résistance du Hezbollah en 2006 avait déjà témoigné d’une montée en gamme très nette. Les victoires spectaculaires de l’Etat islamique en Irak en 2014 en témoignaient aussi, ainsi que la puissance nouvelle du Hamas face à Israël à l’été de la même année. Disposant souvent aussi d’une capacité de frappes sur les populations civiles, par un arsenal de roquettes et missiles ou par l’infiltration de commandos-suicide, ces groupes imposent le retour du combat dans les espaces solides, presque toujours urbains, qu’ils contrôlent, afin de mettre fin à cette menace.

Ce combat nécessaire est cependant difficile. En 2004, les forces américaines ont connu deux fois plus de pertes pour reprendre Falloujah à 3 000 combattants rebelles que pour prendre Bagdad un an plus tôt aux 45 000 soldats de l’armée irakienne. L’armée de terre israélienne a déploré la perte de 66 soldats en 49 jours de combat contre le Hamas à Gaza en 2014 contre un total de 12 dans les deux opérations précédentes en 2009 et 2012. La reprise des villes tenues par l’Etat islamique en Irak a nécessité des mois de combat d’une grande violence et l’acceptation de pertes considérables pour les forces irakiennes.

Les forces terrestres des nations comme la France, se trouvent ainsi placées dans un dilemme tiraillées à nouveau vers une nouvelle course aux armements afin de faire face à des ennemis très puissants mais improbables et les moyens supplémentaires indispensables pour affronter les ennemis de loin les plus probables : les groupes armés menaçant des Etats amis et susceptibles aussi de frapper le territoire national.

Les ressources nécessaires pour faire face aux deux défis sont souvent compatibles, les forces robotiques au sol et en l’air ou l’artillerie de grande précision par exemple, mais pas toujours. Le faible volume des forces au contact est un problème majeur des armées occidentales dont les contingents se noient dans les grandes métropoles modernes. En 2007, l’US Army a engagé le quart de toutes ses brigades dans la seule ville de Bagdad et cet effort aurait été vain s’il n’y avait eu le renfort de supplétifs locaux et de 80 000 soldats irakiens.

Au-delà de la recapitalisation technique des forces terrestres, partout en cours, les principales innovations à venir sont psychologiques et sociales. Elles résident dans l’acceptation nouvelle de l’effort, des risques et donc des sacrifices inhérents au combat, dans l’agilité organisationnelle et dans la capacité à mobiliser plus de combattants dans les forces d’active ou autour d’elles, avec les réserves, les sociétés civiles ou les recrutements locaux. Il ne sera peut-être plus possible de gagner chaque combat avec un ratio de pertes de 1 soldat pour 30 à 50 ennemis mais il faut être capable de mener beaucoup plus de combats simultanés ou successifs, au sein de milieux difficiles.

S’il faut, avec les énormes limites de l’exercice, trouver dans le passé une période qui ressemblera à ce que l’on peut imaginer de l’évolution de la guerre terrestre, c’est probablement aux années 1970 qu’il faut revenir : une compétition générale entre grandes puissances qui interdit les affrontements directs mais stimule à la fois les actions indirectes et les conflits périphériques, le retour de quelques affrontements conventionnels entre Etats voisins, la persistance d’une lutte permanente de nombreux Etats contre des groupes armés de plus en plus politisés et l’intrusion croissante des puissances dans ces conflits « verticaux ». C’est donc à la fois sur la participation conventionnelle à la dissuasion et les formes de ces  intrusions au profit d’un camp ou de l’autre que les forces terrestres doivent réfléchir.

dimanche 12 août 2018

La bataille d'Amiens-Montdider (août 1918)


Extrait de Les vainqueurs, à paraître le 30 août.

La deuxième opération prévue par le plan de Foch est en fait une réédition du projet du 3 avril de réduction de la poche allemande sur le plateau de Santerre en Picardie. Cette opération préparée et commandée par Haig inclut initialement la 4e armée britannique et la 1ère armée française, séparées par la route d’Amiens à Roye. Réalisée quelques jours seulement après la réduction de la poche de Soissons, elle illustre la méthode opérationnelle du « martelage » qui consiste en une série d’attaques limitées le long du front. Il n’est pas besoin, comme les Allemands, de réunir d’abord des moyens considérables. Il suffit de renforcer au fur et à mesure les troupes en place, mode opératoire rendu possible, encore une fois, par la richesse de la logistique, la mobilité des renforcements et la polyvalence des troupes en ligne. C’est en réalité la « doctrine Pétain » mais réalisée à un rythme rapide.

L’attaque en Picardie doit débuter le 8 août avec la 4e britannique et la 1ère française puis s’étendre progressivement au nord et au sud pour finir par engager six armées, trois britanniques et trois françaises, sur un front total de 150 km de large. La 1ère armée française qui dispose initialement de trois corps d’armées en ligne et a perdu ses réserves au profit de la bataille de Champagne est renforcée dans les deux semaines qui précèdent l’attaque. Par extension de son front au sud, elle prend le contrôle d’un corps d’armée de la 3e armée. Le 2e Corps de cavalerie la rejoint par la route ainsi que quatre divisions d’infanterie, en partie par camions et en partie par voie ferrée pour les équipements lourds. Les groupes d’artillerie de renfort sont motorisés, tractés ou rejoignent également par voie ferrée. Le 6 août, ce sont deux bataillons de chars légers qui arrivent par camions et le même jour, la division aérienne commence à rejoindre les installations qui lui permettront d’être opérationnelle deux jours plus tard. La mise en place et la préparation de tous ces moyens en quelques jours, et notamment des 1 600 pièces d’artillerie, demande un travail d’état-major particulièrement rigoureux mais qui est alors bien maîtrisé. Le général commandant la 42e DI constate que « trois jours ont suffi pour réaliser un programme analogue sur le plan des moyens, à celui qui avait demandé des semaines d’élaboration dans les batailles de Champagne en 1915 ou de l’Aisne en 1917  [1] ».

Tout cela se fait avec un grand souci de discrétion. Les officiers chargés de la planification sont nominativement désignés par les corps d’armée. Ils écrivent les ordres ou les tapent à la machine à écrire eux-mêmes et l’usage du téléphone est interdit. Tous les mouvements de mise en place s’effectuent dans les deux nuits précédant l’attaque. Les forces de premier échelon ne se mettent en place que la veille. Des avions volent dans la nuit la nuit pour couvrir le bruit des chars [2]. La maîtrise du ciel rend également plus difficile les reconnaissances aériennes allemandes.

Pour autant, les Alliés ne peuvent manquer de laisser des indices, une grande colonne de véhicules est repérée par un avion allemand et des hommes capturés au nord de la Somme donnent des indications. Cela n’éveille pourtant pas les soupçons. Les divisions allemandes sont nombreuses mais installées sur des défenses seulement ébauchées, en partie sous l’illusion d’une possible reprise de l’offensive vers Amiens. En visite d’inspection de la 2e armée, le général von Kuhl, chef d’état-major du prince impérial estime que « tout est en ordre » [3]. La meilleure protection des Alliés est que les Allemands ne croient pas à la possibilité d’une attaque d’envergure aussi rapidement après celle du 18 juillet.

L’attaque a pourtant bien lieu. Le 8 août, après une brève préparation d’artillerie et de nombreux obus fumigènes qui s’ajoutent au brouillard, les Australiens, Canadiens et Britanniques la 4e armée attaquent avec 14 DI et 324 chars moyens Mark IV et V. Le succès est immédiat. Les Allemands sont totalement surpris. La 4e armée crée en une journée une brèche de 15 km de front sur 8 km de profondeur.

La 1ère armée française dispose de 15 divisions mais de moins de moyens. La réserve générale blindée française n’est pas encore assez importante pour alimenter une nouvelle grande bataille après celle du Soissonnais. La densité d’artillerie disponible pour l’opération n’est pas non plus considérable. En contradiction avec les directives de Foch demandant des attaques générales, le général Debeney décide de manœuvrer de manière originale en engageant successivement ses quatre corps d’armée sur deux jours au nord puis au sud et en faisant glisser au fur et à mesure les moyens d’artillerie.

Le 8 août, la concentration des feux d’artillerie lourde est au nord, derrière le 31e corps qui est engagé en premier. Après seulement 45 minutes de préparation, cette masse d’artillerie lourde est ensuite immédiatement déplacée 20 km plus au sud sur des emplacements préparés pour appuyer l’attaque du 35e corps qui aura lieu le lendemain. Pendant ce temps, lorsque le 31e corps a accompli sa mission, il cède une partie de son artillerie au 9e corps voisin pour l’appuyer dans son attaque qui a lieu quelques heures plus tard. Le lendemain le 35e puis le 10e corps attaquent au sud du dispositif de la même façon. A l’intérieur même des corps d’armée, les groupes d’artillerie peuvent glisser d’une division à l’autre. Le 11 août, l’artillerie de la 42e DI est amenée à travailler avec quatre divisions différentes [4]. La manœuvre latérale de l’artillerie est complétée par les frappes du groupement Laurens de bombardement de nuit et de la division aérienne dans les zones d’arrivée des renforts allemands [5]. Il y a alors dans la zone six fois plus d'avions que dans toute l'armée française en août 1914.

Le succès de la 1ère armée, qui réalise en deux jours une poche de 15 km de profondeur sur 10 de large au nord de Montdidier et une poche de 5 km sur 5 au sud, est moins spectaculaire que celui de la 4e armée britannique mais reste très important. La 1ère armée a fait 7 000 prisonniers en deux jours. Comme le 18 juillet, on a tenté une nouvelle fois d’exploiter une percée éventuelle avec un groupement comprenant une DI, un BCL et un régiment de cavalerie. Là encore, l’encombrement du champ de bataille a finalement empêché les chars, à court d’essence, et les chevaux de déboucher [6]. Le reste du 2e corps de cavalerie ne parvient pas non plus à franchir. L’autre BCL, qui avait été réparti à raison d’une compagnie par régiment d’infanterie à l’attaque, a obtenu de biens meilleurs résultats grâce à une excellente coordination entre fantassins et sections de chars.

Foch, maréchal de France depuis le 6 août, ordonne le prolongement immédiat de cette première attaque. Haig, surpris par l’ampleur de la poussée réalisée les 8 et 9 août, hésite. Hindenburg écrira plus tard dans ses mémoires : « il ne comprit pas l’importance de son succès initial. Il ne poussa pas son armée jusqu’à la Somme, bien que nous n’eussions pu lui opposer que des forces extrêmement faibles [7]». Du côté français en revanche, la 3e armée se joint à l’attaque dès le 10 août, avec ses seuls moyens et sans préparation d’artillerie. Elle progresse de 12 kilomètres et fait à son tour 3 000 prisonniers. L’avance générale est spectaculaire face à un ennemi qui se replie sur les anciennes lignes de défense de 1916 où il reçoit des renforts. Les armées alliées sont finalement arrêtées le 11 entre l’Avre et la Somme.

Au-delà du terrain conquis et sans que les Alliés le sachent, l’opération du 8 août a eu des effets stratégiques imprévus. Cette journée est qualifiée de « jour noir de l’armée allemande » par Ludendorff qui présente sa démission le 10 en déclarant qu’il fallait mettre fin à la guerre. Le Kaiser refuse la démission de Ludendorff et convoque une nouvelle conférence le 13 à Spa avec les têtes de l’OHL et de l’exécutif. Rassuré par le rétablissement du front le 11 août Ludendorff ne parle plus de mettre fin à la guerre tout de suite mais avoue qu’« il n’est plus permis d’espérer que nous puissions briser, par des actions militaires, la volonté de combattre de nos ennemis. Désormais la conduite des opérations ne peut que se donner pour but de paralyser peu à peu, par une défensive stratégique, la volonté de combattre de nos ennemis [8]». Le 14 août, on s’accorde sur l’idée d’entamer des négociations avec l’Entente via les Etats neutres mais seulement après un succès militaire et sur la base du statu quo.

Cette nouvelle stratégie impose cependant de reconstituer une nouvelle force de manœuvre. Le prince impérial propose de raccourcir la ligne de front en se repliant de tous les saillants pour résister sur la solide ligne Hindenburg. Ludendorff hésite cependant encore une fois pour ne pas donner des signaux de faiblesse mais aussi pour ne pas perdre tout le précieux matériel accumulé en avant de la ligne. Tout au plus ordonne-t-il l’organisation d’une ligne de défense nord-sud d’Arras à Noyon en passant par Bapaume, Péronne, la Somme et le canal du Nord. Cette ligne est baptisée, avec beaucoup d’optimisme, « position d’hiver ». Un nouveau groupe d’armées regroupant les 2e, 18e et 9e armées, est confié au général von Boehn avec pour mission de défendre la Picardie.

Foch n’a cependant pas l’intention de perdre l’initiative et laisser aux Allemands le temps d’organiser une dernière opération offensive. Le 12 août, il édicte une nouvelle directive qui élargit les combats sur toute la zone d’Arras à Soissons. Le 17 août, deux semaines seulement après la prise de Soissons, la 10e armée de Mangin, renforcée d’un corps de la 3e armée s’installe par surprise sur une position d’attaque au nord de l’Aisne. Le 18, elle s’empare de la position de couverture et fait 2 000 prisonniers. Le 20, c’est l’attaque générale de la position de résistance à la manière du 18 juillet avec l’appui de 480 chars. Dans ce « deuxième jour de deuil » pour Ludendorff, la 10e armée fait encore 8 000 prisonniers. Dans la nuit du 20 au 21, la 9e armée allemande entame son repli derrière l’Oise et l’Ailette poursuivie par l’armée française [9]. Qu’une armée française soit capable de lancer une attaque aussi violente après aussi peu de temps de récupération et de préparation est une nouvelle surprise. La 10e armée est encore à l’attaque le 2 septembre et elle atteint la ligne Hindenburg le lendemain [10].

Le relais est pris le 21 août par Haig avec les attaques des 1ère et 3e armées britanniques entre Arras et Bapaume, en liaison avec de nouvelles poussées de la 4e armée britannique et des 1ère et 3e armées françaises, même si le GAR est ponctionné de 81 batteries d’artillerie de tous types pour équiper la 1ère armée américaine en cours de formation [11]. Le 27, les 2e et 18e armées allemandes décrochent à leur tour sur la « position d’hiver », quelques kilomètres en arrière. Le 29, cette position est attaquée par les cinq armées alliées. La 1ère armée britannique la perce au nord et la 4e britannique au centre dans la région de Péronne. La situation n’est plus tenable pour les Allemands. Le 2 septembre, Ludendorff ordonne le repli général sur la ligne Hindenburg à partir de la nuit du 3 au 4 septembre. Il ordonne même le repli du terrain chèrement conquis en avril lors de l’opération Georgette, rendant ainsi inutile l’opération de reconquête prévue par Foch.

BCL : bataillon de chars légers.
DI : division d’infanterie.
GAR : groupe d’armées de réserve.
OHL : Oberste Heeresleitung, Commandement suprême de l’armée allemande.

[1] André Corvisier, La vie d’une division française pendant la guerre 1914-1918, Mémoire d’Histoire pour la maîtrise spécialisée es-lettres, sous la direction du professeur Duroselle, Paris-Sorbonne, 1969, p. 237.
[2] Général Daille, La bataille de Montdidier, Paris, Berger-Levrault, 1922, p. 52.
[3] André Laffargue, Foch et la bataille de 1918, Arthaud, 1967, p. 278.
[4] Général Daille, op. cit., p. 81.
[5] Ibid. , p. 272.
[6] Ibid. , p. 107.
[7] Cité par Jean-Yves Le Naour, op. cit., Format Kindle emplacement 5407.
[8] André Laffargue, op. cit., p. 287.
[9] Ibid., p. 293.
[10] Guy Pédroncini, Pétain général en chef, Publications de la Sorbonne, PUF, 1974, p. 416.
[11] Elizabeth Greenhalgh, The French Army and the First World War, Cambridge University Press, 2014, p. 330.

lundi 6 août 2018

En avant doute ! ou comment réinventer les colonies de vacances.


Le 27 juin dernier ont été dévoilés enfin les grands principes projet de Service national universel (SNU), aboutissement d’un long processus de réflexion initié par une promesse de campagne aussi ambitieuse qu’hasardeuse. Ce SNU comprendra donc deux phases. 

La première, dans le prolongement du parcours citoyen déjà existant, consistera, selon la présentation officielle « en une occasion de vie collective permettant à chaque jeune de créer des liens nouveaux, d’apprendre une façon neuve de vivre en commun, et de développer sa culture d’engagement pour affermir sa place et son rôle au sein de la société ». En clair, il s'agit d'un internat (en traduisant comme tel « l’occasion de vie collective ») de deux semaines, vers l’âge de 16 ans, suivi quelques mois  plus tard d’un projet de groupe de deux semaines également. Dans une deuxième phase, chaque jeune sera encouragé à poursuivre volontairement une période d’engagement d’au moins trois mois, dans un service public ou un organisme d’intérêt public.

Revenons sur la première phase. La ministre des Armées la décrit comme « Une période, où les jeunes vivront ensemble, apprendront à se connaître, se comprendre, s’apprécier, quelles que soient leurs origines, leurs croyances ou leurs orientations. Ce sera utile pour notre jeunesse ». Cela ne vous rappelle rien ?

Les colonies de vacances ont été créées en France en 1880. La France de l’époque est un pays meurtri par la guerre et la défaite. C’est aussi une société tendue. Après le développement industriel du milieu du siècle, le pays est entré dans un long cycle de stagnation économique qui double celui de la stagnation démographique. Les tensions sociales se doublent de réactions identitaires tant dans les régions, qui réinventent leurs cultures que dans les classes populaires pénétrées par des vagues d’émigration européennes. La République est fragile, laïc et religieux s’affrontent. En 1886, La France juive d’Edouard Drumont est un best-seller. En 1892, les Anarchistes commencent à multiplier les attentats terroristes tandis que l’Allemagne reste menaçante. 

Il apparaît alors nécessaire à beaucoup de souder la nation afin de la rendre plus forte. On ne dit qu’il faut « faire France » car les gouvernants parlent un bon français mais l’idée est déjà bien là. On pourrait même dire que l’on veut faire « République française » en organisant avec les lois Ferry,un système d’enseignement centralisé gratuit, laïque et obligatoire. Il s’agit bien d’éduquer mais aussi de former des citoyens français, parlant la même langue et partageant les mêmes valeurs dont l’amour de la Patrie. Au bout du processus, le service militaire obligatoire et universel qui se met en place à la même époque s’inscrit dans la même démarche de formation complète tout en constituant éventuellement la concrétisation ultime de l’acte citoyen : la mise en danger de sa vie pour protéger la France.

C’est dans ce cadre qu’apparaissent aussi en France les colonies de vacances, sous l’impulsion d’Edmond Cottinet. Dépassant les conceptions hygiénistes initiales (sortir les enfants des villes insalubres pour les amener au grand air chez de la campagne), Cottinet conçoit un centre collectif géré par un personnel spécialisé et destiné à l’autonomisation des enfants et surtout l’apprentissage du vivre-ensemble (ou parle alors de fraternité). Cette idée est très vite reprise par les communautés de la société civile. On voit donc fleurir des colonies catholiques, protestantes, juives, socialistes (les Faucons rouges), d’entreprises, etc. Le développement est exponentiel, touchant des millions d’enfants dans les années 1950. Sur un projet proche mais plus ambitieux et un spectre d’âge plus large, le scoutisme connait un développement similaire au cours du XXe siècle.

Ce grand projet de vie en groupe au grand air a ensuite décliné avec une accélération forte dans les années 1990, époque où le service national partait lui-même en lambeaux avant de mourir. Les raisons de cette désaffection sont complexes, l’effacement des grandes institutions à « projet de société », religieuses ou politiques, y est sans doute pour beaucoup. A moins que ce ne soit l’effacement de tout projet de société qui soit en cause, projet autre bien sûr que l’atomisation en une collection de consommateurs-électeurs isolés et régulés par le marché. On notera que statistiquement le reflux des « occasions de vie collective » a surtout touché la France populaire et périphérique décrite par Christophe Guilluy, la même qui subissait les effets négatifs dans les années noires de la première mondialisation à la fin du XIXe siècle.

Voici donc en 2018 qu’après avoir annoncé un service national obligatoire de plusieurs mois pour les jeunes adultes, on aboutit à des colonies de vacances pour adolescents organisés par l’Etat. Pourquoi pas mais commençons par admettre qu’il ne peut s’agir là d’un service national, ne serait ce que parce qu'il n'y a pas de service rendu à la nation. Les différentes formes de service national, dont le service militaire, consistaient, après une formation initiale à un « retour sur investissement » de quelques mois, voire de plusieurs années dans le cadre des réserves, pour la nation. Que cela puisse constituer une « occasion de vivre ensemble » et contribuer à la formation de la citoyenneté n'était que la partie secondaire, un effet induit en fait, de l'affaire. Ajoutons qu’à l’agonie du service national dans les années 1990, le quart seulement d’une classe d’âge effectuait le service militaire. Les filles, sauf de rares volontaires, étaient exemptées et les fils des milieux aisés disposaient de nombreux biais pour y surseoir ou effectuer un service dans des conditions plus confortables. Les bienfaits du « vivre ensemble » apparaissaient alors plutôt comme un impôt supplémentaire imposé aux garçons des milieux défavorisés.

Le projet tel qu’il est présenté n’apporte pas grand-chose à la nation dans sa phase obligatoire. La réunion « obligatoire et universelle » de mineurs à des fins d’apprentissage, que ce soit dans un collège ou en plein air, n’est pas un service mais un projet éducatif, ce qui relève donc du ministère de l’Education nationale.  A ce stade, on ne voit pas bien en effet pourquoi cela sortirait de ce ministère, à moins de sous-traiter une partie de la mission, comme pour les colonies de vacances, à la société civile. En tous cas, il n'y aucun raison particulière, sinon qu'ils disciplinés, pas syndiqués, et souvent bon éducateurs, de détourner des militaires pour en fournir l'encadrement. Sinon pourquoi pas des juges, des gardiens de prison, des préfets, des policiers, des chargés de missions de l'Elysée, etc. 

Au passage, on est curieux de savoir le contenu de l’apprentissage durant ces quinze jours de vie collective, hors les sempiternels « gestes qui sauvent» qui constituent, à ce jour, le seul élément concret évoqué. Le secourisme, c’est bien mais qu’y aura-il d’autre qu’on ne puisse apprendre dans les murs d’un lycée (sachant que le secourisme peut s’y apprendre aussi). On voit bien qu’en réalité c’est l’internat qui constitue une fin en soi (sinon rappelons cette évidence que les classes d’école, collège ou lycée constituent déjà des « occasions de vie collective »). Voici donc enfin le cœur du projet de société après des mois de tergiversations : faire dormir ensemble et hors de chez eux des adolescents pendant quatorze jours. On est loin de la « levée en masse » de 1793 et faudra quand même expliquer, un minimum scientifiquement, par quel processus on ressoudera la nation avec ce qui est plutôt un « coucher en masse ». Ce qui soudait les appelés dans les régiments d’infanterie, ce n’était pas tellement l’internat mais au minimum le fait de travailler ensemble sur des projets et surtout  les épreuves, les marches, les entraînements, le froid, bref des choses difficiles à faire ensemble, sans même parler des opérations pour certains volontaires.

Il y a peu de chances que l’on mette les futures classes de jeunes à l’épreuve. En dehors de quelques amourettes, je doute donc qu’il en sorte beaucoup de liens très forts ou en tout cas différents des cours de lycée. Passons sur la deuxième partie de la phase obligatoire, le projet collectif, dont on ne voit pas à ce stade ce qui peut les différencier des stages qui sont déjà organisés, hormis que cela se fera à plusieurs.

Après cette phase dite « du rassemblement », il y aura celle de l’engagement : « Un engagement de trois mois au moins, exclusivement volontaire, dans nos armées, nos forces de police, chez nos pompiers, nos gendarmes, dans des collectivités ou encore dans les associations. Cette période sera, pour ceux qui le souhaitent, la dernière étape de ce SNU : une étape pour se dépasser et servir la France ». Ce qui est fou c’est que je croyais que cela existait déjà. Je croyais en effet qu’il y avait déjà presque 200 000 pompiers volontaires, 80 000 réservistes aux ministères des Armées ou de l’Intérieur et surtout qu’il y avait déjà un service volontaire civique avec 123 000 contrats en 2017. En fait, on ne voit absolument pas ce qui différencie cette « phase d’engagement » du service civique hormis un champ d’application est plus large, incluant notamment la sécurité, et des contrats plus courts. On est alors effectivement dans le service mais la notion d’obligation a disparu.

Au final, l’idée d’un service national universel pouvait être un vrai projet ambitieux et un vrai projet de société. En tant que tel, il aurait mérité un peu moins d’emballement personnel initial et un peu plus de consultations, au moins pour appréhender des enjeux qui dépassent largement ceux de la jeunesse. On rappellera au passage qu’il ne serait venu à personne l’idée de « consulter les jeunes » avant de mettre en place le service militaire obligatoire. Quand ces jeunes se sont retrouvés en position de choisir tout au long du XIXe siècle, c’est-à-dire lorsqu’ils tiraient un mauvais numéro, ils s’empressaient dans l’immense majorité des cas et s'ils le pouvaient de se payer un remplaçant ou une exemption. Le service véritablement universel et obligatoire, c’est-à-dire comprenant des sanctions en cas de refus, a duré moins d’un siècle en France. On notera qu’à l’exception évidente des militaires, la très grande majorité des personnalités qui parent actuellement le service obligatoire de grandes vertus, Président de la République en tête, ont choisi de l’éviter d’une manière ou d’une autre lorsqu’ils étaient jeunes et qu'ils ou elles pouvaient encore le faire.

En réalité, il n’y avait sans doute que deux voies cohérentes.

La première était le retour à la une forme de service national élargi au service public. Les services publics sont en grande difficulté, en particulier les ministères régaliens, l’engagement d’un an de 800 000 jeunes auraient permis de les renforcer à bas coût (pour rappel, le but du service militaire était avant tout de disposer à budget constant de soldats en grand nombre). Cela supposait de surmonter l’interdiction juridique du travail forcé au nom de l’intérêt supérieur de la nation. Cela supposait aussi des investissements de plusieurs milliards d’euros par an. Cela impliquait enfin un effort de tous les instants pour lutter contre les resquilleurs qui n’auraient pas manqué d’apparaître et maintenir le caractère obligatoire et universel (et donc juste) de l’affaire. L’effort était considérable, pas plus cependant que celui des débuts de la IIIe République, mais il y aurait eu un retour considérable sur investissement pour le bien de la nation.

La seconde consistait à s’appuyer sur l’existant. Il est question d’un budget de 1,6 milliards d’euros pour la phase obligatoire du SNU, c’est-à-dire pour héberger et encadrer pendant deux semaines une classe d’âge de 800 000 individus et ce chiffre ne comprend pas les dépenses d’infrastructure sans doute nécessaire (faut-il rappeler la difficulté qu’il y a eu à loger quelques milliers de soldats de l’opération Sentinelle). Comme tout investissement et alors que les deniers publics sont très comptés il faut imaginer aussi quel investissement on ne fait pas en faisant ce choix. Ce chiffre représente le quadruple de celui du Service civique, il est vrai en forte hausse. Chaque contrat, rémunéré, de Service civique de 6 à 12 mois coûte ainsi moins du double de ce que coûteront les quinze jours d’internat de chaque jeune « rassemblée ». Etrangement, quelque chose me dit que le premier investissement public est incomparablement plus utile et rentable  que le second. Ce budget représente aussi dix fois celui des 30 000 contrats de la réserve opérationnelle n°1 des armées. Autrement dit avec le budget de croisière du SNU on pourrait avoir des contrats de réservistes pour 40 % d’une classe d’âge. On notera aussi que le Service militaire adapté ou volontaire ainsi que les Etablissements publics d'insertion de la défense (EPIDe) disposent de 320 millions d’euros pour former, et pas seulement professionnellement, chaque année plus de 10 000 jeunes. Avec 32 000 euros par an par individu et un taux d’insertion de 70 % c’est une réussite d’autant plus remarquable qu’elle s’adresse souvent à des jeunes en grande difficulté. Autrement dit, avec ce budget prévu pour des colonies de vacances, on pouvait doubler toutes les possibilités d’engagement volontaire au service de la nation. Là encore, le bénéfice tant collectif qu’individuel aurait été très  important.

Au final, on ne pouvait pas s’appuyer sur l’existant car il fallait concrétiser à tout prix un engagement de campagne et on a reculé devant l’ampleur de l’œuvre qui aurait été nécessaire pour revenir à un Service national « à l’ancienne ». On a donc choisi d’accoucher d’une très coûteuse souris en inventant des colonies de vacances d’Etat.