samedi 22 mai 2021

Mai 1978, le mois de la foudroyance

Savez-vous quel est le mois où les soldats français se sont le plus violemment battus depuis la fin de la guerre d’Algérie? C’est le mois de mai 1978, plus exactement de la dernière semaine d’avril jusqu’au 31 mai 1978. Pendant cette quarantaine de jours, la France conduit deux grands raids aériens et engage quatre bataillons au combat dans trois pays.

Mai 1978, ce sont d’abord les deux derniers raids de la 11e escadre de chasse lors de l’opération Lamantin en Mauritanie. Lamantin a été lancée en décembre 1977 à la demande du gouvernement mauritanien après plusieurs raids motorisés du Front Polisario venant d’Algérie pour attaquer le train évacuant le minerai de fer de Zouerate vers le port de Nouadhibou.

Les forces du Polisario sont déjà organisées en colonnes de 200 à 300 combattants armés sur le modèle KRS, Kalachnikov AK-47 ou dérivées, lance roquettes RPG-7, missiles sol-air SA-7, portées par une cinquantaine de pick-up armés. Un modèle de forces toujours en vigueur aujourd’hui dans les guérillas de la région. En décembre 1977, le Polisario vient également de tuer des ressortissants et de prendre des otages français. Le président Giscard d’Estaing, jusque-là plutôt hésitant et peu interventionniste, accepte alors la demande mauritanienne. C’est le début de ce que l’amiral Labouérie va appeler «le temps de la foudroyance», cette courte période de 1977 à 1979 pendant laquelle on multiplie les interventions audacieuses.

La force Lamantin est, hors la Force aérienne stratégique porteuse de l’arme nucléaire, la première force de frappe aérienne à longue distance de la France. La surveillance puis le guidage vers les objectifs est assurée en l’air par un Breguet-Atlantic de la Marine nationale et au sol près de la frontière algérienne par une «compagnie saharienne» de ce que l’on n’appelle pas encore les Forces spéciales (FS). La frappe est assurée par une dizaine de nouveaux avions d’attaque Jaguar A envoyée à Dakar, à 1500 km de la zone d’action, et aux ravitailleurs en vol KC-135, une première. La conduite des opérations s’effectue dans un poste de commandement aérien dans un avion de transport C-160 Transall dès que l’ennemi est décelé. Les Jaguar atteignent l’objectif après deux heures de vol.

Le point faible du dispositif est la lourdeur de la chaîne de décision d’ouverture du feu qui remonte jusqu’à l’Élysée. Cette procédure, d’autant plus inutile qu’en l’absence de satellites de télécommunications les communications sont lentes, fera échouer au moins un raid de tout en mettant en danger les pilotes français. Il arrivera même un jour, au Tchad, où cette centralisation inutile causera la mort d’un pilote. Dans tous les autres cas, les Jaguar brisent trois raids du Polisario en décembre 1977 et deux en mai 1978, détruisant entre un tiers et la moitié de la colonne à chaque fois.

Lamantin n’est pas encore terminée que se déclenche une nouvelle crise, dans la province du Katanga, ou Shaba, au sud du Zaïre. L’ennemi cette fois et Front national de libération du Congo (FNLC) basé en Angola. Le FNLC lance une grande offensive en mai 1978 avec une force d’environ 3000 «Tigres katangais». La troupe s’empare de Kolwezi, une ville de 100000 habitants, dont 3000 Européens, et point clé du Shaba au cœur des exploitations minières. Les exactions contre la population et notamment les Européens commencent aussitôt. Ce qui n’était qu’une crise intérieure devient alors une affaire internationale. La France et la Belgique décident d’une intervention, mais ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la manière de faire. Les Français prônent la prise d’assaut de la ville et la destruction de la force du FNLC alors que les Belges penchent pour une simple évacuation des ressortissants.

Le 17 mai, les légionnaires du 2e Régiment étranger parachutiste (REP) et quelques dragons-parachutistes sont transportés de la base de Solenzara en Corse jusqu’à Kinshasa. C’est l’opération Bonite. Le 19 et le 20 mai 1978, ils sont largués directement sur Kolwezi. L’unité est réduite, à peine 700 hommes, très légèrement équipée et ne dispose d’aucun appui extérieur. Elle fait face à une fraction de la brigade du FNLC qui dispose de la supériorité numérique, de quelques blindés légers et d’un armement individuel supérieur à celui des légionnaires. Le 2e REP gagne pourtant la bataille en écrasant l’ennemi et en le chassant de la ville. Le FNLC se replie en Angola. Les légionnaires ont perdu 5 soldats tués et 25 blessés. L’ennemi a perdu au total 274 combattants tués et 165 prisonniers, très largement du fait des Français, l’action des forces zaïroises puis belges arrivées sur les lieux ayant été très limitées.

Entre temps, la guerre a repris au Tchad où la 2e armée du Front de libération nationale (Frolinat) de Goukouni Oueddei, aidé par la Libye, vient d’écraser les forces de l’Armée nationale tchadienne (ANT) dans le nord du pays. Les forces du Frolinat sont organisées comme celles du Polisario et elles peuvent lancer des opérations puissantes et à longue distance. Goukouni Oueddei lance une offensive vers N’Djamena. Le gouvernement tchadien, qui avait réclamé le départ des forces françaises quelque temps auparavant demande maintenant leur retour urgent. La France accepte.

L’opération Tacaud est lancée en mars mais très progressivement, car cela coïncide avec les élections législatives en France. La nouveauté tactique est la mise en place des premiers groupements tactiques interarmes (GTIA) modernes, c’est-à-dire des bataillons, d’environ 400 hommes à l’époque, formés d’unités de régiments différents. La formule générale est de disposer d’un, parfois deux, escadron(s) ( sur automitrailleuses de 60 ou de 90 mm, du Régiment d’Infanterie Chars de Marine (RICM) ou du 1er Régiment étranger de cavalerie (REC), d’une compagnie d’infanterie portée sur camions, principalement du 3e Régiment d’infanterie de marine, du 2e Régiment étranger d’infanterie (REI) ou du 2e,REP, et d’une batterie de canons de 105 mm ou de mortiers de 120 mm, du 11e Régiment d’artillerie de marine (RAMa) ou du 35e Régiment d’artillerie parachutiste (RAP).

Quatre GTIA seront formés pour Tacaud, travaillant en coordination étroite avec l’Aviation légère de l’armée de Terre qui déploie au total une vingtaine d’hélicoptères et une escadre aérienne mixte de transport et de chasse qui se met en place fin avril 1978. L’ensemble représentera au maximum 2 300 soldats français.

On en est pas encore là lorsque le premier GTIA formé est engagé le 16 avril à Salal, un point clé au nord de Mossouro. Il n'y alors qu'un escadron du RICM en pointe et une section de mortiers en pointe d'un détachement de l'ANT. Quelques semaines avant le combat de Kolwezi, on s’aperçoit que les rebelles sont nombreux et surtout bien équipés. Les hommes du Nord tchadien sont aussi des combattants courageux. Les appuis aériens sont gênés par la météo et surtout l’armement antiaérien de l’ennemi. Un Skyraider de l’armée tchadienne, piloté par un Français, est abattu par un missile portable SA-7. Après trois jours de combat, le GTIA franco-tchadien est replié. Le RICM a perdu deux morts et dix blessés. L'attaque est relancé le 25 avril avec un GTIA français complet avec en particulier un escadron du REC et une compagnie du 3e RIMa. Le Frolinat est chassé de Salal avec de lourdes pertes. Un marsouin du 3e RIMa est tombé dans les combats.

Des renforts sont engagés, jusqu’à pouvoir former trois GTIA supplémentaires. Des fusils d’assaut SIG 542 ont été achetés en urgence en Suisse pour remplacer les fusils et pistolets mitrailleurs français face aux AK-47 Kalashnikov. Les GTIA français doivent s’emparer des villes du centre du pays afin de protéger le «Tchad utile».

Un premier accrochage intervient le 12 mai à Louga au sud-est de N’Djamena. Les rebelles sont mis en déroute facilement par les Français. L’engagement le plus sérieux survient une semaine plus tard à Ati en plein Centre-Sud du Tchad. Le 19 mai, le GTIA français donne l’assaut, une compagnie du 3e RIMa en tête, à une position très solidement défendue. Les combats sont très violents, mais la combinaison de la qualité des troupes au sol et de l’appui aérien des Jaguar ou des hélicoptères armés permet de chasser l’ennemi. Les combats reprennent le lendemain et le Frolinat est définitivement chassé. Une centaine de rebelles et trois soldats français, deux marsouins et un légionnaire du REC, ont été tués et cinq autres blessés. 

Le 31 mai, une force rebelle de 500 combattants accompagnés de conseillers libyens est repérée à Djedda 50 km au nord d’Ati. Le GTIA manœuvre comme à Ati et détruit la bande rebelle en deux jours. On compte à nouveau plus de 80 morts rebelles. Un Jaguar en revanche a été abattu par la défense antiaérienne, mais le pilote est sauvé. Les combats au sol sont terminés, mais la force aérienne française continue un temps de frapper les dépôts et les bases du Frolinat.

Ainsi se terminent cinq semaines de combats. Dix soldats français ont été tués pour peut-être 500 combattants ennemis. Le Polisario a libéré les otages français et a stoppé ses raids. Il va négocier la paix avec la Mauritanie dans les mois qui suivent. Les habitants de Kolwezi et notamment les nombreux Français ont été sauvés et les Tigres katangais chassés du territoire. Le Frolinat a été stoppé au Tchad.

Tous ces résultats ont été obtenus, non par une supériorité de matériels sauf dans le cas des raids aériens, quoique les Jaguar doivent toujours faire face à des tirs de mitrailleuses et de missiles. Deux avions sont ainsi abattus lors de Tacaud. Cela n’a pas été non plus une question de nombre, toujours à l’avantage de l’adversaire, ni même de courage, un paramètre indispensable mais partagé entre les deux camps. La vraie différence s’est trouvée dans la somme de compétences techniques et tactiques individuelles et collectives accumulées par les Français et la qualité de leur structure de commandement, notamment à l’échelon des sous-officiers.

Mais les guerres se gagnent d’abord dans les choix stratégiques, la France gagne alors parce qu’on ose au niveau politique. Ce mois de mai 1978 marque cependant le sommet de l’audace française. Après il y encore un combat très violent au Tchad, lorsque le GTIA en place à Abéché, armé par le 3e RIMa, le RICM et le 11e RAMa, doit faire face à un bataillon léger motorisé et bien équipé de 800 combattants du Conseil démocratique révolutionnaire (CDR), nouvel allié de la Libye. Au bout d’une journée de combat, le bataillon du CDR est entièrement détruit, avec peut-être plus de 300 combattants tués, une quarantaine de véhicules détruits et une grande partie de son équipement lourd détruit ou capturé. Les Français comptent deux marsouins tués, au RIMa et au RICM. C’est le dernier engagement direct au combat d’une unité terrestre française avant 1991.

Comme Superman face à la kryptonite, les forces armées françaises en Afrique sont invincibles sauf face à deux éléments qui effraient l’échelon politique à Paris. Le premier est la sempiternelle accusation de néo-colonialisme dès qu’un soldat français combat en Afrique, que cette accusation soit locale (après que la situation ait été sauvée par les soldats français, rarement avant), régionale ou en France même. Le second est la peur des pertes humaines, françaises au moins, et la croyance que cela trouble l’opinion publique. Ces deux kryptonites ont commencé à agir dès le début des interventions françaises, mais elles prennent une ampleur croissante à la fin des années 1970. Les opérations extérieures françaises sont alors très critiquées par l’opposition de gauche comme autant d’ingérences militaristes et néocoloniales. François Mitterrand parle du président Giscard d’Estaing comme d’un «pompier pyromane» ajoutant du désordre à l’Afrique par les interventions militaires. 

Giscard d’Estaing bascule. L’opération Tacaud se termine en mission d’interposition, donc mal, et il accepte même la formation d’un bataillon français sous Casque bleu au sein de l’éternelle Force intérimaire des Nations-Unies au Liban. On y meurt tout autant, deux soldats du 3e RPIMa y sont tués et le colonel commandant le bataillon est blessé dans un combat contre les Palestiniens, mais ce n'est plus la guerre et ce ne sont que les premiers d'une longue série de morts dans des missions stériles. En mai 1981, L’ancien «pompier pyromane» laisse la place à un «pompier qui craint le feu». Le temps des opérations audacieuses est bien terminé. 

mercredi 19 mai 2021

Une brève histoire des snipers-3e partie : Tueurs fantômes et anges gardiens

Dans les conflits d’après-guerre, les guerres entre États deviennent rares et les combats y sont généralement brefs et mobiles. Les tireurs y ont donc un rôle mineur. Lorsque les combats se figent parfois, on les voit revenir, en Corée à partir de 1951, les tireurs d’élite refont leur apparition. Avec 214 victoires revendiquées, c’est pour la première fois un soldat chinois, Zhang Taofang, qui s’avère le meilleur tireur du conflit.

Les conflits de contre-insurrection de la décolonisation ou de la période d’après changent la donne. Ces combats, longs, fragmentés et où l’infanterie a le premier rôle redonnent de l’importance aux snipers. Si les groupes armés non étatiques disposent encore rarement d’armes modernes, les armées occidentales, et notamment l’armée française, se dotent enfin de manière permanente de tireurs d’élite. L’armée française qui ne pratique toujours pas le combat autonome des tireurs d’élite, en place dans chaque section d’infanterie, et même un temps dans chaque groupe de combat d’une dizaine d’hommes.

Ces tireurs sont d’abord équipés d’une version du fusil réglementaire MAS 49/56 avec lunette, puis, à partir de 1966, du FR-F1, avec lunette de visée et bipied, lui-même modifié en calibre 7,62 en 1989 (FR-F2) qui va être conservé pendant trente ans. Pour la première fois, l’armée française se dote massivement d’une arme de précision de grande qualité utilisée aussi par les forces d’intervention de la police et de la gendarmerie qui se mettent en place pour faire face à des situations à la fois violentes et délicates. Le 4 février 1976, à Loyada à Djibouti, encore territoire français, une équipe de tireurs d’élite du GIGN abat simultanément à 180 mètres cinq des sept hommes qui avaient pris en otage un bus scolaire rempli d’enfants, le tir est suivi d’un assaut victorieux du GIGN et du 2e REP qui fait 22 morts au total chez les ravisseurs et les soldats somaliens qui les soutiennent.

Les Américains font le même constat durant la guerre du Vietnam où ils renouent aussi avec l’emploi des tireurs-chasseurs. On y fait le constat que face à un adversaire comme la guérilla Viet-Vong ou l’infanterie légère nord-vietnamienne, il faut en moyenne 10000 cartouches pour abattre un homme, là où 3,5 suffisent en moyenne à des snipers. Plusieurs As s’y distinguent comme Charles Mawhinney, un chasseur de l’Oregon devenu Marine, avec 103 victoires officielles et surtout le sergent Carlos Hathcock, policier militaire rattaché ensuite à la section de snipers de la 1ère division de Marines également, crédités de 93 victoires (mais de 300 probables) et longtemps détenteur du record de distance, avec un coup au but à 2250 m en utilisant une mitrailleuse de 12,7 mm tirant au coup par coup. Hathcok fait beaucoup par la suite pour maintenir ce savoir-faire au sein du Corps des Marines après la guerre. Contrairement aux conflits précédents et à l’image des autres armées occidentales, l’US Army et le Corps des Marines, maintiennent les tireurs de précision, en les conservant cependant dans des unités autonomes. 

Les Soviétiques adoptent en 1963 le fusil de précision SVD (Snaïperskaïa Vintovka Dragounova) Dragunov, produit à des centaines de milliers d’exemplaires pour équiper d’abord les tireurs des sections d’infanterie puis, à l’instar du fusil d’assaut AK-47 et du lance-roquettes RPG-7, armer de nombreux mouvements de guérilla dans le monde. À la fois, rustique, simple d’emploi et efficace, le SVD Dragunov, avec ses variantes et copies, est le premier fusil de précision moderne de masse. Il contribue à changer le visage des conflits à partir des années 1970 en se diffusant dans les groupes armés non-étatiques.

Au cœur des guerres civiles et au sein de forces souvent légères, le partisan-sniper devient une figure importante surtout dans un contexte urbain. Outre son rôle traditionnel dans les combats, le tireur d’élite est aussi de plus en plus un instrument de terreur en prenant la population civile ennemie pour cible. C’est déjà le cas dans la guerre civile libanaise qui débute en 1975, en particulier à Beyrouth. C’est surtout, le cas lors de la guerre en Bosnie et en particulier durant le siège de Sarajevo de 1992 à 1996 où l’artère centrale de la ville, sous le feu des tireurs d’un quartier occupé par les Bosno-Serbes, est baptisée officieusement «avenue des snipers». Environ 1300 civils y sont ainsi touchés par ces tireurs. Le sniper permet ainsi de tuer massivement, mais de manière suffisamment fragmentée pour conserver la pression sur la population sans provoquer pour autant les mêmes réactions internationales que lors d’un massacre soudain. Pour les mêmes raisons, le tireur d’élite se révèle aussi un excellent instrument de pression contre les forces extérieures, surtout depuis que les opinions publiques sont devenues beaucoup plus sensibles aux pertes. Dans un contexte favorable, essentiellement urbain, un seul sniper comme Vassili Zaïtsev et son équipe pourrait vaincre un contingent de Casques bleus. Très discret, le sniper maintient l’ambiguïté sur l’origine de la menace et rend difficile toute riposte, surtout si les règles d’engagement sont restrictives.

Ces expériences urbaines ont poussé les armées occidentales à se doter de nouvelles armes pour faire face à cette menace. En 1986, le Corps des Marines adopte le Barrett M82, version militaire d’un fusil en calibre 12,7 mm utilisé pour le tir sportif à grande distance, alors en vogue aux États-Unis. Les Marines en font un usage intensif lors de la première guerre du Golfe en 1991 pour détruire à distance des engins explosifs ou, à la manière des SAS dans le désert libyen en 1942, des matériels irakiens. L’arme est même employée dans la traque des missiles Scud. Ce type d’arme, qui permet de tirer au plus du double des armes en 7,62 mm avec une capacité de perforation et même d’explosion, se répand ensuite très vite. La France les utilise pour la première fois à Sarajevo à partir de 1992 pour lutter contre les snipers. Une nouvelle spécialité de snipers, dits «lourds», apparaît alors. En France, ils ont seuls le titre de tireurs d’élite.

Ces nouvelles armes sont utilisées par les forces de la coalition combattant en Afghanistan, en jouant surtout cette fois de leur capacité à tirer loin dans de grands espaces, dans une nouvelle course quasi-sportive au record. Quatre tireurs, deux Canadiens, un Britannique et un Australien, y ont réussi des tirs au-delà de 2300 m. Le record, détenu par un Australien anonyme (l’Australie, comme la France ne met pas avant ses tireurs) est de 2815 m. Les Français de la brigade La Fayette et des Forces spéciales en font un grand usage. A grande distance, une balle a une durée de vol de plusieurs secondes et s’élève de plusieurs mètres avant de descendre sur sa cible. La technicité est telle, connaissance du vent, des mouvements de la cible, estimation des distances, etc. qu’il s’agit d’un travail d’équipe où les calculs sont aussi importants que l’habileté au tir. Les groupes armés, comme le Hezbollah ou le Hamas, ont cherché à leur tour à se doter de telles capacités. Le Hamas aurait ainsi utilisé des fusils Steyr de calibre 12,7 mm pour tirer au-delà des défenses israéliennes autour de la bande de Gaza.

Pour l’instant, ces fusils lourds qui ne sont pas efficaces en deçà de 500 m n’ont pas supplanté les tireurs d’élite classiques. Ceux-ci n’ont jamais été en fait autant employés dans les opérations modernes, au milieu de populations qu’il faut préserver autant que possible. Lors de l’engagement d’un détachement français au cœur de Mogadiscio le 17 juin 1993, la grande majorité des pertes ennemies, estimées à une cinquantaine, est le fait de la dizaine de tireurs d’élite présents ce jour-là parmi 200 soldats français engagés. Les forces américaines engagées en Irak en ont fait également un grand emploi de 2003 à 2007. De septembre 2005 à janvier 2006, une section de dix tireurs américains de la 3e division d’infanterie a pris sous ses feux sur une partie de la ville de Ramadi, à partir d’un bâtiment central, tuant plus de 200 combattants rebelles. Le Navy Seal Chris Kyle, qui a également combattu à Ramadi, est crédité de 40 victoires pour la seule bataille de Falloujah en novembre-décembre 2004, soit le quart de ces victoires totales.

L’Irak est aussi le théâtre où apparaissent les premiers As rebelles. Les plus célèbres sont Mohammed, tué finalement par Chris Kyle en combat rapproché au cours d’une embuscade, ou Juba, le «sniper de Bagdad», sans doute le premier sniper (ou sans doute, groupe de snipers) à avoir fait l’objet d’un accompagnement médiatique sur les réseaux sociaux. Les duels ont cependant été rares entre eux, le plus spectaculaire a cependant eu lieu le 27 septembre 2005 lorsque le sergent américain Jim Gilliland a tué à 1250 m, avec un fusil en 7,62 mm, un sniper rebelle posté dans un bâtiment de Ramadi.

Toutes ces opérations face à des groupes armés ont fait aussi apparaître aussi un nouveau besoin à l’autre bout du spectre du sniper lourd : celui de discriminer à courte distance au cœur de la population entre les combattants ennemis et les civils. Dans ce contexte, les fusils à lunettes à fort grossissement, destinés au tir lointain sont plutôt désavantagés puisque jusqu’à 200 m environ, un homme qui se déplace sort très vite du champ de vision d’une lunette de tir. On utilise donc plutôt dans ces cas-là des fusils d’assaut munis de système de visée à courte distance, comme un faisceau ou un point laser. Les Anglo-saxons ont repris le vieux terme de Sharpshooter pour cette nouvelle fonction.

En proportion du nombre de combattants actuels, les tireurs d’élite n’ont jamais été aussi nombreux, car jamais aussi utiles. Paradoxalement, cette priorité et les recherches en cours qui en découlent risquent d’en ôter le caractère élitiste. Le développement de l’optronique et de l’aide à la visée, permettront d’intégrer sous peu en une seule lunette des éléments qui nécessitaient jusque-là une appréhension intuitive après un long entraînement. Un programme américain expérimente maintenant des munitions de gros calibre dotées de guidages internes en temps réel, utilisant des capteurs optiques pour déterminer les mouvements de la cible et déployant ensuite des ailettes pour se diriger vers elle. Le temps n’est pas loin sans doute non plus où des systèmes de contrôle de tir permettront de tirer à la place du tireur, une fois tous les paramètres conformes. Dans la mesure, où il suffira de faire l’acquisition de l’objectif, les dernières qualités demandées au tireur seront le camouflage et l’absence de remords à tuer.  

mardi 18 mai 2021

Une brève histoire des snipers-2e partie : Les chasseurs industriels.

Lorsque la Grande Guerre commence, seuls les Allemands qui bénéficient de leur industrie optique et d’un budget d’équipement important, partent avec plusieurs milliers d’armes réquisitionnées de «grande chasse» avec lunette de visée. Ces armes qui sont données en «surdotation» dans les unités d’infanterie ont un rôle modeste durant la guerre de mouvement où leur effet se noie dans la puissance de feu déployée. On remarque pourtant du côté allié que les officiers sont particulièrement visés et on découvre ensuite des carnets allemands spécialisés décrivant des méthodes d’identification des officiers. Ni les Français ni les Britanniques, qui ne pratiquent par la chasse au gros gibier et considèrent le tir à la lunette comme peu loyal, ne font de même.

Les choses changent avec l’apparition des lignes de tranchées à la fin de 1914. Le premier tireur d’élite français connu est sans doute l’adjudant Lovichi, qui prend l’habitude de se poster dans le no man’s land entre les lignes et d’y attendre pendant des heures pour abattre un Allemand puis ceux qui tentent de le secourir. Tireur de compétition avant-guerre, il est parti avec son arme de concours sur la crosse de laquelle il prend l’habitude de marquer des encoches à chaque victoire. Comme le commandement lui demande de prouver celles-ci, il doit, en plus, organiser des raids pour aller chercher les cadavres de ses victimes. Il est tué au bout de quelques mois, mais il suscite beaucoup d’émules. Le commandement français, qui n’aime pas ces combattants isolés et incontrôlés, encadre et limite vite ce qu’on appelle alors le «service d’embuscade».

Les Allemands lui donnent au contraire une grande extension. Ils recrutent même discrètement 2000 Finlandais pour effectuer cette mission face à l’armée russe et par grand froid. C’est néanmoins surtout sur le front ouest, où ils sont plutôt sur la défensive, qu’ils développent ce type de combat. A partir de 1916, ils remplacent les armes de chasse, assez fragiles dans un environnement de guerre et n’utilisant pas le calibre standard, par des fusils en dotation Gewehr 98 auxquels ils ajoutent différents modèles de lunettes grossissantes (de 2,5 à 3 fois). On crée aussi pour eux un environnement spécifique, plaques de blindage avec meurtrières, abris factices, faux arbres ou faux cadavres de chevaux placés dans le no man’s land. Plus que les pertes ennemies, le but principal recherché est de maintenir une pression constante sur des unités adverses, qui jugent souvent cela à la fois déloyal et d’une violence inutile hors des batailles. Le sniping provoque donc presque toujours de fortes réactions, comme des tirs d’artillerie de représailles.

Par imitation et parce que les snipers peuvent faire de bons anti-snipers, les Alliés, à l’exception des Russes, finissent quand même par développer aussi leurs propres spécialistes, avec des fortunes diverses.

Le premier problème est technique, les Allemands étant les seuls à pouvoir s’appuyer sur une industrie optique de grande qualité. Après plusieurs essais infructueux, les Français copient finalement une lunette allemande qu’ils installent sur des fusils réglementaires Lebel 1886-93 ou Berhiet 1907-15. On équipe aussi quelques fusils automatiques (le réarmement se fait par l’action des gaz et non plus à la main) comme le FA 17, ce qui assure une cadence de tir supérieure. Plus de 5000 fusils à lunettes sont ainsi distribués aux «bons tireurs» des compagnies d’infanterie, qui les utilisent comme elles le souhaitent. On forme aussi ponctuellement des petites unités de tireurs pour une mission particulière, comme à Verdun en 1916 pour faire face à la menace des lance-flammes, mais il n’y a ni doctrine d’emploi, ni centre de formation.

La politique d’emploi des Britanniques, qui équipent de lunettes 10000 fusils Lee Enfield SMLE III, est initialement assez proche des Français avant par l’arrivée des unités du Commonwealth qui, au contraire, utilisent beaucoup leurs anciens chasseurs. Les Canadiens arrivent sur le front avec un excellent fusil de précision, le Ross Martin Mk III doté d’une lunette de fabrication américaine, et d’excellents chasseurs souvent d’origine indienne. Huit des douze meilleurs snipers de la guerre sont d’ailleurs canadiens et six d’entre eux sont indiens ou métis comme le caporal Francis Pagahmagabow, le plus meurtrier de tous avec 376 victoires. Les Australiens sont également parmi les premiers alliés à utiliser des fusils de précision, armes de chasse amenées souvent clandestinement, notamment à Gallipoli où ils affrontent les tireurs turcs. L’un d’entre eux, Billy Sing, un Australien d’origine chinoise, s’y illustre particulièrement en abattant officiellement 150 soldats turcs (mais peut-être le double en réalité) dont Abdul «le terrible», le meilleur sniper ottoman, ce qui constitue peut-être le premier grand duel de tireurs d'élite. De leur côté, les tireurs sud-africains sont le plus souvent issus d’une unité privée fondée par le millionnaire Sir Abe Bailey : les Bailey’s South African Sharpshooters. Les 23 hommes qui y ont été formés revendiquent à eux seuls la mort de 3000 Allemands, de 1916 à la fin de la guerre.

Ces pratiques dispersées sont finalement rationalisées grâce aux efforts du major Hesketh Hesketh-Prichard qui décrira son expérience en 1920 dans Sniping in France, premier récit du genre. Hesketh-Prichard fait de ce qui est donc désormais nommé officiellement "sniping" une discipline militaire à part entière qu’il enseigne dans une école de tir improvisée en 1915 puis imitée dans chaque armée britannique. On y apprend, non seulement à tirer avec précision, mais à le faire dans un environnement tactique organisé. Hesketh-Prichard innove ainsi en imposant le travail par équipes de deux avec un tireur et un observateur utilisant un télescope. Avec cette capacité de surveillance accrue, les équipes de snipers s’avèrent aussi d’excellents observateurs.

Les Américains arrivent au combat en 1918 avec ce paradoxe de ne pas disposer d’armes performantes alors qu’ils sont largement à l’origine de l’emploi militaire des snipers et qu’ils conservent encore la culture du tir au fusil, là où l'importance relative de cette arme a beaucoup décliné dans les armées européennes. C’est donc avec un rustique M1917 Enfield sans lunette que le 8 octobre 1918, le sergent Alvin York détruit à lui seul plusieurs nids de mitrailleuses, tue 25 soldats allemands et en capture 132 autres. Deux jours plus tard, Herman Davis équipé du Springfield M1903 se distingue en abattant quatre mitrailleurs allemands près de Verdun. À ce moment-là, la guerre entre dans une nouvelle phase à la fois mobile et intense, où l’importance relative des snipers décline.

L’après-guerre voit, une fois encore, la disparition rapide des snipers dans la plupart des armées. Leurs savoir-faire sont difficiles à maintenir et ils sont associés à l’idée d’une guerre statique que l’on rejette. Seule la nouvelle armée soviétique, qui cultive le mythe des héros issus du peuple, fait une grande place aux bons tireurs. En 1932, le «mouvement des tireurs de précision» est organisé et six ans plus tard, l’armée rouge peut se vanter de disposer de 6 millions de porteurs du badge de «tireurs Vorochilov». De 1931 à 1938, l’URSS se dote de plus de 50000 fusils Mosin-Nagant M1891 à lunettes. Elle en produira 250000 pendant la Grande Guerre patriotique, avec aussi le SVT-40 Tokarev semi-automatique.

C’est pourtant contre les Soviétiques que s’illustre le plus grand sniper de l’histoire. Une autre armée a misé sur les tireurs d’élite dans la cadre cette fois d’une défense très décentralisée où les petites cellules d’infanterie ont le premier rôle pour harceler et freiner les colonnes ennemies. Durant la «guerre d’hiver», de novembre 1939 à mars 1940, les sections de tireurs-skieurs, invisibles dans leur tenue blanche, font des ravages dans les rangs soviétiques. Dans un froid glacial lors de la bataille dite de «killer hill» dans la région de Kollaa, une section de 32 tireurs finlandais tient tête à 4000 Soviétiques. Parmi eux, le caporal Simo Haya, crédité en moins de cent jours de combat de la mort de 505 ennemis avec un fusil M28 Pystykorva sans lunette et peut-être de 200 autres au pistolet-mitrailleur.

L’exemple finlandais ne suscite cependant pas tout de suite des émules pendant la Seconde Guerre mondiale. Le sniper est plutôt une arme défensive et de front statique. L’armée allemande ne ressent pas le besoin d’en utiliser lors des combats très mobiles du front Ouest ou en Afrique du Nord, et parmi les armées qui sont sur la défensive seuls les Soviétiques en font un grand emploi, en particulier dans les zones boisées ou urbaines. En septembre 1941, le 465e Régiment d’infanterie perd une centaine d’hommes en quelques heures harcelés par quelques tireurs dans une forêt de Biélorussie. Une autre unité de chars, alors au repos, subit les tirs d’un sniper pendant cinq jours avant de s’apercevoir que l’homme est au milieu des cadavres dans un char soviétique détruit.

Dans la violence de l’affrontement, les snipers soviétiques sont présentés comme des héros, au culte très organisé. Si Vasily Zaytsev est le plus connu, en grande partie pour son rôle dans la bataille de Stalingrad où il est crédité de 255 victoires, ce n’est pourtant pas le plus meurtrier de tous. Le premier rang, selon les statistiques soviétiques à prendre avec prudence, revient à Ivan Sidorenko avec 500 victoires et ils sont dix à dépasser les 400 victimes. Les cent meilleurs totaliseraient 12000 victimes, dont beaucoup de cadres ou de spécialistes des armes de l’Axe. A cette échelle, l’impact de ces quelques individus devient donc stratégique. Les Soviétiques sont même les premiers à employer des femmes dans ce rôle et à les mettre en avant. Lyudmila Pavlichenko est ainsi créditée de 309 victoires jusqu’en juin 1942 seulement, date à laquelle elle est blessée et retirée du front, la fonction d’héroïne à montrer se retrouvant alors en contradiction avec celle de combattante.

Les Soviétiques innovent aussi, en imitant sans doute les Finlandais, en utilisant les snipers dans un rôle anti-véhicules ou anti-abris. Ils emploient pour cela des munitions spéciales, incendiaires et perforantes pour leurs Mosin-Nagant, et surtout, des fusils antichars PTRS-41. Impuissantes contre les chars lourds, ces armes capables d’envoyer une balle de 14,5 mm à 800 m s’avèrent très précieuses contre les cibles moins protégées. Ils innovent aussi en déployant aussi des tireurs de précision dans toutes les sections d’infanterie. L’idée n’est pas alors de mener un combat de harcèlement par de petites équipes spécialisées comme celles de Zaytsev ou Sidorenko, mais de combiner les effets des armes de combat rapproché comme les nombreux pistolets mitrailleurs avec ceux d’armes à plus longue portée et plus précises.

Innovatrice en la matière durant la Première Guerre mondiale, l’armée allemande a tendance cette fois à suivre et imiter les Soviétiques. Significativement, comme pour ces derniers, c’est dans la défensive que les tireurs de précision, équipés pour la très grande majorité de Mauser K98K équipés de diverses lunettes, mais aussi de fusils soviétiques récupérés, prennent de l’importance. On trouve donc là aussi, à partir de 1943, des héros-tireurs mis en avant comme Matthaus Hetzenauer (345 victoires, selon des statistiques qu’il faut, là aussi, prendre avec prudence) ou Josef Allerberger (257 victoires) et une foule de tireurs qui se répartissent dans les sections d’infanterie. Les «suicide boys», comme les surnomment les Américains, sont utilisés en Italie, à l’Est ou en Normandie dans des missions de freinage dans les espaces coupés. L’un d’entre eux, Karl Krauss, s'y vantait de pouvoir arrêter n’importe quelle colonne américaine en Italie avec seulement cinq cartouches. Les Allemands sont alors sans doute les premiers à utiliser, marginalement, des armes équipées d’optiques infrarouges pour le tir de nuit.

Dans le Pacifique, le Japon fait un usage intensif aussi des snipers «en enfants perdus», pouvant compter sur la motivation sans faille de ses combattants. Ces tireurs perdus servent à retarder l’ennemi dans les zones de jungle, et plus rarement, dans les zones urbaines comme à Manille en 1945. Ils utilisent pour cela le fusil réglementaire Type 97 avec une munition de petit calibre, 6,5 mm, qui présente l’avantage de faire peu de fumée et de bruit. La portée utile est en revanche assez faible, mais la plupart des combats se font dans des espaces coupés et à relative faible portée.

Américains et Britanniques développent à leur tour leurs snipers à partir de 1942, avec des versions améliorées de leurs fusils de la Première Guerre mondiale, Lee Enfield n° 4 Mk1 T, pour les Britanniques, Springfield 1903 pour les Américains (avec l’excellente lunette Unertl pour les marines) et, à partir de 1944, Garand M1C. Les Alliés disposent de nombreux tireurs de précision, placés eux aussi dans les sections d’infanterie, mais plus rarement en missions isolées et, dans ce cas, toujours en binômes avec un observateur. Les tireurs américains et britanniques sont cependant trop rapidement formés, en neuf jours pour les premiers, pour rivaliser avec leurs adversaires sur ce terrain.

Ces armées motorisées et tournées vers l’offensive ne ressentent pas le besoin de développer de cellules de snipers-chasseurs à l’exception dans les unités de commandos. Le Special Air Service se distingue en utilisant les fusils antichars Boys pour détruire à distance des avions de l’Axe sur les pistes de Libye avant, comme les Américains, d’utiliser les mitrailleuses de 12,7 mm pour le tir précis à grande distance.

La guerre terminée, tout recommence.

lundi 17 mai 2021

Une brève histoire des snipers-1ère partie : Les mal aimés

Lors de la Seconde Guerre mondiale, les tireurs d’élite américains étaient surnommés les « Ten cent killers », le prix de la cartouche du fusil Springfield 1903 qu’ils utilisaient. Durant la guerre du Vietnam, avec l’évolution des coûts sans doute, ils étaient devenus les « Thirteen cent killers » ou la « Murder Inc. ». Ils sont aujourd’hui, à l’image de Chris Kyle, des héros aussi spontanément célébrés aux Etats-Unis qu’ils ont pu l’être de manière organisé par l’Etat soviétique pendant la Grande guerre patriotique. Pendant ce temps, nul nom de tireur de précision, d’élite ou « sniper » ne se détache vraiment de l’histoire des armées britanniques et françaises plutôt mal à l’aise avec ces combattants particuliers, qui apparaissent comme un expédient nécessaire mais dont a un peu honte et qui disparait avec le besoin, la guerre de position qui l’a vu naître. Entre tueur en série et protecteur, lâche et héros, individualiste et rouage essentiel d’un ensemble, le sniper est une figure à part dont l’image a beaucoup fluctué en fonction des contextes dans lesquels il est apparu et a été utilisé.

Ce mal aimé du combat a d’abord beaucoup souffert de combattre à distance. L’arme de jet et l’arme de choc sont d’origine commune, introduite presque simultanément pour la chasse. La première permet de réduire le risque par la mise à distance mais la seconde est souvent indispensable pour tuer. L’appréhension de l’agression de l’autre et surtout la peur de mourir ne s’y exercent pas avec la même intensité. Le combat par contact physique répugne et induit un stress maximal.

Les héros des légendes indo-européennes combattent à la lance, à la fois arme de jet très proche et de contact, ou à l’arc comme le dieu Krishna dans la Mahabharata indienne ou les héros de l’Illiade à partir d’un char ou après en être descendu. Si les peuples cavaliers continuent de privilégier ce combat à distance, associé à l’excellent arc composite, l’image du guerrier évolue en Europe et au Proche-Orient avec l’apparition et le développement des protections et surtout des épées de fer, à partir de 800 av JC. Le combat rapproché y devient prédominant et valorisé par rapport au tireur à distance qui apparaît ainsi de plus en plus, par contraste, comme un combattant, certes indispensable pour préparer ou accompagner le combat principal, mais moins courageux. Cette différenciation tactique s’accompagne d’une différenciation aussi sociale et culturelle. Après les citoyens-fantassins, hoplites grecs, légionnaires romains, guerriers germains, ce sont les aristocraties-cavalières, associées dans le terme de « chevalier », qui se développent en Occident qui prennent le monopole des vertus guerrières dans un combat conçu comme une série de duels entre égaux et d’écrasement des roturiers à pied.

Dans ce contexte, la mort à distance des chevaliers, par les arbalétriers ou les archers apparaît comme un crime social doublé de lâcheté, puisque avec ces armes perfides une personne « de peu » peut tuer sans  risque le plus vaillant des nobles. Lors du concile de Latran en 1139, le pape Pape Innocent II interdit « cet art meurtrier et haï de Dieu », sans grand effet il est vrai, tant ces armes sont quand même efficaces et peuvent même avoir une influence considérable sur les évènements comme lorsqu’un arbalétrier tue Richard 1er « Cœur de lion » lors du siège de Châlus-Chabrol en 1199. Toute l’ambiguïté est là, le tireur à distance déplaît mais il est nécessaire. On l’utilise donc mais on le licencie dès la fin des combats.

L’apparition de l’arme à feux accroit encore le malaise. Bayard, l’archétype du chevalier, considérait qu’il était honteux « qu’un homme de cœur soit exposé à périr par une misérable friquenelle dont il ne peut se défendre ». Car l’arme à feux, outre sa capacité de perforation, présente la particularité inédite de lancer un projectile invisible, phénomène non-naturel qui dépasse les capacités des sens et accroit encore l’impression de ne pas avoir de prise sur son environnement. Bayard ordonnait la pendaison de tout arquebusier capturé avant de périr lui-même d’un coup d’escopette dans le dos en 1524. Par contraste, l’arme de jet, qui permet de compenser la supériorité du chevalier apparaît aussi comme l’instrument de l’affranchissement politique et social. Les figures qui incarnent cette vision sont d’abord légendaires comme l’archer anglais Robin Hood ou l’arbalétrier suisse Guillaume Tell.

Au début du XVIIIe siècle, les fusils, qui remplacent les mousquets, permettent déjà de tirer avec une certaine précision. On se rend compte aussi que les fusiliers tirant de manière autonome sont en moyenne deux fois plus précis que ceux tirant groupés. Certains Etats allemands développent alors de petites unités pour renseigner et « tirailler » en avant des troupes. Incapables d’actions de choc du fait de leur dispersion, il s’agit alors surtout pour elles de préparer le combat principal mené par l’infanterie de ligne. Les hommes qui composent ces unités sont baptisés Jägers, ou Chasseurs, du nom de la catégorie de la population où ils sont, et seront toujours prioritairement, recrutés. Malgré la répugnance dans l’Europe aristocratique à laisser les combattants hors de tout contrôle étroit, le procédé des tirailleurs se répand lentement. Certains Chasseurs tyroliens et bavarois, sont même équipés d’une carabine Gandoni utilisant l’air comprimé.

Le premier véritable emploi moderne de tireurs de précision date de la guerre d’indépendance américaine. L’absence initiale d’armée régulière impose à la nouvelle république de faire appel aux hommes déjà aguerris, comme les chasseurs, coureurs des bois ou agriculteurs de la « frontière », pour qui le tir précis est une condition de survie. Ces coureurs des bois et chasseurs, arrivent avec leur propre fusil dont le canon, « l’âme », rayé fait tourner la balle et permet de tirer efficacement beaucoup plus loin que le Brown bess des « habits-rouges ». Certains de ses hommes, baptisés Rangers, avaient déjà été utilisés contre les Français et les Indiens dans les années 1750 sans que l’armée britannique, qui avait pourtant constaté leur efficacité, n’adopte définitivement ce savoir-faire. Ces amateurs ne savent pas combattre à la manière réglée des Européens mais ils font des ravages dans les rangs britanniques et particulièrement lors de la campagne de Saratoga, en 1777, où 500 Rangers sélectionnés par le général Morgan et équipés du long fusil Kentucky harcèlent dans la forêt une colonne britannique. En tuant, le général anglais Fraser de Balnain à presque 400 mètres près de Saratoga, Timothy Murphy apparaît comme le premier sniper héroïsé.

Les Américains renouvellent l’expérience lors de la guerre de 1812.  Le 9 janvier, à la Nouvelle-Orléans, une ligne de tireurs d’élite mobilisés étrille une brigade britannique, en tuant d’abord ses officiers puis en frappant ses compagnies paralysées. Plus de 1 600 soldats de sa Majesté tombent en moins de 25 minutes pour moins de 60 Américains. Pour la première fois, quelques tireurs isolés et précis peuvent avoir une influence forte sur l’issue de chaque bataille. On les appelle déjà tireurs d’élite mais pas encore snipers, nom que l’on donne à partir des années 1820 aux excellents tireurs capables de toucher des snipes, des petites bécassines du nord de l’Angleterre.

L’expérience américaine porte en partie. A l’initiative du capitaine Ferguson, vétéran de la guerre d’indépendance et déjà inventeur d’un fusil s’armant par la culasse, les Britanniques se dotent d’une unité de tireurs de précision, le 95e régiment d’infanterie, dont les hommes sont, comme les Américains, équipés de tenues vertes et surtout, à partir de 1801, d’un fusil spécifique, le Baker. Le Baker possède une âme rayée qui donne à la balle une trajectoire droite jusqu’à presque 300 mètres, soit le double des fusils habituels à âme lisse. Cette précision accrue est cependant acquise au prix d’une cadence de tir plus faible, la balle devant être enfoncée avec un maillet puis une baguette rigide. Placées en tirailleurs en avant des troupes de ligne, les « sauterelles vertes », comme les surnomment les Français, font des ravages en Espagne, ciblant particulièrement les officiers. En 1809, le général Auguste de Colbert est tué de cette façon devant Villafranca. Paradoxalement, l’armée française, qui combat désormais surtout par la manœuvre, les feux d’artillerie et le choc de masse n’imite pas vraiment cette innovation. La Grande armée engagée en Russie n’emploie que cinq bataillons de Chasseurs dont quatre alliés et un corse. La marine française en revanche en fait un grand usage. A Trafalgar, en 1805, cela n’empêche pas le désastre, mais permet de toucher 50 membres d’équipage du navire amiral britannique, même si, contrairement à la légende, l'amiral Nelson est tué par une balle de canon lisse. 

L’armement d’infanterie connaît une évolution considérable tout au cours du XIXe siècle. Les fusils à âme rayée deviennent plus faciles d’emploi et ils s’arment par la culasse, ce qui augmente la cadence de tir et permet de tirer par tous les temps et dans toutes les positions. Avec les fusils Dreyse ou Chassepot qui apparaissent au milieu du siècle, n’importe quel fantassin peut déjà tirer plus loin, plus vite et plus précisément que les green jackets de Wellington. Avec l’apparition des poudres blanches à la fin du siècle, et la mise en service d’armes comme le Lebel ou le Mauser 98, il peut également tirer sans être décelé ou gêné par la fumée. Dans ces conditions, la distinction entre tirailleurs, qui combattent par le feu, et soldats de ligne, qui combattent plutôt par le choc, disparaît.

On oublie cependant que chaque fois que le combat s’est figé quelque part, devant la ville de Sébastopol en 1854-55 (où des Britanniques utilisent, sans doute pour la première fois, des lunettes de tir) ou lors de la guerre de Sécession, des tireurs isolés sont apparus spontanément. En 1861, le colonel unioniste Hiram Berdan regroupe ceux du Nord dans deux unités spécialisées, les 1er et 2e US Sharpshooters, équipés de fusils à lunettes et en tenue verte. De leur côté, les Confédérés les emploient de manière beaucoup plus dispersée. L’un d’entre eux, Jack Hinson, est peut-être responsable de la mort de cent soldats de l’Union le long des rivières Tennessee et Cumberland. Lors des combats de Spotsylvania, en 1864, le général de l’Union Sedgwick est abattu à 700 m juste quelques minutes après avoir déclaré qu’ « à une telle distance, les confédérés ne toucheraient même pas un éléphant ».

Ces manières de combattre, mal contrôlé, ne plaisent cependant guère et cette expérience de la guerre civile américaine est négligée par la suite. Avec la généralisation des fusils s’armant pas la culasse et l’apparition des poudres sans fumée ces manières plaisent encore moins. Les snipers peuvent désormais se cacher complètement ajoutant l’invisibilité du tireur à celle de la balle. Sous la menace de tels combattants, la mort devient totalement imprévisible et presque inévitable, ce qui induit un stress encore plus fort et réintroduit l’idée d’un combat inégal et lâche. La menace de snipers ennemis est toujours particulièrement détestée, impliquant souvent des rétorsions fortes qui déplaisent aussi souvent aux voisins de ces tueurs volontaires. Les grandes armées régulières n’aiment pas les tireurs isolés. Ce sont donc les amateurs qui leur rappelle à chaque fois leur efficacité. Lors de la guerre des Boers, de 1899 à 1902, des « commandos » de fermiers et chasseurs tiennent tête à l’armée britannique en la harcelant de tirs au fusil. A la fin de la guerre, on constate simplement que les Boers n’ont été capables de s’emparer  d’aucune position sérieusement tenue. Dans le combat géant, bref et très mobile que l’on envisage en Europe au début du XXe siècle, quelques tireurs de précision ne semblent guère avoir d’importance. C’est une erreur.

(à suivre)

jeudi 13 mai 2021

Les enseignements militaires de la guerre de Gaza (2014)

Le conflit de 2014 survient alors que le Hamas est en grande difficulté après avoir perdu l’appui de ses sponsors syrien et iranien pour avoir condamné le régime d’Assad et surtout égyptien après le départ des Frères musulmans en juillet 2013. La circulation souterraine avec l’Égypte est coupée et le blocus, un temps desserré, est à nouveau hermétique. Les revenus du Hamas dans Gaza sont divisés par deux en quelques mois. Le mouvement tente alors de renouer avec le Fatah avec qui il signe un accord en avril 2014, ce qui déplaît fortement au gouvernement israélien qui décide d’une nouvelle guerre.

Le 12 juin, le meurtre de trois adolescents israéliens, qui succède à celui de deux adolescents palestiniens un mois plus tôt, provoque l’arrestation de centaines de suspects pour la plupart membre du Hamas, qui nie toute implication. Les mouvements palestiniens les plus durs comme le Djihad islamique, ripostent par des tirs de roquettes qui provoquent eux-mêmes des raids de représailles. Le gouvernement israélien, poussé par son aile radicale, saisit l’occasion de lancer une nouvelle campagne croyant rééditer le succès de Pilier de défense. Mais cette fois le Hamas est prêt à affrontement de longue durée dans l’espoir d’obtenir une réaction internationale et la fin du blocus. L’affrontement survient le 8 juillet et dure jusqu’au 26 août 2014. L’opération israélienne est baptisée Bordure protectrice.

D’un point de vue tactique, cette opération se distingue avant tout des précédentes par un taux de pertes des forces terrestres israéliennes singulièrement élevé. L’armée de terre israélienne a ainsi déploré la perte de 66 soldats en 49 jours de combat contre deux lors de l’opération Pilier de défense en 2012 (7 jours) et 10 lors des 22 jours de l’opération Plomb durci en 2008-2009. Ces pertes israéliennes se rapprochent de celles subies lors de la guerre de 2006 contre le Hezbollah (119 morts pour 33 jours de combat), alors considérée comme un échec. Elles sont à comparer à celles de leurs ennemis, de l’ordre de 90 combattants palestiniens tués contre aucun Israélien en 2012, mais selon un ratio de 40 à 70 contre 1 pour Plomb durci et de 6 à 10 contre 1 pour Bordure protectrice. Tsahal perd également une dizaine de véhicules de combat en 2014 contre aucun en 2008.

Cette singularité s’explique essentiellement par les innovations opératives et tactiques des brigades al-Qassam, contrastant avec la rigidité du concept opérationnel israélien d’emploi des forces qui, lui, n’a guère évolué. Ces innovations ont permis aux forces du Hamas, à l’instar du Hezbollah et peut-être de l’État islamique, de franchir un seuil qualitatif et d’accéder au statut de «techno-guérilla» ou de «force hybride». Cette évolution trouve son origine dans les solutions apportées par le Hamas à son incapacité à franchir la barrière de défense qui entoure le territoire de Gaza pour agir dans le territoire israélien.

L’arsenal impuissant

La première phase de la guerre ressemble aux précédentes. Grâce à l’aide de l’Iran, le Hamas a développé sa force de frappe. Sur un total de 6000 projectiles, fabriqués sur place ou entrés en contrebande, le Hamas dispose d’environ 450 Grad, de 400 M-75 et Fajr 5 (80 km de portée) et surtout de quelques dizaines de M-302 ou R-160 susceptibles de frapper à plus de 150 km, c’est-à-dire sur la majeure partie du territoire israélien. Le Djihad islamique dispose de son côté de 3000 roquettes, moins sophistiquées, et les autres groupes, Front populaire et démocratique de libération de la Palestine (FDLP) ou des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa de quelques centaines.

À l’imitation du Hezbollah et toujours avec l’aide de l’Iran, les Brigades al-Qassam se sont dotées également d’une petite flotte de drones Abadil 1, dont certains ont été transformés en «bombes volantes». Hormis ces derniers moyens, l’ensemble reste cependant de faible précision et condamné à un emploi majoritairement anti-cités. Il est utilisé immédiatement, mais finalement avec encore moins d’effet que lors des campagnes précédentes. Au total, en 49 jours, 4400 roquettes et obus de mortiers sont lancés sur Israël causant la mort de 7 civils, soit un ratio de 626 projectiles pour une victime, trois fois plus qu’en 2008-2009. L’emploi des drones explosifs par le Hamas se révèle également un échec, les deux engins lancés, le 14 et le 17 juillet, ayant été rapidement détruits, l’un par un missile anti-aérien MIM-104 Patriot et l’autre par la chasse.

Si les destructions sont très limitées, les effets indirects sont plus sensibles. L’économie et la vie courante sont perturbées par la menace des roquettes comme jamais sans doute auparavant, jusque sur l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv qui doit arrêter son activité pendant deux jours. Il n’y a cependant rien dans cette menace qui puisse paralyser le pays. Plus que jamais, l’artillerie à longue portée du Hamas est une arme de pression et un diffuseur de stress (le nombre des admissions hospitalières pour stress est très supérieur à celui des blessés) plutôt qu’une arme de destruction. Elle constitue surtout le symbole de la résistance du Hamas, et de ses alliés. D’un autre côté, bien que faisant 200 fois moins de victimes civiles que les raids aériens, elles peuvent par leur destination uniquement anti-cités être qualifiées par les Israéliens d’«armes terroristes» et justifier le «besoin de sécurité» d’Israël aux yeux du monde extérieur.

Cette inefficacité des frappes du Hamas s’explique d’abord par leur imprécision, réduisant le nombre de roquettes réellement dangereuses à environ 800 mais aussi par la combinaison des mesures de protection civile israélienne et du système d’interception Dôme de fer officiellement crédité de 88 % de coups au but. Si ce chiffre est contesté, il n’en demeure pas moins que ce système très sophistiqué a démontré là son efficacité, surtout contre les projectiles à longue portée, sinon son efficience au regard de son coût d’emploi, estimé à entre 40000 et 90000 dollars pour chaque interception d’un projectile.

La force de frappe anti-civils

De son côté, comme dans les opérations précédentes, Israël a utilisé sa force aérienne et son artillerie pour frapper l’ensemble de la bande de Gaza pour, comme dans les opérations précédentes, affaiblir l’instrument militaire du Hamas, en particulier ses capacités d’agression du territoire israélien. De manière moins avouée, il s'agit aussi de faire pression sur la population pour qu’elle se retourne contre le gouvernement du Hamas qui est lui-même frappé. À défaut de les détruire, il s’agit, encore une fois, de faire pression simultanément sur les trois pôles de la trinité clausewitzienne. 

Le premier objectif n’est que très modestement atteint. Le nombre total de frappes a représenté le double de celui de Plomb durci, soit environ 5000, pour des pertes estimées de combattants palestiniens sensiblement équivalentes. Sachant que ces pertes sont aussi pour une grande part, et bien plus qu’en 2008, le fait des forces terrestres, il est incontestable que l’impact de la campagne de frappes sur les capacités militaires du Hamas a été plus faible que lors des opérations précédentes. Si quelques leaders du mouvement palestinien ont été tués comme Mohammed Abou Shmallah, Mohammed Barhoum et surtout Raed al Atar, les tirs de roquettes n’ont jamais cessé et la capacité de combat rapproché a été peu affectée.

Cette inefficacité est essentiellement le fait de l’adoption par le Hamas de procédés de furtivité et de protection terrestre plus efficaces. Plus les Israéliens dominent dans les «espaces fluides» et plus le Hamas densifie et fortifie son «espace solide» pour faire face aux raids de toutes sortes, aériens ou terrestres. Par leurs propriétés physiques et juridiques, murs et populations civiles sont de grands diviseurs de puissance de feu. Avec le temps, le Hamas, comme le Hezbollah au Sud-Liban, y a encore ajouté une infrastructure souterraine baptisée «Gaza sous Gaza» qui protège les centres de commandement du Hamas, ses stocks et une partie de ses combattants, répartis en secteurs autonomes de défense bien organisés. À la domination israélienne dans les airs répond par inversion l’emploi de la 3e dimension souterraine, déjà utilisée pour contourner le blocus et se ravitailler par le Sinaï égyptien.

Cette tactique inversée se retrouve aussi lorsqu’il s’agit de combattre à l’air libre. Aux complexes de reconnaissance-frappes israéliens sophistiqués, et donc couteux et rares, répond l’emploi de lance-roquettes peu onéreux et abondants, souvent employés de manière automatique pour que les servants ne soient pas frappés. L’armée de l’air et l’artillerie israéliennes peuvent se targuer de repérer les tirs très vite, grâce à la surveillance permanente de drones ou de ballons, et de frapper les sites d’origine en quelques minutes, voire quelques secondes, prouesse technique remarquable mais de finalement peu d’intérêt.

L’efficacité militaire des frappes israéliennes massives dépend aussi beaucoup de la surprise. Cela a été le cas en partie en 2008 et plus encore en 2012, et les principales pertes ennemies ont eu lieu les premiers jours. Ce n’est plus du tout le cas en juillet 2014 puisque les frappes avaient déjà commencé ponctuellement en juin. Lorsque la campagne commence véritablement, il n’y a plus de combattants du Hamas visibles dans les rues de Gaza.

Le deuxième objectif, faire pression sur la population dans son ensemble pour, indirectement, imposer sa volonté au «gouvernement» du Hamas, est toujours aussi moralement et opérationnellement problématique. Outre les 1300 à 1700 victimes civiles et les dizaines de milliers de blessés, plus de 11000 habitations ont été détruites et presque 500000 personnes, un tiers de la population, ont été déplacées. Les systèmes d’alimentation en eau et en électricité ont été détruits. Si le lien entre ces actions sur la population et la haine que celle-ci peut porter à Israël est évident et si la dégradation à l’étranger de la légitimité du combat d’Israël ou simplement de son image est établie, on ne voit pas très bien en revanche la corrélation entre cette action sur la population et les décisions du Hamas. Si des mouvements de colère ont pu être constatés contre le Hamas, en particulier lorsque des trêves ont été rompues par lui à la fin du conflit, il n’est pas du tout évident que le Hamas sorte politiquement affaibli de ce conflit.

Au bilan, on peut s’interroger sur la persistance, dans les deux camps, de l’emploi de frappes à distance sur la population civile, emploi qui s’avère à la fois moralement condamnable et d’une faible efficacité. La réponse réside probablement dans les capacités défensives de chacun des deux camps qui inhibent les attaques terrestres. Comme les premiers raids de bombardement britanniques sur l’Allemagne en 1940, largement inefficaces, lancer des roquettes ou des raids aériens apparaît comme la seule manière de montrer que l’«on fait quelque chose», avec ce piège logique que si l’un des camps frappe, l’autre se sent obligé de l’imiter puisqu’il peut le faire. Le message vis-à-vis de sa propre population l’emporte sur celui destiné à l’étranger.

Cet équilibre de l’impuissance a cependant été modifié par le développement par le Hamas de nouvelles capacités d’agression du territoire israélien par le sol. Faire face à ces innovations imposait cependant de pénétrer à l’intérieur des zones les plus densément peuplées de Gaza et de revenir à une forme de duel clausewitzien entre forces armées.

La nouvelle armée du Hamas

De 2012 à 2014, toujours grâce à l’aide de ses sponsors, le Hamas se dote de moyens de frappe directe jusqu’à des distances de plusieurs kilomètres. Des missiles antichars AT-4 Fagot (2500 m de portée), AT-5 Spandrel (4000 m) et surtout des modernes AT-14 Kornet (5500 m), provenant principalement de Libye via l’Égypte de l’époque des Frères musulmans, ont été identifiés, de même que des fusils de tireurs d’élite à grande distance (Steyr. 50 de 12,7 mm). Ces armes constituent une artillerie légère à tir direct qui permet d’harceler les forces israéliennes le long de la frontière.

Le Hamas développe également des capacités de raids à l’intérieur du territoire israélien contournant la barrière défensive. Une unité de 15 hommes a été formée à l’emploi de parapentes motorisés pour passer au-dessus du mur (elle ne sera pas engagée), des équipes de plongeurs sont destinées à débarquer sur les plages, surtout une quarantaine de tunnels offensifs ont été construits dont certains approchent trois kilomètres de long. Ces tunnels offensifs sont à distinguer des galeries destinées à contourner le blocus pour s’approvisionner en Égypte et qui avaient constitué un objectif prioritaire de l’opération Plomb durci. Il s’agit au contraire d’ouvrages bétonnés, placés entre dix et trente mètres sous la surface et longs de plusieurs kilomètres. Certains sont équipés de systèmes de rails et wagonnets.

Le premier des six raids du Hamas en territoire israélien a lieu le 17 juillet. Un commando de treize combattants palestiniens, infiltré par un tunnel, attaque un kibboutz situé près de la frontière. C’est la première attaque de la sorte contre Israël, qui ne provoque pas de pertes civiles mais suscite une grande surprise et donc une forte émotion dans la population. Au bilan, les quatre raids souterrains ne parviennent pas à pénétrer dans les cités israéliennes mais ils permettent de surprendre par deux fois des unités de combat israéliennes et leur infligeant au total onze tués et douze blessés, soit déjà plus que pendant les trois semaines de l’opération Plomb durci. Les deux raids amphibies, en revanche, décelés avant d’arriver sur les plages sont détruits sans avoir obtenu le moindre effet.

À ces nouvelles armes et ces capacités de raids, la troisième innovation du Hamas et mauvaise surprise pour Tsahal réside dans la professionnalisation de son infanterie, de bien meilleure qualité que lors des combats de 2008. À la manière du Hezbollah, les 10000 combattants permanents du Hamas, auxquels il faut ajouter autant de combattants occasionnels et de miliciens des autres mouvements, sont structurés en unités autonomes combattant chacune dans un secteur donné et organisé. Les axes de pénétration, par ailleurs généralement trop étroits pour les véhicules les plus lourds, ont été minés dès le début des hostilités selon des plans préétablis et des zones d’embuscade ont été organisées. Des emplacements de tirs (trous dans les murs) et des galeries ont été aménagés dans les habitations de façon à pouvoir combattre et se déplacer entre elles en apparaissant le moins possible à l’air libre. Le combat est alors mené en combinant l’action en essaim de groupes de combat d’infanterie et celui des tireurs d’élite/tireurs RPG ou, plus difficile dans le contexte urbain dense, de celui des missiles antichars. Dans tous les cas, la priorité est d’infliger des pertes humaines plutôt que de tenir du terrain ou de détruire des véhicules.

Le retour du duel

La nouvelle menace des raids palestiniens et la pression populaire qu’elle induit obligent le gouvernement à ordonner l’engagement des forces terrestres, sur une bande d’un kilomètre de profondeur, pour repérer et détruire les tunnels permettant aux combattants du Hamas de s’infiltrer en Israël. Dans la nuit du 17 juillet, les brigades de la division de Gaza, 401e Brigade blindée, Golani, Nahal et Parachutiste déployées le long de la frontière commencent leurs actions de destruction des sites de lancement de roquettes et surtout du réseau souterrain, en particulier à proximité de la frontière Nord et Nord-Est. La mission est donc très similaire à celle de l’opération Plomb durci.

Comme en 2008, les Israéliens forment des groupements tactiques très lourds avec une capacité de détection accrue pour déceler les entrées de tunnel, par les airs et les senseurs optiques, phoniques, sismiques et infrarouges. Les véhicules lourds Namer sont beaucoup plus présents qu’en 2008, les Merkava sont dotés du système Trophy, qui associe un radar avec antennes pour déceler l’arrivée de projectiles, un calculateur de tir et des mini-tourelles pour tirer des leurres ou des salves de chevrotines. Le système, très couteux, semble avoir prouvé son efficacité. Dans les zones ainsi ouvertes, les tunnels découverts sont soit livrés aux frappes de bombes guidées soit, plus généralement, pénétrés et détruits à l’explosif par les groupes de l’unité spéciale du génie Hevzek. Au sol et en sous-sol, le génie israélien utilise pour la première fois à cette échelle des robots de reconnaissance, comme le Foster Miller Talon-4 armé d’un fusil-mitrailleur court. Ces robots sauvent incontestablement plusieurs vies israéliennes.

Ces opérations rencontrent une forte résistance qui occasionne des pertes sensibles aux forces israéliennes. Contrairement à l’opération Plomb durci de 2008-2009 où elles s’étaient contentées de pénétrer dans les espaces les plus ouverts de la bande de Gaza dans ce qui ressemblait surtout à une démonstration de force, les unités israéliennes ont été contraintes cette fois d’agir dans les zones confinées et densément peuplées de la banlieue de Gaza ville, beaucoup plus favorables au défenseur.

Les combats y sont d’une intensité inconnue depuis la guerre de 2006. Au moins cinq sapeurs israéliens auraient été tués dans les tunnels, quatre autres en conduisant des bulldozers D-9. Le 19 juillet, une section de la brigade Golani est canalisée vers une zone d’embuscade où elle perd sept hommes dans la destruction d’un véhicule M113 par une roquette RPG-29. Six autres soldats israéliens sont tués aux alentours dans cette seule journée qui s’avère ainsi plus meurtrière pour Tsahal que les deux opérations Plomb durci et Pilier de défense réunies. Cinq hommes tombent encore le lendemain dans le quartier de Tuffah, en grande partie par l’explosion de mines. Le 22 juillet, deux commandants de compagnies de chars sont abattus par des snipers. Le 1er août, un combattant suicide sortant d’un tunnel parvient à se faire exploser au milieu d’un groupe de soldats israéliens en tuant trois. Le nombre de tués et blessés de la seule brigade Golani s’élève à plus de 150 dont son commandant, renouant avec la tradition israélienne du chef au contact. Les pertes des Palestiniens sont nettement supérieures mais certainement pas dans le rapport de 10 pour 1 revendiqué par Tsahal.

Dans ce contexte d’imbrication et alors que la population civile est souvent à proximité, la mise en œuvre des appuis est difficile. Les hélicoptères d’attaque peuvent tirer sur la presque totalité de la zone d’action des forces d’attaque mais les combattants palestiniens sont peu visibles depuis le ciel. Les appuis indirects présentent toujours le risque de frapper la population, ce qui est survenu le 20 juillet lorsque plusieurs obus tuent peut-être 70 Palestiniens et en blessent 400 autres, pour la très grande majorité des civils, ce qui provoque une forte émotion.

Le 1er août, l’annonce de la capture d’un soldat israélien près de Rafah, démentie par la suite, suscite une forte émotion en Israël et des scènes de liesse dans les rues de Gaza, témoignant de l’importance stratégique des prisonniers. Tsahal ne voulait absolument pas renouveler l’expérience du soldat Guilad Shalit capturé en juin 2006 et finalement libéré cinq ans plus tard en échange de 1000 prisonniers palestiniens. Une opération de récupération est immédiatement lancée.

Au bilan, les Israéliens revendiquent la destruction de 34 tunnels dont la totalité des tunnels offensifs et de plusieurs zones de lancement de roquettes, réduisant, avec l’action aérienne, le nombre de tirs de moitié, ainsi que la mort de centaines de combattants du Hamas. La menace jugée principale est ainsi considérée comme éliminée et l’armée israélienne a montré sa capacité tactique à pénétrer à l’intérieur de défenses urbaines très organisées et sa résilience en acceptant les pertes inévitables de ce type de combat, surtout face à une infanterie ennemie déterminée et compétente. Ces pertes, qui, par jour d’engagement au sol, sont de l’ordre de grandeur de celles infligées par le Hezbollah en 2006 constituent les plus importantes jamais infligées par des Palestiniens, y compris l’armée de l’Organisation de libération de la Palestine occupant le Sud-Liban en 1982. À cette époque, l’armée de l’OLP avait été détruite. Cette fois, le potentiel de combat du Hamas et sa volonté ne sont pas sérieusement entamés. Après dix-huit jours d’offensive terrestre et alors que l’opinion publique est, malgré les pertes, favorable à 82 % à sa poursuite, le gouvernement israélien y renonce, reculant devant l’effort considérable nécessaire pour détruire complètement le Hamas et la perspective d’être peut-être obligé de réoccuper la zone. Le 3 août, les forces terrestres israéliennes se retirent de la bande de Gaza après l’annonce que la mission de destruction des tunnels est remplie. À la fin de la phase terrestre, les capacités offensives du Hamas sont considérées comme détruites ou neutralisées. Du 3 au 5 août, les forces terrestres israéliennes sortent de la bande de Gaza.

L’armée des ondes

Comme à chaque fois, les combats sur le terrain se doublent de combats sur tous les champs possibles de communication. Il s’agit peut-être là du champ de bataille principal pour au moins le Hamas dont l’objectif principal est d’obliger Israël à, au moins, desserrer le blocus autour de Gaza. Outre la chaîne de télévision Al-Aqsa TV, créée en 2006, et son site Internet en langue arabe, le Hamas utilise tous les réseaux sociaux, caisse de résonance nouvelle depuis 2008, pour diffuser des images des souffrances de la population et justifier son action. Ils trouvent des relais nombreux dans le monde arabe et les populations musulmanes des pays occidentaux. Une guérilla électronique est lancée contre les sites de l’administration israélienne, sans grand succès il est vrai, tant la disproportion des forces est encore grande avec Israël dans cet espace de bataille.

L’armée israélienne est désormais la plus performante au monde en matière de communication autour des combats. Son armée numérique, renforcée de milliers de jeunes réservistes, occupe et abreuve Facebook, Instagram, Flickr ou encore YouTube. Sur Twitter, elle poste des messages dans plusieurs langues. Les espaces de débats sont saturés de milliers de messages favorables, parfois générés à l’identique par des robots. Sur le fond, les messages sont toujours les mêmes à destination d’abord de la population israélienne, qu’il faut rassurer et assurer de l’issue de la guerre; de l’opinion internationale ensuite pour qu’elle prenne parti et de l’ennemi enfin et secondairement en espérant contribuer encore à faire pression sur lui. Les combattants palestiniens ne sont jamais qualifiés autrement que de «terroristes», une manière de les disqualifier bien sûr mais aussi de rappeler que le Hamas est sur la liste officielle des organisations terroristes, entre autres, des États-Unis et de l’Union européenne. S’il est difficile, contrairement au Hamas, de montrer des images de victimes, on insiste sur le fait que les roquettes tirées depuis Gaza visent majoritairement et sciemment des civils. Il s’agit donc là d’un acte terroriste prémédité, alors que l’armée de l’air israélienne prend soin au contraire d’avertir par sirène (avec ce paradoxe que c’est désormais l’agresseur qui alerte de l’attaque) de l’attaque imminente. Si des civils sont tués à Gaza cela relève de l’entière responsabilité du Hamas qui les utilise comme boucliers humains.

Sur le fond, cette communication bien rodée ne peut masquer longtemps la dissymétrie des souffrances des populations concernées de l’ordre de 250 Palestiniens tués pour 1 Israélien. Elle peine à expliquer des bavures manifestes comme lorsque le 16 juillet quatre enfants sont tués sur une plage par deux tirs successifs. Mais à court terme, cela importe peu, les émotions des opinions publiques ne changent pas le soutien diplomatique des pays occidentaux, les États-Unis en premier lieu, qui ont tous réaffirmé le «droit d’Israël à se défendre» et ensuite seulement leur «préoccupation vis-à-vis des pertes civiles». À long terme, la dégradation de l’image d’Israël se poursuit mais à court terme, le soutien américain reste ferme. Le contexte diplomatique est même encore plus favorable à Israël qu’en 2008 et le Hamas ne parvient pas à susciter suffisamment d’indignation pour le modifier à son avantage.

Finir une guerre

Le gouvernement israélien pouvait considérer la destruction des tunnels du Hamas comme suffisant. Il estime plutôt se trouver ainsi dans une meilleure position pour accepter la prolongation des combats puisqu’Israël ne risque plus d’agression. Les forces terrestres ont été redéployées le long de la frontière avec une démobilisation partielle des 100000 réservistes, non pas en signe d’apaisement mais, au contraire, pour préparer un combat prolongé, le retour des réservistes facilitant aussi celui d’une vie économique plus normale.

Paradoxalement, si des signes de mécontentement contre le Hamas apparaissent dans la population palestinienne, c’est peut-être du côté israélien que le soutien de l’opinion publique s’érode le plus vite. Le 25 août, un sondage indique que seulement 38 % des Israéliens approuvent la manière dont les opérations sont menées, le principal reproche étant l’absence de résultats décisifs. De nouvelles négociations aboutissent à un cessez-le-feu définitif le 1er septembre.

À l’issue du conflit, s’il a fait preuve d’une résistance inattendue le Hamas est militairement affaibli, avec moins de possibilités de recomplètement de ses forces que durant les années précédentes, du fait de l’hostilité de l’Égypte. Il lui faudra certainement plusieurs mois, sinon des années pour retrouver de telles capacités. En attendant, au prix de la vie de 66 soldats et 7 civils (un rapport de pertes entre militaires et civils que l’on n’avait pas connu depuis 2000) et de 2,5 milliards de dollars (pour 8 milliards de dollars de destruction à Gaza), les tirs de roquettes ont cessé et le Hamas n’est pas parvenu à desserrer l’étau du blocus. Mais il n’y a cependant là rien de décisif pour Israël. Il aurait fallu pour cela nettoyer l’ensemble du territoire à l’instar de la destruction de l’OLP au Sud-Liban. Cela aurait coûté sans doute plusieurs centaines de tués à Tsahal pour ensuite choisir entre se replier, et laisser un vide qui pourrait être occupé à nouveau par une ou plusieurs organisations hostiles, et réoccuper Gaza, avec la perspective d’y faire face à une guérilla permanente. Le gouvernement israélien a privilégié le principe d’une guerre limitée destinée à réduire régulièrement (tous les deux ans en moyenne) le niveau de menace représenté par le Hamas. La difficulté est que les opérations de frappes apparaissent de plus en plus stériles et que les opérations terrestres sont aussi de plus en plus couteuses. Après le Hezbollah, et encore dans une moindre mesure, le Hamas est parvenu à franchir un seuil opératif en se dotant d’une infanterie professionnelle dotée d’armes antichars et antipersonnels performantes et maitrisant des savoir-faire tactiques complexes. Les deux adversaires sont donc largement neutralisés par leurs capacités défensives mutuelles.

À court terme, on ne voit pas ce qui pourrait permettre de surmonter ce blocage tactique. On peut donc imaginer un prochain conflit qui ressemblera plutôt à celui de 2012. À moyen terme, les possibilités de rupture de cette crise schumpetérienne (l’emploi des mêmes moyens est devenu stérile) sont plutôt du côté du Hamas qui peut espérer saturer le système défensif israélien par une quantité beaucoup plus importante de tirs «rustiques» et/ou utiliser des lance-roquettes modernes beaucoup plus précis comme les BM-30 Smerch russes. Il peut aussi espérer disposer de missiles anti-aériens portables comme le HN-6 chinois, toutes choses qui rendraient l’action du modèle militaire israélien beaucoup plus délicat. Il faudra cependant que le mouvement palestinien retrouve des alliés et des capacités de transfert de matériels à travers le blocus, ce qui n’est pas pour l’instant évident.

Israël reste donc pour l’instant dominant mais faute d’une volonté capable d’imposer une solution politique à long terme, il est sans doute condamné à renouveler sans cesse ces opérations de sécurité. Arnold Toynbee, parlant de Sparte, appelait cela la «malédiction de l’homme fort».

Extrait de "Sisyphe à Gaza"