samedi 11 juin 2016

Qui est l'ennemi ?

Modifié le 13 juin 2016

Un livre signé par un ministre en activité n’apparait jamais par hasard dans le paysage. Il est forcément destiné à produire des effets politiques, voire politiciens. Comme un pion de Go, le premier point à considérer est l’endroit précis où il est posé. Considérant qu’un ministre peut a priori se faire éditer où il veut, le choix des Editions du Cerf ne peut être un hasard. Le Cerf est une maison de grande qualité, spécialisée initialement dans les textes religieux catholiques mais qui publie aussi des auteurs, de tous bords par ailleurs. La question n'est pas de ce côté mais plutôt du côté du choix du ministre, socialiste, et de son cabinet, qui l'est moins il est vrai, d'une maison d'éditions clairement et visiblement à droite. Outre de possibles liens personnels, il s'agit peut-être simplement d'un bel exemple d'ouverture politique. 

Il faut ensuite se demander quels sont les effets attendus. Les meilleurs pions de Go en ont toujours plusieurs. Constatons d’abord qu’il s’agit d’un pion avec un nom en gros, celui du ministre, mais aussi en plus petits dans les remerciements : Messieurs Cedric Lewandowski, Jean-Claude Mallet, Paul Serre, Luis Vassy et Gaëtan Bruel. Ce dernier est le rédacteur final des discours qui sont compilés dans ce petit document et dont les idées fortes sont conçues par les premiers de la liste, qui constituent le cœur et cerveau du cabinet du ministre. 

On notera au passage l’absence de militaires dans ces remerciements, ils sont sans doute trop peu nombreux au sein de ce ministère et sans doute aussi considérés comme peu aptes à atteindre les hauteurs stratégiques. Les seuls noms de militaires qui apparaissent sont dans la très courte bibliographie en annexe car malgré tout certains écrivent. Le chef d’état-major des armées ou, parmi d’autres, les membres du cabinet militaire ont probablement apprécié cette non-attention ou plus exactement cette volonté de les reléguer au rôle d’exécutants. Pour être honnête, un hommage est rendu aux militaires sur deux pages dans la conclusion, rappelant leur capacité à prendre des risques, quand même, mais bien sûr « au service de la paix » (et moi qui croyais que c’était au service de la victoire) et de la protection des populations (à noter pour la suite), car « ils ne sont pas belliqueux » et savent que « la guerre n’est pas belle », les braves gens. 

Les militaires sont donc largement exclus de ce texte qui peut apparaître comme un testament intellectuel à un an d’un changement de gouvernement. Il n’est jamais inutile en effet de rappeler aux futurs probables gouvernants (plutôt à droite, cf premier paragraphe) qu’on les a déjà servi et qu’on peut à la rigueur continuer à le faire. Mais tout cela n’est peut-être sans doute que fantasme. Il n’est pas exclu d'ailleurs que cette posture puisse servir le ministre lui-même, qui est parvenu à surnager dans ce gouvernement, à se faire apprécier des militaires malgré son cabinet et surtout de l’ensemble de l’échiquier des partis de gouvernement. 

Pour les autres effets attendus, il faut considérer qu’un pion de Go exerce d’abord une influence sur du vide et le vide c’est la réflexion stratégique dans le conflit en cours. On pourra rétorquer qu’il existe bien un Livre blanc de la défense nationale et de la sécurité nationale (donc écrit dans le cadre fameux « continuum » sécurité-défense associant aussi le ministère de l’intérieur). Ecrit en 2013, on ne saurait imaginer qu'il soit devenu aussi vite caduque dans son analyse du monde que son prédécesseur de 2008 (qui doit détenir un record en la matière), ce serait se poser des questions sur la manière dont tout cela a été géré et finalement l'intérêt de l'exercice, sinon pour justifier des coupes budgétaires.

Non, cette fois c’est le ministère de la défense tout seul qui se pose dans le paysage…en face du ministère de l’intérieur, qui, par culture et par structure tout à la gestion courante, n’a pas les outils et l’habitude de ce genre de prise de hauteur (et c’est bien dommage). Quand on ne traite que de la délinquance, tous les opposants sont forcément des délinquants et leur neutralisation, si elle nécessite de nombreuses et complexes compétences tactiques, ne nécessite pas une grande vision stratégique. Le ministre de l’intérieur ne se conçoit pas comme un stratège et ses efforts portent visiblement surtout sur la démonstration qu’il est un bon gestionnaire (les statistiques sont bonnes, il n’y pas de ratés et s'il y en a, ce n'est pas de ma faute, etc.). 
Au delà bien sûr du souhait évidemment sincère de servir et de protéger les Français, il faut admettre à la lecture de cet ouvrage ou des réactions de Bernard Cazeneuve, parait-il prétendant malheureux à l’Hôtel de Brienne en 2012, chaque fois que des militaires apparaissent dans le paysage de la sécurité que cette protection est elle-même un champ de compétition politicien. Mais cela n’est sans doute que conjectures et supputations.

Reste le contenu du pion. Il s’agit probablement d’une compilation de discours un peu étoffés et regroupés sous le chapeau La France est-elle en guerre ? suivi d’un petit chapitre de conclusion dont le titre, Un ministère face à l’ennemi, répond en fait à la question précédente car ce qui fait la caractéristique de la guerre, par rapport à la police justement, c’est bien la présence d’un ennemi, c’est-à-dire d’une entité politique avec laquelle on est en confrontation violente. Il faut noter tout de suite et c’est heureux que l’on parle enfin d’ennemi, mot qui, si je me souviens bien, n’apparaît pas dans un Livre blanc qui ne connaît que le mélange hétéroclite et peu opératoire des « menaces ». Avec un ennemi, rappelons-le, on peut faire de la stratégie, avec des menaces, on fait surtout de la gestion.

A  la première question Sommes-nous en guerre ?, le cabinet apporte une réponse plutôt inédite « un pays est en guerre dès lors qu’il n’est plus en mesure de tenir la guerre à distance ». Si on en croît les paragraphes précédents, il y a donc un espace de paix où les citoyens ne sont pas concernés par« le fait guerrier » et un espace de guerre. Les années 1990 sont ainsi décrites comme un temps de paix car « les opérations extérieures se déroulaient loin de la France » alors que maintenant nous sommes en guerre car elles se déroulent aussi sur le sol national. Moi qui croyait que les guerres menées depuis cinquante ans contre le Frolinat, le Polisario, l’Irak, la république bosno-serbe, les Taliban et autres étaient… des guerres décidées par les différents gouvernements au nom de l'ensemble de la France et des Français et menées sur le terrain par des citoyens en armes, et bien je me trompais. La guerre c’est donc ce qui est fait par le ministère de la Défense et comme la guerre se fait aussi sur le territoire national, le ministère de la défense a toute sa place sur le territoire national. Ce syllogisme, qui apparaît très vite dans le texte, sera repris par la suite sous d'autres formes. Il constitue visiblement l'idée-force à transmettre. Il y est dit que c'est nouveau (en fait dans l'ampleur bien plus que par nature car cela fait quand même longtemps qu'on voit des soldats dans les rues) mais c’est parce que Daech se bat de manière nouvelle. On pense alors immédiatement aux attentats de  1986 ou de 1995 à Paris ou ceux organisés par Kadhafi et on se demande ce qu'il peut bien y avoir de nouveau mais cela est heureusement expliqué plus loin. 

Il s’ensuit une assez longue dissertation sur la définition même de l’ennemi. Il n’y a là franchement rien de très nouveau. On y apprend ainsi qu'il n'y a plus d'ennemi héréditaire et désigné à nos frontières mais mais qu'il peut y avoir à nouveau des ennemis étatiques. On y apprend également qu’il y a des ennemis irréguliers et que donc la définition de l'ennemi devient donc plus floue. On rappellera juste que de 1945 à 2011 la France a affronté de manière plus ou moins ouverte et violente douze Etats dont aucun n'était ni aux frontières, ni héréditaire. On rappellera aussi que 99% des soldats français qui sont tombés depuis 1945 sont morts en combattant des ennemis irréguliers. 

La partie suivante est consacrée à l’ennemi d'aujourd’hui singulièrement limité à l’Etat islamique (on passera sur l’étrange et finalement un peu ridicule coquetterie consistant à le désigner uniquement sous le nom de Daech). Al Qaïda a donc été vaincue et nous ne le savions pas. On se demande donc ce que nous combattons au Sahel et pourquoi Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) a revendiqué l’attaque de Charlie Hebdo (AQPA n’était peut-être pas au courant que l’ennemi c’était Daech)...celle-là même qui a provoqué l'engagement de l'opération Sentinelle. Suit une démonstration un peu laborieuse sur le fait que c’était Daech qui a commencé les hostilités et pas nous (ce qui est évidemment faux sauf à considérer, mais pourquoi pas, que des prises d’otages sont des actes de guerre). On s’efforce de démontrer ensuite que Daech n’est pas un Etat mais qu'il fait quand même tout comme un Etat, totalitaire qui plus est (ce qui relève de l'évidence). Cœur du problème stratégique, ce proto-Etat dispose d’une « armée terroriste » qui pratique le « terrorisme militarisé ». 

S'il décrit en détail l’idéologie de l’Etat islamique, le cabinet du ministre, dont certains membres travaillaient pour le mandat précédent, ne fait aucune référence au fait que cette organisation existe sous d'autres noms depuis 2003 et sous ce nom depuis dix ans. Tout semble avoir commencé en 2013. Il est vrai qu'avant que les Américains nous demandent de les suivre en 2014 et même lorsque l’Etat islamique ravageait une bonne partie du pays et tenait une partie de Bagdad (2006), cela n’intéressait pas la France. D'un point de vue opérationnel et tactique, la vraie nouveauté n'est pas la capacité de mener des attaques terroristes sophistiquées ou de les combiner avec des modes d'action conventionnels, cela fait au moins depuis douze ans qu'ils le font, mais bien la capacité à mener des opérations régulières de grande ampleur. Qualifier au passage, le « terrorisme militarisé » de Daech comme une « rupture majeure » est proprement stupéfiant. Les rescapés des attaques de Luxor (1997 quand même !), Mumbaï ou Nairobi, entre autres, apprécieront. Une rupture majeure c’est donc quand la France est surprise par un mode d’action pourtant utilisée ailleurs depuis des années. 

Je suis plutôt d’accord en revanche avec cette distinction entre l’ennemi qui doit être traité sur le sol national comme un criminel et comme un combattant à l’étranger, ce qui ne relève pas du même droit. Cette distinction est finalement celle des deux guerres mondiales avec la 
« zone des armées » et la « zone de l'arrière ». Il y a sans doute dans Qui est l'ennemi ? l’intention de ne pas politiser ce qui peut se passer à l’intérieur et donc de le circonscrire à des cas individuels criminels mais dans ce cas-là, on ne voit pas très bien alors ce que font les armées (et donc le ministère de la défense) sur le territoire national. L’explication est donnée juste après : l’ennemi est militarisé (rupture majeure donc), la sécurité du territoire doit donc être aussi militarisée (« contre-terrorisme militaire ») et c’est là qu’intervient le ministère de la défense, soutenu dans ce plan par les états-majors, surtout celui de l’armée de terre, afin de tenter de sauver désespérément tout ce qui peut l’être face à Bercy (autre adversaire visé peut-être aussi par l’ouvrage).

La partie qui suit, Comment vaincre, est une justification de ce qui a été fait jusqu’à présent. Au Levant, on agit forcément dans le cadre d’une coalition et on aide à la libération des territoires sous la coupe de Daech. Je crains cependant que dans beaucoup d'endroits, les habitants ne voient pas forcément les milices chiites irakiennes et kurdes ou encore le gouvernement de Bagdad (et on ne parle pas ici de Damas) comme de libérateurs. On évoque bien il est vrai « la question sunnite qui doit être prise à bras le corps » mais sans expliquer aucunement ce que la France va faire pour y parvenir mais il est vrai que cela est plutôt du ressort du Quai d'Orsay. Le propos est étendu ensuite au monde arabe et au Sahel sur le thème de la France qui doit être présente aux côtés des Etats locaux dans ce combat long et global contre les organisations djihadistes. Ces choses là ont le mérite d'être dites même si on ne rentre pas trop dans le détail. Nous sommes en guerre, pour longtemps et ce combat n'engage pas que les armées. On aimerait donc que ceux qui sont censés combattre à leurs côtés ou fournir les budgets nécessaires en aient conscience. Il est intéressant de noter qu'on parle de créer les conditions pour revenir à des « oppositions de nature politique » (sous-entendu sans combat, moi qui croyais que la guerre était un acte politique). Cela signifierait donc qu’on peut finalement négocier avec certaines de ces organisations d’ « égorgeurs » et non pas obligatoirement chercher leur destruction comme cela a pourtant été annoncé par l'ancien ministre des affaires étrangères.

Le chapitre suivant, Aller au-delà de l’ennemi présent, décrit une supériorité technologique occidentale en cours de contestation ou de contournement, avec un descriptif rapide des évolutions en cours et surtout un long retour sur La guerre hors limites de Qiao Liang et Wang Xiangsui, écrit il y a quand même vingt ans et qui visiblement plaît beaucoup (en oubliant les passages un peu ésotériques, comme ceux sur le nombre d'or). On y apprend donc avec stupeur que la confrontation entre deux Etats peut prendre aussi des tours non-militaires. Le général Poirier et beaucoup d'autres doivent se retourner dans leurs tombes. On y apprend surtout en réalité qu’il y a hors de France et de l’Union européenne, des Etats qui ont encore des politiques de puissance jouant sur une palette d’instruments pour atteindre leurs objectifs. On est effectivement loin de nos « Livres blancs de la défense et de la sécurité » (dont on comprendra avec ce titre que l'on y renonce à toute action offensive », sauf « pour la paix » bien sûr). La conclusion de ce panorama aussi hybride que l’ennemi qu’il décrit est alors que, on aura compris le message, que « la protection de cette population par des moyens nouveaux et appropriés devient une absolue nécessité » et de citer l’opération Sentinelle comme « première réponse à cette situation en grande partie inédite » (des attentats terroristes ?). Suit en conclusion un long plaidoyer pour cette opération, « qui n’est pas une opération marketing », et à laquelle le cabinet tient visiblement beaucoup, comme en témoigne d’ailleurs son énervement lorsqu’on l’étudie sérieusement, par exemple ici.

Pour le chapitre de conclusion, Un ministère face à l’ennemi, tout est dans le titre. Nous sommes en guerre et « nous devons la mener et la gagner », dans le cadre du Droit (pourquoi d’ailleurs insister longuement sur ce point ? par syndrome « guerre d’Algérie » ?) et le ministère de la défense est à la pointe de la réflexion et du combat : « Toute réflexion sur l’ennemi comporte […] un devoir de vigilance et d’action, qu’il nous revient d’exercer à l’heure présente ».

Résumé pour le lecteur pressé : Nous ne l’avons pas voulu mais nous sommes en guerre contre Daech et très accessoirement contre d'autres organisations. Le ministère de la défense est à l’avant-garde de ce combat. Celui-ci se déroule partout et notamment sur le territoire national. Il faut donc que les armées, guidées par le cabinet, soient aussi présentes sur le territoire national. Ce combat va durer. Il ne faut donc pas que ce concept et, peut-être aussi, que ceux qui l'ont conçu soient oubliés en cas de changement de majorité.

Les réflexions stratégiques, c'est-à-dire celles qui décrivent un ennemi de la France et les voies et les moyens pour le vaincre, sont bien trop rares pour s'en priver. On peut même considérer que l'on a là la première vision un peu claire sinon profonde, hors coups de mentons et moulinets, de la guerre en cours de la part de ce gouvernement. 
On peut s'interroger sur d'éventuelles arrières pensées, on peut aussi en contester les voies et les moyens décrits pour vaincre. La capacité à débattre, à s'adapter en fait, est la force principale des démocraties sur les totalitarismes. Débattons donc et surtout combattons. 

Point particulier, les droits de ce livre seront versés à l'association Solidarité défense.

Pour un autre point de vue sur cet ouvrage : Et les Angles, c’est pas les angles de la carte


lundi 6 juin 2016

Omaha

Je m’appelle Mike. Je viens de Virginie, et je vais peut-être mourir en Normandie, une région dont je connaissais à peine l’existence. Je me suis porté volontaire pour servir à la 29e division d’infanterie. Je cherchais l’aventure et je voulais combattre les Nazis. Maintenant, dans le bateau Higgins qui m’amène avec la sixième vague d’assaut vers Omaha Beach, le drapeau, la liberté, je n’y pense plus. J’espère juste être à la hauteur et survivre. J’ai confiance en moi, dans mes camarades, dans mes chefs.

Dans l’immédiat, je n’ai qu’une envie, c’est quitter ce bateau qui tangue et les paquets d’eau glacée qui me fouettent le visage. Tout vaut mieux que d’attendre ainsi depuis des heures. Je serre mon fusil Garand. J’essaie de me calmer en fantasmant sur mon action sur la plage. Notre corps commence à se transformer. J’ai soif, j’ai envie d’uriner. Mes pupilles grossissent. Le temps s’étire. Il reste quelques centaines de mètres du rivage. Ce qui me frappe alors c’est le bruit. J’ai l’impression que nous entrons dans un tambour géant. Il paraît que c’est l’effet du frottement sur l’air des balles des mitrailleuses allemandes MG42 qui passent au-dessus de nous à une vitesse supérieure à celle du son.

C’est le moment. La rampe du Higgins descend. Certains sautent sur les côtés. L’un d’eux trébuche devant la rampe qui lui fend le crâne en tombant. C’est le premier mort de la section. Nous n’avons de l’eau jusqu’aux chevilles. La marée montante entasse les cadavres. Je vois flotter des membres coupés. Un corps que j’enjambe a son visage troué. Ces images d’horreur, mon cerveau les enregistre dans tous leurs détails et je sens qu’elles resurgiront plus tard. En attendant, il passe à autre chose, se concentrant sur ce qui peut me servir à survivre.

Nous nous ruons vers le talus de galets à 300 m de là, seul abri sûr de la zone. Nous courons dans le sable, entre les corps, les hérissons métalliques et les équipements qui traînent sur le sol. Jesse Owens mettrait une trentaine de secondes, j’ai l’impression de mettre des heures face à des mitrailleuses qui peuvent lancer 1 000 cartouches par minute. Au roulement de tambour s’ajoutent maintenant des sifflements très déplaisants. Il paraît que c’est le cône de vide derrière la balle qui provoque ça. Cela signifie surtout que cela passe très près. Plus rien n’existe que le mur de galets devant lequel je finis par m’affaler.

Le champ de bataille se rétrécit alors d’un coup. Je fixe un instant un casque abandonné à côté de moi. Je perçois que l’air non plus n’est plus le même. C’est un mélange d’odeurs de mer, de poudre, de terre remuée peut-être. Je dois absolument faire quelque chose, n’importe quoi mais je n’arrive pas à me décider. J’attends un ordre, n’importe lequel. Mon voisin ouvre le feu par-dessus le talus de galet. Je l’imite. Je tire, très vite, sans prendre la visée ni retenir ma respiration comme à l’entrainement. Tirer me rassure, me donne le sentiment que je peux faire autre chose que subir cet enfer. Mon cerveau fonctionne très vite maintenant.

Devant nous, entre la levée de galets et la pente abrupte, il y a encore 200 mètres d’herbe et de sable. On distingue un chemin qui mène au sommet. Des sapeurs et des fantassins sont couchés devant les barbelés pour y faire exploser des bengalores. Le lieutenant nous ordonne de tirer sur le bunker à droite du chemin pour aider les gars qui grimpent vers le sommet.  Nous nous préparons à avancer aussi.

En avant ! Nous obéissons comme des automates. Le tir allemand est plus sporadique. Le déplacement dans l’herbe et le sable est pénible. Je suis tendu vers cette fameuse piste.  Le passage dans les barbelés est étroit. Nous montons jusqu’au plateau. Nous apercevons un village au loin. Nous devons nettoyer le bunker sur lequel nous avons tiré. Cette fois, c’est nous qui avons l’initiative. Nous pouvons avancer comme à l’exercice, par petits bonds, en nous appuyant mutuellement. Nous sautons dans une tranchée bétonnée. Je tire dans l’entrée pendant que le sergent s’approche et lance une grenade. Je fonce derrière lui juste après l’explosion. Il y a de la poussière et une odeur âcre de poudre partout. Il n’y a personne. Les Allemands ont évacué la position avant notre arrivée. Je comprends soudainement que je survivrai à cette journée sans une égratignure et sans avoir vu un seul ennemi.
Ce qui reste de la section finit de se regrouper autour du bunker. Je peux voir toute la plage. La mer est couverte de bateaux. Le ciel est rempli de ballons. La place est pleine d’hommes, les cadavres que l’on regroupe, les blessés qui sont soignés sur place ou évacués mais surtout les colonnes de ceux qui débarquent encore. Des bateaux éventrés, des chars engloutis, un désordre inouï mais le sentiment de faire partie d’une machinerie d’une immense puissance.

Je sens que la zone de mort, cette bulle de violence qui s’ouvre parfois dans le monde normal des hommes est en train de se refermer. Je sors sans bouger d’un endroit où il m’a fallu en quelques minutes absorber les émotions de toute une vie.