Affichage des articles dont le libellé est livres. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est livres. Afficher tous les articles

mardi 13 avril 2021

Quand les petits affrontent les gros-Non State Warfare de Stephen Biddle

En 2010, avec Military Power, l’historien américain Stephen Biddle avait apporté une contribution majeure à l’étude de l’art opérationnel et de la tactique. Il y développait l’idée que la révolution militaire qui avait débuté au milieu du XIXe siècle en Europe avait produit un «système moderne» qui se caractérisait par la capacité à manœuvrer et obtenir des résultats tactiques malgré un environnement particulièrement létal. En 1815 à Waterloo un fantassin devait en moyenne faire face à deux projectiles avant de parvenir au contact physique avec l’ennemi; en 1915, ce nombre était passé à 200. Et encore ne s’agissait-il là que de projectiles d’infanterie, auxquels il fallait ajouter désormais tous les projectiles venant de la 3e dimension et frappant sur une vaste zone. Ce qui était visible devenait très vulnérable mais dans le même temps il n’était pas possible de vaincre sans attaquer et donc d’être visible.

Relever ce défi a nécessité un effort considérable d’organisation. Il a fallu des méthodes et des moyens nouveaux pour pouvoir évoluer sous le feu et neutraliser l’ennemi tout en se déplaçant : engins blindés, mitrailleuses légères et portables, barrages d’artillerie, groupes de combat, etc. Il a fallu surtout les coordonner. Il s’en est suivi une masse considérable d’informations à gérer en temps contraint : plans, ordres d’opération et de conduite, comptes rendus, mesures de coordination, ciblage, etc. C’est finalement cette capacité à gérer cette quantité nouvelle d’informations explicites ou tacites (compétences) du haut en base de la hiérarchie, qui caractérise le «système moderne». Il y a ceux qui le maitrisent et qui peuvent conduire des manœuvres complexes, et ceux qui, y compris avec les mêmes moyens matériels, n’y parviennent pas ou moins bien et qui sont écrasés forcément par les premiers lorsqu’ils bougent. Les résultats des combats modernes ne sont ainsi pas proportionnels au rapport de forces sur les points de contact, qui ne dépasse que très rarement deux contre un, ni même à la sophistication des équipements, mais bien à la différence entre la qualité des systèmes de commandement opérationnels et tactiques. Une idée qui est explorée ici par exemple.

Dans Military Power, Stephen Biddle ne s’intéressait cependant qu’à l’affrontement entre armées conventionnelles étatiques. Dans Nonstate Warfare: The Military Methods of Guerillas, Warlords, and Militias, il s’efforce de déterminer cette fois comment les organisations non-étatiques armées combattent, et parfois parviennent, à vaincre les États. Ce n’est évidemment pas nouveau, les conflits en Afghanistan et en Irak en particulier ont (re)stimulé toute une «littérature de contre-insurrection» et il apparaît donc difficile d’apporter quelque chose d’un peu inédit.

Stephen Biddle y parvient cependant en effaçant les catégories habituelles de guérilla (ou guerre irrégulière ou guerre asymétrique), associée aux organisations armées non-étatiques, et de guerre conventionnelle (ou classique), associée aux États, ainsi que le fourre-tout «hybride» censé réunir tout ce qui ne colle pas à ces deux archétypes. À la place, reprenant l’idée que le combat moderne est un duel de chasseurs où on arbitre toujours entre traque et dissimulation, il établit un continuum entre idéaux-types : l’approche Fabienne (du consul et dictateur romain Fabius Maximus qui a affronté Hannibal sans batailles) toute de prudence et d’évitement et l’approche napoléonienne de l’autre, son opposée très agressive et amatrice de concentrations de forces et de batailles si possible décisives. Ces approches ne sont pas spécifiquement associées à des types d’acteurs, mais sont adoptées selon des dosages différents par tous, étatiques ou non.

De fait, parce que le rapport de forces est généralement en faveur des États, de l’ordre de 4 contre 1 en moyenne en volume global, mais aussi en termes de puissance de feu, les organisations armées adoptent le plus souvent face à eux une stratégie très «fabienne» mettant l’accent sur la protection par dissimulation, enterrement, mixité avec les civils, mobilité, etc. au détriment de capacités offensives limitées au harcèlement et à de petites et brèves attaques. Mais parfois certaines organisations non-étatiques organisent des opérations plus ouvertes, larges et complexes, défensives ou non. Pour Biddle, fidèle à ses théories, ces modes opératoires qualifiés de «médians » ne sont réalisables que si l’organisation est suffisamment structurée pour pouvoir capitaliser les nombreuses compétences nécessaires à cette montée en gamme. Il y a, pour simplifier, les organisations qui disposent d’une infrastructure administrative solide, faite de normes communes et de procédures de suivi et contrôle et les autres où les choses se passent de manière plus interpersonnelle, opaque, désordonnée et souvent plus corrompue. On notera qu’il ne s’agit pas là de phénomènes propres à toutes les organisations, étatiques ou non. C’est bien par exemple la faiblesse de leur infrastructure qui freine certaines armées de pays du Sahel dans leur évolution face à des organisations armées locales à l’armature finalement plus solide.

Pour monter en puissance, il faut aussi bien sûr pouvoir accéder à des ressources. On peut être très organisé, mais si on ne dispose pas de recrues régulières, d’armes ou de financement, cela ne mène pas très loin. Or, un des apports du livre de Biddle est de montrer comment la mondialisation a apporté de ressources aux organisations armées alors que bien souvent elle en privait les États. Dans ses tableaux statistiques, cela se traduit par un saut de gamme moyen des organisations armées entre 1980 et 1995 rendue possible par cette conjonction. Depuis, la montée en gamme moyenne des organisations armées s’est ralentie, mais n’a jamais cessé.

La montée en gamme demande aussi un effort. Stephen Biddle insiste sur l’importance des enjeux, existentiels ou non, comme moteur de cet effort. Il cite notamment le cas de l’Alliance nationale somalienne (SNA) du général Aïdid qui change de comportement en 1993 lorsqu’elle est désignée comme ennemi à détruire par les États-Unis, et retombe dans ses divisions antérieures une fois obtenu le départ des Américains. Cela rejoint l’idée d’eustress des organisations (voir ici), avec cette précision cependant qu’au-delà un certain niveau de pression, la stimulation devient paralysie de l’infrastructure.

Pour autant, monter en gamme vers le «napoléonien» n’est pas forcément une bonne idée et peut-être refusé sciemment. Le mouvement Viêt-Cong était très structuré et motivé, mais il s’est pourtant longtemps abstenu de mener des opérations importantes face aux Américains car les moyens dont il pouvait disposer ne pouvaient l’empêcher d’être écrasé par la puissance de feu ennemie. Lorsqu’il s’y est résolu, lors de l’offensive du Têt en 1968, il a été très sévèrement battu et même brisé. Il a obtenu certes une victoire psychologique auprès de l’opinion publique américaine, mais ce n’était pas le but premier recherché. De la même façon, le mouvement serbe SVK dans les Krajina de Croatie aurait sans doute résisté plus longtemps face à l’armée croate en 1995 s’il avait adopté une posture plus fabienne. Peut-être en aurait-il été incapable, et c’est là un autre aspect, décrit par Clayton Christensen ou Philippe Silberzahn, qui n’est pas abordé par Stephen Biddle. Ce n’est pas parce qu’on a les moyens, la structure et même une menace de mort que l’on évolue. On peut aussi, à l’instar de la société Kodak, voir venir la mort, avoir les moyens de l’éviter et ne rien faire, parce que l’effort demandé est trop grand car il demande de trop changer. Dans une forme d’inertie consciente, une entreprise ou une force armée, peut voir venir le désastre et rester paralysée.

Un autre problème qui n’est pas abordé est celui de l’asymétrie des enjeux. La motivation des soldats professionnels français engagés au Sahel est réelle, celle de la nation qui les a envoyés au loin l’est beaucoup moins. Si l’État islamique dans la Grand Sahara mène une guerre absolue, la France mène contre lui une guerre limitée. L’EIGS risque son existence dans ce combat, pas la France. Forcément, l’incitation à faire prendre des risques, mais aussi à innover n’est pas la même. Les moyens du «petit» seront probablement mieux et plus utilisés que ceux du «grand» (Andrew J.R. Mack, "Why Big Nations Lose Small Wars", World Politics, janvier 1975).

La motivation nationale peut même être tellement faible et la sensibilité aux pertes tellement forte que cela peut conduire aussi le plus fort sur le papier à adopter aussi une stratégie fabienne. C’est typiquement ce que fait la France avec l’opération Barkhane au Sahel. La guérilla française, faite de raids et de frappes aériennes, s’oppose à la guérilla djihadiste à son égard. Notons qu’il s’agit aussi d’une approche par défaut, les forces armées françaises n’ayant finalement plus les moyens d’occuper le terrain en permanence.

Stephen Biddle a voulu remplacer les catégories par un continuum mais dans les faits, il a établi une nouvelle catégorisation, les approches fabienne, napoléonienne mais aussi désormais «médiane» entre les deux ressemblent quand même beaucoup à la trilogie guérilla-hybride-conventionnel, avec un médian-hybride qui ressemble aussi beaucoup à un «système moderne» appliqué au conflit entre États contre organisations armées. Il en conclut finalement que dans la grande majorité des cas, l’entité étatique ou non qui maitrise le mieux ce champ médian l’emporte sur l’autre. C’est ce qu’expliquait déjà David Johnson dans Hard Fighting, Israel In Lebanon And Gaza (RAND Corporation, 2011) en décrivant, avant Stephen Biddle, la confrontation d’une armée israélienne qui avait perdu en partie la maitrise du Système moderne et du Hezbollah qui au contraire se l’était approprié. Il en concluait comme Biddle aujourd’hui, mais aussi Ivan Arreguin-Toft dans son analyse de 202 conflits asymétriques depuis 1800 (How the Weak Win Wars: A Theory of Asymmetric Conflict, Cambridge University Press, 2005), la nécessité pour une armée faisant face à une organisation armée moderne d’aller vers une forme médiane combinant puissance de feu, mais aussi capacité de conquête et d’occupation permanente de l’espace.

En résumé, les thèses de Stephen Biddle ne sont pas aussi nouvelles qu’il l’affirme, mais cette approche opérationnelle et tactique est particulièrement intéressante. Elle confirme qu’effectivement, selon le mot d’ordre en honneur dans les armées il faut bien se préparer à des combats de «haute-intensité», ce qu’il faut traduire par retrouver des savoir-faire perdus de gestion d’opérations complexes de grande ampleur. Il est cependant probable que ces combats continueront à avoir lieu surtout contre des organisations armées qui persisteront à être les acteurs dominants de la conflictualité moderne. À cet égard, on peut se demander, comme le fait Stephen Biddle avec l’armée américaine, si les forces armées occidentales des armées 1980, et même avec les équipements d’époque, n’étaient pas mieux adaptées à ce défi que les forces actuelles, de haute technologie mais de faible capacité de présence.

samedi 3 avril 2021

"Guerre au Rwanda. L'espoir brisé 1991-1994", un livre du général Delort et une occasion de reparler du Rwanda.

 

La présidence Mitterrand a été la période de la Ve République la plus riche en désastres militaires après la fin de la guerre d’Algérie, au Liban et en ex-Yougoslavie en particulier, mais aussi au Rwanda. Contrairement aux deux engagements précédemment cités, aucun soldat français n’y est tombé au combat, mais la bataille a été perdue sur un autre champ, celui de l’image, des médias et des communications par clairement quelqu’un de plus fort que nous dans ce domaine. Quand plus de vingt-cinq ans après les faits, des généraux français sont encore obligés de s’expliquer sur ce qu’ils ont fait et les décisions qu’ils ont prises, c’est que quelque chose n’a pas fonctionné auparavant au-dessus d’eux, ne serait-ce que le courage d’assumer clairement tout ce qui a été fait.

L’engagement français au Rwanda a ainsi suscité de très loin le rapport nombre d’étoiles sur un livre/nombre de soldats engagés le plus important de la Ve République. Le général Dominique Delort vient apporter les siennes et une contribution très intéressante au débat. Le général Delort a été le conseiller Afrique du chef d’état-major des armées (CEMA), alors l’amiral Lanxade, de 1991 à 1994. Autrement dit, il était le colonel qui suivait les dossiers, rédigeait des analyses pour le CEMA, mais surtout participait avec les diplomates aux négociations politiques et parfois devenait commandant des forces sur le terrain le temps d’une crise.

C’est donc un acteur et un témoin de première main sur ce dossier, avec cette première limite, louable, de ne parler que ce qu’il connaît depuis l’état-major des armées (EMA), dans un engagement qui était surtout géré à l’Élysée par le président et un petit cercle de conseillers. Il agit donc et parle en soldat discipliné qui ne questionne jamais le politique et s’applique à exécuter au mieux les missions qu’on lui donne. La deuxième limite est que son rôle se termine avec la fin de l’opération Noroit en décembre 1993 et qu’il est un témoin beaucoup plus indirect des évènements de 1994, qu’il ne peut évidemment pas ignorer.

Avant même de parler du Rwanda, le témoignage du général Delort est intéressant déjà dans sa description de l’infrastructure organisationnelle et intellectuelle qui gère les opérations militaires françaises. En le lisant et avec un peu de recul, ce qui frappe d’abord est l’extrême centralisation des décisions. Tout remonte au président de la République jusqu’au moindre détail. C’est un effet des institutions de Défense de la Ve République. Cela a d’énormes avantages opérationnels, en particulier lorsqu’il faut s’engager très vite. Cela a aussi un certain nombre d’inconvénients et le premier d’entre eux est la dépendance à la personnalité d’un seul homme. Un autre élément qui frappe et qui vient croiser le premier est la grande diversité des sujets souvent complexes à traiter. La France est la vice-championne du monde du nombre d’opérations extérieures depuis 1945. En même temps que le dossier rwandais, il faut traiter la guerre du Golfe, l’engagement en ex-Yougoslavie, au Cambodge, en Somalie, au Tchad, etc. cela fait beaucoup pour peu de temps de cerveau disponible, surtout quand ce cerveau est celui du président de la République bien occupé par ailleurs.

Il y a bien sûr autour de lui tout un écosystème de cellules de conseillers qui gère l’information montante, avec ses qualités, qui tiennent à celles des individus, et ses défauts bien connus de la sociologie des organisations. On y trouve ainsi et bien sûr tous les modes habituels de rivalité-collaboration entre chapelles, ici entre EMA, Mission de coopération, État-major particulier du président, secrétariat général ou cellule Afrique de l’Élysée, sans parler des ministères, mais aussi les filtrages de l’information en fonction de la réaction possible du décideur ultime. En juin 1992, le général Delort décrit ainsi sa surprise de voir disparaitre de son rapport le propos du chef d’état-major des Forces armées rwandaises (FAR) sur sa crainte de grands massacres interethniques, lorsque celui-ci est synthétisé au cabinet du Ministère de la Défense.

Il y a ce qui remonte vers le cerveau du chef des armées, que l’on peut donc interroger, et puis il y a ce qui en sort, et là on est souvent déçu si on attend une profondeur d’analyse, peut-être simplement parce que ce n’est pas possible dans le contexte de rationalité très limitée et de coq à l’âne évoqué plus haut. En fait de grande stratégie, on a surtout de grandes idées générales et des éléments qui relèvent plus de l’inconscient que du rationnel. Le général Bentégeat raconte ainsi dans Chefs d’État en guerre comment lors d’un conseil restreint où il était question de l’aide militaire à apporter au Cameroun Mitterrand interdit tout usage de l’arme aérienne, car il ne veut pas «que l’on voie des avions français frappant des noirs». Voilà à quoi tient parfois la forme d’un engagement militaire.

Plus précisément, dans le cadre de l’engagement au Rwanda, il y a ainsi deux éléments majeurs qui sont sortis du chapeau de François Mitterrand : le principe même de l’engagement militaire dans la durée au Rwanda et le fait que cet engagement ne serait jamais direct. Ce qui est frappant dans le livre du général Delort, c’est combien, encore une fois discipline oblige, cela est intégré comme évident, alors qu’en réalité ni l’un, ni l’autre ne vont de soi.

Dominique Delort commence donc son propos par la décision de répondre favorablement à l’appel au secours de Juvénal Habyarimana en octobre 1990 menacé par la première offensive du Front patriotique rwandais (FPR) basé en Ouganda. C’est le déclenchement de l’opération Noroit, à la double mission : protéger les ressortissants français et dissuader le FPR de s’emparer de la capitale. La France n’est pas la seule à intervenir, il y a aussi un bataillon belge et une brigade zaïroise qui elle est engagée au combat, et en fait surtout au pillage, avec les FAR. Le FPR est stoppé. Paul Kagame, revenu des États-Unis, en prend le commandement de fait après la mort mystérieuse de son prédécesseur. Belges et Zaïrois partent, mais Mitterrand décide finalement de maintenir la force française.

C’est là le vrai tournant. Pourquoi fait-on cela? Ce n’est jamais clairement expliqué. Une stratégie s’appuie normalement sur une vision claire d’intérêts à défendre. Là on ne voit pas très bien quels intérêts la France défend dans cette région, hormis que selon l’amiral Lanxade cité dans le livre, Mitterrand, alors conseillé par son fils Jean-Christophe, à «presque un faible pour Habyarimana» (rappelons-le dictateur du Rwanda depuis son coup d’Etat de 1973 et adepte d’une politique de séparation ethnique). Mitterrand aime visiblement bien la région considérée comme faisant partie de la zone d’influence de la France, car francophone. N’est-ce pas au Burundi voisin que François Mitterrand a imposé la tenue du «carrefour du développement franco-africain» en 1984, à l’origine d’un des scandales politico-financiers de l’époque ?

Bref, on ne sait pas trop clairement pourquoi, mais on y va. Quelques mois plus tôt à La Baule, François Mitterrand a expliqué aux dirigeants africains francophones, dont Habyarimana, que l’aide française serait désormais conditionnée à des réformes démocratiques. Le Rwanda est le premier endroit où mettre en œuvre cette doctrine. La politique française consistera à aider militairement le gouvernement rwandais de deux manières : avec le bouclier dissuasif du détachement Noroit et un détachement d’assistance militaire et d’instruction (DAMI) de quelques dizaines de conseillers qui aidera à la montée en puissance des FAR. En échange, Habyarimana doit accepter le multipartisme et partager le pouvoir, avec son opposition interne d’abord, avec le FPR ensuite. Telle sera désormais la ligne française qui se félicitera fin 1993 d’avoir aidé à la paix et à la mise en place de la démocratie au Rwanda.

C’est tout ce processus que décrit le général Delort, en tant qu’acteur privilégié tant dans le champ diplomatique avec les négociations d’Arusha qui se déroulent en Tanzanie sur un an de l’été 1992 à l’été 1993 que le champ militaire lorsque le FPR lance des offensives pour appuyer ces mêmes négociations, à l’été 1992 d’abord puis en février 1993. Les Français ont sauvé la situation à chaque fois d’abord en renforçant Noroit et en le déployant hors de Kigali, la première fois au nord du pays en deuxième échelon des FAR (ce qui n’est pas décrit dans le livre) et la seconde fois, après l’évacuation de ressortissants vivants hors de la capitale, au nord de Kigali. À chaque fois également, le DAMI, qui n’a jamais dépassé une soixantaine d’hommes, a pris un rôle plus actif en appui des FAR au plus près de l’ennemi, en commandant notamment une batterie d’artillerie. Il n’y a jamais eu de combat direct entre Français et FPR parce qu’aucun des deux camps ne le voulait. Ces chapitres sont l’occasion pour l’auteur de répondre à l’accusation faite aux soldats français aux abords de Kigali d’avoir procédé à des vérifications d’identité, en clair d’avoir cherché à repérer les Tutsis (l’ethnie est inscrite sur la carte d’identité), car ceux-ci étaient considérés comme ennemis a priori. Pour le général Delort, il n’y a jamais eu que des contrôles de présence d’armes, et jamais aucun civil n’a été transféré par des militaires français aux forces de sécurité.

Pour avoir servi sur place à l’été 1992 et au sein d’un régiment, le 21e Régiment d’infanterie de marine, qui était aussi l’élément principal dans la crise de 1993, je peux corroborer à mon modeste niveau du moment, tout ce qui est dit dans le livre. Si dans une note l’amiral Lanxade, alors chef d’état-major particulier, ne parlait pas du FPR mais des Tutsis, le caractère ethnique était totalement absent des termes de nos missions. En clair, si on savait évidemment que le FPR (soit au passage moins de 3000 combattants) recrutait très majoritairement parmi les Tutsis exilés en Ouganda, il n’a jamais été question de considérer les Tutsis comme suspects, ni même de considérer d’autres gens que ceux qui pouvaient nous menacer directement les armes à la main ou indirectement en nous espionnant. Un de mes amis m’a raconté avoir capturé un espion du FPR qui observait sa position en février 1993. Après l’avoir capturé, il a reçu l’ordre de le remettre à la gendarmerie locale, ce qui est la consigne habituelle quel que soit le théâtre d’opération. Il n’était pas sorti du camp de la gendarmerie qu’il a entendu le coup de feu de l’exécution. Nous étions clairement entourés, face à nous et derrière nous, de salauds. Nous avions hélas un peu l’habitude. Il est par ailleurs débile d’imaginer que c’était de notre faute ou que nous avons contribué à ce qu’ils le deviennent plus encore. Les Français ne sont pas responsables de tout le mal qu’il y a dans le monde. Il est en revanche délicat de nous laisser trop longtemps à son contact, sous peine de laisser croire que nous avons des liens avec lui.

Le général Delort peut légitimement se féliciter d’avoir rempli les missions délicates qu’il a reçues. D’une manière générale les militaires français n’ont à avoir honte de rien quand le dispositif militaire français est démonté en décembre 1993. Les accords d’Arusha ont été signés, le président Habyarimana a accepté de partager le pouvoir avec l’opposition modérée avec Agathe Uwilingiyimana comme Premier ministre, et donc même aussi avec le FPR avec qui la paix est signée. Les Nations-Unies veillent à la bonne exécution du processus de paix. Tout semble aller pour le mieux, et on se congratule à Paris d’avoir atteint tous les objectifs avec une mise minimale, puisqu’il n’y a jamais eu plus de 800 soldats français au Rwanda et qu’aucun n’y a perdu la vie, hormis un sous-officier par accident cardiaque.

Tout cela était un leurre. À Beyrouth ou à Sarajevo, tout le monde se félicitait aussi de réussir les missions sans jamais considérer que c’était les missions elles-mêmes et la stratégie qui posaient problème. François Mauriac parlait de la «maladresse des habiles» qui s’emmêlent dans la complexité de leurs plans. L’engagement français au Rwanda en est un parfait exemple.

On se félicite d’avoir réussi la mission militaire en dissuadant le FPR. En réalité, rétrospectivement, il aurait sans doute mieux valu pour le Rwanda que le FPR l’emporte tout de suite en 1990, ou alors quitte à s’opposer à lui, il aurait mieux valu le faire réellement et de briser ses attaques par des raids d’avions Jaguar et/ou avec des groupements tactiques au sol comme on l’avait fait en 1978 en Mauritanie, à Kolwezi et surtout au Tchad, à une époque où on avait moins peur d’utiliser la force.

Là dans les années 1980-1990, on adore employer les forces armées, c’est tellement facile, mais on est complètement inhibé à l’idée de la faire combattre (sauf contre l’Irak en 1991 et encore), ce qui ne peut manquer de placer parfois les soldats français dans des situations compliquées. En réalité, au Rwanda comme partout où on a fait de l’interposition, on a simplement gelé un rapport de force qui n’a pas manqué de s’exprimer dès que nous sommes partis, car il ne faut pas imaginer non plus que les quelques dizaines de conseillers que l’on a pu déployer ont réellement transformé une armée intrinsèquement nulle. Et derrière ce gel, au lieu d’un apaisement, on a surtout assisté à une radicalisation des positions.

On s’est cru habiles, on n’était que naïfs. L’imposition du multipartisme au Rwanda a abouti plus qu’ailleurs à l’augmentation des violences internes, du fait notamment de la création de milices partisanes. On a vu ainsi apparaître les Inkuba du Mouvement démocratique républicain (MDR), les Abakombozi du Parti social-démocrate (PSD) et surtout les Interahamwe («personnes de la même génération») du Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), l’ancien parti unique du Président et les Impuzamugambi («Ceux qui ont le même objectif») de la Coalition pour la défense de la République (CDR), encore plus radicaux, racistes et hostiles à toute négociation avec le FPR. A partir de 1992 et surtout de la fin 1993, l’assassinat politique et les affrontements entre milices sont devenus monnaie courante.

Au lieu de la démocratie, on a eu un imbroglio violent au sein duquel Habyarimana, par conviction mais aussi par pression d’une coalition instable, a louvoyé pour freiner tout partage avec le FPR pour qui on savait bien que ce ne serait qu’une étape avant la prise totale du pouvoir. Dans cet ensemble lent, le mouvement « Hutu Power » transcendant plusieurs partis, est montée en paranoïa alimentée par le spectacle des massacres ethniques, de Tutsis d’abord puis de Hutus, par représailles au Burundi voisin, 50 000 morts qui n’interpellaient alors pas grand monde. Rappelons au passage que l’ennemi d’un salaud n’est pas forcément quelqu’un de bien et que la peur d’une prise du pouvoir par le FPR n’était pas dénuée de fondement. Paul Kagame s’est empressé de rétablir dès que possible une dictature à l’ancienne, et à caractère ethnique même si c’est moins avoué, et il ne reculera pas non plus devant la mort de masse des réfugiés au Congo.  

Quelle naïveté aussi de croire que les Nations-Unies allaient faire quelque chose de plus efficace au Rwanda qu’à la même époque en ex-Yougoslavie ou en Somalie. La Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR) n’a à peu près rien fait en grande partie parce qu’elle ne savait pas comment et avait peu de moyens, pour assurer la sécurité, secourir les centaines de milliers de réfugiés ou simplement aider à la démobilisation de milliers de soldats des FAR, deux terreaux de recrutement pour les milices.

On est parti en croyant à la paix alors que la mèche qui allait faire exploser le Rwanda était allumée.

Pour les militaires français donc le soutien aux FAR est terminé en décembre 1993, hormis la présence de quelques coopérants dont plusieurs le paieront de leur vie. Cela ne veut pas dire que le soutien est terminé tout court, puisque celui-ci peut continuer à s’effectuer par des voies plus occultes. On rappellera que l’on se trouve alors depuis le printemps 1993 en situation de cohabitation politique, avec un Premier ministre, Édouard Balladur, qui n’éprouve lui aucun faible pour Habyarimana, mais dirige un gouvernement lui-même divisé. Le ministre de la Défense, François Léotard pense qu'il faut en finir avec tout engagement au Rwanda alors qu'Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères est plutôt favorable à faire quelque chose. Le soutien à Habyarimana, considéré comme la «clé de voute» du Rwanda, est de plus en circonscrit à un cercle étroit élyséen. Le livre, qui ne se fonde que sur des faits observés depuis l'EMA, n’en parle pas.

Le dernier chapitre est consacré aux évènements de 1994. À la destruction de l’avion du président Habyarimana le 6 avril, bien sûr. La tendance fortement dominante dans les armées, que partage l’auteur, est alors de l’attribuer au FPR. C’est après tout une hypothèse sur laquelle on travaillait depuis longtemps. J’ai moi-même presque deux ans auparavant gardé la colline de Masaka à l’est de Kigali après que l’on ait reçu des renseignements sur une possible attaque de la part d’un commando FPR infiltré (c’était relativement facile) contre des avions par missiles anti-aériens. On estimait d’ailleurs à l’époque que c’étaient les seuls à pouvoir et à avoir envie de le faire. C’était toujours le cas en 1994, mais ils n’étaient plus les seuls, et l’hypothèse FPR est contrebattue depuis par l’hypothèse du coup d’État extrémiste hutu, sans doute plus probable sans que l’on puisse vraiment trancher (sauf quand on est déjà partisan).

Notons que cela ne change pas grand-chose à la suite des évènements, oui le génocide était planifié et oui aussi son déclenchement a pu avoir lieu en réaction à une attaque du FPR contre l’avion présidentiel. Quant aux motifs, autant ils pourraient avoir eu une cohérence cynique du côté FPR, autant l’absurdité ne pouvait que disputer à l’horreur du côté des extrémistes du Hutu Power. On ne voit pas en effet en quoi massacrer les Tutsis les auraient rendus plus forts face au FPR, bien au contraire. Peut-être comptaient-ils sur un nouveau Noroit. Si c’était le cas, ils ont été déçus. Toutes les demandes d’aide des FAR, notamment justement au colonel Delort via l’attaché de Défense à Paris, ont été rejetées sans suite par l’EMA. Ce qui ne veut pas dire encore une fois qu’il n’y a pas eu aide par des voies parallèles, privées notamment.

On ne sait pas en fait ce qui se serait passé s’il n’y avait pas eu cohabitation. Serait-on intervenus pour sauver le régime intérimaire en plein génocide? Cela paraît difficile à imaginer, même si dans la cellule élyséenne on persiste alors à ne voir que des massacres à grande échelle et de tout bord. Et puis, comment et pourquoi faire? Combattre, c’est interdit. Dissuader à nouveau le FPR par un dispositif au nord de la capitale, difficile à imaginer sans rien faire en même temps contre les génocidaires. Mais là, cela supposerait une tout autre implication et d’autres moyens puisqu’il faudrait neutraliser des dizaines de milliers de gens. Comment? En les combattant? Voir plus haut, Mitterrand a horreur de ça. En les désarmant et en les capturant? Pour en faire quoi et les remettre à qui? Aux autorités locales ? Elle sont très largement compromises. À la MINUAR? Ce n’est pas son mandat et de toute façon elle s’est enfuie.

On se contente donc dans l’immédiat, avec d’autres pays, de lancer une opération d’évacuations des ressortissants. Cela permet en quatre jours de sauver 1500 personnes, dont 600 Français et 400 Rwandais, mais suscite déjà des critiques. On en fait trop pour certains, pas assez pour d’autres, et surtout on évacue Agathe Habyarimana, veuve du président assassinée à qui François Mitterrand fait accorder un pécule de 200000 francs alors qu’il s’agit d’une des inspiratrices du génocide.

Suit un grand «bal des hypocrites» comme dit Dominique Delort, pendant lequel pendant trois mois tout le monde observe les massacres en larmoyant, mais surtout sans rien faire. Le bataillon FPR à Kigali n’a pas bougé et la progression du reste des forces est très lente depuis le nord. Soit le FPR est plus mauvais que l’année précédente, soit les FAR qui le combattent se débrouillent mieux sans l’aide des Français. L’Ouganda ne bouge pas non plus alors que finalement c’est l’acteur militaire le plus proche de la zone et le plus capable de faire basculer rapidement les évènements. Son soutien américain ne bouge pas non plus le petit doigt, mais en plus freine même toute action internationale, de peur peut-être d’y être entrainé. Le général Delort fait remarquer à juste titre que les Américains, avec qui il a eu des contacts fréquents, étaient au moins aussi bien renseignés que les Français sur la situation au Rwanda depuis des années et disposaient de bien plus de moyens pour agir, mais n’ont rien fait sans être jamais mis en question. Ce qui tend à prouver qu’il aurait probablement et cyniquement mieux valu pour la France les imiter. Des dizaines de milliers de Rwandais supplémentaires auraient été tués, mais on serait sans doute moins critiqués.

Devant la lenteur de la mise en place d’une MUNUAR II, mais aussi celle de la progression du FPR, Édouard Balladur accepte finalement le principe d’une opération humanitaire armée sous mandat du Conseil de sécurité, limitée dans le temps et ses pouvoirs, mais susceptible de créer des «zones sûres», comme en Somalie ou en Bosnie (avec un succès mitigé dans ce dernier cas) où la population pourrait se réfugier. On connaît la suite, ce n’est pas le propos du livre, mais on est déjà depuis longtemps dans une situation où quoique fasse ou dise la France, elle sera accusée de duplicité, non sans raisons car on menait effectivement plusieurs politiques différentes (voir ici). 

De la même façon, on se trouve vingt-six ans après le génocide depuis longtemps au stade des opinions acquises, celle où les nouvelles informations ne sont acceptées que si elles les corroborent son opinion et considérées comme nulles et non avenues, voire taxées de négationnisme, si ce n’est pas le cas. Il en sera certainement ainsi des résultats de la commission Duclert. Il en sera de même pour le livre du général Delort, qui ne manquera évidemment pas de susciter des critiques avant même tout début de lecture. Il mérite pourtant d’être lu, c’est un témoignage de première main qui éclaire sur un dossier sensible, c’est même la seule raison de son existence, mais aussi sur le fonctionnement, conscient ou inconscient donc, de nos institutions opérationnelles depuis l’écosystème décisionnel jusqu’aux sections de combat sur le terrain.

Général Dominique Delort, Guerre au Rwanda. L'espoir brisé 1991-1994

Perrin-Pierre de Taillac, mars 2021.

samedi 20 juin 2020

Jouer la guerre. Histoire du wargame-Un livre d'Antoine Bourguilleau


Devant l’École supérieure de guerre à Paris, Henri Poincaré a décrit un jour la guerre comme une expérience dont l’expérience ne pouvait se faire. Il entendait par là que la présence obligatoire de la mort, donnée ou reçue, perturbait quelque peu les choses. Une équipe sportive peut se préparer à jouer un match important en jouant d’autres matchs de préparation. Une armée ne prépare évidemment pas une bataille en jouant d’autres batailles auparavant, du moins des batailles réelles. De ce fait les soldats sont condamnés à simuler la guerre lorsqu’ils ne la font pas, et à la simuler le mieux possible sous peine d’être mal préparés et donc de souffrir encore plus au contact de la réalité. Les tournois, l’ordre serré au son du tambour, les exercices sur le terrain avec des munitions «à blanc», les grandes manœuvres ne sont en réalité que des jeux où on s’oppose sans se tuer réellement, sauf accidentellement.

Ceux qui se déroulent sur des cartes s’appellent des Jeux de guerre et à c’est l’exploration de ces batailles sans morts que nous invite Antoine Bourguilleau dans Jouer la guerre. Histoire du wargame aux éditions Passés Composés. En bon historien Antoine Bourguilleau raconte d’abord une histoire, celle qui va de l’invention des premières abstractions de batailles, jusqu’aux systèmes sur carte les plus sophistiqués, civils ou militaires, en excluant les Jeux vidéo. Des Échecs aux Wargames donc en passant par les Kriegsspiel (avec un ou deux «s») pour reprendre les appellations dominantes et consacrées qui témoignent par ailleurs du retrait de la France dans ce domaine pourtant stratégique. L’auteur traite dans sa troisième partie des différents champs d’emploi des wargames aujourd’hui et même de leur conception.

Reprenons. L’idée de simuler des batailles sans en subir les inconvénients semble avoir toujours existé, mais les premiers jeux d’affrontement sont sans doute les ancêtres respectifs du Go (le Wei hai) et des Échecs (le Chaturanga) et sont contemporains de l’apparition de la pensée philosophique- c’est-à-dire dénuée d’explications surnaturelles- politique et stratégique. Ce n’est pas par hasard non plus que les jeux modernes, c’est-à-dire s’efforçant de coller autant que possible à la réalité tactique de moment, soient apparus avec la révolution scientifique et l’époque des Lumières. Il y a un lien très clair entre le développement de la pensée scientifique expérimentale et celui de la simulation militaire.

On notera aussi l’importance des amateurs passionnés. Le cas le plus emblématique est peut-être celui de l’Écossais, John Clerk, qui révolutionne la tactique navale britannique, les amiraux Rodney et Neslon ont clairement admis ce qu’ils lui devaient, sans avoir jamais porté l’uniforme ni même mis les pieds sur un navire de guerre. Il reproduisait simplement toutes les batailles navales de son temps avec des modèles réduits en bois et quelques règles simples simulant le vent, la puissance de feu et la capacité de résistance aux tirs. C’est un excellent exemple de ce que l’on appelle aujourd’hui la combinaison professionnels-amateurs (Pro-Am). Il y en aura bien d’autres par la suite, en particulier aux États unis lorsque les designers de wargames civils se révéleront plus inventifs que les institutionnels.

L’institutionnalisation du jeu de guerre est contemporaine de la «professionnalisation» des armées à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, c’est-à-dire l’acceptation que la pratique de la guerre (au sein anglais de warfare) était une discipline et reposait comme la médecine sur un long apprentissage de connaissances stables et l’intégration permanente d’éléments nouveaux. Les différentes écoles de guerre apparaissent à cette époque et elles intègrent presque toutes des formes de simulation tactique et/ou historique qui en constituent les laboratoires. C’est une imitation du modèle qui a permis à l’armée prussienne de l’emporter sur les armées autrichienne et française sans avoir combattu depuis cinquante ans autrement que sur cartes. Un autre exemple emblématique est celui de l’US Navy de la Seconde Guerre mondiale, extraordinaire et gigantesque machinerie complexe, dont l’expérience réelle ne reposait pourtant que sur quelques combats pendant la guerre contre l’Espagne en 1898. Dans un discours à l’École de guerre navale de Newport en 1961, l’amiral Nimitz a décrit tout ce que la victoire dans le Pacifique devait aux petits bateaux en bois que ses camarades et lui faisaient évoluer sur le parquet de la salle de simulation. Tout y avait été anticipé, avant même parfois que les systèmes n’existent, tous les problèmes rencontrés plus tard dans la logistique océanique avaient été abordés. Seule l’apparition des kamikazes leur avait échappé.

Les passages sur la Seconde Guerre mondiale sont à cet égard particulièrement intéressants. C’est une époque où tous les états-majors utilisent la simulation sur cartes pour préparer leurs grandes opérations. Ces simulations n’ont alors pas fonction de prédire l’avenir, mais de permettre de mieux voir certains problèmes du présent et leurs conséquences possibles. Le plus fascinant est alors de voir l’effet Cassandre se développer presque obligatoirement dès lors que les résultats des simulations ne correspondent pas aux croyances. La préparation de ce qui sera la bataille de Midway par l’état-major japonais avec une simulation et modifiée rejouée jusqu’à ce que les résultats soient conformes au plan est désormais un classique pour illustrer ce biais.

Et puis est arrivé Charles S. Roberts, le wargame commercial et la démocratisation du jeu de guerre. Je suis pour ma part tombé amoureux des jeux de guerre en lisant la présentation de D-Day, un des tout premiers jeux d’Avalon Hill en 1961, dans Science et Vie. Désormais n’importe qui pouvait jouer à la guerre et même de plus en plus facilement concevoir une simulation tactique correcte, ce qu’Antoine Bourguilleau décrit très bien. Je m’y suis longtemps essayé pour mon plaisir personnel, en partie professionnel avant d’échouer à convaincre complètement l’institution militaire, au moins l’armée de Terre, de l’intérêt du wargame sur carte.

La lecture de Jouer la guerre et de toutes les expériences faites à l’étranger qui y sont décrites, celle des historiens militaires britanniques en particulier, le renouveau de l’édition et de la créativité française avec Nuts publishing et des auteurs comme Pierre Razoux m’ont incité à retenter l’expérience.

Il se passe à nouveau beaucoup de choses dans ce domaine et l’auteur lance de nombreuses pistes. Le retard des forces armées françaises dans ce domaine n’est pas une fatalité. La remarquable manœuvre qui a permis la victoire de la Marne en septembre 1914 et donc changé le cours de l’histoire n’aurait sans pas été possible sans les nombreux exercices sur carte que Joffre avait imposé aux états-majors des cinq armées françaises juste avant la guerre. Derrière le «miracle», il y avait aussi le jeu.

Antoine Bourguilleau, Jouer la guerre. Histoire du wargame, éditions Passés Composés, 2020, 264 pages.

dimanche 8 septembre 2019

S'adapter pour vaincre-Une courte présentation


S’adapter pour vaincre est d’abord un cours donné à Sciences-Po sur l’innovation militaire au cours des âges, du « silex au cyber » selon le mot d’un de mes élèves, jolie allitération qui décrit l’arc temporel du propos mais le restreint, comme trop souvent, à l’innovation technique. Il s’agissait d’une série d’études de cas, depuis l’apparition de la guerre jusqu’aux conflits en cours, dont étaient extraient des principes et des méthodes sur la manière de faire évoluer (ou non) des grandes organisations en milieu compétitif.
Remis en forme, je proposais ce cours à la publication. Le propos était vaste, je décidais de le limiter à la période contemporaine, de loin la période la plus riche en innovations militaires. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et l’âge des révolutions, politique et industrielle, il était en effet parfaitement possible de faire toute une carrière d’officiers dans une armée européenne sans avoir à remettre en cause fondamentalement la manière dont on faisait la guerre. Il existait bien sûr des évolutions, mais celles-ci étaient plutôt lentes et s’assimilaient assez facilement. L’armée de Wellington à Waterloo en 1815 n’était ainsi pas très différente de celle de Marlborough à Malplaquet, à 70 kilomètres de là, mais 106 ans plus tôt. Dans une confrontation entre les deux, la première aurait sans doute eu un léger avantage, mais l’issue de la bataille aurait quand même été incertaine.

Et puis les choses se sont accélérées. Wellington et ses hommes auraient été balayés en quelques minutes par la 1ère Armée du général Horne pénétrant en Belgique 103 ans après Waterloo. L’armée de Horne elle-même n’y aurait guère été à son avantage face aux divisions blindées de la IIe Armée britannique de Dempsey et aux avions de la IIe Tactical Air Force, revenant au même endroit à peine 26 ans plus tard. En l’espace de deux siècles, l’art de la guerre avait ainsi connu une évolution d’une rapidité inédite, en Europe d’abord puis par contrecoup dans le reste du monde.
Cette accélération trouve son origine dans les profonds bouleversements de société qui ont frappé tous les grands pays européens depuis la Révolution française. Les changements politiques, sociaux, techniques ou économiques se sont succédé dès lors et se sont entremêlés à une vitesse inconnue jusque-là. Les nations devenues «industrielles» sont parvenues à transformer l’énergie de manière nouvelle, à produire des biens en masse, à triompher même de la loi de Malthus, qui liait démographie et ressources. Elles ont connu un développement sans précédent de leurs populations comme de leur puissance.
Pour la première fois également le changement autour de soi est devenu clairement perceptible au cours d’une même vie. La notion de «progrès» a fait son apparition et les regards se sont détournés progressivement dun Âge dor antique pour se tourner vers un futur jugé prometteur, mais angoissant pour ceux qui se sentaient dépassés par ces changements trop rapides pour être complètement assimilés. Toute scientifique qu’elle se voulut, cette Europe en transformation a été aussi le lieu des tensions et des passions. Le nouveau monde industriel a été et est toujours un monde d’affrontements.
Les armées sont au cœur de ces turbulences. Elles aussi sont amenées à se transformer, poussées par l’évolution des choses et surtout celle de leurs ennemis. Quand et pourquoi innovent-elles dans la manière dont elles combattent? Sont-elles condamnées, si elles n’évoluent pas assez vite, à refaire la guerre précédente ? Est-il plus facile d’innover en temps de paix, sans la pression de l’ennemi, ou au contraire en temps de guerre, où l’on est au contact des réalités? Comment sarticulent dans ces efforts laction des institutions internes aux armées avec les pouvoirs externes, de l’«arrière», industriel par exemple, du pouvoir politique et peut-être surtout de lennemi? À lintérieur même des organisations militaires, entre le haut-commandement et la première ligne qui est le véritable moteur des changements ?
Cet ouvrage tente de répondre à ces questions en décrivant comment des organisations et puissances militaires, très différentes mais toutes au cœur de ces turbulences sur deux siècles, ont fait face à des défis terribles et ont essayé de s’adapter pour vaincre.



Sommaire
                                                                                                      
I/ L’armée prussienne face aux Révolutions (1792-1871)
II/ La victoire en changeant. Comment les Poilus ont transformé l’armée française (1914-1918)
III/ Pour le meilleur et pour l’Empire. La Royal Navy face à son déclin (1880-1945)
IV/ Bomber Offensive. Le Bomber Command et la 8e Air Force contre le Reich (1939-1945)
V/ On ne badine pas avec l’atome. Guerre froide et feu nucléaire (1945-1990)
VI/ Le temps des centurions. L’évolution de l’armée française pendant la guerre d’Algérie (1954-1962)
VII/ L’US Army et la guerre moderne. Entre guerres imaginées et guerres menées, l’évolution de l’US Army de 1945 à 2003
VIII/ Conclusion : la métamorphose des éléphants. Comment évoluent les armées.

samedi 15 décembre 2018

Waterloo revisité ? « L’entretien du Northumberland, Les Anglais méritaient-il de gagner à Waterloo ? »-Thierry Allemand


Tout aurait été dit sur la campagne de 1815 et son point d’orgue, la bataille de Waterloo, qui décida du sort de Napoléon et du 1er Empire. 

Surement ! Mais dans une analyse historique soit on s’attache à enchaînement des faits et à leurs interrelations, soit on peut vouloir s’intéresser au comment les responsables pensent, leur paradigme intellectuel, et delà à la façon dont ils  entreprennent leurs actions, leurs expériences passées, et ses résurgences dans l’actions.

L’Histoire militaire trouve souvent des explications plus pertinentes dans cette approche qui confine à une anthropologie du fait guerrier et c’est ce que nous  nous sommes donné comme objectif.

En août 1815, deux mois après la bataille finale, Napoléon était en homme libre à bord d’un’ 74 canons’ de l’amirauté britannique en rade de Plymouth demandant l’asile politique. Le refus du gouvernement britannique en fit un prisonnier qui allait en emprunter un autre, le Northumberland, avec Sainte Hélène comme destination.

L’empereur est en mauvaise condition physique et psychologique, deux abdications en 14 mois et son mal endémique en sont les causes. Le dialogue qui se noue alors entre Napoléon et Wellington pour réel que la forme lui donne, n’est le fait que du premier, un songe explicatif et introspectif. 

On s’exprime pour expliquer, dire et mettre en œuvre. La conversation qui va les unir permet, d’en brosser un portrait psychologique, de faire un bilan de leurs savoir-faire, enfin de mesurer l’efficacité de leurs entreprises lors de la campagne de juin 1815.

Pour Wellington, qui des son retour des Indes écrit en 1805 de Sainte Hélène ; Que le soldat britannique est le meilleur du monde et que face à Bonaparte, lui seul sera de taille à l’affronter et à le vaincre, car n’en n’ayant aucune peur ! Cette conversation permet de comprendre,  autant ses savoirs  tactiques, que son processus d’apprentissage des modes d’actions des troupes de la Révolution Françaises, jusqu’à ces analyses des pratiques napoléoniennes. Pour Napoléon on mesure le ‘mépris’ qui a été le sien face à ce « général de Cipaye » dont il estimait que seul une ‘échauffourée’ marquerait le temps de leur confrontation sur la route qui le mènerait à Bruxelles.

Alors, entre les ‘délais’ de réalisations du plan français nourrit de l’histoire de la campagne de Jourdan en 1794, aux accords d’airain entre Wellington et Blücher, et coups de pouces offerts par les troupes du prince d’Orange, l’irruption de Napoléon à Charleroi allait tournée court.

Pourquoi … simple ! Wellington monte un piège tactique, n’agit qu’en contre, mobilisant l’incertitude en toute chose et le feu qui tue, dans l’attente des prussiens. En face un état-major qui fonctionne mal, des choix tactiques qui relèvent de craintes des pratiques britanniques, des actions lancées sans ordre et d’hommes qui en grande symbiose, agissent avec trop d’habitudes et pas assez de prise en compte du réel de ce dimanche 18 juin ; seul le ‘maître’ tentera vers 19H30 avec sa Garde une ultime action, qui, si elle est un chef d’œuvre conceptuel, s’avérera une impasse par carence de moyens !


Tout cela se découvre par le dévoilement des modalités d’actions que sont : Le Carré de Jomini ; Les 10 Règles de Bourcet ; Les 4 Constantes de Reichel, et Les 4 Temps de la bataille selon Napoléon.

Plus qu’un essai « l’Entretien du Northumberland » se veut une ‘forme pédagogique’ !

Thierry Allemand

« L’entretien du Northumberland, Les Anglais méritaient-il de gagner à Waterloo  »

Thierry Allemand ; Edt Balland, Février 2018 / 320 pages 20€ 


mardi 3 juillet 2018

Jonquille, de Jean Michelin-La vie, la mort, l’humour, le rock


Je suis jaloux de Jean Michelin. J’aurais tellement aimé raconter  l’ « OPEX », cette plongée collective de quelques mois dans un autre univers, parfois paisible, souvent violent et où dans ce dernier cas, le tragique se superpose à l’aventure. Il aurait fallu pour cela prendre des notes, fixer sur le moment les visages, les noms, les mots, les faits, toutes ces petites choses qui font la densité de ce quotidien entourant des pics d'extraordinaire, qui eux pour le coup restent, pour notre malheur parfois, gravés dans les âmes. L’auteur dit avoir écrit pour ne pas oublier, je n’ai pas pour ma part écrit et j’ai franchi depuis longtemps le point au delà duquel la mémoire n’est que reconstitution approximative, injuste et bien souvent trop bienveillante.

Je ne suis pas certain par ailleurs que je l’aurais fait aussi finement que le capitaine Michelin, indicatif Jonquille (substitut chasseur à « une des deux couleurs dont on ne dit pas le nom »). Jonquille donc qui désigne, par identification entre le groupe et son chef, aussi la 3e compagnie du 16e Bataillon de Chasseurs, et qui sont envoyés ensemble dans la province afghane de Kapisa. Nous sommes à l’été 2012 dans une guerre dans laquelle les Français sont présents depuis onze ans et pleinement engagés au combat (plus de 80 % des pertes) depuis presque quatre. C’est alors le début de la fin après une course électorale au retrait le plus rapide, la fin de la mission devenant une…fin en soi, bien plus que son succès. On attend d’ailleurs toujours que le résultat même de l’engagement soit décrit par ceux qui ont envoyé les soldats au milieu du danger.

Difficile dans ces conditions de s’engager, de vivre et peut-être mourir autour de Nijrab, cette toute petite forteresse au cœur du grand Afghanistan, surtout quand on voit qu’au bout de quatre d’efforts et de sacrifice, les Français en sont revenus physiquement au point de départ, bien plus refoulés par leur propre échelon politique que par l'ennemi. C’est difficile et pourtant on le fait, sous le contrôle étroit de Paris, validant ou non par le biais du CPCO le moindre mouvement pour éviter à tout prix cet « événement », intrinsèquement négatif, qui fera la une des chaînes d’informations.

On le fait parce que c’est le job, l’éthique du soldat professionnel, et puis parce que malgré tout on a le sentiment d’être, ensemble, au cœur d'un petit monde temporaire où la vie est plus forte…tant qu’on reste en vie. Car une opération, c’est aussi un travail, en fait une somme de missions quotidiennement répétées, parfois à l’identique comme dans Un jour sans fin  à part que les morts ne se réveillent pas le lendemain. Comme le fort Bastiani du Désert des Tartares, la base de Nijrab de Jonquille est comme une grande horloge dont les rouages sont vivants. Soixante fois de suite, le capitaine reçoit une mission et l’organise et la compagnie l’exécute dans les quelques heures qui suivent, du petit matin à la fin d’après-midi, et sur quelques kilomètres carrés seulement. Ces processions de petites phalanges évoluant au rythme des sapeurs-démineurs visent par ailleurs plus souvent à faire respirer le dispositif français, sécuriser sa logistique en particulier, qu’à détruire un ennemi qui nous échappe.

Cet ennemi comme d’habitude on le voit très peu mais il est toujours là, dans l’air, y compris physiquement par les balles, quelques obus et surtout des engins explosifs. Le soldat est un homme qui voit finalement peu de choses, coupé qu’il est par toutes les protections naturelles et artificielles possibles. Le chef, comme le capitaine, est de plus souvent relié par des fils invisibles qui le retiennent en arrière, là où il peut commander avec un peu de recul et communiquer avec l’échelon supérieur. Pour lui, plus encore que pour les autres, le combat ce sont d’abord des sons, les communications radio,  les mots avec l’équipage, parfois les bruits des balles qui passent sans trop savoir généralement à qui elles étaient destinées, et parfois le plus rare et le plus redouté de tous : la grande explosion, souvent synonyme de « coup dur ». Ce coup dur, cet « événement », est finalement survenu pour la capitaine Michelin le 9 juin 2012 avec la mort de quatre soldats français (et deux interprètes) et la blessure de cinq autres après une attaque suicide, le missile de croisière des Taliban et associés.

Les autobiographies ne sont supportables que lorsqu’elles exposent aussi les faiblesses, parfois drôles parfois dures, les incompréhensions, les interrogations bref tout ce qui fait qu’un être est vivant et en relief et non un super-héros de carton. De ce point de vue, Jonquille est plein de reliefs, et c’est un de ses grands mérites. L'auteur décrit les situations à travers son point de vue et celui-ci est humain, très humain. Il ne cache donc rien de son affectation et de ses interrogations (avec l’inévitable « Aurais-je pu éviter cela ? ») après l'attaque du 9 juin. Il décrit aussi la nécessaire reconstitution, qui ne signifie pas effacement, parce que la mission continue.

Si les combats sont des pics de sensations noires lorsqu’ils s’accompagnent de la mort des siens, ils ne constituent cependant qu’une petite partie des missions hors de la base, qui elles-mêmes ne forment qu’une partie de la vie. Hors de l’extrême, la vie des groupes de soldats est pleine des mêmes multiples choses depuis des siècles : le lien avec les familles (presque permanent maintenant et ça c’est nouveau), le ressentiment contre les planqués (notion militaire floue qui commence avec le 2e de la colonne de fantassins en patrouille), les rapports de coopération/compétition avec les « voisins », la satisfaction des besoins de base (bien dormir, quelle richesse !), les jeux, les blagues et, gloire soit rendu aux nouvelles technologies, les vidéos et surtout la musique. On y revient, le combat et ses environs, ce sont d’abord des sons et parfois ce rock qu’affectionne et pratique l’auteur.

Tout cela, de l’extrême au quotidien, est décrit avec la précision et l’empathie d’un anthropologue qui décrirait sa propre tribu avec des couches fines d’humanité.   

Lisez, c’est remarquable !

Jean Michelin, Jonquille, Gallimard, 368 pages.