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mardi 13 avril 2021

Quand les petits affrontent les gros-Non State Warfare de Stephen Biddle

En 2010, avec Military Power, l’historien américain Stephen Biddle avait apporté une contribution majeure à l’étude de l’art opérationnel et de la tactique. Il y développait l’idée que la révolution militaire qui avait débuté au milieu du XIXe siècle en Europe avait produit un «système moderne» qui se caractérisait par la capacité à manœuvrer et obtenir des résultats tactiques malgré un environnement particulièrement létal. En 1815 à Waterloo un fantassin devait en moyenne faire face à deux projectiles avant de parvenir au contact physique avec l’ennemi; en 1915, ce nombre était passé à 200. Et encore ne s’agissait-il là que de projectiles d’infanterie, auxquels il fallait ajouter désormais tous les projectiles venant de la 3e dimension et frappant sur une vaste zone. Ce qui était visible devenait très vulnérable mais dans le même temps il n’était pas possible de vaincre sans attaquer et donc d’être visible.

Relever ce défi a nécessité un effort considérable d’organisation. Il a fallu des méthodes et des moyens nouveaux pour pouvoir évoluer sous le feu et neutraliser l’ennemi tout en se déplaçant : engins blindés, mitrailleuses légères et portables, barrages d’artillerie, groupes de combat, etc. Il a fallu surtout les coordonner. Il s’en est suivi une masse considérable d’informations à gérer en temps contraint : plans, ordres d’opération et de conduite, comptes rendus, mesures de coordination, ciblage, etc. C’est finalement cette capacité à gérer cette quantité nouvelle d’informations explicites ou tacites (compétences) du haut en base de la hiérarchie, qui caractérise le «système moderne». Il y a ceux qui le maitrisent et qui peuvent conduire des manœuvres complexes, et ceux qui, y compris avec les mêmes moyens matériels, n’y parviennent pas ou moins bien et qui sont écrasés forcément par les premiers lorsqu’ils bougent. Les résultats des combats modernes ne sont ainsi pas proportionnels au rapport de forces sur les points de contact, qui ne dépasse que très rarement deux contre un, ni même à la sophistication des équipements, mais bien à la différence entre la qualité des systèmes de commandement opérationnels et tactiques. Une idée qui est explorée ici par exemple.

Dans Military Power, Stephen Biddle ne s’intéressait cependant qu’à l’affrontement entre armées conventionnelles étatiques. Dans Nonstate Warfare: The Military Methods of Guerillas, Warlords, and Militias, il s’efforce de déterminer cette fois comment les organisations non-étatiques armées combattent, et parfois parviennent, à vaincre les États. Ce n’est évidemment pas nouveau, les conflits en Afghanistan et en Irak en particulier ont (re)stimulé toute une «littérature de contre-insurrection» et il apparaît donc difficile d’apporter quelque chose d’un peu inédit.

Stephen Biddle y parvient cependant en effaçant les catégories habituelles de guérilla (ou guerre irrégulière ou guerre asymétrique), associée aux organisations armées non-étatiques, et de guerre conventionnelle (ou classique), associée aux États, ainsi que le fourre-tout «hybride» censé réunir tout ce qui ne colle pas à ces deux archétypes. À la place, reprenant l’idée que le combat moderne est un duel de chasseurs où on arbitre toujours entre traque et dissimulation, il établit un continuum entre idéaux-types : l’approche Fabienne (du consul et dictateur romain Fabius Maximus qui a affronté Hannibal sans batailles) toute de prudence et d’évitement et l’approche napoléonienne de l’autre, son opposée très agressive et amatrice de concentrations de forces et de batailles si possible décisives. Ces approches ne sont pas spécifiquement associées à des types d’acteurs, mais sont adoptées selon des dosages différents par tous, étatiques ou non.

De fait, parce que le rapport de forces est généralement en faveur des États, de l’ordre de 4 contre 1 en moyenne en volume global, mais aussi en termes de puissance de feu, les organisations armées adoptent le plus souvent face à eux une stratégie très «fabienne» mettant l’accent sur la protection par dissimulation, enterrement, mixité avec les civils, mobilité, etc. au détriment de capacités offensives limitées au harcèlement et à de petites et brèves attaques. Mais parfois certaines organisations non-étatiques organisent des opérations plus ouvertes, larges et complexes, défensives ou non. Pour Biddle, fidèle à ses théories, ces modes opératoires qualifiés de «médians » ne sont réalisables que si l’organisation est suffisamment structurée pour pouvoir capitaliser les nombreuses compétences nécessaires à cette montée en gamme. Il y a, pour simplifier, les organisations qui disposent d’une infrastructure administrative solide, faite de normes communes et de procédures de suivi et contrôle et les autres où les choses se passent de manière plus interpersonnelle, opaque, désordonnée et souvent plus corrompue. On notera qu’il ne s’agit pas là de phénomènes propres à toutes les organisations, étatiques ou non. C’est bien par exemple la faiblesse de leur infrastructure qui freine certaines armées de pays du Sahel dans leur évolution face à des organisations armées locales à l’armature finalement plus solide.

Pour monter en puissance, il faut aussi bien sûr pouvoir accéder à des ressources. On peut être très organisé, mais si on ne dispose pas de recrues régulières, d’armes ou de financement, cela ne mène pas très loin. Or, un des apports du livre de Biddle est de montrer comment la mondialisation a apporté de ressources aux organisations armées alors que bien souvent elle en privait les États. Dans ses tableaux statistiques, cela se traduit par un saut de gamme moyen des organisations armées entre 1980 et 1995 rendue possible par cette conjonction. Depuis, la montée en gamme moyenne des organisations armées s’est ralentie, mais n’a jamais cessé.

La montée en gamme demande aussi un effort. Stephen Biddle insiste sur l’importance des enjeux, existentiels ou non, comme moteur de cet effort. Il cite notamment le cas de l’Alliance nationale somalienne (SNA) du général Aïdid qui change de comportement en 1993 lorsqu’elle est désignée comme ennemi à détruire par les États-Unis, et retombe dans ses divisions antérieures une fois obtenu le départ des Américains. Cela rejoint l’idée d’eustress des organisations (voir ici), avec cette précision cependant qu’au-delà un certain niveau de pression, la stimulation devient paralysie de l’infrastructure.

Pour autant, monter en gamme vers le «napoléonien» n’est pas forcément une bonne idée et peut-être refusé sciemment. Le mouvement Viêt-Cong était très structuré et motivé, mais il s’est pourtant longtemps abstenu de mener des opérations importantes face aux Américains car les moyens dont il pouvait disposer ne pouvaient l’empêcher d’être écrasé par la puissance de feu ennemie. Lorsqu’il s’y est résolu, lors de l’offensive du Têt en 1968, il a été très sévèrement battu et même brisé. Il a obtenu certes une victoire psychologique auprès de l’opinion publique américaine, mais ce n’était pas le but premier recherché. De la même façon, le mouvement serbe SVK dans les Krajina de Croatie aurait sans doute résisté plus longtemps face à l’armée croate en 1995 s’il avait adopté une posture plus fabienne. Peut-être en aurait-il été incapable, et c’est là un autre aspect, décrit par Clayton Christensen ou Philippe Silberzahn, qui n’est pas abordé par Stephen Biddle. Ce n’est pas parce qu’on a les moyens, la structure et même une menace de mort que l’on évolue. On peut aussi, à l’instar de la société Kodak, voir venir la mort, avoir les moyens de l’éviter et ne rien faire, parce que l’effort demandé est trop grand car il demande de trop changer. Dans une forme d’inertie consciente, une entreprise ou une force armée, peut voir venir le désastre et rester paralysée.

Un autre problème qui n’est pas abordé est celui de l’asymétrie des enjeux. La motivation des soldats professionnels français engagés au Sahel est réelle, celle de la nation qui les a envoyés au loin l’est beaucoup moins. Si l’État islamique dans la Grand Sahara mène une guerre absolue, la France mène contre lui une guerre limitée. L’EIGS risque son existence dans ce combat, pas la France. Forcément, l’incitation à faire prendre des risques, mais aussi à innover n’est pas la même. Les moyens du «petit» seront probablement mieux et plus utilisés que ceux du «grand» (Andrew J.R. Mack, "Why Big Nations Lose Small Wars", World Politics, janvier 1975).

La motivation nationale peut même être tellement faible et la sensibilité aux pertes tellement forte que cela peut conduire aussi le plus fort sur le papier à adopter aussi une stratégie fabienne. C’est typiquement ce que fait la France avec l’opération Barkhane au Sahel. La guérilla française, faite de raids et de frappes aériennes, s’oppose à la guérilla djihadiste à son égard. Notons qu’il s’agit aussi d’une approche par défaut, les forces armées françaises n’ayant finalement plus les moyens d’occuper le terrain en permanence.

Stephen Biddle a voulu remplacer les catégories par un continuum mais dans les faits, il a établi une nouvelle catégorisation, les approches fabienne, napoléonienne mais aussi désormais «médiane» entre les deux ressemblent quand même beaucoup à la trilogie guérilla-hybride-conventionnel, avec un médian-hybride qui ressemble aussi beaucoup à un «système moderne» appliqué au conflit entre États contre organisations armées. Il en conclut finalement que dans la grande majorité des cas, l’entité étatique ou non qui maitrise le mieux ce champ médian l’emporte sur l’autre. C’est ce qu’expliquait déjà David Johnson dans Hard Fighting, Israel In Lebanon And Gaza (RAND Corporation, 2011) en décrivant, avant Stephen Biddle, la confrontation d’une armée israélienne qui avait perdu en partie la maitrise du Système moderne et du Hezbollah qui au contraire se l’était approprié. Il en concluait comme Biddle aujourd’hui, mais aussi Ivan Arreguin-Toft dans son analyse de 202 conflits asymétriques depuis 1800 (How the Weak Win Wars: A Theory of Asymmetric Conflict, Cambridge University Press, 2005), la nécessité pour une armée faisant face à une organisation armée moderne d’aller vers une forme médiane combinant puissance de feu, mais aussi capacité de conquête et d’occupation permanente de l’espace.

En résumé, les thèses de Stephen Biddle ne sont pas aussi nouvelles qu’il l’affirme, mais cette approche opérationnelle et tactique est particulièrement intéressante. Elle confirme qu’effectivement, selon le mot d’ordre en honneur dans les armées il faut bien se préparer à des combats de «haute-intensité», ce qu’il faut traduire par retrouver des savoir-faire perdus de gestion d’opérations complexes de grande ampleur. Il est cependant probable que ces combats continueront à avoir lieu surtout contre des organisations armées qui persisteront à être les acteurs dominants de la conflictualité moderne. À cet égard, on peut se demander, comme le fait Stephen Biddle avec l’armée américaine, si les forces armées occidentales des armées 1980, et même avec les équipements d’époque, n’étaient pas mieux adaptées à ce défi que les forces actuelles, de haute technologie mais de faible capacité de présence.

jeudi 4 juin 2020

Overkill



Modifié le 6 juin 2020

Pendant la guerre du Vietnam, pour chaque soldat américain qui tombait, toutes causes confondues, il y avait en moyenne huit combattants ennemis. Cette différence de pertes s’explique largement par celle de la puissance entre les deux armées. Les Américains n’hésitaient pas à utiliser une moyenne de trois tonnes d’explosif pour tuer un combattant ennemi, alors que l’inverse n’était pas possible.

Quand trop se protéger tue les autres

Dans cette guerre d’usure, l’objectif opérationnel était de tuer autant d’ennemis que possible tout en préservant au maximum ses propres soldats, et ce quel qu’en soit le prix. On peut douter fortement de la réelle efficacité d’une telle stratégie, mais elle n’était en soi ni illogique, ni illégitime dans un contexte de guerre. Le problème majeur fut que ce transfert de risques de soi vers l’ennemi affectait aussi largement l’environnement physique et surtout humain. Or, s’il est légitime de tuer des combattants ennemis, tuer même involontairement des civils ne l’est pas.

De fait c’est une chose impossible à éviter complètement, mais par principe une armée doit s’efforcer de limiter ces dégâts au maximum, ce qui signifie forcément aussi limiter l’ampleur du transfert de risque. Quand on fait un peu plus attention à l’usage de la force, que l’on s’abstient de tirer lorsqu’il y a un risque avéré de toucher des innocents on s’expose forcément plus soi-même. Limiter les risques pour la population, c’est accepter d’en prendre un peu plus pour ses soldats. C’est une question de principe, mais c’est aussi une question d’efficacité. Quand ceux que l’on combat les armes à la main sont des volontaires issus de la population qui nous environne, il n’est peut-être une bonne idée de tirer sur cette même population.

Cette obsession du transfert du risque a été exacerbée durant la guerre du Vietnam, où un officier américain déclarait avoir dû détruire la ville de Ben Tre pour la sauver, mais elle constitue un problème permanent de l’engagement des forces américaines surtout dans des contextes compliqués. L’épisode de «la chute du faucon noir» en Somalie en 1993 a été popularisé dans un livre et un film. Dans cet engagement qui a coûté la vie à 19 soldats américains, il y eut aussi un bon millier de Somaliens, pour la grande majorité parfaitement innocents, abattus par le feu américain. Et s’il y a eu ce jour-là autant de Somaliens venir de toute la ville de Mogadiscio pour combattre les Américains, ce n’était pas pour rien. On pourrait raconter d’innombrables bavures et au moins usage très excessif de la force en Irak ou en Afghanistan, particulièrement dans les premières années de présence et qui ont largement nourri toutes les rebellions qui n’en demandaient pas tant.

On peut s’interroger sur ce problème récurrent, aux racines profondément culturelles depuis l’idée que la guerre consiste à donner un grand pouvoir aux militaires afin d’écraser un ennemi malfaisant («nous ne résolvons pas les problèmes, nous les écrasons» dixit un général américain en Bosnie) jusqu’à la glorification du citoyen libre et armé et même libre car armé. Le paradoxe est qu’assez régulièrement la recrue américaine est jugée naturellement peu agressive, comme après les observations très contestées de l’historien SLA Marshall en Normandie en 1944 ou même au début des années 2000 lorsqu’on a mis en place, non pas un code d’honneur mais un «credo» du soldat de l’US Army. Dans son article 11, il n’est pas question, cas unique dans ce type de document, de «vaincre» mais de «détruire» les ennemis des États-Unis.

Les cultures militaires sont multiples, depuis celles mettant en avant plutôt la discipline, la maitrise de soi et le courage stoïcien, jusqu’à celles, plus flamboyantes, mettant en avant le duel, et le courage individuel et homérique. Assez logiquement, car tout y pousse depuis de nombreuses années, l’Américain qui joue à la guerre se verra plutôt dans la deuxième catégorie, par exemple dans la peau d’un Navy Seal ou du Punisher, ancien Marine devenu justicier agissant seul ou en petite équipe, mais dans le cadre d’un grand dessein quasi-mystique de lutte contre le mal, «le» terrorisme, la délinquance, etc. Notons au passage, avec le Punisher cette figure hybride d’ancien soldat tuant délinquants et criminels.

La rue, champ de bataille

Maintenant quand on examine les statistiques de l’action des polices américaines prises dans leur ensemble, on s’aperçoit que depuis dix ans pour chaque policier mort en service, toutes causes confondues, il y a eu également sept à huit personnes qui sont morts «à cause» de la police. En nombre absolu, on est évidemment très loin de la guerre du Vietnam. Au niveau microtactique en revanche, c’est sensiblement la même chose. À titre de comparaison, chaque année le nombre de policiers et gendarmes qui perdent la vie en service en France est supérieur à ceux qui perdent la vie à cause de leur action. C’est un phénomène que l’on retrouve dans la plupart des services équivalents en Europe ou au Canada, un ensemble aussi divers que peut l’être l’ensemble des polices américaines. Cela ne veut pas dire que tout soit parfait et exempt de reproches dans l’action des polices européennes, et notamment en France, tant s’en faut. Cela souligne qu’il y a une particularité des polices américaines dans l’usage de la force

Un usage important de la force ne signifie pas forcément un usage illégitime. Un policier est comme un soldat dépositaire d’une petite partie du monopole de la force. Il a le droit de se défendre, en proportion de la menace, et plus encore le devoir de défendre la population contre des individus dangereux. On pourra rétorquer aussi qu’aux États-Unis que ces individus dangereux sont plus nombreux qu’ailleurs. Toutes proportions gardées, il y a chaque année quatre fois plus de meurtres et six fois plus de policiers tués aux États-Unis qu’en France. Mais toujours en proportion, la police américaine tue aussi dix fois plus. Cette pratique policière américaine se rapproche donc beaucoup plus de celle d’une force américaine en campagne que celle des polices européennes. Il faut probablement en référer à une vision commune de l’usage de la force, ce qui n’est pas tout à fait normal la guerre et la police étant deux missions très différentes et presque opposées.

On parle de la militarisation de la police américaine, dont depuis vingt ans de plus en plus de membres sont des copies de fantassins ou de marines, mais le phénomène va dans les deux sens. Dans «la guerre contre la drogue» puis surtout la «guerre contre le terrorisme», les forces armées américains ont été engagées dans des choses qui relèvent franchement de missions de police ou qui y ressemblent dans la forme. S’il y a de nombreux anciens militaires dans la police américaine, il y a également de nombreux policiers dans les réserves des forces armées. Par la «policiarisation» des missions militaires, il y a eu également «policiarisation» des méthodes militaires en partie grâce à ces réservistes. Ils ont par exemple aidé à faire évoluer en Irak l’organisation du renseignement militaire de la recherche de bataillons de chars à celle de réseaux clandestins.

Et puis il y a eu l’effet en retour. En France, on a argué de la «militarisation» de la menace terroriste pour introduire plus de soldats dans les rues. Aux États-Unis, ce sont les policiers qui sont devenus encore plus militaires. Ancien militaire d’active ou réserviste, il y a désormais un policier américain sur cinq qui a été engagé comme soldat en Irak ou en Afghanistan. La «brutalisation» des sociétés par la présence de nombreux vétérans n’est pas évidente du tout. La société américaine a connu sans doute la période la moins violente de son histoire après Seconde Guerre mondiale alors qu’elle connaissait également la plus grande proportion de vétérans. Il semble cependant que ce soit en partie le cas dans la police américaine, les vétérans y faisant l’objet de nettement plus de plaintes que les autres. Cela tendrait à prouver qu’en réalité il y a eu une tendance à reproduire aux États-Unis le comportement brutal en Irak ou en Afghanistan, comportement qui lui-même n’avait pas été créé mas exacerbé par le contexte. On pourrait parler alors d’«irakisation» du contexte américain, déjà tendu et violent, ou du moins de certaines poches du territoire américain.

De fait, pour certains se déplacer dans un quartier américain pauvre, et donc dans le contexte américain un quartier ethniquement homogène et le plus souvent afro-américain, n’est pas très différent que se déplacer depuis une «forward operating base» (FOB) périphérique jusqu’à des quartiers du «triangle sunnite» irakien. Les soldats américains appelaient cette zone le «territoire indien» quils abordaient comme des colonnes de cavalerie sortant des forts pour traquer les Apaches. Dans cette zone jugée par principe hostile, les relations sont forcément méfiantes et facilement violentes, ce qui justifie en retour l’appréhension réciproque. Les accrochages armés, les gunfights, s’assoient sur un environnement de multiples accrochages non armés. Le glacier de la violence s’autoentretient surtout si tout le monde a intérêt à ce qu’il en soit ainsi, des gangs ou rebelles jusqu’aux policiers-soldats jugés sur des bilans chiffré. À la fin de 2003 en Irak, il fallait «faire du chiffre», on a multiplié les patrouilles en territoire hostile, et effectivement il y a eu du chiffre. Au début de 2004 avant la première relève en Irak, il fallait montrer que la sécurité était revenue, on a donc réduit les patrouilles et là aussi il y a eu moins d’attaques contre les Américains. 

Il n’est pas évident que la police américaine contemporaine soit intrinsèquement raciste. Il est clair que dans certains endroits la masse critique des racistes fait système, dans beaucoup d’autres cela reste une série de cas individuels. Ce qui est certain en revanche c’est qu’elle a un biais violent qui, lui, est systémique. Ce biais violent s’applique en fait à tous, y compris les blancs qui représentent la moitié des gens tués par la police. Un homme noir a 2,5 fois plus de risques qu'un blanc d'être tué par la police qui peut rétorquer que c’est sensiblement le même risque qu’il a d'être un meurtrier. L’ampleur de la riposte serait ainsi proportionnelle à celle de la menace. Si la police était  «macro-sociologiquement» raciste, cet homme aurait probablement encore plus de risques d’être tué par cette même police.

En réalité, la police est là pour gérer les conséquences sociales d’une société profondément inégalitaire et plutôt instable, et les victimes premières sont surtout les pauvres, souvent noirs évidemment et cela s’ajoute à d’autres problèmes mais pas seulement. Les Américains pauvres ont peu de porte-paroles en tant que pauvres.

Résoudre ce problème de brutalité policière ou de «transfert excessif de risques» est difficile, car il suppose de briser certaines chaînes qui s’autoalimentent comme le dilemme autoprotection-violence et bien sûr le cycle pauvreté-délinquance-ghettoïsation-sous administration-pauvreté. Une des solutions peut venir paradoxalement du monde militaire, car si l’expérience initiale en Irak a été désastreuse, il y a quand même eu une évolution des comportements forcée par les événements. Les officiers américains ont été obligés de trouver des solutions. La principale a consisté à réduire autant que possible le fossé qu’il pouvait y avoir entre les soldats américains et leur environnement. Quand on vit vraiment au milieu des gens, mieux encore quand on en est issu, on finit par se connaître, la méfiance décroît, le renseignement s’accroît et l’usage de la force est moins en réaction et beaucoup plus précis.

Avant de partir en Irak, le colonel Mc Master, futur très éphémère conseiller du président Trump, avait imposé un stage d’arabe de trois semaines à 10 % de sa brigade et obligé ses cadres à connaître la culture irakienne, en martelant l’absolue nécessité de respecter la population et en insistant sur la patience et la maîtrise de la force. Cela ne s’est pas fait sans difficulté et il a fallu se séparer de plusieurs réticents mais le résultat a été remarquable. La sécurisation de la ville de Tal Afar à la fin de 2005 par une présence permanente à l’intérieur et non dans une base périphérique, en fusionnant avec des forces locales dans de petits postes reste un modèle. Le processus d’évolution américain très fragmenté fonctionne souvent par imitation du succès, celui de Mc Master tranchait avec la spirale violence-distanciation qui dominait alors. Lui-même s’inspirait de ce qu’avait fait le général Petreaus en 2004 dans le nord de l’Irak et il a été imité à son tour par d’autres notamment à Ramadi en 2006, avant d’être généralisé à nouveau par le général Petraeus, nouveau commandant en chef.

Le procédé était contre-culturel et même contre-intuitif. Il a fallu prendre initialement plus de risques en vivant au milieu des gens et avec eux et effectivement les pertes américaines du début de 2007 ont été les plus importantes de la guerre. Mais dans le même temps, celles des civils diminuaient très vite. Et puis presque d’un seul coup la situation a basculé, la violence et les pertes de tout le monde ont chuté. Point important, la politique de sécurité s’est accompagnée d’actions sociales et économiques, qui pour une fois ont porté leurs fruits parce qu’il y avait une présence de sécurité. La campagne s’est même portée dans les prisons avec là encore un succès indéniable.

Il y a plus d’individus dangereux aux États-Unis que dans beaucoup d’autres nations. On peut se contenter d’essayer de tous les neutraliser. On peut s’interroger aussi sur les raisons de ce nombre élevé et même se demander si la manière dont on les traite ne fait pas partie du problème.

jeudi 20 février 2020

Les armées africaines face aux groupes irréguliers armés (2017)


Publié le 19 janvier 2017
Version très longue ici

La conflictualité de la période de la mondialisation se caractérise par une décrue du nombre de conflits interétatiques et une multiplication des conflits intérieurs. Ces derniers sont favorisés par les tensions de tous ordres provoqués par l’ouverture économique et politique et la formation de « poches de colère » favorables au développement d’organisation irrégulières, criminelles et/ou politiques. Ces groupes eux-mêmes se trouvent plutôt renforcés par les ressources de l’énorme économie grise que cette ouverture à favorisé et notamment les trafics d’armes légères alors qu’inversement les Etats se trouvent souvent plutôt affaiblis dans leur capacité à assurer la sécurité.

Depuis la fin de la guerre froide, la plupart des Etats africains sub-sahariens souffrent particulièrement de ces tensions. Les groupes armés, seigneurs de la guerre, milices de défense ethniques, armées privées d’exploitants illégaux, pirates, sécessionnistes, bandits, s’y sont multipliés selon une logique de prédation qui remplace, à l’exception des groupes islamistes, les projets politiques des anciens groupes marxistes ou réformistes. Ces groupes irréguliers sont très divers avec comme principal point commun de contester le monopole étatique de l’emploi de la force et de disposer de moyens de le faire. Ils sont, en effet, désormais capables de constituer des armées irrégulières de quelques centaines à quelques milliers de combattants et d’un rapport coût/efficacité inédit grâce à la combinaison de l’armement léger ex-soviétique, désormais facilement disponible à bas coût, de véhicules tous terrains militarisés comme les pick-up armés et d’un peu de technologie civile comme les smartphones, les systèmes de géolocalisation ou les instruments de vision nocturne.

Certains de ces groupes disposent de quelques moyens antiaériens, comme ces voleurs de bétails qui ont abattu un hélicoptère de la police kenyane en 1996 ou ceux qui ont lancés deux missiles SA-7 contre un avion israélien à Monbasa en 2001 [1]. D’autres utilisent des avions légers pour s’approvisionner ou parfois se déplacer. Certaines enfin, comme les forces du général Nkunda dans l’Est RDC disposent de matériels lourds, en l’occurrence quelques T-55 et pièces d’artillerie. Elles ne disposent cependant pas pour l’instant de moyens antiaériens et antichars modernes et ne constituent donc pas de techno-guérillas, à l’instar du Hezbollah, du Hamas ou de l’Etat islamique [2]. Ces forces sont de motivation et de qualité tactique variable mais elles sont souvent très mobiles, difficiles à déceler dans des milieux difficiles ou densément peuplés et parfois capables de manœuvres efficaces de raids ou d’embuscade.

Défis et contraintes

La plupart des Etats africains manquent de forces adaptées pour faire face à ces menaces. Les ressources financières sont faibles, le total des budgets de défense de l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne est inférieur au seul budget de défense de la France. Trois d’entre eux seulement disposent de budgets dépassant l’équivalent d’un milliard d’euros. Il s’agit donc d’assurer la sécurité de pays peuplés en moyenne de 20 millions d’habitants, avec des budgets de police et de défense de l’ordre de quelques centaines de millions d’euros.

Cette contrainte financière fait que les forces ne peuvent y être organisées et surtout équipées de la même façon que dans les armées à haute densité technologique des grandes puissances militaires. Ces armées, particulièrement européennes et américaine, sont fondamentalement conçues pour des affrontements interétatiques et poussées vers toujours plus de couteuses densité technologique au prix le plus souvent d’une perte de masse. Le coût d’emploi des 3 500 hommes de la force française Barkhane au Sahel a été presque équivalent en 2015 à celui des budgets de défense des cinq Etats dans lesquels elle est déployée. Cette force qui est un grand complexe de reconnaissance-frappes (et les raids terrestres ou aéromobiles sont des formes de frappes) exerce une pression utile sur les groupes armés djihadistes en empêchant les concentrations de force mais elle ne contrôle pas le terrain, n’empêche pas les infiltrations et les attaques sur la population ou les forces locales. Le rapport coût d’emploi/combattant ennemi (un tous les deux jours en moyenne) y est de l’ordre d’un million d’euros pour un.

Une armée africaine ne peut être organisée de cette manière et doit fonctionner de manière plus efficiente, ce qui peut par ailleurs, à la manière de l’ « innovation jugaad » des pays émergents, peut également être en retour une excellente source d’inspiration pour des armées comme celles de la France [3].

Relever le défi des armées irrégulières suppose au préalable de trancher plusieurs dilemmes. Le premier est celui de la dichotomie entre guerre et police, les deux emplois possibles du monopole étatique de la force. Le premier est un dialogue violent entre deux entités politiques, étatiques ou non, qui se termine par la soumission ou, plus rarement, la destruction de l’autre. Le second est une mission permanente de maintien de l’ordre et de neutralisation, par remise à la justice, des contrevenants à cet ordre. Il n’y a là aucun dialogue et négociation possible et il s’agit d’une mission sans fin.

Le problème est désormais que les moyens de coercition de la police sont insuffisants face à ceux des groupes armés irréguliers et que les armées, qui disposent de moyens plus puissants, ne sont pas forcément bien adaptées à la lutte contre ces mêmes groupes. Forces en attente d’hypothétiques affrontements contre des forces régulières de même type, peu employées, assurant parfois plus une fonction de représentation et de prestige, elles ne sont pas forcément structurées pour les affrontements intérieurs au cœur des milieux complexes. De l’armée sierra-léonaise face au Revolutionary United Front (RUF) en 1991 jusqu’à l’armée camerounaise face par Boko Haram en 2014, les exemples sont nombreux d’armées conventionnelles africaines surprises et mises en difficulté par des milices armées mobiles, motivées et souvent plus expérimentées au combat.

Il s’agit donc d’admettre la nécessité de disposer de forces contre-irrégulières (FCI) professionnelles qui à l’instar des groupes armés, combinent la puissance des forces armées et la capacité de renseignement et de présence de la police, au détriment par exemple d’équipements lourds qui apparaissent peut-être prestigieux et offrent un statut mais n’ont guère de probabilité d’emploi. Pour reprendre l’exemple du Cameroun, le bataillon d’intervention rapide (BIR), aux missions polyvalentes et d’abord anticriminelles s’est révélé finalement la meilleure unité de combat africaine contre Boko Haram [4].

La lutte contre les organisations armées ne relève pas seulement de l’action de force, elle suppose, en particulier face à des organisations politiques, de comprendre et de traiter les causes de la séduction que ces groupes peuvent exercer sur certaines populations, délaissées ou brimées, d’adosser cette action à un système judiciaire solide et d’une manière générale à la légitimité de l’Etat et de son administration. Sans cet environnement, il est probable que l’action de force, même si elle obtient des succès tactiques restera vaine.

Dans ce cadre, l’action de force elle-même doit obéir à des contraintes particulières. Ces contraintes sont d’abord socio-culturelles, la FCI doit agir nécessairement au milieu des populations. Elle doit absolument y être perçue favorablement, comme un allié, une protection et non comme une menace supplémentaire. Cela suppose un recrutement particulier et surtout une formation où l’aide à la population ainsi que la connaissance des cultures et dialectes sont considérées, au même titre que les compétences techniques et tactiques, comme des éléments essentiels de la réussite.

Cette nécessité de confiance est également valable vers le « haut » politique, une force armée efficace ne doit être perçue comme une menace que par l’ennemi. La discipline et l’honnêteté, ce qui induit des salaires corrects, réellement payés, et des conditions de vie convenables, sont également importants. Là encore, sans l’adossement à une administration militaire fiable et solide rien d’efficace n’est vraiment possible dans la durée. Les groupes irréguliers ne sont vraiment forts que parce que les institutions chargées de les combattre sont faibles.

Traquer et détruire

C’est sur ces fondements nécessaires qu’il est possible de concevoir une FCI efficace, dont on peut, même si les situations sont très diverses, définir les contours généraux. Le premier principe est celui de l’adaptation à l’ennemi. Celui-ci peut porter son effort sur le contrôle de la population, à l’instar des groupes révolutionnaires qui cherchaient à constituer des zones libérées et à les administrer suffisamment bien pour en faire un contre-modèle attractif et in fine une nouvelle source de forces. L’effort contre-révolutionnaire doit alors porter aussi sur cette population qu’il faut détacher des rebelles par une action sociale, économique et politique forte (s’attaquer aux raisons qui font que l’on peut soutenir la rébellion) tout en la contrôlant/protégeant. Les groupes islamistes sont cependant actuellement les seuls, et les plus dangereux, à s’inscrire dans cette optique [5].

Tous les autres groupes armés, même s’ils partaient au départ d’un souci de défense de certains groupes défavorisés comme l’ethnie Acholi, en Ouganda pour l’Armée de résistance du Seigneur (LRA pour Lord's Resistance Army), ou les Ijaws et Ogonis pour le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, dérivent rapidement en banditisme meurtrier dont les exactions se retournent souvent contre ceux qu’elles sont censées défendre. Ces groupes ne veulent pas forcément prendre le pouvoir comme les mouvements rebelles de la génération précédente, ni même souvent rallier la population. Ne pouvant plus recruter des volontaires, la LRA s’est mise à enlever des milliers d’enfants pour en faire des soldats ou des esclaves. Ne dépendant pas comme au moment de la guerre froide, de l’aide de sponsors étrangers qui imposaient un comportement et une centralisation, ces groupes, qui se fragmentent facilement, se financent par prédation et trafics, comme celui des diamants ou de la drogue.  Ils n’ont pas de programme politique et n’administrent pas, laissant faire les organisations non gouvernementales s’occuper de la population à leur place et ponctionnant parfois une partie de leurs ressources.

Ces groupes prédateurs doivent être combattus directement et de manière impitoyable. Il n’est pas possible de négocier avec les seigneurs de guerre, il faut les capturer ou les tuer. L’UNITA, qui avait dérivé d’une guérilla anticoloniale d’inspiration marxiste à un pur groupe criminel utilisant la famine comme arme et concentrant ses efforts sur les mines de diamant, a disparu avec la mort de Jonas Savimbi, son leader historique. Il faut l’arrestation de Foday Sankoh en 2000 et la fuite de Charles Taylor du pouvoir pour obtenir la paix au Sierra Leone et au Libéria après dix ans de massacres. Il est probable que la LRA ne survivra pas non plus à l’élimination de Joseph Kony [6]. 

La FCI doit donc plutôt être organisée pour traquer et détruire des bandes armées et plus particulièrement leurs chefs. Son action doit reposer sur la combinaison étroite et permanente du renseignement et de l’intervention. D’une manière générale, dans la lutte contre des groupes armés furtifs toute action doit soit s’appuyer sur des renseignements précis, soit avoir pour objet d’obtenir des renseignements. Il faut donc qu’il y ait une structure du renseignement à l’intérieur des forces et jusqu’à l’échelon le plus bas et capables, à la fois d’informer sur l’évolution de la situation locale et de déceler et suivre les objectifs tactiques. Les différents capteurs, informateurs, pisteurs, moyens de surveillance technique (écoute, surveillance aérienne par avion léger ou drone à bas coûts) doivent être rassemblés et mis en œuvre par une unité de renseignement, à la fois rattachée au bataillon de secteur et reliée à l’échelon national.

Pour la structure d’intervention, le premier principe tactique consiste à aller traquer l’ennemi sur son propre terrain, ce qui suppose une forme d’imitation [7]. Les bandes irrégulières sont réfugiées dans les forêts ou dans des agglomérations denses, il faut y être et donc posséder les compétences particulières pour évoluer dans ces milieux complexes. Les bandes sont légères, mobiles et furtives, il faut l’être aussi. La principale difficulté, après l’acquisition de ces compétences, consiste ensuite à avoir un rapport de forces suffisant au moment du contact avec l’ennemi. Les qualités nécessaires à la traque, furtivité et mobilité, sont en effet rarement compatibles avec le volume et la puissance de feu. Il est donc d’abord nécessaire d’évoluer avec les unités tactiques de la taille minimale pour être capable de surmonter des petites bandes mais surtout capables de résister à des bandes d’une centaine d’hommes, si possible en les fixant, jusqu’à l’arrivée de renforts. La taille de cette unité élémentaire dépend de la qualité intrinsèque de ses membres, de son commandement, en particulier à l’échelon sous-officier, ainsi que de la proximité des renforts. L’échelon de la section renforcée ou demi-compagnie semble être une moyenne.

Le renforcement peut-être numérique, par voie routière ou par les airs. Or, dans des zones à contrôler souvent très grandes (500 000 km2 en moyenne pour des forces armées de quelques dizaines de milliers d’hommes) avec des grandes élongations et une faible infrastructure routière. Il est donc nécessaire à la fois de décentraliser les moyens sans les diluer et de pouvoir les renforcer rapidement, donc par voie aérienne, à partir d’une réserve centrale. Ce renforcement peut être aussi qualitatif. Il est en fait utile d’établir une symétrie pour la recherche du renseignement et de la rompre au moment du moment, en introduisant des éléments dont l’ennemi ne dispose pas : appui d’artillerie, d’un ou deux engins blindés à forte puissance de feu ou d’un appui aérien, avion ou hélicoptère d’attaque. Une force d’infanterie légère peut faire face à des moyens d’appui seuls, en refusant le combat, se dispersant ou en s’imbriquant dans un milieu protecteur. Elle peut faire face à une autre force légère en manœuvrant et en concentrant ses feux. Elle peut difficilement faire face simultanément aux deux. Un groupe armé, surtout s’il est sans assise populaire, se révèle alors très vulnérable à une force professionnelle efficace.

Une armée contre-irrégulière

L’unité de base de la lutte contre les irréguliers est le bataillon de secteur, de taille et de composition variable en fonction de la dimension et du type de l’espace à couvrir. Il est constitué d’unités élémentaires capables d’opérations très mobiles, à pieds ou à base de véhicules légers 4 x 4 armés, réparties à partir de bases de compagnie ou de demi-compagnies. Le bataillon doit disposer d’une unité de blindés légers simples et peu couteux, plateformes de feux, canons ou mitrailleuses, et transport, susceptibles de venir renforcer par paires les sections engagées. Il doit disposer en propre de ses moyens de renseignement [8].  

Une force aérienne est indispensable dans le combat contre-irrégulier (CCI) sur de grands espaces. Elle seule permet, à l’échelon opérationnel, de surmonter le problème des élongations et, à l’échelon tactique, de permettre des concentrations rapides de feux et de forces, de contribuer à la recherche du renseignement d’objectif, d’assurer la logistique de points isolés, de faciliter enfin le commandement et les communications. Pour être vraiment efficace la composante aérienne de la force doit comprendre, à la manière de la force française au Tchad en 1970, cinq capacités : transport intra-théâtre, transport tactique, appui feu, renseignement et commandement. Disposer d’une telle composante suppose de surmonter deux défis.

Le premier est celui des coûts. Pour le prix des 12 chasseurs Sukhoi Su-30 K acquis par l’Angola, soit environ 400 millions d’euros, d’une probabilité d’emploi très faible, il est possible de se doter d’une cinquantaine d’avions turbopropulseurs ou d’hélicoptères à bas coût, d’attaque (type EMB-314 Super Tucano, hélicoptères Bell 407 MRH), de transport (Casa 212 ou 235 par exemple ou hélicoptères AW109, Bell 412 ou Mi-17), de surveillance (AHRLAC) et liaison. Le deuxième défi est celui de la mise en œuvre et du maintien en condition de cette flotte, avec des matériels les plus homogènes possibles, qui suppose un personnel de plusieurs centaines de pilotes et de techniciens de haut niveau et une organisation précise du soutien avec un budget, dix à vingt moins importants que pour des appareils de dernière génération, mais non négligeable. A condition de surmonter ces deux défis, et de maintenir une disponibilité de 80 % des équipements, il doit être possible de déployer sur n’importe quel point du théâtre en quelques heures, soit directement, soit par le biais de bases avancées, et en coordination avec les forces locales, un détachement d’intervention aéroporté/aéromobile de la taille minimum de la demi-compagnie et deux appareils d’attaque. Les appareils d’appui doivent avoir une capacité air-air afin de pouvoir intercepter les éventuels aéronefs ennemis [9].

Les huit Groupes spéciaux d’intervention (GSI) mauritaniens formés à partir de 2008 avec l’aide de la France pour traquer les groupes djihadistes sont un bon exemple de ce type d’unité. De 2008 à 2012 et grâce à la « possibilité de poursuivre » dans les Etats voisins, ces petits bataillons très mobiles (sur pick up armés) et appuyés par une aviation légère et variée d’une trentaine d’aéronefs (dont des appareils d’attaque EMB 312 Tucano) parviennent à démanteler plusieurs groupes de trafiquants et à détruire les bases et les forces d’AQMI dans la zone spéciale du nord. Le Bataillon d’intervention rapide (BIR) du Cameroun, déjà cité, constitue également une autre réussite. Formé en 1999 pour lutter contre le grand banditisme et la surveillance des frontières, le Bataillon léger d’intervention, devenu BIR en 2008, a vu ses effectifs et ses moyens s’accroître jusqu’à former une brigade 4 000 hommes avec cinq unités dont une spécialisée dans le contrôle de la presqu’île de Bakasso (BIR Delta) qui dispose d’un navire-base et de patrouilleurs armés. Le BIR a lutté avec succès à la fois contre les coupeurs de routes et les bandes de la Séléka ou de Boko Haram qui ont pénétré sur le territoire camerounais.

Un autre exemple plus ancien de FCI « low cost » est la force française qui lutte de 1969 à 1972 au Tchad contre le front de libération nationale (Frolinat). A son maximum, la force est constituée de cinq compagnies d’infanterie légère et d’une compagnie d’automitrailleuses. Elle compense son petit volume par une grande mobilité, à pied, motorisée ou héliportée, et une logistique légère qui lui permet de rester longtemps sur le terrain. Les appuis et le soutien sont presque entièrement aériens, avec une escadrille de six à neuf AD-4 Skyraider (4 canons de 20 mm et 3 tonnes de munitions) et un hélicoptère armé, une capacité de transport aéromobile d’une compagnie, plusieurs monomoteurs de reconnaissance et de commandement, une petite flotte de transport aérien avec les 12 DC-3 Dakota et le DC-4 tchadiens, la dizaine de petites Nord 2501 qui sert un peu à tout (largages par air, sauts opérationnels, éclairement nocturne) et enfin de 4 C-160 Transall. Les trois états-majors de bataillon sont également capables d’intégrer des compagnies de l’armée nationale tchadienne au fur et à mesure de leur formation. Fort de 5 000 combattants en 1969, le Frolinat en a perdu les trois-quarts trois ans plus tard et n’a plus de capacité militaire [10].

Cette force polyvalente et mobile peut être secondée efficacement dans les secteurs les plus menacées par des forces d’autodéfense, comme Executive Outcomes avec les milices Kamajors au Sierra Leone ou la force française au Tchad avec les milices villageoises. Cette solution impose cependant un contrôle très étroit. Dans une formule idéale, comme celle des Combined Action Platoons au Vietnam ou des Village Stability Operations en Afghanistan, des groupes professionnels peuvent être associés en permanence avec les forces d’autodéfense ou de réserves. Ces modules de forces qui connaissent bien le terrain doivent alors être assez résistants pour constituer des pions tactiques élémentaires. Cette solution suppose est consommatrice de personnels de qualité en particulier de cadres [11].

Les mêmes principes s’appliquant aux forces maritimes et fluviales. La flotte doit être capable de surveiller les ports et les lieux de pêche avec des patrouilleurs très légers équipés d’armes légères et de la technologie minimale notamment pour agir de nuit. Elle doit disposer de navires plus endurants pour lutter contre la contrebande et la protection des actifs offshore et de la zone économique. L’aviation légère de reconnaissance et d’appui doit être capable de collaborer aussi avec cette force. De même que le BIR est financé avec l’aide de la société nationale des hydrocarbures, la flotte peut être aidée par les sociétés pétrolières qui en sont les premières bénéficiaires.

Conclusion

L’adaptation des forces à la menace irrégulière est une nécessité. Elle est en cours dans la plupart des pays africains mais en rencontrant de nombreuses difficultés car elle s’oppose à une vision classique de l’emploi « en attente » de forces armées dont l’Etat comme la population se méfient souvent pour des raisons différentes. Cette transformation est une véritable révolution qui suppose un choix stratégique clair en direction de la sécurité intérieure et l’optimisation de la structure des forces de cette mission. Cette optimisation induit de privilégier le qualitatif en préférant quelques unités aéroterrestres ou aéromaritimes professionnelles bien formées, équipées, soutenues logistiquement et administrées, plutôt qu’à des volumes médiocrement formés et équipés.

Sources
[1] Helmoed Heitman, « Optimiser les structures des forces de sécurité africaine », Bulletin
de la sécurité africaine n°13 mai 2011, Centre d’étude stratégique de l’Afrique.
[2] Voir Joseph Henrotin, Techno-guérilla et guerre hybride : Le pire des deux mondes, Nuvis, 2014 ou David E. Johnson dans Hard Fighting: Israel in Lebanon and Gaza, 2012, http://www.rand.org/pubs/monographs/MG1085.html.
[3] Navi Radjou, Jaideep Prabhu, Simone Ahuja, Jean-Joseph Boillot, Innovation Jugaad. Redevons ingénieux !, DIATEINO, 2013.
[4] Philippe Susnjara, « Révolution dans les affaires militaires africaines », in Revue Défense Nationale n° 792, été 2016.
[5] William Reno, Warfare in Independent Africa, Cambridge University Press, 2011.
[6] Jeffrey Gettleman, « Africa's Forever Wars », in Foreign Policy, 11 févr. 2010.
[7] Sur le concept d’imitation, voir Ivan Arreguin-Toft, How the Weak Win Wars, Cambridge University Press, 2005.
[8] Helmoed Heitman, « Optimiser les structures des forces de sécurité africaine », Bulletin
de la sécurité africaine n°13 mai 2011, Centre d’étude stratégique de l’Afrique.
[9] Jean-Louis Promé, « Quel type d’avion pour la lutte anti-guérilla », in Défense et sécurité internationale n°34, février 2008 et Joseph Henrotin, Contre-insurrection aérienne : vers un tournant, in Défense et sécurité internationale n°34, février 2008.
[10] Michel Goya, L’intervention militaire française au Tchad (1969-1972), Lettre du retex-Recherche n°6, Centre de doctrine d’emploi des forces.
[11] Michel Goya, La guerre au milieu des populations, l'exemple des CAP au Vietnam, Lettre du retex-Recherche n°13, Centre de doctrine d’emploi des forces.

samedi 8 décembre 2018

Lutter contre les organisations armées : les innovations militaires africaines

Avec le camarade Laurent Touchard une petite étude en 17 pages sur les innovations d'un certain nombre d'armées africaines dans la lutte contre les organisations irrégulières.


Disponible en version Kindle (ici) pour 2,99 euros ou pour ceux qui ne disposent pas de liseuses il est toujours possible de demander une version pdf à goyamichel@gmail.com

Après si cela vous a plu mais sans aucune obligation, il est toujours possible de faire un petit don (en haut, à droite). 

mardi 22 août 2017

La guerre de proximité ou Quand on veut vraiment être efficace dans la protection de la population.

Les conflits contre les organisations non-étatiques laissent apparaître deux grands modes opératoires pour les forces régulières : des opérations de « va-et-vient » à partir de bases (reconnaissances en force, patrouilles, raids aéroterrestres, etc.) et ou des opérations de présence permanente au sein de la population (postes en Indochine, Groupe de commandos mixtes aéroportées au cœur des tribus du Tonkin, Sections administrative spéciales en Algérie, etc.).

L’expérience américaine des Combined action platoons (CAP) durant la guerre du Vietnam est intéressante car elle est une des seules, parmi toues ces opérations de « proximité », à avoir fait l’objet d’analyses scientifiques.

Naissance d’une innovation tactique

Dans les conflits au milieu des populations, l’analyse initiale de l’ennemi détermine très souvent l’engagement dans un mode opératoire dont il est ensuite difficile de sortir. En 1964, lorsqu’il prend le commandement des forces américaines au Vietnam, le général Westmoreland, de l’US Army, considère le Viêt-cong (VC) comme un auxiliaire de l’armée nord-vietnamienne (ANV), à la manière des partisans soviétiques combattant en liaison avec l’Armée rouge. Il engage donc les forces américaines dans la recherche et la destruction de ces bandes armées sans se préoccuper du sort de la population sud-vietnamienne.

De son côté, le Corps des Marines, qui prend en charge en 1965 la zone du 1er corps d’armée sud-vietnamien au Nord du pays et conserve une certaine autonomie d’appréciation, analyse le Viêt-cong comme un mouvement politique national qu’il faut couper de son soutien local. Tout en combattant les unités régulières VC-ANV, le général Walt décide donc de s’intéresser aussi à la population et confie des zones de quadrillage à ses bataillons.

Les innovations militaires sont avant tout le fruit d’une forte incitation et de la possession d’informations pertinentes. En temps de paix, ce sont principalement les organes de réflexion institutionnels qui disposent de ces deux éléments. En temps de guerre et surtout de guerre d’un nouveau type comme au Vietnam, ce sont les unités qui ont des missions à remplir au contact de l’ennemi qui forment le moteur des évolutions. L’idée des Combined action platoons (CAP) naît ainsi du décalage entre les effectifs des bataillons de Marines déployés sur le terrain et la dimension de leurs zones de responsabilité. Dans la manière américaine, les unités ont alors une certaine latitude pour expérimenter des solutions possibles. Un bataillon crée sa propre force de supplétifs volontaires, un autre entreprend d’entraîner plus efficacement les forces populaires (FP, milices villageoises sud-vietnamiennes) de son secteur. En s’inspirant surtout des méthodes utilisées par les Marines au Nicaragua de 1925 à 1933, le chef du 3e bataillon du 4e régiment propose de son côté d’injecter un groupe de combat (14 Marines et 1 infirmier de la Navy) dans chaque section des FP de son secteur (15 à 35 hommes au maximum).

Imprégné de la culture des « Banana wars », ces opérations de contre-insurrection du premier tiers du siècle en Amérique centrale, le commandement du Corps donne son accord à cette dernière idée et une première expérience débute en août 1965 dans la province de Phu Lai, près de la base de Danang, avec une section d’infanterie répartie dans quatre sections de FP. La mission de ces sections mixtes est triple : contrôler la zone peuplée et interdire son accès au Viet-cong, renseigner sur les besoins des populations et sur les activités de l’ennemi, former les forces populaires de manière à ce qu’elle puisse se passer des Américains.

Cette première expérience permet de mettre en évidence les difficultés d’une telle «  greffe » (langue, adéquation culturelle, décalage de combativité avec les FP) mais aussi les grandes potentialités de l’association des capacités tactiques américaines et de la connaissance du milieu des Vietnamiens.
Extension, transformation et blocage
Au début de 1966, le succès de ces premières CAP est tel qu’il est décidé d’en former quatre supplémentaires chaque mois avec des volontaires américains acceptant de passer au moins six mois dans un village vietnamien, quite à prolonger leur tour de service au Vietnam.

Un premier bilan réalisé à la fin de l’année montre que la « zone CAP » est deux fois plus sécurisée que celle où les Américains ne pratiquent que du « search and destroy ». Le Viêt-cong n’y recrute pratiquement plus et ne peut plus y percevoir de taxes et de riz alors que l’administration du gouvernement républicain peut s’y exercer normalement. Le taux de désertion des FP y est resté pratiquement nul (contre plus de 15 %  dans l’ensemble du Sud-Vietnam) et pour 6 Marines et 5 FP tués, 266 VC-ANV ont été éliminés. Il est vrai que les Communistes (entre 30 et 50 000 combattants dans la zone du 1er corps) ont été peu agressifs contre cette expérience, persuadés qu’elle échouerait d’elle-même par la maladresse des Américains.

En réalité ceux-ci sont très prudents et très progressifs dans leur insertion dans les hameaux. Après deux semaines de stage dans l’école CAP, les Américains commencent par effectuer de pures opérations de sécurité en périphérie des villages pour apprendre à communiquer avec les FP et connaître le milieu humain, physique et animal (le comportement des buffles par exemple). Ce n’est que dans un deuxième temps que les Américains pénètrent dans un village et y logent au milieu des habitants (en payant un loyer). Leur quotidien est fait de patrouilles-embuscades (la norme est de trois par jour dont deux de nuit), d’instruction mutuelle et de recueil de renseignements.

Une nouvelle évolution survient en octobre 1967 lorsque les CAP sont retirées du commandement des bataillons pour être intégrées dans une structure centralisée de compagnies (pour la coordination tactique) et de groupes (pour le soutien logistique et la gestion des ressources humaines). L’ensemble est rattaché directement à l’état-major de la IIIe Marine amphibious force.

Lorsque débute l’offensive communiste du Têt, fin janvier 1968, il existe plus de 80 CAP, fortes au total de presque 1 800 Américains et de plus de 3 000 Vietnamiens. A ce moment-là, les communistes ont compris la menace que celles-ci pouvait représenter et alors que les CAP ne protègent que 10 % de la population de la zone du Ier corps, ils concentrent contre elles près de 40 % de leurs attaques. Bien que leurs pertes soient lourdes (120 Marines tués en cinq mois, soit moins de 1% des pertes américaines de l’année 1968) face à des adversaires très supérieurs en nombre, les CAP font preuve d’une grande résistance et aucune d’entre elles n’est détruite grâce à la combinaison de la connaissance du milieu et de la rapidité d’intervention des renforts et des appuis feux extérieurs. A la fin de la bataille, afin de constituer des cibles plus difficiles,  les CAP deviennent nomades. Leur vie est un peu plus rude et leur imprégnation dans le milieu humain un peu moins profonde mais elles sont plus offensives et peuvent mieux utiliser la puissance de feu américaine en portant le combat hors des villages.

L’année 1969 est celle de la plus grande activité. Le nombre de CAP atteint la centaine répartie dans 19 compagnies et quatre groupes avec plus de 2 200 soldats américains et près du double de Vietnamiens. Chacune d’entre elles effectue dans l’année environ 1 500 patrouilles-embuscades pour, en moyenne, protéger environ 2 000 habitants et éliminer 24 ennemis, au prix d’un mort américain et d’un mort FP, soit un rapport de pertes identique aux sections composées de seuls Américains et cinq fois supérieur à celui des sections FP composées de seuls Vietnamiens. Un Américain inséré dans une CAP élimine donc deux fois plus d’ennemis (et pour un coût financier au moins trois ou quatre fois inférieur) qu’un même soldat agissant au sein d’une unité de combat purement nationale, tout en aidant la population et en instruisant les forces locales. Durant cette année 1969, les CAP représentent 1% des pertes totales américaines au cours de l’année 1969 pour environ 2 % des combattants. La protection invisible de la connaissance du milieu physique et du renseignement fourni par la population s’avère ainsi au moins aussi efficace que les murs des bases.

Grâce à cette protection, les pertes par mines et pièges sont marginales dans les CAP alors qu’elles représentent 30 % des pertes totales américaines. Grâce à elle encore, les CAP ont l’initiative des combats dans plus de 70 % des cas, ce qui suffit généralement à l’emporter, alors que la proportion est inverse avec les opérations de « va et vient » depuis les bases, ce que les bataillons américains sont obligés de compenser par une débauche de feux. Les membres des CAP, dont 60 % demandaient une prolongation de mission pour rester dans les villages, sont restés à l’abri de la forte dégradation du moral qui frappa le reste du contingent américain à partir de 1969.

Le CAP décline très rapidement dans l’année 1970, en proportion du retrait militaire terrestre américain. La dernière section est dissoute en mai 1971. Les pertes des CAP ont alors été de 468 morts américains en cinq ans, soit 0,8 % du total général.

Une innovation contre-intuitive et trop éloignée de la culture militaire américaine

Malgré leur efficacité les CAP n’ont connu qu’une extension très limitée qui doit surtout à des blocages culturels et organisationnels.

Par leur mixité de missions et de composition, les CAP se sont trouvées à la croisée de trois commandements peu favorables : le commandement militaire sud-vietnamien qui n’aimait pas voir une partie de ses forces lui échapper, l’ambassadeur américain Komer, qui estimait avoir le monopole de tout ce qui relevait de la pacification, et le haut-commandement militaire américain au Vietnam qui dénonçait dans les CAP un gaspillage de moyens au détriment des opérations offensives de « recherche et destruction ».

Pour le général Westmoreland, protéger tous les groupes de villages du pays aurait ainsi nécessité 10 000 CAP. En réalité, cet effort humain n’était pas insurmontable quantitativement pour un contingent de 550 000 hommes, au plus fort de l’engagement américain. Il aurait été plus difficile en revanche de maintenir le volontariat et la même qualité pour de tels effectifs.

Les CAP, à la mission essentiellement préventive menée par des sous-officiers, souffraient surtout à ses yeux de ne pas montrer de résultats spectaculaires. Plus profondément, comme le souligne Douglas Blaufarb dans The counterinsurgency era : US doctrine and performance : « Le commandement a été incapable d’admettre la conclusion implicite du succès du CAP qui était que les ressources immenses dont il disposait en équipement et technologie étaient inadaptées à ce type de guerre  ».
Le renouvellement de l’expérience en Irak
L’idée des CAP est reprise par les Marines lors de leur prise en compte de la province irakienne d’Anbar en avril 2004 avec un résultat d’abord très mitigé tant la situation est alors grave, le ressentiment anti-américain fort et les forces locales peu fiables. L’expérience est cependant  relancée, y compris dans l’US Army, lorsque l’armée irakienne commence à avoir une certaine consistance. A la fin de 2005, le 3e Régiment de cavalerie du colonel McMaster (où l’effort de préparation culturelle et linguistique a été considérable) réussit à reprendre et contrôler la ville de Tall Afar grâce à un maillage de postes mixtes urbains permanents irako-américains. Ce mode d’action prend surtout une ampleur considérable à Bagdad en 2007 grâce à un engagement massif américain (40 000 soldats) et la présence d’alliés locaux fiables comme l’armée régulière irakienne et les milices du Sahwa. Ce sont ces centaines de postes de quartier où Américains et Irakiens vivent ensemble pendant des mois qui permettent enfin de sécuriser la capitale de six millions d’habitants.

Il est ainsi apparu que la méthode des postes et de la fusion avec les forces restait efficace pour contester à l’ennemi la contrôle d’une population, à condition toutefois de respecter certains principes : la fusion avec des forces locales suppose que celles-ci existent et aient un minimum de fiabilité et de légitimité au sein de la population ; la greffe dans un tissu social particulier est plus ou moins facile en fonction de la culture d’accueil de la population, de l’image de la force étrangère par rapport à celle de l’ennemi et de l’effort d’apprentissage effectué ; il faut accepter l’idée contre-intuitive que des soldats apparemment vulnérables peuvent être mieux protégés par leur insertion dans le milieu local que dans des bases ; il faut accepter enfin d’y consacrer les moyens humains importants si on veut atteindre un seuil critique efficace.