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lundi 21 mai 2012

40-Le commandement et les As


Le commandement  français s’est trouvé plutôt embarrassé par le phénomène des As. La chasse s’est en fait pratiquement auto-créée sous l’impulsion de ses éléments les plus agressifs. On crée bien, dans le programme aéronautique d’octobre 1914, les premières escadrilles mixtes, chasse et exploration, mais il est évident que la priorité appartient à l’aviation d’observation. Pourtant dès le début de la guerre, les aviateurs, tous observateurs, développent une attitude plus « offensive » que prévue. Ils prennent l’habitude de partir armé au cas où ils devraient se poser en zone ennemie. Puis, les rencontres avec les avions ennemis devenant plus fréquentes, des tirs s’échangent qui aboutissent à la première victoire aérienne de l’histoire, le 5 octobre 1914, par Frantz et Quesnault. Les aviateurs de reconnaissance sont frustrés de gloire alors que les combats au sol sont furieux. Ils multiplient les actions de harcèlement par obus, fléchettes et même des briques mais surtout, dans l’espace vierge qui est l’aviation de 1915, ils se lancent dans des expérimentations pour faire de leurs avions de véritables engins de combat. Beaucoup de cavaliers s’ennuient dans une guerre de tranchées où les chevaux ne servent qu’à tirer des canons. Ils « émigrent » donc en masse dans les autres armes et en particulier dans l’aviation, trouvant de nombreuses similitudes entre chevaux et avions. Or ces hommes sont encore imbus de charges glorieuses et de combat à l’arme blanche. La mission qui leur est destinée, la protection des avions d’observation, ne leur convient guère. Ils font donc largement évoluer leurs escadrilles dans un sens qui correspond mieux à leur culture.

Certaines escadrilles ont un rôle moteur : la MS (Morane-Saulnier) 26 de Roland-Garros, ou la MS 3 de Brocard (les Cigognes) ou encore la MS 12, créée en février 1915 à l’initiative du commandant de Rose. Ce dernier est un ancien cavalier et un pionnier de l’aviation (brevet de pilote militaire n°1). Il avait déjà expérimenté avant-guerre l’emploi de la mitrailleuse sur un avion. Son bilan reste longtemps modeste puisque la première victoire de la MS 12 n’est obtenue que le 1er avril 1915 et qu’elle ne compte que quatre victoires à la fin de l’été de la même année. De son coté, Roland Garros reprend les expériences d’avant guerre et parvient à tirer avec une mitrailleuse à travers des hélices blindés. Il peut ainsi à la fois piloter son avion et utiliser une arme axiale. Le monoplace, beaucoup plus maniable que le biplace, devient de cette façon l’instrument privilégié de la chasse. Grâce à cette invention, Roland Garros détruit trois avions dans la même journée et initie l’engouement des journalistes pour ces « nouveaux chevaliers ».

Dans une guerre industrielle où la mort est massive et anonyme, le monoplace de chasse permet de personnifier chaque victoire sur l’ennemi et de donner des héros à une opinion publique qui est désormais un acteur majeur des conflits. Les succès des pilotes de chasse ont en outre l’avantage de présenter quelques parcelles de « victoires » dans une année 1915 à la fois terriblement meurtrière et tactiquement stérile. L’engouement médiatique est tel, malgré la rareté des victoires, que le commandement accepte le terme d’« As » popularisé par les journaux et le codifie en l’attribuant officiellement aux titulaires de cinq victoires homologuées que, « ne comptent que les avions brisés en l’air, descendus en flammes ou s’écrasant au sol, aperçus dans cette situation par des combattants étrangers à la troupe victorieuse [trois au minimum]. »

Une nouvelle phase survient en février 1916 lorsque les Allemands concentrent leurs meilleurs appareils de chasse pour détruire les moyens d’observation aériens français au-dessus de Verdun. Pour contrer la menace, le commandement français est obligé de créer  le groupement de Rose. Sur l’initiative de son chef, il regroupe les meilleurs avions (Nieuport XI) et tous les As de l’époque : Guynemer, Nungesser, Deullin, Dorme, Chaput, Lenoir, etc., en associant des méthodes rigoureuses de combat collectif au tempérament agressif des As. Navarre s’y révèle, abattant douze avions et faisant des acrobaties pour distraire les poilus lorsqu’il n’a pas de cible. Jugeant son escadrille trop éloignée de la zone des combats, il obtient même un temps l’autorisation de s’installer plus près du front avec son avion et ses mécanos. Il est grièvement blessé le 26 juin 1916. La méthode suscite cependant encore beaucoup de réticences, malgré ses succès évidents, et le groupement de Rose est dissout un temps avant d’être reformé aussitôt devant l’aggravation de la situation. Cette méthode de regroupement est reprise et officialisée sur la Somme en juillet 1916 avec le groupe de chasse de Cachy où nichent les « Cigognes ».

En 1917, cette autonomisation de la chasse atteint des excès. Dans son ordre du jour du 15 avril 1917, précédant l’ « offensive Nivelle », le commandant du Peuty, éphémère chef de l’aéronautique, fixe une mission simple aux chasseurs : « la destruction de l’aviation boche », en allant la chercher chez elle, « aucun avion des groupes de combat [français] ne doit plus être rencontré à l’intérieur des lignes françaises » La protection des avions d’observation, mission nettement moins noble, est devenue « indirecte », avec des résultats désastreux. Tout à leurs joutes, les « chevaliers du ciel » ne protègent alors plus les observateurs d’artillerie qui se font abattre.

Les excès de 1917 et surtout la massification de la guerre aérienne en 1918, avec des flottes de plusieurs milliers d’avions et des grandes unités comme la division aérienne qui regroupe 600 appareils, réduisent finalement l’action des As en la diluant. De plus, leur rôle médiatique se relativise avec le retour des succès terrestres. Le commandement en profite donc pour retrouver le contrôle sur ces individualistes. Après août 1917, le titre d’As n’est plus accordé que pour dix victoires et on envisage même de le passer à vingt à la fin de la guerre.

Fin

dimanche 20 mai 2012

40-Le plan incliné du massacre


L’expertise des As s’appuie donc à la fois sur des qualités innées et sur une accumulation d’expériences, mais aussi, il ne faut jamais l’oublier, sur la chance. Même minimisée au maximum, chaque mission comporte une part de risque, le principal étant d’ailleurs l’accident mécanique, et les 40 As étudiés sont tous des survivants. Pégoud, excellent pilote, a été le premier de tous les As français. Il a pourtant été abattu en août 1915 en affrontant un avion d’observation.

Une caractéristique de la carrière des As est le caractère exponentiel de leurs victoires. Fonck est breveté pilote en mai 1915 mais n’obtient sa première victoire qu’en août 1916. C’est d’ailleurs la seule de cette année pour lui mais Fonck accumule les heures de vol et ses 74 autres succès sont acquis pendant les 21 mois suivants. Après avoir passé son brevet de pilote en avril 1915 et longtemps traîné une réputation de casseur d’avions, Guynemer obtient sa première victoire en monoplace en décembre 1915. Il a alors environ 200 heures de vol mais n’a participé, en moyenne, qu’à deux combats aériens par mois. Il lui faut alors quatre combats pour obtenir une victoire. L’accélération s’effectue à partir de février de l’année suivante et il accumule alors 49 succès en 19 mois. Nungesser, breveté en mars 1915, obtient deux victoires cette année là mais ne commence véritablement à être un « tueur » qu’à partir d’avril 1916. On peut multiplier les exemples. Madon, le quatrième au classement des As, est pilote depuis juillet 1913 mais n’obtient la première de ses 41 victoires qu’en septembre 1916. Boyau est breveté fin 1915 et détruit son premier appareil en mars 1917. Ehrlich a son premier succès 18 mois après son brevet, etc.

Ce décalage s’explique en partie par les circonstances. Le combat aérien n’existe véritablement qu’à partir de 1916. On tâtonne longtemps avant de mettre au point un armement de bord efficace et les premiers appareils spécifiquement dédiés à la chasse n’apparaissent qu’à la fin de 1915. De plus, les avions sont encore rares et les occasions de se rencontrer également. Les véritables duels ne commencent donc qu’au dessus de Verdun en février 1916 et se multiplient ensuite parallèlement à une production industrielle qui double tous les ans. A partir de l’été 1916, la plupart des missions de vol dans les zones de combat aboutissent à des occasions de combat.

A défaut de combattre, les As ont donc eu le temps d’apprendre à piloter, en général dans l’année 1915, et d’accumuler des centaines d’heures de vol au cours de multiples missions d’observation comme Fonck ou de bombardements comme Nungesser et Pinsart (21 missions de bombardement et 43 de reconnaissance avant de rejoindre la chasse). Malgré les qualités innées qu’ils possèdent, ce temps d’apprentissage apparaît indispensable à Fonck : « Il faut verser dans la chasse des aviateurs expérimentés et ne pas admettre dans cette catégorie des débutants. Le novice, s’il a un cran superbe, sera descendu dans les premiers mois d’essai et s’il est prudent restera inutile pendant au moins six mois. »

L’expertise s’appuie également sur un travail permanent et maniaque. Tous les grands As connaissent parfaitement les caractéristiques des appareils et des procédés ennemis. Fonck se précipite pour examiner les appareils qu’il a abattu au dessus des lignes françaises et voir s’ils comportent des perfectionnements. Pour lui  « pour devenir un grand « As », l’apprentissage est long, difficile, semé de déceptions et d’échecs répétés au cours desquels notre vie est cent fois jouée. » Obsédé par les enraiements de mitrailleuses, avant de partir en mission, il essaie chaque cartouche dans la chambre du canon de la mitrailleuse et jette celles qui lui semblent présenter le moindre défaut. Il constitue ensuite lui-même ses bandes de cartouches. Guynemer, par son passé de préparant à Polytechnique et ses débuts comme mécanicien, est passionné de technique aéronautique. Il connaît ses appareils dans le moindre détail et collabore fréquemment avec les industriels pour y apporter des améliorations. Un jour, il envoie des croquis à un ingénieur avec la remarque suivante : « les boches travaillent comme des nègres et il ne faut pas s’endormir, sans cela couic ». Il développe ainsi, en collaboration assidue avec les ateliers industriels, l’« avion magique », un Spad XII sur lequel il a fait placer un canon de 37 mm.
(à suivre)

samedi 19 mai 2012

40-Docteurs en mort violente


Il ne suffit pas d’avoir du sang froid et de n’éprouver aucun remords quant à l’emploi de la violence pour devenir un As, il faut aussi avoir certains talents. Le combat aérien suppose de tenir compte simultanément de paramètres comme les vitesses et les altitudes respectives de plusieurs mobiles, la résistance de l’air, la présence de nuages ou la position du soleil. Tout cela induit des corrections à apporter au tir, le tireur ne visant pas directement l’avion mais un espace choisi à proximité en espérant que les balles rencontreront alors la cible. La complexité des corrections à apporter augmentant avec la distance de tir, il faut le plus souvent s’approcher à moins de 100 m de l’objectif. Les appareils pouvant aller jusqu’à 85 mètres par seconde, cela ne laisse que de très courtes « fenêtres de tir », souvent de quoi envoyer seulement une courte rafale d’une mitrailleuse qui peut s’enrayer à tout moment et dont le chargeur est limité à quelques dizaines de cartouches.

Pour effectuer ces évaluations en quelque secondes, l’instrument premier est la mémoire à court terme qui permet de constituer une vision de la situation tactique mais avec un nombre limité d’objets, pas plus de sept chez un individu « normal ». Pour aider le pilote à gérer les informations nécessaires, des instruments, encore très rudimentaires, ont été placés devant lui sur un tableau de bord : à gauche, un indicateur de vitesse, le baromètre altimétrique Richard gradué de 0 à 5000 mètres ; au centre, un compas et une boussole, souvent affolée par la magnéto du moteur, la montre qui sert à déterminer la position du soleil par rapport aux points cardinaux, la vitesse de navigation et ce qui reste dans les réservoirs ; à droite le manomètre de pression d’huile et le compte tours. Dans ce contexte cognitif, ce qui fait la force de l’expert c’est d’abord sa capacité à appréhender intuitivement la plupart des informations sans même avoir à regarder le tableau de bord. Il est également capable mais aussi parce que de fortes doses d’adrénaline contribuent à stimuler les facultés sensorielles et cognitives, à identifier plus vite et de manière plus pertinente les éléments clefs dans la masse d’informations qui l’entoure comme, par exemple, les variations de ronronnements de son moteur. Cette phase sensorielle, est suivie d’une analyse qui est toujours une combinaison de souvenirs et de réflexion logique. Lorsque la situation est familière, la phase d’analyse se réduit généralement à amorcer un processus immédiat de recherche d’une réponse « typique » à la situation reconnue dans sa mémoire inconsciente. Plus celle-ci est riche et plus il a de chances de trouver de bonnes réponses et, paradoxalement, plus cette recherche est rapide. Dans cet arbitrage permanent entre vitesse et efficacité, la première solution satisfaisante qui vient à l’esprit est presque toujours adoptée.

La plupart des As appliquent ainsi très souvent un même schéma. Fonck patrouille à très haute altitude, parfois à 6000 mètres, ce qui impose l’emploi d’un masque à oxygène et une excellente condition physique. De cette position, il repère ses proies, si possible isolées, et fond sur leur arrière. Son adresse au tir suffit alors à détruire l’appareil en une rafale. Si cela ne fonctionne pas, il n’insiste pas. La tactique de Guynemer est plus « tenace » mais reste très simple : « je pratique le vol classique, et n’ai recours aux acrobaties qu’en dernier ressort. Je reste accroché à mon rival et quand je le tiens, je ne laisse pas filer. » Il se fait d’ailleurs abattre lui même sept fois. Dorme est plus acrobate dans sa tactique mais il n’utilise sa virtuosité que pour se placer dans un angle mort et s’approcher ensuite prudemment jusqu’à portée de tir. Jusqu’à sa mort son avion ne comptera que deux impacts.

Si la situation ne ressemble pas à quelque chose de connu, cas le plus courant pour le novice, la réflexion « logique » prend le relais mais avec plus de délais, ce qui, dans un contexte de combats très rapides, introduit un décalage très dangereux face à quelqu’un qui dispose d’une solide mémoire tactique et agit par réflexe. Il arrive aussi fréquemment qu’une forte pression cognitive se conjugue à l’inhibition.  Cela peut aboutir à une forme de sidération ou, au mieux, à une « focalisation » sur certaines informations alors que d’autres, pourtant vitales, sont complètement ignorées. Ce blocage est évidemment beaucoup plus fréquent en cas de surprise.

Le 9 mai 1918, au matin, Fonck, du haut de son « perchoir » glacé, commence par fondre sur une patrouille de trois appareils. Il foudroie un premier avion, puis profitant encore de la « sidération » de la surprise et de l’agilité supérieure de son avion Spad, se place dans un angle mort pour détruire un deuxième. Le dernier choisit de fuir mais Fonck le rattrape facilement.  Dans l’après-midi, il débouche d’un nuage, à trente mètres seulement d’un avion d’observation, dans la surprise mutuelle, il a facilement le dessus. Il se place ensuite, comme à son habitude, en haute altitude et aperçoit une patrouille de quatre Fokker, suivie à faible distance par une autre de cinq Albatros. « Seul contre neuf, ma situation devenait périlleuse. […] mais le désir de parfaire ma performance l’emporta sur la prudence ». Appliquant sa tactique habituelle, il fond sur l’arrière du Fokker de queue et l’abat à 30 mètres. Les deux Fokker les plus proches l’aperçoivent et s’écartent. Il calcule qu’il leur faudra environ huit secondes pour achever leur mouvement et il fonce tout droit pour abattre le chef de patrouille qui n’a encore rien remarqué. Lorsque les Allemands se remettent de leur surprise et sont prêts à se battre, il est déjà hors de portée.
(à suivre)

vendredi 18 mai 2012

40-Achille avant Troie


Sergent Maurice Boyau
Ces « acteurs » exceptionnels est-il possible d’en établir un profil type décelable avant le révélateur du combat ? En examinant la vie de ces 40 premiers As français avant 1916, quelques traits saillants apparaissent. Beaucoup ont eu manifestement le goût pour l’action avant de devenir aviateur et avant même la guerre. Certains peuvent être qualifiés d’aventuriers comme Nungesser, qui avant 1914 avait pratiqué une multitude de métiers à travers le monde. La guerre le surprend dans une plantation au Brésil. Il s’engage alors volontairement et se distingue dès le 3 septembre 1914, pendant la bataille de la Marne, alors qu’il est avec une poignée d’hommes sur les arrières de l’ennemi. Par un coup d’audace, il arrête une auto allemande abat froidement ses quatre occupants et rejoint les lignes avec son lieutenant blessé et deux fantassins. L’automobile étant de marque Mors, il devient  le « hussard de la Mors », qu’il transformera en « hussard de la Mort ». Il faut noter que parmi les quarante As, il y a cinq étrangers (Lufbery, d’Argueff, Putnam, Baylies, Waddington) et, outre Nungesser, six autres français sont des voyageurs civils ou militaires (deux ont fait campagne au Maroc) ou des résidants en Afrique du Nord. Pourjade, dans sa quête spirituelle, voyage en Espagne et en Suisse avant la guerre et devient missionnaire en Océanie ensuite. Il meurt en 1924 en soignant des lépreux.

Beaucoup d’entre eux sont d’excellents sportifs, à une époque où le sport n’est pas encore une activité de masse. Il existe même une escadrille, la N77 dite « des sportifs », qui regroupe de nombreux champions dans diverses disciplines : Decoin (natation), de Mouronval et Strohl (rugby), Felloneau (boxe, foot), Mevius (tennis), Boilot (automobile) et deux grands As, Maurice Boyau (35 victoires), 11 fois international de rugby et capitaine de l’équipe de France, y compris pendant la guerre, et Luc Sardier (15 victoires), champion de boxe et pratiquant assidue de cyclisme, cross-country et équitation. Parmi les autres, Nungesser, Chaput ou Haegelen sont aussi d’excellents sportifs avec toujours une prédilection pour les sports « virils ». On peut classer aussi comme sportifs, Madon, Pinsart, Jailler, Navarre et Tarascon, qui se sont passionnés avant guerre pour l’aviation. Le frêle Guynemer est bien sûr un contre exemple mais sa faiblesse physique était pour lui une source de frustration quand il se comparait à ses rivaux. Ajoutons qu’avec une moyenne d’âge de 24 ans en 1916, ils sont en pleine possession de leurs moyens physiques et cognitifs et que la pratique avant-guerre d’un sport, de l’automobile ou de l’aviation est plutôt le signe d’appartenance à un milieu social aisé.

Ces hommes ont trois origines militaires principales. Dix d’entre eux commencent la guerre directement dans l’aviation. Les autres viennent essentiellement d’armes combattantes, infanterie (dix) et surtout cavalerie (quinze). Ce sont visiblement des hommes qui recherchent le combat. Beaucoup sont militaires d’active ou engagés volontaires pour la durée de la guerre, ils appartiennent à des armes combattantes où ils s’illustrent déjà souvent par leur agressivité. Mais ce sont pourtant des frustrés qui s’« ennuient » dans la guerre de tranchées. C’est clairement le cas des cavaliers, dont les montures n’ont visiblement plus leur place sur le nouveau champ de bataille et qui voient de profondes analogies entre l’avion et le cheval. Pour les fantassins, il s’agit surtout de blessés, devenus inaptes au combat de tranchées, ou d’individus affectés dans des postes non combattants. Parvenus dans l’aviation, pour la plupart à une époque où les avions de chasse n’existent pas, ils continuent à faire preuve d’une grande agressivité contribuant ainsi à faire de l’aviation une arme de combat. Madon largue des obus de 90 mm dans ses missions de reconnaissance. Boyau invente un système permettant de porter cinq bombes entre les roues de son avion et initie les bombardements d’aérodromes à faible altitude. Pinsard est le premier à effectuer une « mission spéciale » consistant à déposer ou récupérer un agent sur les arrières de l’ennemi. Il est d’ailleurs capturé à cette occasion mais s’évade et reprend le combat. Alors même que les monoplaces sont apparus mais que les combats aériens sont encore rares, Heurtaux et Deullin défoulent leur agressivité en mitraillant les fantassins allemands et effectuent ainsi les premières missions d’appui aériens. Beaucoup commencent d’ailleurs dans l’aviation de bombardement qui, en 1915, se bat beaucoup plus que la chasse embryonnaire. Nungesser effectue ainsi 53 missions de bombardement.
(à suivre)

jeudi 17 mai 2012

40- L'Illiade dans le ciel ?


Il existe, dans cette guerre de tranchées, plusieurs approches de la mort donnée ou reçue, avec des conséquences psychologiques très différentes. La mort donnée par l’artilleur est industrielle, anonyme et lointaine. La réticence à tuer et le stress qui en découle sont donc réduits. La peur de la mort est également rendue plus supportable par un taux de pertes très inférieurs aux autres armes et le caractère de solidarité croisée imposé par le service des pièces dont on sait qu’il constitue un des meilleurs soutiens moraux. Le combat des fantassins est tout autre. Pour Jean Norton Cru, « il n’y a pas de lutte, sauf dans des cas très exceptionnels : presque toujours l’un frappe, l’autre ne peut que courber le dos et recevoir les coups […] Les soldats sont bourreaux ou victimes, chasseurs ou proie, et dans l’infanterie nous avons l’impression que nous jouâmes la plupart du temps le rôle de victime, de proie, de cible. » Le courage, dans ce contexte, relève beaucoup plus du stoïcisme que de la bravoure. Pour le commandant Coste, le fantassin moderne a l’impression de se mesurer avec des choses plutôt qu’avec des hommes, « aussi son habileté personnelle n’est-elle plus une garantie de survie. Sa protection propre, force est de la confier aux autres, puisque le plus souvent, il est dans l’impossibilité de riposter aux coups qu’il reçoit. Dès lors, il lutte contre lui-même plus encore que contre l’ennemi, semble-t-il. Et, pour vaincre, il doit d’abord se vaincre. » Le courage demandé à l’aviateur paraît exactement inverse, pour le lieutenant Marc, pilote de chasse : « Quand l’aviateur est brave, sa bravoure est de même nature que celle du héros de jadis […] Au contraire, pour le fantassin moderne, la bravoure est tout simplement une des formes du sacrifice. » 

Outre des conditions de vie très supérieures, l’avantage considérable du pilote sur le fantassin est qu’il a un sentiment de contrôle sur son destin. En revanche, ce contrôle impose, outre les risques d’accidents qui représentent presque la moitié des pertes, d’aller affronter volontairement des mitrailleuses à vingt mètres et d’aller tuer à bout portant, ce qui est, dans les deux cas, psychologiquement assez difficile. C’est la raison pour laquelle les attaques par l’arrière et sur des cibles faciles sont privilégiées. Ce combat, comme le décrit Jean Morvan, pilote à la SPA-163, est ainsi beaucoup moins chevaleresque qu’il n’y paraît : « un combat aérien procède plus d’un guet-apens que d’un duel. On descend rarement un adversaire qui cabriole. On assassine le promeneur qui rêvasse. Par derrière, sans qu’il s’en doute, de près si possible, il faut en quatre ou cinq secondes pouvoir tirer quarante ou cinquante projectiles. » La frappe par l’arrière permet une forme de distanciation morale qui facilite le meurtre car il est nettement plus facile de tuer un homme qui ne vous regarde pas. Guynemer est resté marqué par l’image d’un mitrailleur d’un biplace allemand continuant à lui tirer dessus alors que le pilote a été tué et que l’avion plonge vers le sol. La germanophobie est une autre forme de distanciation morale.

Les cibles préférées des As sont les avions d’observation, souvent encombrés de matériels de TSF ou de photographie, et qui représentent la moitié des engins volants, donc des cibles. Qui plus est, pour remplir leur mission, ils doivent survoler les lignes amies, là où les témoins susceptibles de faire homologuer les victoires sont les plus nombreux et les risques moindres en cas de poser. Ces lourds biplaces, même dotés de mitrailleuse, n’ont en fait guère de chance face à un monoplace de chasse bien piloté. Fonck avoue lui-même « il était nécessaire d’en abattre le plus possible. Je n’ai jamais distingué entre chasseurs, régleurs ou photographes ! tout est bon à supprimer ». Sur les 53 avions détruits par Guynemer, une douzaine seulement sont des monoplaces de chasse. Les combats chasseurs contre chasseurs eux mêmes se limitent souvent à une approche discrète par l’arrière suivi d’un foudroiement à bout portant. La véritable rareté est constituée par les combats tournoyants. 

(à suivre)

mercredi 16 mai 2012

40-Monomaniaques volants


Ces prédispositions et ce cercle vicieux créés par l’accumulation des sensations fortes par les combats ou les honneurs, aboutit, chez ces hommes de 20 à 26 ans, à des comportements de monomaniaques obsédés par la recherche du combat. Dans ses lettres, Guynemer ne parle que de « sa » guerre, le reste du front semble ne pas exister. Presque sont blessés et parfois à plusieurs reprises. Pourtant aucun n’en profite pour se faire réformer et tous reviennent combattre le plus vite possible y compris pendant leurs convalescences. Le cas extrême est Charles Nungesser, le « hussard de la mort », très grièvement blessé le 29 janvier 1916 au cours d’un essai, qui part à Verdun deux mois plus tard, en béquilles et après avoir déchiré sa feuille de réforme. En décembre de la même année, il doit retourner à l’hôpital pour soigner ses blessures. Il refuse encore la réforme et profite de ses onze jours de convalescence, en mai 1917, pour abattre six avions, avant, épuisé, de retourner à nouveau à l’hôpital. Il accumulera ainsi les blessures suivantes : fractures du crâne, commotion cérébrale, lésions internes, cinq fractures supérieures et deux fractures inférieures de la mâchoire, éclat d’obus dans le bras droit, genoux et pied droit déboîtés, éclat de balle dans la bouche, tendons inférieurs de la jambe gauche atrophiés, atrophie du mollet, fractures de la clavicule et du poignet. Le fuselage de son avion était orné d’un cœur contenant un cercueil, une tête de mort et des tibias et encadré par deux chandeliers. Chaput de son coté avait baptisé son avion « La mort subite ».

Le combat est devenu, pour beaucoup, une compétition sportive. Dans les mémoires de Fonck les hommes tués ne sont plus que des numéros, des mesures de performances. Au début de ses succès, après avoir abattu un homme en pleine poitrine, il écrit : « c’était là du beau travail et si tous les jours ressemblaient à celui-là, les autres auraient fort à faire pour continuer à figurer devant moi parmi les as du tableau de chasse. » En 1918, « Quelques jours après mon arrivée, onze boches dont sept officiels sont tombés sous mes balles […] Le 1er août 1918, à 11 heures du matin, je descends mon 57 e boche à la lisière du bois de Hangard. Le 11 août 1918, en 10 secondes, je réussis à abattre trois boches. Ce fut mon record au point de vue vitesse. » Le 26 août, après avoir abattu six avions pour la deuxième fois en une journée, il note «  pour moi la journée avait été excellente : j’avais désormais officiellement 66 victoires à mon tableau. » Dans ses lettres, Guynemer a des réflexions du même ordre : « Combat avec deux Fokker. Le premier, cerné, son passager tué, a piqué sur moi sans me voir. Résultat : trente-cinq balles à bout portant, et couic ! chute vue par quatre autres appareils […] ça va peut-être m’amener la croix. » Le dimanche 5 décembre 1915, Guynemer abat un Aviatik d’observation près de Compiègne. L’avion s’écrase en forêt. De peur que sa victoire ne soit pas homologuée, il se pose près de l’Eglise où son père à l’habitude d’aller et fait appel à son influence. Celui-ci téléphone donc à tous les maires de la région pour que soit organisées des battues qui aboutissent finalement à la découverte de l’épave. Cela permet à Guynemer de faire le siège du service des homologations jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction, à grands coups de colère. Rares sont ceux qui échappent à cet état d’esprit. René Dorme, dont deux tiers des victoires ne furent pas homologuées car acquises en zone ennemie et donc non observables, est de ceux-là. Jusqu’à sa mort, le 25 mai 1917, il n’a jamais émis le moindre commentaire à ce sujet. Il y a également le cas de Léon Pourjade qui a participé à 67 combats en un an et a abattu une quarantaine d’appareils (surtout des ballons).

A la fin de son roman, Vercel décrit un capitaine Conan devenu alcoolique une fois rendu à la vie civile. A la différence des As des tranchées, les pilotes de chasse peuvent continuer à éprouver des sensations fortes soit en poursuivant une carrière dans ce qui n’est pas encore l’armée de l’air, soit comme pilote d’essais, acrobates aériens ou encore dans l’aéropostale. Certains, comme Nungesser aux Etats-Unis, reproduisent même leurs combats dans des meetings. Cette poursuite de la recherche de sensations finit d’ailleurs par tuer autant que la guerre elle-même. Sur les quarante premiers As français, dix sont tués avant la fin des hostilités et trois sont si grièvement blessés qu’ils ne peuvent plus rejoindre le front (ce qui évite à certains, comme Navarre, d’y périr certainement). Sur les trente survivants, dix meurent encore dans un avion dans les neuf ans qui suivent, comme Madon, Deullin et Marinovitch tués dans des exhibitions ou essais aériens, ou encore comme Nungesser en essayant vainement de traverser l’Atlantique. Cette traversée apparaît d’ailleurs comme le nouveau grand défi. Fonck s'y essaye, mais son avion s'écrase au décollage tuant deux membres d'équipage. Navarre y pense également, comme il envisage aussi le passage sous l’Arc de Triomphe. Il se contente de s’écraser à Villacoublay. Védrines, le mentor de Guynemer, spécialiste des missions spéciales sur les arrières de l’ennemi, se pose en 1919 sur le toit des Galeries Lafayettes et se tue deux mois plus tard au cours d’un raid.
(à suivre)

mardi 15 mai 2012

40-Des hommes sous influence

Jean Navarre
A la fin de la Grande guerre, la jeune aviation de chasse française revendiquait la destruction de 4 000 avions allemands. Sur ce total, plus de 800 ont été abattus par seulement 40 hommes, sur les 6 000 pilotes que la France a formé. Ces hommes sont connus, il est donc possible d’essayer d’en établir le profil.

En 1946, deux psychologues américains, Swank et Marchand, ont découvert qu’une petite minorité de soldats, 2 à 3 % qualifiés d’« agressive psychopaths », étaient capables de résister presque indéfiniment au stress des combats car ils s’y trouvaient « à l’aise » et restaient relativement indifférents au spectacle de la violence. En temps de paix, ces agressive psychopaths, dont on constate que la proportion est identique à celle des As, canalisent souvent leur capacité de violence dans des comportements carriéristes, politiques ou économiques, dans la compétition sportive ou encore dans la délinquance mais logiquement c’est dans l’univers de la violence guerrière qu’ils peuvent s’« exprimer » le mieux, à l’instar du Capitaine Conan du roman de Roger Vercel. 

En étudiant la personnalité des quarante premiers As français, cette violence froide et dénuée de remords saute aux yeux.  René Fonck, le premier de tous les As alliés avec 75 victoires (126 probables), écrit en 1920 dans ses mémoires de guerre : « J’atteignis l’homme en pleine poitrine et dans sa chute son avion se rompit […] J’atterris tout vibrant encore en me disant que c’était là du beau travail ». Guynemer, le « chevalier de l’air », n’est pas en reste. Dans un lettre d’août 1916, il décrit un combat à ses sœurs : « Avant-hier, attaqué Fritz à 10 mètres, tué le passager et peut-être le reste…A 7h30 attaqué un Aviatik ; emporté par l’élan, passé à 50 centimètres, passager couic ! ». Dans une autre, il décrit une victoire de Brocard, son commandant de groupe : « du pilote [allemand] il restait un menton, une oreille, la bouche, le torse, de quoi reconstituer deux bras ». Deullin rapporte de son coté : « J’avais une explication avec deux Aviatik. J’en poire un, puis, me retournant vers le second, je vois mon premier dégringoler les roues en l’air et vider son passager de 3600 mètres. Servez chaud ! C’était exquis ». On est bien en peine de trouver la moindre trace de regret, de sentiment culpabilité  ou même simplement d'horreur dans un écrit quelconque de ces hommes.


On ne note pas non plus vraiment de plaisir sadique mais une sorte de jouissance du chasseur ou du duelliste. Le 15 mars 1918, en patrouille à 5000 m au dessus du fort de Brimont, Fonck repère un biplace de reconnaissance 1000 m plus bas. Il fond sur lui mais l’équipage allemand est si absorbé par sa tâche qu’il peut s’approcher à une vingtaine de mètres sans être repéré. Il décide alors, comme un chat face à une proie captive, d’attendre une réaction pour tirer. « De telles minutes sont brèves, mais les impressions s’y succèdent plus rapidement que les lignes employées à les décrire. L’homme qui les vit dans leur intensité en garde un souvenir aussi durable que la marque de l’eau-forte imprimée sur le cuivre. […] Quelquefois dans la quiétude qui a enfin succédé à certaines heures épouvantables, il m’arrive au fond du cœur de regretter obscurément qu’elles soient déjà passées. L’habitude du danger offre à celui qui en accepte le risque, des satisfactions particulières. Nous en avons par moment la nostalgie, et c’est alors que l’on entreprend de sublimes folies. » Ce n’est pas la joie de tuer qui est visiblement en cause mais le plaisir de la sensation du danger et l’esprit de compétition. Fonck déclare préfèrer « souvent épargner leur vie, surtout quand ils ont courageusement combattu mais […] il est rarement possible de faire quartier sans trahir les intérêts du pays. » Il n’y a d’ailleurs que très peu d’exemples de tirs sur des hommes sautant en parachutes et les gestes amicaux ne sont pas rares entre gens ayant le sentiment d’appartenir à une même élite. Madon écrit en 1916 : « Je me pose comme une fleur, évitant les trous. Pied à terre. Je remercie le ciel et j’adresse un salut amical à l’Allemand qui vient me survoler à douze cents mètres. » En 1915, le pilote allemand qui a descendu Pégoud vient peu après lancer une couronne sur la tombe de sa victime.

Il n’y a pas non plus de grands développements sur son propre sort. Pour son baptême du feu, le 15 juin 1915,  Guynemer note : « aucune impression si ce n’est de curiosité satisfaite ». Un jour, Fonck voit son aile traversée par un obus d’artillerie : « Je ne déteste pas le léger frisson que j’éprouve encore à ce souvenir. La vie m’apparaît meilleure. »
(à suivre)

lundi 14 mai 2012

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Georges Guynemer
A la fin de la Grande guerre, la jeune aviation de chasse française revendiquait la destruction de 4 000 avions allemands. Sur ce total, plus de 800 ont été abattus par seulement 40 hommes, sur les 6 000 pilotes que la France a formé. Ces hommes sont connus, il est donc possible d’essayer d’en établir le profil.

En 1946, deux psychologues américains, Swank et Marchand, ont découvert qu’une petite minorité de soldats, 2 à 3 % qualifiés d’« agressive psychopaths », étaient capables de résister presque indéfiniment au stress des combats car ils s’y trouvaient « à l’aise » et restaient relativement indifférents au spectacle de la violence. En temps de paix, ces agressive psychopaths, dont on constate que la proportion est identique à celle des As, canalisent souvent leur capacité de violence dans des comportements carriéristes, politiques ou économiques, dans la compétition sportive ou encore dans la délinquance mais logiquement c’est dans l’univers de la violence guerrière qu’ils peuvent s’« exprimer » le mieux, à l’instar du Capitaine Conan du roman de Roger Vercel. 

En étudiant la personnalité des quarante premiers As français, cette violence froide et dénuée de remords saute aux yeux.  René Fonck, le premier de tous les As alliés avec 75 victoires (126 probables), écrit en 1920 dans ses mémoires de guerre : « J’atteignis l’homme en pleine poitrine et dans sa chute son avion se rompit […] J’atterris tout vibrant encore en me disant que c’était là du beau travail ». Guynemer, le « chevalier de l’air », n’est pas en reste. Dans un lettre d’août 1916, il décrit un combat à ses sœurs : « Avant-hier, attaqué Fritz à 10 mètres, tué le passager et peut-être le reste…A 7h30 attaqué un Aviatik ; emporté par l’élan, passé à 50 centimètres, passager couic ! ». Dans une autre, il décrit une victoire de Brocard, son commandant de groupe : « du pilote [allemand] il restait un menton, une oreille, la bouche, le torse, de quoi reconstituer deux bras ». Deullin rapporte de son coté : « J’avais une explication avec deux Aviatik. J’en poire un, puis, me retournant vers le second, je vois mon premier dégringoler les roues en l’air et vider son passager de 3600 mètres. Servez chaud ! C’était exquis ». On est bien en peine de trouver la moindre trace de regret, de sentiment culpabilité  ou même simplement d'horreur dans un écrit quelconque de ces hommes.


On ne note pas non plus vraiment de plaisir sadique mais une sorte de jouissance du chasseur ou du duelliste. Le 15 mars 1918, en patrouille à 5000 m au dessus du fort de Brimont, Fonck repère un biplace de reconnaissance 1000 m plus bas. Il fond sur lui mais l’équipage allemand est si absorbé par sa tâche qu’il peut s’approcher à une vingtaine de mètres sans être repéré. Il décide alors, comme un chat face à une proie captive, d’attendre une réaction pour tirer. « De telles minutes sont brèves, mais les impressions s’y succèdent plus rapidement que les lignes employées à les décrire. L’homme qui les vit dans leur intensité en garde un souvenir aussi durable que la marque de l’eau-forte imprimée sur le cuivre. […] Quelquefois dans la quiétude qui a enfin succédé à certaines heures épouvantables, il m’arrive au fond du cœur de regretter obscurément qu’elles soient déjà passées. L’habitude du danger offre à celui qui en accepte le risque, des satisfactions particulières. Nous en avons par moment la nostalgie, et c’est alors que l’on entreprend de sublimes folies. » Ce n’est pas la joie de tuer qui est visiblement en cause mais le plaisir de la sensation du danger et l’esprit de compétition. Fonck déclare préfèrer « souvent épargner leur vie, surtout quand ils ont courageusement combattu mais […] il est rarement possible de faire quartier sans trahir les intérêts du pays. » Il n’y a d’ailleurs que très peu d’exemples de tirs sur des hommes sautant en parachutes et les gestes amicaux ne sont pas rares entre gens ayant le sentiment d’appartenir à une même élite. Madon écrit en 1916 : « Je me pose comme une fleur, évitant les trous. Pied à terre. Je remercie le ciel et j’adresse un salut amical à l’Allemand qui vient me survoler à douze cents mètres. » En 1915, le pilote allemand qui a descendu Pégoud vient peu après lancer une couronne sur la tombe de sa victime.

Il n’y a pas non plus de grands développements sur son propre sort. Pour son baptême du feu, le 15 juin 1915,  Guynemer note : « aucune impression si ce n’est de curiosité satisfaite ». Un jour, Fonck voit son aile traversée par un obus d’artillerie : « Je ne déteste pas le léger frisson que j’éprouve encore à ce souvenir. La vie m’apparaît meilleure. »

(à suivre)

Ces billets sont extraits de Le complexe d’Achille, Inflexions n°16, (http://inflexions.fr/revue/numero-16) et de Les tueurs du ciel, Magazine 14-18 N°34 et 35, octobre et décembre 2006.

mercredi 25 avril 2012

The Artists

Quand on examine les performances des tankistes soviétiques lors de la Seconde Guerre mondiale, on s’aperçoit que 239 chefs d’engin sont crédités de la destruction d’au moins cinq chars (et souvent autant d’autres véhicules ou pièces d’artillerie). Le capitaine Samokin (mort en 1942, plus de 300 véhicules détruits dont 69 chars), le lieutenant Lavrinenko (mort en novembre 1941, 52 chars détruits dont 16 en un seul combat) et le sous-lieutenant Kolobanov (photo, 24 chars détruits en trois heures) occupent le podium. Au total, ces 239 chefs et leurs équipages, peut-être 2 000 hommes au total sur quatre ans, une minuscule poignée au regard de l’Armée rouge, ont détruit 2 500 chars allemands, soit l’équivalent des dix divisions de panzers qui ont déferlé sur la France en mai 1940.

Ces chiffres sont évidemment sujets à caution mais moins sans doute que les équivalents allemands, les Soviétiques communiquant peu sur les As des chars. Même exagérés, ils signifient cependant qu’avec des moyens modernes les 10 meilleurs équipages soviétiques de l’époque suffiraient pour détruire les 254 chars de l’ordre de bataille français actuel. Autrement dit, au fur et à mesure que les armées se réduisent en volume les hommes d’élite prennent de plus en plus d’importance. Les « hauts potentiels » sont aussi et de plus en plus parmi nos sergents capables de changer le cours des batailles à eux-seuls si on investit en eux et on les laisse exprimer leur talent.

Au passage, on connaît les As des chars allemands, soviétiques, américains de la Seconde Guerre mondiale mais où sont les Français ? Il y a eu aussi d’excellents équipages dans les 1ère, 2e et 5e DB. Pourquoi ne connaît-on pas leurs noms ?

dimanche 11 décembre 2011

La loi de Pareto et les tranchées

Quand on examine de près les statistiques des combats de la Grande guerre, on constate que les fantassins français, en quatre ans, ont tué ou blessé environ 1 100 000 soldats allemands (sur un total de 4 millions de pertes sur le front de France). Si on écarte les pertes qui résultent de tirs de saturation de mitrailleuses (au moins le tiers) et en considérant qu’environ six millions de Français ont porté les insignes de l’infanterie et que quelques autres des autres armes ont eu à faire usage d’armes individuelles, on en conclut que seul un soldat sur dix a visé et touché un homme avec son fusil ou, plus rarement, une grenade.

Environ 40 % des pertes allemandes dues à l’infanterie ont eu lieu pendant les années de guerre des tranchées, de 1915 à 1917. En combat défensif, l’infanterie y utilisait surtout ses mitrailleuses ; en combat offensif, c’est la grenade qui prédominait largement. Le fusil Lebel était tellement peu utile et encombrant que l’on a envisagé un temps son abandon. Quant aux armes blanches, leur emploi a largement relevé du mythe (seulement 1 600 Allemands tués ou blessés en trois ans par baïonnette ou couteau). Durant cette période, au maximum 150 000 soldats allemands ont été mis hors de combat en combat rapproché (à 50 mètres de distance au maximum). Avec peut-être un total de 4 millions de fantassins, cela donne un ordre de grandeur d’un homme sur 25 qui a touché un ennemi en combat rapproché. Il est probable par ailleurs que les quelques dizaines de milliers d’hommes des corps francs ont accaparé une bonne partie de ces pertes. Autrement dit, la très grande majorité des poilus ne s’est jamais battu en duel contre des soldats adverses. Ils ont résisté aux tirs d’artillerie ou au feu des mitrailleuses et dans les attaques ils ont suivis une poignée de combattants naturels. Cela ne réduit en rien leur courage mais celui-ci était bien plus stoïcien qu’homérique.

Si on ne considère que le retour de la guerre de mouvement en 1918, chaque fantassin a tiré en moyenne 1 000 cartouches en dix mois, soit un peu moins d’un sixième de la quantité nécessaire alors pour toucher un homme. Autrement dit, dans les conditions de 1918 un poilu aurait dû combattre en moyenne pendant 58 mois pour tuer ou blesser un soldat allemand. La grande majorité des cartouches ont été en réalité tirées par des armes automatiques, rendues offensives par leur allègement et surtout leur association avec le moteur dans les chars ou les avions.

Ces chiffres confirment une nouvelle le très faible rendement d’une troupe au combat. Une petite élite y fait 80 % du bilan mais sans le regard des autres, cette petite élite ne fait rien.

samedi 12 novembre 2011

Le cas étrange des sous-mariniers américains

Même dans l’armée il ne suffit pas de l’ordonner pour que les habitudes changent. Ce sont parfois les hommes eux-mêmes qu’il faut remplacer. La transformation de la pratique de la flotte sous-marine américaine pendant la guerre du Pacifique est une parfaite illustration de ce phénomène.

En 1941, la destruction de navires civils, cause officielle de leur entrée en guerre en 1917, fait particulièrement horreur aux Américains. La doctrine d’emploi des sous-marins américains est presque entièrement orientée vers le renseignement au profit de la flotte de surface dans son combat direct contre la flotte adverse, avec cette idée issue des exercices réalisés avant-guerre de l’extrême vulnérabilité de ces bâtiments à l’approche de l’ennemi. En réalité, ces exercices ont été réalisés dans des eaux très défavorables aux sous-marins et en surestimant grandement l’efficacité de l’aviation dans la lutte anti sous-marine mais ils vont enfermer toute une génération dans un piège cognitif. Ils conduisent à développer des méthodes d’approche et d’attaque extrêmement prudentes fondées sur le repérage des cibles au sonar et non au périscope, jugé trop voyant.

L’agression japonaise sur Pearl Harbor fait sauter toutes les réticences quant à la guerre de course et pendant des mois il s’agit pratiquement de la seule possibilité offensive offerte aux Américains. La mission prioritaire de la flotte sous-marine devient d’un seul coup la traque de la marine marchande au loin et dans la durée. Le résultat de cette première campagne est pourtant un échec, sans qu’il soit possible d’en déterminer véritablement la cause. Tous les commandants mettent en cause la torpille MK XIV. En juin 1942, le nouveau commandant de la flotte sous-marine du Pacifique, l’amiral Charles Lockwood, ordonne une série de tests qui permet d’améliorer les tirs. Simultanément, la flotte se dote des excellents bâtiments de la classe Gato et de radars de surface SJ. Pour autant, les résultats sont loin de progresser au rythme des innovations techniques. Plus exactement, un petit groupe d’équipage obtient désormais de bons résultats tandis que la grande majorité ne progresse guère. Le problème est donc surtout humain.

Avec ce type de combat, il n’y a plus d’échelon entre l’état-major à Pearl Harbor et les commandants de sous-marins et le succès repose d’abord sur l’agressivité, la prise d’initiative et la résistance au stress de ces derniers. Or, on s’aperçoit que la majorité des commandants persiste à reproduire les schémas extrêmement prudents qu’ils ont appris. Beaucoup continuent à tenter de repérer les cibles au sonar plutôt qu’au périscope, ce qui s’avère à la fois peu efficace et exagérément prudent face à des navires marchands. L’amiral Lockwood décide alors de relever de son commandement tout commandant qui n’aura pas obtenu une seule victoire en deux patrouilles. En 1942, 30 % des commandants sont changés, 14 % en 1943 et autant en 1944. La moyenne d’âge diminue alors de cinq ans à rapport à 1941. Simultanément, les « bonnes pratiques » sont diffusées et, à l’aide des premiers ordinateurs IBM, les patrouilles individuelles sont remplacées par des « meutes » concentrées sur des zones et des cibles de plus en plus précises comme les pétroliers au large de l’île de Luçon. L’efficacité monte alors en flèche et avec seulement 1,6% des effectifs de l’US Navy, la flotte sous-marine finit par couler 60 % de la flotte marchande japonaise (et même 30 % des navires de guerre), ce qui contribue largement à l’effondrement du Japon. Ce résultat remarquable est obtenu au prix de la perte de 3 503 hommes d’équipage sur 16 000 et de 52 bâtiments sur 200. Le seul inconvénient de ce type de combat qui repose sur des officiers subalternes est qu’il passe généralement inaperçu.

Il ressort de cette expérience qu’il n’est pas possible d’opérer une transformation importante sans susciter des problèmes de tous ordres, et il est souvent difficile, lorsque surgit un blocage, d’identifier entre les équipements, les structures et les hommes quelle en est la clé. Dans le cas des sous-mariniers américains, il a surtout fallu changer des hommes à qui on ne pouvait reprocher que d’avoir été de bons élèves. 

lundi 19 septembre 2011

De l'emploi et de la reconnaissance des super-combattants

Albert Roche
Pendant la campagne sous-marine américaine contre le Japon de 1942 à 1945, contribution majeure à la victoire, la moitié des navires coulés fut le fait d’un 1/6e des capitaines. Les 44 meilleurs tireurs d’élite soviétiques ont, officiellement au moins, abattu plus de 12 000 hommes, dont beaucoup de cadres allemands, pendant la Grande guerre patriotique. Le record historique dans cette catégorie particulière appartient sans doute au Finlandais Simo Hayha, avec 542 « victoires » à son actif en 100 jours seulement. Parmi les fantassins, et en examinant seulement les Français pendant la Grande guerre, on découvre des dizaines d’hommes comme Maurice Genay, du 287e Régiment d’Infanterie, quatorze fois cité, ou Albert Roche, du 27e Bataillon de chasseurs alpins, décoré de la Légion d’honneur, de la Médaille militaire, de la  Croix de guerre avec 4 citations et 8 étoiles. Il a été blessé neuf fois et a fait, entre autres, un total de 1180 prisonniers allemands. Du côté des tankistes, le cas de Michael Wittmann, crédité de 200 destructions diverses (et de l’arrêt d’une division blindée britannique à Villers-Bocage le 13 juin 1944) a souvent été mis en avant. On connaît moins le sergent Lafayette G. Pool de la 3e division blindée américaine, qui a obtenu, avec son équipage de char Sherman  plus de 258 victoires dans les combats en Europe de 1944 à 1945. 


Le phénomène semble s’appliquer à toutes les formes d’affrontements mais c’est dans le combat aérien qu’il est le plus facile à mettre en évidence. Si on examine le cas des As de la chasse française de 1915 à 1918, on trouve les noms de 182 pilotes, crédités d’au moins cinq victoires aériennes. Cette poignée d’hommes, à peine 3% des pilotes de chasse formés en France, a totalisé 1756 victoires homologuées sur un total général revendiqué de 3950, soit près de la moitié.

Une armée est finalement une machine à former les tueurs de faible rendement. Dans une application guerrière de la loi de Pareto, la majorité des résultats micro-tactiques sont le fait d’une minorité d’individus doués et dont ceux qui survivent assez longtemps obtiennent le statut d’As. On peut sur une seule action de combat, apparaître héroïque et brillant alors que l’on est que chanceux. Avec la répétition, le facteur chance s’élimine et les héros survivants apparaissent alors vraiment comme des experts. Outre d’être chanceux, leur point commun reste une stabilité émotionnelle et des capacités de coordination sensorielles et motrices supérieures à la moyenne. Passé un premier seuil d’expériences, ces capacités innées se développent très vite en se nourrissant de chaque victoire, jusqu’à un seuil de quasi invincibilité mais aussi souvent de dépendance.

Ces soldats d’exception contribuent grandement à la victoire, quand ils ne les arrachent pas eux-mêmes par leur seule action. Il reste à déterminer leur place dans l’organisation militaire et dans la société. Dans un article du Times, l’historien britannique Ben Macintyre constatait qu’alors que les Britanniques déploraient la mort de plus de 500 soldats en opérations depuis 2003, aucun héros combattant n’était connu du grand public. Il constatait également que les soldats mis en avant par l’institution étaient des héros « secouristes », comme le caporal Beharry, récompensé de la Victoria Cross pour avoir sauvé des camarades lors d’embuscades en Irak en 2004 ou, dans le cas américain, des héros « victimes » comme Pat Tillman, tué en Afghanistan (par des balles américaines), ou Jessica Lynch, prisonnière en Irak et héroïne fabriquée. Tout se passait comme si combattre était devenu honteux.

Les réactions en France après l’embuscade de la vallée d’Uzbeen, le 18 août 2008, rejoignent cette analyse. Si la perte de dix hommes a suscité une grande émotion, voire une sur-réaction victimaire, il n’a jamais été fait mention, par exemple, du comportement remarquable du sergent chef du groupe de tête, qui a réussi à s’extraire du piège en abattant lui-même plusieurs adversaires tout en commandant le repli de ses hommes. Les combattants naturels, et donc les As potentiels, existent toujours. Il reste à déterminer si une société et son armée peuvent espérer vaincre en refusant de les reconnaître.

Extrait de « Le complexe d’Achille », in Inflexions n°16, mars 2011.