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dimanche 12 avril 2026

La première guerre du Golfeur

Air tir
Imaginons un immeuble baptisé Iran, où règne le puissant groupe de la République islamique (RII) qui tient sous sa coupe tyrannique la grande majorité des nombreux habitants, arme d’autres petits groupes aux alentours, menace depuis ses hauteurs une route essentielle au commerce international et développe en secret dans ses caves une arme de destruction massive.

Deux autres groupes, Israël et États-Unis, s’opposent à la RII : le premier depuis son propre bâtiment assez lointain, et le second avec des forces déployées dans ceux d’alliés proches. Que peuvent-ils faire ?

La seule manière connue pour réellement détruire la RII consisterait à prendre d’assaut le bâtiment qu’elle occupe pour y traquer tous ses membres. Israël n’a plus de réticences, depuis le 7 octobre 2023, à faire prendre des risques à ses soldats, mais il lui est politiquement impossible de les déplacer près de l’Iran. Les États-Unis, de leur côté, sont encore dominés par des souvenirs récents qui empêchent toute réflexion stratégique rationnelle. Ils sont donc inhibés quant à l’idée de monter à nouveau des assauts et ne sont pas aussi puissants militairement que leur chef, Donald Trump, le déclare. Celui-ci impose d’ailleurs un déploiement de moyens aussi réduit que possible afin que l’on ne puisse justement pas faire de comparaison avec les expériences malheureuses précédentes.

Pas de conquête du bâtiment, donc, par un assaut, mais seulement des tirs de précision à distance et peut-être quelques infiltrations clandestines de « soldats fantômes ». À tout le moins, il serait peut-être possible, avec cela, de faire entrer discrètement des armes aux habitants rebelles afin qu’ils n’affrontent plus à mains nues les Gardiens de la révolution islamique (GRI), le bras armé principal de la RII tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La destruction du régime se ferait donc de l’intérieur avec l’appui des tireurs de précision israéliens et américains depuis l’extérieur. On ne sait cependant plus très bien comment faire et, là encore, les souvenirs prennent le dessus sur la réflexion. On s’inquiète en fait surtout non pas de la survenue d’une guerre civile en Iran — elle est déjà là depuis le tournant de l’année 2026 — mais de son extension et de son éventuel prolongement chaotique.

À la place, on se persuade que les tirs de précision à distance suffiront à tout. Ils seront si efficaces, grâce à la technologie moderne mais aussi aux espions à l’intérieur du bâtiment Iran, qu’il sera possible d’éliminer tous les leaders de la RII au fur et à mesure qu’ils se présenteront aux fenêtres, de paralyser l’appareil policier interne et de détruire tous les moyens des GRI pour attaquer les alentours, ainsi que le programme caché d’armes de destruction massive. Au bout d’une campagne qui sera forcément brève tant elle sera efficace, non seulement toutes les menaces militaires réelles et potentielles contre les alentours seront éliminées, mais le régime sera suffisamment affaibli pour que les habitants désarmés puissent s’en débarrasser dès la fin du dernier tir.

C’est ainsi que commence le siège, le 28 février 2026, avec l’élimination, par un tir groupé très précis, des principaux chefs de la RII, dont leur guide suprême, suivie de multiples tirs à travers les fenêtres et les murs contre les Gardiens de la révolution. Le problème est que cette stratégie était tellement prévisible qu’elle avait été effectivement prévue. Non seulement le régime ne s’effondre pas, car ses leaders sont immédiatement remplacés dès qu’ils tombent, mais des cellules autonomes dans tous les étages du bâtiment lancent des projectiles à longue portée non seulement sur Israël et les Américains, mais aussi sur les maisons et leurs habitants des alentours qui abritent ces derniers.

La plupart de ces projectiles sont interceptés, mais quelques-uns, dont des drones dont on avait mal mesuré la dangerosité, causent de coûteux dégâts. Les salves des GRI diminuent ensuite fortement, en partie sous l’action des Israéliens et des Américains contre les nombreuses petites pièces fortifiées d’où partent drones et missiles, mais elles perdurent. Fondamentalement, le potentiel de frappes des GRI ne diminue que d’environ 10 % par semaine, un rythme sans doute trop lent pour les impératifs de la politique américaine de Donald Trump.

On spécule beaucoup sur l’endroit où se trouverait le programme secret et surtout sur ce qu’il en resterait. On envisage un raid à l’intérieur même du bâtiment pour en détruire ou capturer les éléments essentiels, mais on y renonce pour l’instant devant le risque de l’entreprise. On se contente de frapper tout ce que l’on peut de ce programme, sans que personne ne sache réellement quel est son état.

Et puis, il y a la grande route en bordure du bâtiment Iran, que les GRI prennent évidemment immédiatement en otage, contrôlant ainsi sous forme de racket tout le commerce essentiel qui y passe. Donald Trump est pris au dépourvu. Il a refusé le déploiement de moyens qui aurait permis de débloquer la route par la force, mais s’en prend quand même aux Européens et aux Asiatiques, qu’il n’a jamais avertis de ses intentions, pour ne pas l’avoir fait non plus. Oubliant le peuple d’Iran, qu’il avait pourtant promis d’aider, Trump passe donc directement aux menaces de destruction complète du bâtiment si la route n’est pas libérée. Bien entendu, il n’en fait rien, mais cela lui donne l’occasion de dire que c’est grâce à cette fermeté que la RII accepte un cessez-le-feu et des négociations.

Donald Trump prend ainsi également, et une nouvelle fois, au dépourvu son allié israélien, qui n’est pas associé aux négociations et décide, de son côté, de frapper le bâtiment voisin Liban, d’où partent les tirs du Hezbollah, satellite de la RII, afin de lui infliger le plus de pertes possible et de tordre une nouvelle fois le bras du propriétaire impuissant de la maison afin qu’il expulse l’organisation. Bien entendu, cela n’arrivera pas et cette nouvelle guerre constituera une énième « tonte de gazon ».

À ce stade, le moins que l’on puisse dire est qu’au-delà de la liste des destructions infligées, le bilan de la campagne est plutôt mitigé. Le régime de la RII, meurtri, est encore là et règne toujours sur le bâtiment Iran. Les Gardiens de la révolution y sont plus puissants que jamais et retrouveront, dans quelques années, tous les moyens matériels qu’ils ont perdus. La population rebelle ajoute encore un peu de frustration à l’écrasement.

Les Américains, de leur côté, ont subi relativement peu de pertes humaines pour une guerre de cette ampleur, et l’usure matérielle reste gérable. Donald Trump n’a donc, pour l’instant rien gagné dans cette guerre, hormis une liste de chiffres que l’on n’ose pas traduire en réelles pertes de capacités menaçantes, mais il a aussi peu perdu. Face à des négociations où les deux camps se croient simultanément vainqueurs et qui ont donc toutes les chances d’échouer, il se trouvera vite placé devant le dilemme de relancer une guerre incertaine pour obtenir de vrais résultats, ou d’en rester là en inventant une pseudo-victoire et d’attaquer un autre bâtiment plus prometteur.

dimanche 29 mars 2026

Face à l'autre révolution dans les affaires militaires


Il y a dix ans maintenant, j’évoquais dans un article de Défense et sécurité internationale la transformation de certaines armées et organisations armées du Moyen-Orient en opposition à ce que l’on avait pompeusement baptisé la « révolution dans les affaires militaires » (RAM) dans les années 1980, en imaginant tout ce que les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) pouvaient apporter aux armées occidentales. Quelques années plus tôt, le général israélien Itai Brun avait qualifié ce contre-mouvement arabe et perse d’« autre révolution dans les affaires militaires » et cela dure depuis plus de quarante ans sans que l’on puisse dire encore quel est le plus fort.

Tranchées et commandos

Le 19 juin 1982 au Liban constitue un bon point de départ. L’armée israélienne, très largement transformée après la guerre d’octobre 1973, est alors le modèle de ce que les Américains espèrent atteindre avec la doctrine AirLand Battle, mais en pensant à l’armée soviétique. Ce jour là parvient à combiner au mieux toutes les technologies du moment — drones, pods de brouillage, armes antiradars, radars volants et planification assistée par ordinateur – pour annihiler eu quelques heures et sans perdre un seul avion toute la défense antiaérienne syrienne et une bonne partie de son aviation de chasse. C’est le point de départ de la maitrise discontinu du ciel du Proche et du Moyen-Orient par les Israéliens et les Américains, et ce d’autant plus facilement que les Soviétiques quittent bientôt le jeu pour ne revenir qu’en 2015 en Syrie.

Cela supériorité aérienne continue, qui frise la parfois la suprématie, change toutes les données opérationnelles. Toute la profondeur d’un pays devient accessible aux avions israéliens et américains, et toute manœuvre terrestre de grande ampleur, déjà difficile contre des grandes unités lourdes de meilleure qualité tactique et qui bénéficient aussi de la RAM, devient franchement impossible. La dislocation des deux divisions blindées syriennes dans la plaine de la Bekaa en juin 1982 n’est qu’une prélude à celle d’une grande partie de l’armée irakienne en 1991 sous les coups du ciel et du sol des unités de la coalition, à 80 % américaine, pour la libération du Koweït. Aucun État ne peut plus vaincre sur le champ de bataille les Israéliens à la périphérie de leur territoire et les Américains dans le monde entier, du moins en essayant de les imiter. Il faut imaginer un autre modèle d’armée.

La Syrie et son alliée, la nouvelle République islamique d’Iran, alors en guerre contre l’Irak, sont les premiers laboratoires de ce nouveau modèle. Première conclusion militaire, évidente depuis la Première Guerre mondiale : si la menace vient du ciel, il faut creuser. Tout ce qui peut être frappé du ciel doit être enterré, bétonné, dispersé, camouflé et, dans tous les cas, il faut privilégier les milieux complexes, urbains en premier lieu et de plus en plus, mais aussi montagneux ou forestiers. Tout cela est assez classique. Même si l’on ne peut empêcher les Israélo-Américains d’attaquer depuis tous les espaces communs, on peut quand même toujours essayer de les entraver avec des dispositifs dits « anti-accès » les plus denses possible face au ciel et à la mer. Les grandes unités navales et les défenses antiaériennes les plus lourdes à longue portée seront probablement traquées et détruites rapidement, mais une multitude de petites unités de tir dans les basses couches ou d’attaque près des côtes peuvent maintenir une menace.

La vraie difficulté de la posture défensive réside dans l’articulation des forces terrestres face à une opération de conquête. Égyptiens et Syriens ont remarqué dans leurs combats depuis 1969 que les unités de commandos, autrement dit de l’infanterie légère combattant de manière décentralisée, étaient leurs formations les plus efficaces contre les Israéliens. Par sa faible signature et ses capacités d’infiltration, l’infanterie légère, apparaît effectivement comme un système d’arme adapté à la défense contre des forces de haute technologie. C’est d’ailleurs ce qui fait le succès des organisations armées qui luttent alors contre les Soviétiques en Afghanisant, qui obtiennent le départ des contingents de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth en 1984 ou mettent en difficulté les Israéliens au sud du Liban ou dans les territoires occupés.

Égyptiens et Syriens forment donc tous les deux un véritable corps d’armée de plusieurs divisions de commandos, parachutistes ou forces spéciales destinés à combattre en complémentarité avec des forces régulières, utilisées de manière protégées. La Syrie dispose ainsi de trois divisions complètes de commandos dans le vaste système fortifié menant du Golan vers Damas. Après la défaite de 1991, Saddam Hussein forme aussi, à côté des brigades de forces spéciales de la Garde républicaine et des commandos de l’armée, une grande milice de 30 à 40 000 Fedayin destinée à harceler les forces américaines à leur arrivée. Au bout du compte, c’est la RII qui va le plus loin dans cette voie avec les Gardiens de la révolution, une organisation de la taille d’une grande force régulière mais avec les caractéristiques de lutte d’un groupe armé non étatique, jouant de toutes les possibilités d’une guérilla géante dans tous les champs et actionnant même de groupes de partisans alliés en base avancée dans les pays arabes voisins.

Voilà pour le bouclier, mais on ne gagne pas les guerres seulement en résistant aux coups. Il faut en donner aussi.

Scud et proxys

Revenons au point de départ. D’accord pour la face défensive du modèle, mais comment faire pour attaquer aussi le territoire de l’ennemi, alors que l’on ne peut manœuvrer visiblement au sol et que le ciel est interdit aux avions ?

La première solution est le raid par infiltration d’un petit élément de commandos ou de partisans, les mêmes qui sont utilisés pour la défense intérieure face aux armées occidentales, mais pour porter un « coup » chez l’ennemi : sabotage matériel, assassinat d’individus particuliers ou action terroriste. Cette mission très risquée est grandement facilitée par la diffusion du combat suicidaire, puisqu’elle supprime de l’équation toute idée de retour, la partie la plus délicate de la mission. Dans sa confrontation avec, entre autres, la France, l’Iran a ainsi exporté vers Paris, en 1986-1987, les méthodes utilisées au Liban. Le terrorisme par les organisations armées n’était pas nouveau ; ce qui l’était, c’était son étatisation, non avouée, par l’Iran, la Syrie ou la Libye.

Pour y faire face, les pays attaqués développent leurs capacités de lutte antiterroriste (renseignement intérieur, appareil juridique, réseaux d’intervention) et, lorsque la menace est mitoyenne, une barrière de sécurité comme celle qui entoure progressivement Israël depuis le début du siècle, en commençant par la frontière du Liban. On aboutit donc, à la frontière des pays, à des adversaires mutuellement dissuadés ou empêchés de pénétrer sur le territoire de l’autre, et qui privilégient donc l’attaque depuis le ciel.

Car les adversaires des maîtres du ciel découvrent aussi très vite la possibilité qu’ils ont également de frapper le territoire ennemi par le ciel, mais sans disposer d’avions. Les Soviétiques ont développé et diffusé, après la Seconde Guerre mondiale, tout un arsenal de frappe à base de roquettes à longue portée, comme les Frog-7, ou de missiles balistiques comme le Scud-B, largement diffusés dans les armées arabes. Le Scud-B est le premier missile balistique « démocratisé », presque low cost, aisément améliorable et donc perpétuellement perfectionné par les pays possesseurs. C’est la promesse, pour n’importe quel État, de disposer de la capacité d’envoyer, sans grande précision mais aussi, alors, sans risque d’interception, une charge de plusieurs centaines de kilos d’explosifs ou d’agents chimiques sur n’importe quelle ville ennemie à plusieurs centaines de kilomètres. Cela ne change pas le cours de la guerre, mais on se dit qu’à défaut d’aviation de bombardement, cet arsenal de missiles puissants et longtemps inarrêtables peut faire peur, comme le prouve encore la menace des Scud de Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe en 1990-1991. On en retient, du côté des cibles, en particulier Israël et les forces armées américaines, la nécessité stratégique de disposer d’une défense antimissile. On en conclut, dans un certain nombre de pays hostiles aux pays occidentaux et à leur supériorité dans le ciel, que c’est là un atout considérable, y compris en termes de dissuasion sous-nucléaire, à condition d’en disposer en très grande quantité et de les perfectionner sans cesse.

C’est la tâche à laquelle s’attelle très activement l’Iran, en coopération étroite avec la Corée du Nord et, secondairement, avec des pays arabes comme la Syrie ou la Libye, et avec le soutien de la Chine pour la fourniture de composants électroniques et chimiques. Avec plusieurs milliers de missiles, l’Iran s’est ainsi doté d’une capacité de projection d’environ deux kilotonnes d’explosifs à courte portée (moins de 1 000 km) et d’une kilotonne à moyenne portée (1 000 à 3 000 km), soit au total l’équivalent d’une petite dizaine de bombes atomiques américaines B61-3, et l’on imagine ce que cela pourrait donner s’il n’y avait pas de défense antimissile pour s’y opposer. Ce n’est pas tout : les Iraniens sont passés maîtres aussi dans l’art du drone de frappe à longue portée, pouvant porter, avec une relative précision, plusieurs dizaines de kilos d’explosifs à plus de 1 000 km avec le Shahed 136. Arme à bas coût, et donc utilisable par salves de centaines, arme parfaite de guérilla aérienne : attaquer un pays comme l’Iran, c’est se condamner à subir une guérilla géante, sur le sol iranien si l’on ose y pénétrer, mais aussi sur le sien à partir du ciel, y compris à partir de bases avancées de proxys.

Quarante ans plus tard

Au bout du compte, après la victoire israélienne sur l’Organisation de libération de la Palestine, organisée alors en petite armée régulière au Sud-Liban, et sur l’armée syrienne, Tsahal n’a plus affronté directement d’État jusqu’en 2024, mais très souvent les grandes organisations armées périphériques au Liban et dans les territoires occupés, groupes armés organisés aussi selon les modalités de la RAM arabo-iranienne : infanterie de guérilla, motivée, de plus en plus compétente et bien armée ; incrustation dans le sol et les villes ; force de frappe diversifiée, de la petite roquette au missile balistique.

Les Israéliens ont adapté leur modèle à cette nouvelle situation, avec plus ou moins d’efficacité : perfectionnement du complexe renseignement-frappes (CRF) jusqu’à pouvoir tout attaquer, des plus grandes infrastructures jusqu’à des individus particuliers ; barrière de sécurité contre toutes les attaques possibles, des raids au sol jusqu’au missiles balistiques ; création également d’une force commando aéroterrestre pour compléter l’action du CRF par des raids terrestres et enfin une force terrestre de choc blindé que l’on n’hésite pas — ou plus depuis le 7 octobre 2023 — à engager en masse en périphérie du territoire. Dans la guerre actuelle contre l’Iran, engage son son bouclier, et son CRF ses deux instruments les plus sophistiqués, ses forces légères partout éventuellement et ses forces de choc au Liban. C'est un modèle complet limité bien sûr par l'impossibilité politique d'engager cette force de choc directement contre l'Iran.

L’expérience américaine est un peu différente. La puissance américaine, son CRF gigantesque, son puissant corps de bataille blindé-mécanisé et ses forces aéroterrestres n’ont pas été dissuadés d’attaquer l’Irak et ont même broyé son armée par deux fois, en 1991 et 2003, et renversé le régime de Bagdad en 2003. Avec une approche indirecte d’appui à des forces locales, les Américains sont parvenus à chasser les Taliban et Al-Qaïda d’Afghanistan (sans obtenir le résultat espéré) vers le Pakistan. Dans les deux cas, ces victoires incomplètes ont débouché sur des années de guérilla, ce qui a constitué une grande surprise, car les Américains ne s’intéressaient pas vraiment à la RAM arabo-iranienne.

Ils se sont finalement adaptés à cette situation, rétablissant la situation en Irak en 2008 et parvenant, avec une approche indirecte d’appui aux forces locales, à contenir l’ennemi en Afghanistan à partir de 2014 et jusqu’à l’abandon décidé par Donald Trump. Les Américains sont cependant ressortis de cette expérience, en se disant « plus jamais ça » comme après le Vietnam. Contrairement aux Israéliens qui ont accepté à nouveau le combat terrestre, les Américains l’ont refoulé et c’est une armée inhibée — ou du moins ses dirigeants — qui se présente face à l’Iran avec seulement un CRF et un dispositif antimissile balistique à l’exclusion de toute le reste, pour ne pas « faire guerre ». Pas de forces terrestres donc, lourdes ou légères, pas de groupes d’assaut amphibie, pas même non plus de navires pour escorter les bâtiments de commerce ou chasser les mines (ils n’existent presque plus) ou de protection de la force contre les drones et projectiles low cost. L’armée américaine s’admire et fait ce qui lui plait, ou ce qu’elle peut pour gérer ses énormes moyens et ses programmes grandioses, mais n’arrive toujours pas à s’intéresser à ses adversaires arabes ou iraniens. Forcément, ça ne colle pas bien à la situation et il faut tout rattraper en catastrophe.

À ce stade, et à condition de plusieurs adaptations dans cette confrontation des modèles, la coalition peut espérer raisonnablement obtenir un affaiblissement plus ou moins important de la menace militaire iranienne, mais en laissant la vie sauve au régime islamique, qui aura ainsi l’occasion de clamer une victoire de résistance, d’écraser à nouveau son peuple et de reconstituer son arsenal. La grande, et bonne, surprise serait que les bombes et missiles israéliens parviennent réellement à désagréger le régime et son appareil sécuritaire, pour laisser ensuite la population rebelle porter l’estocade. D’une certaine façon, c’est une remise au goût du jour du vieux slogan militaire de 1916 : « l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ». En 1916, cela n’a jamais fonctionné, mais l’infanterie avait au moins des armes pour assurer la conquête. En 2026, les opposants iraniens n’ont même pas de fusils. Peut-être aurait-il fallu commencer par cela et dérouler ensuite la planification. On a préféré s'enorgueillir d'organiser 500 frappes aériennes par jour pour voir ensuite ce que l'on pouvait faire avec.  

Michel Goya, La révolution arabe dans les affaires militaires, Défense et sécurité n°125, Septembre-octobre 2016.

Brigadier-général (isr) Itai Brun, While You’re Busy Making Other Plans-The Other RMA du -The Journal of Strategic Studies, Vol. 33, N°. 4, 535-565, August 2010. 

lundi 19 janvier 2026

Un art trumpien de la guerre

Nous allons évoquer ici la manière dont le président Donald Trump a employé, et continue d’employer, la force armée à l’extérieur des frontières des États-Unis. Procédons cependant d’abord à quelques rappels de base, que les habitués peuvent sauter pour aller directement au paragraphe suivant.

Les différents côtés de la Force

Il existe fondamentalement deux formes d’opposition d’un État à une autre entité politique, étatique ou non : en dessous du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle improprement la « guerre hybride », mais que je préfère baptiser « confrontation » – par référence (peu connue) à la confrontation de Bornéo – et au-dessus du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle simplement « la guerre », et qui recouvre tout ce que l’on peut faire en dessous, plus la violence à grande échelle.

La force armée peut être employée dans les deux cas. Dans la guerre, c’est évident. En dessous de la guerre, c’est plus subtil. On y procède surtout à des démonstrations de force, à des opérations de protection ou – variante – de dissuasion. On peut aussi y introduire un peu de violence, de manière clandestine ou plus ouverte, mais toujours limitée à des accrochages.

Les moyens militaires eux-mêmes peuvent permettre de faire deux choses : donner des coups ou contrôler le terrain. Dans le premier cas, on passe par les espaces vides pour attaquer un objectif ou une série d’objectifs – par des frappes aériennes, des cyberattaques, des raids héliportés ou autres – mais sans occuper l’espace attaqué. Dans le second, on se trouve sur le terrain humain et on s’efforce de le conquérir, de le défendre ou de le contrôler avec des forces terrestres, ce qui produit généralement plus d’effets stratégiques que la première méthode, mais à un coût humain également plus élevé.

Voyons maintenant comment Donald Trump a utilisé cette grammaire.

Trump 1, poids mort et dilemme

Lorsqu’il arrive pour la première fois au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique des empires compétiteurs, Donald Trump hérite d’une guerre toujours en cours contre Al-Qaïda, ses alliés afghans et ses filières encore actives, mais aussi contre l’État islamique, devenu indépendant d’AQ et très présent en Syrie-Irak ainsi qu’en Afrique. L’instrument militaire dont il dispose est toujours le plus puissant du monde, mais il est handicapé par une grande inhibition quant à l’emploi à grande échelle des forces terrestres pour des opérations de conquête et contrôle à la suite des bourbiers afghan et irakien.

La méthode alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de frappes et de raids, un champ dans lequel les États-Unis sont puissants et presque invulnérables, et de l’« empreinte légère » au sol, qui consiste à soutenir, plus ou moins discrètement, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain.

Donald Trump raisonne fondamentalement la stratégie selon la matrice du Boston Consulting Group (BCG), qui classe les affaires en fonction de leur rentabilité espérée. Dans ce cadre, l’Afghanistan est considéré par Trump comme un « poids mort » – faible intérêt économique et faibles perspectives politiques pour un coût humain (15 soldats américains tués en moyenne chaque année à partir de 2014) et financier très élevé. Il n’en faut pas plus pour décider d’abandonner les Afghans à leur sort. La pression est néanmoins maintenue contre Al-Qaïda de manière clandestine.

La guerre contre l’État islamique, et d’une manière générale contre les organisations djihadistes, a pu ensuite être classée par Trump comme un « dilemme », toujours en suivant la matrice du BCG. Même en laissant les alliés irakiens et syriens, kurdes et arabes, subir la grande majorité des pertes, l’affaire reste coûteuse en temps, en finances et même en hommes, avec une moyenne de dix soldats américains tués par an. Il en est de même, dans une moindre mesure, en Afrique, où l’action des forces américaines est plus clandestine mais reste néanmoins dangereuse, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, où tombent quatre soldats américains, ou lors des attaques des Shebaab en Somalie.

Des combats importants sont cependant toujours en cours au moment de l’investiture de janvier 2017 pour la reconquête des villes encore tenues par l’EI en Irak et en Syrie. Il y a donc encore un grand potentiel de gloire pour Donald Trump, même si ce ne sont pas des troupes américaines qui sont à l’assaut. Le soutien au sol et l’appui aérien des forces alliées sont donc maintenus, mais avec l’idée d’y mettre fin lorsque le califat sera complètement détruit et l’EI ramené à la clandestinité.

À ce moment-là, l’engagement en Syrie aura été l’occasion de deux épisodes particuliers. Le premier est l’attaque d’une position américaine en février 2018 à Khasham, à l’est de l’Euphrate en Syrie, par un bataillon mixte de l’Armée arabe syrienne et de la société privée russe Wagner. Le bataillon russo-syrien est finalement écrasé par l’aviation américaine, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes, mais les Russes n’escaladent pas. Le second est la série de frappes aériennes lancée, en coopération avec les Français et les Britanniques, le 14 avril 2018, en représailles à l’attaque chimique à Douma par l’Armée arabe syrienne.

Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et Donald Trump ordonne, sans concertation avec qui que ce soit – notamment les alliés européens, kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS) – de lâcher tout le monde et de replier les forces américaines de ce terrain qui n’est plus rentable pour lui. Cela provoque une crise interne et la démission du général Mattis de son poste de secrétaire à la Défense. Les conseillers militaires de Donald Trump finissent cependant par le convaincre de rester dans cette « affaire » en Afrique et surtout au Proche-Orient, même de manière plus réduite, afin de peser sur l’Iran en coupant l’axe Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth.

La poursuite de la lutte contre l’EI sera d’ailleurs l’occasion d’une victoire pour Trump, avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, en octobre 2019 dans la province d’Idlib en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump, qu’il exploite aussitôt médiatiquement, comme Barack Obama en 2011 avec le raid sur Abbottabad et l’élimination de Ben Laden.

Les confrontations stériles

Donald Trump n’aime pas la lutte contre les organisations armées, ingrate, compliquée, coûteuse, sans beaucoup de retour économique, et préfère se concentrer sur les États. Quatre sont alors dans son viseur : la Corée du Nord, le Venezuela, Cuba et l’Iran, tandis que la Chine est surveillée comme le compétiteur le plus dangereux à moyen terme.

La méthode privilégiée est celle de la confrontation et de la pression, par des sanctions économiques, voire des blocus, et une présence très visible de la force de frappe accompagnée de menaces verbales afin de négocier une modification de comportement en faveur de ses intérêts. La faiblesse majeure de cette méthode est que tout le monde sait que, dans ce jeu de poker, les États-Unis de Donald Trump n’iront pas au-delà de frappes aériennes et de raids. Or, on ne met pas à bas un régime seulement avec des coups. Trump échoue donc complètement à modifier le comportement de ses adversaires étatiques du moment, y compris l’Iran, sa priorité.

En 2018, Donald Trump fait sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire de 2015 sous le prétexte que les Iraniens ne le respectaient pas, ce qui est faux, et utilise toute la panoplie des sanctions économiques, y compris contre la banque BNP, qui avait osé utiliser des dollars pour y effectuer des transactions. Cela permet au moins au Trésor américain d’empocher plusieurs milliards de dollars d’amende. Toutes ces méthodes de pression sont sans risques immédiats, mais la soumission recherchée peut mettre longtemps à apparaître, en admettant qu’elle survienne.

Donald Trump décide donc d’augmenter la pression en franchissant ponctuellement le seuil de la guerre, avec le seul instrument qu’il veuille utiliser : la force de frappes et de raids. Or, quand on n’a qu’un marteau comme seul outil, on cherche des clous à frapper. Ces clous pourraient être les sites du programme nucléaire iranien, mais Trump s’y est refusé, préférant l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution, en janvier 2020 à Bagdad.

Point particulier : le président des États-Unis ne peut normalement employer la force de sa propre initiative que dans le cadre des autorisations permanentes (Authorization for Use of Military Force, AUMF) du Congrès de 2001 pour lutter contre Al-Qaïda et les groupes affiliés, ou de 2002 pour lutter contre l’Irak de Saddam Hussein, ou en cas de menace imminente et avérée contre des citoyens, et particulièrement des soldats américains. Les AUMF ne mentionnent pas l’Iran, ni la Syrie d’Assad d’ailleurs, attaquée en 2018.

Donald Trump prend donc le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour frapper l’inspirateur supposé de ce plan. Soleimani et plusieurs membres d’al-Qods sont donc tués par une frappe de drone, sans réaction du Congrès. L’opération était sans risque par elle-même, mais pouvait provoquer une riposte grave de l’Iran. Le régime de Téhéran souhaite éviter l’escalade tout en sauvant la face et, derrière des déclarations tonitruantes, avertit les Américains que deux de leurs bases en Irak seraient frappées par missiles. Cette double attaque ne provoque donc que des blessés légers et l’affaire en reste là, ne changeant par ailleurs rien à l’attitude générale de l’Iran.

Au bout du compte, le premier mandat de Donald Trump s’achève en janvier 2021 avec un emploi de la force somme toute assez limité et prudent par rapport à ses prédécesseurs. Cela a permis de faire des économies et de limiter les pertes, de réaliser quelques coups victorieux compensant quelques petites défaites comme à Tongo Tongo, mais sans obtenir le moindre succès stratégique. Aucun État adverse n’a modifié son comportement selon les souhaits de Donald Trump et l’allié afghan a été abandonné.

Trump et le marteau de Thor

La nouvelle administration Trump, débutée en janvier 2025, est à cet égard beaucoup plus active, mais tout en appliquant toujours la même méthode. L’OTAN est encore vue comme une « vache à lait », dont il faut simplement augmenter encore le rapport coût/bénéfices en obligeant les pays européens à acheter encore plus d’équipements américains, qui présentent l’avantage supplémentaire de lier encore davantage à les États-Unis ceux qui les achètent.

Le Proche-Orient est toujours un « dilemme » instable et coûteux, mais toujours aussi important à maintenir. Donald Trump y poursuit la politique de soutien à Israël de son prédécesseur honni et hérite de la guerre contre les Houthis yéménites, qui utilisent leur propre force de frappe (missiles, drones, vedettes, etc.) pour attaquer depuis la fin de 2023 le territoire de l’État hébreu, mais surtout le très important commerce maritime international dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Joe Biden a utilisé contre eux le « marteau de Thor » des frappes aériennes, désormais le seul instrument de guerre utilisé par un président des États-Unis avec les forces spéciales, mais sans obtenir de résultats stratégiques.

Donald Trump endosse la stratégie de son prédécesseur en augmentant simplement les doses de frappes. Cela s’avère finalement coûteux. Deux hommes des Navy SEALs périssent en mer en janvier 2024 au large de la Somalie. Un avion de combat F/A-18 est perdu accidentellement en décembre 2024, ainsi que sept précieux drones MQ-9 Reaper. La campagne aérienne est aussi l’occasion de plusieurs bavures de février à mars 2025, tuant au total plus de cinquante civils et détruisant plusieurs navires de pêche et des infrastructures civiles.

Ce genre de bavures ne scandalise cependant plus comme avant l’opinion internationale. Cela émeut en fait beaucoup moins que l’emploi, en mars 2025, de la messagerie Signal par plusieurs hauts responsables de l’administration pour communiquer sur les opérations en cours, en oubliant la présence d’un journaliste dans la liste. Outre l’amateurisme de la nouvelle administration, cet épisode a montré aussi combien les militaires étaient exclus des décisions sur les opérations.

Toujours est-il que cette campagne de frappes à plusieurs milliards de dollars finit par obtenir la cessation des attaques houthis, au moins contre les navires américains, en mars 2025, puis, de fait, contre tous les navires à la fin de l’année 2025. Succès donc pour Donald Trump, qui a réussi, pour la première fois, à amener un ennemi à modifier son comportement.

C’est finalement fort de cette première victoire que Donald Trump accepte de franchir à nouveau le seuil de la guerre avec l’Iran, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran, pour ordonner une série de frappes aériennes contre trois sites nucléaires iraniens, avec un raid aérien de bombardiers furtifs B-2 et un lancement de missiles de croisière Tomahawk depuis des bâtiments de la Navy. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 provoque un peu d’indignation devant l’irrégularité de l’opération et surtout beaucoup d’inquiétude quant à la suite des événements, mais, comme en 2020, les Iraniens choisissent de sauver la face tout en refusant l’escalade.

Ils lancent donc à nouveau une pseudo-attaque, en visant cette fois la grande base aérienne américaine d’al-Udeid, au Qatar, mais en avertissant au préalable tout le monde du tir de missiles, qui font donc au final peu de dégâts. Au bilan, la petite guerre américaine d’une nuit permet d’obtenir, sans pertes, deux effets stratégiques : la fin de la guerre israélo-iranienne et l’endommagement du programme nucléaire iranien. Ce n’est pas la fin de ce programme, comme l’annonce alors triomphalement Donald Trump, mais c’est un réel succès.

C’est donc un Donald Trump, narcissique notoire, grisé, qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coup de marteau. Il y a ainsi les frappes au nord-ouest du Nigéria du 25 au 26 décembre 2025, contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) avec semble-t-il l’emploi de drones Reaper, sous prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane, la 2e du monde après les Etats-Unis. Cela ne change évidemment strictement rien à la situation stratégique locale, infiniment plus complexe par ailleurs qu’un affrontement Musulmans-Chrétiens, mais cela plaît à son électorat MAGA.

Le Nigéria oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela chaviste. La méthode du marteau semble irrésistible ; on en réunit donc un gigantesque dans les Caraïbes et on cherche ensuite comment l’utiliser. Donald Trump se moque du droit international, mais pas encore complètement du droit américain ; aussi s’efforce-t-il malgré tout de trouver une justification un peu légale à l’emploi de la force.

L’angle choisi est celui de la lutte contre le trafic de drogue, une mission policière donc, mais qui autorise l’emploi de moyens et de méthodes militaires dès lors que le fumeux Cartel des Soleils, dont Nicolás Maduro serait le chef, est classé comme « narcoterroriste », ce qui ne veut rien dire, mais permet, avec beaucoup d’élasticité, de faire jouer la carte de la « guerre contre le terrorisme ». Reste à déterminer l’objectif à atteindre avec le marteau. Il n’était pas forcément évident au départ.

Après plusieurs semaines de destruction d’embarcations de trafiquants et de capture de pétroliers fantômes, il est devenu clair avec la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté à Caracas le 3 janvier 2026, la deuxième mission la plus risquée lancée par Donald Trump après le raid sur Idlib en 2019. Il ne s’agissait donc pas de lutter contre le trafic de drogue, qui n’aura en rien diminué avec cette guerre, et encore moins de mettre en place une démocratie au Venezuela, mais simplement d’exploiter le pétrole du pays, comme semble l’avoir accepté Delcy Rodríguez, la successeure de Nicolás Maduro. À ce stade, la guerre au Venezuela est effectivement un nouveau succès, mais c’est un pur succès de prédation, et l’affaire est loin d’être terminée.

Vers le point culminant de l'hubris

C’est pourtant en César armé d’un marteau et d’un carnet de chèques que Donald Trump rêve à de nouveaux triomphes, au Groenland par exemple, où il déclenche une nouvelle confrontation – contre un État européen allié – et déclare ne pas exclure l’emploi de la force pour satisfaire sa convoitise, mais aussi en Iran, où, après avoir laissé tomber le peuple vénézuélien, on le découvre défenseur des émeutiers en colère contre leurs dictateurs. Peut-être est-ce, dans les deux cas, le point culminant de Donald Trump. Le Danemark, le Groenland et les alliés européens acceptent pour l’instant la confrontation, au grand dam d’une grande partie de l’establishment politico-militaire américain, effrayé devant les coûts politiques éventuels d’une telle lubie.

Cela n’est cependant rien devant la reculade, pour l’instant du moins, de Donald Trump devant l’emploi de son marteau contre le régime iranien, après avoir encouragé la révolte et annoncé son aide. Peut-être a-t-il compris que la menace de frappes ne suffisait pas à tout, et que, si frappes il devait y avoir, celles-ci devraient être nombreuses et durer dans le temps pour espérer obtenir le changement de comportement exigé - le renoncement à une répression sanglante -  avec le risque d’une transformation en bourbier aérien stérile.

Dans ce genre de situation, le pouvoir est au bout des fusils et non des bombes : de ceux des Gardiens de la Révolution si les émeutiers restent poitrines nues, ou de ceux de ces derniers s’ils finissent par pouvoir s’armer avec le ralliement d’au moins une partie de l’armée, ou encore avec une aide extérieure clandestine. Avec une opposition éclatée et un régime encore fort, la situation pourrait alors vite ressembler à la guerre civile syrienne. Avec l’intervention aérienne américaine, voire également israélienne, le scénario pourrait au mieux tourner à l’exemple libyen de 2011.

Trump a donc, pour l’instant toujours, choisi le massacre plutôt que le chaos, avec cette pointe d’abjection d’annoncer quand même que ses seules menaces avaient sauvé des vies. La confrontation contre le Venezuela a pu être pensée ; la nouvelle contre l’Iran, avec l’annonce d’une guerre, est visiblement l’initiative personnelle d’un homme grisé qui se trouve maintenant devant un dilemme avec des choix uniquement mauvais.

dimanche 11 janvier 2026

Trump avant Trump, la présidence McKinley

Donald Trump admire profondément William McKinley, président des États-Unis de 1897 à 1901, dont il louait les vertus d’« homme d’affaires naturel » qui a fait « notre pays très riche par les tarifs et par son talent » dans son discours d’investiture de 2025. En psychanalyse jungienne, on pourrait presque dire que McKinley représente l’« ombre » de Trump, c’est-à-dire l’être qu’il rêve inconsciemment d’être. Il n’est donc pas inutile, pour essayer de comprendre la politique trumpienne, de revenir à l’extrême fin du XIXe siècle.

La guerre à l’extérieur

Commençons par l’international. En 1897, à son arrivée au pouvoir, le même William McKinley n’est pas au départ un belliciste, mais il le devient sous la pression du nationalisme montant, de la presse et des milieux d’affaires inquiets de la concurrence impériale européenne et japonaise. C’est aussi un parfait exemple de la théorie de l’économiste Gaston Imbert, selon laquelle les phases de prospérité économique donnent aux États à la fois des ambitions internationales et les moyens de les réaliser, principalement une marine de guerre moderne et ses Marines dans le cas de McKinley, et, plus difficile à utiliser, une force terrestre qui ne peut être constituée temporairement qu’en cas de guerre.

La guerre contre l’Espagne en 1898 est la grande affaire de McKinley. L’opinion publique, et donc le Congrès, sont alors chauffés à blanc contre l’Espagne à la suite de reportages sur les exactions espagnoles contre la rébellion cubaine, notamment le regroupement des populations dans des camps, mais aussi le scandale de la lettre qu’Enrique Dupuy de Lôme, ambassadeur d’Espagne à Washington, envoie à un ami de La Havane. De Lôme y décrit le président McKinley comme faible, versatile et populiste. La lettre est interceptée par les indépendantistes cubains et publiée ensuite par le New York Journal de Hearst le 9 février 1898, archétype du yellow journalism sensationnaliste du moment, suscitant l’indignation générale de l’opinion publique et surtout de McKinley. Celui-ci saisit alors le prétexte de l’explosion (accidentelle) du cuirassé américain Maine, en visite à La Havane le 15 février, pour ordonner le blocus de Cuba et obtenir du Congrès une déclaration de guerre à l’Espagne le 25 avril.

La puissante marine américaine écrase les vieilles flottes espagnoles en mai à Manille, aux Philippines encore espagnoles, puis en juillet à Cuba, en même temps qu’un débarquement américain à Porto Rico. Entre-temps, un débarquement plus important de troupes américaines à partir de Guantánamo finit par vaincre également les forces espagnoles à Cuba. Au prix de 5 000 morts américains, la « splendid little war », selon les mots du secrétaire d’État John Hay, permet aux États-Unis de s’emparer de Porto Rico, mais aussi de Guam et des Philippines, achetées 20 millions de dollars en 1899 à l’Espagne et annexées au grand dam des indépendantistes locaux initialement alliés des Américains. Cette annexion, sous la présidence McKinley, déclenche la première grande guerre de « contre-insurrection » à laquelle les Américains sont confrontés. Cette guerre terrible, qui s’achève officiellement en 1902 mais de fait en 1913, oblige les Américains à déployer plus de 120 000 soldats sur place. Plus de 4 200 y perdent la vie, ainsi que des centaines de milliers de Philippins.

C’est également sous la présidence McKinley, en 1900, que, selon l’exemple texan, la « République d’Hawaï », proclamée en 1894 après un coup d’État des colons américains contre la reine Liliʻuokalani, est annexée par les États-Unis. La même année, les Américains, par ailleurs très actifs dans la politique de la canonnière pour « ouvrir » par la force la Chine (traité de Wanghia, 1844) et le Japon (traité de Kanagawa, 1854) à leur commerce, participent activement au rétablissement de l’ordre à Pékin au sein de la coalition internationale.

Au bout du compte, le prudent McKinley est devenu le POTUS qui a déclenché le plus de guerres en seulement quatre ans, en profitant d’un rapport de forces écrasant contre l’Espagne, la Chine ou les Philippines. Il étend l’imperium américain en Amérique centrale, après la victoire sur le Mexique en 1848 et les vaines tentatives en Haïti et en République dominicaine à la même époque, et avant les multiples « guerres des bananes » qui vont suivre, mais il installe surtout les États-Unis en Extrême-Orient.

America Great

Expansionniste à l’extérieur, McKinley est protectionniste à l’intérieur, au moins au début de son mandat. Il faut bien comprendre que le contexte économique international, en phase kondratievienne dépressive, est alors très tendu entre la première vague industrielle (acier, chemin de fer, télégraphie, machines à vapeur) qui arrive à maturité et la suivante (électricité, chimie, pétrole, automobile) qui débute. Les sources de richesse ont également évolué, passant du commerce maritime, seul moyen de porter des charges pondéreuses, et des ports, aux centres de production intérieurs près du charbon, reliés par le chemin de fer. La Grande Dépression qui a accompagné ces mutations a fait des ravages. La panique de 1893 a par exemple provoqué la faillite de plus de 15 000 entreprises et de 500 banques.

Les États-Unis s’en sortent pourtant mieux que les pays européens de cette situation grâce au potentiel immense de leur territoire, mis en valeur par une émigration d’autant plus massive que la situation est justement difficile en Europe. Pour autant, dans ce monde qui est passé de l’ouverture de la première mondialisation sur le thème du « tous gagnants » à une compétition féroce pour les ressources et les marchés, McKinley se veut protecteur. Il fait des États-Unis une « nation de tarifs douaniers », selon Trump, qui avoue même qu’il s’agit là de ses mots préférés, et ce afin surtout de sécuriser le développement de l’industrie américaine.

En fait, il se contente de soutenir le Tariff Act de 1890, voté donc avant sa présidence, contre les contestations européennes, et soutient donc, comme les Européens à la même époque, la conquête territoriale comme manière de s’assurer des marchés captifs. Il est devenu par la suite beaucoup plus accommodant sur les tarifs douaniers après avoir constaté leurs effets négatifs économiques et diplomatiques. McKinley est resté ferme, en revanche, dans la défense de l’or comme base de la monnaie américaine, et cela a contribué à la stabilité financière.

Au bout du compte, McKinley a surtout bénéficié de fondamentaux économiques d’autant plus favorables aux États-Unis que les pays européens étaient en difficulté, et qui continuent de jouer à plein lorsque la tendance économique internationale devient plus favorable au début du XXe siècle. C’est sous la présidence McKinley que les États-Unis deviennent la première puissance économique mondiale dans une ambiance très « America Great Again » après l’effondrement du milieu du siècle.

Point de détail : c’est sous McKinley que l’Alaska se développe, et d’autant plus vite qu’il n’y avait presque rien, à l’occasion de la ruée vers l’or. C’est ce qui lui a valu l’honneur d’y voir son nom attribué par des prospecteurs au sommet le plus élevé d’Amérique du Nord jusqu’en 2015, puis à nouveau en 2025 grâce à Donald Trump, après un retour de dix ans au nom autochtone de Denali.

La violence à l’intérieur

Pour autant, si la fin du XIXe siècle est prospère aux États-Unis, c’est aussi, selon la théorie de Peter Turchin, une époque de désagrégation sociale du fait de la combinaison d’une croissance des inégalités sociales supérieure à celle de l’économie, d’une surproduction d’élites par rapport aux postes de pouvoir et d’un monopole étatique de l’emploi de la force mal établi. Tout cela débouche sur plusieurs formes de violence qui se conjuguent parfois.

La première est purement raciale, en particulier dans le Sud du pays, avec l’installation du régime ségrégationniste Jim Crow et plus d’une centaine de lynchages de Noirs chaque année. En 1899, à Sam Hose (Géorgie), un ouvrier noir est torturé, mutilé et brûlé vif devant une foule de plusieurs milliers de personnes. Des morceaux de son corps sont vendus comme souvenirs. McKinley condamne ces pratiques, mais n’engage aucune politique fédérale ferme pour les combattre. Les guerres indiennes ne sont pas non plus très anciennes, avec la traque de Geronimo en 1886 et le massacre de Wounded Knee en 1890.

La seconde est sociale, avec le poids considérable des grandes compagnies industrielles dans la société et la vie politique, pratiquant un capitalisme dur face à une classe ouvrière d’origine largement immigrée et à une immigration nouvelle, venue désormais souvent de l’Europe de l’Est et du Sud, mal considérée. Cette émigration presque exponentielle, pratiquement un million de personnes chaque année sous la présidence McKinley, commence à inquiéter certains immigrés plus anciens et installés, anglo-saxons ou venus d’Europe du Nord.

Dans une ambiance qui évoque Le Talon de fer de Jack London (1910), les grandes compagnies disposent de leurs propres milices, jusqu’à 10 000 hommes armés pour l’US Steel et les compagnies minières, et sont largement soutenues par l’État fédéral ou les États eux-mêmes, qui n’hésitent pas à engager l’armée et surtout la Garde nationale pour les soutenir. Les grandes grèves provoquent presque systématiquement des morts et de nombreux blessés. La Cour suprême de l’époque McKinley se distingue par son grand conservatisme et son soutien aux grandes sociétés.

Il existe enfin une violence purement politique, anarchiste et révolutionnaire, en partie liée à la précédente mais plutôt issue de l’élite contestataire, et qui se matérialise par des assassinats comme justement celui de McKinley, tué le 6 septembre 1901 au début de son second mandat.

En résumé, William McKinley a présidé des États-Unis en pleine expansion économique, sans que l’on sache vraiment le poids relatif de ses décisions – sur lesquelles il est souvent revenu – par rapport aux grandes tendances du moment. Il a présidé une société violente, sans possibilité réelle, ni sans doute volonté, de la réguler. Son action a surtout été tangible à l’étranger, avec une politique impérialiste que l’on qualifierait aujourd’hui de décomplexée, marquée par l’acquisition de territoires pour la première fois hors du territoire continental nord-américain et la création de territoires « non incorporés » (Philippines, Porto Rico, Guam), autrement dit des colonies dont les habitants ne sont pas pleinement citoyens.

Les États-Unis de l’époque sont devenus la première puissance mondiale, mais ne représentent plus depuis longtemps le modèle de société vertueuse qu’ils prétendaient être.

vendredi 2 janvier 2026

Les trumpettes de la renommée

14 décembre 2025

Donald Trump a probablement sa nouvelle guerre. C’est la troisième véritable de son nouveau mandat, ce qui est quand même beaucoup en onze mois, sans parler de celle qui continue toujours mais de manière désormais très discrète contre l’État islamique et Al-Qaïda. Elle commence dans les Caraïbes et c’est peut-être la plus délicate à mener.

Un art trumpien de la guerre

La première guerre a lieu, officiellement depuis janvier 2024, contre les Houthis au Yémen, afin de rétablir la liberté de navigation en mer Rouge et dans le golfe d’Aden. Malgré plus de 2 000 munitions lancées sur les Houthis, elle est toujours en cours. La seconde, fragmentée et assez limitée, a eu lieu contre l’Iran, d’abord en protégeant les emprises américaines en Irak contre les tirs des groupes Hashd al-Shaabi, puis en protégeant le ciel lors des deux phases de la guerre entre Israël et l’Iran, puis en frappant directement des cibles nucléaires iraniennes avec l’opération Midnight Hammer du 21 juin dernier. Les effets ont été plus décisifs contre les Iraniens que contre les Houthis, mais probablement temporaires.

Avec les opérations du premier mandat — frappes limitées contre la Syrie et l’Iran, et acceptation de la défaite en Afghanistan — on voit se dessiner un art trumpien de la guerre, ne rechignant absolument pas à l’emploi de la force pourvu que ce soit sans risque. Répugnant à toute opération de conquête et de contrôle, qui implique une action dans les zones de morts terrestres et donc l’acceptation de pertes, au profit de quelques raids clandestins et surtout de spectaculaires frappes à distance, la Trump War est faite de coups médiatisés, car l’effet perçu est aussi important pour lui que l’effet réel. C’est coûteux financièrement — les seules munitions lancées sur les Houthis ont coûté environ 5 milliards de dollars et Midnight Hammer a coûté 200 millions de dollars en une nuit — avec l’effet certain d’affaiblir l’ennemi et de calmer ses ardeurs, mais sans être forcément définitifs.

Notons qu’aucune de ces opérations n’a été approuvée préalablement par le Congrès. Donald Trump s’appuie sur sa qualité de Commander in Chief (article II de la Constitution), agissant pour protéger les forces américaines et la liberté de navigation, et en vertu des Authorization for Use of Military Force (AUMF) du Congrès de 2001 et 2002. Ces AUMF, sans limite de temps, autorisent le président des États-Unis à utiliser la force contre Al-Qaïda et les groupes affiliés partout dans le monde dans le premier cas, et à protéger les intérêts américains en Irak dans le second. Cette base et la pratique qui a suivi pendant vingt ans donnent de fait une très grande liberté au président des États-Unis, qui se contente de notifier a posteriori le Congrès et de l’informer des opérations afin d’éviter la violation formelle de la War Powers Resolution de 1973. On aurait ainsi pu se demander sérieusement sur quelle base juridique se fondait l’opération Midnight Hammer contre l’Iran (légitime défense ? protection ? lutte contre Al-Qaïda ou l’État islamique ?), tout comme l’élimination de Qassem Soleimani en 2020, mais les débats ont tourné court.

Nous voilà maintenant dans les eaux des Caraïbes, avec la première application de la nouvelle doctrine Monroe, que l’on ne manquera bientôt d’appeler « doctrine Trump », de reprise en main de la zone d’influence « naturelle » des États-Unis, du Groenland à la Terre de Feu. La méthode est originale puisqu’il s’agit d’abord d’y déployer une armada à 40 milliards de dollars, avec le groupe aéronaval le plus puissant du monde, un groupe amphibie et son corps d’assaut aéroterrestre des Marines (MEU), une escadre de six bâtiments de surface et deux sous-marins d’attaque avec, entre autres, une capacité de frappe de 250 missiles Tomahawk. Porto Rico a été transformé en porte-avions terrestre avec une force de frappe aérienne de 15 F‑35 A et B, trois Poseidon, six drones Reaper, des tankers, de la guerre électronique, des transporteurs lourds ou légers, plus deux « bomb wings » de B‑52H et B‑1B disponibles en Louisiane et au Texas. Bien entendu, les forces spéciales sont également là en nombre, y compris sur le territoire vénézuélien, représentant cependant, avec la MEU, les seuls moyens d’action au sol.

Ce sont des moyens gigantesques que peu de nations pourraient réunir, même en déployant la totalité de leurs forces armées, et tout cela pour quoi faire ? On ne le sait pas trop, sinon exercer une pression stratégique à destination du Venezuela, afin de dissuader le régime de Nicolás Maduro de toute « aventure » et de montrer au reste du monde qui est le patron dans la région.

Tropical Sicario

À un million de dollars par heure de fonctionnement, cela fait cependant un peu cher la démonstration de force. Autant que cela serve à quelque chose, comme par exemple détruire systématiquement toutes les embarcations de narcotrafic qui passent dans la zone d’action de cette opération baptisée Lance du Sud (Southern Spear), et non Bouclier du Sud. À ce jour, 23 de ces petits bateaux ont été détruits, provoquant la mort de 87 personnes et deux prisonniers, renvoyés chez eux par la suite.

En soi, l’emploi de moyens militaires — forces spéciales, clandestines, ou sociétés privées — contre les cartels de trafiquants de drogue n’est pas nouveau. Les Américains font du Sicario, pour reprendre le titre du film de Denis Villeneuve, depuis de nombreuses années, mais ne l’avouaient pas pour une raison très simple : tuer des gens sans procès et hors légitime défense est illégal en temps de paix.

La police et la guerre sont les deux emplois légitimes du monopole de l’emploi de la force, mais ce sont deux emplois qui obéissent à des règles de droit différentes. La principale différence est que, dans la police, on emploie la force contre des gens pour ce qu’ils font ou tentent de faire — des crimes ou délits — avec de fortes limitations, alors que, dans la guerre, on l’emploie pour ce qu’ils sont — des combattants au service d’une entité politique ennemie — et sans limitation tant que cela ne touche pas des civils. Les cartels n’étant pas des groupes politiques comme le sont les organisations djihadistes ou, à plus forte raison, des États, mais de purs criminels, leur traitement ne peut normalement pas relever de la guerre. On peut décider de faire comme à la guerre et de tuer leurs membres simplement pour ce qu’ils sont, mais cela devient mécaniquement des exécutions extrajudiciaires. Il faut donc le faire clandestinement, même si cela est déjà en contradiction avec les Executive Orders successifs des présidents Ford, Carter et Reagan interdisant l’assassinat par les services de l’État.

La nouveauté est que non seulement l’administration Trump ne se cache pas de tuer des narcotrafiquants, mais s’en vante même, justifiant cela par l’urgence de la lutte contre le fléau de la drogue, en particulier les ravages du fentanyl (qui vient plutôt du Mexique), qui tue plusieurs dizaines de milliers d’Américains chaque année. Bien évidemment, tous les JAG (juges-avocats généraux, qui jugent de la légalité des actions militaires) de la Terre se sont insurgés contre cette pratique, en particulier celui du Commandement Sud en charge de l’opération, estimant qu’il s’agissait là de pures exécutions extrajudiciaires pouvant amener devant des tribunaux tous les chefs militaires qui y auraient participé. Son chef, l’amiral Alvin Halsey, l’a approuvé tacitement en prenant prématurément sa retraite peu de temps après le déclenchement de l’opération.

Méprisant allègrement tous ces avis, l’administration Trump a quand même été obligée d’aller au-delà de l’excuse de l’urgence, peu crédible, en arguant de la légitime défense et surtout — et c’est cela qui est le plus inquiétant — en considérant qu’il s’agissait là d’une guerre. Déclarer la guerre, c’est désigner un ennemi politique sur lequel on va taper très fort. Là, l’ennemi désigné est le Cartel de los Soles, opportunément inscrit en novembre sur la liste des organisations terroristes étrangères (FTO), avec le Tren de Aragua, également vénézuélien, et le Sinaloa, mexicain. La qualification de « terroriste » est assez boiteuse en soi — une organisation ou un État n’est pas terroriste mais pratique éventuellement le terrorisme pour atteindre ses fins politiques — mais elle est assez forte pour diaboliser la cible et assez floue pour l’appliquer à qui l’on veut. On considère donc apparemment à Washington qu’il suffit de la coller à n’importe quoi pour en faire automatiquement un ennemi et donc agir contre lui dans le cadre des pratiques et du droit de la guerre. Et voici donc des criminels qualifiés de combattants irréguliers ennemis, à l’instar de djihadistes, et donc susceptibles d’être abattus à vue. On ne mesure pas encore bien tout ce que cette dérive peut engendrer.

Il est possible, heureusement, de relier le Cartel de los Soles au pouvoir à Caracas, les fameux soleils du cartel représentant les étoiles des généraux corrompus de la glorieuse Garde nationale bolivarienne. Nicolás Maduro lui-même a été inculpé pour trafic de drogue, « narco‑terrorisme » et conspiration en mars 2020 par le ministère de la Justice de la première administration Trump. On ne sait pas trop quels sont les liens réels du pouvoir avec le trafic de cocaïne, l’armée vénézuélienne ayant combattu activement le redoutable cartel Tren de Aragua, également sur la liste des organisations narco‑terroristes ennemies des États-Unis, et dont Donald Trump prétend que Maduro est le chef. Notons que la simple accusation d’appartenir au Tren de Aragua suffit pour arrêter, détenir et expulser des centaines de citoyens vénézuéliens, sans avoir à fournir de preuve de cette affiliation. Encore un phénomène inédit.

Le pouvoir est au bout du fusil

On a peu de mal maintenant à déterminer l’avenir de l’étrange opération Southern Spear. Il est clair que cette opération à un million de dollars de l’heure lorsque rien ne se passe — et bien plus dès que l’on commence à s’activer et à tirer — ne peut pas durer éternellement, d’autant plus que ses effets sont faibles. La destruction à grand frais de quelques embarcations ne changera pas grand-chose au fléau de la drogue, d’autant plus qu’en les médiatisant pour se valoriser, on risque aussi les faux pas. Le général Tracqui, paix à son âme, avait imaginé en 1993 le concept de « caporal stratégique », l’idée que, dans un environnement médiatisé, la connerie d’un seul caporal pouvait mettre dans l’embarras toute une opération militaire. On connaît aussi le « ministre tactique », qui se mêle de donner des ordres aux unités au contact, avec le risque, là encore, de la connerie, comme lorsqu’on apprend que Pete Hegseth a ordonné une deuxième frappe pour tuer les survivants impuissants d’une première frappe, incontestable crime au sein d’un combat lui-même très contestable. On commence à comprendre pourquoi les combats contestables doivent rester clandestins.

Et puis, les cibles ont une fâcheuse tendance à s’adapter. Que se passera-t-il lorsque les go-fast ou les lanchas auront systématiquement des innocents otages à bord ? Pourra-t-on les réduire en miettes de la même façon ? Que se passera-t-il surtout lorsque les trafiquants utiliseront d’autres routes ? Le combat à distance a les mêmes avantages et les mêmes limites dans ce contexte que, par exemple, dans la lutte contre les Houthis : on peut affaiblir l’adversaire en se félicitant de ne pas avoir de pertes, mais jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que cela coûte aussi des milliards de dollars sans obtenir de résultat décisif. À cet égard, l’action des soldats clandestins sur le terrain, comme dans le roman Danger immédiat de Tom Clancy (1989), est encore une fois sans doute plus risquée mais sans doute plus efficace, sans être suffisante. Mais peut-être que Southern Spear est avant tout une opération spectacle à destination du public américain.

Si la cible est en fait plutôt le régime de Nicolás Maduro, en espérant sa fin, on ne voit pas très bien cette fois en quoi ces ronds dans l’eau de gros navires et ces explosions de petites embarcations peuvent l’accélérer. Les Américains imposent des sanctions économiques croissantes au Venezuela depuis 2015, en particulier sur le commerce du pétrole depuis 2019. Ils s’attaquent maintenant aux navires fantômes qui permettent au Venezuela de continuer ses exportations discrètement. On espère peut-être que l’étranglement économique provoquera une révolution. C’est un vœu pieux pour l’instant. Les sanctions économiques n’ont jamais suffi, en soi, à provoquer une révolution.

Reste l’action militaire, mais là on bute sur le modèle trumpien de la guerre. Quand on n’a qu’un marteau comme outil, et qu’on ne veut pas utiliser autre chose, on ne voit que des clous. Si l’on peut modifier un comportement politique ennemi uniquement par une campagne aérienne, on ne sait pas comment mettre à bas un régime uniquement de cette façon. Le pouvoir est au bout du fusil, pour reprendre une formule célèbre, pas au bout des bombes guidées. Il faudra des hommes armés pour marcher sur le Palacio de Miraflores, si possible vénézuéliens. À défaut, Américains, comme lors de l’opération Just Cause en décembre 1989 à Panama City, pour mettre hors d’état de nuire le président Manuel Noriega, avec des chefs d’accusation assez proches de ceux à l’encontre de Nicolás Maduro, et laisser le déroulement démocratique bloqué du pays reprendre normalement. Il faudrait cependant prendre des risques humains, or pour l'instant Donald Trump ne prend pas beaucoup de risques.

samedi 20 septembre 2025

Les Minutemen et le chaos qui vient

Le 10 septembre 2025, à l’Université de la Vallée de l’Utah (UVU), vers 12 h 23, l’influenceur conservateur Charlie Kirk a été touché par balle à la carotide, provoquant une perte de sang fatale malgré son transfert à l’hôpital. N’écoutant que leur imagination, certains complotistes notoires ont aussitôt utilisé ce drame pour développer une théorie à leur convenance. Un tir aussi précis ne pouvait, selon eux, être que l’œuvre d’un tireur professionnel, membre d’une organisation ou envoyé par elle, à la manière du Chacal, le célèbre personnage de Frederick Forsyth. Sans aucun doute un coup de l’« État profond » ou de puissances occultes mondialisées.

En réalité, les éléments techniques indiquent au contraire un amateur, pour qui c’était le premier et dernier « tir à tuer » de sa vie. Un tireur un tant soit peu expérimenté sait que, sur une distance de 180 mètres, depuis une hauteur, avec un fusil de précision réglé, la balle atteindra un cercle d’environ 5 cm autour du point visé et mettra environ un quart de seconde pour toucher la cible. Cela laisse le temps à la cible, même assise, de bouger légèrement la tête ou le haut du corps, rendant le cou — zone étroite — un choix improbable. La cible aurait donc été plus probablement l’abdomen, la poitrine ou, avec plus de risque, la tête. C’est sans doute l’un de ces trois points qu’avait visé l’assassin de Charlie Kirk. Mais, sous l’effet du stress et sans aucune expérience de tir sur un être humain, il a tout de même réussi, malheureusement, à atteindre in extremis un point vital. C’est l’inverse de Thomas Matthew Crooks qui, dans des conditions similaires, a raté de peu Donald Trump en juillet 2024.

L’enquête, quelque peu chaotique, du FBI a confirmé cette hypothèse en conduisant à l’arrestation de Tyler Robinson, un tireur et meurtrier politique effectivement amateur, tout comme Crooks. Elle a également permis d’identifier Ryan Wesley Routh, qui avait tenté de tuer Donald Trump, Luigi Mangione, le meurtrier d’Andrew Witty, PDG de UnitedHealth Group, ou encore Vance Boelter, qui a tué le couple Hortman et tenté de massacrer la famille Hoffman — pour ne citer que les meurtres politiques individuels des deux dernières années aux États-Unis. Les motivations de chacun sont souvent confuses, mais il s’agit presque toujours de défendre, individuellement ou en petites équipes, des valeurs jugées « américaines » à coups d’armes à feu, dans la grande tradition pervertie des Minutemen.

À l’origine, les Minutemen, miliciens de la Nouvelle-Angleterre pouvant s’équiper de leur fusil « à la minute », furent les premiers soldats de la Révolution américaine et les héros de plusieurs combats mémorables contre l’armée britannique, notamment en 1775 lors des batailles de Lexington et Concord, où se dresse aujourd’hui la Minute Man Statue. Dans les faits, les Minutemen ont en réalité joué un rôle secondaire face aux « habits rouges », comparés à l’armée régulière continentale commandée par George Washington et aux forces françaises. Qu’importe : les Minutemen sont devenus le symbole du patriotisme américain et des premiers défenseurs des Américains contre les ennemis de la « frontière » ou les tyrans potentiels. C’est la raison pour laquelle les citoyens armés sont reconnus comme nécessaires par le 2 amendement de la Constitution, alors que l’idée d’une armée professionnelle permanente, politiquement suspecte, en est initialement exclue. L’atteinte à la démocratie viendrait d’un homme de pouvoir utilisant, à l’instar de Cromwell, les instruments de coercition à sa disposition ; sa défense viendrait des hommes armés « d’en bas », selon la théorie de Carroll Quigley.

Tout cela n’est pas absurde. Alexis de Tocqueville décrit le fusil comme l’instrument de l’égalité entre les citoyens et le Minuteman comme la garantie de la liberté générale — mais aussi une source de désordre et de violence locale. Frederick Jackson Turner évoquera plus tard le rôle de ces hommes dans la défense et l’expansion de la Frontière, ainsi que l’influence de celle-ci sur la société américaine. La frontière est cependant officiellement fermée en 1890, et les milices ne jouent qu’un rôle médiocre dès qu’il s’agit d’affronter des armées régulières ; la garantie de démocratie n’a pas empêché la guerre civile ni la montée de la violence politique dans les années qui l’ont précédée.

Tout au long du XX siècle, il est apparu nécessaire de créer des organes de sécurité permanents et puissants forces armées, FBI, services de renseignement venant se superposer à ceux des États (polices locales et garde nationale, qui remplace les milices en 1903). Il fallut donc aussi accorder à ces forces de sécurité le monopole de lusage de la force, tel que défini par le sociologue Max Weber (1919), au détriment définitif des citoyens armés, qui persistent néanmoins, ne serait-ce que parce quil est très difficile d’abroger un amendement de la Constitution — seul le 18, celui de la prohibition de lalcool, la été surtout sil reste populaire.

De fait, hors légitime défense, avec la disparition des ennemis de l’Amérique sur le sol américain, l’emploi individuel des armes par de simples citoyens devient automatiquement criminel, même lorsqu’il a un contenu politique. On assiste alors à un accroissement considérable de la violence, purement criminelle bien sûr, mais aussi raciste (lynchages), syndicale (IWW), terroriste (KKK, anarchistes), du début du XX siècle jusqu’à la Grande Dépression, avec lassassinat dun président en 1901 et deux tentatives en 1912 et 1933. Paradoxalement, cette montée de la violence contribue à l’accroissement de l’armement individuel, chacun voulant se protéger.

On reconnaît là une phase de discorde décrite par l’historien Peter Turchin, exprimée dès 2010 dans Nature, puis dans son ouvrage Le Chaos qui vient, avec cette particularité que ces phases de désagrégation sociale aux États-Unis voient systématiquement resurgir les Minutemen, qui se croient investis d’une mission de défense des valeurs alors qu’ils ne sont plus que de purs assassins.

Peter Turchin décrit les phases de discorde comme la confluence de trois phénomènes : un appauvrissement de la classe populaire, parallèlement à une captation des richesses par une « pompe à finance » concentrée dans le sommet de la pyramide sociale, créant des inégalités inédites depuis les années 1930 ; une impuissance de l’État, manquant de ressources pour remplir ses missions régaliennes et compenser les inégalités sociales ; et enfin, une surproduction d’élites. Ce dernier point est particulièrement original : le nombre de prétendants aux postes de pouvoir — politiques, économiques, bureaucratiques ou culturels — croît plus vite que la disponibilité de ces postes, pour un nombre croissant d’héritiers, prioritaires à la succession, et surtout de diplômés de haut niveau, de plus en plus exclus. La conséquence est la constitution d’une contre-élite contestataire, éclatée en multiples groupes qui expriment leur frustration, de l’extrême gauche à l’extrême droite, dans de multiples combats spécifiques, parfois reliés aux préoccupations d’une classe populaire hétérogène, sinon par la stagnation générale de son niveau de vie.

Turchin estime que la nouvelle phase de discorde a commencé à la fin des Trente Glorieuses et du grand pacte social de la Great Generation — hors la minorité noire, qui s’est rappelée au bon souvenir de la société parfois violemment dans les années 1960 — et trouvera son paroxysme dans les années 2020 et peut-être jusqu’aux années 2030. Alors qu’il n’y a jamais eu autant de Minutemen potentiels aux États-Unis — où l’on compte plus d’armes à feu que d’habitants, et, entre autres, un fusil semi-automatique AR-15 pour dix adultes — on assiste logiquement au retour des justiciers qui se croient défenseurs de la liberté contre des membres d’autres factions ou détenteurs de pouvoir, alors qu’ils ne sont que des assassins. Dans ce mythe américain de l’individu seul et modeste sauvant le monde, ils agissent souvent individuellement, comme Tyler Robinson, Crooks et les autres, ce qui les rend très difficiles à détecter, mais ils peuvent aussi agir en équipes — Oath Keepers, Three Percenters, Patriot Front, Atomwaffen Division, The Base, National Socialist Movement, Army of God, Antifa, BAMN, Sovereign Citizens, Republic of Texas, Branch Davidians, Groypers, etc. — ce qui les rend plus détectables mais potentiellement plus dangereux. Ces groupes peuvent s’infiltrer dans les manifestations et les transformer en émeutes, comme en 2020 (25 morts et des milliers de blessés), ou mener des actions spectaculaires, comme l’assaut du Capitole en 2021. Ils peuvent également organiser des attentats de grande ampleur, en plus de ceux de la mouvance djihadiste, comme à La Nouvelle-Orléans, qu’il ne faut pas oublier dans ce paysage de violence.

On n’est hélas sans doute pas près de voir disparaître ces Dark Minutemen, seuls ou en équipe, assassinant des personnes de pouvoir au nom de leurs lubies ou de leurs haines. Le seul espoir, selon Peter Turchin, est que cette violence finisse par purger suffisamment les frustrations et épuiser la société pour imposer un nouveau pacte social pacifié. Peut-être à la fin de la décennie. C’est à ce moment-là, et à ce moment-là seulement, que l’Amérique sera à nouveau grande.