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mercredi 20 août 2025

Poor bloody infantry

Les réflexions qui suivent viennent en appui de l’excellent article publié dans Le Grand Continent, que je vous conseille donc de lire au préalable (ici). 

On peut bombarder ou saboter tout ce que l’on veut, mais ce qui compte presque toujours à la fin, c’est de savoir où sont les petits drapeaux sur la carte – et on le voit bien encore dans les négociations en cours sur le conflit ukrainien. Et les hommes qui plantent et défendent ces drapeaux, ce sont les combattants directs ou rapprochés, les hommes et les femmes au ras du sol qui ouvrent le feu directement sur l’ennemi, prennent le terrain où il se trouve ou, au contraire, le défendent face à lui. J’aurais tendance à mettre toutes ces unités de combat, aux configurations humaines et matérielles très variées, dans une même structure générale, mais l’usage historique a conservé partout la distinction entre cavalerie/chars de bataille/tanks et infanterie. Utilisons-la donc.

L’infanterie, c’est l’arme stratégique par excellence, puisque c’est fondamentalement elle qui tient le terrain et les drapeaux. Mais c’est aussi la « poor bloody infantry » dont parlent les Britanniques, souvent dédaignée en temps de paix, ne serait-ce que parce que ses programmes d’équipement et d’armement ne sont pas assez chers ou « sexy ». Faut-il rappeler qu’il nous aura fallu quatorze ans pour changer notre fusil d’assaut réglementaire alors que nos soldats étaient engagés en Afghanistan puis au Sahel ? Et puis, le contenu moins technique de l’infanterie par rapport aux autres armes ne nécessite apparemment pas un niveau d’études très élevé. C’est un peu « l’armée d’en bas ».

Ces fantassins sont aussi ceux qui paient le plus lourd tribut – environ 70 % des tués dans les conflits industriels modernes – tout en menant la vie la plus ingrate et la plus difficile sur le front. J’insiste sur ce dernier aspect. Fondamentalement, l’idée assez abstraite de mourir (au moins jusqu’à la vision du premier copain mort) fait moins peur que la perspective très concrète de souffrir dans son quotidien pénible, ou d’être blessé/mutilé/traumatisé pour tout le reste de sa vie. Or, tout cela se trouve surtout sur la première ligne, à proximité ou dans la « zone de mort ».

Le courage qui y est demandé aux fantassins est d’abord un courage stoïcien, de résistance aux choses – depuis les rats jusqu’aux obus, en passant par les mines et maintenant les drones – beaucoup plus qu’un courage homérique de duellistes, comme les pilotes de chasse par exemple, engagés dans d’acrobatiques (et en réalité très rares) dogfights. La vie de fantassin, c’est beaucoup d’ennui, entrecoupé de moments de peur intense, parfois – et parfois seulement – en face de soldats ennemis que l’on distingue à peu près. Difficile aussi d’être « reconnu » quand on mène ce combat collectif, caché, anonyme et ingrat. C’est tout le problème que l’on rencontre dans l’attribution des citations, censées récompenser le courage au combat – et cela, c’est en interne. La société elle-même est incapable de citer le nom de soldats français courageux, sauf quand ils meurent.

L’infanterie s’use beaucoup plus vite que les autres armes au combat, et pour peu que le conflit dure, son renouvellement devient là aussi une question stratégique, d’autant plus que l’armée augmente généralement en volume et doit fournir des effectifs partout, en particulier dans les spécialités nouvelles. Depuis plus de cent ans, pratiquement toutes les grandes armées engagées dans une guerre de haute intensité et de longue durée ont dû faire face à une « crise de l’infanterie » et terminer le conflit avec insuffisamment de fantassins. L’infanterie française est ainsi passée de plus de 65 % du total des effectifs de l’armée de Terre en 1914 à moins de 40 % en 1918, avec des effectifs réels dans les compagnies correspondant à environ la moitié de ceux de 1914. C’est d’autant plus difficile que la vie (et donc souvent la mort) de fantassin n’est pas attrayante et que les volontaires à servir, qui ont souvent le choix de leur spécialité, la choisissent bien moins souvent que les autres. On en arrive ainsi régulièrement à être obligé de convertir des unités d’artillerie, du train ou autres en unités d’infanterie, mais presque jamais l’inverse.

L’infanterie ukrainienne a connu une évolution tout à fait classique : très importante au début de la guerre, en comptant l’active et les réservistes – notamment territoriaux –, elle représente une part de plus en plus réduite au fur et à mesure que l’armée doublait de volume. Sa crise de l’infanterie est son problème stratégique numéro un, certains évoquant un manque énorme de 80 000 fantassins. Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la difficulté des Ukrainiens à contenir complètement la pression russe.

Car la situation serait beaucoup plus simple si l’ennemi avait connu également cette crise. Or l’armée russe a rompu cette tendance historique et c’est sans doute son principal succès dans la manœuvre d’évolution des forces, ce que l’on appelle aussi la stratégie organique. L’armée russe commence la guerre en 2022 avec une infanterie très faible. Ses meilleures troupes – troupes d’assaut aéroportées (VDV) ou infanterie de marine, avec des unités réduites en volume pour pouvoir être aérotransportées ou débarquées – ne font pas partie de l’armée de Terre, qui mise surtout sur l’artillerie et la mécanisation. La force russe qui envahit l’Ukraine en 2022 doit être l’armée de l’histoire qui avait le plus de tonnes d’acier pour le nombre d’hommes qu’elle transportait. Cela s’est avéré inadapté dès qu’il a fallu s’attaquer à du « dur » – villes, forêts, fortifications de campagne – tenu par une infanterie ukrainienne plus nombreuse. Le rapport de forces de l’infanterie – le RAPINF, pour faire technique – était alors en faveur des Ukrainiens.

Et puis ce RAPINF a commencé à s’inverser à partir de la fin de 2022, avec d’abord un classique : la mobilisation forcée comme palliatif d’urgence, puis une innovation majeure : payer très cher les volontaires pour rejoindre l’infanterie.

Depuis toujours, l’argument majeur pour attirer des volontaires dans des régiments d’infanterie est la transformation sociale. On propose à un « nobody » de devenir un « marine/marsouin », un « légionnaire », un « para », etc., avec un bel uniforme pour frimer en ville (à condition que les militaires puissent se balader en tenue et donner leur nom), mais aussi une considération interne, puisque très vite on peut devenir quelqu’un que l’on vouvoie et que l’on salue, ainsi qu’un jeu de récompenses, brevets et médailles qui permettent de se construire une super-personnalité sur son uniforme – lequel, du coup, n’est pas du tout uniforme. En échange, il faut faire honneur à la tenue que l’on porte et au drapeau que l’on salue. Tout ce processus est vieux comme les régiments professionnels et il fonctionne. On s’engage massivement dans le Corps des marines pendant la Seconde Guerre mondiale alors que l’on sait pertinemment que ce sera plus dur qu’ailleurs. Encore faut-il que cette communauté existe et soit connue de la société. Encore faut-il aussi que cela impressionne encore cette société, et bien d’autres choses aussi dont on reparlera plus tard.

L’armée russe – dont on rappellera qu’elle découvre seulement depuis une quinzaine d’années ce qu’est une armée professionnelle – fonctionne aussi sur le principe de la transformation sociale, avec ses procédés classiques, y compris la rédemption des prisonniers, mais aussi – et c’est nouveau – en faisant du fantassin un homme riche, à condition de survivre, bien sûr. Un fantassin russe gagne environ quatre fois le revenu moyen, sans compter primes et indemnités. On transforme non seulement un inconnu en héros, mais aussi un pauvre en membre de la classe moyenne. Cela a évidemment un coût faramineux pour la Russie, mais compensé par le fait – et c’est nouveau – que le rapport Capital-Travail redevient plus favorable à ce dernier, ne serait-ce que parce qu’on est désormais incapable de créer de nouveaux équipements majeurs durant une guerre et de les produire en grande série. On pourra, et c’est mon cas, trouver cela assez logique si on peut le faire : si les fantassins sont si importants et si leur métier est aussi dangereux, alors il faut les payer en conséquence. On verra ensuite, après la guerre, les effets que provoquera dans la société la démobilisation soudaine de cette classe de mercenaires. Peut-être d’ailleurs n’y aura-t-il pas justement de démobilisation, pour éviter cette inconnue.

Au bout du compte – et il faut en mesurer le caractère inédit –, la Russie parvient à avoir chaque mois 30 à 40 000 volontaires pour aller combattre dans une guerre terrible et, par ailleurs, pas du tout existentielle pour le pays, et la plupart d’entre eux vont rejoindre, en connaissance de cause, les rangs de l’infanterie. Cela a entraîné un cercle vertueux pour les Russes, où l’infanterie dispose maintenant de suffisamment d’unités pour exercer une pression permanente sur l’ensemble du front tout en ayant la possibilité d’effectuer des rotations avant-arrière indispensables à leur reconstitution. On y meurt beaucoup, mais on y survit suffisamment pour apprendre et, après un creux, commencer à capitaliser de l’expérience combattante.

Je n’avais pas vu venir cette innovation socio-militaire russe, comme par principe la plupart des innovations. Alors que, par ailleurs, notre pays n’a jamais eu aussi peu de combattants directs par rapport à sa population, peut-être faut-il la regarder de plus près.

samedi 11 juin 2022

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (3e partie-Théorie de la ligne)

Cela ne plaît guère, notamment en France, mais la « défense non-offensive » (ou toutes les méthodes de « non-bataille » pour reprendre l’expression du commandant Guy Brossolet), qui consiste à défendre un territoire par une guérilla adossée à des pôles de défense solides est efficace. Elle l’est d’autant plus que les défenseurs sont nombreux (ce qui suppose souvent l’emploi de réservistes) très bien formés, bien équipés d’armes et véhicules légers et qu’ils font face à de grosses mais peu nombreuses colonnes de véhicules-cibles.

L’Ukraine n’a pas eu le temps, ni l’aide étrangère suffisante — qui aurait été moins coûteuse à fournir à ce moment-là que dans l’urgence de la guerre — de réaliser complètement ce modèle nouveau avant l’invasion. À la place d’une « super armée finlandaise », il y a eu un ensemble disparate qui n’a pu empêcher la saisie de larges pans du territoire par les forces russes et même pu leur infliger des pertes décisives.

Le modèle ukrainien a permis de freiner et corroder, imposant le repli à cinq armées russes complètes, mais il s’avère beaucoup moins efficace dès lors qu’il s’agit d’attaquer. Les brigades ukrainiennes ont en effet beaucoup de mal également à franchir les écrans de feux russes, des frappes aériennes aux nombreux canons-mitrailleurs, l’arme principale de l’infanterie moderne, en passant par toute la gamme de l’artillerie et les canons de chars. On aboutit ainsi à une forme de neutralisation tactique où il s’avère presque impossible de détruire les grandes unités de l’autre, hors encerclement suivi d’une longue réduction. Sur les pions de wargames, on donnerait une forte valeur de défense et une faible valeur d'attaque aux unités russes comme aux unités ukrainiennes, ce qui conduit généralement à un blocage et une fixation du front.

Les tranchées du Donbass

Après la bataille de Kiev et le repli russe, la forme des combats change en effet radicalement, à la manière des forces engagées dans la guerre de Corée passant brutalement du combat de mouvement en 1950 à un combat de position de plus en plus rigide en 1951.

La dernière grande manœuvre d’attaque russe porte sur la petite ville d’Izium à 100 km au sud-est de Kharkiv. Izium n’est déjà plus un objectif politique, mais la base de départ nécessaire pour envelopper par l’ouest le Donbass encore ukrainien, objectif stratégique désormais affiché par la Russie à la fin du mois de mars. Sa conquête est difficile, comme tous les assauts urbains conduits par des unités mal adaptées, mais les Russes démontrent qu’ils peuvent prendre un objectif limité — une ville de 45 000 habitants tenue par deux brigades ukrainiennes, manœuvre et territoriale — en trois semaines à condition d’y engager une division d’infanterie motorisée fortement renforcée (brigade de génie et brigade(s) d’artillerie). C’est déjà une bataille d’un nouveau style.

De Kharkiv à Kherson, il y a désormais un front continu de 900 km, soit plus que le front figé de la Manche à la Suisse à l’hiver 1914-1915. La ligne part d’une tête de pont russe au-delà de la frontière au nord de Kharkiv, passe par la rivière Donets et la bande forestière qui court plein est jusqu’à la ville de Severodonetsk. Elle suit ensuite la zone fortifiée nord-sud qui sépare les LNR-DNR du reste de l’Ukraine, puis une longue ligne qui va plein ouest de Novotroitske (au sud de Donetsk) vers le Dniepr et le Dniepr lui-même jusqu’à Kherson et sa tête de pont au-delà du fleuve.

Dans une situation statique, une unité qui ne combat pas creuse. Autrement dit, cette longue bande de front aura mécaniquement tendance, pour peu que les deux armées puissent imposer cet effort à leurs hommes, à se perfectionner sans cesse, prendre plus de profondeur tant vers le bas que vers l’arrière et augmenter encore la capacité de défense des unités qui l’occupent.

Derrière ces fortifications de campagne, les armées russes et les corps LNR-DNR disposent de 2 400 pièces d’artillerie, soit une capacité de plusieurs de milliers d’obus et roquettes quotidiens au minimum, et d’un potentiel de 200 à 400 sorties d’avions et d’hélicoptères d’attaque ainsi que quelques drones armés. Associés à de nombreux capteurs, les Russes peuvent frapper tout ce qui est un peu important et visible sur plusieurs dizaines de kilomètres dans la profondeur du dispositif ukrainien et préparer les assauts.

La réciproque est moins vraie dans la mesure où les moyens ukrainiens de frappe en profondeur sont très inférieurs à ceux des Russes, ne serait-ce que par le manque d’obus et de roquettes qui limitent, selon un officiel ukrainien, les tirs à 6 à 8000 projectiles quotidiens, sans parler des rares aéronefs et des drones armés. Avec parfois l’aide du renseignement américain, les moyens y sont peut-être utilisés plus efficacement, comme en témoignent les frappes régulières sur les postes de commandement et les morts de généraux russes ou encore la destruction complète du bataillon russe voulant franchir la rivière Donets Bilohorivka à l’ouest de Sevordonetsk le 9 mai.

Entre retranchements et feu du ciel, la forme des combats change évidemment. On constate par exemple que les pertes quotidiennes documentées (Oryx) en chars-véhicules d’infanterie sont deux fois moins élevées de part et d’autre que durant la guerre de mouvement. C’est encore plus vrai dès lors que l’on s’éloigne de la ligne de front, avec seulement quelques pièces d’artillerie détruites chaque jour, ce qui témoigne des deux côtés de la faiblesse de la contre-batterie. Les camions sont également beaucoup moins touchés que durant la guerre de mouvement. Cela peut paraître paradoxal surtout du côté ukrainien puisque la logistique doit évoluer sous le feu de l’artillerie et des aéronefs. Il y a dans cette faiblesse des pertes une part d’adaptation — déplacement de nuit, camouflage, dispersion — mais aussi sans doute une simple réduction du débit. On notera que le rapport des pertes matérielles reste toujours nettement en faveur des Ukrainiens, en grande partie parce que les Russes sont le plus souvent à l’attaque.

Il y a moins de pertes matérielles mais tout autant de pertes humaines, sinon plus. Pour la première fois, des officiels ukrainiens évoquent cette question, le président Zelenski, en premier pour évoquer des chiffres de 50 à 100 morts dans le Donbass, et jusqu’à 150 à 200 pour l’ensemble du front, avec par ailleurs cinq fois plus de blessés. C’est vraisemblable et c’est évidemment beaucoup, sans doute plus que pendant la première phase de la guerre. Comme en même temps les pertes en véhicules de combat diminuent, on en conclut que ceux-ci sont moins impliqués dans des combats où l’artillerie russe doit faire 2/3 des pertes ukrainiennes. Cette proportion doit être un peu moindre du côté russe où on tombe aussi beaucoup fauchés par les projectiles directs des canons mitrailleurs et mitrailleuses, des armes antichars, des snipers — très importants dans les combats statiques — et parfois des fusils d’assaut lorsqu’il y a parfois des combats rapprochés.

Bien entendu quand on passe d’une macro-perspective (l’art opératif) au micro (la tactique et les combats) et que tous ces moyens ne sont dispersés sur l’ensemble du front mais concentrés dans seulement certains secteurs, ces secteurs s’appellent l’enfer.

Crise schumpetérienne

Ce nouveau contexte opératif trouble plus les deux adversaires qui ont conservé des volontés de conquête ou de reconquête.

Au regard des moyens disponibles, la Russie décide de se concentrer sur la « libération » complète du Donbass, au moins dans un premier temps. Du côté ukrainien, les choses sont plus délicates. Si les Russes avaient été stoppés sur leur ligne de départ du 24 février, il aurait peut-être été possible de proposer un accord de paix, mais maintenant l’Ukraine se trouve dans la position de la France à la fin de 1914 alors qu’une partie de son territoire a été envahi. Le statu quo paraît difficilement envisageable alors qu’il y a peut-être encore la possibilité d’une libération, mais dans le même temps, on ne sait comment faire pour repousser l’armée russe avec le modèle de forces actuel.

Il n’y a pas d’autre solution pour sortir de cette crise schumpetérienne (de moins en moins de résultats avec toujours autant de morts) que de changer de modèle en quantité et en qualité mais cela prendra du temps.

Pour l’instant, les Russes ont à nouveau l’initiative des opérations. S’appuyant sur un front continu et non sur des flèches, et proches de leurs bases ferroviaires, ils peuvent organiser des flux logistiques routiers plus courts et mieux protégés que durant la guerre de mouvement. Dans la mesure où il faut une grande concentration de moyens pour obtenir des résultats, les forces sont redistribuées en fonction des postures offensives ou défensives des secteurs de combat. D’Izium à Horlivka, le pourtour nord du Donbass encore tenu par les Ukrainiens est entouré d’une cinquantaine de groupements tactiques russes ou LNR, plus au moins sept brigades d’artillerie sur une centaine de kilomètres, les autres secteurs ne disposent de leurs côtés que d’un groupement tactique tous les 10 à 20 km. Ces secteurs défensifs n’ont pour d’autres missions que de tenir le terrain et de fixer l’ennemi, éventuellement par des contre-attaques limitées.

Dans le secteur principal qui va Izium à Horlivka (15 km nord de Donetsk), il s’agit de s’emparer des deux couples de villes Sloviansk-Kramatorsk (S-K) et Severodonetsk-Lysytchansk (S-L) distants l’un de l’autre de 80 km. Une fois ces villes prises, il ne restera plus que la prise de la petite ville et nœud routier de Pokrovsk quelques dizaines de kilomètres plus au sud pour considérer que le Donbass est conquis.

Cette zone clé est défendue initialement par 12 brigades ukrainiennes de manœuvre, territoriales ou de garde nationale ainsi que plusieurs bataillons de milices. On peut estimer alors le rapport de forces général à une légère supériorité numérique russe en hommes, de trois contre deux en leur faveur pour les véhicules de combat et de deux contre un pour l’artillerie et plus encore pour les appuis aériens.

Les groupements tactiques engagés sont rattachés aux trois grandes zones d’action : au nord de S-K, autour de S-L et entre Popasna et Horlivka sur la frontière avec les LNR-DNR, sous divers commandements peu clairs. Les groupements tactiques y sont en fait le plus souvent des bataillons de manœuvre alors que les batteries sous regroupées plus en arrière en masse de feux. Le commandement russe a également formé une « réserve générale » avec 15-20 bataillons de ses meilleures unités, troupes d’assaut par air, troupes de marine, mercenaires Wagner ou gardes nationaux tchétchènes, au passage rien qui ne fasse partie de l’armée de Terre russe qui n’avait pas compris qu’elle aurait besoin d’une puissante infanterie d’assaut. C’est cette réserve générale qui va faire la différence.

La méthode utilisée est celle du martelage à base d’attaques de bataillons. Une attaque type voit ce bataillon tenter de pénétrer dans l’enveloppe de feu de la défense, en espérant que celle-ci a été neutralisée au maximum par l’artillerie et en projetant lui-même autant que possible de la puissance de feu par ses véhicules et ses armes portatives. De cette confrontation se dégage de part et d’autre une impression très subjective sur la possibilité de l’abordage. Tant que celui-ci apparaît comme possible, l’attaquant continue à avancer. Dès que cet espoir disparaît, la tentation devient très forte de se replier. Le raisonnement est évidemment inverse pour le défenseur qui se replie souvent avant que le contact ait eu lieu dès lors que celui-ci est certain. Ce n’est pas forcément très meurtrier au regard de la puissance de feu déployée, il faut plusieurs centaines d’obus et des milliers de cartouches et d’obus légers pour tuer un seul homme, mais très éprouvant. La solidité des bataillons d’infanterie, proportionnelle à leur qualité tactique, mais pouvant fluctuer en fonction de l’usure et des résultats, est évidemment essentielle.

Tout le secteur est ainsi martelé à partir du début d’avril. Il s’agit d’abord de partir d’Izium pour essayer de déborder toute la zone cible S-K et S-L par l’ouest. Les trois brigades et les milices ukrainiennes du secteur échangent de l’espace peu stratégique contre du temps — un kilomètre par semaine, comme sur la Somme en 1916 — et de l’usure. Ne parvenant pas à obtenir d’avantage décisif dans ce secteur, l’effort est reporté sur la zone au nord-est de Sloviansk dans la zone forestière autour de la rivière Donets. À force d’attaques, la position clé de Lyman est abordée de plusieurs côtés par les Russes puis évacuée par les Ukrainiens le 27 mai. La pression s’exerce maintenant sur toute la poche ukrainienne formée au nord de Sloviansk après les progrès russes à son est et à son ouest. Encore plusieurs semaines de combats en perspective avant même d’aborder Sloviansk. Les Russes progressent beaucoup moins vite en Ukraine que les Alliés en France en 1918.

La progression est aussi lente dans la périphérie de Severodonetsk, la seule grande ville ukrainienne sur la ligne de front. Au nord, la petite ville de Rubizhne (56 000 habitants) est conquise définitivement le 13 mai, après plus d’un mois de combat. Au début du mois de juin, Severodonetsk elle-même est abordée, alors que la ville ne peut être ravitaillée que par les ponts qui la relient à Lysychansk.

La seule grande victoire russe de la guerre de position le 7 mai à Popasna (22 000 habitants), 50 km au sud de Severodonetsk, après six semaines de combat et grâce à l’engagement de la Réserve générale. La prise du point haut de Popasna s’accompagne d’une percée de quelques kilomètres, la seule réalisée dans cette phase de la guerre, dans toutes les directions menaçant en particulier la route principale qui alimente S-L.

Les forces ukrainiennes sont placées dans un dilemme. Les petites attaques qu’elles ont menées dans les zones russes en posture défensive ont obtenu quelques succès, en particulier du côté de Kharkiv, mais sans obtenir rien de décisif qui puisse au moins soulager le Donbass. Il leur faut choisir entre le repli de la poche de S-L pour éviter de voir plusieurs brigades se faire encercler ou la résistance ferme voire la contre-attaque. Elles choisissent la seconde option. Avec les renforts, il y a désormais 13 brigades de manœuvre et même 3 brigades de territoriaux, parfois engagées dans des attaques, ainsi que plusieurs bataillons de milices dans le combat pour la poche de Severodonetsk-Lysytchansk, soit presque un tiers du total de l’armée ukrainienne. C’est un pari très risqué.

L’ordinaire et l’extraordinaire

Parmi les mystères de cette guerre, il y a celui du combat sur les arrières, du combat de partisans pour employer la terminologie locale ou encore du combat extraordinaire chinois par complémentarité avec le combat régulier ordinaire. On trouve peu de choses sur l’emploi des spetsnaz russes, peut-être 8 000 à 10 000 engagés en Ukraine, sinon pour décrire une mission de protection sur les arrières…russes contre l’action possible des Forces spéciales ukrainiennes, qui elles-mêmes ont conduit quelques raids de destruction en Russie. Sans doute ces unités sont-elles surtout employées pour renseigner en profondeur.

On sait qu’il y a de nombreux actes de résistance civile dans la zone sud occupée, autrement dit non violents, beaucoup de renseignements donnés par la population aux forces centrales et quelques actes de sabotage, mais on se trouve loin d’une guérilla organisée qui tant d’un point de vue politique, pour signifier l’hostilité à l’occupant, que militaire serait un grand renfort pour l’Ukraine alors que la guerre a tourné au bras de fer. Les super-régiments territoriaux évoqués plus haut, les mêmes qui auraient fait beaucoup plus mal aux groupements tactiques russes auraient pu une fois dépassés constituer la base de cette résistance, régulière et/ou clandestine. Le terrain plutôt ouvert ne se prête pas forcément à une guérilla, mais la densité des forces russes y est aussi très faible. Cela n’a clairement pas été anticipé, mais cela peut toujours monter en puissance malgré ou à cause d’une répression qui risque d’être féroce.

Pour conclure, on se trouve loin en Ukraine du combat mobile blindé-mécanisé comme pendant les guerres israélo-arabes ou la guerre du Golfe (1990) ou même l’invasion américano-britannique de l’Irak en 2003. C’est de la guerre de haute intensité évidemment, mais d’une forme inédite qui emprunte aussi beaucoup au passé. Innover c’est parfois se souvenir et il est probable que les unités de combat à venir ne ressembleront plus à celle de 1945.

vendredi 27 décembre 2019

Le soldat du futur antérieur

8 mai 2017

Intervention aux Mardis de l'innovation 
sur le thème du "soldat du futur".

Dans le numéro de novembre 1956 de la revue militaire américaine Army, le lieutenant-colonel Robert Rigg faisait une description de ce que serait selon lui le soldat américain du futur. Dans son esprit, le futur c’était l’année 1974, à peine 18 ans plus tard, ce qui dénote déjà l’idée d’une évolution très rapide des choses, et le soldat était associé au fantassin. 

Vous noterez que c’est également l’idée implicite exprimée par l’affiche qui annonçait cette séance : quand on parle du soldat du futur, on ne pense visiblement pas au pilote de chasse, au tankiste ou au sapeur du futur qui sont pourtant aussi des soldats mais à celui qui combat au plus près, les yeux dans les yeux (ce qui arrive très rarement en fait) et qui mériterait donc, depuis les duellistes de l’Illiade, en priorité ce titre. Admettons donc cette limitation du propos, qui m’arrange parce que finalement c’est ce que je connais le mieux, et qui n'est pas si fausse. La proportion des fantassins, réguliers, irréguliers, mercenaires ou amateurs intermittents n'a sans doute jamais été aussi importante dans le monde parmi les combattants. Il est probable qu'il en sera encore ainsi assez longtemps.

Le lieutenant-colonel Rigg, revenons à lui, décrit dans son article un homme bardé d’une armure et d’un casque fait d’un mélange d’acier et de plastique. Ce soldat dispose d’un masque à gaz, il est protégé des flashs des explosions atomiques par des lunettes noires qui se mettent en place avec un bouton sur son casque intégral et ne craint pas les pluies radioactives grâce un imperméable en plastique transparent. Il peut creuser des trous pour se protéger avec un « petit bazooka ». Il est capable de communiquer avec ses voisins avec une radio intégrée à son casque et peut voir la nuit grâce à des lunettes à infrarouge. Détail intéressant, l’auteur ajoute que grâce à cette vision nocturne « ce sera le coup de grâce pour la guérilla communiste dans la jungle » comme s’il s’agissait seulement d’un problème de camouflage. Son armement est étrangement peu décrit mais ressemble à un fusil d’assaut à longue portée. Il se nourrit de pilules et comprimés mais fume toujours, une petite poche est même prévue dans la tenue pour y mettre un paquet de cigarettes. Ce combattant du futur est projeté à grande distance grâce à des plateformes géantes à propulsion atomique, hélicoptères ou avions géants qui servent aussi de bases aériennes d’où décolleraient des engins divers, transport de troupes, engins de surveillance ou d’appui pour mener des opérations qui ressemblent encore beaucoup aux opérations aéroportées de la Seconde Guerre mondiale.

Cette image du combattant futur, très partagée à l’époque et dont on retrouve des échos dans la science-fiction (Starship troopers de Heinlein qui date de 1959) puis dans les films et feuilletons d’espionnage des années 1960, est éclairante. Evidemment, rétrospectivement on en mesure toutes les naïvetés. En réalité, le fantassin américain de 1970 n’a finalement guère été différent de celui de 1956 hormis qu’il était doté depuis peu d’un fusil d’assaut, le M-16, et éventuellement des premiers gilets de protection. Il faut attendre en réalité les années récentes, quarante ans après l’article, pour voir apparaître l’esquisse de ce « super-fantassin » « augmenté » par Félin ou autre système, mais on est encore bien loin du fantassin volant.

Comment expliquer ces erreurs grossières de la part de très certainement un bon officier ? Les erreurs de prévision sont en réalité extrêmement communes et pas seulement dans le domaine militaire. Dans les missions militaires on décrit toujours ce qui relève de la zone de responsabilité, celle où on agit, et la zone d’intérêt, celle où normalement on ne met pas les pieds mais qu’il est indispensable de surveiller car ce qui s’y passe a une influence sur ce que l’on fait. Un biais commun est de se concentrer sur cette zone de responsabilité que l’on connaît bien tout en ignorant son environnement. Depuis la rédaction d’un livre blanc jusqu’à la réalisation d’une loi de programmation militaire, on peut donc prévoir les choses en considérant au mieux l’aléa des inconnues connues (le résultat d’un lancer de dés) jusqu’à ce que survienne l’inconnue inconnue (celle que l’on ne pouvait anticiper) venue de l’extérieur, qui finit sur la durée par forcément survenir et qui vient tout perturber.

Maintenant, ce n’est pas parce qu’on connait bien sa zone de responsabilité que l’on n’est pas non plus victime de biais, comme par exemple les effets de mode. Rigg voit de l’énergie atomique partout. Un moteur atomique a été mis en service en 1953 dans un sous-marin et on ne voit pas à l’époque ce qui pourrait empêcher d’en mettre dans tout engin volumineux ; la fusée de Tintin dans Objectif Lune est mue, en 1950, par un moteur atomique. La mode est aussi aux armes atomiques dites tactiques. A partir du milieu des années 1950, l’US Army se dote de tout un arsenal de milliers de missiles, obus et même roquettes (les Davy Crockett d’une portée de 4 km) atomiques et se prépare à combattre en ambiance nucléaire. Il faut quelques années pour comprendre que ce n’est pas forcément une bonne idée, et qu’il serait à la fois incroyablement meurtrier et compliqué de combattre dans un théâtre d’opérations où pleuvrait des munitions atomiques. Dès la fin des années 1950, les Américains font des exercices à grande échelle qui démontrent cette folie mais on persiste quand même, un peu par l'inertie des grands programmes industriels, au prix de plusieurs milliards de dollars. 

Gardons cela en tête, ce n’est pas parce que c’est dans l’air du temps, que cela a l’air séduisant, que cela va être efficace. La grande majorité des inventions ne deviennent pas des innovations, et on peut s’enticher pour des choses qui au bout du compte s’avèrent peu utiles voire contre-productives par leurs effets secondaires ou, plus subtilement, par ce qu’on a sacrifié en allant dans cette voie. Dans les années 1960, les Soviétiques ont développé le premier engin transporteur de troupes capables de franchir les rivières en flottant. Dans la foulée, l’armée de terre française et d’autres se sont dotées de leurs propres modèles amphibies avant de s’apercevoir qu’on ne pouvait franchir, au mieux, qu’à partir de 15 à 20 % des rives et qu’on avait considérablement réduit le blindage des engins pour finalement une fonction peu utile.

D’une manière générale, les anticipations, qu’elles proviennent des organes institutionnels ou des écrivains, ont beaucoup de mal à estimer la « vitesse des choses ». Très empiriquement on peut constater qu’environ 80 % des phénomènes se déroulent plus lentement que prévu et que 20% vont en revanche vite et qu’une poignée seulement va très vite. Le début du XXIe siècle que nous vivons ressemble peu à ce qui était imaginé au siècle précédent. Nous vivons actuellement à l'époque décrite dans les films Soleil VertBlade Runner ou de Retour vers le futur n°2On ne se nourrit pas de pilules et on n’utilise pas de voitures ou de skateboards volants. On dispose presque tous en revanche d’un smartphone et d’un ordinateur portable reliés à Internet, ce que personne n’avait vu venir, ou presque. Il y a toujours statistiquement des gens qui voient juste mais comme on ne sait jamais qui c’est sur le moment, c’est peu utile. Les choses évoluent d’autant plus lentement dans une armée que l’on n’y dispose que de ressources finies (je serai curieux au passage de connaître le coût des hélicoptères et des bases volantes atomiques décrit par Rigg). Il faut arbitrer entre l’investissement et le maintien en état de l’ancien. Il est rare aussi que l’on puisse investir dans tous les possibles, avec ce problème particulier que les délais de conception et d’acquisition puis ceux de possession sont très importants. Un matériel moderne important se conçoit en vingt ans et s’utilise pendant quarante. Les choix engagent donc très lourdement l’avenir.

Dans l’infanterie française, on a fait le choix dans les années 1970 de privilégier la capacité de lutte antichars plutôt que la capacité de lutte contre les autres fantassins. On s’est donc doté de la fin des années 1970 au début des années 1990 d’une panoplie de missiles et de lance-roquettes très performants, à ce détail près que les cibles prévues pour ces munitions ont disparu en 1991 avec la fin de l’URSS, ce fameux environnement qui a tendance à changer plus vite que les programmes. Il a fallu malgré tout faire avec cet arsenal et on fait toujours largement avec. 

De la même façon, l’infanterie française reste encore largement équipée de véhicules, d’hélicoptères, de fusils, de canons des années 1970, parfois même avant. Le véhicule de l’avant blindé, le transport de troupes à tout faire de l’armée française, est contemporain de la Renault 16. Le renouvellement s’effectue à partir d’équipements conçus dans les années 1980 dont on a, réduction budgétaire oblige, étalé le développement et l’acquisition jusqu’à aujourd’hui. Nous nous équipons donc encore de matériels prévus pour lutter en Allemagne contre le Pacte de Varsovie, comme s’ils venaient d’une machine à remonter le temps. L’armée de terre française, comme la plupart des autres, c’est encore de l’ancien, un peu d’années 1980 et une pincée de XXIe siècle. Cette part la plus moderne tend bien sûr à augmenter avec de nouveaux programmes, comme le nouveau fusil d’assaut et les véhicules tactiques du programme Scorpion, tous numérisés, mais on peut d’ores et déjà décrire à quoi ressemblera l’infanterie française en 2050…si rien d’important dans l’environnement des armées. Or, il se passe toujours des choses dans cet environnement.

Quand on fait le bilan de l’emploi des forces armées françaises depuis 1815, on s’aperçoit que celles-ci changent de mission principale tous les dix-quinze ans, entre guerre interétatiques, guerres contre des groupes irréguliers, sécurisation intérieure et sécurisation extérieure (interposition, stabilisation). Quand j’ai commencé ma carrière comme sous-officier, je me préparais tous les jours à un affrontement apocalyptique contre les divisions blindées-mécanisées du Pacte de Varsovie, puis cet ennemi a disparu, et ce sont finalement, de manière totalement imprévue, des divisions irakiennes que nous avons affronté, avant de passer à la période du « soldat de la paix » puis de celle de la contre-insurrection contre des organisations islamistes. A chaque fois, le contexte changeait, l'acceptation du risque également depuis le sacrifice de masse en Allemagne jusqu’au zéro mort. Et il fallait faire cela avec le même outil militaire. Cela avait deux conséquences.

La première est que cette succession de défis, souvent inattendus, à impliqué aussi des adaptations qui ressemblaient souvent à des improvisations. En quatre ans, de 1914 à 1918, la physionomie du combattant s’est radicalement transformée. Une section d’infanterie française de 1918 aurait été capable d’écraser n’importe quelle section d’infanterie de 1914. On n’a pas connu depuis d’évolution d’une telle ampleur, résultat de la combinaison d’une très forte incitation à innover mais aussi d’un grand potentiel inexploité, de voies non explorées. La quasi-totalité des nouveaux équipements mis en place pendant la Grande Guerre dans l’infanterie (fusil-mitrailleur, grenades à main ou à fusil, casque d’acier, masque à gaz, fusils à lunettes, lance-flammes, mortiers, etc.) existaient déjà à l’état de prototypes avant-guerre ou pouvaient être fabriqués très vite. Mais il ne s’agit là que d’une partie des potentialités. 

La plupart des innovations sont en réalité des changements de structure, de méthode ou de manière de voir les choses. L’innovation majeure de la Grande guerre en termes de combat d’infanterie a sans doute été le groupe de combat, c’est-à-dire une cellule tactique d’une dizaine d’hommes confiée à un jeune sous-officier à partir de 1917. Cette innovation impliquait simplement d’accepter que des sergents soient capables de prendre seuls des décisions tactiques. On introduisait ainsi une souplesse tactique qui n’existait pas avec les tirailleurs individuels dispersés ou inversement les lourdes sections à 40 hommes évoluant d’un bloc, on résolvait ainsi un problème vieux de soixante ans avec l’apparition en nombre des fusils à âmes rayées qui avaient multiplié d’un coup par quatre la zone mortelle entre les combattants ennemis. 

L’infanterie française a connu d’autres bouffées d’innovations improvisées. Personne au milieu des années 1930 n’aurait imaginé l’infanterie de la guerre d’Algérie vingt ans plus tard, débarquant d’hélicoptères en tenues camouflées et avec un armement léger complètement renouvelé. Au début des 1990, nouvelle adaptation au contexte changeant, on a improvisé une infanterie mieux protégée avec quelques armements et équipements nouveaux. J’ai connu cette transformation en quelques jours seulement avant d’être engagé à Sarajevo en 1993. L’engagement dans les provinces afghanes de Kapisa-Surobi en 2008 a été aussi à l’origine d’une nouvelle adaptation dans l’urgence. A chaque fois, rappelons-le, ces adaptations ne sont pas seulement techniques, les sections ne sont plus organisées de la même façon et surtout les méthodes évoluent considérablement.

On peut connaître aussi des désadaptations et des dégradations. Les sections et groupes d’infanterie de 1918 étaient des structures complexes à commander. Après la guerre, avec la disparition des vétérans et la réduction du service militaire, les sergents, chefs d’orchestre du système, ont eu de plus en plus de mal à conserver le niveau de compétence nécessaire. Malgré quelques évolutions techniques, l’infanterie française du début des années 1930 est moins performante que celle de 1918. Le soldat américain de 1970 n’est pas le parachutiste high tech combattant en ambiance nucléaire, c’est globalement un soldat démoralisé réfugié dans une base au Vietnam qui se drogue et répugne à combattre. La plupart des bataillons de l’infanterie américaine de 1970 étaient moins efficaces qu’en 1956.

L’environnement militaire comprend aussi un paramètre particulier qui s’appelle l’ennemi. Cet ennemi cherche d’abord à vous tuer, ce qui a tendance à forcément induire une forte dose de stress dans les actions de combat, actions qui s’obstinent du coup à être toujours différentes des laboratoires ou des champs de tir. Vue du fantassin, le combat c’est d’abord un management de la peur.

Cette peur inévitable transforme les individus. L’homme au combat n’est plus tout à fait le même que sur un champ de tir ou dans un salon de démonstration. C’est un homme naturellement augmenté par les réactions organiques du corps qui, sur l’alerte de l’amygdale, va mobiliser des ressources organiques par une série d’ordres bioélectriques et des sécrétions chimiques comme celle de l’adrénaline. En quelques instants, on devient plus fort et plus résistant à la douleur. L’augmentation du rythme cardiaque permet des efforts physiques intenses. Oui mais voilà, le cerveau aussi s’en mêle et l’appréciation qui est faite par le néo-cortex de la capacité à assurer la survie peut permettre de contrôler cet emballement ou au contraire l’amplifier. Dans ce cas-là le processus mobilisation peut devenir contre-productif et l’homme augmenté devenir un homme diminué. Au-delà d’un premier seuil, l’habileté manuelle se dégrade et l’accomplissement de gestes jusque-là considérés comme simples peut devenir compliqué. Au stade suivant, ce sont les sensations qui se déforment puis les fonctions cognitives qui sont atteintes et il devient de plus en plus difficile, puis impossible, de prendre une décision cohérente. Au mieux, on obéira aux ordres ou on imitera son voisin, à condition d’en avoir. Au stade ultime du stress, le comportement de l’individu n’a plus de lien avec la survie. Même doté des équipements les plus sophistiqués, il peut rester ainsi totalement prostré et souvent incontinent face à quelqu’un qui va le tuer.

C’est ainsi qu’entre un champ de tir et un combat réel, on assiste à des décalages énormes de performances, même avec des équipements qui tiennent leurs promesses. Dans un contexte de combat, les facteurs psychologiques, la formation (qui permet notamment de déceler plus vite le danger et surtout d’en faire une appréciation plus juste) sont bien plus importants que les aspects matériels avec qui ils sont cependant en interaction. Les armes puissantes, les mitrailleuses par exemple, ont tendance à plus rassurer que les armes légères par exemple. La combinaison soldat-mitrailleuse sera donc sans doute un peu plus efficace que prévue à partir simplement à partir des résultats des champs de tir. Il n’en sera pas de même avec les armes complexes d’emploi. Sur un champ de tir, le fusil antichar de 13 mm conçu par les Allemands en 1918 était très efficace. Dans la réalité, seulement deux chars légers français ont été détruits par cette arme très délicate et dangereuse à utiliser, surtout à cent mètres face à des engins ennemis. Car l’ennemi s’obstine aussi à trouver des parades à toutes les innovations. Au début de la guerre du Kippour en octobre 1973, les équipes antichars égyptiennes utilisant le système soviétique AT-3 Sagger obtenaient 50 % de coups au but sur les chars israéliens, performance remarquable au regard de la difficulté à guider les missiles sur plusieurs kilomètres. On annonçait déjà « la mort du char » et le triomphe de l’infanterie à missiles. Quelques jours plus tard, ce pourcentage tombait pratiquement à zéro, le guidage devenant impossible sous le déluge de feu d’artillerie ou de mitrailleuses lourdes qui accompagnait désormais systématiquement les chars israéliens.

Car on n’évolue pas pour le plaisir d’évoluer mais pour vaincre un ennemi. Pour combattre, il faut accepter de se rencontrer, ce qui suppose un minimum de ressemblance. En 1956, au moment des prédictions du lieutenant-colonel Rigg, l’armée française est engagée en Algérie où elle s’apercevait qu’elle était trop moderne pour combattre l’ennemi qui lui faisait face. Après plusieurs échecs, elle procéda donc à une large rétro-évolution : les pilotes abandonnèrent les jets les plus sophistiqués pour prendre le manche d’avions à pistons de la Seconde Guerre mondiale, plus lents et donc permettant de mieux voir ou tirer des cibles terrestres fugitives ; l’infanterie abandonna ses véhicules pour réapprendre à marcher et à traquer l’ennemi sur son terrain ; certaines unités de cavalerie retrouvèrent le cheval. Les moyens modernes, comme un nouvel armement individuel ou les hélicoptères, ne furent utilisés que lorsqu’ils s’avéraient adaptés au contexte.

L’augmentation de puissance est une chose relative. La recherche du toujours plus loin dans le même sens est fatalement une impasse, comme lorsque les armées des diadoques allongeaient sans cesse les sarisses de leurs phalanges jusqu’à la paralysie. Le coût de l’électronique individuelle et surtout de la protection a fait monter le prix de l’équipement du fantassin américain de moins de mille euros pendant la guerre du Vietnam à quinze mille aujourd’hui. Le système Félin français, lui, coûte maintenant quarante-deux mille euros pièce, pour un résultat par ailleurs médiocre. On tend ainsi à rejoindre pour les fantassins les principes de la loi d’Augustine, du nom de l’ancien directeur de Lockheed Martin qui estimait qu’au rythme d’évolution des coûts des avions de combat, le budget américain de la défense de 2054 servirait tout entier à payer un seul appareil.

Le soldat augmenté est donc mécaniquement un soldat rare. Pour le prix d’un seul d’entre eux, l’ennemi local peut payer plusieurs dizaines de miliciens dont la mort éventuelle aura par ailleurs moins d’effet stratégique que celle du soldat occidental. Une section d’infanterie française a été détruite en 2008 dans la vallée afghane d’Uzbeen par des rebelles sans gilets pare-balles et équipés d’armes des années 1960, mais plus nombreux. Même si sept d’entre eux sont tombés pour un Français, le combat a été considéré par tous comme une défaite française. La supériorité supposée rend en effet plus insupportable l’échec, même relatif. L’emploi de soldats équipés du système Félin aurait-il permis d’éviter ce sentiment ? Rien n’est moins sûr. Au lieu d’un « homme toujours plus », d’un chevalier à armures à plates, il serait peut-être plus utile d’avoir deux hommes. Ils tireront plus ou pourront se relayer pour maintenir la vigilance sans usage de drogues. Une section un peu plus nombreuse à Uzbeen et avec un peu plus de munitions aurait sans doute été plus efficace que la même équipée de Félin.

En réalité, loin de ces projets futuristes encore très aléatoires, l’élément le plus novateur des dernières années réside plutôt dans l’élargissement de la capacité à produire des soldats. Dans le cycle de science-fiction des Princes d’ambre, Roger Zelazny décrit l’affrontement entre des êtres surhumains dotés de la capacité à se déplacer n’importe où et d’autres qui ont la possibilité inverse, faire venir à eux ce qu’ils veulent. Les opérations en cours ressemblent d’une certaine façon à cet affrontement entre des soldats professionnels, nomades internationaux de plus en plus rares et sophistiqués, et des combattants locaux amateurs qui bénéficient des flux de la mondialisation pour faire venir à eux des objets et des connaissances. Comme l’explique Chris Anderson dans La Longue Traîne, on remarque les efforts de plus en plus importants des institutionnels pour rester au sommet de la puissance, mais on néglige les nombreux petits groupes armés dont l’apparition a été permise par les nouvelles technologies (ou leur association avec des anciennes) et l’ouverture des frontières de toutes sortes. C’est ainsi que certains ont pu se multiplier et, associés à une acceptation plus forte du sacrifice, être capables de tenir tête aux armées les plus modernes. Depuis le début des années 2000, les armées occidentales et israélienne ont été incapables de détruire une seule de ces nouvelles organisations armées dans le grand Moyen-Orient.

Comme l’ont montré les attentats de janvier 2015, il est aussi possible de former des groupes encore plus petits au sein même des sociétés occidentales. Un amateur peut s’entraîner physiquement aussi durement qu’un soldat, acquérir via Internet les mêmes connaissances techniques que lui et même se préparer psychologiquement très sérieusement. Avec des gilets pare-balles en vente libre et des smartphones, un groupe d’amateurs sera mieux protégé et se coordonnera bien mieux qu’un groupe de soldats des années 1980. L’acquisition de l’armement et des munitions est plus problématique, quoique facilitée par les flux issus de l’ouverture des arsenaux après la guerre froide. Sinon, avec des imprimantes 3D, il est déjà possible de fabriquer des armes rudimentaires chez soi. Le tout peut être financé par un simple crédit à la consommation. Ainsi, en novembre 2013, avec Abdelhakim Dekhar, et surtout en janvier 2015, quelques hommes, apparemment venus de nulle part, ont pu défier des agents de police et il a été nécessaire de faire appel à des unités d’intervention d’élite pour en venir à bout. Plus que les soldats augmentés, rares et chers, c’est l’augmentation du nombre de « soldats amateurs » qu’il faut sans doute anticiper et craindre.

En conclusion, au risque d’être décevant, je ne sais pas à quoi ressemblera le « soldat du futur ». Il y aura certainement des percées technologiques, pour l’instant en termes d’électronique, au sens large. Peut-être aussi dans les matériaux de protection ou les armes. Peut-être que l’on parviendra enfin à briser ce plafond qui rend pour l’instant les sections d’infanterie d’aujourd’hui à peine plus efficace que celles de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce dont je suis sûr c’est qu’il y aura beaucoup de « soldats du futur », pas forcément très différents physiquement de ce que l’on voit aujourd’hui avec encore certainement pendant longtemps plus d’hommes en jeans armés d’une variante de kalashnikov que de robocops. Ce qu’il y aura dans les têtes, la capacité à prendre des risques, la compétence, la détermination, le nombre aussi tout cela sans doute encore et toujours plus important que les équipements qu’ils portent, et tout cela est bien plus changeant.

vendredi 17 mars 2017

Le combattant rapproché comme priorité stratégique nationale-Intervention au colloque national de l'infanterie

16 mars 2017.

A l’été 2006, j’ai effectué une mission de retour d’expérience à Kaboul. A l’époque, la France venait juste de refuser d’envoyer son unique compagnie d’infanterie alors présente sur place en renfort des Canadiens qui venaient de s’engager dans la province de Kandahar et devaient y faire face à une résistance inattendue. En allant voir cette unité, je constatais qu’elle aurait eu, au regard de l’intensité des combats qui se déroulaient alors, de sérieuses difficultés et sans doute des pertes : le capitaine n’avait pas de véhicule de commandement, certains véhicules de la compagnie n’étaient pas blindés, les sections étaient réduites à 75% de l’effectif théorique, il n'y avait des munitions que pour un jour et demi de combat, il y avait très peu d’armes d’appui et pas de mitrailleuses 12,7 mm sur les VAB (Véhicules de l’avant blindés, qui, il est vrai, remplaçaient les camions depuis peu), etc. Tout avait été calculé au plus juste pour être présents  au moindre coût dans une opération de stabilisation. Je concluais mon rapport en disant que la foudre ne nous épargnerait pas éternellement et qu’il fallait se préparer beaucoup plus sérieusement à l’éventualité de combats violents. Je proposais notamment de regarder précisément ce que faisaient nos alliés alors engagés dans les zones de combat en Afghanistan. Quelques mois plus tard, le poste qui consistait justement à analyser ce que faisaient les autres fut supprimé par mesure d’économie.

Deux ans plus tard, alors au cabinet du Chef d’état-major des armées, je participais au groupe de travail analysant le combat de la vallée d’Uzbeen. Je constatais que rien n’avait vraiment évolué depuis. L’équipement et l’organisation de la section Carmin qui était tombée dans l’embuscade étaient les mêmes que celui des sections de 2006. Pire, cette section était quasi-identique à celle que je commandais quinze ans plus tôt à Sarajevo: même gilet pare-balles, conçu pour des missions statiques, même casque, même armement, même faible quantité de munitions, même nombre réduit.

Entre 1993 et 2008, la France avait pourtant produit pour environ 20 000 milliards d’euros de richesses nouvelles. Ne pouvait-on imaginer d’en consacrer un petit peu pour ses soldats de première ligne ? Alors certes, le programme Félin était en cours, j’avais même participé à certaines expérimentations dix ans plus tôt, et de nouveaux équipements avaient été demandés, en « urgence opérationnelle », comme les VAB téléopérés. Mais visiblement cela n’avait pas été assez urgent. Que de lourdeurs, de rigidités pour arracher quelques ressources. Ne pouvait-on imaginer d’équiper nos soldats plus vite de matériels plus performants ? Il suffisait bien souvent, comme nos ennemis, de les acheter sur le marché civil pour quelques centaines d’euros. Plus largement, ne pouvait-on imaginer de changer notre armement individuel ? Dix ans avant l’embuscade d’Uzbeen, j’avais assisté à une séance de tir où une section d’infanterie tunisienne nous avait humiliés avec ses fusils d’assaut à lunette Steyr AUG. Le tir avec cette arme, pourtant contemporaine du Famas, m’avait alors paru magique. En 2008, cela faisait déjà pratiquement trente ans que nous étions dotés du Famas. Trente ans, c’était le temps qu’il avait fallu justement pour passer la génération précédente -celle de la guerre d’Algérie : FSA 49/56, MAT 49, AA52- au fusil d’assaut.

Il n’était donc peut-être pas scandaleux d’envisager le remplacement de ce Famas dont par ailleurs l’entretien devenait si coûteux et l’approvisionnement en munitions de plus en plus dégradé. Si j’ai bien lu, son remplacement, en cours actuellement, va nous coûter environ 300 millions d’euros…300 millions d’euros, soit 0,68 % du programme Rafale (un total de 43 milliards d’euros de dépenses pour la France au dernier pointage lu). Avec le prix de deux avions Rafale, on pouvait rééquiper tous nos soldats débarqués. Pour la moitié du prix d’un avion, on pouvait remplacer le gilet pare-balles conçu dans l’urgence par ce qui se faisait de mieux au monde. Le Rafale est un merveilleux appareil mais la position stratégique de la France se serait-elle trouvée compromise avec quatre avions Rafale de moins, au profit d’une infanterie beaucoup mieux équipée ? La destruction de la section Carmin n’était pas seulement une question d’équipements mais avec des nouvelles armes individuelles dont un bon pistolet automatique en double dotation, une centaine de munitions en plus, des gilets plus ergonomiques, autant de soldats débarqués que la structure réglementaire, elle aurait peut-être pu tenir jusqu’à l’arrivée des renforts. Cela n’a pas été le cas, la section d’infanterie débarquée n’était pas une priorité pour la nation ou même le ministère de la Défense, comme bien souvent dans notre histoire.

Le fantassin oublié

La section d’infanterie française prend sa forme moderne dans les années 1916-1918. Elle est alors équipée de fusils-mitrailleurs, de fusils lance-grenades et parfois de fusils semi-automatiques (FSA) dont certains avec lunette. Chaque demi-section (puis tiers de section à la fin de la guerre) n’est alors pas très différente dans ses équipements, son organisation et son fonctionnement du groupe de combat actuel. Autour des sections d’infanterie, on invente aussi les sections et compagnies d’appui avec mitrailleuses, mortiers de 81 mm et canons de 37 mm. Le saut qualitatif a été énorme de 1914 à 1918. Le problème est qu’il n’avait pas besoin d’être réalisé car tous ces équipements existaient avant guerre à l’état de prototypes. Il suffisait de les développer. On ne l’a pas fait.

On ne l’a pas fait parce que tout cela n’est pas très valorisant, à tous les sens du terme. Dans le monde économique, l’intérêt des ingénieurs et des comptables se porte beaucoup plus facilement sur les grands et beaux systèmes. Les chantiers navals ou, plus tard, l’industrie aéronautique, ont plus de visibilité, de poids médiatique que les entreprises plus modestes qui servent l’armée de terre et parmi ces dernières, les producteurs de véhicules, l’emportent sur ceux qui fournissent les petits équipements des soldats à terre. Dans l’offre industrielle, le fantassin au sol est le plus mal servi, surtout lors des périodes de disette budgétaire lorsque les gros programmes maigrissent alors que les maigres meurent. Ce phénomène pousse d'ailleurs paradoxalement les armées à soutenir les premiers (les gros et coûteux) plutôt que les seconds pour mieux défendre leurs budgets. 

Du côté des politiques, là où se font les choix budgétaires, on est aussi évidemment plus sensible à ces grands industriels, pour des raisons parfois personnelles mais aussi pour soutenir l’activité et les exportations ou encore parce que ces grands engins sont plus utiles pour des effets démonstratifs. Avant 1914, on dépense des fortunes pour les dirigeables ou les cuirassés de type Dreadnought. Un simple transfert des ressources de ces projets vers les fantassins de 14 aurait sauvé des centaines de milliers de vie et changé l’Histoire.

Il est vrai aussi que le fantassin apparaît aussi bien petit voire simple. Considérée comme moins technique que les « armes savantes » où même la cavalerie, c’est bien souvent dans les rangs de l’infanterie que sont affectés les recrues les moins qualifiées. Recrutés « dans la partie la plus vile de la nation » selon l’Encyclopédie au XVIIIe siècle, tirés au sort tout au long du XIXe siècle (avec possibilité d’exemption pour la bourgeoisie moyennant finance), le fantassin français est réputé brave mais peu instruit. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, on considère généralement qu’il faut au minimum deux ans de service pour faire un soldat. La réduction du service militaire à un an en 1928 est considéré comme une catastrophe par l’Etat-major qui estime que l’on ne peut plus dès lors mener de grandes opérations offensives (jugées les plus complexes). Si, en 1934, le colonel de Gaulle demande des soldats de métier pour servir dans les corps blindés-mécanisés qu’il décrit dans Vers l’armée de métier, c’est parce qu’il ne croit pas que des appelés à un an de service puissent le faire. Au-delà des technologies, sur lesquels presque tous les regards se portent, c’est bien souvent dans le changement des perceptions que se trouvent les innovations les plus fertiles. En regardant les hommes différemment on aurait pu considérer avant 1914 que les fantassins pouvaient utiliser des armes automatiques sans gaspiller des munitions, l’argument premier de l’époque. L’invention du chef de groupe en 1917 est une innovation majeure qui permet de résoudre le problème que l’on se pose dans l’infanterie depuis l’apparition en masse des fusils à âme rayée (qui ont une portée pratique beaucoup plus importante que les armes précédentes). Pendant des dizaines d’années, on a hésité entre la dispersion des hommes qui protège du feu mais éloigne des officiers et la concentration, aux effets inverses. Il a fallu finalement changer de regard sur les sergents en 1917 et considérer qu’ils pouvaient aussi prendre des décisions tactiques autonomes pour résoudre le problème en créant des cellules semi-concentrées. Une des innovations majeures de l’infanterie durant ces deux derniers siècles a donc procédé d’un simple changement de perception.

On retrouve le même phénomène pendant la Seconde Guerre mondiale. Les sections d’infanterie de 1940 n’ont pratiquement pas bougé depuis 1918. Pas d’armement nouveau, hormis l’excellent fusil-mitrailleur FM 24/29. Il n'y a pas de fusil semi-automatique (le MAS 36 est encore à répétition manuelle et il ne sort qu’au compte-goutte au début de la guerre) et on est incapable de produire un pistolet-mitrailleur (PM) efficace. Non seulement, l’armement et l’équipement du fantassin ne constituent pas une priorité, mais on n’a pas réfléchi non plus à l’évolution des structures et des méthodes. Il y avait pourtant, là aussi, un potentiel caché qui ne s’est révélé que plus tard. Deux ans après le désastre de 1940, à Bir Hakeim, une brigade de cinq bataillons d’infanterie et de quelques unités d’appui tenait tête à une division blindée italienne puis à deux divisions allemandes tout en étant plus frappée par les Stukas que les forces soviétiques à Stalingrad. Cette 1ère brigade française libre (BFL) était pourtant encore largement équipée de matériels français ou d’équipements facilement disponibles avant 1939. Elle avait simplement inventé de nouvelles méthodes et de nouvelles structures. Avec sensiblement les mêmes moyens, elle se battait beaucoup mieux et plus durement que les unités équivalentes de 1940 et on se plait à rêver à ce qu’aurait pu être alors le combat en France ou en Belgique avec des centaines de 1re BFL.

Retenons bien ces leçons. Dans l’allocution des ressources le petit fantassin aura tendance à être le dernier servi, surtout lorsque ces ressources sont rares, jusqu'au moment où arrive le moment où il faut combattre. Comme l’air, on s’aperçoit alors que l’infanterie existe lorsqu’on en manque, qu’elle est vitale et finalement toujours trop rare et trop négligée. On s’aperçoit aussi, leçon interne de l’armée de Terre et de l’infanterie, que, focalisés aussi sur les ressources venues du haut dont il est toujours facile d’accuser le manque, qu’il y avait une productivité sous-exploitée.

Tâtonnements fantassins

Les choses ont-elles vraiment changé depuis ? L’infanterie à pied a bénéficié de deux grandes périodes d’effort après 1945 : pendant la guerre d’Algérie et dans les années 1980 au moment de la petite guerre froide. Il y avait alors un besoin urgent, pour faire une guerre en cours ou pour se préparer à une autre qui menaçait, et des ressources importantes étaient consacrées à l’outil de défense (y compris dans la situation économique difficile des années 1980). 

Dans le premier cas, en Algérie, la priorité est donnée à l’infanterie à pied (« légère ») et à la puissance de feu antipersonnel. On refuse la solution du fusil d’assaut et on prolonge les concepts du début de la Seconde Guerre mondiale mais avec la génération des FSA, PM et fusil-mitrailleur AA52, on dote nos fantassins d’une puissance de feu nettement plus importante que celle de nos adversaires (il est vrai mal équipés). Dans le deuxième cas, en France et en Allemagne, l’accent est mis sur la mobilité et la capacité antichar. L’infanterie, portée sur VAB ou AMX10P est dotée de lance-roquettes, roquettes jetables de 112 mm et de toute une panoplie de missiles : Hot, Milan, Eryx. Pendant le même temps, la capacité antipersonnel évolue peu. En 1978, les soldats largués à Kolwezi et engagés au Tchad ou au Liban sont encore équipés comme à l’époque du plan Challe, face à des combattants équipés de fusils d’assaut FAL ou de la panoplie soviétique : AK47, lance-roquette RPG, fusil à lunette SVD, fusil-mitrailleur RPD. On achète alors en urgence des fusils suisses SIG 540 avant, dernière armée moderne à le faire, de se doter d’un fusil d’assaut avec le Famas.

La fin de la guerre froide nous surprend dans cette posture. Politique inconséquente et à très courte vue, on n’ose supprimer ou transformer aucun des grands programmes lancés à la fin de la guerre froide mais on s’empresse en même temps de réduire les moyens qui auraient permis de financer ces mêmes grands programmes. Depuis, les armées sont plongées dans une profonde crise organique. Autour des grands programmes, tout fond. Dans l’armée de l’air, tout tombe en ruines autour du Rafale, autour du groupe aéronaval la flotte perd des milliers de tonnes chaque année et dans l’armée de terre, le nombre de chars est divisé par six en vingt-cinq ans, les canons par quatre et les hélicoptères par deux. L’infanterie n’échappe pas au phénomène. Il y avait 48 régiments ou bataillons de chasseurs endivisionnés en 1986, il n’y en a plus que vingt aujourd'hui.

Pour autant, avec la multiplication des « gestions de crise » après la guerre froide, on s’aperçoit que l’on a besoin d’hommes sur le terrain, pas forcément de combattants, car on n’y combat que rarement et ponctuellement (à Sarajevo ou à Mogadiscio par exemple) mais plutôt de « gardiens de la paix » ou de « gardes internationaux ». Des unités d’infanterie sont évidemment capables de jouer ce rôle mais il est possible de faire appel aussi pour ce que l’on croit être des missions simples (jusqu’à ce qu’il faille combattre et là c'est plus compliqué) à des unités de marche ou Proterre. Dans ces conditions, finalement plus encombrée qu’aidée de cet armement antichars dont on continue à l’équiper malgré tout (pour quelques missiles tirés, le programme Eryx aura coûté deux fois le coût du remplacement du Famas), recevant au compte-gouttes des crédits de développement, l’infanterie évolue lentement parfois encore empêtrée dans des procédures interminables.

Il aura fallu quand même deux ans après le rapport du général Vezio en 1986 pour choisir entre la roue et la chenille pour le futur Véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI), puis encore dix ans pour ne pas se mettre d’accord avec les voisins européens sur un projet commun et enfin refuser en 2002 les déplorables premières maquettes proposées par l’industriel, avant de voir enfin arriver en 2008 le VBCI dans les unités (pour finalement un nombre inférieur à la commande initiale et pour un prix total du programme plus élevé). En 1916, il n’avait fallu que dix mois pour former la toute première unité de chars français de l’histoire en partant de rien. Il est vrai que dès la génération suivante, là où le général Estienne et l’infanterie demandaient un petit engin d’accompagnement à deux places et transportable par camions (le FT-17) le service automobile du ministère et l’industrie proposaient plutôt un monstre mécanique beaucoup plus sophistiqué, coûteux et lent à produire (et au bout du compte inutile).

Pour le fantassin débarqué, le combattant rapproché d’une manière générale, c’est l’urgence qui a commandé pour faire à la menace de tous les malfaisants qui s’acharnaient mystérieusement contre les soldats de la paix. On a assisté à une pulsion d’acquisitions au début des années 1990 : Minimi, fusil Mac Millan, gilets pare-éclats, pare-balles, casque, optronique ou des transferts, VBL, VAB canons de 20 mm. Cela a été bienvenu et a sauvé un certain nombre de vies mais pour le reste, hormis la professionnalisation complète de l’infanterie, on connaît peu d’évolutions dans les structures, les méthodes ou les perceptions jusqu’à l’engagement en Kapisa-Surobi en 2008, occasion d’une nouvelle pulsion réactive.

Le fantassin stratégique

Ce qui me frappait le plus en faisant le retour d’expérience de l’embuscade d’Uzbeen était ce décalage flagrant entre les effets, très clairement stratégiques, des combats, et la faible priorité accordée à nos fantassins. Il faut être cohérent : si l’engagement d’une seule section d’infanterie peut avoir des effets stratégiques, alors la section d’infanterie doit recevoir une attention stratégique, c'est-à-dire au niveau politico-militaire le plus élevé. Cela paraît relever de l’évidence biblique.

Ce sont les combattants rapprochés qui payent le prix fort. Il serait intéressant d’analyser qui étaient et comment sont morts précisément les 400 soldats tombés pour la France depuis 1962. Les Américains, eux, ont fait ce genre d’études. Ils ont établi que dans les conflits du XXIe siècle, les fantassins représentaient 81 % des pertes, que 90 % d’entre eux étaient morts à moins de 400 m d’une route et pour 52 % en cherchant l’ennemi. Les statistiques françaises doivent être assez proches. Une arme qui représente en France peut-être 5 à 6 % des hommes et des femmes en uniforme supporte au moins 70 % des pertes, les autres sont essentiellement des sapeurs (les sapeurs-combat peuvent revendiquer légitimement aussi l’appellation de combattants rapprochés) et des logisticiens.

Dans l’immense majorité des cas, ces hommes ont été tués dans des combats d’ampleur limitée par d’autres combattants rapprochés toujours irréguliers, soit par le feu d’armes légères, soit par des engins explosifs et obus. Dans ces combats, les soldats français sont presque toujours sortis vainqueurs, et c’est encore le cas finalement à Uzbeen au bout de deux jours, mais il suffit que quelque uns d’entre eux tombent pour que cela deviennent un événement à l’ampleur exponentielle par rapport au nombre de pertes. En Afghanistan, l’embuscade d’Uzbeen a provoqué une grande émotion, la sidération du ministre et le déplacement d’un Président de la République puis les deux attaques-suicide du 13 juillet 2011 et du 20 janvier 2012 (dix soldats français tués au total) ont provoqué à leur tour de telles mesures de prudence qu’elles ont largement paralysé l’action en Kapisa-Surobi avant de finalement provoquer un retrait anticipé. Ces opérations tactiques voire micro-tactiques apparaissent donc rétrospectivement comme de grandes victoires rebelles.

Cette très faible résilience politique incite à une réticence à l’engagement de troupes terrestres, surtout de soldats débarqués, apparemment si vulnérables. Le problème est que les effets décisifs ne peuvent être obtenus qu’au sol, là où vivent les gens, et par des combattants qui plantent des drapeaux et contrôlent des zones. Cela est d’autant plus vrai que l’on combat, ce qui est la norme depuis cinquante ans, surtout des organisations armées au milieu de populations. Ces organisations ont peut les bombarder pendant des semaines, des mois et même des années maintenant comme l’Etat islamique, s’il n’y a personne au sol pour les dominer au plus près et contrôler le terrain et la population, cela ne donne pas grand chose. On peut bien sûr faire confiance aux Alliés locaux pour cela mais en se souvenant que s’ils ont fait appel à nous, c’est qu’ils sont inférieurs à leur adversaire. Les résultats sont souvent très aléatoires. Nous voilà donc soumis à un dilemme fondamental : engager des combattants rapprochés, avoir plus de chances de l’emporter mais voir fatalement certains d’entre eux tomber, ou ne pas les engager, et donc imiter les pertes, mais voir les chances de succès diminuer.

Faire en sorte que le politique n’ait plus peur d’engager des combattants rapprochés au contact de l’ennemi.

Il n’y a qu’une manière de sortir de ce dilemme : faire en sorte que le politique n’ait plus peur d’engager des combattants rapprochés au contact de l’ennemi. On l’aura compris, cette ambition dépasse largement le cadre de l’infanterie. Le Livre blanc de 2008 expliquait qu’il fallait apprendre à la nation à être plus résiliente car les engagements à venir seraient plus durs. C’était une erreur, d’une manière générale l’opinion publique s’avère souvent bien plus prête à accepter les pertes que ne le croit l’échelon politique. C’est ce dernier qui soit apprendre la résilience, ou plutôt doit la réapprendre. En juillet 1961, le général de Gaulle engageait les forces françaises pour dégager la base de Bizerte, acceptant la perte de 27 hommes (pour 30 fois plus dans l’armée tunisienne). En 1978, le Président Giscard d’Estaing engageait quasi-simultanément deux opérations audacieuses au Tchad et à Kolwezi : 33 soldats français mourraient en quelques semaines mais nos ennemis étaient écrasés. Pendant la guerre du Golfe, on avait cru et admis qu’il y a aurait possiblement des centaines de victimes.

Et puis on a surtout hésité, dès l’engagement au Liban en 1978 en fait, à combattre directement pour finalement quand même perdre des hommes sans avoir beaucoup de résultats. Il faut l’engagement des forces spéciales dans le sud afghan en 2003, puis la Kapisa-Surobi et l’opération Serval au Mali pour renouer avec le combat…avant d'hésiter à nouveau. La guerre contre l’Etat islamique est ainsi la première de notre histoire ou, en presque trois ans, les pertes civiles sont très largement supérieures à celle d’une armée que l’on ne veut pas engager directement contre l’ennemi.

Cette ambition concerne aussi l’armée de Terre et l’infanterie. On peut, comme je l’entends dans ce colloque se satisfaire de tout et estimer que l'on fait le maximum. On peut considérer aussi qu’on peut aller beaucoup plus loin. Alors que, depuis la fin de la Guerre froide, nous avons une supériorité totale dans les airs et sur les mers, n’y craignant plus que les concurrents commerciaux, le combat des petites cellules tactiques terrestres n’a guère varié depuis des dizaines d’années. Malgré ses équipements électroniques ou de protection, une section d’infanterie française moderne aurait des difficultés à vaincre, sauf sans doute de nuit, une section de panzergrenadiers allemands de 1944 (et ses quatre à six MG-42 à 1000 coups-minutes). Dans les combats d’Uzbeen, une section a été détruite et une autre fixée par des combattants rebelles bénéficiant certes de la surprise et de la supériorité numérique mais sans gilets pare-balles et équipés d’armements des années 1960. On n’imagine pas une patrouille d’avions Rafale, même surprise, être battue par une escadrille de Mig-15 et encore moins de Focke-Wulf 190. C’est possible dans le combat terrestre et plus particulièrement le combat débarqué.

On peut rétorquer que cela ne s’est plus reproduit depuis 2008. C’est vrai et les combats, très intégrés entre le sol et les appuis, en Kapisa et plus encore au Mali ont été menés de manière remarquable mais en déployant des moyens importants et au prix de 200 000 euros par combattant ennemi tué. C’est certes inférieur aux coûts d’une campagne aérienne mais quand même. On se gargarise avec les principes de la guerre de Foch, mais parmi eux il y a « l’économie des forces ». Nous pouvons gagner tous les combats mais combien pouvons-nous gagner de combats de ce type quand les appuis-canons, hélicoptères d’attaque, chasseurs-bombardiers- se comptent en dizaines seulement et quand les Américains ne sont pas là pour les fournir ? On doit se féliciter de la réussite de Serval mais il ne faut pas oublier que nous avions en face de nous 3 000 combattants légers équipés de pick-up et d'armes légères soviétiques, et que nous avons (avec nos camarades tchadiens) tué 10 % de cet ensemble. La France seule face à l’Etat islamique, on fait comment ? C’est une superpuissance militaire, l’Etat islamique ? Il y a 99 ans, nous étions la première armée du monde, nous disposions de l’infanterie la plus forte et la plus moderne et pas seulement dans ses équipements. En 1924, la France épuisée par la guerre envoyait quand même 100 000 soldats au Maroc vaincre une force rebelle comparativement très supérieure à ce que représente l’Etat islamique aujourd’hui.

Révolution

A dépenser tellement d’énergie pour sauver les programmes en cours, à gratter quelques crédits, on en vient à se satisfaire de pouvoir gagner simultanément quelques combats de petite ampleur (qui, il est vrai, ne le sont jamais pour ceux qui les vivent) ? Ce qu’il faut atteindre, c’est la certitude qu’une section isolée soit invincible face à un adversaire équivalent en nombre, qu’elle soit capable de résister face à trois ou quatre fois plus de combattants jusqu’à ce que des renforts ou des appuis arrivent. Il faut bien sûr diminuer par tous les moyens le risque pour chacun de nos soldats mais aussi et surtout augmenter considérablement le risque pour nos ennemis. Pour chaque combattant rapproché qui tombe, 20 ennemis doivent mourir lorsque la section combat seule et 40 lorsqu'elle peut bénéficier d'appuis proches. C’était finalement la norme de Serval mais il faut atteindre cette norme avec les moyens de l’infanterie seule (ce qui n’empêche évidemment pas de faire parfois appel aux autres) et surtout la multiplier. Ce n’est pas 400 sections dont la France a besoin mais de 800 super-sections d'un standard se rapprochant de celui des Forces spéciales. C’est irréaliste ? De la même façon que les généraux de 1914 auraient considérés comme irréalistes ce que l’on a été capable de faire seulement quatre ans plus tard et que ceux de 1940 auraient jugés ridicule le compte-rendu de Bir Hakeim.

Pour y arriver, il faut bien sûr commencer par dépasser le seul cadre de l’infanterie, de l’armée de Terre et même des armées pour secouer plus haut et placer le politique devant ses responsabilités et ses contradictions. On ne peut impunément déclarer être en guerre et ne pas sérieusement la faire. On peut se féliciter de la modification de la loi de programmation mais cela est encore loin d’être suffisant, ne serait-ce que pour résoudre la crise en cours. Imagine-t-on par ailleurs le général de Lattre entendre avant de débarquer en France que seul le tiers du surcoût des opérations de la Première armée serait financé et qu’une partie de son budget serait gelé, car vaincre l’armée allemande c’est bien mais réduire les dépenses publiques, c’est mieux ? Imagine-t-on le général Pétain à Verdun recevoir des directives de l’Union européenne lui rappelant l’obligation de créer des représentations professionnelles et de faire respecter strictement les temps de repos des fonctionnaires ? C’est aberrant, c’est pourtant ce que nous faisons. En face, l’Etat islamique, al-Mourabitoune, AQMI ou Boko Haram ne sont pas soumis au code des marchés publics, n’ont pas mis en place des bases de défense et n’ont pas adopté le logiciel Louvois. Cela leur donne de gros avantages que l’on n’est pas obligé de leur accorder éternellement.

Mais on peut se regarder aussi. N’y-a-t’il rien à faire en attendant les sacro-saints Scorpion et Félin V2 ? Attention, ces programmes sont remarquables mais il ne faut pas qu’ils nous hypnotisent. Peut-être que dans le futur Félin nous permettra d’établir enfin d’établir la suprématie en combat rapproché mais ce n’est encore le cas et pour l’instant le bilan est négatif puisque, effet d’éviction, avec les 42 000 euros que coûte chaque panoplie on aurait pu faire mieux et surtout beaucoup plus vite en en se contentant d’acheter sur étagères. Peut-être faut-il d'ailleurs accorder et de ressources plus de liberté aux brigades et régiments pour acheter (et même revendre) dans le marché civil ce dont elles ont besoin, hors armement bien sûr ? Les tenues ne seront pas forcément tout à fait toujours les mêmes mais quelque chose me dit que nos soldats seraient sans doute mieux équipés, plus vite et pour un coût global inférieur pour le budget du ministère.

Dans cette journée, j’ai entendu dire plusieurs fois qu’il ne fallait jamais oublier l’homme. C’est très bien mais concrètement, cela signifie quoi ? Si on se souciait vraiment des hommes, on ne se réjouirait pas de l’opération Sentinelle. Peut-être qu’on si on maintenant un peu plus de stabilité dans nos unités au lieu de conserver la même gestion des mutations que pendant l’armée de conscription on obtiendrait plus de cohésion et d’efficacité sans dépenser un euro de plus (en fait en en dépensant moins). 

On sait que les meilleurs soldats ont entre 28 et 32 ans. Ils ont peut-être un peu moins de souffle qu’à 20 ans mais ils ont en revanche beaucoup plus de maturité. Un général israélien m'a confié un jour que ce qu'il nous enviait le plus, c'était nos vieux caporaux-chefs qui restent calmes dans les situations difficiles. Il m'expliquait que pour les missions les plus complexes ils préféraient engager des réservistes que des unités d'active, où la moyenne d’âge, cadres compris, tourne autour de 21 ans. Les hommes des forces spéciales sont plus âgés que les autres, ce n’est pas pour rien. Les unités d’intervention de la police et de la gendarmerie recrutent aussi des hommes déjà formés et avec quelques années d’ancienneté. Pourquoi ne pas faire de la spécialité de combattant rapproché, une spécialité de deuxième temps de carrière ? On aura des hommes mûrs, expérimentés et qui auront acquis d’autres compétences utiles. 

Ces hommes et ces femmes précieux, notre trésor national, ne doivent pas non plus être gaspillés. Leur temps doit être partagé entre entraînement-alerte, opérations et repos. Tout le reste, le gardiennage, les gardes d’honneur, les servitudes diverses, etc. doit être réduit au maximum ou effectué par d’autres. Peut-être alors que l’on considérera que l’on se soucie vraiment des hommes et que le temps moyen d’engagement des militaires du rang sera supérieur à six ans.

Est-on par ailleurs obligé d’avoir des structures différentes de section pour chaque théâtre d’opération ? Pourquoi faut-il une organisation différente pour le 9e RIMa ou le 3e REI sur le même territoire guyanais ? Pourquoi avoir conçu une section à 40 hommes pour ne jamais l’utiliser et, à la place, bidouiller, parfois pour respecter à l’homme près un chiffre politique (« ne pas dépasser 4 000 hommes en Afghanistan ! », comme si on demandait au porte-avions Charles de Gaulle de ne fonctionner qu’avec 1 000 hommes) ? Outre que ces changements de structure sont « déstructurants », on en arrive ainsi à avoir seulement 23 hommes à terre à Uzbeen au lieu de 31.

Puisqu’on parle de structures, pourquoi, hormis le retour (heureux) du troisième tireur de précision, n’avons-nous pas fait évoluer la structure décrite dans l’INF 202 de 1999 (qui lui-même ne modifiait la version de 1986 qu’avec le chapitre consacré au groupe ACCP) ? Il y a douze ans, les fantassins israéliens m’expliquaient avoir abandonné le trinôme par son incapacité à absorber les pertes. En ajoutant un seul homme, l’équipe devenait plus résistante et plus souple. Il y a un consensus international et historique là-dessus, nous persistons pourtant. Pourquoi attendre encore avant de constituer des groupes d’appui dans les sections, avec du 7,62 mm, des tireurs de précision avec fusils HK417 et pourquoi pas des lance-roquettes Carl Gustav au lieu (ou en plus) des AT-4 ? J’ai expérimenté de 1993 à 1999, une organisation de la section directement inspirée des sections d’assaut allemandes de 1944 avec un groupe appui-feu, regroupant les armes tirant à 600 m, et deux ou trois groupes d’assaut équipés simplement de Famas. Dans la majorité des cas, cela fonctionnait beaucoup mieux qu’en les répartissant dans les groupes (dans l’embuscade d’Uzbeen, hormis un tireur de précision et une seule grenade LGI lancée, les armes portant à 600 m n’ont fourni aucune plus-value réparties dans les groupes).

Pourquoi conserve-t-on douze cadres d’ordre réglementaires pour le chef de groupe ? Lorsque j’étais chef de groupe, je les ai remplacés par un cadre d’ordre unique : OPAC (objectif-observation/position/action), inspiré des modes de communication entre équipages de chars. Ce simple changement, expérimenté de multiples fois, a eu pour effet d’accélérer considérablement à la fois la vitesse et la qualité de fonctionnement du groupe et des équipes. Dans un combat d’infanterie où l’initiative du feu et la vitesse de commandement sont essentielles, cela apportait un avantage énorme (et là encore sans dépenser un euro). Pourquoi persiste-t-on dans la lourdeur quand on peut faire mieux ?

L’homme n’est pas seulement un être obéissant, c’est aussi un être pensant. La « section fantôme », celle qui pourrait être plus efficace sans dépenser beaucoup plus, voire rien, elle se crée par l’expérimentation, les idées, les débats. On a modifié la politique de tir grâce à l’initiative (et l’opiniâtreté) de quelques-uns. On peut faire mieux. Où sont, hormis en partie le site Pensée Mili-Terre, les centres de réflexions, les espaces critiques, les Forum, où on peut s’exprimer librement (c'est-à-dire sans censure préalable ou convocation) ? Je me souviens avoir lu de vigoureux et passionnants débats tactiques dans des revues militaires soviétiques (traduites). Les Américains font ça plutôt bien. Où est l’équivalent français ?


En conclusion, il est essentiel pour la France qu’une section (ou n’importe quelle autre unité tactique élémentaire que l’on définira) d’infanterie ou de combat rapproché si on préfère (intégrant aussi des sapeurs, des cavaliers ou des observateurs) soit capable d’écraser n’importe quel adversaire équivalent. Il est essentiel pour la France de disposer en plus grande nombre de telles unités de choc. Si nous parvenons à cela, le politique aura moins peur d’engager des soldats français au combat direct et s’il engage des soldats au contact, les probabilités de victoire augmenteront considérablement. C’est ainsi que l’on retrouvera vraiment des effets décisifs dans les guerres que nous menons réellement et pas dans celles que nous fantasmons. Tout cela demande un effort considérable, financier, matériel mais ainsi et peut-être surtout de l’imagination. Il y a un potentiel stratégique énorme dans nos combattants rapprochés, il faut l’exploiter si nous voulons rester une puissance.