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vendredi 27 février 2026

Non-bataille 2026

J’ai toujours été un grand fan de l’Essai sur la non-bataille, écrit par le commandant Brossollet en 1975, en partie parce qu’il prenait de front le paradigme militaire en vigueur dans les armées, mais surtout parce qu’il proposait un modèle d’organisation et d’emploi des forces qui me paraissait alors très efficace pour faire face à l’offensive soviétique en Europe occidentale. Il s’agissait, dans son esprit, de remplacer la manœuvre de grandes divisions blindées françaises en République fédérale allemande par la conjonction, sur 60 000 km², d’un maillage de 2 500 « modules de présence » et de bataillons de choc. Chaque module de présence, en fait une petite section ou un gros groupe de combat, équipé de véhicules légers tout-terrain et armé de missiles Milan, de mortiers, de mines et de divers armements légers, et déployé dans un secteur de 20 km², aurait eu pour mission de renseigner sur l’action ennemie puis de détruire au moins trois véhicules avant de se replier à l’arrière. Entre les zones d’usure, on aurait conservé des couloirs de manœuvre pour les coups d’arrêt et les embuscades de régiments de chars autonomes et de bataillons d’hélicoptères.

Le modèle décrit par Brossollet est alors dans l’air dans plusieurs pays européens. On parle notamment de techno-milice en Suède ou de techno-guérilla en Autriche, en présentant également l’argument qu’un tel dispositif, purement défensif, ne pourrait, vœu pieux, être pris par les paranoïaques de Moscou comme prétexte pour lancer une attaque préventive. On développe aussi en RFA le concept des Jägerbataillone autonomes et formés de réservistes chargés de la défense de zones particulières. Ce modèle n’aura, heureusement, jamais été testé en Europe en situation réelle face aux forces soviétiques, et même pas en exercices ou en wargames en France. On aurait sans doute eu trop peur de montrer que c’était efficace, comme l’avait été, entre autres, le système de défense finlandais face à l’armée soviétique durant l’hiver 1939-1940, et cela aurait obligé à de profonds changements dans notre organisation et nos méthodes, ce que l’on ne fait quasiment jamais sans avoir reçu une grosse claque auparavant.

Au regard de ce qui se passe actuellement en Ukraine, le modèle de Brossollet est dépassé dans son orientation purement anti-véhicules, typique de l’époque et, en fait, jusqu’en 2022, 47 ans plus tard. Désormais, le cœur du sujet n’est plus ce qui se passe au sol mais immédiatement au-dessus, avec la couche basse de « snipers dans le ciel ». Pour autant, les principes de la défense de zone sont sensiblement les mêmes. Une brigade ukrainienne en défense est en fait un maillage de modules de points d’observation et de défense en avant, de modules d’opérateurs de drones à courte portée ensuite, puis d’opérateurs à plus longue portée, de guerre électronique, d’artillerie dispersée, tous enterrés et camouflés, avec une logistique de bataille de plus en plus assurée par des drones. C’est un complexe de reconnaissance-frappes enterré, capable de projeter jusqu’à environ 20 km en avant de ses postes avancés une « zone de mort » ou « zone rouge », c’est-à-dire un endroit où l’on est certain d’être touché par quelque chose (à 70-80 % par des drones, puis des obus, puis, au plus près, par des balles) si l’on ne prend aucune précaution particulière. Une zone de risque, un peu moins létale, tend à s’étendre aussi au-delà, jusqu’à 30 km environ. C’est un modèle incroyablement résistant aux coups et ravageur pour l’assaillant russe, qui doit accepter de perdre l’équivalent d’une compagnie d’infanterie pour conquérir chaque kilomètre carré. Et encore, cet assaillant russe est lui-même organisé en complexes de reconnaissance-frappes, ce qui lui permet, tout en attaquant, d’exercer une pression de feu très forte sur les Ukrainiens. S’il était toujours organisé et équipé comme en février 2022 sur le mode motorisé-centré, il serait implacablement détruit et sans avoir même la possibilité d’avancer.

La mission principale qui est demandée aux forces terrestres françaises n’est finalement pas très éloignée de celle de 1975, à savoir être capables de freiner et, si possible, de stopper une attaque russe contre un pays allié, à cette différence que ce pays allié n’est plus à nos frontières mais à l’est de l’Europe. Nous abordons finalement ce problème comme à l’époque, avec toujours un modèle motorisé relié par radio, jouant de la manœuvre et du feu direct de nos engins blindés et de nos groupes antichars, en coopération avec ce qui nous reste d’artillerie et nos hélicoptères, pour disloquer un adversaire organisé de la même façon. Petit problème : cet adversaire n’existe plus. Si nous devons affronter une division russe en défense d’un pays balte, par exemple, nous nous retrouverons face à un adversaire transformé en complexe de reconnaissance-frappes, simplement plus mobile qu’en Ukraine car il ne sera pas face à la même densité de feux. Nos communications seront immanquablement brouillées et nos moindres regroupements d’hommes et de véhicules seront vus et frappés, peut-être même avant d’avoir tiré le moindre coup de feu. Nous n’avons sans doute pas d’autre choix que de renouer avec la non-bataille de Brossolet en version « guerre des machines » et d’être capables de déployer au loin une « force hérisson » de la taille d’une brigade ou, encore mieux, d’une division.

Cette force hérisson devra d’abord être capable de s’incruster dans n’importe quel terrain. L’idéal, bien sûr, est qu’elle soit déjà placée sur la zone à défendre, à la manière du réseau de Brossolet, ou, au pire, qu’elle intervienne rapidement dans une zone déjà préparée, à la manière des « lignes offensives » françaises de 1918. À défaut, il faudra creuser et miner – y compris, et surtout, avec des mines antipersonnel – très vite, ce qui suppose une forte composante du génie. Les quatre couches de force doivent alors se mettre en place simultanément :

  • la couche de défense, à base de postes de groupes de combat à forte puissance de feu dans les zones les plus denses, précédés et, dans les intervalles, de postes robotisés (mitrailleuses fixes ou mobiles), tous entourés de capteurs terrestres (acoustiques, sismiques, optiques) et de mines ;
  • la couche des opérateurs de drones, qui doivent mettre en place le complexe de reconnaissance-frappe aérien sur toute la profondeur du dispositif avancé ;
  • la couche de l’artillerie, c’est-à-dire des frappeurs puissants et à distance, avec obusiers, mortiers et même canons de chars de bataille ;
  • la couche de la logistique, à base de convois blindés-encagés sur routes protégées (filets, protection anti-drones) avant la zone de bataille et de drones volants et robots terrestres à l’intérieur de la zone.

La protection et la lutte contre les drones sont présentes partout dans ces différentes couches, depuis le tireur antidrone (AD) de chaque équipe de combat avec son détecteur individuel, son shotgun et son regard toujours porté vers le ciel, jusqu’aux sections de chasse, diversement équipées, présentes dans toutes les couches, en passant par tous les procédés de camouflage et de leurrage possibles. 

De la même façon, toutes les couches doivent conserver de petits éléments de manœuvre, dispersés et protégés, prêts à contrer les infiltrations ou à s'agglomérer en groupements d'attaque en cas d'opportunité.  

Tout cet ensemble doit également être relié par un système nerveux de commandement insensible au brouillage, ce qui suppose désormais un réseau de communication satellitaire et des procédures de décentralisation où chacun sait ce qu’il a à faire dans sa zone de « module ». 

Cette zone de bataille peut être appuyée par la force de frappe à grande distance, à base de missiles, roquettes et drones sol-sol, de munitions guidées aériennes ou même d’hélicoptères dotés de missiles à très longue portée.

Si nous parvenons à réaliser cela, nous remplirons probablement la mission de défense et, par voie de conséquence, nous n’aurons peut-être pas à la mener car l’ennemi potentiel sera dissuadé d’attaquer, comme pendant la guerre froide. Ajoutons qu’un tel dispositif pourra aussi être déployé partout et pas forcément pour faire face aux Russes, car les ennemis que l’on affronte réellement ne sont pas toujours ceux que l’on avait prévus. Face à une force armée, étatique ou non, qui n’aura pas fait le saut de la guerre des machines, notre supériorité tactique sera alors écrasante et nous pourrons même manœuvrer à nouveau.

lundi 16 février 2026

Quand la machine s’éveillera

La notion de révolution militaire – au sens de changement radical et rapide dans la manière de combattre – n’est pas forcément facile à mettre en évidence. J’utilise pour ma part la méthode de la téléportation temporelle, en examinant par exemple ce que donnerait au combat une division d’infanterie française de 1918 téléportée quatre ans en arrière. Dans les faits, et l’expérience a été faite en exercice en 1917, elle écraserait n’importe quelle division de l’époque. Téléportée vingt ou trente ans plus en arrière, le résultat aurait été encore plus écrasant. Téléportée au contraire dans le futur, en 1945 par exemple contre une autre pure division d’infanterie combattant encore à pied, elle n’aurait sans doute pas été ridicule. Face à une division blindée en revanche, elle n’aurait eu aucune chance.

De belles courbes militaires

Ce petit exemple visait à montrer combien les évolutions majeures des armées épousent, assez classiquement, la courbe en S des groupes d’innovations majeures. Ces innovations militaires ne sont pas seulement techniques et, comme je l’explique dans Théorie du combattant, on aurait pu commencer l’histoire de la transformation des armées modernes par le changement de regard porté sur les hommes à la fin du XVIIIe siècle et cette idée que les citoyens roturiers peuvent combattre courageusement pour la Patrie, ce qui autorise les Minutemen en Amérique ou la « levée en masse » en France.

Je commencerai cependant par la « révolution du feu » qui commence au milieu du XIXe siècle avec l’apparition des nouveaux fusils à âme rayée, armés par la culasse, puis utilisant une poudre blanche, qui transforme totalement les champs de bataille, puis l’accélération au début du XXe siècle jusqu’à la fin de la Grande Guerre avec les armes individuelles automatiques, les fusils à lunette, les pistolets-mitrailleurs, les grenades et lance-grenades individuels, puis les armes collectives d’infanterie – mitrailleuses, mortiers, canons à tir direct – réunis au sein d’unités d’appui. Toute la matrice – équipements, méthodes, structures, culture – du combat à pied, ou « débarqué » moderne se forme en 1917-1918 avec la distinction entre unités de manœuvre et d’appui, la décentralisation du commandement jusqu’au niveau de l’équipe de combat, la spécialisation des combattants, la coordination avec les appuis extérieurs, etc. Par la suite, les progrès de la puissance de feu sont plus lents. On conserve des fusils comme le Mauser 98 ou le Lee-Enfield Mk III ou Mk I bien au-delà de la Première Guerre mondiale, et pour le reste on perfectionne l’existant, avec un saut important avec l’invention des fusils d’assaut. On développe également les branches d’appui spécifiques pour se protéger des avions et des véhicules ennemis.

La révolution suivante est intervenue avec la fusion de ces combattants rapprochés avec des engins à moteur. Le début du S apparaît durant la Première Guerre mondiale, avec des unités d’infanterie portées sur camions, les groupes d’automitrailleuses, les bataillons de chars et même les avions d’infanterie, mais il faut attendre les années 1930 pour voir l’accélération de cette fusion avec une floraison d’unités motorisées très diverses et une succession quasi annuelle d’engins de combat jusqu’à la stabilisation de la fin de la Seconde Guerre mondiale autour de quelques modèles et l’idée de la motorisation intégrale des armées. On atteint alors le sommet du S et le ralentissement de la révolution. Dans Théorie du combattant, je décris en détail les combats de la 2e division blindée (DB) du général Leclerc à Dompaire en septembre 1944 pour illustrer l’état de l’art du combat motorisé au sommet du S. Je le décris d’autant plus facilement que, quarante ans plus tard, j’ai appris à faire exactement la même chose et sensiblement au même endroit mais au sein de la 7e DB cette fois. Les équipements n’étaient plus les mêmes évidemment, mais ceux que nous utilisions n’étaient au fond que des perfectionnements de ceux de la 2e DB à l’exception des missiles. Dans le pur combat à pied, on pouvait même considérer que les compagnies d’infanterie du Régiment de marche du Tchad avaient plus de puissance de feu antipersonnel que les compagnies de 1984.

Nous sommes restés longtemps sur le sommet du S de la guerre motorisée, avec des véhicules toujours plus longs à mettre au point pour des coûts à progression géométrique d’une génération à l’autre, et des ratages de plus en plus nombreux de programmes industriels. Ce ralentissement est même devenu gel avec la réduction rapide de l’effort de Défense après 1990, ou plutôt gel qualitatif – on est toujours en 2026 avec des chars Leclerc mis en service en 1993 – et effondrement quantitatif. Les 1res armées françaises de 1945 ou de 1985 comprenaient huit vraies divisions blindées-motorisées. La 1re armée n’existe plus depuis 1993 et il n’en reste que deux brigades blindées. Comme toutes les armées des puissances étaient à peu près à la même enseigne, on pouvait considérer que les rapports de force n’avaient pas beaucoup changé et que ce n’était pas très grave.

Dans cette ambiance de crise, la grande affaire des années 1990 et 2000 était la numérisation. On perdait du volume et on ne perfectionnait pas beaucoup les équipements, mais on pensait qu’avec des ordinateurs, des capteurs en tout genre et une bonne bande passante, on pouvait compenser cet affaiblissement par une bien meilleure circulation de l’information, en volume et en vitesse. On pouvait mieux gérer ses propres forces, voir celles de l’ennemi, préparer des plans plus vite et plus précisément qu’avant, ajuster finement la logistique, tirer plus juste, coopérer plus facilement au sein même des unités, etc. Ce n’était pas faux, mais je ne suis pas certain que ce fût là une révolution. À compétences et expérience des hommes égales, une brigade complètement dotée du système Scorpion sera très certainement supérieure à une brigade dotée des mêmes véhicules mais sans numérisation collaborative. Je ne suis pas certain qu’elle l’emporterait cependant face à ma vieille DB de 1984, moins high-tech mais dotée d’équipements chenillés plus puissants et à la logistique/maintenance mieux organisée. Je me trompe peut-être.

Il existe aussi des fausses révolutions ou des révolutions avortées. Dans les années 1950, avec la miniaturisation des têtes nucléaires, l’US Army, bientôt imitée par l’armée de Terre soviétique et plusieurs armées européennes, se dote de tout un arsenal de milliers d’obus, lance-roquettes, roquettes, missiles antiaériens, etc., tous atomiques. Pendant des années on étudie et on expérimente « le champ de bataille atomique ». On invente de nouvelles structures comme la division pentomique aux États-Unis ou la brigade Javelot en France, qui doivent évoluer à travers les coups atomiques, pour s’apercevoir que cette manière de combattre est tout simplement ingérable et finalement pas très différente de l’apocalypse thermonucléaire dont on voulait se dissocier. On fait machine arrière dans les années 1970.

La machine s’est éveillée

La révolution à laquelle nous assistons en Ukraine depuis 2022 et surtout depuis 2024 est en revanche bien réelle. Cette révolution consiste en la fusion de cette génération motorisée-numérisée avec les petites machines, drones et robots en tout genre.

La courbe en S de l’évolution des drones prend ses racines très loin puisque, dès 1917, on conçoit des avions radiocommandés, puis des roquettes à longue portée comme les V1 allemands, les drones d’observation avec caméras et appareils photos dans les années 1960, puis les mêmes avec des missiles, et enfin l’accélération des années 2020 avec, pour simplement le champ de bataille sur la ligne de contact, les mini-drones d’observation, les munitions téléopérées, les FPV (First Person View), les drones filaires, etc., le tout de manière massive. Idem, mais dans une moindre ampleur pour l’instant, pour les robots terrestres, dont le S peut remonter aussi très loin, qui constituaient déjà un fort contingent dans l’armée américaine en Irak au début des années 2000 et deviennent une force auxiliaire de plus en plus importante pour une force de combat rapproché ukrainienne en sous-effectif.

On est désormais dans la phase fluide des explorations en tout genre comme, par exemple, la Première Guerre mondiale avec les premiers aéroplanes ou les véhicules de combat dans les années 1930. Les choses se figeront ensuite un peu avec une réduction du nombre de modèles différents mais on assiste clairement à une révolution et le fait que la majorité des pertes en Ukraine soit largement le fait des drones et non plus de l’artillerie en constitue l’indice le plus clair.

L’élément le plus évident de cette diversification et de cette massification accélérée est que la ligne de contact entre les forces de combat rapproché opposées est désormais survolée de drones d’observation et/ou d’attaque sur une dizaine de kilomètres de profondeur de part et d’autre et cela change tout. Tout est à repenser dans la matrice des unités. Il est impératif de manœuvrer de manière dispersée et donc de décentraliser le combat jusqu’aux extrêmes limites ; le camouflage visuel ou thermique devient au moins aussi important que la protection balistique ; l’armement individuel à longue portée est moins utile que la puissance de feu à courte portée et surtout anti-drones. Le soin aux blessés doit se faire sur place et de manière isolée avant de songer à une évacuation qui peut prendre des heures. Toute la manœuvre est à repenser entre infanterie et dronistes contre infanterie et dronistes, un peu de la même manière qu’entre infanterie et artillerie pendant la Grande Guerre : neutraliser les drones adverses par tous les moyens possibles – drones anti-drones, guerre électronique, feux, etc. – et ouvrir un passage à l’infanterie d’assaut, appuyer et soutenir cet assaut par d’autres drones et robots, s’infiltrer et combattre longuement dans une zone grise où ami et ennemi sont imbriqués, solidifier les petites zones acquises et attaquer à nouveau. N’y a-t-il pas moyen de faire plus vite et de manière moins dangereuse, en redonnant par exemple un rôle premier à l’artillerie afin qu’elle écrase les positions ennemies et notamment celles des dronistes ? Etc. Beaucoup de questions et pour l’instant peu de solutions satisfaisantes. Le front ukrainien est encore plus bloqué que celui de France et Belgique en 1915-1917. Il faudra pourtant trouver ces solutions.

Et nous dormons encore

Le principe de base est qu’une unité « révolutionnaire » doit normalement l’emporter systématiquement sur une unité qui n’a pas réalisé cette transformation. À compétences équivalentes, une brigade ou division blindée doit normalement écraser une brigade de pure infanterie à pied, comme en Libye par exemple en 1942, du moins le plus souvent. Dans les faits, les choses sont rarement égales et une brigade d’infanterie d’élite peut peut-être l’emporter sur une brigade blindée médiocre, surtout si les fantassins sont sur un terrain favorable très dense et richement dotés d’armes antichars.

Désormais, une brigade russe ou ukrainienne qui maîtrise l’emploi des drones à grande échelle dispose d’une voûte aérienne de renseignement et de frappe de précision en avant de sa ligne de contact qui lui permet presque immanquablement d’au moins paralyser toute brigade adverse d’une génération précédente, par exemple française. On ajoutera que les Russes seuls disposent d’au moins 120 brigades ou régiments, là où nous en déploierions deux au loin complètement équipées de la génération précédente. Même en considérant que nos brigades sont deux fois plus volumineuses que celles des Russes, cela reste quand même assez peu. Dernier point, et cela pourrait constituer en soi une forme de contre-révolution : nos sociétés acceptent mal la prise de risques humains, là où les Russes – certes forcés – acceptent des taux de pertes faramineux.

Autrement dit, nous sommes hors du coup, au moins dans le domaine du combat rapproché, qui, je le rappelle, est fondamental lorsqu’on veut avoir des effets stratégiques importants. Nous sommes hors du coup face aux Russes, mais en réalité face à n’importe quelle armée ou organisation armée un peu volumineuse et retranchée quelque part comme le Hamas à Gaza ou auparavant l’État islamique dans son « califat » et qui tous acceptent pour le moins de prendre des risques. Nous sommes donc condamnés aussi à la révolution si nous ne voulons pas disparaître de l’histoire.

Une armée évolue en quatre étapes : en bas, il y a la Pratique, soit ce que l’on est réellement capable de faire face à un ennemi, et en haut la Doctrine, où l’on définit ce que doit être la Pratique. Entre les deux, il y a le Forum où l’on explore de manière explicite ce qu’il est possible de faire. Ce Forum se nourrit de l’observation de sa propre Pratique, de celle des ennemis potentiels, des alliés et des autres. On y fait des expérimentations multiples, sur cartes ou sur le terrain. On observe la société et ses ressources, humaines ou techniques. On y débat et on s’y engueule, peu importe pourvu que l’on donne les éléments pertinents à la Doctrine associés aux ressources fournies par la France. Il y a enfin, dans ce processus circulaire, le monde de l’École où l’on remplace les vieilles habitudes par de nouvelles, par le biais des règlements, des formations en écoles, des inspections, des exercices, etc. Dans ce monde aussi on s’engueule souvent, car les anciennes habitudes et leurs porteurs peuvent opposer une farouche résistance.

La révolution doit être triple : la France n’a jamais eu aussi peu de combattants rapprochés, ceux qui vont dans les zones de mort en toute connaissance de cause pour affronter l’ennemi directement et s’emparer ou tenir un terrain, par rapport à la population. Pour être puissant, on doit en avoir trois fois plus qui soient déployables pour combattre au loin, soit 60 000 au total, dont au moins la moitié de combattants rapprochés, ce que prévoyait le modèle 2015 imaginé au moment de la décision de professionnaliser complètement notre armée. Pour cela, il faut réfléchir à avoir plus de combattants professionnels, et peut-être imiter les Russes qui paient très cher les volontaires destinés à prendre des risques, plus de réservistes opérationnels déployables au loin, des mercenaires, des conscrits peut-être, peu importe pourvu que l’on ait la masse nécessaire de bons soldats.

Le deuxième axe est la fusion de ces soldats avec les petites machines. Cela passe par la création dans tous les corps d’escadrons/compagnies de drones de chasse, à la manière de l’unité du 1er RIMa mais peut-être aussi de sections de drones ou robots dans chaque unité élémentaire, et une adaptation de tous à l’environnement dronique. La manière la plus simple est d’imiter autant que possible l’organisation et les méthodes de l’armée ukrainienne et peut-être même de l’armée russe. Soyons justes, les réflexions et les expérimentations ont commencé. Cela ne va simplement pas assez vite, comme d’habitude par un mélange de rigidité administrative et de manque de ressources, peut-être aussi par la résistance des conservateurs qui ne veulent pas remplacer leurs vieilles habitudes par de nouvelles. En réalité, toutes les énergies devraient se réunir pour réaliser au plus vite la révolution. Toutes les forces devraient par exemple bénéficier des dérogations du Commandement des opérations spéciales pour l’acquisition des équipements. Chaque brigade devrait bénéficier de ressources propres, avec peut-être des financements directs de la société, comme en Ukraine, pour acheter très vite les équipements qu’elle souhaite en s’adressant à qui elle veut (plutôt français quand même), et on devrait ensuite confronter les expérimentations dans le Forum et sur le terrain d’exercice pour décider ensuite ce qui est le mieux pour tous. Cela induirait bien sûr un certain désordre qui déplaît tant à notre administration, mais l’expérience montre que le désordre et le gâchis de temps de paix sont infiniment moins coûteux, surtout en vies humaines, que l’improvisation en temps de guerre.

Cela nous amène au troisième axe que l’on pourrait appeler la « révolution du risque ». On n’arrivera à rien d’important, on ne fera peur à personne et on ne dissuadera aucun ennemi potentiel si l’on montre partout que nous avons peur de prendre des risques. Cela changera peut-être avec le développement des capacités antiaériennes de nos adversaires, mais pour l’instant prendre des risques actuellement pour une société occidentale, c’est engager la force de combat rapproché – j’y inclus bien sûr les Forces spéciales - car c’est uniquement là que l’on meurt par le feu de l’ennemi. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas tout faire pour essayer de réduire les pertes au minimum, mais comprendre que la meilleure manière d’y parvenir est de vaincre l’autre le plus vite et le plus complètement possible, si possible avec ses moyens terrestres propres en faisant appel le moins possible à la force de frappe, puissante mais pas toujours disponible et surtout ravageuse pour l’environnement et parfois aussi la population, surtout en milieu urbain. L’opération Serval en 2013 est un bon exemple. Une brigade française a pu disloquer un ennemi de plusieurs milliers de combattants et le chasser en deux mois, en 2013, de tout le nord Mali, avec un rapport de pertes de plus de 1 soldat français pour au moins 70 ennemis. Si nous avions déjà réalisé la fusion avec les drones à cette époque, ce rapport de pertes aurait été encore très supérieur et peut-être même n’aurions-nous eu aucune perte. Rester ensuite sur place a sans douté été une erreur stratégique, mais on peut imaginer ce qu’aurait donné l’opération Barkhane avec plus de combattants au sol et des drones par dizaines de milliers dans la capacité à contrôler le terrain. Je ne sais pas si c’était techniquement possible, mais à l’époque on en était encore à débattre pour savoir s’il fallait armer les drones et de toute façon, autre aberration, on faisait la guerre tout en réduisant les moyens de la faire. Cela n’intéressait pas non plus beaucoup les grands industriels français, sauf à proposer des mini-avions de chasse sans pilote mais à peine moins chers.

La France avec les robots

En résumé, si nous voulons redevenir une puissance militaire, il ne suffit pas de posséder un arsenal nucléaire et de le moderniser : il faut aussi disposer d’une force de frappe conventionnelle puissante et, surtout, d’une force de combat rapproché dont l’emploi fasse plus peur à l’ennemi potentiel qu’à la société française. Pour cela, il faut convaincre que le président de la République, qui est un peu obligé d’être crédible sur l’engagement conventionnel s’il veut l’être aussi sur l’emploi du nucléaire, n’hésitera pas à faire prendre des risques aux soldats français. Cela a plutôt été le cas dans le passé, avec des résultats divers depuis 1978. Espérons que ce super-pouvoir ne s’est pas perdu après la fin de l’opération Barkhane.

Il faut désormais dépasser l’opération Daguet de 1990-1991, qui demeure encore aujourd’hui, avec 16 000 hommes dont 13 000 dans une division légère blindée, le principal déploiement français contre un pays étranger ou une organisation armée. On savait déjà à l’époque que c’était insuffisant : avec 4,3 fois plus d’habitants, les États-Unis avaient déployé 34 fois plus de soldats. C’est pourquoi nous avions décidé de professionnaliser complètement notre armée, mais nous sommes toujours incapables de faire mieux.

Il est ensuite indispensable que ce corps d’armée de 40 000 à 60 000 hommes, nécessaire pour être sérieux dans les affaires du monde, soit imbattable. Il le sera probablement, et avec des pertes limitées, si nous maîtrisons l’art des drones et des robots. Il ne le sera en aucun cas si l’ennemi, quel qu’il soit, maîtrise cet art avant nous. À nous de voir.

mercredi 31 janvier 2024

Champ de bataille 2040

Quelques réflexions rapides en introduction de travaux de groupes de l'Ecole de guerre-Terre.

Je ne sais pas si c’est un réflexe d’historien ou simplement de vieux soldat mais quand on me demande de réfléchir au futur je pense immédiatement au passé. Quand on me demande comment sera le champ de bataille dans vingt ans, je me demande tout de suite comment on voyait le combat d’aujourd’hui il y a vingt ans.

Or, au tout début des années 2000, dans les planches powerpoint de l’EMAT ou du CDES/CDEF on ne parlait que de « manœuvre vectorielle » avec plein de planches décrivant des bulles, des flèches, des éclairs électriques et des écrans. Le « combat infovalorisé », des satellites aux supersoldats connectés FELIN, allait permettre de tout voir, de ses positions à celle de l’ennemi, et donc de frapper très vite avec des munitions de précision dans un combat forcément agile, mobile et tournoyant, fait de regroupements et desserrements permanents comme dans le Perspectives tactiques du général Hubin (2000), qui connaissait alors un grand succès. Bon, en regardant bien ce qui se passe en Ukraine ou précédemment dans le Haut-Karabakh, on trouve quelques éléments de cette vision, notamment avec l’idée d’un champ de bataille (relativement) transparent. En revanche, on est loin du combat tournoyant et encore plus loin des fantassins du futur à la manière FELIN. En fait, en fermant un peu les yeux, cela ressemble quand même toujours dans les méthodes et les équipements majeurs à la Seconde Guerre mondiale.

Contrairement à une idée reçue, les armées modernes ne préparent pas la guerre d’avant. « Être en retard d’une guerre », c’est une réflexion de boomer qui n’est plus d’actualité depuis les années 1950. Jusqu’à cette époque en effet et depuis les années 1840, les changements militaires ont été très rapides et profonds avec d’abord une augmentation considérable de la puissance puis du déplacement dans toutes les dimensions grâce au moteur à explosion et enfin des moyens de communication. Ce cycle prodigieux se termine à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour le combat terrestre, un peu plus loin pour le combat aérien et naval avec la généralisation des missiles. Depuis, on fait sensiblement toujours la même chose, avec simplement des moyens plus modernes. Vous téléportez le général Ulysse Grant 80 ans plus tard à la place du général Patton à la tête de la 3e armée américaine en Europe en 1944 et vous risquez d’avoir des problèmes. Vous téléportez le général Leclerc à la tête de la 2e brigade blindée aujourd’hui et il se débrouillera rapidement très bien, idem pour les maréchaux Joukov et Malinovsky si on les faisait revenir de 1945 pour prendre la tête des armées russe et ukrainienne.

En fait, si les combats, mobiles ou de position, ressemblent à la Seconde Guerre mondiale, c’est tout l’environnement des armées qui a changé. Durant la guerre, on pouvait concevoir un char de bataille comme le Panther en moins de deux ans ou un avion de combat comme le Mustang P-51 en trois ans. Il faut désormais multiplier ces chiffres au moins par cinq, pour un temps de possession d’autant plus allongé que les coûts d’achat ont également augmenté en proportion. Avec la crise militaire générale de financement des années 1990-2010, la grande majorité des armées est restée collée aux équipements majeurs de la guerre froide. Si on enlève les drones, la guerre en Ukraine se fait avec les équipements prévus pour combattre en Allemagne dans les années 1980 et ceux-ci constituent toujours l’ossature de la plupart des armées. L’US Army est encore entièrement équipé comme dans les années Reagan, une époque où Blade Runner ou Retour vers le futur 2 décrivent un monde d’androïdes et de voitures volantes dans les années 2020.

L’innovation technique, celle qui accapare toujours les esprits, ne se fait plus que très lentement sur des équipements majeurs, pour lesquels désormais on parle de « génération » en référence à la durée de leur gestation. Elle s’effectue en revanche en périphérie, avec des équipements relativement modestes en volume – drones, missilerie – et sur les emplois de l’électronique, notamment pour rétrofiter les équipements majeurs existants.

Mais ce qu’il surtout comprendre c’est qu’une armée n’est pas simplement qu’un parc technique, mais aussi un ensemble de méthodes, de structures et de façons de voir les choses, ou culture, toutes choses intimement reliées. Cela veut dire que quand on veut vraiment innover par les temps qui courent, il faut d’abord réfléchir à autre chose que les champs techniques. La plus grande innovation militaire française depuis trente ans, ce n’est pas le Rafale F4 ou le SICS, c’est la professionnalisation complète des forces. Ce à quoi il faut réfléchir, c’est à la manière de disposer de plus de soldats, par les réserves, le mercenariat ou autre chose, de produire les équipements différemment, plus vite et moins cher, d’adapter plus efficacement ce que nous avons, de constituer des stocks, etc.

Plus largement, il faut surtout anticiper que le champ de bataille futur sera peut-être conforme à ce qu’on attend, mais qu’il ne sera sans doute pas là où on l’attend et contre qui on l’attend. Le risque n’est plus de préparer la guerre d’avant mais de préparer la guerre d’à côté, de se concentrer comme les Américains des années 1950 sur l’absurde champ de bataille atomique a coup d’armes nucléaires tactiques, jusqu’avant de s’engager au Vietnam où ils feront quelque chose de très différent. Cinquante ans plus tard, les mêmes fantasment sur les perspectives réelles de la guerre high tech infovalorisée en paysage transparent avant de souffrir dans les rues irakiennes ou les montagnes afghanes face à des guérilleros équipés d’armes légères des années 1960, des engins explosifs improvisés et des attaques suicide. Il y a la guerre dont on rêve et celle que l’on fait.

Le problème majeur est donc qu’il faut faire évoluer nos armées équipées des mêmes matériels lourds pendant quarante à soixante ans dans des contextes stratégiques qui changent beaucoup plus vite. Si on remonte sur deux cents ans au tout début de la Révolution industrielle, on s’aperçoit que l’environnement stratégique dans lequel sont engagées les forces armées françaises change, parfois assez brutalement, selon des périodes qui vont de dix à trente ans. Un général sera engagé dans des contextes politiques, et une armée est destinée à faire de la politique, presque toujours différents de ce qu’il aura connu comme lieutenant.

Le 13 juillet 1990, le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Foray, vient voir les gardes au drapeau qui vont défiler le lendemain sur les Champs Élysées. La discussion porte sur notre modèle d’armée, qui selon lui est capable de faire face à toutes les situations : dissuasion du nucléaire par le nucléaire, défense ferme de nos frontières et de l’Allemagne avec notre corps de bataille et petites opérations extérieures avec nos forces professionnelles. Trois semaines plus tard, l’Irak envahit le Koweït et là on nous annonce rapidement qu’il faut se préparer à faire la guerre à l’Irak. Le problème n’est alors pas ce qu’on va faire sur le champ de bataille, mais si on va pouvoir déployer des forces suffisantes, tant l’évènement sort complètement du cadre doctrinal, organisationnel et même psychologique dans lequel nous sommes plongés depuis le début des années 1960.

Le monde change à partir de ce moment ainsi que tout le paysage opérationnel avec la disparition de l’Union soviétique. L’effort de défense s’effondre, et notamment en Europe, et on peine déjà à financer les équipements que l’on a commandés pour affronter ces Soviétiques qui ont disparu pour penser à payer ceux d’après. On passe notre temps entre campagnes aériennes pour châtier les États voyous, gestions de crise puis à partir de 2008 lutte contre des organisations armées, toutes choses que personne n’a vues venir dans les années 1980.

On se trouve engagé depuis dix ans maintenant dans une nouvelle guerre froide et alors que la lutte contre les organisations djihadistes n’est pas terminée, car oui - nouvelle difficulté- on se trouve presque toujours écartelée entre plusieurs missions pas forcément compatibles. Il est probable que cette phase durera encore quinze ou vingt ans, avant qu’un ensemble de facteurs pour l’instant mal connus finissent pour provoquer un bouleversement politique. On peut donc prédire qu’en 2040 nous aurons sensiblement le même modèle d’armées, avec un peu plus de robots et de connexions en tout genre et, on l’espère, un peu plus de masse projetable, mais que n’avons pas la moindre idée de contre qui on s’engagera, comment et de la quantité de moyens nécessaires, sachant qu’il sera très difficile d’improviser et de s’adapter sur le moment.  

samedi 11 juin 2022

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (3e partie-Théorie de la ligne)

Cela ne plaît guère, notamment en France, mais la « défense non-offensive » (ou toutes les méthodes de « non-bataille » pour reprendre l’expression du commandant Guy Brossolet), qui consiste à défendre un territoire par une guérilla adossée à des pôles de défense solides est efficace. Elle l’est d’autant plus que les défenseurs sont nombreux (ce qui suppose souvent l’emploi de réservistes) très bien formés, bien équipés d’armes et véhicules légers et qu’ils font face à de grosses mais peu nombreuses colonnes de véhicules-cibles.

L’Ukraine n’a pas eu le temps, ni l’aide étrangère suffisante — qui aurait été moins coûteuse à fournir à ce moment-là que dans l’urgence de la guerre — de réaliser complètement ce modèle nouveau avant l’invasion. À la place d’une « super armée finlandaise », il y a eu un ensemble disparate qui n’a pu empêcher la saisie de larges pans du territoire par les forces russes et même pu leur infliger des pertes décisives.

Le modèle ukrainien a permis de freiner et corroder, imposant le repli à cinq armées russes complètes, mais il s’avère beaucoup moins efficace dès lors qu’il s’agit d’attaquer. Les brigades ukrainiennes ont en effet beaucoup de mal également à franchir les écrans de feux russes, des frappes aériennes aux nombreux canons-mitrailleurs, l’arme principale de l’infanterie moderne, en passant par toute la gamme de l’artillerie et les canons de chars. On aboutit ainsi à une forme de neutralisation tactique où il s’avère presque impossible de détruire les grandes unités de l’autre, hors encerclement suivi d’une longue réduction. Sur les pions de wargames, on donnerait une forte valeur de défense et une faible valeur d'attaque aux unités russes comme aux unités ukrainiennes, ce qui conduit généralement à un blocage et une fixation du front.

Les tranchées du Donbass

Après la bataille de Kiev et le repli russe, la forme des combats change en effet radicalement, à la manière des forces engagées dans la guerre de Corée passant brutalement du combat de mouvement en 1950 à un combat de position de plus en plus rigide en 1951.

La dernière grande manœuvre d’attaque russe porte sur la petite ville d’Izium à 100 km au sud-est de Kharkiv. Izium n’est déjà plus un objectif politique, mais la base de départ nécessaire pour envelopper par l’ouest le Donbass encore ukrainien, objectif stratégique désormais affiché par la Russie à la fin du mois de mars. Sa conquête est difficile, comme tous les assauts urbains conduits par des unités mal adaptées, mais les Russes démontrent qu’ils peuvent prendre un objectif limité — une ville de 45 000 habitants tenue par deux brigades ukrainiennes, manœuvre et territoriale — en trois semaines à condition d’y engager une division d’infanterie motorisée fortement renforcée (brigade de génie et brigade(s) d’artillerie). C’est déjà une bataille d’un nouveau style.

De Kharkiv à Kherson, il y a désormais un front continu de 900 km, soit plus que le front figé de la Manche à la Suisse à l’hiver 1914-1915. La ligne part d’une tête de pont russe au-delà de la frontière au nord de Kharkiv, passe par la rivière Donets et la bande forestière qui court plein est jusqu’à la ville de Severodonetsk. Elle suit ensuite la zone fortifiée nord-sud qui sépare les LNR-DNR du reste de l’Ukraine, puis une longue ligne qui va plein ouest de Novotroitske (au sud de Donetsk) vers le Dniepr et le Dniepr lui-même jusqu’à Kherson et sa tête de pont au-delà du fleuve.

Dans une situation statique, une unité qui ne combat pas creuse. Autrement dit, cette longue bande de front aura mécaniquement tendance, pour peu que les deux armées puissent imposer cet effort à leurs hommes, à se perfectionner sans cesse, prendre plus de profondeur tant vers le bas que vers l’arrière et augmenter encore la capacité de défense des unités qui l’occupent.

Derrière ces fortifications de campagne, les armées russes et les corps LNR-DNR disposent de 2 400 pièces d’artillerie, soit une capacité de plusieurs de milliers d’obus et roquettes quotidiens au minimum, et d’un potentiel de 200 à 400 sorties d’avions et d’hélicoptères d’attaque ainsi que quelques drones armés. Associés à de nombreux capteurs, les Russes peuvent frapper tout ce qui est un peu important et visible sur plusieurs dizaines de kilomètres dans la profondeur du dispositif ukrainien et préparer les assauts.

La réciproque est moins vraie dans la mesure où les moyens ukrainiens de frappe en profondeur sont très inférieurs à ceux des Russes, ne serait-ce que par le manque d’obus et de roquettes qui limitent, selon un officiel ukrainien, les tirs à 6 à 8000 projectiles quotidiens, sans parler des rares aéronefs et des drones armés. Avec parfois l’aide du renseignement américain, les moyens y sont peut-être utilisés plus efficacement, comme en témoignent les frappes régulières sur les postes de commandement et les morts de généraux russes ou encore la destruction complète du bataillon russe voulant franchir la rivière Donets Bilohorivka à l’ouest de Sevordonetsk le 9 mai.

Entre retranchements et feu du ciel, la forme des combats change évidemment. On constate par exemple que les pertes quotidiennes documentées (Oryx) en chars-véhicules d’infanterie sont deux fois moins élevées de part et d’autre que durant la guerre de mouvement. C’est encore plus vrai dès lors que l’on s’éloigne de la ligne de front, avec seulement quelques pièces d’artillerie détruites chaque jour, ce qui témoigne des deux côtés de la faiblesse de la contre-batterie. Les camions sont également beaucoup moins touchés que durant la guerre de mouvement. Cela peut paraître paradoxal surtout du côté ukrainien puisque la logistique doit évoluer sous le feu de l’artillerie et des aéronefs. Il y a dans cette faiblesse des pertes une part d’adaptation — déplacement de nuit, camouflage, dispersion — mais aussi sans doute une simple réduction du débit. On notera que le rapport des pertes matérielles reste toujours nettement en faveur des Ukrainiens, en grande partie parce que les Russes sont le plus souvent à l’attaque.

Il y a moins de pertes matérielles mais tout autant de pertes humaines, sinon plus. Pour la première fois, des officiels ukrainiens évoquent cette question, le président Zelenski, en premier pour évoquer des chiffres de 50 à 100 morts dans le Donbass, et jusqu’à 150 à 200 pour l’ensemble du front, avec par ailleurs cinq fois plus de blessés. C’est vraisemblable et c’est évidemment beaucoup, sans doute plus que pendant la première phase de la guerre. Comme en même temps les pertes en véhicules de combat diminuent, on en conclut que ceux-ci sont moins impliqués dans des combats où l’artillerie russe doit faire 2/3 des pertes ukrainiennes. Cette proportion doit être un peu moindre du côté russe où on tombe aussi beaucoup fauchés par les projectiles directs des canons mitrailleurs et mitrailleuses, des armes antichars, des snipers — très importants dans les combats statiques — et parfois des fusils d’assaut lorsqu’il y a parfois des combats rapprochés.

Bien entendu quand on passe d’une macro-perspective (l’art opératif) au micro (la tactique et les combats) et que tous ces moyens ne sont dispersés sur l’ensemble du front mais concentrés dans seulement certains secteurs, ces secteurs s’appellent l’enfer.

Crise schumpetérienne

Ce nouveau contexte opératif trouble plus les deux adversaires qui ont conservé des volontés de conquête ou de reconquête.

Au regard des moyens disponibles, la Russie décide de se concentrer sur la « libération » complète du Donbass, au moins dans un premier temps. Du côté ukrainien, les choses sont plus délicates. Si les Russes avaient été stoppés sur leur ligne de départ du 24 février, il aurait peut-être été possible de proposer un accord de paix, mais maintenant l’Ukraine se trouve dans la position de la France à la fin de 1914 alors qu’une partie de son territoire a été envahi. Le statu quo paraît difficilement envisageable alors qu’il y a peut-être encore la possibilité d’une libération, mais dans le même temps, on ne sait comment faire pour repousser l’armée russe avec le modèle de forces actuel.

Il n’y a pas d’autre solution pour sortir de cette crise schumpetérienne (de moins en moins de résultats avec toujours autant de morts) que de changer de modèle en quantité et en qualité mais cela prendra du temps.

Pour l’instant, les Russes ont à nouveau l’initiative des opérations. S’appuyant sur un front continu et non sur des flèches, et proches de leurs bases ferroviaires, ils peuvent organiser des flux logistiques routiers plus courts et mieux protégés que durant la guerre de mouvement. Dans la mesure où il faut une grande concentration de moyens pour obtenir des résultats, les forces sont redistribuées en fonction des postures offensives ou défensives des secteurs de combat. D’Izium à Horlivka, le pourtour nord du Donbass encore tenu par les Ukrainiens est entouré d’une cinquantaine de groupements tactiques russes ou LNR, plus au moins sept brigades d’artillerie sur une centaine de kilomètres, les autres secteurs ne disposent de leurs côtés que d’un groupement tactique tous les 10 à 20 km. Ces secteurs défensifs n’ont pour d’autres missions que de tenir le terrain et de fixer l’ennemi, éventuellement par des contre-attaques limitées.

Dans le secteur principal qui va Izium à Horlivka (15 km nord de Donetsk), il s’agit de s’emparer des deux couples de villes Sloviansk-Kramatorsk (S-K) et Severodonetsk-Lysytchansk (S-L) distants l’un de l’autre de 80 km. Une fois ces villes prises, il ne restera plus que la prise de la petite ville et nœud routier de Pokrovsk quelques dizaines de kilomètres plus au sud pour considérer que le Donbass est conquis.

Cette zone clé est défendue initialement par 12 brigades ukrainiennes de manœuvre, territoriales ou de garde nationale ainsi que plusieurs bataillons de milices. On peut estimer alors le rapport de forces général à une légère supériorité numérique russe en hommes, de trois contre deux en leur faveur pour les véhicules de combat et de deux contre un pour l’artillerie et plus encore pour les appuis aériens.

Les groupements tactiques engagés sont rattachés aux trois grandes zones d’action : au nord de S-K, autour de S-L et entre Popasna et Horlivka sur la frontière avec les LNR-DNR, sous divers commandements peu clairs. Les groupements tactiques y sont en fait le plus souvent des bataillons de manœuvre alors que les batteries sous regroupées plus en arrière en masse de feux. Le commandement russe a également formé une « réserve générale » avec 15-20 bataillons de ses meilleures unités, troupes d’assaut par air, troupes de marine, mercenaires Wagner ou gardes nationaux tchétchènes, au passage rien qui ne fasse partie de l’armée de Terre russe qui n’avait pas compris qu’elle aurait besoin d’une puissante infanterie d’assaut. C’est cette réserve générale qui va faire la différence.

La méthode utilisée est celle du martelage à base d’attaques de bataillons. Une attaque type voit ce bataillon tenter de pénétrer dans l’enveloppe de feu de la défense, en espérant que celle-ci a été neutralisée au maximum par l’artillerie et en projetant lui-même autant que possible de la puissance de feu par ses véhicules et ses armes portatives. De cette confrontation se dégage de part et d’autre une impression très subjective sur la possibilité de l’abordage. Tant que celui-ci apparaît comme possible, l’attaquant continue à avancer. Dès que cet espoir disparaît, la tentation devient très forte de se replier. Le raisonnement est évidemment inverse pour le défenseur qui se replie souvent avant que le contact ait eu lieu dès lors que celui-ci est certain. Ce n’est pas forcément très meurtrier au regard de la puissance de feu déployée, il faut plusieurs centaines d’obus et des milliers de cartouches et d’obus légers pour tuer un seul homme, mais très éprouvant. La solidité des bataillons d’infanterie, proportionnelle à leur qualité tactique, mais pouvant fluctuer en fonction de l’usure et des résultats, est évidemment essentielle.

Tout le secteur est ainsi martelé à partir du début d’avril. Il s’agit d’abord de partir d’Izium pour essayer de déborder toute la zone cible S-K et S-L par l’ouest. Les trois brigades et les milices ukrainiennes du secteur échangent de l’espace peu stratégique contre du temps — un kilomètre par semaine, comme sur la Somme en 1916 — et de l’usure. Ne parvenant pas à obtenir d’avantage décisif dans ce secteur, l’effort est reporté sur la zone au nord-est de Sloviansk dans la zone forestière autour de la rivière Donets. À force d’attaques, la position clé de Lyman est abordée de plusieurs côtés par les Russes puis évacuée par les Ukrainiens le 27 mai. La pression s’exerce maintenant sur toute la poche ukrainienne formée au nord de Sloviansk après les progrès russes à son est et à son ouest. Encore plusieurs semaines de combats en perspective avant même d’aborder Sloviansk. Les Russes progressent beaucoup moins vite en Ukraine que les Alliés en France en 1918.

La progression est aussi lente dans la périphérie de Severodonetsk, la seule grande ville ukrainienne sur la ligne de front. Au nord, la petite ville de Rubizhne (56 000 habitants) est conquise définitivement le 13 mai, après plus d’un mois de combat. Au début du mois de juin, Severodonetsk elle-même est abordée, alors que la ville ne peut être ravitaillée que par les ponts qui la relient à Lysychansk.

La seule grande victoire russe de la guerre de position le 7 mai à Popasna (22 000 habitants), 50 km au sud de Severodonetsk, après six semaines de combat et grâce à l’engagement de la Réserve générale. La prise du point haut de Popasna s’accompagne d’une percée de quelques kilomètres, la seule réalisée dans cette phase de la guerre, dans toutes les directions menaçant en particulier la route principale qui alimente S-L.

Les forces ukrainiennes sont placées dans un dilemme. Les petites attaques qu’elles ont menées dans les zones russes en posture défensive ont obtenu quelques succès, en particulier du côté de Kharkiv, mais sans obtenir rien de décisif qui puisse au moins soulager le Donbass. Il leur faut choisir entre le repli de la poche de S-L pour éviter de voir plusieurs brigades se faire encercler ou la résistance ferme voire la contre-attaque. Elles choisissent la seconde option. Avec les renforts, il y a désormais 13 brigades de manœuvre et même 3 brigades de territoriaux, parfois engagées dans des attaques, ainsi que plusieurs bataillons de milices dans le combat pour la poche de Severodonetsk-Lysytchansk, soit presque un tiers du total de l’armée ukrainienne. C’est un pari très risqué.

L’ordinaire et l’extraordinaire

Parmi les mystères de cette guerre, il y a celui du combat sur les arrières, du combat de partisans pour employer la terminologie locale ou encore du combat extraordinaire chinois par complémentarité avec le combat régulier ordinaire. On trouve peu de choses sur l’emploi des spetsnaz russes, peut-être 8 000 à 10 000 engagés en Ukraine, sinon pour décrire une mission de protection sur les arrières…russes contre l’action possible des Forces spéciales ukrainiennes, qui elles-mêmes ont conduit quelques raids de destruction en Russie. Sans doute ces unités sont-elles surtout employées pour renseigner en profondeur.

On sait qu’il y a de nombreux actes de résistance civile dans la zone sud occupée, autrement dit non violents, beaucoup de renseignements donnés par la population aux forces centrales et quelques actes de sabotage, mais on se trouve loin d’une guérilla organisée qui tant d’un point de vue politique, pour signifier l’hostilité à l’occupant, que militaire serait un grand renfort pour l’Ukraine alors que la guerre a tourné au bras de fer. Les super-régiments territoriaux évoqués plus haut, les mêmes qui auraient fait beaucoup plus mal aux groupements tactiques russes auraient pu une fois dépassés constituer la base de cette résistance, régulière et/ou clandestine. Le terrain plutôt ouvert ne se prête pas forcément à une guérilla, mais la densité des forces russes y est aussi très faible. Cela n’a clairement pas été anticipé, mais cela peut toujours monter en puissance malgré ou à cause d’une répression qui risque d’être féroce.

Pour conclure, on se trouve loin en Ukraine du combat mobile blindé-mécanisé comme pendant les guerres israélo-arabes ou la guerre du Golfe (1990) ou même l’invasion américano-britannique de l’Irak en 2003. C’est de la guerre de haute intensité évidemment, mais d’une forme inédite qui emprunte aussi beaucoup au passé. Innover c’est parfois se souvenir et il est probable que les unités de combat à venir ne ressembleront plus à celle de 1945.

lundi 21 mai 2018

Tactimétrie


Du combat rapproché et du sport collectif : aujourd’hui, l’approche scientifique

Le 13 novembre 1960, au Stade Silvo-Appiani de Padoue, l’Inter Milan subissait une défaite humiliante en septième journée de série A. C’était la troisième journée sans victoire pour le nouvel entraîneur Helenio Herrera. Ereinté par la presse, Herrera remet tout à plat. A partir des observations des matchs (il note alors tout, de la qualité de l’herbe des terrains aux tics techniques de ses joeurs en passant par les trajectoires des ballons) et de l’étude des idées des autres jusqu'à loin dans le passé, il met en place un nouveau système : le « catenaccio » (verrou), avec une défense renforcée grâce au libero et une capacité de contre-attaque verticale ultra-rapide, système qui va lui permettre de s’imposer dans le championnat italien et même en Europe, en prenant simplement moins de but (0,9 en moyenne par match contre 1,7 marqués pendant huit ans) que les adversaires. On en reparlera.

Ce qui est intéressant dans les sports collectifs pour qui étudie le combat, c’est qu’on s’y affronte aussi de manière directe et dans un cadre très contraint. Il y a peu d’innovations techniques dans les sports collectifs (de nouveaux ballons, quelques équipements personnels plus sophistiqués mais guère plus) et donc une obligation d’innover dans tous les autres champs. Ces innovations de structures ou de méthodes, de loin les plus nombreuses dans tous les domaines, surviennent après un changement de regard, parfois soudain par intuition, mais bien plus souvent par une analyse rigoureuse.

En 1977, l’historien Bill James publie Baseball Abstract, qui popularise l’analyse mathématique du base-ball (ou sabermetrics par référence à la SABR, Society for American Baseball Research, une société fondée en 1971). Il faut cependant attendre en effet le début des années 2000 et une grande nécessité, une très faible masse salariale pour un club de Major League baseball, pour que Billy Beane, le directeur-général des Athletics d'Oakland, l'adopte

Le plus intéressant de cette histoire (décrite en 2003 dans Moneyball de Michael Lewis et dans un film éponyme [ou « Le stratège »] en 2011) est que cette étude rationnelle a montré que les critères qui étaient utilisés « habituellement » par tous les clubs pour recruter des joueurs étaient complètement dépassés. On recrutait donc très cher des joueurs pour de mauvaises raisons, et par voie de conséquences, il était possible d’acquérir des joueurs en réalité plus performants mais sous-estimés. A partir de 2002, l’équipe atypique des Athletics a pu ainsi rivaliser avec les meilleures équipes de MLB avec une masse salariale trois fois inférieure, jusqu’à ce que les grandes équipes intègrent  à leur tour cette innovation (et le succès de Moneyball n’est pas étranger à ce retournement).

Ce qui est intéressant aussi c’est qu’en réalité cette méthode scientifique était déjà employée dans d’autres sports. Encore fallait-il regarder hors de son centre d’intérêt et son domaine de compétence pour trouver des idées nouvelles. Cette configuration mentale en T (compétence profonde + ouverture d’esprit), on pouvait dès l’époque de Baseball Abstractla retrouver  à Kiev chez Valeri Lobanovksi, entraîneur du Dynamo. Lobanovksi présentait la caractéristique, courante à cette époque en URSS, d’avoir été à la fois un bon joueur de football, médaille d’or de mathématique dans son lycée et diplômé d’ingénierie de chauffage de l’institut polytechnique de Kiev.

Lui aussi, lorsqu’il prend la tête du Dynamo en 1973 et comme Billy Beane plus tard, est confronté au problème du manque de ressources. Le football n’est pas prioritaire dans une URSS où les fonds sont centralisés et les joueurs sont de semi-amateurs qui doivent se confronter aux clubs professionnels européens (dont Saint-Etienne en demi-finale de Coupe d'Europe). Par nécessité (mais ce n’est pas le seul à devoir face au même défi) et par goût, il entreprend de remettre les choses à plat et de pratiquer un « football scientifique ». Lobanovski est le premier à utiliser les nouvelles technologies de l’époque (informatique, cassettes vidéos) pour accumuler le maximum de données sur ses joueurs, ceux des autres clubs, toutes les méthodes et systèmes de jeu utilisés par les autres. Il est le premier aussi à s’entourer de scientifiques, comme le Dr Anatoliy Zelentsov, spécialiste de bio-énergie (avec qui il écrit Base méthodologique du développement de modèles d’entraînements) mais aussi des psychologues et même des philosophes. Curieux, il s’intéresse aussi au fonctionnement du cirque de Moscou ou le Bolchoï dont il tire de précieux enseignements.

A partir de toutes ces analyses, Lobanovski modélise le jeu (14 tâches individuelles pour les attaquants, 13 pour les défenseurs, 20 actions de coalition) et définit un modèle de jeu jugé optimal (où l’aléatoire est réduit au maximum) avec les joueurs dont il dispose : un 4-4-2 avec milieu en losange et des schémas collectifs appris par cœur par drill. S’appuyant à l’époque sur une grande longévité de joueurs (et de l’entraîneur), Lobanovski fait du Dynamo une « machine » remarquablement bien organisée et performante jusqu’au moment où ses innovations sont copiées, son système de jeu étudié et contré. Surtout l’environnement économique et sociologique change radicalement avec la fin de la guerre froide et il ne peut plus bénéficier de la stabilité nécessaire à l’efficacité du système.

Le monde militaire sait aussi parfois faire des observations rigoureuses du réel et elles donnent souvent des résultats surprenants. A la fin du XVIe siècle, Maurice de Nassau qui dispose lui aussi de ressources limitées face à la puissante Espagne fait analyser rationnellement le combat de l'époque. Il en déduit une optimisation du comportement des hommes sur le champ de bataille, matérialisé par les fameuses planches où, trois siècles avant le taylorisme, les gestes des soldats sont découpés et minutés. S’il mécanise le comportement des hommes, il assouplit le fonctionnement des unités de combat et en obtient une « productivité tactique » très supérieure à ce qui fait alors. 

Si Maurice de Nassau est un enfant de la Révolution des sciences (exactes) de son époque, Ardant du Picq, moins de trois siècles plus tard, accompagne la naissance des sciences humaines. Il est le premier à s’intéresser scientifiquement (par le biais d’enquêtes et de sondages) au comportement des hommes sur le champ de bataille. Notons qu’il agit ainsi en amateur éclairé, de soldat qui va vers les sciences, et qu’il perdra la vie au cœur de son domaine d’étude. 

Quelques dizaines d'années plus tard, à la fin des années 1930 puis dans les années de guerre, une analyse rigoureuse du combat d’infanterie « tel qu’il se pratique » aboutit à des observations étonnantes, en particulier celle que montrait que tout, ou presque se passait à moins 400 mètres. Dans ces conditions, il n’était pas forcément utile de disposer de munitions capables de frapper avec précision jusqu'à 800 mètres. Avec des munitions moins puissantes que celles des fusils mais avec un peu plus que celles des pistolets mitrailleurs, il devenait possible de concevoir une arme capable de tirer au coup par coup ou en rafale sur la majorité de l’espace de combat d’un fantassin. C’est ainsi qu’est né le fusil d’assaut, dont la variante AK-47 et ses dérivées ont eu une influence forte sur l’évolution du monde. L’observation des combats aériens au Vietnam a mené à une révolution des méthodes d’entrainement des pilotes américains et un accroissement spectaculaire de leur efficacité.

L’observation des choses ne débouche pas forcément sur des changements profonds mais elle s'avère toujours utile ne serait-ce que pour confirmer que le système en vigueur fonctionne bien, en attendant, en combat comme en sport, les adaptions de l'adversaire. Cette observation peut être surtout, on l’a vu, la source d'innovations radicales ou même de rupture. Dans ces conditions pourquoi ne le fait-on plus régulièrement voire de manière permanente ?

En premier lieu, parce que cela demande des ressources et des efforts, ces mêmes ressources que l’on supprime en premier lorsqu’on veut faire des économies à court terme et que l’on préserve lorsqu’on réfléchit à long terme. En France, outre les initiatives de certains corps et unités élémentaires, le combat rapproché aux petits échelons est étudié par deux laboratoires principaux : les Commandement des opérations spéciales et la Direction des études et de la prospective (EDP) de l’infanterie, et particulièrement son Bureau études générales et doctrine. Ils font un travail remarquable mais leurs moyens, notamment humains, sont limités, loin de la Close Combat Lethality Task Force mise en place en février 2018 par le Département de la défense américain avec des moyens conséquents et directement rattaché au Secrétaire.Surtout, il faut en comprendre la nécessité et avoir conscience limites des habitudes et des croyances, qui sont destinées là-encore à être périmées un jour. Le vrai professionnel cultive le doute. 

Pourtant que d’économies, et avant tout en vies humaines, en observant, expérimentant, encourageant les exercices et les combats réels dans le détail. Où se trouve la banque de données qui compile les retex détaillés de tous les combats d’infanterie depuis cinquante ans ? Est-on capable d’expliquer en détail comment sont tombés les 600 soldats morts et les milliers de blessés  « pour la France » depuis la guerre d’Algérie et d’en tirer des enseignements ? Existe-t-il un équivalent à la Society for American Baseball Research consacrée au combat, une Académie du combat rapprochée qui rassemblerait autour des institutions des experts bénévoles (ou réservistes) militaires ou civils venus d’horizons divers ? Encourage-t-on les idées des chefs de groupe, de sections et de compagnie ? Comment peut-on expérimenter au plus petits échelons ? Avec quels moyens ? Existe-t-il des instruments de simulation efficaces du combat rapproché ? J’ai vu dans un manuel de la Seconde Guerre mondiale et réalisé moi-même (ce qui m’a été utile un jour) des études sur le comportement tireur-cible (combien de mètres peut-on parcourir face à un tireur en attente, surpris, etc.) pourquoi cela n'existe-t-il pas au niveau national ? Pratique-t-on des expérimentations bioénergétiques avec capteurs ? 
Il est temps de travailler comme au XXIe siècle.


Raphaël Cosmidis, Christophe Kuchly, Julien Momont, Les entraîneurs révolutionnaires du football, Solar, 2017.
Jonathan Wilson, Inverting the Pyramid: The History of Football Tactics, Orion, 2008.
Michael Lewis, Moneyball: The Art of Winning an Unfair Game, WW Norton & Co, 2003.