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vendredi 17 mars 2017

Le combattant rapproché comme priorité stratégique nationale-Intervention au colloque national de l'infanterie

16 mars 2017.

A l’été 2006, j’ai effectué une mission de retour d’expérience à Kaboul. A l’époque, la France venait juste de refuser d’envoyer son unique compagnie d’infanterie alors présente sur place en renfort des Canadiens qui venaient de s’engager dans la province de Kandahar et devaient y faire face à une résistance inattendue. En allant voir cette unité, je constatais qu’elle aurait eu, au regard de l’intensité des combats qui se déroulaient alors, de sérieuses difficultés et sans doute des pertes : le capitaine n’avait pas de véhicule de commandement, certains véhicules de la compagnie n’étaient pas blindés, les sections étaient réduites à 75% de l’effectif théorique, il n'y avait des munitions que pour un jour et demi de combat, il y avait très peu d’armes d’appui et pas de mitrailleuses 12,7 mm sur les VAB (Véhicules de l’avant blindés, qui, il est vrai, remplaçaient les camions depuis peu), etc. Tout avait été calculé au plus juste pour être présents  au moindre coût dans une opération de stabilisation. Je concluais mon rapport en disant que la foudre ne nous épargnerait pas éternellement et qu’il fallait se préparer beaucoup plus sérieusement à l’éventualité de combats violents. Je proposais notamment de regarder précisément ce que faisaient nos alliés alors engagés dans les zones de combat en Afghanistan. Quelques mois plus tard, le poste qui consistait justement à analyser ce que faisaient les autres fut supprimé par mesure d’économie.

Deux ans plus tard, alors au cabinet du Chef d’état-major des armées, je participais au groupe de travail analysant le combat de la vallée d’Uzbeen. Je constatais que rien n’avait vraiment évolué depuis. L’équipement et l’organisation de la section Carmin qui était tombée dans l’embuscade étaient les mêmes que celui des sections de 2006. Pire, cette section était quasi-identique à celle que je commandais quinze ans plus tôt à Sarajevo: même gilet pare-balles, conçu pour des missions statiques, même casque, même armement, même faible quantité de munitions, même nombre réduit.

Entre 1993 et 2008, la France avait pourtant produit pour environ 20 000 milliards d’euros de richesses nouvelles. Ne pouvait-on imaginer d’en consacrer un petit peu pour ses soldats de première ligne ? Alors certes, le programme Félin était en cours, j’avais même participé à certaines expérimentations dix ans plus tôt, et de nouveaux équipements avaient été demandés, en « urgence opérationnelle », comme les VAB téléopérés. Mais visiblement cela n’avait pas été assez urgent. Que de lourdeurs, de rigidités pour arracher quelques ressources. Ne pouvait-on imaginer d’équiper nos soldats plus vite de matériels plus performants ? Il suffisait bien souvent, comme nos ennemis, de les acheter sur le marché civil pour quelques centaines d’euros. Plus largement, ne pouvait-on imaginer de changer notre armement individuel ? Dix ans avant l’embuscade d’Uzbeen, j’avais assisté à une séance de tir où une section d’infanterie tunisienne nous avait humiliés avec ses fusils d’assaut à lunette Steyr AUG. Le tir avec cette arme, pourtant contemporaine du Famas, m’avait alors paru magique. En 2008, cela faisait déjà pratiquement trente ans que nous étions dotés du Famas. Trente ans, c’était le temps qu’il avait fallu justement pour passer la génération précédente -celle de la guerre d’Algérie : FSA 49/56, MAT 49, AA52- au fusil d’assaut.

Il n’était donc peut-être pas scandaleux d’envisager le remplacement de ce Famas dont par ailleurs l’entretien devenait si coûteux et l’approvisionnement en munitions de plus en plus dégradé. Si j’ai bien lu, son remplacement, en cours actuellement, va nous coûter environ 300 millions d’euros…300 millions d’euros, soit 0,68 % du programme Rafale (un total de 43 milliards d’euros de dépenses pour la France au dernier pointage lu). Avec le prix de deux avions Rafale, on pouvait rééquiper tous nos soldats débarqués. Pour la moitié du prix d’un avion, on pouvait remplacer le gilet pare-balles conçu dans l’urgence par ce qui se faisait de mieux au monde. Le Rafale est un merveilleux appareil mais la position stratégique de la France se serait-elle trouvée compromise avec quatre avions Rafale de moins, au profit d’une infanterie beaucoup mieux équipée ? La destruction de la section Carmin n’était pas seulement une question d’équipements mais avec des nouvelles armes individuelles dont un bon pistolet automatique en double dotation, une centaine de munitions en plus, des gilets plus ergonomiques, autant de soldats débarqués que la structure réglementaire, elle aurait peut-être pu tenir jusqu’à l’arrivée des renforts. Cela n’a pas été le cas, la section d’infanterie débarquée n’était pas une priorité pour la nation ou même le ministère de la Défense, comme bien souvent dans notre histoire.

Le fantassin oublié

La section d’infanterie française prend sa forme moderne dans les années 1916-1918. Elle est alors équipée de fusils-mitrailleurs, de fusils lance-grenades et parfois de fusils semi-automatiques (FSA) dont certains avec lunette. Chaque demi-section (puis tiers de section à la fin de la guerre) n’est alors pas très différente dans ses équipements, son organisation et son fonctionnement du groupe de combat actuel. Autour des sections d’infanterie, on invente aussi les sections et compagnies d’appui avec mitrailleuses, mortiers de 81 mm et canons de 37 mm. Le saut qualitatif a été énorme de 1914 à 1918. Le problème est qu’il n’avait pas besoin d’être réalisé car tous ces équipements existaient avant guerre à l’état de prototypes. Il suffisait de les développer. On ne l’a pas fait.

On ne l’a pas fait parce que tout cela n’est pas très valorisant, à tous les sens du terme. Dans le monde économique, l’intérêt des ingénieurs et des comptables se porte beaucoup plus facilement sur les grands et beaux systèmes. Les chantiers navals ou, plus tard, l’industrie aéronautique, ont plus de visibilité, de poids médiatique que les entreprises plus modestes qui servent l’armée de terre et parmi ces dernières, les producteurs de véhicules, l’emportent sur ceux qui fournissent les petits équipements des soldats à terre. Dans l’offre industrielle, le fantassin au sol est le plus mal servi, surtout lors des périodes de disette budgétaire lorsque les gros programmes maigrissent alors que les maigres meurent. Ce phénomène pousse d'ailleurs paradoxalement les armées à soutenir les premiers (les gros et coûteux) plutôt que les seconds pour mieux défendre leurs budgets. 

Du côté des politiques, là où se font les choix budgétaires, on est aussi évidemment plus sensible à ces grands industriels, pour des raisons parfois personnelles mais aussi pour soutenir l’activité et les exportations ou encore parce que ces grands engins sont plus utiles pour des effets démonstratifs. Avant 1914, on dépense des fortunes pour les dirigeables ou les cuirassés de type Dreadnought. Un simple transfert des ressources de ces projets vers les fantassins de 14 aurait sauvé des centaines de milliers de vie et changé l’Histoire.

Il est vrai aussi que le fantassin apparaît aussi bien petit voire simple. Considérée comme moins technique que les « armes savantes » où même la cavalerie, c’est bien souvent dans les rangs de l’infanterie que sont affectés les recrues les moins qualifiées. Recrutés « dans la partie la plus vile de la nation » selon l’Encyclopédie au XVIIIe siècle, tirés au sort tout au long du XIXe siècle (avec possibilité d’exemption pour la bourgeoisie moyennant finance), le fantassin français est réputé brave mais peu instruit. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, on considère généralement qu’il faut au minimum deux ans de service pour faire un soldat. La réduction du service militaire à un an en 1928 est considéré comme une catastrophe par l’Etat-major qui estime que l’on ne peut plus dès lors mener de grandes opérations offensives (jugées les plus complexes). Si, en 1934, le colonel de Gaulle demande des soldats de métier pour servir dans les corps blindés-mécanisés qu’il décrit dans Vers l’armée de métier, c’est parce qu’il ne croit pas que des appelés à un an de service puissent le faire. Au-delà des technologies, sur lesquels presque tous les regards se portent, c’est bien souvent dans le changement des perceptions que se trouvent les innovations les plus fertiles. En regardant les hommes différemment on aurait pu considérer avant 1914 que les fantassins pouvaient utiliser des armes automatiques sans gaspiller des munitions, l’argument premier de l’époque. L’invention du chef de groupe en 1917 est une innovation majeure qui permet de résoudre le problème que l’on se pose dans l’infanterie depuis l’apparition en masse des fusils à âme rayée (qui ont une portée pratique beaucoup plus importante que les armes précédentes). Pendant des dizaines d’années, on a hésité entre la dispersion des hommes qui protège du feu mais éloigne des officiers et la concentration, aux effets inverses. Il a fallu finalement changer de regard sur les sergents en 1917 et considérer qu’ils pouvaient aussi prendre des décisions tactiques autonomes pour résoudre le problème en créant des cellules semi-concentrées. Une des innovations majeures de l’infanterie durant ces deux derniers siècles a donc procédé d’un simple changement de perception.

On retrouve le même phénomène pendant la Seconde Guerre mondiale. Les sections d’infanterie de 1940 n’ont pratiquement pas bougé depuis 1918. Pas d’armement nouveau, hormis l’excellent fusil-mitrailleur FM 24/29. Il n'y a pas de fusil semi-automatique (le MAS 36 est encore à répétition manuelle et il ne sort qu’au compte-goutte au début de la guerre) et on est incapable de produire un pistolet-mitrailleur (PM) efficace. Non seulement, l’armement et l’équipement du fantassin ne constituent pas une priorité, mais on n’a pas réfléchi non plus à l’évolution des structures et des méthodes. Il y avait pourtant, là aussi, un potentiel caché qui ne s’est révélé que plus tard. Deux ans après le désastre de 1940, à Bir Hakeim, une brigade de cinq bataillons d’infanterie et de quelques unités d’appui tenait tête à une division blindée italienne puis à deux divisions allemandes tout en étant plus frappée par les Stukas que les forces soviétiques à Stalingrad. Cette 1ère brigade française libre (BFL) était pourtant encore largement équipée de matériels français ou d’équipements facilement disponibles avant 1939. Elle avait simplement inventé de nouvelles méthodes et de nouvelles structures. Avec sensiblement les mêmes moyens, elle se battait beaucoup mieux et plus durement que les unités équivalentes de 1940 et on se plait à rêver à ce qu’aurait pu être alors le combat en France ou en Belgique avec des centaines de 1re BFL.

Retenons bien ces leçons. Dans l’allocution des ressources le petit fantassin aura tendance à être le dernier servi, surtout lorsque ces ressources sont rares, jusqu'au moment où arrive le moment où il faut combattre. Comme l’air, on s’aperçoit alors que l’infanterie existe lorsqu’on en manque, qu’elle est vitale et finalement toujours trop rare et trop négligée. On s’aperçoit aussi, leçon interne de l’armée de Terre et de l’infanterie, que, focalisés aussi sur les ressources venues du haut dont il est toujours facile d’accuser le manque, qu’il y avait une productivité sous-exploitée.

Tâtonnements fantassins

Les choses ont-elles vraiment changé depuis ? L’infanterie à pied a bénéficié de deux grandes périodes d’effort après 1945 : pendant la guerre d’Algérie et dans les années 1980 au moment de la petite guerre froide. Il y avait alors un besoin urgent, pour faire une guerre en cours ou pour se préparer à une autre qui menaçait, et des ressources importantes étaient consacrées à l’outil de défense (y compris dans la situation économique difficile des années 1980). 

Dans le premier cas, en Algérie, la priorité est donnée à l’infanterie à pied (« légère ») et à la puissance de feu antipersonnel. On refuse la solution du fusil d’assaut et on prolonge les concepts du début de la Seconde Guerre mondiale mais avec la génération des FSA, PM et fusil-mitrailleur AA52, on dote nos fantassins d’une puissance de feu nettement plus importante que celle de nos adversaires (il est vrai mal équipés). Dans le deuxième cas, en France et en Allemagne, l’accent est mis sur la mobilité et la capacité antichar. L’infanterie, portée sur VAB ou AMX10P est dotée de lance-roquettes, roquettes jetables de 112 mm et de toute une panoplie de missiles : Hot, Milan, Eryx. Pendant le même temps, la capacité antipersonnel évolue peu. En 1978, les soldats largués à Kolwezi et engagés au Tchad ou au Liban sont encore équipés comme à l’époque du plan Challe, face à des combattants équipés de fusils d’assaut FAL ou de la panoplie soviétique : AK47, lance-roquette RPG, fusil à lunette SVD, fusil-mitrailleur RPD. On achète alors en urgence des fusils suisses SIG 540 avant, dernière armée moderne à le faire, de se doter d’un fusil d’assaut avec le Famas.

La fin de la guerre froide nous surprend dans cette posture. Politique inconséquente et à très courte vue, on n’ose supprimer ou transformer aucun des grands programmes lancés à la fin de la guerre froide mais on s’empresse en même temps de réduire les moyens qui auraient permis de financer ces mêmes grands programmes. Depuis, les armées sont plongées dans une profonde crise organique. Autour des grands programmes, tout fond. Dans l’armée de l’air, tout tombe en ruines autour du Rafale, autour du groupe aéronaval la flotte perd des milliers de tonnes chaque année et dans l’armée de terre, le nombre de chars est divisé par six en vingt-cinq ans, les canons par quatre et les hélicoptères par deux. L’infanterie n’échappe pas au phénomène. Il y avait 48 régiments ou bataillons de chasseurs endivisionnés en 1986, il n’y en a plus que vingt aujourd'hui.

Pour autant, avec la multiplication des « gestions de crise » après la guerre froide, on s’aperçoit que l’on a besoin d’hommes sur le terrain, pas forcément de combattants, car on n’y combat que rarement et ponctuellement (à Sarajevo ou à Mogadiscio par exemple) mais plutôt de « gardiens de la paix » ou de « gardes internationaux ». Des unités d’infanterie sont évidemment capables de jouer ce rôle mais il est possible de faire appel aussi pour ce que l’on croit être des missions simples (jusqu’à ce qu’il faille combattre et là c'est plus compliqué) à des unités de marche ou Proterre. Dans ces conditions, finalement plus encombrée qu’aidée de cet armement antichars dont on continue à l’équiper malgré tout (pour quelques missiles tirés, le programme Eryx aura coûté deux fois le coût du remplacement du Famas), recevant au compte-gouttes des crédits de développement, l’infanterie évolue lentement parfois encore empêtrée dans des procédures interminables.

Il aura fallu quand même deux ans après le rapport du général Vezio en 1986 pour choisir entre la roue et la chenille pour le futur Véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI), puis encore dix ans pour ne pas se mettre d’accord avec les voisins européens sur un projet commun et enfin refuser en 2002 les déplorables premières maquettes proposées par l’industriel, avant de voir enfin arriver en 2008 le VBCI dans les unités (pour finalement un nombre inférieur à la commande initiale et pour un prix total du programme plus élevé). En 1916, il n’avait fallu que dix mois pour former la toute première unité de chars français de l’histoire en partant de rien. Il est vrai que dès la génération suivante, là où le général Estienne et l’infanterie demandaient un petit engin d’accompagnement à deux places et transportable par camions (le FT-17) le service automobile du ministère et l’industrie proposaient plutôt un monstre mécanique beaucoup plus sophistiqué, coûteux et lent à produire (et au bout du compte inutile).

Pour le fantassin débarqué, le combattant rapproché d’une manière générale, c’est l’urgence qui a commandé pour faire à la menace de tous les malfaisants qui s’acharnaient mystérieusement contre les soldats de la paix. On a assisté à une pulsion d’acquisitions au début des années 1990 : Minimi, fusil Mac Millan, gilets pare-éclats, pare-balles, casque, optronique ou des transferts, VBL, VAB canons de 20 mm. Cela a été bienvenu et a sauvé un certain nombre de vies mais pour le reste, hormis la professionnalisation complète de l’infanterie, on connaît peu d’évolutions dans les structures, les méthodes ou les perceptions jusqu’à l’engagement en Kapisa-Surobi en 2008, occasion d’une nouvelle pulsion réactive.

Le fantassin stratégique

Ce qui me frappait le plus en faisant le retour d’expérience de l’embuscade d’Uzbeen était ce décalage flagrant entre les effets, très clairement stratégiques, des combats, et la faible priorité accordée à nos fantassins. Il faut être cohérent : si l’engagement d’une seule section d’infanterie peut avoir des effets stratégiques, alors la section d’infanterie doit recevoir une attention stratégique, c'est-à-dire au niveau politico-militaire le plus élevé. Cela paraît relever de l’évidence biblique.

Ce sont les combattants rapprochés qui payent le prix fort. Il serait intéressant d’analyser qui étaient et comment sont morts précisément les 400 soldats tombés pour la France depuis 1962. Les Américains, eux, ont fait ce genre d’études. Ils ont établi que dans les conflits du XXIe siècle, les fantassins représentaient 81 % des pertes, que 90 % d’entre eux étaient morts à moins de 400 m d’une route et pour 52 % en cherchant l’ennemi. Les statistiques françaises doivent être assez proches. Une arme qui représente en France peut-être 5 à 6 % des hommes et des femmes en uniforme supporte au moins 70 % des pertes, les autres sont essentiellement des sapeurs (les sapeurs-combat peuvent revendiquer légitimement aussi l’appellation de combattants rapprochés) et des logisticiens.

Dans l’immense majorité des cas, ces hommes ont été tués dans des combats d’ampleur limitée par d’autres combattants rapprochés toujours irréguliers, soit par le feu d’armes légères, soit par des engins explosifs et obus. Dans ces combats, les soldats français sont presque toujours sortis vainqueurs, et c’est encore le cas finalement à Uzbeen au bout de deux jours, mais il suffit que quelque uns d’entre eux tombent pour que cela deviennent un événement à l’ampleur exponentielle par rapport au nombre de pertes. En Afghanistan, l’embuscade d’Uzbeen a provoqué une grande émotion, la sidération du ministre et le déplacement d’un Président de la République puis les deux attaques-suicide du 13 juillet 2011 et du 20 janvier 2012 (dix soldats français tués au total) ont provoqué à leur tour de telles mesures de prudence qu’elles ont largement paralysé l’action en Kapisa-Surobi avant de finalement provoquer un retrait anticipé. Ces opérations tactiques voire micro-tactiques apparaissent donc rétrospectivement comme de grandes victoires rebelles.

Cette très faible résilience politique incite à une réticence à l’engagement de troupes terrestres, surtout de soldats débarqués, apparemment si vulnérables. Le problème est que les effets décisifs ne peuvent être obtenus qu’au sol, là où vivent les gens, et par des combattants qui plantent des drapeaux et contrôlent des zones. Cela est d’autant plus vrai que l’on combat, ce qui est la norme depuis cinquante ans, surtout des organisations armées au milieu de populations. Ces organisations ont peut les bombarder pendant des semaines, des mois et même des années maintenant comme l’Etat islamique, s’il n’y a personne au sol pour les dominer au plus près et contrôler le terrain et la population, cela ne donne pas grand chose. On peut bien sûr faire confiance aux Alliés locaux pour cela mais en se souvenant que s’ils ont fait appel à nous, c’est qu’ils sont inférieurs à leur adversaire. Les résultats sont souvent très aléatoires. Nous voilà donc soumis à un dilemme fondamental : engager des combattants rapprochés, avoir plus de chances de l’emporter mais voir fatalement certains d’entre eux tomber, ou ne pas les engager, et donc imiter les pertes, mais voir les chances de succès diminuer.

Faire en sorte que le politique n’ait plus peur d’engager des combattants rapprochés au contact de l’ennemi.

Il n’y a qu’une manière de sortir de ce dilemme : faire en sorte que le politique n’ait plus peur d’engager des combattants rapprochés au contact de l’ennemi. On l’aura compris, cette ambition dépasse largement le cadre de l’infanterie. Le Livre blanc de 2008 expliquait qu’il fallait apprendre à la nation à être plus résiliente car les engagements à venir seraient plus durs. C’était une erreur, d’une manière générale l’opinion publique s’avère souvent bien plus prête à accepter les pertes que ne le croit l’échelon politique. C’est ce dernier qui soit apprendre la résilience, ou plutôt doit la réapprendre. En juillet 1961, le général de Gaulle engageait les forces françaises pour dégager la base de Bizerte, acceptant la perte de 27 hommes (pour 30 fois plus dans l’armée tunisienne). En 1978, le Président Giscard d’Estaing engageait quasi-simultanément deux opérations audacieuses au Tchad et à Kolwezi : 33 soldats français mourraient en quelques semaines mais nos ennemis étaient écrasés. Pendant la guerre du Golfe, on avait cru et admis qu’il y a aurait possiblement des centaines de victimes.

Et puis on a surtout hésité, dès l’engagement au Liban en 1978 en fait, à combattre directement pour finalement quand même perdre des hommes sans avoir beaucoup de résultats. Il faut l’engagement des forces spéciales dans le sud afghan en 2003, puis la Kapisa-Surobi et l’opération Serval au Mali pour renouer avec le combat…avant d'hésiter à nouveau. La guerre contre l’Etat islamique est ainsi la première de notre histoire ou, en presque trois ans, les pertes civiles sont très largement supérieures à celle d’une armée que l’on ne veut pas engager directement contre l’ennemi.

Cette ambition concerne aussi l’armée de Terre et l’infanterie. On peut, comme je l’entends dans ce colloque se satisfaire de tout et estimer que l'on fait le maximum. On peut considérer aussi qu’on peut aller beaucoup plus loin. Alors que, depuis la fin de la Guerre froide, nous avons une supériorité totale dans les airs et sur les mers, n’y craignant plus que les concurrents commerciaux, le combat des petites cellules tactiques terrestres n’a guère varié depuis des dizaines d’années. Malgré ses équipements électroniques ou de protection, une section d’infanterie française moderne aurait des difficultés à vaincre, sauf sans doute de nuit, une section de panzergrenadiers allemands de 1944 (et ses quatre à six MG-42 à 1000 coups-minutes). Dans les combats d’Uzbeen, une section a été détruite et une autre fixée par des combattants rebelles bénéficiant certes de la surprise et de la supériorité numérique mais sans gilets pare-balles et équipés d’armements des années 1960. On n’imagine pas une patrouille d’avions Rafale, même surprise, être battue par une escadrille de Mig-15 et encore moins de Focke-Wulf 190. C’est possible dans le combat terrestre et plus particulièrement le combat débarqué.

On peut rétorquer que cela ne s’est plus reproduit depuis 2008. C’est vrai et les combats, très intégrés entre le sol et les appuis, en Kapisa et plus encore au Mali ont été menés de manière remarquable mais en déployant des moyens importants et au prix de 200 000 euros par combattant ennemi tué. C’est certes inférieur aux coûts d’une campagne aérienne mais quand même. On se gargarise avec les principes de la guerre de Foch, mais parmi eux il y a « l’économie des forces ». Nous pouvons gagner tous les combats mais combien pouvons-nous gagner de combats de ce type quand les appuis-canons, hélicoptères d’attaque, chasseurs-bombardiers- se comptent en dizaines seulement et quand les Américains ne sont pas là pour les fournir ? On doit se féliciter de la réussite de Serval mais il ne faut pas oublier que nous avions en face de nous 3 000 combattants légers équipés de pick-up et d'armes légères soviétiques, et que nous avons (avec nos camarades tchadiens) tué 10 % de cet ensemble. La France seule face à l’Etat islamique, on fait comment ? C’est une superpuissance militaire, l’Etat islamique ? Il y a 99 ans, nous étions la première armée du monde, nous disposions de l’infanterie la plus forte et la plus moderne et pas seulement dans ses équipements. En 1924, la France épuisée par la guerre envoyait quand même 100 000 soldats au Maroc vaincre une force rebelle comparativement très supérieure à ce que représente l’Etat islamique aujourd’hui.

Révolution

A dépenser tellement d’énergie pour sauver les programmes en cours, à gratter quelques crédits, on en vient à se satisfaire de pouvoir gagner simultanément quelques combats de petite ampleur (qui, il est vrai, ne le sont jamais pour ceux qui les vivent) ? Ce qu’il faut atteindre, c’est la certitude qu’une section isolée soit invincible face à un adversaire équivalent en nombre, qu’elle soit capable de résister face à trois ou quatre fois plus de combattants jusqu’à ce que des renforts ou des appuis arrivent. Il faut bien sûr diminuer par tous les moyens le risque pour chacun de nos soldats mais aussi et surtout augmenter considérablement le risque pour nos ennemis. Pour chaque combattant rapproché qui tombe, 20 ennemis doivent mourir lorsque la section combat seule et 40 lorsqu'elle peut bénéficier d'appuis proches. C’était finalement la norme de Serval mais il faut atteindre cette norme avec les moyens de l’infanterie seule (ce qui n’empêche évidemment pas de faire parfois appel aux autres) et surtout la multiplier. Ce n’est pas 400 sections dont la France a besoin mais de 800 super-sections d'un standard se rapprochant de celui des Forces spéciales. C’est irréaliste ? De la même façon que les généraux de 1914 auraient considérés comme irréalistes ce que l’on a été capable de faire seulement quatre ans plus tard et que ceux de 1940 auraient jugés ridicule le compte-rendu de Bir Hakeim.

Pour y arriver, il faut bien sûr commencer par dépasser le seul cadre de l’infanterie, de l’armée de Terre et même des armées pour secouer plus haut et placer le politique devant ses responsabilités et ses contradictions. On ne peut impunément déclarer être en guerre et ne pas sérieusement la faire. On peut se féliciter de la modification de la loi de programmation mais cela est encore loin d’être suffisant, ne serait-ce que pour résoudre la crise en cours. Imagine-t-on par ailleurs le général de Lattre entendre avant de débarquer en France que seul le tiers du surcoût des opérations de la Première armée serait financé et qu’une partie de son budget serait gelé, car vaincre l’armée allemande c’est bien mais réduire les dépenses publiques, c’est mieux ? Imagine-t-on le général Pétain à Verdun recevoir des directives de l’Union européenne lui rappelant l’obligation de créer des représentations professionnelles et de faire respecter strictement les temps de repos des fonctionnaires ? C’est aberrant, c’est pourtant ce que nous faisons. En face, l’Etat islamique, al-Mourabitoune, AQMI ou Boko Haram ne sont pas soumis au code des marchés publics, n’ont pas mis en place des bases de défense et n’ont pas adopté le logiciel Louvois. Cela leur donne de gros avantages que l’on n’est pas obligé de leur accorder éternellement.

Mais on peut se regarder aussi. N’y-a-t’il rien à faire en attendant les sacro-saints Scorpion et Félin V2 ? Attention, ces programmes sont remarquables mais il ne faut pas qu’ils nous hypnotisent. Peut-être que dans le futur Félin nous permettra d’établir enfin d’établir la suprématie en combat rapproché mais ce n’est encore le cas et pour l’instant le bilan est négatif puisque, effet d’éviction, avec les 42 000 euros que coûte chaque panoplie on aurait pu faire mieux et surtout beaucoup plus vite en en se contentant d’acheter sur étagères. Peut-être faut-il d'ailleurs accorder et de ressources plus de liberté aux brigades et régiments pour acheter (et même revendre) dans le marché civil ce dont elles ont besoin, hors armement bien sûr ? Les tenues ne seront pas forcément tout à fait toujours les mêmes mais quelque chose me dit que nos soldats seraient sans doute mieux équipés, plus vite et pour un coût global inférieur pour le budget du ministère.

Dans cette journée, j’ai entendu dire plusieurs fois qu’il ne fallait jamais oublier l’homme. C’est très bien mais concrètement, cela signifie quoi ? Si on se souciait vraiment des hommes, on ne se réjouirait pas de l’opération Sentinelle. Peut-être qu’on si on maintenant un peu plus de stabilité dans nos unités au lieu de conserver la même gestion des mutations que pendant l’armée de conscription on obtiendrait plus de cohésion et d’efficacité sans dépenser un euro de plus (en fait en en dépensant moins). 

On sait que les meilleurs soldats ont entre 28 et 32 ans. Ils ont peut-être un peu moins de souffle qu’à 20 ans mais ils ont en revanche beaucoup plus de maturité. Un général israélien m'a confié un jour que ce qu'il nous enviait le plus, c'était nos vieux caporaux-chefs qui restent calmes dans les situations difficiles. Il m'expliquait que pour les missions les plus complexes ils préféraient engager des réservistes que des unités d'active, où la moyenne d’âge, cadres compris, tourne autour de 21 ans. Les hommes des forces spéciales sont plus âgés que les autres, ce n’est pas pour rien. Les unités d’intervention de la police et de la gendarmerie recrutent aussi des hommes déjà formés et avec quelques années d’ancienneté. Pourquoi ne pas faire de la spécialité de combattant rapproché, une spécialité de deuxième temps de carrière ? On aura des hommes mûrs, expérimentés et qui auront acquis d’autres compétences utiles. 

Ces hommes et ces femmes précieux, notre trésor national, ne doivent pas non plus être gaspillés. Leur temps doit être partagé entre entraînement-alerte, opérations et repos. Tout le reste, le gardiennage, les gardes d’honneur, les servitudes diverses, etc. doit être réduit au maximum ou effectué par d’autres. Peut-être alors que l’on considérera que l’on se soucie vraiment des hommes et que le temps moyen d’engagement des militaires du rang sera supérieur à six ans.

Est-on par ailleurs obligé d’avoir des structures différentes de section pour chaque théâtre d’opération ? Pourquoi faut-il une organisation différente pour le 9e RIMa ou le 3e REI sur le même territoire guyanais ? Pourquoi avoir conçu une section à 40 hommes pour ne jamais l’utiliser et, à la place, bidouiller, parfois pour respecter à l’homme près un chiffre politique (« ne pas dépasser 4 000 hommes en Afghanistan ! », comme si on demandait au porte-avions Charles de Gaulle de ne fonctionner qu’avec 1 000 hommes) ? Outre que ces changements de structure sont « déstructurants », on en arrive ainsi à avoir seulement 23 hommes à terre à Uzbeen au lieu de 31.

Puisqu’on parle de structures, pourquoi, hormis le retour (heureux) du troisième tireur de précision, n’avons-nous pas fait évoluer la structure décrite dans l’INF 202 de 1999 (qui lui-même ne modifiait la version de 1986 qu’avec le chapitre consacré au groupe ACCP) ? Il y a douze ans, les fantassins israéliens m’expliquaient avoir abandonné le trinôme par son incapacité à absorber les pertes. En ajoutant un seul homme, l’équipe devenait plus résistante et plus souple. Il y a un consensus international et historique là-dessus, nous persistons pourtant. Pourquoi attendre encore avant de constituer des groupes d’appui dans les sections, avec du 7,62 mm, des tireurs de précision avec fusils HK417 et pourquoi pas des lance-roquettes Carl Gustav au lieu (ou en plus) des AT-4 ? J’ai expérimenté de 1993 à 1999, une organisation de la section directement inspirée des sections d’assaut allemandes de 1944 avec un groupe appui-feu, regroupant les armes tirant à 600 m, et deux ou trois groupes d’assaut équipés simplement de Famas. Dans la majorité des cas, cela fonctionnait beaucoup mieux qu’en les répartissant dans les groupes (dans l’embuscade d’Uzbeen, hormis un tireur de précision et une seule grenade LGI lancée, les armes portant à 600 m n’ont fourni aucune plus-value réparties dans les groupes).

Pourquoi conserve-t-on douze cadres d’ordre réglementaires pour le chef de groupe ? Lorsque j’étais chef de groupe, je les ai remplacés par un cadre d’ordre unique : OPAC (objectif-observation/position/action), inspiré des modes de communication entre équipages de chars. Ce simple changement, expérimenté de multiples fois, a eu pour effet d’accélérer considérablement à la fois la vitesse et la qualité de fonctionnement du groupe et des équipes. Dans un combat d’infanterie où l’initiative du feu et la vitesse de commandement sont essentielles, cela apportait un avantage énorme (et là encore sans dépenser un euro). Pourquoi persiste-t-on dans la lourdeur quand on peut faire mieux ?

L’homme n’est pas seulement un être obéissant, c’est aussi un être pensant. La « section fantôme », celle qui pourrait être plus efficace sans dépenser beaucoup plus, voire rien, elle se crée par l’expérimentation, les idées, les débats. On a modifié la politique de tir grâce à l’initiative (et l’opiniâtreté) de quelques-uns. On peut faire mieux. Où sont, hormis en partie le site Pensée Mili-Terre, les centres de réflexions, les espaces critiques, les Forum, où on peut s’exprimer librement (c'est-à-dire sans censure préalable ou convocation) ? Je me souviens avoir lu de vigoureux et passionnants débats tactiques dans des revues militaires soviétiques (traduites). Les Américains font ça plutôt bien. Où est l’équivalent français ?


En conclusion, il est essentiel pour la France qu’une section (ou n’importe quelle autre unité tactique élémentaire que l’on définira) d’infanterie ou de combat rapproché si on préfère (intégrant aussi des sapeurs, des cavaliers ou des observateurs) soit capable d’écraser n’importe quel adversaire équivalent. Il est essentiel pour la France de disposer en plus grande nombre de telles unités de choc. Si nous parvenons à cela, le politique aura moins peur d’engager des soldats français au combat direct et s’il engage des soldats au contact, les probabilités de victoire augmenteront considérablement. C’est ainsi que l’on retrouvera vraiment des effets décisifs dans les guerres que nous menons réellement et pas dans celles que nous fantasmons. Tout cela demande un effort considérable, financier, matériel mais ainsi et peut-être surtout de l’imagination. Il y a un potentiel stratégique énorme dans nos combattants rapprochés, il faut l’exploiter si nous voulons rester une puissance. 

mercredi 15 mars 2017

Action terrestre future

L’état-major de l’armée de Terre a publié en septembre 2016 ce qui se veut comme le guide pour l’emploi des forces terrestres pour les dizaines d’années à venir, sans horizon bien défini. Il décrit en réalité surtout ce qui se passe depuis au moins vingt ans (et risque donc de perdurer) et les faiblesses actuelles de notre modèle de force face à cette situation.

Dans la préface d’Action terrestre future (ATF) (on peut trouver le document ici), le chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT) s’efforce de situer ce document dans une vision plus vaste incluant la réorganisation en cours de l’armée de Terre (le projet Au contact) et sa « recapitalisation » par le programme Scorpion. Le général Bosser y insiste sur deux points qui me paraissent en partie contestables. Il inscrit d’abord la vision dans celle décrite dans le petit opuscule du cabinet du ministre de la défense : Qui est l’ennemi ? (ici), dont le point clef est l’affirmation de la nouveauté du contexte stratégique par l’apparition des attentats terroristes, et notamment des attaques « militarisées », sur le sol national. Rappelons que cette « militarisation » (concrètement l’emploi de kalashnikov pour tuer des gens au lieu des seuls explosifs) est censée justifier l’implication permanente et massive du ministère de la défense et plus particulièrement de l’armée de Terre dans la sécurité intérieure, non plus seulement dans les « espaces fluides » aériens, maritimes voire électromagnétiques mais dans l’ « espace solide (en fait humain) » (selon les expressions de Laurent Henninger), jusque-là prérogative du ministère de l’intérieur.

On a déjà expliqué combien cette vision pouvait être factice : les attentats contre le sol français (en 1986 par exemple) ou contre des ressortissants français vivant à l’étranger ne constituent quand même pas une innovation stratégique et les rescapés des attaques commandos de Luxor (en 1997 !), Beslan, Moscou, Mumbaï ou Nairobi apprécieront le caractère nouveau, surprenant, voire inédit de telles actions. On l’a déjà expliqué, cette « militarisation » de la sécurité interne, soutenue pour des raisons différentes par le ministre et le CEMAT, est sans grand intérêt contre les organisations djihadistes mais d’un grand intérêt pour justifier l’arrêt de l’hémorragie de l’armée de Terre (et éviter à court terme son asphyxie). Le CEMAT n’a eu de cesse de recréer du lien et du lien visible (première phrase du document) entre l’armée de Terre et le reste de la nation, seul moyen selon lui et probablement avec raison de sauver cette armée, non plus attaquée (comme les autres armées) par un antimilitarisme marginalisé dans les franges rouges-vertes du pays mais rongée par les experts-comptables. Les attaques de 2015 ne constituent  ni une surprise (il suffit de lire les Livres blanc de la défense dont celui à peine refroidi de 2013), ni une nouveauté dans leur forme. Elles ont pourtant engendré, et il faut s’en féliciter, une modification de notre politique de défense, preuve de la supériorité de l’émotion politique sur la réflexion, du visible sur le discret. Le CEMAT joue désormais sur cette carte du visible et ce document contribue à cette politique d’influence considérée comme un « facteur de supériorité opérationnelle ». Une armée est comme une plante à la fois liée au sol par ses racines, la nation, et orientée vers le soleil, les missions face à un ennemi. Il est simplement surprenant de lire (ou relire) dans cette préface que ce lien, destiné d’abord à assurer la vie et la force des armées, contribue aussi à l'inverse à participer à « la robustesse de la nation » voire, en citant le général de Gaulle, « à la refonte de la nation ». Cela sous-entend la participation plus active à la vie de la nation mais sans que cela soit décrit plus en détail.

L’introduction cherche ensuite à justifier l’exercice de prospective par le succès des tentatives précédentes et notamment le document Engagements futurs des forces terrestres de 1999 qui aurait imaginé par la « manœuvre vectorielle » le combat des futures unités « infovalorisées » Scorpion. C’est peut-être un héritage de la longue bataille menée pour sauver le programme Scorpion (car, rappelons-le une nouvelle fois, la principale menace contre l’armée de Terre est bien plus interne qu’étrangère et armée) mais c'est surtout maladroit. Outre qu’il est un peu singulier de se féliciter de la prédiction de ce qui n’est pas encore arrivé, la lecture de ce document de 1999, qui ne traite pas par exemple de contre-insurrection, est surtout un bel exemple de la vanité de vouloir prédire l’avenir. De fait, tous les documents s’y sont plus ou moins essayés depuis 1945 jusqu’au dernier Livre blanc de 2013 constituent une belle collection de ratages. Ces documents officiels, évidemment biaisés par le besoin de justifier des choix internes faits ou désirés, sont au mieux de bons exposés des situations actuelles.

Assez prudemment donc, ce document parle peu d’avenir mais beaucoup du passé récent et de l’actuel, même s’il est peu cité d’exemples, et c’est évidemment bien plus solide ainsi. Si le futur n’existe pas, le passé lui a existé. Quand on veut imaginer, par exemple ce qui sera publié dans cent ans, il vaut souvent mieux regarder ce qui se publie déjà depuis cent ans que les best sellers du moment…tout en gardant à l’esprit qu’il y aura aussi beaucoup de choses que l’on ne peut pas prévoir. La seule attitude prospective efficace consiste à poursuivre ou s’adapter à ce qui se fait depuis longtemps et se préparer à compenser ou exploiter l’inattendu plus (inconnues connues ou hypothèses, comme le résultat d’un dé) ou moins prévisible. 

ATF est donc surtout un rappel, en particulier dans la première partie : Le besoin en armée de Terre. Ce rappel sur les caractéristiques du milieu d’emploi, solide et humain (et même, par le développement urbain, de plus en plus solide et humain) et les particularités conséquentes des forces « aéroterrestres » (« aéro » pour insister sur le fait que l’action ne s’y limite pas au sol, l’armée de Terre n’est pas l’armée du sol mais celle des espaces humains). Rien de nouveau mais toujours important à rappeler, ainsi et peut être surtout le fait que les forces aéroterrestres sont nécessaires à la victoire. L’idée que l’on puisse gagner des guerres par l’extérieur du milieu humain, par des frappes ou des raids, n’est pas complètement un leurre. On peut imposer de cette manière une modification du comportement de l’ennemi jusqu’à la négociation mais cela reste très aléatoire et dépendant malgré tout de la présence d’une force terrestre périphérique, en bouclage ou en menace. L’action à l’intérieur du milieu complexe (et notamment si elle s’effectue en coordination avec l’action extérieure) est incomparablement plus décisive.

Le problème est évidemment que cette « action à l’intérieur » est actuellement la seule où les soldats français tombent ce qui déplaît au décideur politique, sensible à la fois à la possibilité inédite d’un petit groupe (les familles des soldats) de le remettre en cause et à l’idée, en réalité très incertaine, de la faible résilience collective aux pertes humaines. C’est sur ce rapport à la mort des soldats que se joue en réalité souvent la décision. Le succès ou l’échec de nos opérations depuis 1962 (le temps des opérations n’a pas commencé en 1990) a au moins autant dépendu de degré de risque accepté par les politiques que de l’action militaire proprement dite. Il n’y est guère fait allusion dans ce document sinon par l’idée que les engagements à venir seront forcément plus coûteux.

L’exposé des caractéristiques générales des forces aéroterrestres et de leur milieu d’emploi, se prolonge par l’idée que ce besoin « en armée de Terre » va s’accroître (mais imagine-t-on un document de l’EMAT disant le contraire ?). Ce besoin accru est d’abord justifié par la redistribution de la puissance entre les nations qui multiplierait les foyers d’instabilité et le retour des conflits entre Etats. C’est en partie contestable. Si le passage d’un Nouvel ordre mondial, dominé et policé par les puissances occidentales (en fait les Etats-Unis) à une forme multipolaire est évident depuis plusieurs années, il n’est pas aussi évident que cela aboutisse à un accroissement des conflits entre ces nouvelles puissances, que l’on semble finalement considérer comme moins « sages » que les puissances occidentales. Le document oublie aussi de rappeler le facteur militaire encore essentiel de la dissuasion qui limite drastiquement la possibilité de conflits entre puissances nucléaires. 

Depuis la fin de la bipolarité et le règne de la mondialisation, la très grande majorité des conflits sont des conflits internes entre d’un côté des groupes armés, qui, comme cela est bien expliqué, bénéficient pleinement des flux de la mondialisation (notamment en armement léger) tout en s’appuyant sur ses perdants économiques et de l’autre côté des Etats dont les capacités à assurer la protection de leurs citoyens sont de plus en plus contraintes. Les armées « techno-professionnelles compactes » conçues pour des actions limitées et périphériques sont mal taillées pour de tels adversaires. Il n’y a,  là non plus, rien de nouveau. Il suffit de regarder le bilan depuis 2001 de l’action des forces armées occidentales ou de l’armée israélienne, ou même de toutes les armées étatiques face aux groupes armés dans le Grand Moyen-Orient ou en Afrique, voire en Amérique latine et dans certains pays asiatiques pour le constater. Il est bon cependant, une nouvelle fois de le rappeler, afin de justifier les adaptations nécessaires.

Un paragraphe de ce chapitre (p.14), sur la nécessité de la supériorité technologique m’a interpellé dans la mesure où il fustige certains commentateurs qui prôneraient un « modèle militaire low tech, rustique, voire rétif à la technologie ». Je ne sais pas si je dois avoir la prétention d’être classé (avec le général Desportes je suppose) parmi ces commentateurs. C’est en tout cas, une remarque inutile sinon stupide, ne connaissant pour ma part personne de rétif à la technologie. Il n’y pas de high ou low tech, il n’y a que des ressources à optimiser en vue d’atteindre un résultat (on peut appeler cela aussi la productivité tactique). On peut se féliciter par exemple du système Félin (Fantassin à Équipements et Liaisons Intégrés) qui en train d’équiper notre infanterie. On peut estimer aussi qu’avec les 42 000 euros que coûte chaque panoplie, il aurait été peut-être plus productif, pendant les vingt ans qu’il a fallu pour concevoir le système, d’utiliser cette somme à doter les fantassins des meilleurs fusils d’assaut du moment, de systèmes de communications disponibles, de gilets pare-balles plus efficaces, etc. Peut-être que dans l'avenir, ce système permettre enfin d'obtenir une suprématie dans le combat débarqué. Pour l'instant, par effet d'éviction (mais avec un petit effort on aurait sans doute pu concilier les deux), ce programme a surtout affaibli l’infanterie française et causé des pertes. On peut se féliciter des avancées remarquables du programme Scorpion (a prori, la décision est acquise et il désormais inutile de continuer à en faire la promotion), on peut aussi se demander s’il n’était pas plus utile, pour le même prix, de disposer de quatre véhicules CRAB de Panhard (même infovalorisés) que d’un seul engin Jaguar. On notera au passage que les mêmes rédacteurs font appel quelques pages plus loin (p.42) au concept d’ « innovation frugale » qui est exactement l’idée que l’on peut faire des choses efficaces avec des moyens peu coûteux. On notera également (p. 19), l’appel à reconsidérer l’organisation territoriale des forces, autrement dit à revenir sur les folles réformes technocratiques qui ont profondément déstructurée les forces.

Dans un deuxième grand chapitre : Demain dominer l’adversaire, ATF détaille les actions à mener pour pouvoir vaincre dans le contexte décrit. L’élément le plus original et le plus intéressant de tout le document est finalement le concept de facteurs de supériorité opérationnelle (au passage, quand dépasserons nous enfin les trois principes « de la guerre » définis à la fin du XIXe siècle pour décrire la manœuvre d’un corps d’armée ? Ce n’est pas parce qu’ils ont été écrits par Foch copiant Bonnal qu’ils doivent être inscrits dans le marbre pour l’éternité). Ces huit FSO (compréhension, coopération, agilité, masse, endurance, force morale, influence, performance du commandement) sont en réalité les qualités qu’une armée doit posséder et cultiver pour être efficace, en particulier dans le contexte actuel. On notera parmi des choses évidentes (mais qu’il est toujours bon de rappeler) comme la force morale, des axes plus originaux sur la culture de la compréhension à développer, la nécessité (enfin exposée) du nombre et des possibilités de l’acquérir dans un contexte démographique contraint (et surtout dans le cadre d’une armée professionnelle), le besoin conséquent d’un sur-encadrement pour faire face à une montée en puissance ou à l’assistance militaire (allez faire comprendre le contexte de redondance à Bercy !), la gestion du tempo des opérations, l’endurance, etc. Tout cela reste évidemment plutôt abstrait dans ce genre de document mais intéressant et surtout opératoire.

Au bilan, ATF est évidemment bien plus un point de situation de la conflictualité au XXIe siècle qu’un exercice de prédiction, et c’est mieux ainsi. Il témoigne finalement surtout en creux des faiblesses actuelles de notre modèle de forces, « techno-pro-compact », au regard des conflits de la mondialisation, qui ne se résument pas comme on l’avait cru à de la « gestion de crises » mais bien à des guerres, essentiellement contre des groupes armés. On sent bien, éternelle tension, que ces conflits n’apparaissent pas assez structurants et on agite bien toujours la possibilité de conflits conventionnels interétatiques (merci à la Russie d’exister). On n'insulte pas l'avenir et cela permet mais aussi d’attirer vers le haut, budgets et programmes (ou l’inverse). Pour autant, il n’est pas inutile de rappeler, qu’hormis à Bouaké en 2004, aucun soldat français n’a jamais été tué par une balle ou un obus d’une armée régulière ennemie depuis 1961, ou que la plupart des quelques conflits interétatiques auxquels la France a participé sont survenus dans la période de liberté d’action diplomatique des Etats-Unis (1990-2011), période qui semble clairement se terminer et constitue le fait nouveau essentiel de la conflictualité. En cela l’opération Serval au Mali est bien plus un retour en arrière (aux années 1970), avant l’époque du « soldat de la paix » puis celles des coalitions de l’OTAN ou, ce qui revient au même, des Etats-Unis. La guerre est chose politique et, on peut le regretter, la politique (comme les évolutions écologiques ou celles des ressources énergétiques) est bien absente de ce document, où on évoque bien une « menace » abstraite. Cette menace, c’est en réalité la guerre en cours contre des organisations djihadistes et cette guerre risque de durer encore longtemps, l’Action terrestre future est donc d’abord la continuation de cette lutte jusqu’à la victoire. 

vendredi 5 décembre 2014

Pour une révolution humaine dans les affaires militaires

Version 07-12-14

« L’homme au cœur de tout » est une figure imposée de tout discours militaire, surtout ceux qui décrivent la mise en place d’équipements très sophistiqués et suffisamment coûteux pour justifier justement la suppression des hommes afin de les financer. L’homme est effectivement au cœur des préoccupations comptables de ceux qui raisonnent la productivité du ministère de la défense en termes de rapport budget/personnel au lieu de raisonner en termes d’effets à obtenir. Il est temps qu’il le soit également pour ceux qui réfléchissent à limiter les dégâts de l’implosion rampante qui accable l’armée de terre. 

En temps de pénurie, le réflexe est bien souvent de centraliser les moyens afin de mieux « gérer la misère ». Ce n’est bien souvent qu’un court répit. On aboutit ainsi à une macrocéphalie, avec des états-majors énormes pour diriger de manière de plus en plus rigide un pool de forces de plus en amaigries et déstructurées. Le résultat est une paralysie croissante de l’armée de terre d’ « en bas » empêtrée dans le feu croisé de commandements « transverses », de réglementations de plus en plus étouffantes et de moyens autonomes d’entraînement, et même de combat, de plus en plus réduits. On fait ainsi des économies de court terme au prix de l’appauvrissement des conditions de travail de nos unités élémentaires, ces réunions de volontaires sur qui in fine tout repose. Que ces hommes et ces femmes se lassent, viennent en moins grand nombre ou quittent l’armée de terre plus tôt et c’est la dégradation de notre capital humain qui s’accélérera jusqu’à l’impuissance finale.

Comme John Maynard Keynes inversant les signes des équations économiques « classiques » ou Dick Fosbury sautant à l’envers, il suffit parfois d’inverser le regard pour, peut-être, trouver des solutions. Notre préoccupation première doit être le soldat, qui n’est pas un problème de coût mais au contraire une solution. Celui-ci doit être heureux dans son unité, ce qui passe bien sûr par une « condition de vie » correcte mais aussi par la camaraderie, la fierté d’appartenir à une unité de combat forte et le sentiment que l’on reconnaît justement ses efforts.

Le premier moyen de maintenir les savoir-faire tactiques collectifs, voire de les augmenter, est de maintenir la stabilité des unités. A la fin des années 1970, le général américain Don Starry assistait à une démonstration de tir d’une unité israélienne (de réserve) de chars. Etonné par l’efficacité du tir d’un des équipages, il leur demanda combien ils pouvaient tirer d’obus chaque année pour être aussi bons. Les tankistes répondirent que six à huit suffisaient car ils étaient ensemble dans le même char depuis quinze ans. Des hommes maintenus ensemble dans des unités stables pendant des années finissent par créer des obligations mutuelles et des compétences liées. Pour ma part, en onze ans de vie en compagnie d’infanterie, j’ai eu le sentiment d’un éternel recommencement du fait du sous-effectif chronique et de l’instabilité des sections. En trois ans à la tête d’une section au 21e régiment d’infanterie de marine, j’ai commandé soixante-trois hommes différents pour un effectif moyen sur les rangs de trente. Efforçons nous d’avoir des unités élémentaires à effectifs complets et constants, ralentissons le système de mutations des cadres, hérité de l’époque du service national, pour maintenir les cadres et les soldats ensemble plus longtemps, arrêtons d’avoir une structure différente pour chaque mission et nous verrons d’un seul coup augmenter les compétences sans dépense supplémentaire.

Dans le même esprit, les groupements tactiques interarmes organiques et non constitués pour la mission, s’ils posent des problèmes de maintenance sont également de très forts économiseurs d’entraînement. J’ai vécu dans deux unités de ce type (un régiment mécanisé ancienne formule et un régiment interarmes d’outre-mer). On y apprend la coopération interarmes sans avoir à bouger; par simple imprégnation. Cela suppose aussi de déstructurer la déstructuration et ramener les équipements, notamment les véhicules, à leurs servants. D’autres voies existent, à la fois culturelle (développer une obsession de l’entraînement permanent jusqu’au plus bas échelon, en tous temps et tous lieux) et organisationnelle, par exemple en desserrant l’étau des procédures administratives ou en supprimant certaines missions peu utiles. D’une manière générale tout ce qui peut contribuer à la stabilité des unités, à la facilitation de la vie courante, au gain de temps au profit de l’entrainement de proximité contribue indirectement à l’élévation du niveau opérationnel. On peut économiser ensuite sur les « coûts de transaction » nécessaires pour réunir et rendre cohérentes toutes les composantes matérielles et humaines d’une formation dans un grand camp.

Ces GTIA permanents, bien équipés, complets et cohérents sont destinés à être projetés. Ils n’ont pas forcément besoin d’être très volumineux pour peu que l’on ait fait effort sur la « productivité tactique » de chacune de ses cellules. Ils constituent le cadre de travail normal des hommes et des femmes pendant plusieurs années. 

On peut concevoir de les intégrer dans un cadre plus large de tradition et de gestion, du niveau régiment, corps à l’identité bien marquée et au sein duquel on ferait carrière. Ce corps aurait une double vocation organique (en particulier dans la gestion des ressources humaines) et opérationnelle, en intégrant un centre opérationnel de niveau brigade. Il coifferait les GTIA mais aussi un bataillon d’instruction qui, organisé en équipes d’assistance militaire opérationnelle, gérerait, outre cette mission d’AMO, la formation initiale des engagés mais aussi celle des réserves voire éventuellement du service civique. Le régiment comprendrait aussi un bataillon de montée en puissance, armé principalement de réservistes mais pas seulement, à vocation de maintien en condition de matériels moins immédiatement nécessaires, et de renforcement des GTIA. Il pourrait aussi être engagé de manière autonome, essentiellement sur le territoire national mais possiblement sur un théâtre d’engagement majeur. Les hommes du régiment auraient vocation à tourner dans ces trois fonctions, opération, instruction et montée en puissance. 

Au dessus de ces régiments-brigades, la structure doit redevenir simple, claire et directe vers le Chef d'état-major. Il paraît nécessaire de reformer un échelon divisionnaire, non plus « en l’air » comme les Etats-majors de force, ce qui est peu compréhensible pour les comptables (et donc vulnérable) mais bien relié à des unités identifiées. Ces divisions auraient, selon l’esprit des réformes qui avaient succédé au désastre de l’armée du Second Empire, à nouveau une double prérogative opérationnelle et organique.

C’est peut-être au-dessus de ces échelons que les économies sont à faire : dans l’allègement de la préparation centralisée des forces, dans la suppression de l’état-major de corps d’armée de 400 personnes que nous maintenons à grands frais (certes payés en partie par l’OTAN c’est-à-dire aussi avec nos contributions) en attente de l’emploi très hypothétique de la Nato Response force. Par les temps contraints qui courent, n’est-il pas concevable d’employer au moins cet état-major au profit de la France et de revenir en arrière en le fusionnant avec l’actuel Commandement des forces terrestres. On pourrait aussi pour donner plus de visibilité vis-à-vis de l’extérieur dangereux (en France), faire en sorte que le Chef d’état-major de l’armée de terre soit aussi directement et clairement le commandant des forces terrestres engagées en opérations.


Tout cela n’évitera pas la nécessité d’une recapitalisation des forces terrestres et le renforcement des effectifs, ni le démontage des structures interarmées rigidifiantes qui ont été mises en place, tout cela inéluctable à terme, mais, en attendant, l’expérience tend à prouver que lorsqu’on combat ce sont plutôt les combattants qu’il faut privilégier.

lundi 4 juin 2012

L'armée de terre face à la crise


L’armée de terre française, comme toutes les organisations militaires, est soumise à la double tension entre les ressources que la nation est prête à lui accorder et les besoins stratégiques de celle-ci, les arbitrages étant effectués par les institutions politico-militaires. Comme après les deux conflits mondiaux, la « paix de 1991 » a été l’occasion d’une transformation radicale de ces interactions avec à la fois une limitation immédiate des crédits alloués aux armées et le début d’une ère d’interventions au loin pour gérer les conséquences de cette nouvelle organisation du monde. 

Pour les forces terrestres, l’adaptation du modèle de forces au nouveau contexte a surtout consisté à rendre projetable le corps de bataille issu de la Seconde Guerre mondiale par quelques innovations de structure mais surtout une transformation sociologique et culturelle avec la professionnalisation complète de la composante active et l’adoption des valeurs « nomades » des anciennes troupes d’intervention. 

Pendant vingt ans, les forces françaises, et particulièrement les forces terrestres, ont ainsi soutenu une  « guerre mondiale en miettes » faite de l’accumulation de multiples tours de quelques mois sur des théâtres d’opérations répartis sur l’ensemble du monde. Ce cycle semble désormais toucher à sa fin à la suite de nouvelles évolutions à la fois du contexte international, de la vision politique de l’emploi des forces et de la situation économique de la nation, imposant immanquablement une redéfinition du modèle.

La fin de la guerre mondiale en miettes ?

Avec la réduction de l’engagement dans les Balkans, en Afrique sub-saharienne, au Liban et surtout en Afghanistan, l’engagement extérieur va atteindre en 2013 son plus bas niveau historique avec une prévision de moins de 5 000 hommes engagés, laissant cette armée désormais « nomade » dans le trouble. Le rétrécissement attendu des conditions préalables à l’action, qu’elles soient diplomatiques (mandat du Conseil de sécurité des Nations-Unies) ou matérielles (aide américaine), ne laissent pas prévoir d’extension de l’engagement dans les années à venir, sauf surprise stratégique ou retour à l’action unilatérale.

Le bilan de l’efficacité des forces terrestres durant ce cycle pose également question. Le système centralisé de la Ve République offre l’avantage de permettre l’engagement rapide des forces mais il expose aussi directement le Président de la République aux résultats de l’action militaire. Il s’ensuit une tentation très forte de l’intrusion politique afin de réduire les risques politiques à court terme, souvent associés aux pertes humaines. Lorsque le chef des armées cède à cette tentation cela se traduit invariablement par des contraintes qui réduisent l’efficacité tactique et donc au bout du compte finissent par induire des pertes humaines qui elles-mêmes justifient une plus grande intrusion. Comme ces pertes sont presque entièrement le fait de l’engagement au sol, le point extrême de cette logique est son remplacement par des actions à distance et/ou indirectes dont l’armée de terre serait largement exclue. Cette logique est confortée par le contraste entre l’engagement en Afghanistan avec ses 710 soldats français tués ou blessés gravement et l’engagement en Libye réalisé sans perte, mais aussi par la tendance générale de nos alliés, américains en premier lieu. 

La troisième contrainte est évidemment budgétaire. Après une professionnalisation qui a conduit, à masse salariale constante, à réduire les effectifs de l’armée de terre des deux tiers, la réforme en cours depuis 2008 a tenté de résoudre le problème de financement des programmes d’équipement. La solution choisie a été de réduire encore les effectifs, d’un sixième cette fois, en s’efforçant de ne pas affecter directement les unités de combat. Cette réforme n’est pas encore achevée qu’elle trouve déjà ses limites. Il reste encore plus de 5 000 postes à détruire sans que l’on sache désormais où les trouver hors des unités de combat. C’est dans cette situation de vulnérabilité que se profile un nouveau train de réformes. 

Des capacités d’adaptation limitées

Pour faire face à cette crise, le processus d’innovation de l’armée de terre souffre de plusieurs freins. Les régiments sont incités à innover lorsqu’ils sont confrontés à des défis opérationnels nouveaux et dangereux. Cette innovation est normalement facilitée par la variété d’origine, d’expériences et de compétences des hommes et des femmes qui composent l’unité, de l’incitation à innover par les chefs mais aussi des ressources en temps et en moyens qui leur sont données pour expérimenter et capitaliser. Dépossédés progressivement de leurs ressources autonomes pour cause de rationalisation économique et toujours très sollicités, les régiments de l’armée de terre s’éloignent de cet idéal-type pour compter surtout sur la simple accumulation informelle d’expérience. Cela les rend vulnérables à un changement soudain de contexte d’emploi.

Cette rigidification croissante n’est compensée qu’en partie par une centralisation des moyens d’entraînement qui sont aussi des espaces d’expérimentations et par un processus montant de retour d’expérience mais qui souffre encore des tiraillements entre différents organismes comme les écoles de spécialités, le Centre de doctrine d’emploi des forces, le commandement de la force terrestre et différents bureaux de l’Etat-major de l’armée de terre. Le processus non-institutionnel, fait d’écrits libres de la part du personnel de l’armée de terre, se développe mais souffre d’incitations contradictoires et du manque d’espaces d’expression. La difficulté institutionnelle à conceptualiser est renforcée par la centralisation interarmées, et le consensus qui en découle, peu favorable au débat ouvert, ainsi que la pression à l’alignement sur les doctrines de l’OTAN. 

Dans ce contexte intellectuel de plus en plus contraint, l’armée de terre peine à développer une vision innovante de l’action terrestre au XXIe siècle qui servirait à la fois d’écran protecteur face au politique et à l’échelon interarmées, de projet mobilisateur de ressources non seulement budgétaires et humaines (car celles-ci sont volontaires) mais aussi de moyen de résoudre son problème majeur qui n’est tant de remplir son contrat opérationnel de déploiement mais de vaincre des ennemis avec ces forces déployées. Tout au plus parvient-elle à désigner l’intervention intérieure comme une nouvelle dominante après les opérations de stabilisation et la contre-insurrection, à savoir, et à rappeler l’intérêt de disposer de forces terrestres pour faire face à l’imprévu. 

L’armée de terre fait donc évoluer son modèle de forces encore largement issu de la guerre froide, par réactions à des « stimuli » venus en interne de contraintes budgétaires et à l’extérieur de défis à relever et surtout de menaces à contrer. Sa productivité augmente grâce à l’accumulation d’expériences et aux innovations technologiques. Cela ne suffit sans doute pas  à compenser sa perte de substance et sa rigidité croissante du fait du soutien interarmées.

Un arsenal mixte 

L’équipement de l’armée de terre est d’abord un héritage de celui du corps de bataille destiné à affronter les forces du Pacte de Varsovie en Allemagne. Son cœur est donc un modèle général antichars à base d’unités blindées-mécanisées de type Seconde Guerre mondiale. Ce corps de bataille a été victime, en plein renouvellement de ses matériels, de la disparition soudaine de son ennemi, du coût d’achat et d’entretien de ses équipements dans un contexte budgétaire contraint ainsi que de la difficulté à les projeter dans ces missions lointaines devenues la norme. Entre dissolution et reports de programme, le nombre d’équipements majeurs du corps de bataille, rebaptisé de « décision », a été réduit de plus des deux-tiers depuis la fin de la guerre froide. La rénovation du char Leclerc, l’arrivée des 630 Véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI), des 77 canons Caesar de 155 mm (et la transformation des lance-roquettes multiples) sont censés conserver à cette composante une supériorité qualitative sur tous les adversaires conventionnels potentiels, tout en fournissant des « modules de supériorité terrestre » sur certains théâtres, en particulier en Afghanistan. 

Les véhicules blindés de combat et de transport plus légers comme le Véhicule blindé léger (VBL), l’AMX-10 RC et le Véhicule de l’avant blindé (VAB), plus facilement projetables que ceux du corps de bataille et d’un rapport coût-efficacité très supérieur dans le contexte d’emploi des années 1990-2000 ont logiquement mieux résisté à l’érosion budgétaire. Ces équipements sont néanmoins âgés et usés, et leur remplacement rapide par les EBRC (Engin blindé de reconnaissance et de combat) et VBMR (véhicule blindé multi-rôles), est un enjeu essentiel pour l’équipement de l’armée de terre.

Outre les véhicules blindés légers, les matériels les plus sollicités car les plus utiles sont ceux de la composante aéromobile. Dans un contexte de menace anti-aérienne réduite, l’intervention des hélicoptères d’attaque s’avère actuellement presque décisive au niveau opératif (basculement de l’opération Harmattan en Libye) ou tactique (engagements en Afghanistan). L’aviation légère de l’armée de terre souffre toutefois du retard important des programmes Tigre (attaque) et Caïman (transport) ainsi que de leur coût, très supérieur à ceux des générations précédentes, qui ont conduit à une réduction du nombre d’hélicoptère en dotation de plus de moitié depuis la fin de la guerre froide. La « recapitalisation » de l’ALAT est désormais une urgence pour l’armée de terre avec l’acquisition d’une capacité de transport lourd, dont tous les retours d’expérience des conflits récents témoignent de l’importance. 

L’armée de terre a investi largement le champ des nouvelles technologies de l’information afin d’optimiser ses ressources, notamment son infanterie dont tous les combattants sont destinés à être équipés du système Félin (Fantassin à équipements et liaisons intégrés), seul système de ce type parvenu à maturité dans le monde. Le Félin peut constituer la première étape d’une évolution de rupture dans le combat au sol, même si comme souvent dans les innovations majeures le gain tactique initial est loin d’être évident. 

Témoignage d’un processus d’évolution en réaction forcée, l’arrivée de ces nouveaux équipements n’a pas suscité de débat préalable sur les innovations de structure, de méthodes ou de culture qu’elle était capable de susciter. 

La saison brune

L’armée de terre est devant une crise schumpetérienne. Avec ses moyens actuels et de la manière dont elle est employée par le politique, elle perd de son efficacité face à des adversaires potentiels de plus en plus résistants. Elle est donc menacée de sacrifice sur l’autel de la rigueur budgétaire et de remplacement par des forces d’un rapport efficacité tactique- coût politique apparemment (mais apparemment seulement) plus performant. Il s’agit donc pour elle de trouver les innovations qui lui permettront de traverser la saison brune, cette intersaison des Rocheuses entre la fonte des neiges et la floraison, période boueuse mais où se décident les couleurs du printemps. Elle dispose pour cela de 160 000 cerveaux, c’est sa principale ressource.

Retranscription d'un article paru dans La lettre de l'Irsem n°5-2012.