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jeudi 26 mai 2022

La bataille de Bir Hakeim, courage et innovation dans les sables


Dans la nuit du 10 au 11 juin 1942 les combats de Bir Hakeim se concluaient par le repli de la 1ère Brigade française libre (BFL) à travers les positions germano-italiennes, dernier exploit d’une série commencée le 27 mai. Dans les faits, l’engagement de ces 3700 soldats français n’est qu’un combat mineur par son volume. La France a connu des milliers de combats et batailles de plus grande ampleur, et pourtant on connaît tous le nom de Bir Hakeim.

Cela n’a pas été une brillante manœuvre, mais une défense héroïque face à des forces très supérieures en nombre, le genre de choses que l’on aime bien célébrer dans les armées françaises (Sidi Brahim, Bazeilles, Camerone) parce que le courage, quelle belle valeur, peut s’y exprimer au mieux. La défense de Bir Hakeim est également le premier grand engagement de la France libre et a donc également une valeur symbolique et même politique forte. Pendant la bataille, de Gaulle écrivait au général Koenig, commandant la 1ère BFL : «La France vous regarde et vous êtes son honneur». Cela a été aussi une victoire de l'innovation militaire. 

«300  » dans les sables 

L’enjeu était important, mais l’épée était courte comme le soulignait encore le général de Gaulle dans ses mémoires de guerre, certes, mais quelle belle épée! Ce qui est frappant dans la bataille c’est la performance de la brigade alors que sur le papier la 1ère BFL ne se distingue pas beaucoup des centaines de régiments qui constituaient l’armée française en mai 1940, à peine deux ans plus tôt.

L’offensive de l’Axe débute le 26 mai 1942 par un vaste contournement de la ligne de Gazala par le Sud, c’est-à-dire Bir Hakeim, le «box» le plus en profondeur de la 8e armée britannique. Le 27 mai, la position subit une première attaque blindée italienne sans préparation d’artillerie, mais très agressive, avec 70 véhicules et de l’infanterie portée. L’artillerie française parvient à arrêter l’infanterie, tandis que quelques véhicules parviennent à pénétrer à l’intérieur de la position française où ils sont finalement arrêtés. En trois quarts d’heure, les Italiens ont perdu 32 chars et 90 prisonniers. Les Français n’ont perdu que deux blessés et un canon de 47 mm. Les Français contre-attaquent avec des unités mobiles et repoussent la division Ariete. Pendant quatre jours, les Français affrontent les Italiens du XXe corps, effectuant régulièrement des sorties qui désorganisent leurs adversaires, incapables en retour de franchir les défenses françaises. Cette résistance inattendue place toute l’offensive de Rommel en grande difficulté puisque toute la logistique des unités mobiles doit passer au sud de Bir Hakeim. Avec un commandement de la 8e armée plus efficace, le sort de la bataille générale aurait pu être très différent.

Le 1er juin, Rommel arrive en personne pour faire sauter ce verrou qui entrave son offensive. La division italienne Trieste est au Nord et la 90e division légère allemande au sud, tandis que l’ouest est verrouillé par deux bataillons de reconnaissance allemands. Pendant dix jours, la position est soumise à un bombardement intensif, notamment de la part des avions d’attaque Stukas. Ces derniers effectuent plus de sorties sur les Français qu’ils n’en feront quelques mois plus tard au-dessus de Stalingrad. Chaque jour, des milliers d’obus tombent sur la position et au moins une attaque d’infanterie est lancée, toujours sans succès. Le 6 juin, des blindés allemands et italiens sont concentrés pour un assaut général. Le 8 juin, plus de 60 bombardiers exécutent un raid de préparation sur les positions françaises. Le 10 juin, le commandement britannique donne l’autorisation de repli. Les pertes françaises s’élèvent alors à 99 tués et 109 blessés. La garnison parvient à s’exfiltrer dans la nuit qui suit. Durant cette sortie, 72 Français sont encore tués tandis que 763 manquent à l’appel. La plupart des disparus sont des égarés revenus sur la position, où ils combattront encore avant d’être faits prisonniers et libérés un an plus tard avec la reddition de l’Italie. Les pertes ennemies sont estimées à presque 3600 tués, blessés et prisonniers, 52 chars ont été détruits, ainsi que 11 automitrailleuses, 5 canons automoteurs et 10 avions.

La construction de l’épée

Une unité militaire est une association d’hommes avec leurs équipements, leurs méthodes et leurs valeurs et façons de voir les choses (culture tactique), le tout au sein de structures particulières. Faire évoluer une organisation militaire, quelle que soit sa taille, c’est donc faire évoluer une ou plusieurs de ces composantes, sachant que celles-ci interagissent forcément.

Les hommes qui composent la 1re BFL, créée en décembre 1941, sont tous des volontaires fortement motivés. Ils l’ont montré déjà en se rebellant d’abord contre leur propre hiérarchie, majoritairement fidèle à Vichy, et en franchissant des milliers de kilomètres pour rejoindre les Forces françaises libres. Les deux bataillons de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère (DBLE) et les trois bataillons coloniaux, bataillon du Pacifique (BP), formé à Tahiti et en Nouvelle-Calédonie, bataillon d’infanterie de marine (BIM) formé de «rebelles» en poste à Chypre et au Levant, et le 2e bataillon de marche de l’Oubangui-Chari (BM2), forment cinq unités d’infanterie à très forte cohésion commandées par de jeunes chefs énergiques comme les capitaines Broche (BP) ou Savey (BIM) qui se sont révélés dans la crise, bousculant le processus d’avant-guerre de sélection des officiers.

Tous ces hommes, d’origines extrêmement diverses, sont aussi, presque tous, des vétérans de France, de Narvik, d’Érythrée ou qui connaissent désormais bien un ennemi, italien ou allemand, qu’ils ont d’ailleurs déjà vaincu. Les plus anciens ont fait la Grande Guerre. Ils ont également déjà combattu ponctuellement en Libye, notamment avec des raids motorisés. Il y a là un capital de compétences évidemment supérieur à la quasi-totalité des unités terrestres françaises en mai 1940, mais à l’époque c’était aussi le cas dans une moindre mesure des unités allemandes en face qui avaient pour beaucoup déjà l’expérience de la compagne de Pologne.

Au point de vue des structures, la BFL est plus une division miniature qu’un régiment d’infanterie, même si son effectif est à peine plus élevé (3600 hommes contre 3000). La BFL possède cinq bataillons au lieu de trois, mais, surtout, elle dispose de son propre régiment d’artillerie, d’une compagnie antichar formée par des Nord-Africains, d’une compagnie du génie et d’un bataillon antiaérien armé par des fusiliers marins. Elle a développé des savoir-faire interarmes inédits à cette échelle.

L’équipement est issu pour l’essentiel des dépôts de matériels français de Syrie avec quelques compléments britanniques. L’infanterie est équipée comme en 1940, mais avec une dotation en armes collectives et d’appui double d’un régiment de l’époque. On y trouve ainsi 470 armes automatiques (dont 76 mitrailleuses Hotchkiss). La brigade possède de nombreux moyens antichars : des fusils antichars Boys (peu efficaces, il est vrai), 18 canons de 25 et 14 canons de 47 mm. La BFL dispose aussi de dizaines de milliers de mines, antichars pour l’essentiel. Développant des initiatives de certaines unités de 1940, elle innove surtout avec 30 canons de 75 modifiés dans les ateliers de Syrie pour servir en antichar. Les affûts ont été rabaissés, les boucliers coupés ou supprimés, les roues remplacées par des essieux de camions pour plus de mobilité. Certains d’entre eux sont portés directement dans les camions pour former un engin très mobile et capable de tirer un obus toutes les cinq secondes à une distance bien supérieure à celle des canons des chars qu’ils chassent. Ces canons sont dotés d’une optique spécifique, d’origine britannique, pour effectuer des tirs tendus et précis. Outre la quarantaine de mortiers de 80 mm ou de 60 mm des bataillons, le régiment d’artillerie dispose de 24 canons de 75 mm, un apport très appréciable, mais qui manque d’allonge pour effectuer de la contre-batterie.

Contrairement aux régiments de 1940, la 1re BFL est entièrement transportable par camions. Elle possède également 63 chenillettes Bren Carriers, dont certaines, à l’imitation des Canadiens et des Australiens, ont été bricolées pour porter un canon de 25 mm au lieu d’une mitrailleuse. Les Français ont également bricolé 30 camions américains Dodge, baptisés «Tanake», sur lesquels ont été placées des plaques de blindage et une tourelle avec un canon de 37 mm et une mitrailleuse.

Les Français libres ont tiré les leçons de 1940 et savent faire face au couple char-avions d’attaque qui avait fait tant de ravages à l’époque. La BFL est placée à l’extrémité sud de la ligne de défense britannique, dite ligne Gazala, au cœur du désert libyen. Elle a eu plusieurs semaines pour s’installer après les violents combats de l’opération Crusader, terminée en décembre 1941. La position française est sur un terrain presque entièrement plat, et donc a priori particulièrement vulnérable à une offensive blindée. Elle va pourtant s’avérer impénétrable grâce à une remarquable organisation du terrain. La BFL est d’abord protégée par au moins 50000 mines placées au loin dans un marais de mines peu dense, mais très étendu, puis par de vrais champs au plus près des postes de combat français. Ces postes sont eux-mêmes enterrés, y compris pour les véhicules, et presque invisibles. Dispersés en échiquier sur un vaste triangle d’environ quatre kilomètres de côté, la plupart des hommes sont dans des trous individuels «bouteille», de la taille d’un homme et invulnérables sauf à un coup direct, d’autant plus que le sol est très dur.

La BFL est également capable d’actions offensives, adoptant la méthode des Jock Column (du lieutenant-colonel britannique «Jock» Campbell), compagnie interarmes (une section de Tanake, deux sections portées, une section de camions-canons et d’armes antiaériennes portées) organisées pour mener des actions de harcèlement dans le no man’s land de trente kilomètres qui sépare les deux adversaires ou, pendant la bataille elle-même, des raids à l’intérieur des lignes ennemies.

Le potentiel caché des grandes organisations

La courbe de Yerkes-Dodson (1908) décrit la relation entre le stress et la performance cognitive selon le même principe que la courbe de Laffer relative à l’impôt : trop peu ne stimule pas, trop ne stimule plus. Entre les deux pôles, on trouve l’«eustress» défini par le médecin autrichien Hans Selye comme la zone positive du stress, celle où on met en œuvre tous les moyens à sa disposition pour faire face à un événement donné, jusqu’au moment où une pression trop importante finit pour inverser le processus et devenir paralysante.

À la manière du biologiste et politiste britannique Dominic Johnson on peut établir un parallèle entre ce phénomène individuel et le comportement des armées ou des composantes d’armées. Si elle ne reste pas inactive pendant la «drôle de guerre», l’armée française évolue relativement peu pendant la période et c’est une de ses fautes majeures. Il y a alors beaucoup trop de blocages, de rigidités et peut-être aussi d’assurance pour qu’elle se mette vraiment au travail, comme cela avait pu être le cas dans l’hiver 1917-1918 par exemple dans un contexte proche. Elle n’y est pas beaucoup incitée en fait et en premier lieu par le haut-commandement, très différent en ce domaine de celui de 1918. En Allemagne, où il est vrai on ne craint pas d’invasion et où on n’a pas besoin d’être tous «sur les créneaux» on s’entraine et on travaille beaucoup pendant la drôle de guerre, en tirant les leçons de la campagne de Pologne.

L’armée française devient «incitée à innover» dès le 10 mai 1940 et la survenue des premiers grands échecs. Elle monte vers le sommet de la courbe de Yerkes-Dodson et innove très vite. L’armée française qui se bat sur la Somme mi-juin 1940 a beaucoup changé en faisant évoluer ses méthodes, avec la mise en place des points d’appui tous azimuts comme celui de Bir Hakeim deux ans plus tard, mais à ce moment-là le décalage dans le rapport de forces est devenu trop flagrant pour espérer l’emporter, au moins en métropole. Les FFL sont toujours sur cette dynamique de stimulation, et d’autant plus qu’elles doivent faire feu de tous bois. Il n’y a dans la BFL aucun matériel nouveau, mais des bricolages, des détournements d’emploi (canon de 75 en antichar) et quelques emprunts d’équipements aux Britanniques, voire à l’ennemi (mitrailleuses antiaériennes italiennes Breda, par exemple). Ces équipements ont permis de développer de nouvelles méthodes (raids mobiles) à moins que ce ne soit ces méthodes qui aient «tirées» les innovations techniques (besoin d’équipements antichars et antiaériens) et ont contribué à accroître la confiance des hommes (l’abondance des armes collectives donne par exemple un plus grand sentiment de puissance aux fantassins), et donc en retour leur capacité à bien les utiliser. La confiance dans les hommes et leur motivation permettent également de les disperser, et donc de diluer les effets de l’artillerie ou des Stukas. Il faut noter que, se souvenant de certaines faiblesses des unités de 1940, le général Koenig a exigé que tous les hommes des unités de soutien soient également formés comme de solides fantassins. L’ensemble, motivation, expérience, équipements puissants et adaptés, forme une spirale de confiance particulièrement efficace.

Il n’y avait rien là qui ne soit impossible en 1940. Il y avait dans l’ordre de bataille du Front Nord-Est et sans toucher aux forteresses de quoi former l’équivalent d’au moins 120 BFL. Avec le budget d’un seul navire de ligne Strasbourg, sabordé à Toulon en 1942 sans n’avoir jamais servi, on pouvait largement leur financer la même dotation d’armes individuelles et collectives qu’à Bir Hakeim. Les mines antichars, les camions ne représentaient pas des sauts technologiques et leur production en masse n’était pas un défi impossible dans les années 1930. Pour le reste et c’est l’essentiel, il fallait faire investir dans les hommes, innover dans l’entrainement et la formation, bricoler, expérimenter, étudier l’ennemi et ses propres performances, transpirer pendant tous les mois de la drôle de guerre. Avec de l’effort, de la volonté et de l’imagination, il aurait été possible, à ressources constantes, de nettement monter en gamme les unités de mêlée existantes tout en conservant de la masse. Il aurait été possible disposer sur la ligne de front de l’équivalent de 120 points d’appui de Bir Hakeim. Nul doute que les événements auraient été différents, montrant ainsi les possibilités de l’imagination et de la détermination.

mardi 21 avril 2020

Engager l'armée en sécurité intérieure : le cas irlandais


Publié le 1er janvier 2012.

Le 1er août 2007, les opérations militaires en Irlande du Nord ont officiellement pris fin après trente-huit ans. A une époque où la tentation est forte de plus intégrer les forces armées dans la sécurité intérieure, il n’est peut-être pas inutile de revenir sur cette période de « Troubles », où sont tombés 719 soldats britanniques soit plus que pendant que pendant tous les combats réunis de la guerre du Golfe, des Balkans, de l’Irak et de l’Afghanistan.
Une armée engagée sur sa bonne image
La crise a éclaté en Irlande du Nord lorsque les habitants de certains quartiers catholiques n’ont plus supporté d'être maintenus dans un état de prolétarisation et n’ont eu plus aucun espoir dans le processus politique démocratique. La seule réponse ayant été répressive pendant des années, la police (Royal Ulster Constabulary, RUC) était devenue insupportable et sa seule présence suffisait à déclencher des émeutes. Simultanément, les forces armées, professionnalisées depuis huit ans et fortes d’une expérience dans de nombreuses opérations extérieures, bénéficiaient d’une excellente image. Aussi lorsque les affrontements deviennent meurtriers à Londonderry et à Belfast en août 1969, l’intervention de l’armée apparaît-elle comme une bonne solution pour apaiser les esprits. Et effectivement dans un premier temps, les militaires sont bien accueillis dans les quartiers difficiles.

Cette « lune de miel » ne dure guère car la réussite de cette projection intérieure sert de substitut à de vrais décisions politiques. Or, contrairement à ce que croyaient certains « spécialistes », les savoir-faire nécessaires aux opérations de maintien de la paix sont différents de ceux du maintien de l’ordre. Les militaires, à qui cette mission répugne, ne sont pas préparés et la coopération avec la police s’avère délicate. Cette dernière est d’ailleurs si décrédibilisée qu’elle est engagée dans une profonde réorganisation. On se retrouve ainsi avec la juxtaposition d’une police compétente juridiquement mais ayant perdu toute légitimité et d’une armée admise mais incompétente. Refusant de se substituer à la police pour des missions qui ne relèvent pas de leur rôle dans la nation, les militaires se contentent de constituer un « cordon sanitaire » autour des poches de colère qui deviennent ainsi rapidement des zones de non droit puis des bases pour des organisations paramilitaires.
L’intervention militaire fait glisser les « troubles » vers la guerre
Ce gel de la situation locale ne s’accompagnant d’aucune mesure pour s’attaquer aux causes profondes du malaise, devient vite insupportable pour la population catholique qui voit désormais l’armée comme le nouvel instrument du maintien de son état. Les militaires sont alors la cible d’attaques de plus en plus violentes. Les troupes commencent à éprouver un profond sentiment d’impuissance, ce qui pousse le commandement à lancer des opérations offensives. Celles-ci sont d’une grande maladresse comme à Belfast, en juillet 1970, lorsque la fouille d’un quartier sensible se solde par la mort de cinq civils. La situation se dégrade alors très vite. Le 6 février 1971, le premier soldat est tué en service. Le 9 août 1971, contre l’avis des militaires, le ministre de l’Intérieur décide d’autoriser la détention sans jugement et lance une immense rafle de suspects. Cette mesure d’exception, les innombrables erreurs de cette opération mal préparée et les conditions de certains interrogatoires suscitent une réprobation générale, qui dépasse les frontières du pays. Le 30 janvier 1972, un bataillon parachutiste ouvre le feu, dans des conditions qui font encore polémique, sur une manifestation catholique illégale. Treize civils, pour la plupart mineurs, sont tués dans ce Bloody Sunday, inaugurant l’année la plus meurtrière des troubles. Le désastre dans l’opinion est immense d’autant plus que les militaires communiquent très mal sur cet événement.

Durant cette seule année 1972, plus de 1 500 bombes explosent sur un territoire à peine plus étendu que deux départements français et 108 soldats sont tués. Mais peu à peu, l’armée s’adapte et prend le dessus sur l’Irish Republican Army (IRA). Un régiment de réserve à recrutement local est formé. Toutes les zones de non droit sont occupées à la fin de 1972 et l’organisation du renseignement atteint un niveau qui autorise des opérations offensives efficaces. L’IRA demande une trêve dès 1972 tandis qu’une branche « provisoire » (PIRA) résiste jusqu’en 1976 pour abandonner alors le terrain de la guérilla et rejoindre celui du pur terrorisme. Sans que personne ne l’ait envisagé, l’engagement de l’armée a ainsi facilité le glissement vers une forme de guerre où elle s’est d’ailleurs retrouvée un peu plus à l’aise que dans le maintien de l’ordre.

L’armée de terre sous forte tension

Ce résultat a été acquis au prix de lourdes pertes et de fortes tensions, illustrant par là même les forces et les vulnérabilités d’une armée de métier occidentale moderne. Outre des pertes humaines qui vont atteindre au total le volume d’une brigade, l’armée de terre a été obligée d’accepter de perdre des compétences en matière de combat de haute intensité, à une époque où le Pacte de Varsovie représentait une menace majeure. Forte de 155 000 hommes, l’armée de terre a été obligée de maintenir 10 % de ses effectifs en Irlande du Nord pendant presque trente ans, en même temps qu’un corps d’armée en Allemagne. Comme de plus certaines unités (Gurkhas, bataillons irlandais) n’étaient pas engagés en Ulster, la pression qui s’est exercée sur les bataillons restants a été très importante. Le nombre de rotations et le caractère extrêmement frustrant, pour un militaire, des opérations de sécurité intérieure ont fortement pénalisé le recrutement et les rengagements, contribuant à la perte de mémoire tactique et obligeant à orienter une partie du budget de fonctionnement vers les soldes plutôt que vers l’entraînement. Pendant plus de dix ans, la British Army on the Rhine (BAOR), fer de lance de l’armée de terre, n’a pu effectuer d’exercice à grande échelle. Tout cela parce que 1,3 % de la population britannique était en colère.
Une victoire militaire impossible
Si les militaires obtiennent des succès tactiques, ils comprennent aussi qu’ils ne parviendront jamais à éradiquer les organisations clandestines tant que celles-ci bénéficieront du soutien d’une partie importante de la population locale. Les opérations s’engagent donc à la fin des années 1970 dans une phase d’endurance où l’objectif n’est plus que le maintien de la violence sous un seuil « acceptable », en attendant que les réformes sociales et politiques, enfin lancées, portent leur fruit. La police, reconstituée, est à nouveau en première ligne et l’armée passe en soutien, ce qui ne va pas sans poser de multiples problèmes de coordination. Un imposant quadrillage de surface (un militaire ou un policier pour trois catholiques d’âge militaire) permet de contrôler la zone tandis que des opérations ciblées démantèlent peu à peu les réseaux terroristes. Au milieu des années 1990, la population catholique, lasse de la violence et dont le sort s’est considérablement amélioré, se désolidarise de la PIRA, créant ainsi les conditions d’un règlement du conflit. Le dernier soldat britannique tombe en 1997. Le 10 avril 1998, le Belfast agreement est signé puis approuvé par référendum. En 2005, les effectifs militaires sont revenus à ce qu’ils étaient avant les troubles et depuis l’été 2007, l’armée n’a plus aucun rôle en matière de sécurité intérieure. 

Fiche au CEMA, 2008. Res Militaris.

samedi 26 septembre 2015

Lorsque les dividendes de la paix et l'engagement de l'armée française en sécurité intérieure facilitèrent le déclenchement d'une guerre mondiale


Réédition d'un article paru le 15/09/2012 sous le titre Crise militaire

Les armées peuvent aussi subir des crises en temps de paix. Une des plus sévères de l'armée française a eu lieu au tout début du XXe sicèle et ses conséquences stratégiques ont été considérables. Cette crise est la conjonction de plusieurs phénomènes. Le premier est la croyance que la guerre entre les nations européennes est révolue du fait de l’interpénétration des économies issues de la première mondialisation, du triomphe de la raison positiviste et de la dissuasion des armements modernes.
La première conséquence de cette croyance est l’empressement à toucher les « dividendes de la paix » et à ponctionner le budget militaire pour tenter de résoudre les difficultés financières de l’Etat. Les crédits d’équipements de l’armée chutent ainsi de 60 millions de francs en 1901 à une moyenne de 38 millions de 1902 à 1907 avant de revenir à 60 millions l’année suivante et monter jusqu’à 119 millions à la veille de la guerre. Le ministère des finances s’évertue par ailleurs par de multiples procédés à ce que cet argent ne soit jamais complètement dépensé. Ce creux budgétaire est une des causes du retard considérable pris par la France dans l’acquisition d’une artillerie lourde.
La deuxième conséquence directe de cette remise en question du rôle de l’armée est à mettre en relation avec le service militaire universel qui s’impose pour la première fois avec la loi de 1889 aux fils des classes aisées et aux intellectuels. Ils y rencontrent une institution dont la culture est encore héritée du Second Empire, voire de l’Ancien Régime, époque où, selon L’Encyclopédie, « le soldat est recruté dans la partie la plus vile de la nation ». De cette rencontre naît, chose inédite, une littérature de la vie en caserne, souvent peu flatteuse pour l’armée (Le cavalier Miserey d’Hermant, Les sous-offs de Descaves, Le colonel Ramollot de Leroy, etc.). Ce mouvement critique (qui suscite en réaction des articles comme Le rôle social de l’officier de Lyautey en 1891), vire à l’antimilitarisme après l’affaire Dreyfus (1898).
Ce divorce prend une nouvelle tournure avec l’arrivée au pouvoir des Radicaux en 1899, bien résolus à transformer un corps d’officiers « recrutés dans les milieux traditionnalistes et catholiques et vivant en vase clos, jaloux de leur autonomie et attachés au passé » (Waldeck Rousseau). L’affaire des fiches (1904) fait éclater au grand jour cette politique d’épuration et jette d’un coup la suspicion sur le corps des officiers généraux nommés sous ce pouvoir politique.
Pire encore, en l’absence de forces spécialisées, l’armée est massivement employée dans des missions de sécurité intérieure, dans le cadre des inventaires des congrégations (1905), des grèves des mineurs du Nord (1906) et des viticulteurs (1907). L’antimilitarisme se répand aussi dans les milieux populaires. Il y a 17 000 insoumis en 1909. Lorsqu’il faut mettre en œuvre le service à trois ans en 1913, la rumeur se répand que la classe 1911 sera prolongée d’un an, ce qui provoque des troubles dans plusieurs garnisons. On préfère donc faire appel simultanément à deux nouvelles classes, ce qui pose d’énormes problèmes de logement, d’instruction, etc. Au moment de la mobilisation d’août 1914, on est encore persuadé qu’il y aura environ 15 % de réfractaires (0,4 % en réalité). La leçon sera comprise puisqu’après la guerre, on créera des unités non-militaires de maintien de l’ordre pour éviter à l’armée de se couper de la nation par ce type de mission.
Durant cette période noire, le moral des officiers s’effondre. Les candidatures à Saint-Cyr et Saint-Maixent chutent. Les départs se multiplient notamment chez les Polytechniciens, pour qui la voie militaire sera désormais marginale. La pensée militaire française, renaissante à la fin du XIXe siècle avec l’Ecole supérieure de guerre, s’éteint. Plus personne n’ose écrire de peur de sanctions. Même les règlements tactiques ne sont pas renouvelés pendant des années.  
L’ambiance change à partir de 1911 avec le changement de gouvernement et surtout la montée rapide des périls qui transforment d’un coup la perception que l’on a de l’emploi des forces. Aussi sûrement que la paix était certaine, à peine quelques années plus tôt, la guerre apparaît désormais comme inévitable. Or, l’armée française n’est plus aussi prête à la guerre qu’avant la crise. Elle, qui était en pointe des innovations à la fin du XIXe siècle, a pris du retard par rapport aux Allemand. De nouvelles technologies comme le téléphone ou le moteur à explosion se développent en pleine paralysie intellectuelle des militaires qui les ignorent largement. Le corps des généraux, issu de la période, est tel que 40 % d’entre eux seront « limogés » dans les premiers mois de la guerre pour incapacité. La lâcheté apparente de ces mêmes généraux face aux décisions politiques désastreuses d’avant-guerre pousse à la contestation un certain de jeunes officiers, baptisés Jeunes Turcs. Leur mouvement, salutaire par de nombreux aspects, va aussi conduire à cette forme de psychose collective que l’on appelle l’ « offensive à outrance ». En 1914, constatant toutes ces faiblesses, le Grand état-major allemand est persuadé que c’est le moment d’attaquer la France.
Autrement dit, des décisions prises en quelques années comme la réduction des moyens ou l’emploi en sécurité intérieure, ont suffi pour affaiblir considérablement la capacité de dissuasion de l’armée française. Le XXe siècle tout entier s’en est trouvé transformé. 

lundi 17 décembre 2012

De Daguet à Daguet


Dans un article datant de 1993 et intitulé The Financial Instability Hypothesis, l’économiste Hyman Minsky distingue trois régimes d’emprunts : le régime de  « couverture » où le revenu de la somme empruntée permet d’assurer le versement des intérêts tout en faisant croître ses actifs ; le régime  « spéculatif » où le revenu suffit seulement à verser les intérêts et l’emprunteur se voit alors forcé de reconduire sa dette d’échéance en échéance et le régime dit de « cavalerie » ou de « pyramide » où le revenu de la somme empruntée est insuffisant à couvrir les seuls intérêts dus et l’emprunteur est forcé pour s’acquitter de ceux–ci, soit d’emprunter davantage, soit d’y consacrer le produit de la vente de certains de ses actifs. Le passage à ce troisième régime est, depuis cet article, désormais qualifié de « moment Minsky ». L’emprunteur devient alors rapidement aussi pauvre qu’avant l’emprunt et risque même sérieusement la ruine.

Lorsque se déclenche l’opération Daguet en 1990, la France parvient, difficilement, à projeter une composante aérienne de 58 appareils et une composante terrestre de 12 500 hommes équipés de 130 hélicoptères, 150 blindés-canons, 200 véhicules transport de troupes et 42 canons de 155 ou mortiers de 120 mm. La modestie de cet engagement au regard de nos moyens (moins de 10 % de notre potentiel de combat) fait alors débat et l’opération Daguet est le point de départ d’une transformation de notre modèle de forces reposant sur deux piliers : la professionnalisation complète des troupes et la poursuite de la recapitalisation technique engagée dans les années 1980 mais sans augmentation de budget en monnaie constante.

Plus de vingt-ans et environ 600 milliards d’euros plus tard, où en sommes-nous ? L’armée de terre, pour ne citer qu’elle, dispose de trois fois moins de régiments, de six fois moins de chars de bataille et de pièces d’artillerie, de deux fois moins d’hélicoptères qu’en 1990. Son contrat d’objectif a glissé de Livre blanc en Livre blanc pour se rapprocher singulièrement des 20 000, voire des 15 000 hommes projetés. Il en est sensiblement de même pour l’armée de l’air qui aurait du mal à engager simultanément les 70 appareils de combat demandés par l’actuel contrat d’objectif.

Autrement-dit, en partant de Daguet nous tendons à nouveau vers Daguet malgré la professionnalisation et environ 200 milliards d’investissement matériel. Alors certes cette division aéroterrestre Daguet 2013 qui semble se dessiner comme nouveau contrat opérationnel serait bien mieux équipée que son aînée mais nos adversaires potentiels ont évolué également et nous ne disposons de beaucoup moins de réserves de forces qu’en 1990. On peut même se demander, au moins pour les forces terrestres, si les armées de terre de 1990 et de 2012 s’affrontaient si la première ne l’emporterait pas. Cela signifierait que les investissements techniques et sociologiques (professionnalisation) réalisés ont été insuffisants à endiguer une perte des « actifs », s’ils n’ont pas contribué finalement à cette réduction, et que nous sommes entrés dans un « moment Minsky ».

Hyman Minsky explique qu’il existe une tendance naturelle à la sous-estimation croissante des risques en fonction des succès obtenus qui conduit à glisser imperceptiblement du régime « de couverture » au régime « de cavalerie ». L’optimisme et l’absence de vision à long terme conduisent ainsi à une crise finale qui ne peut se résoudre que par un changement radical comme une annulation de la dette ou un refinancement extérieur, par une nationalisation par exemple. Peut-être que la solution à la crise militaire actuelle réside justement par une forme de nationalisation, au sens de ré-enracinement dans la nation. 

jeudi 6 décembre 2012

FAR + Reichswehr


Pour Nassib Nicholas Taleb dans Le cygne noir, nous vivons habituellement dans le Médiocristan,  « le pays de la moyenne » dans lequel l’avenir est une projection de ce qui toujours été fait, tolérant au mieux des  « inconnues connues » de faible ampleur autour de la ligne médiane. Et puis, de temps en temps, survient un « cygne noir », un évènement surprenant et surpuissant qui fait apparaître brièvement l’Extremistan, peuplé d’ « inconnues inconnues » qui mettent à mal nos habitudes.

Depuis 1962, les forces françaises sont intervenues dans les deux univers et si on veut préparer rationnellement les engagements à venir, il faut combiner une approche inductive projetant dans le futur les enseignements du passé mais aussi à garder à l’esprit que tout cela peut être remis en cause très vite.

Si l’avenir doit être comme le passé et nos dizaines d’années d’intervention en Médiocristan, nous devons alors nous préparer à affronter parfois des armées régulières en profitant de notre supériorité aérienne pour les écraser par des campagnes de frappes en coalition. Nous devons surtout (dans une proportion de dix contre un) nous préparer à affronter au sol des organisations non-étatiques en pays étranger. Ces opérations de guerre peuvent être suivies par des opérations de stabilisation si les conditions le permettent (milieux permissifs, densité de forces suffisante, patience) mais il faut exclure définitivement les missions d’interposition. Nous avons besoin pour cela d’une force de reconnaissance-frappe pour détruire les forces lourdes régulières ; d’une force aéroterrestre combinant l’assistance militaire technique, puis des forces légères si la force rebelle n’est pas implantée et ne dispose pas de moyens « anti-accès » (armement antichar et antiaérien portatif), forces nomades si la force est implantée et/ou forces protégées sur la force est armée de moyens anti-accès.

Nous devons également nous préparer à intervenir en Extremistan. Nos précédentes pénétrations dans cet univers (guerre du Golfe en 1990, effondrement de la Yougoslavie, apparition de l’hyperterrorisme, retour de la contre-insurrection en Afghanistan, tsunami de 2008, printemps arabe, crise économique) ont surtout été pénalisées par nos manques de moyens mais aussi d’idées « de réserve » autorisant une dilatation soudaine et/ou une extension très lointaine de nos actions avec un changement de méthodes. Etre capable de faire face à des évènements importants et imprévus suppose donc de disposer d’un surplus de moyens et de compétences à la fois variés et relativement abondants. Dans un contexte de ressources financières contraintes, ce réservoir dans lequel puiser en cas de crise grave ne peut qu’être une fraction civile de la nation convertible très rapidement en forces militaires avec des moyens « sous cocon ».

En résumé, le modèle militaire le plus rationnel pour la France, compte tenu de ressources budgétaires comptées, ne peut qu’être un mélange de force de frappe conventionnelle, de force d’action rapide, avec une forte composante légère et une petite composante lourde, et de reichswher, avec une forte composante de réserve lourde et une multitude de compétences variées. 

vendredi 9 novembre 2012

Entretien avec un vampire

Il y a deux ans, une brillante fonctionnaire civile du ministère de la Défense m’expliquait qu’il existait encore beaucoup de réserve de productivité dans les armées. Etonné, je lui demandais à quoi elle pensait : A de nouvelles méthodes d’entraînement ? Au partage de retex par internet ? A un système Félin 2 susceptible de révolutionner le combat d’infanterie ?

J’avais oublié que le militaire n’était pas la langue officielle du ministère. Elle me répondait, un peu affligée, que la productivité d’un service public se mesurait au rapport entre le budget et le nombre de personnels le mettant en œuvre.  Elle ajoutait, à titre d’exemple et en me regardant comme le loup affamé de Tex Avery, qu’un colonel représentait une bonne réserve de productivité.

Je lui rétorquais qu’elle me faisait penser à ces animaux vampires qui, lorsqu’ils sont blessés, finissent par se suicider à force de boire leur propre sang (en fait je ne savais pas si cela existait mais l’image me plaisait). Son rêve serait donc d’être l’ultime personnel du ministère de la Défense assurant ainsi à celui-ci une productivité phénoménale pour une efficacité nulle. J’ajoutais que dans une pulsion ultime, elle finirait même par démissionner afin de réaliser la productivité infinie : un budget sans personne pour le dépenser. Comme dans une scène de L’œuf du serpent, elle s’observerait même avec jouissance en se suicidant (professionnellement).

Elle me répondait que puisque j’aimais le cinéma, la situation lui faisait penser au Pont de la rivière Kwaï car la décision de s’amputer d’un sixième des effectifs venait quand même largement du contrôle général et qu’on avait trouvé depuis assez de colonels Nicholson pour se féliciter de dissoudre des régiments et des bases encore plus vite que prévu. C’est aussi l’Armée des ombres, ajoutait-elle, la Résistance en moins. Pourquoi s’arrêter là ?

lundi 29 octobre 2012

Nostalgie de l'odeur de la victoire


Je suis plutôt progressiste dans de nombreux domaines, mais dans la conception que j’ai de l’emploi de la force armée je suis un conservateur, voire un réactionnaire au sens où je crois que dans ce domaine les choses étaient mieux avant.

J’ai eu ma première arme en main très peu de temps après les opérations presque simultanées en Mauritanie, à Kolwezi et au Tchad. J’admirais alors la manière dont les décideurs politiques et militaires prenaient leurs responsabilités et acceptaient le prix du sang au nom des intérêts de la nation sans attendre un hypothétique mandat du Machin ou de l’assemblage de plus ou moins bonnes volontés européennes. L’ambition de la France d’alors ne se réduisait pas alors à « peser dans une coalition » ou à plaire à l’allié américain mais à résoudre les problèmes par des victoires plutôt que par des gesticulations. Je crois même me souvenir qu’on tirait un certain orgueil à y parvenir seul et que l’intervention « à la française » suscitait une certaine admiration. Le soldat était alors un véritable instrument de politique destiné à imposer la volonté de la France à ses ennemis. On ne prétextait pas le changement de contexte pour justifier l’impuissance puisque c’est notre volonté même qui changeait le contexte. On considérait aussi que les victoires, plutôt que  les bourbiers, constituaient le meilleur moyen de limiter les pertes.  

Je ne savais pas alors que les soldats ne font jamais les guerres dont ils ont rêvé quand ils étaient enfant (car on peut rêver de combattre). Les images de mes camarades que l’on retirait des décombres d’un immeuble à Beyrouth suivi du repli honteux de la ville quelques semaines plus tard, mon engagement en Nouvelle-Calédonie pour protéger des Caldoches, qui nous crachaient dessus face à des Canaques dont on soupçonnait qu’ils avaient quelques raisons d’être en colère, la garde à la frontière luxembourgeoise pour protéger de mon corps le pays des terroristes issu du Grand-duché, le combat côte à côte avec une armée régulière dans un pays d’Afrique des Grands Lacs où la France n’avait d’évidence aucun intérêt à défendre, l’engagement pour protéger à tout prix Sarajevo de la barbarie serbe sans armes lourdes (trop « agressives »), sans bouger d’une patinoire et en me défendant surtout contre ceux-là que je venais défendre…ont commencé à me faire douter non pas qu’il existait encore une politique d’emploi de l’emploi de la force mais que cette politique était toujours cohérente.

L’empressement à toucher les dividendes de la paix de 1991 mais sans toucher aux intérêts des industriels les plus influents créant ainsi une bosse budgétaire éternellement repoussée jusqu’à ce qu’elle rencontre une crise économique, la solution qui a consisté ensuite à sacrifier ceux qui emploient les armes pour sauver ceux qui les fabriquent, l’incapacité à imposer aux autres ministères ce que l’on imposait aux armées m’ont ensuite fait douter du courage de nos décideurs face à ceux qui peuvent protester. Les forces armées françaises, consentantes car disciplinées, ont ainsi connu ses cinq dernières années presque mille fois plus de suppression de postes qu’elles n’ont connu de tués au combat.

Les mêmes décideurs n’ont d’ailleurs pas été plus courageux vis-à-vis ceux qui nous combattent actuellement les armes à la main, niant d’abord d’être en guerre contre eux avant de simplement décider d’éviter de les affronter directement et de s’immiscer dans la conduite des opérations jusqu’à les vider de la majeure partie de leur efficacité. Les gens qui nous font face ne sont pourtant guère mieux armés que dans les années 1970. Ils sont simplement plus forts car ils continuent, eux, à accepter le combat. Ils ne sont pas paralysés par l’intrusion politique (ou la simple crainte de déplaire au politique), ni empoisonnés par des réglementations croissantes (quel choc culturel lorsqu’au retour de Sarajevo où étaient tombés 26 de mes camarades une chargée de prévention est venue me demander quels postes étaient dangereux dans mon unité), la rigidification du soutien, la peur des procès et l’inquisition prévôtale. Ils ne sont pas encore assez forts pour infliger un nouveau Dien Bien Phu mais suffisamment pour enliser des forces à qui on refuse la victoire.

Je crois qu’il faut revenir à une conception classique de l’emploi de la force armée. Il faut dégager le militaire du fourre-tout de la sécurité nationale pour le faire revenir dans son cadre naturel d'une stratégie de puissance, à moins que l’on renonce définitivement à en avoir une. Il faut ensuite renouer avec l’efficacité. Malgré le faible effort de la nation, à son plus bas historique, nous disposons encore du 5e budget de la défense au monde. Quand on voit ce que pouvaient faire les forces d’intervention françaises de Bizerte en 1961 ou à l’opération Tacaud au Tchad en 1978, on se plait à rêver ce que l’on pourrait faire avec des moyens (encore) au moins trois ou quatre fois supérieurs en volume. 

samedi 6 octobre 2012

BH-Valoriser la culture d'entreprise-Julien Mathonnière


En lisant vos réflexions sur l’intelligence collective, en particulier « Qui veut gagner des batailles ? » et « L’armée invisible », j’ai repensé à l’une de ces formules que les économistes affectionnent : celle d’intangible assets. On la traduit généralement par capital ou patrimoine immatériel, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances, des informations et des savoir-faire détenus par une organisation à des fins de développement.

Depuis le début des années 2000 et l’éclosion des entreprises liées aux NTIC, ces actifs immatériels ont largement dépassé en valeur les capitaux industriels fixes et intangibles. Ils se placent désormais au cœur de la croissance d’un grand nombre d’industries, dont ils déterminent également la valeur sur les marchés financiers. Les niveaux quasi stellaires de capitalisation boursière de start-up auxquelles personne ou presque ne croyait il y a seulement quelques années est en la preuve.

En outre, à mesure que le capital se dématérialise, les enjeux concurrentiels changent d’échelle. Dans la querelle qui oppose Apple à Samsung, la firme de Cupertino cherche d’abord à préserver un savoir-faire bien plus qu’une technologie qui, pour ainsi dire, se trouve désormais entre toutes les mains. Le succès d’Apple n’est pas uniquement lié aux qualités esthétiques et innovantes de ses produits, mais à la philosophie créative unique de la firme, fruit d’une culture d’entreprise et du travail collaboratif de tous ses employés.

Comme le géant californien de l’électronique, les armées sont elles aussi le dépositaire d’une intelligence collective qui, pour des raisons pratiques et historiques, n’a jamais été pleinement exploitée. C’est d’autant plus vrai que l’organisation hiérarchique du commandement tend à inhiber les initiatives émanant de la base. En exerçant son autorité du haut vers le bas, elle rend difficile l’émergence de démarches participatives de type bottom-up.

Or, n’est-ce pas aux niveaux subalternes que la volonté de créer, d’entreprendre et de mener est la plus forte ? Les jeunes officiers de la génération X, nés à partir des années 70, et souvent issus de familles monoparentales ou de foyers où les deux parents travaillaient, sont nettement plus autonomes et plus confiants en leurs aptitudes que leurs prédécesseurs du baby-boom. Alors que ces derniers ont pu gravir les échelons dans la confortable clarté d’un monde bipolaire figé par les codes de la guerre froide, la génération X a grandi pendant les improbables missions de paix en Bosnie, au Kosovo ou en Somalie. Elle est plus défiante de l’autorité et notoirement moins impressionnée par le rang que ses prédécesseurs. C’est un développement plutôt positif pour l’armée de terre, dans la mesure où les exigences du combat moderne ont tendance à forcer la prise de décision vers le bas.

C’est aussi la source la plus sûre d’une culture d’entreprise vivante et - pour employer le jargon des informaticiens – régulièrement mise à jour. Sans cette implication, le patrimoine immatériel des armées risque fort de se figer dans la muséographie, comme le font tous ces retours d’expérience et autres lessons learned que français et américains consignent dans des rapports que personne ne lit. Comme l’observait non sans malice un ancien directeur du Centre for Army Lessons Learned (l’équivalent de notre CDEF) aux Etats-Unis,  pour qu’une leçon soit considérée comme apprise (au participe passé), encore faut-il qu’elle ait effectivement produit un changement. Aucune leçon n’est apprise tant que l’on n’a pas montré que l’on faisait autrement (et mieux).

Toute la difficulté consiste donc à recycler l’expérience du combat d’une manière intelligible, utilisable et accessible, tout en encourageant la participation de ses usagers. Le web rend cette collaboration simple, efficace et facile. Il n’y a effectivement aucune raison pour que nos armées ne puissent reproduire les concepts du CompanyCommand.mil / PlatoonLeader.mil américains et ce, d’autant qu’ils ne coûtent presque rien à mettre en place. En outre, ils ont bien plus profondément bouleversé l’appréhension du champ de bataille par les militaires américains que certains programmes d’armement aux coûts exorbitants.

Mieux exploiter le patrimoine immatériel me semble en outre une réponse intelligente à la détérioration des budgets militaires. Il ne s’agit certes pas d’une compensation aux difficultés de financement, mais plutôt d’une façon pragmatique et moderne de renforcer une catégorie d’actifs de plus en plus valorisante pour toute organisation, fût-elle militaire. C’est particulièrement vrai pour l’armée de terre où le capital peut, en situation de crise, se réduire au simple soldat et à son savoir-faire - le proverbial caporal stratégique.

Souvenez-vous à nouveau d’Apple, il y a quelques années, la petite firme à la pomme multicolore, nanisée par Microsoft et dont les produits ne séduisaient qu’une clientèle marginale d’aficionados. En 2012, ses produits sont devenus incontournables et provoquent un enthousiasme universel et ce, alors qu’ils n’ont technologiquement rien de révolutionnaire. Ils sont systématiquement copiés – souvent en mieux – par la concurrence. Malgré cela, l’enthousiasme pour la marque semble intarissable, signifiant clairement que son succès réside moins en sa maîtrise technologique qu’en sa culture d’entreprise. Mieux l’exploiter, c’était finalement conquérir le monde. CQFD.

Pour les armées, cette mise en valeur passe, à mon sens, par une réflexion sur l’instruction et l’entraînement et la meilleure façon d’y stimuler l’initiative et le libre-arbitre des chefs d’unité, de manière à les préparer pleinement à toutes sortes de situations. Peut-être sera-ce l’occasion de constater qu’une partie de ces programmes de formation, pour lesquels les crédits manquent aussi, n’ont aujourd’hui plus aucun sens ou ne sont plus aussi essentiels dans le cadre des déploiements actuels.

Promouvoir l’émulation d’un savoir-faire « maison », largement aussi important qu’une prétendue supériorité technologique, est une bonne solution en période de disette budgétaire où justement, la capacité à développer des systèmes d’armes est réduite à peau de chagrin.

Cette émulation devrait se traduire par un encouragement systématique d’une pensée proactive plutôt que d’une capacité de réaction, de la créativité au détriment de la conformité, et de l’audace plus que du respect strict des règles. Comme le slogan d’Apple, think creatively, à l’image du Lieutenant-colonel Chris Hughes de l’US Army qui, pris à parti par une foule ivre de rage à Najaf en Irak, fit s’agenouiller ses hommes à terre en pointant leurs armes vers le sol. Une improvisation totale, restée dans les annales.

(à suivre)

mercredi 1 août 2012

BH-Revue de programmes...par un commentateur anonyme et informé (2/2)


Nous devons remonter un peu dans notre histoire des années 1962/1984 pour en retenir quelques subtilités dont je ne vous donnerai quelque lignes sans rentrer dans le détail de toute cette aventure que nous connaissons tous. Mais simplement pour se remettre dans le contexte des problèmes techniques et des difficultés principales de pilotage inhérent au Mirage III. Certains dictant à d'autres ses choix plus personnels à l'état-major de l'AA et de la Direction des constructions aéronautiques du ministère de la Défense incitant momentanément Dassault à abandonner sa recherche sur la formule delta aux profit d'une commande pléthorique de prototypes divers de Mirage G qui intéressait également notre Marine. D'où a été tiré le F-1 présenté en concurrence du F-16 ce qui lui a fait perdre le marché du siècle ! Pour un retour un peu plus tard de la formule delta améliorée par les commandes de vol électriques et enfin d'un moteur qui pousse 10 tonnes ! Présenté ainsi le monomoteur M-2000 ainsi que le bimoteur Mirage 4000 de ce que l'Armée de l'Air souhaitait toujours mais dont elle aurait à en assurer son développement soit 5 avions de présérie. Ce qui n'était d'ailleurs pas très cher puisque Dassault l'a fait pour un exemplaire sur ses fonds propres en mars 1979. Mais l'AA avait dans ce même temps à financer trois avions nouveaux le M 2000 C, le Mirage F1 et le Jaguar, conçu à l'origine comme un avion école de combat et d’appui léger, il finit par devenir un avion d'appui tactique au poids et au prix sans commune mesure avec sa fiche programme originelle. Ce que bimoteur fût-il, ne nous a pas épargné de se faire descendre par des sam7 et des ZSU de 23 mm au Tchad ! De ces deux avions l'AA n'en avait nul besoin ! Le MIII E amélioré avec ses moustaches et équipé de l'Atar 9k50 aurait tenu sans problème la première ligne jusqu'en 1995. Pour son remplacement d'un appareil M 4000 multirôle supérieur dans tous les domaines au F15 et le M 2000 bien supérieur au F16 ! Multirôles, je le répète, et non pas trois versions actuelles différentes, déclinées des missions mais une seule à l'exemple du Mirage 2000-9 des EAU remplaçant du MIII E. 

Je ne suis pas seul à être persuadé que si Marcel Dassault et toute son équipe avait concentré tous leurs efforts sur le delta remplaçant du MIII E, les 2 prototypes mono M-2000 et bimoteur M-4000 auraient été prêts pour le marché du siècle quitte à voler avec des réacteurs Pratt & Whitney/ et notre oncle Sam aurait dû partager le marché du siècle avec nous ! Il est bien évident que dans ces conditions, le Rafale n'aurait jamais vu le jour et les bureaux d'études auraient eu à se concentrer sur les exportations et le nEURon !
La décision du chef des Armées Valéry Giscard d'Estaing en 1974, sans doute excédé de toutes ces gabegies financières précédentes à pris celle de revenir à la formule la moins chère déjà éprouvée ; celle du delta M2000 C. Ce qui a engendré quelques années plus tard en 1984 la question des remplacements. L'AA avait déjà demandé en 1977 à la Direction des constructions aéronautiques du ministère de la Défense de faire une étude préliminaire sur la succession du Jaguar mais aussi celui de la fonction interception embarquée de la marine puis celle du remplacement des Etendard . Nommé à cette époque avion de combat tactique (ACT).
Depuis le Mirage IIIC réceptionné en 1962 nous souffrions d'un manque de puissance chronique de nos moteurs Snecma Atar 9B de 6 tonnes de poussé avec ses problèmes de jeunesse. Notamment son arbre d'entraînement de la boîte de relais d'accessoires, et l'adjonction d'un circuit de lubrification et d'une régulation de secours pour subvenir aux pannes d'alimentations d'huile. Si les poussées étaient en augmentations sensibles, les mises au point de ses problèmes récurrents nécessita plusieurs années et ce retard ne fût jamais comblé sur les Atar par rapport à la féroce concurrence américaine de Pratt & Whittney et de Général Electric ! Ces soucis valurent à nos valeureux pilotes, dans le meilleur des cas, de recevoir un magistral coup de pied aux fesses de 19g et en récompense, la cravate Martin Baker !

L'aérodynamique particulière de l'aile delta chargée à 260 kg au m² fait que le pilotage est délicat notamment l'incidence que prend l'aile aux « basses vitesses » au décollage mais aussi à l'atterrissage où sa vitesse de décrochage reste très élevée de l'ordre des 155 nœuds pour une approche à 180 et la visibilité vers l'avant nulle. D'autre part les commandes de vol sont durcies artificiellement par tout un système aux prénoms désagréables Amédée, Oscar, Arthur puis l'auto commande Stena que l'on doit à notre camarade Roland Glavany qui a voulu faire léger ! Un virage à 90° c'est les deux mains sur le manche et il faut pousser ! Et attention à ne pas étouffer le réacteur ni de décrocher pour partir en vrille ! Cela devient vite très physique en combat tournoyant pour les petits bras où la moindre erreur ne pardonne pas!

De 1968 à 1984 date de commencement de son retrait jusqu'en 1994, le MIII E est déjà multirôles :  d'interception tout temps, de bombardement, ainsi que la pénétration par le suivi de terrain à très basse altitude sans visibilité, détruisant sur l'axe les radars ennemis à coup de Martel AS30/37, posant à la main l'arme nucléaire tactique 52 et de reconnaissance ( MIII E RD) où nous gagnions souvent le Royal Flush Otan. En tous cas le plus avancé jusqu'aux missions haute altitude à +110000 pieds par l'ajout du moteur fusée SEPR 44 (acide Nitrique + kérosène) de 1500 kg de poussée doublant celle de l'Atar. Où l'on se prend à rêver un instant d'être cosmonaute en scaphandre pressurisé recouvert d'un survêtement de cuir blanc, admirant la rotondité de notre chère petite planète bleue ! Tout ceci grâce à nos ingénieurs, nos pilotes, nos mécanos sans lesquels rien n'était possible qui ont assuré un taux de dispo de 75% et plus en exercice jusqu'à l'échelon 2 des modifications majeures, espaçant ainsi les visites de 300h de vol à 600h ou calendaire 2 ans et les visites moteur de 75h à 200h. Il restera pour beaucoup d'entre nous le meilleur chasseur bombardier, de reconnaissance et de pénétration au monde.

L'abandon momentané de la voilure delta pour n'avoir pas voulu moderniser son aérodynamique dont nous connaissons tous ses points critiques ont été remédié facilement par le programme Astérix sur le Mirage Milan destiné au marché suisse en 1970. Sans retoucher l'aérodynamique de l'aile, l'adjonction simple de 2 surfaces rétractables sous le nez surnommées : «moustaches» permettaient un emport supplémentaire de charge utile de 20% (carburant), de virer encore plus serré, deréduire la distance de décollage de 20% et de diminuer la vitesse d'approche de 20 noeuds augmentant considérablement la sécurité des vols.
Équipé du réacteur Atar 9k 50 d'une tonne de poussé supplémentaire,  je vous laisse imaginer que ce MIIIE était bien le meilleur mondial ! D'ailleurs les suisses ne l'ont retiré du service qu'à partir de 1999 à 2004 pour des F-18 ! (sans moustaches mais équipés de surfaces canards au niveau supérieur des entrées d'air). D'autre part, comble de tout Dassault relance en 1981 le Mirage III NG muni de commandes de vol électriques, d'un canard important et d'un ravitaillement en vol !
Valéry Giscard d'Estaing aura eu le choix de ne pas choisir, mais il aurait pu aussi choisir le NG !

Seul le Phantom F-4 de l'USAF, biplace biréacteur pesant 50% de plus en 2 versions spécialisées pouvait faire mieux ; ce qu'il a démontré au Vietnam en interception et pénétration basse altitude, et encore pas dans tout notre domaine de vol.

L'AA dans sa gabegie des commandes de prototypes avait toujours souhaité un bimoteur, facile à piloter, plus sécurisant car il n'était pas exceptionnel de perdre annuellement quelques pilotes dont le taux d'attrition pour 10000h de vol avoisinait les 0,92 pour les Mirage III et V et de (0,55 pour les Mirage F-1, ce que nous avons déterminé bien plus tard).  C'est donc pour ces raisons citées plus haut que le F-1 d'une architecture aérodynamique classique a été conçu en 1963 mais surtout et en premier lieu pour répondre au cahier des charges Otan d'un chasseur bisonique de pénétration simple et léger développé sur les fonds propres Dassault qu'il destinait alors à cette compétition.

En 1966 notre chef des Armées, Charles de Gaulle, annonce notre retrait de l'organisation militaire intégrée. Comme par hasard ! Les demandes de l'AA s'orientent alors vers un avion d'interception à capacité secondaire de pénétration. Le bureau d'études de Dassault travaillait alors sur le Mirage F3 (monoplace, monoréacteur Pratt & Whitney/Snecma TF 306) pour l'Otan. Qui reste à l'état de prototype notamment parce que le retrait de l'organisation militaire intégrée entraîne de facto une révision de la politique d'équipement et que le chef a décidé : « pas de matériels US sur la production militaire française ».. A la suite de ces annulations successives, Dassault n'a pas de successeur pour son MIII. Devant cette impasse, et pour assurer son avenir au cas où le programme commandé par l 'AA d'avions à flèche variable Mirage G (F-1 mono et bimoteur F-2 puis d'une voilure fixe à 70°F-3) seraient également abandonnés. Marcel Dassault décide de lancer la réalisation d'un «nouveau prototype», dérivé du F3 dont je crois que l'aile était déjà construite.  Le Mirage F-1, au fuselage plus petit que les F-2 et F-3 intégrant le Snecma Atar 9k50. Les essais en vol se poursuivent quand, en mai 1967, au cours d'un vol à basse altitude et à grande vitesse, les 2 gouvernes de profondeur du Mirage F-1 01 s'arrachent à la suite d’un phénomène de vibration destructeur appelé dans notre jargon le « flutter». René Bigand, chef pilote, vient de mourir. Malgré tout, la commande des trois avions de présérie, Mirage F-1 à réacteur Atar 9 K 50, estnotifiée cette année-là. «Une nouvelle fois, les vœux de l'état-major sont exaucés avant d'avoir été formellement exprimés» ! (Bruno Revellin-Falcoz, chef des services techniques de la recherche chez Dassault) Le Mirage F-1 est adopté, commandé par l'AA ? D'un avion pas réellement destiné à l'AA qui plus est dont nous n'avons pas besoin ! Il est donc arrivé en escadron en 1974 équipé d'un réacteur Atar 9K50 d'une poussé de 7,2 tonnes. Il est toujours opérationnel au sein d'un escadron de reconnaissance et sera retiré en 2014 soit 22 ans de service ! En l'analysant d'un peu plus près, il possède une charge ailaire très élevée de 400 kg au m² plus prédestinée à la pénétration basse altitude et grande vitesse correspondant bien au cahier des charges Otan et vérifié par les essais ! Dans le combat en altitude en virage serré sous fort facteur de charge dans le plan horizontal l'Atar 9 K50 manque de puissance de plus de 2 tonnes de poussée ! Dassault parfaitement conscient du problème monta le nouveau M-53 sur le F-1 devant les nouveaux enjeux internationaux du marché du siècle qui se profilaient mais là encore le rapport poussée /masse de 0,85 restait très inférieur à la concurrence américaine qui était supérieure à 1 du MDD F-16 monoréacteur qui fit son premier vol en décembre 1976. Le marché du siècle était perdu ! Retour à la formule delta.