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mardi 12 mars 2019

Le mythe de l'aversion de l'opinion publique aux pertes

Paying the human cost of war  est une étude importante publiée en 2009 par un groupe de sociologues américains sur le thème de l’aversion supposée du public américain aux pertes militaires en opérations et de son influence sur le soutien à ces mêmes opérations.

Ses conclusions sont très claires : l’opinion publique américaine ne lie pas son soutien à un engagement militaire à l’étranger au simple niveau des pertes mais en fonction d’un calcul entre les coûts humains et l’ « espérance mathématique » du succès (importance intrinsèque multipliée par sa probabilité d’occurrence). Autrement dit, le public américain est capable d’accepter des pertes importantes à condition que celles-ci soient considérées comme nécessaires et génératrices d’une victoire.

Plus précisément, le public comprend quatre groupes : les Colombes, toujours hostiles à une intervention armée ; les Faucons, qui la soutiendront toujours ; les sensibles aux pertes (casualties-phobics) et les sensibles à la défaite (defeat-phobics). Après l’habituel « ralliement autour du drapeau » (à l’exception des Colombes) en début d’engagement, le soutien des casualties-phobics se perd assez rapidement si la campagne dure et que les pertes augmentent. Sur la durée ce sont donc les defeat-phobics, le groupe le plus nombreux, qui font évoluer le soutien à un engagement armé en fonction de leur anticipation d’un succès, dont la définition peut par ailleurs changer au cours du temps.

Pour ce groupe des defeat-phobics, les pertes ne deviennent rédhibitoires que lorsqu’elles dépassent le coût jugé nécessaire en fonction de l’enjeu et de la probabilité de succès. Lorsque l’enjeu est faible, comme lors des opérations de stabilisation en Somalie ou en Haïti, par exemple, ce seuil est vite atteint même si les chances de succès sont grandes. Le seuil est logiquement beaucoup plus élevé si les intérêts vitaux de la nation sont eux-mêmes élevés. Le public est alors capable d’ « encaisser » beaucoup plus qu’on ne le croit. Les 4 000 morts et les dizaines de milliers de blessés du conflit irakien, par exemple, n’ont pas « traumatisé » le peuple américain. Ce seuil peut cependant être rapidement atteint si le public commence à douter fortement de la réussite. Les Américains ne sont vraiment sensibles qu’aux pertes « inutiles » et lorsqu’on anticipe un échec toutes les pertes peuvent devenir inutiles. Paradoxalement, si les pertes passées ont été importantes, une des motivations du soutien peut justement être de faire en sorte que celles-ci n’aient pas été inutiles. Le soutien à une opération n’est donc pas linéaire et peut évoluer brutalement.

Il est vrai aussi que le seuil jugé nécessaire a lui-même évolué de manière inversement proportionnelle à l’augmentation de la « productivité tactique » américaine (et de la médecine militaire). Le public s’attend désormais, pour un même résultat espéré, à des pertes beaucoup moins importantes que quelques dizaines d’années auparavant.

Malgré son manque de connaissances le public a toujours une vision cohérente de l’engagement armé et de son avenir, en fonction de la mémoire des expériences passées et de l’information fournie par les médias ou la classe politique. La surexposition par les médias des coûts humains de l’engagement ou au contraire les politiques de dissimulation ont moins d’importance sur le degré de soutien qu’un discours clair et résolu sur les enjeux mais aussi sur le prix à payer. La détermination est bien mieux vécue que l’indécision.

L’aversion supposée du public aux pertes est une idée reçue qui a surtout servi d’alibi pour ne pas prendre de risques, ce qui, in fine, réduit les chances d’obtenir des résultats décisifs.

Christopher Gelpi, Peter Feaver, Jason Reifler, Paying the human costs of war, Princeton university press, 2009.

lundi 29 octobre 2012

Nostalgie de l'odeur de la victoire


Je suis plutôt progressiste dans de nombreux domaines, mais dans la conception que j’ai de l’emploi de la force armée je suis un conservateur, voire un réactionnaire au sens où je crois que dans ce domaine les choses étaient mieux avant.

J’ai eu ma première arme en main très peu de temps après les opérations presque simultanées en Mauritanie, à Kolwezi et au Tchad. J’admirais alors la manière dont les décideurs politiques et militaires prenaient leurs responsabilités et acceptaient le prix du sang au nom des intérêts de la nation sans attendre un hypothétique mandat du Machin ou de l’assemblage de plus ou moins bonnes volontés européennes. L’ambition de la France d’alors ne se réduisait pas alors à « peser dans une coalition » ou à plaire à l’allié américain mais à résoudre les problèmes par des victoires plutôt que par des gesticulations. Je crois même me souvenir qu’on tirait un certain orgueil à y parvenir seul et que l’intervention « à la française » suscitait une certaine admiration. Le soldat était alors un véritable instrument de politique destiné à imposer la volonté de la France à ses ennemis. On ne prétextait pas le changement de contexte pour justifier l’impuissance puisque c’est notre volonté même qui changeait le contexte. On considérait aussi que les victoires, plutôt que  les bourbiers, constituaient le meilleur moyen de limiter les pertes.  

Je ne savais pas alors que les soldats ne font jamais les guerres dont ils ont rêvé quand ils étaient enfant (car on peut rêver de combattre). Les images de mes camarades que l’on retirait des décombres d’un immeuble à Beyrouth suivi du repli honteux de la ville quelques semaines plus tard, mon engagement en Nouvelle-Calédonie pour protéger des Caldoches, qui nous crachaient dessus face à des Canaques dont on soupçonnait qu’ils avaient quelques raisons d’être en colère, la garde à la frontière luxembourgeoise pour protéger de mon corps le pays des terroristes issu du Grand-duché, le combat côte à côte avec une armée régulière dans un pays d’Afrique des Grands Lacs où la France n’avait d’évidence aucun intérêt à défendre, l’engagement pour protéger à tout prix Sarajevo de la barbarie serbe sans armes lourdes (trop « agressives »), sans bouger d’une patinoire et en me défendant surtout contre ceux-là que je venais défendre…ont commencé à me faire douter non pas qu’il existait encore une politique d’emploi de l’emploi de la force mais que cette politique était toujours cohérente.

L’empressement à toucher les dividendes de la paix de 1991 mais sans toucher aux intérêts des industriels les plus influents créant ainsi une bosse budgétaire éternellement repoussée jusqu’à ce qu’elle rencontre une crise économique, la solution qui a consisté ensuite à sacrifier ceux qui emploient les armes pour sauver ceux qui les fabriquent, l’incapacité à imposer aux autres ministères ce que l’on imposait aux armées m’ont ensuite fait douter du courage de nos décideurs face à ceux qui peuvent protester. Les forces armées françaises, consentantes car disciplinées, ont ainsi connu ses cinq dernières années presque mille fois plus de suppression de postes qu’elles n’ont connu de tués au combat.

Les mêmes décideurs n’ont d’ailleurs pas été plus courageux vis-à-vis ceux qui nous combattent actuellement les armes à la main, niant d’abord d’être en guerre contre eux avant de simplement décider d’éviter de les affronter directement et de s’immiscer dans la conduite des opérations jusqu’à les vider de la majeure partie de leur efficacité. Les gens qui nous font face ne sont pourtant guère mieux armés que dans les années 1970. Ils sont simplement plus forts car ils continuent, eux, à accepter le combat. Ils ne sont pas paralysés par l’intrusion politique (ou la simple crainte de déplaire au politique), ni empoisonnés par des réglementations croissantes (quel choc culturel lorsqu’au retour de Sarajevo où étaient tombés 26 de mes camarades une chargée de prévention est venue me demander quels postes étaient dangereux dans mon unité), la rigidification du soutien, la peur des procès et l’inquisition prévôtale. Ils ne sont pas encore assez forts pour infliger un nouveau Dien Bien Phu mais suffisamment pour enliser des forces à qui on refuse la victoire.

Je crois qu’il faut revenir à une conception classique de l’emploi de la force armée. Il faut dégager le militaire du fourre-tout de la sécurité nationale pour le faire revenir dans son cadre naturel d'une stratégie de puissance, à moins que l’on renonce définitivement à en avoir une. Il faut ensuite renouer avec l’efficacité. Malgré le faible effort de la nation, à son plus bas historique, nous disposons encore du 5e budget de la défense au monde. Quand on voit ce que pouvaient faire les forces d’intervention françaises de Bizerte en 1961 ou à l’opération Tacaud au Tchad en 1978, on se plait à rêver ce que l’on pourrait faire avec des moyens (encore) au moins trois ou quatre fois supérieurs en volume. 

vendredi 11 mai 2012

Le Président de la République chef des armées 2-La Ve République


En apparence, l’article 15 de la Constitution de 1958 (« Le Président de la République est le Chef des Armées. Il préside les conseils et comités supérieurs de la Défense nationale », sans préciser quelles sont les compétences qu’il exerce à ce titre) est peu différent de l’article 33 de la Constitution de 1946. De plus, l’article 19 (« Les actes du président de la République autres que ceux prévus aux articles 8 (1er alinéa), 11, 12, 16, 18, 54, 56 et 61 sont contresignés par le premier ministre et, le cas échéant, par les ministres responsables. ») ne fait pas référence à l’article 15. Les actes du Président de la République en conseil de défense doivent donc normalement être contresignés par le Premier ministre. Si on ajoute l’article 20 (« le gouvernement dispose de l’administration et de la force armée ») et l’article 21 (« Le Premier ministre dirige l’action du gouvernement. Il est responsable de la Défense nationale ») de la Constitution mais aussi l’article 7 de l’ordonnance de 1959 (« la politique de défense est définie en conseil des ministres ») et son article 9 (« le Premier ministre, responsable de la Défense nationale, exerce la direction générale et la direction militaire de la Défense »), on obtient quelque chose de proche de l’esprit de la IIIe ou de la IVe République. Le général de Gaulle ne l’interprète pas de cette façon dans ses Mémoires d’espoir (« Il va de soi, enfin, que j’imprime ma marque à notre défense […] cela pour d’évidentes raisons qui tiennent à mon personnage, mais aussi parce que, dans nos institutions, le Président répond de « l’intégrité du territoire » [art.5], qu’il est « le Chef des Armées », qu’il préside « les conseils et comités de Défense nationale » »).

Le décret du 14 janvier 1964 « relatif aux forces aériennes stratégiques » décidait que le Président de la République avait seul qualité pour décider l’emploi du feu nucléaire, ce qui était en contradiction avec les dispositions de la Constitution et de l’ordonnance de 1959. Ce décret a été abrogé et remplacé par celui du 12 juin 1996 plus conforme aux textes constitutionnels et législatifs (mais le conseil de défense ne fait qu’y « définir les conditions » d’engagement alors que le Président « donne l’ordre »).

Lors de la guerre du Golfe (août 1990- février 1991), le gouvernement pose la question de confiance selon l’article 48.1 devant l’Assemblée nationale et demande au Sénat l’approbation d’une déclaration de politique générale (art 49.4) mais le Président dirige les opérations seul laissant à l’écart le Premier ministre et le ministre de la Défense qui finit par démissionner.

La reconnaissance d’un pouvoir entier et personnel du Président de la République comme chef des Armées ne peut plus être niée. La question a été tranchée dans ce sens par le Comité consultatif pour la révision de la Constitution dans son rapport du 15 février 1993. Le comité, tout en jugeant discutable l’expression « domaine réservé », a estimé que ; malgré certaines ambiguïtés, l’exercice de pouvoirs propres en matière de défense par le Président de la République correspondait à une « tradition trentenaire ». En conséquence, il avait proposé de modifier l’article 21 de la Constitution comme suit : « Le Premier ministre dirige l’action du gouvernement. Il est responsable de l’organisation de la Défense nationale. » La tradition est ainsi devenue une source de droit en matière constitutionnelle à condition de justifier d’une application « paisible » pendant une certaine durée.

Fiche au chef d'état-major des armées, 2007

mercredi 9 mai 2012

Le Président de la République chef des armées 1-Avant 1958


Dans les monarchies et monarchies constitutionnelles, c’est le souverain qui, par tradition, commande les armées. Le problème se pose donc avec la France républicaine et notamment la Constitution de 1848. Son article 50 précise que le Président de la République, élu au suffrage universel « dispose de la force armée, sans pouvoir jamais la commander en personne ». La reprise de la formule dans les premiers projets de lois constitutionnelles de la IIIe République suscite la colère du « maréchal-président » Mac Mahon (élu en mai 1873). Devant sa menace de démission, l’amendement Barthe (1er février 1875) est repoussé et l’article 3 de la loi du 25 février 1875 indique seulement que le Président « dispose de la force armée ». Ce pouvoir est néanmoins limité par l’obligation de contreseing d’un ministre pour toutes les décisions du Président, la possibilité d’être poursuivi pour haute trahison et l’obligation d’assentiment des deux chambres pour déclarer la guerre.

Le maréchal de Mac Mahon a donc suffisamment de latitude pour organiser un « domaine réservé ». Il accorde beaucoup de d’intérêt aux réformes militaires en cours et traite directement avec les ministres et les généraux de corps d’armée qu’il reçoit à l’Elysée. Il tient à désigner lui-même les ministres de la Guerre et de la Marine. La crise du 16 mai 1877 coupe court à cette interprétation. Avec la « constitution Grévy » et la révision de 1884, la France adopte un régime parlementaire et le Président de la République n’exerce plus qu’une « magistrature morale », ce qui permet à Poincaré d’imposer Clemenceau comme Président du Conseil en décembre 1917 mais ne suffit pas à Albert Lebrun pour empêcher la crise des institutions de juin 1940.

L’expression « Chef des Armées » apparaît dans un décret du gouvernement provisoire de la République en date du 4 janvier 1946, elle s’applique alors au général de Gaulle, chef du GPRF. Elle est reprise, sur proposition du général Giraud alors député, dans la Constitution de 1946 (art. 33 « Le président de la République préside, avec les mêmes attributions [que pour le Conseil des ministres, c’est-à-dire faire établir et conserver les procès-verbaux], le Conseil supérieur et le Comité de la défense nationale et prend le titre de chef des armées. »). Mais l’article 47 précise que « le président du conseil assure la direction des forces armées et coordonne la mise en œuvre de la Défense nationale ».

dimanche 22 janvier 2012

Destination danger politique


La Ve République offre au Président une grande liberté quant à l’emploi des forces armées. Cela évite d’avoir à « façonner » préalablement l’opinion publique et permet un engagement rapide susceptible de traiter la crise au plus tôt. Cet avantage opérationnel se paye d’une stérilisation du débat stratégique, les représentants de la nation n’étant guère incités à s’intéresser à des questions sur lesquelles ils n'ont aucune prise et, par ailleurs, de moins en moins de connaissances. Le Président de la République se trouve donc en première ligne pour assumer les effets politiques de des décisions d’engagements militaires dont la particularité est d’être, « normalement », dialectiques, c’est-à-dire qu’ils s’exercent face à des ennemis qui vont s’efforcer de les contrer et de les enrayer. Un « coup » ennemi peut survenir à tout moment, qui, s’il n’est pas compensé par un succès ou un espoir de succès de l’opération dans son ensemble (voir « Le mythe de l’aversion publique aux pertes » en date du 7 septembre 2011), touche aussi politiquement le chef des armées.

Une manière de protéger le Président contre les effets politiques d’une opération peu populaire peut consister à la camoufler médiatiquement mais dans ce cas les coups ennemis se doublent de la surprise et prennent soudain plus d’ampleur. La méthode la plus couramment consiste en réalité à vouloir refuser la dialectique en refusant simplement le combat. On placera donc plutôt les forces en mission de stabilisation ou d’interposition mais surtout pas de « guerre », et si possible dans une zone peu dangereuse. Cette approche présente de nombreux inconvénients. En refusant l’affrontement on se prive du meilleur moyen d’obtenir une victoire, qui reste quand même un bon indicateur du succès d’une opération militaire. Cette gesticulation n’est même pas l’assurance de ne pas prendre de coups car ne pas vouloir d’ennemi n’est pas suffisant pour ne pas en avoir. Sur 308 soldats morts « pour la France » depuis 1963, peu d’entre eux l’ont été par un ennemi désigné et assumé. Cette posture de simple présence est également inconfortable lorsqu’on agit au sein d’une coalition où certains alliés, dont le principal d’entre eux, font le choix inverse de se battre.

Si la situation de guerre ne peut être évitée ou niée, la tentation est forte de réduire les risques en contenant au strict minimum l’action des forces terrestres, les plus dangereuses pour l’ennemi mais aussi et surtout pour la côte de popularité du Président. Ce sont en effet les forces terrestres qui « encaissent » plus de 90 % des tués et blessés. Le problème est que ce sont aussi ces forces terrestres qui, au bout du compte, emportent la « décision » sur le terrain. Les remplacer entièrement par d’autres moyens, aériens par exemple, c’est se condamner à trouver des forces de substitution, pas toujours fiables. On peut aussi limiter politiquement le volume des forces terrestres, quitte à en affecter la cohérence (comme si on réduisait l’équipage d’un porte-avions en considérant qu’un tel volume est un signal trop fort) ou, pire encore, intervenir directement dans la conduite des opérations. Ce dernier risque est évidemment très fort lorsqu’on considère que chaque « coup » militaire donné par l’ennemi doit faire l’objet d’une réaction politique. Dans ce cas, comme lors d’un accident important ou d’une catastrophe naturelle, la réaction peut devenir une fin en soi, depuis le déplacement sur les lieux, comme François Mitterrand au lendemain de l’attentat du Drakkar, jusqu’à la prise immédiate de « mesures », presque toujours synonymes d’une réduction de la liberté d’action, comme le regroupement sur les bases de Beyrouth. Dans un contexte dialectique, l'ennemi s'adapte aux différentes mesures de protection (attaques-suicide, infiltrations, tirs de mortiers, etc.) d'autant plus que celles-ci accroissent sa liberté d'action à lui. On peut d’ailleurs se demander si l’objectif premier de l’ennemi n’est pas de provoquer cette intrusion-réflexe dans les opérations. 

On considère souvent que la véritable cible de l’ennemi asymétrique, le « faible » est l’opinion publique du fort. Dans la France de la Ve République, le centre de gravité est d’abord la personnalité du Président. « La dissuasion, c'est moi », disait François Mitterand. En réalité, tout engagement militaire « est » le Président de la République. 

lundi 2 janvier 2012

Dissonances stratégiques

2 janvier 2012 

Au milieu des années 1950 aux Etats-Unis, Mme Keech entra un jour en contact télépathique avec le messie extraterrestre Sananda. Charismatique, elle forma rapidement autour d’elle un petit groupe de disciples à qui elle annonça qu’un déluge allait submerger l’Amérique le 21 décembre suivant mais qu’une soucoupe volante viendrait les sauver. Le jour dit, le sociologue Léon Festinger, introduit dans le groupe, put étayer in vivo sa théorie de la dissonance cognitive. Il n’y eu cette nuit-là ni apocalypse, ni sauveteur céleste, ce qui plaça comme prévu les membres de la secte dans un trouble profond. La contradiction entre la réalité et les croyances avait conduit à une forme de sidération dont il n'était possible de sortir que par une abjuration ou, au contraire, une fuite en avant dans l’illusion. Opportunément, quatre heures après l’heure prévue pour l’apocalypse, une transmission télépathique annonça à Me Keech que c’était la foi des disciples qui avait empêché la catastrophe et qu’il fallait désormais l’annoncer au monde.

Dans le domaine stratégique, les cas de dissonances cognitives sont nombreux. La déclaration du Président de la république annonçant que la France n’avait pas d’ennemi au Liban quelques jours avant l'attaque la plus violente contre le contingent français à Beyrouth le 23 octobre 1983 en constitue un parfait exemple. Le général Cann en conclura ironiquement que les 58 hommes avaient été tués par personne.

Les cas de décalage entre le discours et la réalité semblent cependant se multiplier depuis le 11 septembre 2001. Le 1er mai 2003, le président des Etats-Unis annonce la fin des combats en Irak sur fond de bannière « Mission accomplie » accrochée à la tour du porte-avions Abraham Lincoln. Toute l’intelligentsia politique, militaire et même médiatique est d’accord avec lui alors que 97 % des pertes américaines en Irak ne sont pas encore survenues. Cette déclaration est suivie d’autres communiqués de victoire, au printemps 2004 juste après la capture de Saddam Hussein et juste avant le siège de Falloujah, la révolte mahdiste et les révélations des exactions d’Abou Ghraïb ou encore à la fin de 2005 quelques semaines avant le basculement dans la guerre civile. Le 24 avril 2006, le ministre britannique de la défense John Reid déclare son espoir qu’aucune cartouche ne soit tirée au cours de la mission prévue pour les forces britanniques dans la province afghane de Helmand. Cinq mois plus tard, le premier bataillon engagé en aura déjà tiré 120 000 au cours de combats plus violents que pendant la guerre des Malouines. Le 12 juillet 2006, à la suite d’un raid d’un commando du Hezbollah en territoire israélien, le Premier ministre Olmert annonce que Tsahal va détruire le Parti de Dieu. Le lendemain, le chef d’état-major, le général Dan Halutz déclare que « partie est gagnée ». Un mois plus tard et malgré les 200 frappes aériennes et 5 000 obus qu’Israël lance chaque jour sur un rectangle de 45 km sur 25, le Hezbollah résiste encore et continue de lancer des roquettes sur Israël.  Tous ces exemples ont été suivis d’une fuite en avant coûteuse et aux résultats pour le moins mitigés. 

Ce décalage entre la construction politico-médiatique de la réalité stratégique et celle du terrain provient certes d'une certaine méconnaissance mais aussi d’une différence de vitesse d’évolution. Les visions institutionnelles politiques et militaires restent souvent fondées sur des schémas cognitifs hérités, comme par exemple l’association de l’état de guerre avec celui d’affrontement contre un autre Etat et non, plus largement, contre un ennemi politique. Les réalités locales sont en revanche beaucoup plus mouvantes qu’il y a quelques années grâce au surcroît de capacités de résistance donné aux « particuliers » par rapport au « général » grâce à la diffusion des armes légères, les nouvelles technologies de l’information ou des rapports à la mort différents. Le mouvement de ces particules élémentaires échappe facilement à la vision des grands, surtout si ceux-ci sont étrangers et très sûrs d’eux.
                                                                                                                
Voir Fureur et stupeur, Politique étrangère, 2008/4
http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2008-4-page-843.htm