Si les conflits afghan et irakien ont
débuté selon un schéma clausewitzien de duel entre forces armées, leur objectif
était politique et visait non pas la soumission des régimes adverses, mais leur
destruction suivie d’une transformation de leur société. Dans les deux cas, ce
projet s’est avéré plus difficile à réaliser que prévu : en se concentrant sur la destruction au moindre coût des forces
adverses organisées, l'action militaire initiale n’a pas été décisive, ce qui a entraîne un certain nombre d'effets pervers.
En Afghanistan comme en Irak, les
principaux leaders politiques (Mollah Omar, Oussama Ben Laden,
Saddam Hussein) ont survécu à la destruction de leur outil militaire et incarné
un front de résistance à l’occupant. Dans le cas afghan, ces leaders et leur
noyau de fidèles ont pu se réfugier dans un sanctuaire, avec l’aide du
Pakistan, où ils ont pu reconstituer un nouvel appareil politico-militaire
mieux adapté à la lutte contre la coalition. Dans le cas afghan toujours,
l’alliance avec les seigneurs de la guerre a réintroduit des acteurs qui ont
ensuite détourné à leur profit le processus politico-économique.
Ces résultats prévisibles sont en grande
partie le résultat de la dissociation entre les objectifs des départements
américains d’État et de la Défense, autrement dit entre des impératifs
diplomatiques et des exigences de politique intérieure (obtenir une victoire
militaire rapide au moindre coût humain). Malgré ces erreurs, l’action de la
coalition a bénéficié initialement et dans les deux cas d’un sentiment favorable
de la majorité des populations locales, satisfaites de la disparition des
régimes autoritaires. Cet avantage a été perdu du fait de plusieurs erreurs.
Fragmentations politiques
Des recompositions politico-économiques
d’une telle ampleur engendrent des situations de « gagnants-perdants ». Des
mesures intransigeantes comme le refus de négocier avec les Taliban vaincus, la
dissolution des forces de sécurité irakiennes, la débaasification ont accentué
encore cette fracture. La mise en place de constitutions d’inspiration
occidentale, avec des systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, a ensuite abouti
localement à des paralysies — il faut six mois pour constituer un gouvernement
irakien après chaque élection législative, le président Karzaï est obligé de
négocier en permanence avec les hommes forts de l’Assemblée — ou à des
confiscations, comme celle pratiquée en 2005 par les partis chiites irakiens,
forcément majoritaires, ou, dans une moindre mesure, par les Tadjiks à Kaboul.
Tandis que les perdants du processus
voient tout de suite ce qu’ils perdent, les gagnants doivent attendre les gains
politiques et économiques de la nouvelle situation. Dans des contextes
culturels où — surtout en Afghanistan — le recours à la violence est à la fois
facilité par l’abondance des armes et reconnu comme légitime, le ressentiment
face à cette situation se traduit alors par la sortie du politique et le
recours à la violence.
Dans des cultures hostiles à la présence
politique et militaire étrangère, cette opposition des perdants s’exprime sur
le mode d’une opposition à l’occupation. Contrairement aux conflits de
décolonisation, ces mouvements de rébellion sont donc largement réactionnaires
et conservateurs. Ils n’ont pas besoin de programme politique mobilisateur
précis : le refus de la présence étrangère fournit un programme de base. Dans
ce contexte, au regard d’une partie de la population, les nouveaux États et
leurs instruments régaliens sont forcément marqués du sceau de l’étranger et
donc stigmatisés comme illégitimes.
Inadéquations militaires
Le modèle d’une armée professionnelle
réduite mais à fort coefficient technique, parfaitement adapté à la lutte
contre des armées conventionnelles, s’est retrouvé initialement en inadéquation
avec les besoins de la lutte contre des organisations armées non étatiques à
forte furtivité terrestre et liées à une partie de la population.
Les guérillas qui sont apparues sur la
frontière afghano-pakistanaise et dans les provinces sunnites irakiennes ont
été analysées non comme des phénomènes nouveaux, générés par la présence même
de forces étrangères, mais comme des phénomènes finissants. Elles ont de ce
fait été sous-estimées. Les premières actions militaires ont consisté à
décliner en actions de contre-guérilla la vocation anti-forces des unités
américaines. Cet « anti-terrorisme », fondé sur la capture et l’élimination
d’individus dans les délais les plus brefs, s’est traduit par des fautes de
comportement (bavures, humiliations, sévices) qui ont donné autant d’arguments
aux recruteurs des mouvements de rébellion. Même si ces comportements ont
considérablement évolué par la suite, l’image des forces occupantes en a pâti
durablement.
Les forces alliées de la coalition,
longtemps cantonnées dans des secteurs plus « faciles » (Kaboul, Nord et Ouest
afghan, Sud irakien), ont pour la plupart nié la notion d’ennemi, restant sur
un schéma de stabilisation issu des crises balkaniques. En refusant ainsi souvent le
combat, en particulier dans le cas irakien, elles ont laissé s’implanter des
organisations qui ont fini par contrôler la population autour d’elles.
Les Américains et leurs alliés,
influencés par leurs passés militaires respectifs (Vietnam, guerres de
décolonisation), mis en confiance par les victoires initiales et croyant en la
« justesse » de leur action, ont longtemps repoussé un engagement dans la
contre-insurrection. Le retard considérable pris dans la (re)constitution des
forces de sécurité locales aurait de toute manière largement entravé la mise en
œuvre d’une telle démarche.
Finalement, la mise en œuvre de
démarches de contre-insurrection « populo-centrée » ambitieuses sur les deux
théâtres s’est accompagnée d’une conceptualisation de nouveaux outils et
procédures (équipes de reconstruction provinciales, équipes de terrain humain,
nouvelle conception de la coordination des efforts civilo-militaires). Ces
démarches ont, à de rares exceptions près, comme la reprise du contrôle de
Bagdad en 2007, été entravées par le manque d’effectifs, le manque de
permanence sur le terrain et la confusion introduite par la multitude des
intervenants aux approches, objectifs et intérêts très différents (alliés,
sociétés militaires privées, milices locales).
Distorsions économiques
Le projet politique s’est doublé de
projets économiques de reconstruction, dans le cas irakien, et de
développement, dans le cas afghan (le revenu moyen afghan représente 10 % de
l’irakien). Les coûts de ces projets ont été sous-estimés.
Ce soutien économique a été lent à se
mettre en place (préférence pour les grands projets centralisés, inertie des
processus internationaux, nécessité, notamment en Irak, de donner une priorité
aux sociétés américaines), et freiné par l’action de la guérilla. Il est
souvent resté mal organisé, avec un personnel insuffisamment nombreux et
compétent, déléguant l’action à des organisations non gouvernementales ou des
sociétés privées aux méthodes et intérêts multiples et divergents. L’octroi
d’un soutien social et économique a accentué la fracture entre gagnants et
perdants, plutôt que d’entraîner l’adhésion aux projets de transformation.
L’injection massive de financements dans
ces deux pays a été captée en grande partie par la corruption, en particulier au sein de
l’administration, ce qui a entamé la légitimité de celle-ci et accentué par
contraste l’attrait des Taliban, dont un des principaux avantages comparatifs
est de tenir davantage leurs engagements vis-à-vis de la population. L’Irak et
l’Afghanistan sont classés parmi les pays les plus corrompus au monde. La manne
financière de l’opium afghan aggrave les déviances de corruption déjà nourries
par l’aide économique. Le pétrole irakien, ressource principale du pays,
renforce également le problème de la redistribution (opposition des Kurdes et
des sunnites pour Kirkouk, autonomie de Bassorah dominée par le parti Fadilah).
Pire, par divers processus de détournement, une partie de cette aide contribue
également à financer les mouvements rebelles.
Equilibre instable
En Irak comme en Afghanistan,
l’équilibre de la situation dépend des relations au sein d’un triangle
politique, économique et sécuritaire. Au sein de ce triangle instable, dont les
pôles évoluent à des rythmes différents et génèrent des dynamiques parfois
contradictoires, des surprises peuvent émerger. La recherche du maintien d’un
équilibre a nécessité des efforts considérables dans chacun de ces pôles pour
tenter de neutraliser les déséquilibres engendrés par les autres.
Par exemple, en Irak, la conjugaison de
la démocratisation naissante, des déséquilibres économiques et de la
superficialité du nouvel appareil sécuritaire irakien et des contingents alliés
a facilité le développement de l’armée du Mahdi dans les milieux les plus
pauvres de la population chiite. Lorsque l’armée du Mahdi s’est attaquée aux
contingents alliés en avril 2004, ceux-ci ont presque tous été surpris.
Les mouvements rebelles irakiens et
afghans sont particulièrement résistants face aux forces de la coalition, du
fait d’une motivation extrême, de ressources humaines presque inépuisables,
d’un armement et de fonds limités mais suffisants.
La surprise devient la norme de ces
conflits. Elle est généralement négative (résistance de la rébellion à Falloujah en avril 2003, révolte
mahdiste au même moment, résistance dans le grand Kandahar en 2006, etc.) et impose des
efforts militaires considérables. Cet effort militaire, généralement formulé
selon la grammaire de la culture militaire américaine, s’avère très coûteux
humainement et financièrement. La conjonction des deux conflits
Irak–Afghanistan finit par coûter annuellement aux alentours de 200 milliards
de dollars au budget public américain.
Le succès du Surge irakien en 2007 est
la seule bonne surprise des deux conflits. Il est avant tout le résultat du
sentiment d’isolement des organisations nationalistes sunnites vis-à-vis du
pouvoir chiite, du Kurdistan et des organisations jihadistes. Le changement
d’alliance, baptisé « mouvement du réveil », introduit un cercle vertueux et
permet de faire disparaître l’ennemi principal de la coalition et de renforcer
les forces américaines face aux mahdistes puis aux djihadistes. Étant davantage
le résultat d’une évolution politique locale que de l’application de nouvelles
méthodes, le succès du Surge ne s’est pas reproduit à l’identique en
Afghanistan, malgré la transposition de cette démarche.
En Irak, les gagnants économiques et
politiques sont désormais nombreux et l’État irakien dispose de forces de
sécurité conséquentes qui lui ont permis de rétablir au moins partiellement son
autorité sur Bassorah ou Mossoul. Le départ des Américains a réduit la
motivation nationaliste. Pour autant, les grands problèmes du pays restent en
suspens — sort de Kirkouk, répartition des bénéfices du pétrole, place des
sunnites dans le jeu politique, autonomisme des provinces du Sud, en
particulier à Bassorah, autonomie des forces de sécurité — et l’État islamique en
Irak est réduit à la clandestinité mais toujours présent. Le retrait
d’Afghanistan pourrait donner à voir un scénario similaire.
Au final, le rêve d’un « domino »
démocratique irakien créé par le changement de régime imposé de l’extérieur
s’est montré illusoire, tandis que, quelques mois plus tard, la changement de
régime d’initiative populaire – ce qu’on appelait autrefois des « révolutions »
- a fonctionné en Tunisie et en Égypte.
Conclusions
Le projet de transformation des sociétés
n’est concevable qu’avec une forte adhésion initiale de la part de la
population et la mise en œuvre rapide de moyens civils et militaires
importants, en association avec des structures sociales et politiques locales
légitimes et donc respectées aussi par l'intervenant.
Si la « paix éclair » n’est pas
réalisée, les ressources nécessaires pour obtenir la normalisation d’États ou
de régions d’une dimension supérieure aux petits pays balkaniques ou africains
dépassent, et dépasseront de plus en plus, les moyens des pays occidentaux, y
compris désormais des États-Unis, dont on imagine mal qu’ils se lanceront à
nouveau avant longtemps dans une telle aventure. La question se pose pour la
France des gains diplomatiques et sécuritaires de telles opérations menées sous
la direction des États-Unis au regard des coûts humains et financiers qu’elles
ont engendrés.
D’un point de vue militaire, la question se pose aussi de l’efficacité de telles coalitions hétéroclites dominées par un acteur traditionnellement peu à l’aise dans la lutte contre des organisations armées non étatiques ou hybrides, qui restent des adversaires probables et toujours difficiles. La tentation est forte pour les États-Unis d’employer la force armée de manière beaucoup plus indirecte. Il ne faudrait pas, en continuant de suivre l’acteur militaire dominant (et principal fournisseur de moyens), par un effet de balancier, abandonner l’expérience et les compétences chèrement acquises dans la guerre au milieu des populations au profit d’une approche séduisante mais qui n’est pas pour autant dépourvue de faiblesses. La fin annoncée des guerres de transformation impose une profonde réflexion sur l’emploi des forces.

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