Affichage des articles dont le libellé est drones. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est drones. Afficher tous les articles

lundi 16 février 2026

Quand la machine s’éveillera

La notion de révolution militaire – au sens de changement radical et rapide dans la manière de combattre – n’est pas forcément facile à mettre en évidence. J’utilise pour ma part la méthode de la téléportation temporelle, en examinant par exemple ce que donnerait au combat une division d’infanterie française de 1918 téléportée quatre ans en arrière. Dans les faits, et l’expérience a été faite en exercice en 1917, elle écraserait n’importe quelle division de l’époque. Téléportée vingt ou trente ans plus en arrière, le résultat aurait été encore plus écrasant. Téléportée au contraire dans le futur, en 1945 par exemple contre une autre pure division d’infanterie combattant encore à pied, elle n’aurait sans doute pas été ridicule. Face à une division blindée en revanche, elle n’aurait eu aucune chance.

De belles courbes militaires

Ce petit exemple visait à montrer combien les évolutions majeures des armées épousent, assez classiquement, la courbe en S des groupes d’innovations majeures. Ces innovations militaires ne sont pas seulement techniques et, comme je l’explique dans Théorie du combattant, on aurait pu commencer l’histoire de la transformation des armées modernes par le changement de regard porté sur les hommes à la fin du XVIIIe siècle et cette idée que les citoyens roturiers peuvent combattre courageusement pour la Patrie, ce qui autorise les Minutemen en Amérique ou la « levée en masse » en France.

Je commencerai cependant par la « révolution du feu » qui commence au milieu du XIXe siècle avec l’apparition des nouveaux fusils à âme rayée, armés par la culasse, puis utilisant une poudre blanche, qui transforme totalement les champs de bataille, puis l’accélération au début du XXe siècle jusqu’à la fin de la Grande Guerre avec les armes individuelles automatiques, les fusils à lunette, les pistolets-mitrailleurs, les grenades et lance-grenades individuels, puis les armes collectives d’infanterie – mitrailleuses, mortiers, canons à tir direct – réunis au sein d’unités d’appui. Toute la matrice – équipements, méthodes, structures, culture – du combat à pied, ou « débarqué » moderne se forme en 1917-1918 avec la distinction entre unités de manœuvre et d’appui, la décentralisation du commandement jusqu’au niveau de l’équipe de combat, la spécialisation des combattants, la coordination avec les appuis extérieurs, etc. Par la suite, les progrès de la puissance de feu sont plus lents. On conserve des fusils comme le Mauser 98 ou le Lee-Enfield Mk III ou Mk I bien au-delà de la Première Guerre mondiale, et pour le reste on perfectionne l’existant, avec un saut important avec l’invention des fusils d’assaut. On développe également les branches d’appui spécifiques pour se protéger des avions et des véhicules ennemis.

La révolution suivante est intervenue avec la fusion de ces combattants rapprochés avec des engins à moteur. Le début du S apparaît durant la Première Guerre mondiale, avec des unités d’infanterie portées sur camions, les groupes d’automitrailleuses, les bataillons de chars et même les avions d’infanterie, mais il faut attendre les années 1930 pour voir l’accélération de cette fusion avec une floraison d’unités motorisées très diverses et une succession quasi annuelle d’engins de combat jusqu’à la stabilisation de la fin de la Seconde Guerre mondiale autour de quelques modèles et l’idée de la motorisation intégrale des armées. On atteint alors le sommet du S et le ralentissement de la révolution. Dans Théorie du combattant, je décris en détail les combats de la 2e division blindée (DB) du général Leclerc à Dompaire en septembre 1944 pour illustrer l’état de l’art du combat motorisé au sommet du S. Je le décris d’autant plus facilement que, quarante ans plus tard, j’ai appris à faire exactement la même chose et sensiblement au même endroit mais au sein de la 7e DB cette fois. Les équipements n’étaient plus les mêmes évidemment, mais ceux que nous utilisions n’étaient au fond que des perfectionnements de ceux de la 2e DB à l’exception des missiles. Dans le pur combat à pied, on pouvait même considérer que les compagnies d’infanterie du Régiment de marche du Tchad avaient plus de puissance de feu antipersonnel que les compagnies de 1984.

Nous sommes restés longtemps sur le sommet du S de la guerre motorisée, avec des véhicules toujours plus longs à mettre au point pour des coûts à progression géométrique d’une génération à l’autre, et des ratages de plus en plus nombreux de programmes industriels. Ce ralentissement est même devenu gel avec la réduction rapide de l’effort de Défense après 1990, ou plutôt gel qualitatif – on est toujours en 2026 avec des chars Leclerc mis en service en 1993 – et effondrement quantitatif. Les 1res armées françaises de 1945 ou de 1985 comprenaient huit vraies divisions blindées-motorisées. La 1re armée n’existe plus depuis 1993 et il n’en reste que deux brigades blindées. Comme toutes les armées des puissances étaient à peu près à la même enseigne, on pouvait considérer que les rapports de force n’avaient pas beaucoup changé et que ce n’était pas très grave.

Dans cette ambiance de crise, la grande affaire des années 1990 et 2000 était la numérisation. On perdait du volume et on ne perfectionnait pas beaucoup les équipements, mais on pensait qu’avec des ordinateurs, des capteurs en tout genre et une bonne bande passante, on pouvait compenser cet affaiblissement par une bien meilleure circulation de l’information, en volume et en vitesse. On pouvait mieux gérer ses propres forces, voir celles de l’ennemi, préparer des plans plus vite et plus précisément qu’avant, ajuster finement la logistique, tirer plus juste, coopérer plus facilement au sein même des unités, etc. Ce n’était pas faux, mais je ne suis pas certain que ce fût là une révolution. À compétences et expérience des hommes égales, une brigade complètement dotée du système Scorpion sera très certainement supérieure à une brigade dotée des mêmes véhicules mais sans numérisation collaborative. Je ne suis pas certain qu’elle l’emporterait cependant face à ma vieille DB de 1984, moins high-tech mais dotée d’équipements chenillés plus puissants et à la logistique/maintenance mieux organisée. Je me trompe peut-être.

Il existe aussi des fausses révolutions ou des révolutions avortées. Dans les années 1950, avec la miniaturisation des têtes nucléaires, l’US Army, bientôt imitée par l’armée de Terre soviétique et plusieurs armées européennes, se dote de tout un arsenal de milliers d’obus, lance-roquettes, roquettes, missiles antiaériens, etc., tous atomiques. Pendant des années on étudie et on expérimente « le champ de bataille atomique ». On invente de nouvelles structures comme la division pentomique aux États-Unis ou la brigade Javelot en France, qui doivent évoluer à travers les coups atomiques, pour s’apercevoir que cette manière de combattre est tout simplement ingérable et finalement pas très différente de l’apocalypse thermonucléaire dont on voulait se dissocier. On fait machine arrière dans les années 1970.

La machine s’est éveillée

La révolution à laquelle nous assistons en Ukraine depuis 2022 et surtout depuis 2024 est en revanche bien réelle. Cette révolution consiste en la fusion de cette génération motorisée-numérisée avec les petites machines, drones et robots en tout genre.

La courbe en S de l’évolution des drones prend ses racines très loin puisque, dès 1917, on conçoit des avions radiocommandés, puis des roquettes à longue portée comme les V1 allemands, les drones d’observation avec caméras et appareils photos dans les années 1960, puis les mêmes avec des missiles, et enfin l’accélération des années 2020 avec, pour simplement le champ de bataille sur la ligne de contact, les mini-drones d’observation, les munitions téléopérées, les FPV (First Person View), les drones filaires, etc., le tout de manière massive. Idem, mais dans une moindre ampleur pour l’instant, pour les robots terrestres, dont le S peut remonter aussi très loin, qui constituaient déjà un fort contingent dans l’armée américaine en Irak au début des années 2000 et deviennent une force auxiliaire de plus en plus importante pour une force de combat rapproché ukrainienne en sous-effectif.

On est désormais dans la phase fluide des explorations en tout genre comme, par exemple, la Première Guerre mondiale avec les premiers aéroplanes ou les véhicules de combat dans les années 1930. Les choses se figeront ensuite un peu avec une réduction du nombre de modèles différents mais on assiste clairement à une révolution et le fait que la majorité des pertes en Ukraine soit largement le fait des drones et non plus de l’artillerie en constitue l’indice le plus clair.

L’élément le plus évident de cette diversification et de cette massification accélérée est que la ligne de contact entre les forces de combat rapproché opposées est désormais survolée de drones d’observation et/ou d’attaque sur une dizaine de kilomètres de profondeur de part et d’autre et cela change tout. Tout est à repenser dans la matrice des unités. Il est impératif de manœuvrer de manière dispersée et donc de décentraliser le combat jusqu’aux extrêmes limites ; le camouflage visuel ou thermique devient au moins aussi important que la protection balistique ; l’armement individuel à longue portée est moins utile que la puissance de feu à courte portée et surtout anti-drones. Le soin aux blessés doit se faire sur place et de manière isolée avant de songer à une évacuation qui peut prendre des heures. Toute la manœuvre est à repenser entre infanterie et dronistes contre infanterie et dronistes, un peu de la même manière qu’entre infanterie et artillerie pendant la Grande Guerre : neutraliser les drones adverses par tous les moyens possibles – drones anti-drones, guerre électronique, feux, etc. – et ouvrir un passage à l’infanterie d’assaut, appuyer et soutenir cet assaut par d’autres drones et robots, s’infiltrer et combattre longuement dans une zone grise où ami et ennemi sont imbriqués, solidifier les petites zones acquises et attaquer à nouveau. N’y a-t-il pas moyen de faire plus vite et de manière moins dangereuse, en redonnant par exemple un rôle premier à l’artillerie afin qu’elle écrase les positions ennemies et notamment celles des dronistes ? Etc. Beaucoup de questions et pour l’instant peu de solutions satisfaisantes. Le front ukrainien est encore plus bloqué que celui de France et Belgique en 1915-1917. Il faudra pourtant trouver ces solutions.

Et nous dormons encore

Le principe de base est qu’une unité « révolutionnaire » doit normalement l’emporter systématiquement sur une unité qui n’a pas réalisé cette transformation. À compétences équivalentes, une brigade ou division blindée doit normalement écraser une brigade de pure infanterie à pied, comme en Libye par exemple en 1942, du moins le plus souvent. Dans les faits, les choses sont rarement égales et une brigade d’infanterie d’élite peut peut-être l’emporter sur une brigade blindée médiocre, surtout si les fantassins sont sur un terrain favorable très dense et richement dotés d’armes antichars.

Désormais, une brigade russe ou ukrainienne qui maîtrise l’emploi des drones à grande échelle dispose d’une voûte aérienne de renseignement et de frappe de précision en avant de sa ligne de contact qui lui permet presque immanquablement d’au moins paralyser toute brigade adverse d’une génération précédente, par exemple française. On ajoutera que les Russes seuls disposent d’au moins 120 brigades ou régiments, là où nous en déploierions deux au loin complètement équipées de la génération précédente. Même en considérant que nos brigades sont deux fois plus volumineuses que celles des Russes, cela reste quand même assez peu. Dernier point, et cela pourrait constituer en soi une forme de contre-révolution : nos sociétés acceptent mal la prise de risques humains, là où les Russes – certes forcés – acceptent des taux de pertes faramineux.

Autrement dit, nous sommes hors du coup, au moins dans le domaine du combat rapproché, qui, je le rappelle, est fondamental lorsqu’on veut avoir des effets stratégiques importants. Nous sommes hors du coup face aux Russes, mais en réalité face à n’importe quelle armée ou organisation armée un peu volumineuse et retranchée quelque part comme le Hamas à Gaza ou auparavant l’État islamique dans son « califat » et qui tous acceptent pour le moins de prendre des risques. Nous sommes donc condamnés aussi à la révolution si nous ne voulons pas disparaître de l’histoire.

Une armée évolue en quatre étapes : en bas, il y a la Pratique, soit ce que l’on est réellement capable de faire face à un ennemi, et en haut la Doctrine, où l’on définit ce que doit être la Pratique. Entre les deux, il y a le Forum où l’on explore de manière explicite ce qu’il est possible de faire. Ce Forum se nourrit de l’observation de sa propre Pratique, de celle des ennemis potentiels, des alliés et des autres. On y fait des expérimentations multiples, sur cartes ou sur le terrain. On observe la société et ses ressources, humaines ou techniques. On y débat et on s’y engueule, peu importe pourvu que l’on donne les éléments pertinents à la Doctrine associés aux ressources fournies par la France. Il y a enfin, dans ce processus circulaire, le monde de l’École où l’on remplace les vieilles habitudes par de nouvelles, par le biais des règlements, des formations en écoles, des inspections, des exercices, etc. Dans ce monde aussi on s’engueule souvent, car les anciennes habitudes et leurs porteurs peuvent opposer une farouche résistance.

La révolution doit être triple : la France n’a jamais eu aussi peu de combattants rapprochés, ceux qui vont dans les zones de mort en toute connaissance de cause pour affronter l’ennemi directement et s’emparer ou tenir un terrain, par rapport à la population. Pour être puissant, on doit en avoir trois fois plus qui soient déployables pour combattre au loin, soit 60 000 au total, dont au moins la moitié de combattants rapprochés, ce que prévoyait le modèle 2015 imaginé au moment de la décision de professionnaliser complètement notre armée. Pour cela, il faut réfléchir à avoir plus de combattants professionnels, et peut-être imiter les Russes qui paient très cher les volontaires destinés à prendre des risques, plus de réservistes opérationnels déployables au loin, des mercenaires, des conscrits peut-être, peu importe pourvu que l’on ait la masse nécessaire de bons soldats.

Le deuxième axe est la fusion de ces soldats avec les petites machines. Cela passe par la création dans tous les corps d’escadrons/compagnies de drones de chasse, à la manière de l’unité du 1er RIMa mais peut-être aussi de sections de drones ou robots dans chaque unité élémentaire, et une adaptation de tous à l’environnement dronique. La manière la plus simple est d’imiter autant que possible l’organisation et les méthodes de l’armée ukrainienne et peut-être même de l’armée russe. Soyons justes, les réflexions et les expérimentations ont commencé. Cela ne va simplement pas assez vite, comme d’habitude par un mélange de rigidité administrative et de manque de ressources, peut-être aussi par la résistance des conservateurs qui ne veulent pas remplacer leurs vieilles habitudes par de nouvelles. En réalité, toutes les énergies devraient se réunir pour réaliser au plus vite la révolution. Toutes les forces devraient par exemple bénéficier des dérogations du Commandement des opérations spéciales pour l’acquisition des équipements. Chaque brigade devrait bénéficier de ressources propres, avec peut-être des financements directs de la société, comme en Ukraine, pour acheter très vite les équipements qu’elle souhaite en s’adressant à qui elle veut (plutôt français quand même), et on devrait ensuite confronter les expérimentations dans le Forum et sur le terrain d’exercice pour décider ensuite ce qui est le mieux pour tous. Cela induirait bien sûr un certain désordre qui déplaît tant à notre administration, mais l’expérience montre que le désordre et le gâchis de temps de paix sont infiniment moins coûteux, surtout en vies humaines, que l’improvisation en temps de guerre.

Cela nous amène au troisième axe que l’on pourrait appeler la « révolution du risque ». On n’arrivera à rien d’important, on ne fera peur à personne et on ne dissuadera aucun ennemi potentiel si l’on montre partout que nous avons peur de prendre des risques. Cela changera peut-être avec le développement des capacités antiaériennes de nos adversaires, mais pour l’instant prendre des risques actuellement pour une société occidentale, c’est engager la force de combat rapproché – j’y inclus bien sûr les Forces spéciales - car c’est uniquement là que l’on meurt par le feu de l’ennemi. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas tout faire pour essayer de réduire les pertes au minimum, mais comprendre que la meilleure manière d’y parvenir est de vaincre l’autre le plus vite et le plus complètement possible, si possible avec ses moyens terrestres propres en faisant appel le moins possible à la force de frappe, puissante mais pas toujours disponible et surtout ravageuse pour l’environnement et parfois aussi la population, surtout en milieu urbain. L’opération Serval en 2013 est un bon exemple. Une brigade française a pu disloquer un ennemi de plusieurs milliers de combattants et le chasser en deux mois, en 2013, de tout le nord Mali, avec un rapport de pertes de plus de 1 soldat français pour au moins 70 ennemis. Si nous avions déjà réalisé la fusion avec les drones à cette époque, ce rapport de pertes aurait été encore très supérieur et peut-être même n’aurions-nous eu aucune perte. Rester ensuite sur place a sans douté été une erreur stratégique, mais on peut imaginer ce qu’aurait donné l’opération Barkhane avec plus de combattants au sol et des drones par dizaines de milliers dans la capacité à contrôler le terrain. Je ne sais pas si c’était techniquement possible, mais à l’époque on en était encore à débattre pour savoir s’il fallait armer les drones et de toute façon, autre aberration, on faisait la guerre tout en réduisant les moyens de la faire. Cela n’intéressait pas non plus beaucoup les grands industriels français, sauf à proposer des mini-avions de chasse sans pilote mais à peine moins chers.

La France avec les robots

En résumé, si nous voulons redevenir une puissance militaire, il ne suffit pas de posséder un arsenal nucléaire et de le moderniser : il faut aussi disposer d’une force de frappe conventionnelle puissante et, surtout, d’une force de combat rapproché dont l’emploi fasse plus peur à l’ennemi potentiel qu’à la société française. Pour cela, il faut convaincre que le président de la République, qui est un peu obligé d’être crédible sur l’engagement conventionnel s’il veut l’être aussi sur l’emploi du nucléaire, n’hésitera pas à faire prendre des risques aux soldats français. Cela a plutôt été le cas dans le passé, avec des résultats divers depuis 1978. Espérons que ce super-pouvoir ne s’est pas perdu après la fin de l’opération Barkhane.

Il faut désormais dépasser l’opération Daguet de 1990-1991, qui demeure encore aujourd’hui, avec 16 000 hommes dont 13 000 dans une division légère blindée, le principal déploiement français contre un pays étranger ou une organisation armée. On savait déjà à l’époque que c’était insuffisant : avec 4,3 fois plus d’habitants, les États-Unis avaient déployé 34 fois plus de soldats. C’est pourquoi nous avions décidé de professionnaliser complètement notre armée, mais nous sommes toujours incapables de faire mieux.

Il est ensuite indispensable que ce corps d’armée de 40 000 à 60 000 hommes, nécessaire pour être sérieux dans les affaires du monde, soit imbattable. Il le sera probablement, et avec des pertes limitées, si nous maîtrisons l’art des drones et des robots. Il ne le sera en aucun cas si l’ennemi, quel qu’il soit, maîtrise cet art avant nous. À nous de voir.

jeudi 11 septembre 2025

Le retour du rodeur sur le seuil

Il existe deux types de souvenirs qui viennent le plus vite à l’esprit : les plus récents et les plus marquants. Ce ne sont pas forcément les plus pertinents pour faire des analogies avec les évènements en cours. Lorsqu’on apprend que la Russie a lancé un raid de 19 drones à longue portée sur la Pologne, le public pense immédiatement aux incidents similaires survenus dans la région depuis trois ans et y voit un saut très agressif, évoquant le premier coup d’un engrenage de « somnambules » vers la guerre, mécaniquement associée à l’idée d’un affrontement à grande échelle.

À mon sens, c’est une erreur de perspective. Il n’y a plus de « somnambules » depuis que l’apocalypse thermonucléaire, même lointaine, plane en toile de fond. Les dirigeants sont bien éveillés et cherchent avant tout à éviter le seuil de la guerre ouverte entre puissances dotées. Cela ne les empêche pas de faire la guerre. Toutes les puissances nucléaires en ont mené depuis 1945, grandes ou petites, contre des États ou des organisations armées, et sur presque tous les continents. Notons que lorsqu’il a fallu combattre, on n’a pas commencé par se tester, s’impressionner ou faire les matamores en restant sur le seuil : on l’a franchi, si possible massivement et par surprise. Cela est à distinguer de la notion de prétexte, souvent nécessaire pour justifier le déclenchement d’une guerre mais avec cette difficulté qu’il n’y a justement pas souvent d’accrochages ou d’incidents majeurs à mettre en avant pour justifier l’attaque d’une autre entité politique. Il a donc fallu parfois inventer une histoire plus ou moins crédible, comme pour justifier l’attaque de l’Irak en 2003 ou celle de l’Ukraine en 2022. Dans la majorité des cas cependant cela n’a pas été nécessaire puisque l’intervention militaire avait lieu sur propre territoire, comme en Tchétchénie, ou s’insérait dans des conflits déjà en cours.

Entre puissances nucléaires, les règles du jeu sont différentes et, par nature, inédites sur le plan historique. Jusqu’à présent, aucune puissance dotée n’a été suffisamment folle – ou audacieuse, c’est selon – pour franchir le seuil de la guerre ouverte contre une autre, de peur d’escalader très rapidement, peut-être même immédiatement, vers l’affrontement nucléaire. Cela ne rend pas la guerre impossible pour autant. On a d’abord pensé, pendant quelques années, que la guerre en environnement nucléaire était un jeu certes dangereux et meurtrier, mais encore « jouable ». À la fin des années 1950 et au début des années 1960, on faisait de grands exercices utilisant obus et roquettes atomiques en considérant qu’il s’agissait encore de guerres limitées, puisqu’on n’utilisait pas d’armes thermonucléaires. On a fini par comprendre que c’était insensé, et on a clairement redissocié les seuils conventionnels et nucléaires, comme à l’époque du monopole américain de 1945 jusqu’à la fin de la guerre de Corée.

Pour autant, la guerre conventionnelle restait concevable sous forme de « coup » dans un espace-temps limité : par exemple, une tentative d’invasion de la République fédérale d’Allemagne par les forces soviétiques, sur quelques jours, en misant sur l’hésitation des États-Unis – et de la France – à employer leurs armes nucléaires. C’est ce type de scénario qu’on peut transposer aujourd’hui : Taïwan à la place de la RFA pour un affrontement sino-américain, ou un assaut russe contre un ou plusieurs pays baltes. Il existe donc un espace pour la guerre conventionnelle entre puissances nucléaires, mais il est étroit et il faut être sûr de son coup. Pour l’instant, personne n’a osé. Et il faut s’assurer que personne ne soit jamais certain de réussir, afin que cela reste ainsi. La dissuasion globale commence par la dissuasion conventionnelle. La Russie n’attaquera pas massivement les pays baltes si elle est absolument certaine d’échouer, et les six millions de Baltes seuls n’y suffisent pas : d’où l’importance de l’idée d’un « mur commun européen ». Là encore, on notera que ces scénarios de guerre limitée entre puissance nucléaires n’incluent pas, pour les mêmes raisons, de phases d’accrochages, de survols de drones ou de provocations, autant de signaux qui donneraient l’alerte et permettraient de se renforcer. Quand on veut attaquer, on attaque ; on ne fait pas semblant.

Cela nous amène à l’autre art de la guerre de l’époque nucléaire : celui où l’on s’approche du seuil, en le dépassant éventuellement un peu, mais sans aller plus loin. C’est la partie haute de ce qu’on appelle la confrontation hybride (et non « guerre hybride ») où l’on cherche à obtenir des effets stratégiques sur un adversaire – pas encore un ennemi – en utilisant peu ou pas de violence, justement pour ne pas franchir le seuil de la guerre ouverte. De ce point de vue, l’envoi de 19 drones à longue portée sur le territoire polonais est un geste typique de cet art de la guerre « sur le seuil ». Cette agression est évidemment délibérée : il peut y avoir des erreurs de programmation ou des dérives de trajectoire dues au brouillage, mais pas à ce point, surtout lorsque les drones partent de lieux différents pour converger, sauf un qui est allé plus profondément, vers la même zone près des trois frontières Pologne–Biélorussie–Ukraine. Comme souvent dans les cas graves, l’opération s’accompagne d’un freinage diplomatique : dénégations, semis de doutes, relais par propagandistes et idiots utiles.

En l’absence d’explications, et a fortiori d’excuses, il ne reste qu’à conjecturer sur les motivations. Il s’agit probablement d’abord d’un test. Test technique : voir comment un pays de l’OTAN réagit à une attaque massive de drones à longue portée, la nouvelle arme de frappe russe. De ce point de vue, le résultat est mitigé. L’attaque a déclenché l’activation du système de défense aérienne complet : au moins une batterie Patriot allemande, des F-16 polonais ou F-35 néerlandais guidés par un AWACS italien. Bilan : trois ou quatre drones Shahed/Geran (ou Gerbera) abattus sur 19. Pas de victimes, mais quelques dégâts matériels et la fermeture temporaire de quatre aéroports polonais. La coopération interalliée a fonctionné, mais le test a surtout révélé l’inadéquation du système de défense face aux drones : efficace contre avions ou missiles, mais trop lourd et coûteux pour contrer des salves de drones. Ce constat était connu, il est désormais visible, et c’était peut-être l’un des objectifs de Moscou : démontrer que « nous pouvons vous frapper avec des drones et vous ne pouvez pas nous en empêcher », ou encore : « comment comptez-vous protéger le ciel ukrainien si vous ne pouvez pas protéger le vôtre ? »

Le deuxième test est politique. On lance une petite attaque et on observe les réactions : polonaises, européennes, américaines. Celle-ci n'est en fait que la plus importante et la plus grave de toute un série de pénétrations de l'espace aérien polonais par drones, missiles, avions ou hélicoptères, sans susciter de réactions. C’est pour l’instant à nouveau un succès russe. La Pologne a invoqué l’article 4 de la Charte atlantique – consultation des Alliés – et non l’article 5 – assistance mutuelle en cas d’agression –, alors qu’il s’agit clairement d’une attaque. Les Alliés, notamment les États-Unis, ont condamné l’acte et affirmé leur solidarité, mais n’ont envisagé qu’un renforcement de la défense aérienne du flanc Est de l’OTAN (au détriment de l’Ukraine) et la fermeture de la frontière avec la Biélorussie, juste avant l’exercice militaire russe Zapad 2025. Même pas un énième paquet de sanctions, ni de mesures contre la flotte fantôme, ni de pressions sur l’Inde comme le suggérait Donald Trump.

Richard Nixon comparait cet art « sur le seuil » à une partie de poker où il s’agit de faire coucher l’adversaire sans jamais abattre les cartes – synonyme de guerre ouverte –, avec cette particularité que plus on se couche tôt, plus on perd. Dans un cas comme celui-ci, où la Russie annonce et mène une attaque limitée – sans victimes –, la pire des réactions est de se coucher immédiatement. On s’humilie et on incite l’adversaire à recommencer. Le minimum est de « relancer » un peu, en établissant un lien clair avec l’action russe : une explosion mystérieuse sur un dépôt de munitions en Biélorussie, une patrouille aérienne franchissant impunément l’espace aérien biélorusse, ou, plus explicitement, l’annonce d’une « ligne de sécurité » située plusieurs dizaines de kilomètres en avant du territoire polonais, au-delà de laquelle tout aéronef, missile ou drone sera considéré comme hostile et abattu. Et pour aller plus loin, on pourrait avancer le bouclier antimissile jusqu’en Ukraine, comme le propose l’initiative SkyShield. Voilà des signaux que Moscou prendrait au sérieux. Pas d’inquiétude : ils réagiront peut-être une fois, mais respecteront la règle : quand on s’accroche, on ne se fait pas la guerre ; quand on veut faire la guerre, on n’avertit pas, on attaque.

Il y a quelques jours, Vladimir Poutine a déclaré que les soldats européens en Ukraine seraient des cibles légitimes. Cela a pu être interprété comme une menace de guerre, mais c’est en réalité l’inverse. Il aurait pu dire : « les soldats européens seront systématiquement attaqués » ou pire : « ce sera la guerre avec les pays qui les ont envoyés », mais non : il admet ainsi que cela reste, à ses yeux, une action « sous le seuil », et donc autre chose que la guerre ouverte. C’est bien dans ce cadre qu’il raisonne, pour l’instant, vis-à-vis des pays de l’OTAN. Attention toutefois : ce jeu reste dangereux et parfois meurtrier – plus de cent Russes sont morts en testant une base de Marines américains en Syrie en 2018 –, mais ce n’est pas la guerre tant que personne ne veut qu’elle le devienne.

Si vous êtes arrivés jusque ici vous pouvez cliquer > SkyShield

samedi 29 juin 2013

Game of drones : what else ? Le débat américain sur l'assassinat ciblé. Maya Kandel

Les Etats-Unis utilisent la tactique des éliminations ciblées par drones dans leur lutte contre Al Qaida depuis maintenant douze ans. L’outil a été placé au cœur de la stratégie contre-terroriste mise en œuvre par Barack Obama dès son arrivée au pouvoir. Pourtant, les drones armés n’ont jamais fait l’objet d’un véritable débat politique à Washington, même si le sujet occupe la communauté de défense et des universitaires spécialisés depuis longtemps. Il faut attendre février 2013 et la nomination de John Brennan à la tête de la CIA pour que le Congrès s’empare du sujet et ouvre un débat impliquant l’ensemble de la classe politique, des médias et de l’opinion publique.

Une lente émergence dans le débat public

Trois étapes marquent l’apparition progressive de la question des éliminations ciblées dans l’espace public américain.

La première intervient avec l’élimination d’Anouar al-Awlaki, Américain tué au Yémen par une frappe de drone en septembre 2011. Si elle ne déclenche pas de grand débat, elle provoque en revanche l’apparition des premiers sondages d’opinion aux Etats-Unis sur les drones armés et les éliminations ciblées. L’image que donnent alors les sondages est celle d’un large soutien de l’opinion américaine, avec plus de 60% et jusqu’à 83% des Américains qui approuvent la pratique contre « des personnes suspectées de terrorisme ».

La deuxième étape intervient après la parution dans le New York Times du 29 mai 2012 d’un récit extrêmement détaillé sur la pratique des éliminations ciblées par l’administration Obama, et en particulier sur le processus décisionnel (la fameuse ‘Kill List’). Mais ces révélations lancent un débat sur les fuites (qui ont permis aux journalistes d’écrire l’article), beaucoup plus que sur le contenu lui-même. Au Congrès, plusieurs parlementaires réclament une enquête sur l’origine des fuites, pas sur les frappes ou la ‘kill list’.

Enfin, pendant la campagne présidentielle de 2012, la question des drones n’est pas un enjeu. Elle fera une courte apparition lors du troisième débat, consacré à la politique étrangère, entre les candidats Obama et Romney. La question du journaliste au sujet des éliminations ciblées est sans doute celle qui génère le moins de débat, car les positions des deux hommes sont identiques et le candidat républicain dit soutenir totalement le président Obama sur ce point.

Rand Paul contre John Brennan

Il faut donc attendre février 2013 et la « flibuste » du sénateur Rand Paul contre la nomination de John Brennan, le Monsieur Drone de l’administration Obama I pour voir le public américain dans son ensemble s’intéresser à la question des drones armés (la flibuste – filibuster – est une pratique du Sénat américain consistant à parler en continu pour empêcher ou au moins retarder un vote ; seule une motion de clôture votée par 60 sénateurs peut y mettre fin). Rand Paul fait en effet une flibuste « à l’ancienne », alors que dans la pratique courante seule la menace est utilisée : le sénateur républicain va parler pendant 13 heures sans interruption, une bénédiction pour les médias à l’ère Twitter et une prouesse appréciée du peuple américain.

Le seul problème (de taille) est que Paul se concentre sur une unique et mauvaise question : la possibilité pour le gouvernement américain d’éliminer un citoyen américain aux Etats-Unis par une frappe de drone. En l’occurrence, le gouvernement n’a jamais envisagé un tel cas de figure et viendra le rappeler par la voie d’Eric Holder.

Il faut cependant reconnaître que Rand Paul a ainsi porté le débat sur les drones armés au grand public. Le soutien de l’opinion publique américaine ne s’est pas démenti, mais la multiplication des articles dans la presse, et surtout l’implication croissante de plusieurs associations et groupes libéraux (au sens américain) ont poussé le président Obama à présenter publiquement, pour la première fois, l’ensemble de sa stratégie contre-terroriste dans un grand discours prononcé le 23 mai dernier à la National Defense University.

Le discours sur les drones et les trois principaux enjeux

Ce discours, visant à donner un cadre d’emploi plus général à l’utilisation des drones armés par les Etats-Unis, s’adresse tout particulièrement au public intéressé, et intéressant Obama, des cercles libéraux du parti démocrate. Aussi n’est-ce pas un hasard si Obama consacre l’essentiel de son propos aux questions juridiques – constitutionnalité et légalité – soulevées par la pratique des éliminations ciblées. On dénote en effet aujourd’hui trois enjeux principaux dans le débat sur les drones armés au sein du public américain.

La constitutionnalité : il ne s’agit pas tant de la surveillance (oversight) du Congrès sur l’Exécutif, puisque, Obama l’a rappelé, les membres des commissions du renseignement ont été systématiquement briefés par l’administration avant chaque frappe. La question qui se pose en revanche est celle de la validité de l’autorisation d’emploi de la force militaire de 2001 (Authorization for the Use of Military Force of 2001) sur laquelle repose encore aujourd’hui la guerre menée contre Al Qaida. Or cette autorisation, certes large, vise cependant les « personnes et groupes impliqués dans la préparation des attentats du 11 septembre 2001 ». On en est loin désormais et Obama lui-même a incité le Congrès à réviser ou abroger cette autorisation – ce que seuls les parlementaires sont habilités à faire, en effet.

La prise de décision : la pratique des éliminations ciblées crée une concentration encore plus forte du processus décisionnel entre les mains du président – bien plus sous Obama que sous Bush, en raison de l’intensification des frappes et de la personnalité du président. S’agissant d’opérations secrètes (ou presque…), elle conduit à une déconnexion de plus en plus forte entre le peuple américain et la guerre menée en son nom, une évolution qui va à l’encontre de la culture américaine, toujours marquée par le souci des Pères fondateurs de tout faire pour empêcher des guerres « à l’européenne » c’est-à-dire à la discrétion du monarque, fût-il Barack Obama.

L’efficacité : le débat sur les effets contre-productifs demeure pour l’instant embryonnaire, même s’il fait la Une du dernier numéro de Foreign Affairs (« Death from Above : Are Drones Worth it ? »). Les principales interrogations portent sur les effets contre-productifs des frappes, avec deux risques évoqués le plus fréquemment : que les frappes deviennent le nouvel « outil de recrutement » d’Al Qaida ; et qu’elles transforment des conflits locaux en conflits plus larges impliquant les Etats-Unis. Mais ce débat ne touche pas encore le grand public ni la classe politique, et les articles favorables y dominent pour l’instant.

On voit bien que la contrainte principale pour Obama vient des libéraux, qui sont aussi sa base électorale, beaucoup plus que d’une opinion publique globalement favorable, pour qui les drones armés paraissent à la fois efficaces dans la lutte contre le terrorisme et sans danger pour les soldats américains, le tout pour un coût beaucoup plus modeste que celui d’envoyer des troupes au combat. En somme, ils paraissent gérer la menace terroriste sans inconvénient pour les Américains et sans conséquence pour leur vie quotidienne. Il ne faut donc pas s’attendre à un grand débat sur la pratique des éliminations ciblées, sauf si la polémique sur les drones de surveillance, relancée par l’affaire Snowden et les révélations sur la NSA, devait rebondir sur la question des drones armés.


Suivre Maya Kandel sur Twitter : @mayakandel_