Fiche au chef
d’état-major des armées 2008
Le mouvement
dit des Jeunes Turcs, survenu en France quelques années seulement avant la Grande guerre, est atypique
dans l’histoire de la pensée militaire dans la mesure où il est né, non pas
d’un désastre mais de l’anticipation de celui-ci par de jeunes officiers
hostiles au pouvoir politique et déçu par la paralysie de leur haute
hiérarchie. Ce mouvement, débordé par son succès, a cependant débouché sur une
sorte d’hystérie collective qui sous le nom de l’ « offensive à
outrance » à été la cause de grands massacres mais aussi, peut-être, de la
volonté de fer qui a permis de surmonter les échecs initiaux. A l’heure où
s’engagent des réformes profondes dans un contexte général de doute, il n’est
peut être pas inutile de voir pourquoi et comment un tel mouvement a pu naître
et s’imposer.
Les sources du
malaise
Le
mouvement Jeunes Turcs est né en premier lieu d’un divorce entre l’armée et
l’élite intellectuelle du pays à l’orée du XXe siècle. Cette période
est celle où se répand l’idée que la guerre entre les nations européennes est
révolue du fait de l’interpénétration des économies, du triomphe de la raison
positiviste et de la dissuasion des armements modernes. La meilleure
anticipation de la guerre future est alors celle que fait en 1898 le banquier
polonais Jean de Bloch dans La guerre,
mais cette description de nations engluées pendant des années dans une guerre
totale est tellement apocalyptique que personne ne la croit seulement possible.
A la même époque, le jeune Churchill écrit une lettre où il se plaint de la
longue paix qui, d’évidence, s’annonce en Europe.
Mais simultanément,
et pour la première fois dans l’Histoire, les classes aisées et les intellectuels
sont appelés, par les lois de 1899 et de 1905, au service militaire en France. Ils
y rencontrent une institution dont la culture est encore héritée du Second Empire,
voire de l’Ancien Régime, époque où « le
soldat est recruté dans la partie la plus vile de la nation » (L’Encyclopédie).
De cette rencontre naît, chose inédite, une littérature de la vie en caserne,
souvent peu flatteuse pour l’armée (Le
cavalier Miserey d’Hermant, Les
sous-offs de Descaves, Le colonel
Ramollot de Leroy, etc.). Ce mouvement critique (qui suscite en réaction
des articles comme Le rôle social de
l’officier de Lyautey en 1891), vire à l’antimilitarisme après l’affaire
Dreyfus (1898).
Ce divorce
prend une nouvelle tournure avec l’arrivée au pouvoir des Radicaux en 1899, bien
résolus à transformer un corps d’officiers « recrutés
dans les milieux traditionnalistes et catholiques et vivant en vase clos,
jaloux de leur autonomie et attachés au passé » (Waldeck Rousseau).
L’affaire des fiches (1904) fait éclater au grand jour cette politique
d’épuration et jette d’un coup la suspicion sur le corps des officiers généraux
nommés sous ce pouvoir politique.
Simultanément,
soucieux de toucher les « dividendes de la paix », le gouvernement
diminue drastiquement les dépenses d’équipement (950 millions de francs pour
les achats de matériels neufs sur 12 milliards de budget de 1900 à 1912). Pire
encore, en l’absence de forces spécialisées, l’armée est massivement employée
dans des missions de sécurité intérieure, dans le cadre des inventaires des
congrégations (1905), des grèves des mineurs du Nord (1906) et des viticulteurs
(1907). L’antimilitarisme se répand dans les milieux populaires. Il y a
17 000 insoumis en 1909.
A
l’encontre du discours officiel, le moral des officiers s’effondre. Les
candidatures à Saint-Cyr et Saint-Maixent chutent. Les départs se multiplient
notamment chez les Polytechniciens, pour qui la voie militaire sera désormais
marginale.
Une rébellion
intellectuelle
Mais cette
« contestation par la fuite » se double d’une colère rentrée contre
un « haut commandement vieilli dans
des idées périmées, rendu méfiant par une période de politique agitée,
sceptique et impuissant » (Joffre). En 1905, le capitaine Jibé écrit
dans L’armée nouvelle : « la génération actuelle des capitaines, voire
des officiers supérieurs, est fort étonnée de constater combien ses idées
cadrent peu avec celles de la majorité de nos généraux ». En 1907, au cours d’un exercice, le
lieutenant-colonel de Grandmaison déclare au général Percin : « Nous sommes un certain nombre de
jeunes officiers très convaincus de la justesse de nos idées, de la supériorité
de nos théories et de nos méthodes, et bien résolus à les faire prévaloir
envers et contre tous».
Ce « petit noyau militaire, travailleur,
instruit, audacieux, ayant le culte de l’énergie et de la maîtrise du
caractère » (Joffre) va finalement pouvoir s’exprimer à partir de 1911
avec le changement de gouvernement et surtout la montée rapide des périls qui
changent d’un coup la perception que l’on a de l’emploi des forces. Aussi
sûrement que la paix était certaine, à peine quelques années plus tôt, la
guerre apparaît désormais comme inévitable. Or, l’armée française n’est plus
prête à la guerre (c’est même une des raisons pour laquelle cette guerre survient,
l’Allemagne voulant profiter de l’opportunité de la faiblesse française).
Constatant
l’absence de projet de la part du corps des généraux, ces jeunes officiers
contestataires-baptisés Jeunes Turcs par référence aux jeunes officiers qui ont
imposé des réformes au Sultan en 1909- décident de prendre les choses en main,
non pas par la contestation politique, qu’ils exècrent, mais en investissant le
champ intellectuel doctrinal, rigide depuis la fin du XIXe siècle. Le
premier coup est donné par les deux conférences données en 1911 par le lieutenant-colonel
Loiseau de Grandmaison, du 3e bureau de l’Etat-major de l’armée, aux
stagiaires du Centre des hautes études militaires, de création récente.
Grandmaison
est alors très représentatif des jeunes officiers brevetés qui participent à la
pensée militaire non institutionnelle. Saint-cyrien, il n’a aucune sensibilité
technique, ce qui lui fait manquer toutes les innovations technologiques de son temps (mitrailleuses,
aéroplanes, automobiles), mais il se passionne en revanche pour les
pré-sciences humaines de l’époque, notamment « la psychologie des
foules ». Aussi les facteurs moraux, « les
seuls qui comptent à la guerre » selon lui, constituent un leitmotiv. Ces
fameuses conférences battent en brèche la doctrine officielle, jugée par
beaucoup comme trop rigide et incarnée alors par Foch, directeur de l’Ecole
supérieure de guerre. Foch lui-même est assez mal accueilli par les jeunes
officiers du 20e corps dont il prend le commandement juste avant la
guerre, car jugé trop timoré.
Au
contraire du règlement de service en campagne de 1895, Grandmaison prône
l’audace, la décentralisation du commandement et « la prise à la
gorge » de l’adversaire par un assaut immédiat et direct.
Une psychose
collective
Les
conférences de Grandmaison ayant rencontré un vif succès et ne suscitant aucune
opposition, les Jeunes Turcs se sentent encouragés à s’exprimer en profitant
pleinement des « réunions d’officiers », librairies militaires et
multiples revues qui sont à leur disposition. Ils vont même bénéficier de
l’appui du général Joffre, nouveau général en chef, qui n’a pas confiance dans ses
généraux et préfère confier la redéfinition de la doctrine à ses jeunes
officiers d’état-major, ce qui aboutit aux règlements de 1913-1914 où « l’armée française, revenue à ses
traditions, n’admet plus dans la conduite des opérations d’autre loi que
l’offensive ».
Par ondes concentriques, les idées des Jeunes-Turcs,
qui coïncident avec le renouveau spiritualiste et nationaliste de l’époque, se
répandent dans le reste du corps des officiers. Un chroniqueur de La
Gazette de l’Armée
du 28 mars 1912 constate que : Cette
réaction salutaire, née des dangers de l’heure incertaine et d’un grand frisson
de patriotisme, a su gagner tous les cœurs, tous les milieux, se faire sentir
jusque dans les plus petits rouages de l’armée, secouer les règlements assoupis
dans un pédantisme aveugle. L’impact sur la vitalité des corps de troupe
est indéniable mais en se diffusant, les idées se simplifient et prennent un tour
extrême. Pour le lieutenant-colonel Montaigne, dans Vaincre (1913), « le
salut est dans la révolte de la volonté contre la raison ». De son
côté, dans L’offensive française (1912),
le lieutenant (breveté) Laure rejette « le progrès de la science et des idées qui développe au sein des nations
les plus civilisées le microbe des utopies et le germe de la défaillance des
caractères ». Cet état d’esprit débouche, surtout chez le tiers de
Saint-cyriens issu de l’enseignement catholique (pour 1% en 1847) sur l’exaltation
du sacrifice. Le rôle des officiers est alors, selon le capitaine Billard (Éducation de l’infanterie, 1913), de
faire des soldats « des gens qui
veuillent bien se faire tuer ». Et effectivement, 600 000 Français
vont se faire tuer avant que l’emprise intellectuelle des Jeunes Turcs ne se
relâche définitivement, à la fin de 1915.
Enseignements
La pensée
institutionnelle construit les modèles d’emploi ou d’organisation des forces.
Elle est capable de les améliorer mais éprouve généralement de grandes
difficultés à les réfuter lorsque ceux-ci ne sont plus adaptés. Il est donc
nécessaire de pouvoir s’appuyer sur des idées alternatives qui pour être neuves
doivent être libres et donc sortir du champ institutionnel. La pensée libre
fait alors office d’ « opposition » par rapport à la
« majorité » dominante. Toute la difficulté réside alors dans
l’alternance qui peut être « douce » ou au contraire s’opérer par des
coups d’Etat.
Or la
culture française souffre à cet égard de plusieurs défauts. Dans la tradition
cartésienne, les concepts sont d’abord des constructions intellectuelles à peu
près complètes que l’on confronte ensuite aux faits (voire que l’on illustre par
eux). Dans la tradition aristocratique, ces constructions sont aussi largement
le monopole de ceux qui ont un « titre » adéquat (titre
universitaire, officiers supérieurs, si possible brevetés, et surtout généraux).
Critiquer
une idée revient donc à critiquer un chef, ce qui ne manque pas de susciter de
vives réactions et éventuellement de porter préjudice à la carrière de
l’insolent. Sous le Second Empire, le maréchal de Mac Mahon rayait de
l’avancement tout officier qui avait un nom sur un livre et dans les années
1930, le général Gamelin imposait l’imprimatur
de son cabinet pour tout article. La pensée libre a donc tendance à ne
s’épanouir en France que lorsque le dogme est détruit par l’ennemi (1870, 1940)
ou lorsque il ne s’applique pas ou plus à la situation en cours et que la
« technostructure » est visiblement incapable de le faire évoluer. On
peut alors assister à une « offensive intellectuelle » qui, si elle
n’est pas captée par les organes institutionnels, peut « monter aux
extrêmes ». On a vu le cas des Jeunes Turcs mais celui des excès des adeptes
de la guerre révolutionnaire (Lacheroy, Trinquier, Argoud, etc.) qui ont réussi
à imposer leurs idées de 1957 à 1960 est très similaire.
Dans une société de l’information, bénéficiant de nouveaux moyens de communications et d’une plus grande liberté d’expression grâce au nouveau statut général, on ne peut exclure que le sentiment de frustration que connaît incontestablement une partie du corps militaire ne débouche sur un phénomène semblable à celui des Jeunes Turcs. Des difficultés sérieuses à remplir ses missions ou des pertes élevées jugées inutiles pourraient par exemple servir de déclencheur. Dans une telle hypothèse, il faudra soit considérer ces hommes et ces femmes comme des rebelles, soit accepter le débat interne. Dans tous les cas, il paraît nécessaire de l’anticiper.
Dans une société de l’information, bénéficiant de nouveaux moyens de communications et d’une plus grande liberté d’expression grâce au nouveau statut général, on ne peut exclure que le sentiment de frustration que connaît incontestablement une partie du corps militaire ne débouche sur un phénomène semblable à celui des Jeunes Turcs. Des difficultés sérieuses à remplir ses missions ou des pertes élevées jugées inutiles pourraient par exemple servir de déclencheur. Dans une telle hypothèse, il faudra soit considérer ces hommes et ces femmes comme des rebelles, soit accepter le débat interne. Dans tous les cas, il paraît nécessaire de l’anticiper.

