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mercredi 7 septembre 2011

Pourquoi les faibles sont-ils forts ?

Dans How the Weak Win Wars, Ivan Arreguin-Toft se livre à une analyse de 202 conflits asymétriques depuis 1800, c’est-à-dire, dans sa définition, opposant des entités politiques dont les rapports de volumes de population et de forces armées sont supérieurs ou égaux à 5 contre 1.

Le premier résultat de cette étude indique une victoire du plus fort dans seulement 71,5 % des cas, ce qui est déjà surprenant eu égard au rapport de forces écrasant. La répartition dans le temps du pourcentage des victoires est aussi très intéressante. De 1800 à 1849, le fort l’emporte dans 88,2 % des cas ; de 1850 à 1899, 79,5 % ; dans la première moitié du XXe siècle, le chiffre tombe à 65,1 % puis à 48,8 % après 1950. On assiste donc clairement à une difficulté croissante du fort à vaincre le faible.

Plusieurs hypothèses ont déjà été émises pour expliquer cette inefficacité surprenante du fort. Dans son article "Why Big Nations Lose Small Wars", Andrew J.R. Mack, expliquait ce phénomène par une asymétrie d’importance des intérêts entre les adversaires inverse de l’asymétrie des ressources. Pour le faible la guerre est totale, pour le fort elle n’est que limitée et s’arrête lorsque les coûts dépassent les objectifs espérés et suscitent une forte opposition interne. La puissance militaire n’aurait même pas besoin d’être vaincue par les armes pour se retirer du conflit, comme la France en Algérie en 1962 ou les États-Unis au Vietnam en 1972. Cette thèse forte apparaît cependant incomplète. Elle présuppose que le faible adoptera forcément une stratégie de guérilla face au fort et que le conflit sera de longue durée, or, le faible peut aussi tenter une défense conventionnelle (l’Irak de 1991 et 2003) et les conflits asymétriques peuvent également être très brefs (Grenade, 1983). Elle oublie aussi l’incitation à poursuivre provoquée par un engagement déjà important de ressources dans un conflit.

Une théorie proche est celle de Gil Meron, qui considère que les États démocratiques sont handicapés dans leur lutte contre les guérillas par leur difficulté à faire preuve de brutalité, jugée seul moyen de vaincre une guérilla populaire (sous-entendant la supériorité des régimes autoritaires dans ce type de lutte). La réalité historique semble plus complexe. Des méthodes autres que la coercition envers la population civile ont été efficaces (aux Philippines en 1952, par exemple), alors que des régimes autoritaires ont échoué en mettant en œuvre des stratégies très dures, comme l’URSS en Afghanistan ou les Nazis en Yougoslavie.

Ivan Arreguin-Toft considère pour sa part que la meilleure explication réside dans l’interaction des stratégies des deux camps. L’auteur distingue deux types de stratégies : directe lorsque l’objectif de l’emploi des forces réside dans la destruction des forces armées adverses ; indirecte lorsque la cible principale est la volonté de combattre de l’autre. Sa thèse majeure est alors que, lorsque les deux camps ont le même type de stratégie (directe contre directe ou indirecte contre indirecte), le fort l’emporte dans 76,8 % des cas, par la simple arithmétique du rapport de forces, et dans 36,4 % des cas seulement si les types de stratégies sont opposées (respectivement 81,9 % et 43,8 % si le faible ne bénéficie pas d’un soutien extérieur). Pour employer une terminologie française, le fort l’emporte en situation de dissymétrie et le faible en situation dasymétrie. La capacité pour le fort à se placer sur le même champ que le faible, et donc à lui ressembler, est donc la clé de sa victoire.


Ivan Arreguin-Toft, How the Weak Win Wars, Cambridge University Press, 2005.
Andrew J.R. Mack, "Why Big Nations Lose Small Wars", in World Politics, janvier 1975.   
Gil Meron, How Democracies Lose Small Wars, Cambridge University Press, 2003.

vendredi 29 juin 2012

BH-Les nouveaux centurions (2/4)

Outre la simultanéité des actions et leur mise en cohérence par une autorité unique, une  autre  force de l’opération est l’implication très forte des Français au sein de l’appareil administratif et militaire tchadien.  La France considère en effet que là se trouve la racine du mal et elle impose sa réorganisation sous sa tutelle comme condition première de son aide.
Confiée au gouverneur Pierre Lami, la Mission pour la réforme administrative (MRA) est conçue comme une force d’assistance technique d’une soixantaine d’administrateurs civils et surtout de militaires français implantés dans les préfectures, sous-préfectures, voire cantons, dès lors que la sécurité est devenue suffisante. Pierre Lami est membre du Comité de défense civilo-militaire et traite directement avec le président Tombalbaye tandis que les cadres de la MRA supervisent le travail des préfets. Pendant ce temps plusieurs dizaines de sous-officiers vont dans les villages pour y satisfaire les doléances (puits, pistes, greniers à mil, dispensaire, soins médicaux, stations de pompage) et aider à la mise en place de milices de dix à vingt hommes.
Du côté militaire, la France engage jusqu’à 650 cadres (en 1970) dans le centre de formation de Moussoro, pour le recyclage des compagnies d’infanterie, et l’école d’officiers à Fort-Lamy, puis à l’intérieur des différentes unités de combat. De fait, à la fin de 1969, l’ANT est une armée franco-tchadienne où beaucoup de commandants de compagnie et de chefs de section sont français, en attendant leur remplacement progressif par des cadres locaux suffisamment formés. L’ANT franco-tchadienne fournit un groupement à Abéché dans l’Est et à Faya-Largeau, la base opérationnelle pour le BET.
Parallèlement à cette force d’assistance, la France engage également une force d’action directe contre les rebelles. Celle-ci présente plusieurs originalités.
La première est son caractère entièrement professionnel, ce qui pousse d’abord à la professionnalisation « en cours d’action » du 6e Régiment interarmes d’Outre-Mer (RIAOM) en place à Fort-Lamy depuis 1965, puis à celle de troupes présentes en métropole. Le 3e Régiment d’infanterie de Marine (RIMa), composé d’appelés, apprend ainsi en août 1969 qu’il devra engager un groupement (on parle alors d’Etat-major tactique, EMT) fort de deux compagnies professionnelles pour la relève de mars 1970.  Certains marsouins n’auront que deux mois de service avant de partir pour 14 mois dans ce qui est alors la mission la plus dangereuse de l’armée française.
Les forces terrestres françaises sont très peu nombreuses. Elles sont regroupées en deux EMT. Le premier est le 6e RIAOM de Fort-Lamy, fort de la Compagnie parachutiste d’infanterie de marine (CPIMa) et d’un escadron blindé léger, sur véhicules Ferret.  Le second est fourni par le 2e Régiment étranger parachutiste (REP), avec deux compagnies implantées à Mongo et Fort-Archambault (Sarh). Ces 4 unités élémentaires seront susceptibles d’être renforcées d’un EMT venu de métropole.  Même avec un soutien limité au strict minimum, l’ensemble est extrêmement réduit pour combattre 3 à 5 000 hommes au milieu de 3,8 millions d’habitants et sur territoire grand comme deux fois la France.
Ce faible nombre est compensé d’abord par l’intégration d’unités tchadiennes, comme la compagnie parachutiste de l’ANT affectée au 6e RIAOM, par une grande activité, les compagnies étant en quasi-nomadisation permanente, et une connaissance du milieu qui s’accroit au fur et à mesure de la longue mission. Surtout, les capacités des moyens terrestres sont multipliées par leur association avec une puissante composante aérienne. 
Celle-ci comporte d’abord de trois détachements d’intervention héliportés (DIH) de six hélicoptères H34 (on ira jusqu’à 22 au total) pour le transport (7 passagers dans les conditions climatiques du Tchad) et l’appui-feu (avec une redoutable version Pirate armée de deux canons de 20 mm). Il existe ensuite une composante légère avec des Alouette II qui serviront surtout de postes de commandement volants et des avions d’observation Piper Tricaper. Les Français disposent aussi d’une petite flotte de transport aérien avec les 12 DC-3 Dakota et le DC-4 tchadiens, la dizaine de Nord 2501 qui sert un peu à tout (largages par air, sauts opérationnels, éclairement nocturne, un Nord-POM armé de canons de 20 mm est même expérimenté mais sans succès) et enfin de 4 C-160 Transall, dont c’est le premier engagement. Enfin, entre six et neuf avions à hélice AD-4 Skyraider (4 canons de 20 mm et 3 tonnes de munitions) serviront d’artillerie volante. Le Tchad se couvre d’un échiquier de pistes et de plots de ravitaillement.
A l’exception des blindés légers, la force française est une force d’infanterie légère dont la presque totalité du soutien et des appuis vient des airs. On renouvelle ainsi l’expérience britannique des Chindits fusionnés avec l’Air Commando 1 en Birmanie en 1944 et on préfigure les Marine expeditionary units (MEU) du Corps des Marines américains.
Ce dispositif commence à être mis en place par la France à partir d’avril 1969. Il est reconduit et même renforcé à la fin de l’année alors qu’il a déjà prouvé son efficacité.
(à suivre)

dimanche 22 janvier 2012

Destination danger politique


La Ve République offre au Président une grande liberté quant à l’emploi des forces armées. Cela évite d’avoir à « façonner » préalablement l’opinion publique et permet un engagement rapide susceptible de traiter la crise au plus tôt. Cet avantage opérationnel se paye d’une stérilisation du débat stratégique, les représentants de la nation n’étant guère incités à s’intéresser à des questions sur lesquelles ils n'ont aucune prise et, par ailleurs, de moins en moins de connaissances. Le Président de la République se trouve donc en première ligne pour assumer les effets politiques de des décisions d’engagements militaires dont la particularité est d’être, « normalement », dialectiques, c’est-à-dire qu’ils s’exercent face à des ennemis qui vont s’efforcer de les contrer et de les enrayer. Un « coup » ennemi peut survenir à tout moment, qui, s’il n’est pas compensé par un succès ou un espoir de succès de l’opération dans son ensemble (voir « Le mythe de l’aversion publique aux pertes » en date du 7 septembre 2011), touche aussi politiquement le chef des armées.

Une manière de protéger le Président contre les effets politiques d’une opération peu populaire peut consister à la camoufler médiatiquement mais dans ce cas les coups ennemis se doublent de la surprise et prennent soudain plus d’ampleur. La méthode la plus couramment consiste en réalité à vouloir refuser la dialectique en refusant simplement le combat. On placera donc plutôt les forces en mission de stabilisation ou d’interposition mais surtout pas de « guerre », et si possible dans une zone peu dangereuse. Cette approche présente de nombreux inconvénients. En refusant l’affrontement on se prive du meilleur moyen d’obtenir une victoire, qui reste quand même un bon indicateur du succès d’une opération militaire. Cette gesticulation n’est même pas l’assurance de ne pas prendre de coups car ne pas vouloir d’ennemi n’est pas suffisant pour ne pas en avoir. Sur 308 soldats morts « pour la France » depuis 1963, peu d’entre eux l’ont été par un ennemi désigné et assumé. Cette posture de simple présence est également inconfortable lorsqu’on agit au sein d’une coalition où certains alliés, dont le principal d’entre eux, font le choix inverse de se battre.

Si la situation de guerre ne peut être évitée ou niée, la tentation est forte de réduire les risques en contenant au strict minimum l’action des forces terrestres, les plus dangereuses pour l’ennemi mais aussi et surtout pour la côte de popularité du Président. Ce sont en effet les forces terrestres qui « encaissent » plus de 90 % des tués et blessés. Le problème est que ce sont aussi ces forces terrestres qui, au bout du compte, emportent la « décision » sur le terrain. Les remplacer entièrement par d’autres moyens, aériens par exemple, c’est se condamner à trouver des forces de substitution, pas toujours fiables. On peut aussi limiter politiquement le volume des forces terrestres, quitte à en affecter la cohérence (comme si on réduisait l’équipage d’un porte-avions en considérant qu’un tel volume est un signal trop fort) ou, pire encore, intervenir directement dans la conduite des opérations. Ce dernier risque est évidemment très fort lorsqu’on considère que chaque « coup » militaire donné par l’ennemi doit faire l’objet d’une réaction politique. Dans ce cas, comme lors d’un accident important ou d’une catastrophe naturelle, la réaction peut devenir une fin en soi, depuis le déplacement sur les lieux, comme François Mitterrand au lendemain de l’attentat du Drakkar, jusqu’à la prise immédiate de « mesures », presque toujours synonymes d’une réduction de la liberté d’action, comme le regroupement sur les bases de Beyrouth. Dans un contexte dialectique, l'ennemi s'adapte aux différentes mesures de protection (attaques-suicide, infiltrations, tirs de mortiers, etc.) d'autant plus que celles-ci accroissent sa liberté d'action à lui. On peut d’ailleurs se demander si l’objectif premier de l’ennemi n’est pas de provoquer cette intrusion-réflexe dans les opérations. 

On considère souvent que la véritable cible de l’ennemi asymétrique, le « faible » est l’opinion publique du fort. Dans la France de la Ve République, le centre de gravité est d’abord la personnalité du Président. « La dissuasion, c'est moi », disait François Mitterand. En réalité, tout engagement militaire « est » le Président de la République. 

mercredi 27 juillet 2022

Le front de Kherson

L'organisation de la défense russe

La zone tenue par les Russes au nord du Dniepr est une poche de 20 à 50 km de large au-delà du fleuve et de 150 km de Kherson à Vysokopillya, la petite ville la plus au nord, soit environ 5 000 km2 et l’équivalent d’un département français. Cette tête de pont forme à la fois une zone de protection de la zone conquise au sud du Dniepr et de la Crimée, mais aussi une éventuelle base de départ pour d’éventuelles futures offensives russes, en particulier en direction d’Odessa. 

Le front de Kherson est tenu par la 49e armée russe venue du Caucase via la Crimée. Elle y a relevé la 58e armée qui avait conquis la zone au tout début de la guerre. La 49e armée ne comprend normalement que deux brigades d’infanterie motorisée (34e et 205e) et la 25e brigade de reconnaissance en profondeur (Spetsnaz), ainsi que ses brigades d’appui et une brigade logistique. En arrivant sur la zone au mois de mars, la 49e armée a pris sous son commandement le 22e corps d’armée fort de la 126e brigade de défense de côte, la 127e brigade de reconnaissance (les deux sensiblement organisées comme des brigades motorisées) et la 10e brigade de Spetsnaz, ainsi que la 7e division et la 11e brigade d’assaut aérien. Elle a reçu en renfort la petite 20e division d’infanterie motorisée (deux régiments) en provenance de la 8e armée ainsi peut-être qu’une brigade indépendante (4e) et surtout la 98e division aéroportée. En cas d’urgence, la 49e armée pourrait être renforcée de quelques brigades ou régiments de la 58e armée au repos dans la région de Melitopol, à 200 km de Kherson et avec le risque de dégarnir un front de Zaporijjia déjà peu dense.  

Comme toujours dans ce conflit et des deux côtés, on se retrouve avec un capharnaüm d’unités disparates : états-majors d’armée, de corps d’armée, de divisions ou de brigades autonomes, brigades et régiments motorisés, brigades et régiments d’assaut aérien ou aéroportés. Dans l’absolu c’est un ensemble assez puissant avec a priori 14 brigades ou régiments de combat répartis entre le commandement direct de la 49e armée à Kherson et celui du 22e corps d’armée plus au nord à Nova Kakhovka-Tavriisk, l’autre point de passage sur le Dniepr. Cette force de combat rassemble en théorie plus de 20 000 hommes. En réalité, beaucoup d’unités ont été engagées dans le secteur depuis le début de la guerre et ne disposent plus qu’au mieux 50 % de leur potentiel. Les unités nouvellement arrivées, comme la 98e division aéroportée, sont moins usées.

Comme partout ailleurs en Ukraine, le point fort russe dans le front de Kherson est la force de frappe à longue distance. La 49e armée dispose de ses deux brigades d’artillerie (artillerie automotrice, lance-roquettes multiples et antiaérienne), les trois divisions de leur régiment d’artillerie et chaque brigade indépendante ont un bataillon. On peut estimer que les Russes disposent d’environ 200-250 pièces d’artillerie diverses qui permettent pour les LRM de frapper depuis l’arrière du Dniepr jusqu’à 20-30 km au-delà de la ligne de front dans la profondeur du dispositif ukrainien. Les obusiers peuvent pour la plupart appuyer la défense du compartiment Sud depuis le sud du Dniepr alors qu’ils doivent être au nord pour appuyer celle des compartiments Centre et Nord, ce qui implique de faire traverser le fleuve aux camions d’obus. Les forces russes bénéficient également d’une capacité de plusieurs dizaines de sorties quotidiennes d’avions et d’hélicoptères d’attaque au-dessus de leur zone.

On est donc en présence d’un réseau de défense de 14 unités de manœuvre de 800 à 1 500 hommes qui tiennent un front de 150 km, soit une dizaine de kilomètres pour un millier d’hommes. C’est une densité assez faible qui est compensée par un terrain globalement favorable à la défense et qui est désormais aménagé depuis plusieurs mois. La défense est organisée en deux grands secteurs coupés par la rivière Inhulets.

Kherson est défendue en avant sur une ligne de contact de 40 km de la côte à l’Inhulets et 15 km de profondeur. Les Russes appuient leur défense sur plusieurs lignes successives organisées sur l’échiquier de villages transformés en points d’appui répartis tous les 2-3 km. Le secteur n’est traversé que de trois routes pénétrantes qui vont de Mykolayev et de Snihourivka vers Kherson, dont une, au centre, assez étroite. Hors de ces axes, des petites routes et un terrain ouvert de champs dont on ne sait trop s’il est praticable aux engins blindés.

Le secteur de Nova Kakhovka est un rectangle grossier de 50 km sur 100 qui s’appuie au sud et à l’ouest par la rivière Inhulets, avec la petite ville de Snihourivka comme point d’inflexion et tête de pont russe au-delà de la rivière et un espace plus ouvert d’Ivanivka au Dniepr. La défense russe s’appuie sur l’Inhulets et les petites villes qui le longent, puis sur un autre échiquier de villages moins dense qu’au sud, à raison d’un tous les 5 km. Le point d’entrée ukrainien de ce compartiment de terrain est le couple Davydiv Brid-Ivanika sur l’Inhulets d’où partent les seules routes pénétrantes vers le Dniepr vers Nova Kakhovka.

En résumé, le front russe est constitué d’une série de plusieurs dizaines de points d’appui de bataillons ou compagnies appuyés par une puissante artillerie, au sud du Dniepr pour le secteur Kherson et au nord pour celui de Nova Kakhovka, avec ce que cela implique comme flux logistiques. Le terrain est très plat et ouvert. Toute manœuvre un peu importante et impliquant des véhicules de combat est donc assez facilement repérable depuis le sol ou le ciel, et frappable en dix minutes par l’artillerie ou les feux aériens. Le terrain ouvert et cloisonné en quelques grands axes étroits et droits est aussi un parfait terrain à missiles antichars. En fond de tableau, le Dniepr est un obstacle considérable, impossible à franchir à son embouchure complexe et très large par ailleurs. On ne peut le franchir qu’en s’emparant de Kherson (300 000 habitants avant-guerre) ou de Kakhovka-Tavriisk (100 000 habitants) qui peuvent constituer de solides bastions. Si les ponts sur le Dniepr sont rares, les Russes bénéficient cependant de deux rocades qui longent le fleuve au nord et au sud.

Possibilités et difficultés ukrainiennes

Le commandement ukrainien dispose de son côté d’un ensemble de forces tout aussi disparate. La 241e brigade territoriale, une petite brigade de marche d’infanterie navale et la 28e brigade mécanisée font face au compartiment Sud russe. Un deuxième groupement fort de trois brigades de manœuvre (36e infanterie navale, 14e mécanisée et 61e motorisée), une brigade territoriale (109e), le 17e bataillon de chars indépendant et un bataillon de milice font face aux forces russes du compartiment centre. Le compartiment Nord est de son côté abordé par la 108e territoriale, la 63e mécanisée et la 60e motorisée. On compte également deux groupements de réserve, le premier fort de deux brigades territoriales (123e, 124e) est à Mykolaev, le second est à Kryvyi Rhi à quelques dizaines de kilomètres au nord du front avec la 21e brigade de garde nationale surtout la 5e brigade blindée. 

Le commandement ukrainien, comme celui des Russes, gagnerait à réorganiser ses forces en divisions cohérentes regroupant des brigades plus homogènes. Cela viendra sans doute dès qu’il sera possible de préparer des forces plus en arrière.

Au total, les Ukrainiens alignent 15 brigades ou équivalents. Ces brigades ukrainiennes sont plutôt moins usées que les russes et d’un effectif généralement plus élevé (environ 2 000 hommes, parfois plus) mais pour autant le rapport de forces n’est pas très avantageux. Six de ces quinze brigades sont composées de territoriaux et gardes nationaux plutôt légèrement équipés et surtout bien moins encadrés et formés qu’une brigade de manœuvre. Restent neuf brigades de manœuvre et la 1ère brigade de forces spéciales. C’est peu pour 150 km de front.

L’artillerie ukrainienne est répartie dans les unités à raison d’un bataillon par brigade de manœuvre avec sans doute le renfort de la brigade du commandement de la région Sud. Ses équipements sont proches de ceux des Russes, mais de moindre volume (aux alentours de 150 pièces) et bénéficiant de moins d’obus. Le secteur de Mykolaev regroupe également la presque totalité des hélicoptères disponibles par les Ukrainiens et d’une escadrille de drones armés Bayraktar TB2, difficilement utilisable dans un ciel très défendu par les brigades antiaériennes russes. La grande nouveauté est l’arrivée croissante de l’artillerie occidentale, disparate, mais globalement d’une plus grande précision et parfois d’une plus grande portée que l’artillerie russe. La batterie de lance-roquette multiple HIMARS placée dans la région de Voznesensk est capable de frapper avec précision pourvu que l’on dispose de renseignement sur toute la zone russe et même au sud du Dniepr.

Comme sur les autres fronts ukrainiens, mais peut-être plus qu’ailleurs encore du fait de l’ouverture et de la visibilité du champ d’opération du bassin du Dniepr, il est difficile de concentrer des moyens sans être rapidement frappé et ce jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres au-delà de la ligne de contact. Cela limite considérablement les possibilités de manœuvre. Là comme ailleurs à Kharkiv, il serait possible pour les Ukrainiens de chercher à inverser d’abord le rapport de puissance de feu à longue portée grâce à l’aide occidentale avant de lancer des attaques de grande ampleur. Cela peut demander des mois, en admettant que ce soit possible.

À défaut, si le commandement ukrainien veut malgré tout récupérer la zone de Kherson au plus vite, il reste deux possibilités.

La première est d’essayer d’obtenir un affaiblissement général du dispositif ennemi par un harcèlement à grande échelle et de stériliser toute capacité offensive (objectif russe) ou d’imposer un repli (objectif ukrainien) à la manière de ce qui s’est passé autour de Kiev au mois de mars. Ce harcèlement consiste en une série de raids au sol par de petites unités de combat à pied ou en véhicules s’infiltrant dans le dispositif ennemi pour y effectuer des dégâts ou par une multitude de frappes (artillerie, drones, hélicoptères, avions) précises sur des objectifs identifiés. Ce mode d’action nécessite cependant beaucoup d’actions, et donc beaucoup de moyens, pour espérer obtenir un effet par ailleurs assez aléatoire et rarement rapide. En clair, il faudrait que les Ukrainiens frappent jour et nuit le dispositif russe avec tout ce qu’ils ont d’armes de précision et attaquent l’ensemble de la ligne toutes les nuits avec des dizaines de commandos pour rendre la vie intenable aux Russes au-delà du Dniepr au bout de plusieurs semaines. Les Ukrainiens n’ont ni les moyens, ni le temps d’y parvenir. Cela viendra peut-être par la suite, mais pour l’instant ce n’est pas le cas.

La seconde, pas incompatible avec la première si on dispose de moyens adaptés, est de créer des espaces de manœuvre en neutralisant momentanément la puissance de feux adverses, par une contre-batterie efficace ou la destruction de la logistique ainsi que l’interdiction du ciel sur un espace donné par la concentration de batteries antiaériennes sur plusieurs couches, puis en « encageant » une zone cible (en coupant les ponts et les routes des renforts possibles), neutralisant la défense par des feux à plus courte portée (mortiers- tirs directs) et enfin en attaquant brutalement la position avec un ou deux bataillons. La zone conquise, généralement un village, est ensuite immédiatement organisée défensivement pour faire face aux contre-attaques. C’est la méthode des boîtes d’attaque utilisée par les Russes dans le Donbass, à cette différence près que les Ukrainiens ne peuvent ravager les villages ou les villes par leur artillerie avant de les attaquer. Contrairement à la première méthode, dont on espère voir émerger d’un seul coup un effet par cumul de petites actions indépendantes, il s’agit là d’agir en séquences de coups, chaque coup dépendant du résultat précédent. Autrement dit, il s’agit de marteler intelligemment le front en créant des poches de quelques dizaines de kilomètres carrés qui finiront par rendre des zones intenables pour l’ennemi sous peine d’encerclement. Les poches réunies deviennent alors des zones de centaines de kilomètres carrés et de zones en zone on peut ainsi avancer jusqu’à l’objectif final, en l’occurrence le Dniepr pour les Ukrainiens.

Pour cela, à défaut d’une supériorité numérique plus marquée, il n’est pas d’autre solution que de jouer sur une meilleure économie des forces en réunissant les bataillons d’artillerie de brigades dans un ou deux grands groupements d’appui à 20 km et en regroupant sous un même commandement cinq des neuf brigades de manœuvre face à un seul compartiment donné : face à Kherson au sud, au centre dans la région de la tête de pont de Davydiv Brid ou encore sur la limite nord. En restant sur la défensive ailleurs et en acceptant même d'y perdre un peu de terrain, il serait possible de regrouper assez de forces pour espérer progresser village par village par un martèlement continu d’attaques de bataillons. Bien entendu ce processus ne se passera pas sans réaction russe, par un renforcement du secteur, peut-être des contre-attaques importantes, ou simplement en attaquant à nouveau dans le Donbass et placer ainsi les forces ukrainiennes sous tension avec l’obligation de venir renforcer le secteur Sloviansk-Kramatorsk.

Si les séries d’attaques ukrainiennes finissent par rencontrer une forte résistance, où en arrivant aux abords de Kherson ce qui nécessitera une reconfiguration des forces ukrainiennes en mode « combat urbain », le groupement d’artillerie d’appui doit pouvoir basculer très vite avec deux brigades de manœuvre sur un autre point d’attaque sur le front. S’il n’est possible de lancer de grandes attaques, il faut multiplier les petites actions que ce soit des attaques ou des manœuvres latérales. L’essentiel est de conserver l’initiative. À ce prix, les forces ukrainiennes peuvent seulement espérer atteindre le Dniepr à la fin du mois d’août. La prise de Kherson ou le franchissement du fleuve par ailleurs constitueront d’autres défis à relever, mais l’approche de l’artillerie à longue portée du fleuve ouvrirait de nouvelles perspectives et constituerait déjà une grande victoire. Ce sera cependant très difficile.

mercredi 13 mars 2024

L'embrasement


J’ai pris pour habitude de présenter la genèse de mes livres au moment de leur publication. Cet exercice me paraît d’autant plus nécessaire que le sujet est sensible. Je m’attends donc à perdre des amis, ce qui est dommage, ou, c’est moins grave, me faire insulter par des militants qui jugeront que je suis trop complaisant avec Israël et l’action de son armée ou inversement que je suis trop critique. L’expérience du commentaire de la guerre en Ukraine m’a d’ailleurs appris que ces insultes totalement contradictoires pouvaient survenir simultanément. L’embrasement n’est pas un livre militant et je n’y soutiens pas vraiment de thèse politique. J’y fais simplement ce que je fais depuis vingt ans, c’est-à-dire de l’analyse opérationnelle dans un cadre dit politico-stratégique.

Vingt ans, cela correspond au premier travail qui m’a été demandé de faire en 2004 alors que je prenais mes fonctions d’officier en charge d’analyser toutes les opérations en Asie et plus particulièrement au Moyen-Orient. Je faisais le retour d’expérience de nos propres engagements dans la région, à l’époque au Liban et en Afghanistan, mais le plus gros de mon travail consistait à étudier les « guerres d’Israël » d’un côté et celles des Américains en Irak et en Afghanistan. Depuis je n'ai jamais cessé de le faire à travers mes affectations suivantes, au cabinet du chef d’état-major des armées et comme directeur de domaine à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. J’avais déjà eu l’occasion de réunir dans des livres mes travaux sur la guerre en Irak de 2003 à 2008 (Irak-Les armées du chaos, chez Economica) puis sur la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah (Israël contre le Hezbollah, aux Editions du Rocher) mais pas encore sur le conflit entre Israël et les organisations palestiniennes, et particulièrement le Hamas. Je me suis engagé dans cet exercice à l’occasion de la nouvelle guerre déclenchée par l’horrible attaque terroriste du 7 octobre. Ce qu’il faut retenir c’est qu’il s’agit d’une analyse militaire et non d’un pamphlet politique et je dis ça surtout pour tout ceux qui vont m’interviewer en espérant qu’ils ne se contenteront pas de me demander si j’ai une solution aux conflits dans le monde arabo-musulman, façon OSS 117.

Pour expliquer maintenant comment j’ai procédé, je reprends maintenant largement le propos introductif du livre. Je me suis d’abord posé la question du cadrage du propos. Il paraissait difficile de de se contenter de décrire la série de conflits entre Israël et le proto-Etat Hamas depuis 2005 sans décrire les racines et le contexte à l’origine de l’esprit et des méthodes de chaque camp. Pour bien expliquer les choses, il faut même remonter bien avant l’existence du Hamas. Concrètement, dès sa création Israël a dû faire face à deux types d’ennemis : les États voisins et des organisations armées que l’on qualifiera d’« irrégulières », depuis les groupes plus ou moins organisés de fedayin dans les années 1950-1960, groupes de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) puis groupes islamistes. Ces deux types d’ennemis sont très différents, mais comme Israël n’a pas les moyens de s’offrir deux armées différentes cela a nécessité de trouver une pratique, c’est-à-dire des capacités militaires et un mode d’emploi, compatibles avec les deux menaces. La menace des États arabes étant d’abord prédominante, c’est d’abord elle qui a engagé la culture stratégique israélienne dans une voie dont il a été de plus en plus difficile de sortir avec le temps, d’autant plus qu’elle a été souvent accompagnée de succès.

Pour faire simple, les groupes palestiniens feront les frais dès les années 1940 d’une vision des choses où il apparaît indispensable aux Israéliens menacés sur un petit territoire de frapper l’ennemi très vite et très fort, avant même si possible la concrétisation de la menace. Il ne s’agissait pas de détruire les États arabes, ni de les obliger à négocier une paix impossible, mais de les dissuader de recommencer.  Comme me l’expliquait un officier israélien « Quand on ne croit pas à la paix, on est obligé de croire en la sécurité ». Plus exactement, la paix israélienne a coïncidé avec le fait de ne pas être attaqué ou même menacé. Israël a finalement fait la paix avec plusieurs États arabes, mais a continué à appliquer cette vision des choses aux organisations armées qui lui faisaient face, d’abord en périphérie puis à l’intérieur des territoires occupés. Tout cela fait l’objet des deux premiers chapitres, Laboratoire du chaos et Intifada.

Et puis est apparu un phénomène nouveau avec l’effacement des États et la montée en puissance d’organisations armées territorialisées. Les deux phénomènes sont liés. Le Hezbollah s’est développé en opposition à l’occupant israélien au sein d’un Liban faible, mais pour beaucoup d’Israéliens c’est aussi un État affaibli ou faible devant les États-Unis qui a accepté la territorialisation en Cisjordanie et à Gaza de l’OLP sous forme d’Autorité palestinienne, entité politique à la fois opposante et partenaire. Dans cette situation complexe, l’État israélien décide de sortir du bourbier libanais mais aussi de Gaza, en croyant maintenir la menace à distance grâce à la barrière de défense et une puissante force de frappe. Ce faisant les Israéliens ont échangé des bourbiers contre un destin de Sisyphe condamné à recommencer éternellement la même petite guerre. Les chapitres Pluies d’été, Tondre le gazon, Nouveau round, Le retour des combats et Neuf ans, sont comme autant de rochers portés au sommet par un Sisyphe israélien et retombant toujours en bas de la colline dans la foulée. La différence avec le mythe grec est qu’Israël se sentait suffisamment fort pour pouvoir faire cela éternellement sans trop en souffrir.

Cet exercice que l’on croyait établi pour l’éternité, cette sécurité minimale au lieu de la paix, n’a finalement duré que dix-sept ans, et s’il y a bien une première leçon stratégique à apprendre est bien que les périodes stratégiques, ces moments où les règles du jeu international sont bien connues et respectées, durent rarement plus d’une génération et qu’elles ont souvent une fin brutale. La journée du 7 octobre 2023 est donc une coupure épistémologique, une rupture, une surprise stratégique, comme on veut pourvu que l’on comprenne que les règles du jeu ont changé d’un coup. L’ouvrage bascule alors dans le commentaire de l’histoire immédiate en revenant bien sûr sur Le choc du 7 octobre 2023 et en décrivant les premières réactions israéliennes, Fureur, puis la campagne de conquête toujours en cours en cette toute fin d’année 2023, Le fer de l’épée. On y verra que quand on ne sait pas quoi faire on se contente de faire ce que l’on sait faire parfois seulement en augmentant les doses. On change d’ailleurs d’autant moins que l’on a un peu contribué à l’apparition des problèmes que l’on doit résoudre, comme Benjamin Netanyahou au pouvoir presque sans interruption de 2009 à aujourd’hui, non que ce soit le gouvernement israélien qui ait créé le monstre du Hamas, mais que celui-ci par la détestation qu’il suscitait dans le monde et sa rivalité avec le Fatah paralysait le mouvement palestinien. L’embrasement se conclut avec un Bilan et absence de perspectives aussi mince que ces dernières. Un historien est excellent pour prédire le passé, mais comme tout le monde ne peut pas faire grand-chose surtout pour une chose aussi complexe que la guerre, l’affaire humaine sans doute la plus incertain par ses interactions multiples et violentes.

Comme disait Paul Veyne, un historien est d’abord quelqu’un qui raconte une histoire en commençant par le début et en finissant par la fin selon les bons conseils du Roi dans Alice au pays des merveilles, c’est-à-dire chronologiquement. Un militaire est quelqu’un qui analyse les choses de son métier le plus froidement possible alors qu’il est surtout question de morts et de souffrances. En combinant les deux, il s’agit d’abord dans cette suite de chapitres d’une description de l’évolution des pratiques des uns et des autres, et même des uns en opposition des autres. Il est donc nécessaire d’introduire au fil de l’histoire des concepts – la pratique militaire, la distinction guerre-police, les niveaux tactiques, le courbe de stress organisationnel, etc. – permettant de mieux appréhender cette évolution. Elle permet aussi de couper les montées et descentes sinon toujours identiques de Sisyphe. Ces évolutions militaires sont, on le verra, largement spécifiques à ce théâtre d’opérations, mais souffrent parfois de comparaisons utiles avec des situations techniquement comparables, comme les guerres en Irak et en Afghanistan. 

La guerre est aussi chose politique, et c’est même ce qui le différencie de la mission de police, l’autre emploi possible de la force légitime. On ne peut donc déconnecter complètement l’action militaire de son contexte politique ne serait-ce que par cette action militaire a pour but justement et normalement de changer ce contexte politique. Je dis bien normalement, car s’il s’agit au contraire de ne pas changer de contexte politique on se trouve plutôt et on y revient dans la recherche de la sécurité et donc au bout du compte une mission de police. On parlera donc de politique en amont et en aval de l’action militaire, le cœur du sujet, pour remarquer combien celle-ci dans les deux camps est au moins autant une politique intérieure où il faut tenter résoudre des tensions internes par une crise externe. Henri Kissinger disait qu’Israël n’avait pas de politique extérieure mais seulement une politique intérieure. On verra combien cela est vrai, surtout depuis qu’Israël est passé de David à Goliath, et on sait que Goliath derrière sa force herculéenne souffrait aussi de maux internes dus à son acromégalie, dont une très mauvaise vue. Mais cela est vrai aussi pour les organisations palestiniennes, souvent corrompues, en conflit permanent pour le leadership entre elles et même à l’intérieur de chacune d’elle. Rien qui puisse contribuer à la stabilité de ce monde. Tous sont condamnés comme dans une tragédie grecque ou comme dans la série israélienne Fauda (chaos) à s’affronter pour des raisons aussi valables qu’incompatibles au cœur d’une arène dont personne ne peut sortir.

dimanche 30 janvier 2022

Mali, le choix de l'embarras

Publié le 10 juin 2021

Il est toujours étonnant de constater l’absence de profondeur historique des décisions politico-stratégiques. Lorsqu’on a décidé de lancer l’opération Barkhane en août 2014, on décidait de se lancer dans quelque chose que l’on n’avait pratiquement jamais réussi jusque-là, mais dans l’euphorie de la victoire de l’opération Serval quelque mois plus tôt, on tentait le coup quand même. Suprême inconséquence, non seulement on se lançait dans quelque chose de très hasardeux, mais on s’engluait aussi en Centrafrique, on s’engageait en Irak et quelques mois plus tard, on lançait même 10000 soldats dans les rues de France, le tout en continuant les réductions d’effectifs et de budget.

Le scénario consistant à venir au secours d’un État défaillant mis en danger par une organisation armée importante avait pourtant été joué plusieurs fois, du Tchad au Mali en passant par le Rwanda, pour ne parler que des engagements où la France avait le premier rôle. Cela n’a fonctionné qu’une fois, au Tchad avec les opérations Manta et Epervier, de 1983 à 1987, car la faiblesse de l’État qui nous appelait à l’aide était conjoncturelle. De fait, l’armée nationale tchadienne, qui ressemblait plus à une assabiya qu’à une armée régulière, était une bonne armée, mais elle se trouvait en position d’infériorité face au «gouvernement national de transition» (GUNT), en fait un groupe rebelle tchadien doté d’une assabiya similaire, soutenu par l’armée libyenne. L’intervention française, plus dissuasive qu’active, a permis d’équilibrer le rapport des forces jusqu’à ce que le GUNT se rallie au gouvernement en octobre 1986. Avec un peu d’aide française, les deux armées tchadiennes conjuguées ont alors détruit les forces libyennes dans le nord du pays et le sud de la Libye.

Pour le reste, on nous a appelé à l’aide parce que l’on se trouvait structurellement faible et l’intervention française n’a jamais rien changé fondamentalement à cela. Quand on s’est engagé au Tchad en 1969, nous sommes parvenus au bout de trois ans à neutraliser le Front de libération nationale (Frolinat) au centre du pays, mais pas dans le nord. On a  eu alors l’intelligence de considérer que cela suffisait. L’État a été sauvé, la majeure partie de la population sécurisée, et avec un bataillon en alerte à N’Djamena et une armée de l’air mixte franco-tchadienne on a pu contenir l’ennemi dans le nord. Point particulier, ce succès, relatif, mais succès quand même, n’a pu être obtenu que parce que l’armée tchadienne a été placée provisoirement sous commandement français. En réalité, le corps expéditionnaire était hybride et ce n’est ainsi que l’on pouvait vraiment être efficace.

Bien sûr, quand dans une poussée nationaliste le nouveau gouvernement tchadien a exigé le départ des dernières troupes françaises en 1975, les choses n’ont pas tardé pas à se dégrader, car l’État tchadien était intrinsèquement plus faible que les rebelles du nord. Il ne va pas tarder d’ailleurs à refaire appel à nous. On est donc revenu au Tchad en 1978, avec l’opération Tacaud, mais on l’a fait dans la demi-mesure en choisissant au bout du compte de s’interposer. Bien entendu, cela a été un échec, mais là encore on ne s’est pas obstiné et les forces ont été repliées en 1980. Notons au passage que cet échec n’a pas provoqué pas de grande déstabilisation dans la région. Les factions tchadiennes se sont combattues entre elles, jusqu’à ce qu’il n’en reste que deux dont une au pouvoir et l’autre en opposition. C’est la faction au pouvoir qui a fait appel à nous en 1983. Cela a fonctionné on l’a vu et la situation s’est stabilisée à peu près lorsqu’Idriss Déby a pris à son tour le pouvoir en 1990, avec notre bénédiction. Quitte à intervenir autant le faire du côté du plus fort, cela augmentera notre taux de victoire.

C’est un peu la réflexion que se faisaient tous les soldats de l’opération Noroit au Rwanda de 1990 à 1993. Pendant qu’en haut lieu on spéculait sur la présence de Britanniques ou d’Américains en face de nous et qu’on se félicitait d’avoir imposé la démocratie au dictateur Habyarimana, on comprenait sur la ligne de front que tout cela était factice. On voyait bien que le Front patriotique rwandais (FPR) était militairement très supérieur aux Forces armées rwandaises (FAR) que nous soutenions et que tous les conseils et stages de formation que nous pouvions prodiguer n’y changeraient rien. Tout au plus parvenait-on par notre présence et quelques coups de canon à contenir le FPR à la frontière avec l’Ouganda, mais on savait très bien que quand nous partirions le rapport de forces sera toujours à l’avantage du FPR. Il fallait être bien naïf de penser que l’imposition d’un accord de paix à des gens qui veulent en découdre équivalait alors à la paix. Bien entendu cela s’est terminé dans la violence, mais plus encore que nous l’imaginions. Rétrospectivement, il aurait mieux valu choisir l’Ouganda et le FPR comme alliés, Paul Kagamé aurait quand même instauré sa dictature, mais cela aurait été plus rapide et le génocide aurait sans doute été évité. On se serait aussi économisé près de trente ans d’accusations, sinon celle d’aider un dictateur, ce dont on avait l’habitude. A défaut, il fallait combattre vraiment le FPR, même discrètement, le long de la frontière pour essayer de le neutraliser pendant plusieurs années. Car, deuxième problème de l’époque, non seulement on choisissait des alliés faibles et corrompus, mais on ne les appuyait qu’avec des demi-mesures. Il ne faut pas s’étonner de n’avoir eu que des résultats médiocres, voire désastreux comme à Beyrouth en 1983-1984 lorsqu’on a appuyé le gouvernement libanais et son armée avec une force multinationale qui n’avait pas le droit de combattre. On connait le résultat : un retrait piteux après 356 soldats tués pour rien en 18 mois dont 89 français.

Toutes ces leçons n’ont visiblement pas porté. Lorsque la Côte d’Ivoire est elle-même déchirée en 2002, on aurait pu choisir de ne rien faire ou de combattre avec un camp, qui en droit aurait dû être le gouvernement légitime, et en potentiel, peut-être les Forces du nord. Encore une fois, on décidait de s’interposer et de couper le pays en deux pour essayer d’imposer la paix par des négociations. Bien entendu, cela n’a plus fonctionné qu’avant ou ailleurs. La paix c’est quelque chose qui imposée par un vainqueur. De «guerre lasse», on a enfin choisi en avril 2011 un camp, alors le plus légitime et le plus fort, et la crise a pris fin.

Évidemment, on s’est félicité officiellement de l’opération, dans les faits quand le gouvernement malien a, à son tour, été menacé en janvier 2013 par d’autres forces du nord, personne ne proposait cependant de «refaire Licorne». On notera aussi que le gouvernement malien appelait au secours la France, car il ne pouvait appeler personne d’autre. L’armée française reste par défaut la seule force de réaction rapide de l’Afrique subsaharienne. Grande surprise, on décidait alors de combattre, avec un discours clair et des objectifs limités. Ce fut donc un succès.

Et nous voilà au point de départ. Après le succès de Serval, imaginer qu’en restant militairement au Mali, et qu’avec quelques stages de formation de type tonneau des Danaïdes prodigués par des instructeurs européens ou des centaines de millions d’euros d’aides en tout genre, on allait être relevés rapidement par une armée structurellement parmi les plus faibles et corrompues au monde, relevait de la magie. Or, la magie ne fonctionne que pour ceux qui y croient naïvement. Au bout de sept ans de Barkhane, il est peut-être temps d’ouvrir les yeux et de transformer cette opération, en commençant par se dégager du Mali.

Petit résumé. Nous avons mené 32 opérations importantes de guerre ou de stabilisation depuis 1962, les seules qui ont réussi alignaient correctement les planètes de la stratégie : un objectif clair et réaliste, des moyens adaptés et l’acceptation du risque. On y a su à chaque fois ce qui suffisait et on n’est pas allé trop loin, le trop loin se mesurant essentiellement à la solidité de la planche sur laquelle on s’appuie. Il serait temps aussi de comprendre que les planches pourries ne se transforment pas en plaques d’acier simplement parce qu’on le souhaite ou qu’on y injecte de l’argent.

vendredi 22 juin 2018

L’art de la guerre dans Starship Troopers- 1 Les Américains et la Première guerre interstellaire



Par décence, il ne sera question ici que du roman de Robert Heinlein 
et aucunement de ses pénibles adaptations cinématographiques.
Il ne sera pas question non plus de modèle politique



Starship Troopers (Etoiles, garde à vous ! dans la version française) de Robert Heinlein n’est pas une fausse Histoire, ni un traité de stratégie, mais l'aventure d’un individu ordinaire plongé dans une situation extraordinaire, en l’occurrence un simple soldat au cœur d’une guerre interstellaire. Outre que le héros est probablement philippin, Heinlein se démarque de cet argument très américain du héros modeste en ne tordant pas la situation jusqu’à l’absurde (l'éternel point faible de l’Etoile noire dans la saga Star Wars par exemple) afin de lui permettre d'avoir des effets stratégiques, voire de sauver le monde, à lui tout seul.

Juan Rico gravit simplement les échelons de simple soldat à chef de section de l’Infanterie mobile (IM). Il voit peu de choses mais il les voit bien et la description de son univers immédiat, même s’il combat en scaphandre des Arachnides géants, est une des plus réalistes qui ait jamais été faite de la vie d’un fantassin. Dans le même temps, et c’est ce qui va nous intéresser ici, écrit en 1959 Starship Troopers (ST) est une aussi une excellente description de la manière dont on voit la guerre à cette époque aux Etats-Unis, à l’ère de l’atome et du communisme triomphant.

Clausewitz dans l'espace

Dans Starship Troopers, la guerre est une affaire entre Etats, trois en l’occurrence : la Fédération terrienne, les Squelettes (Skinnies dans la version originale, terme repris en 1992-93 par les soldats américains pour désigner les Somaliens) dont on sait peu de choses et un Empire arachnide (les Bugs) qui ressemble fort à la Chine communiste.

Pas question donc, malgré le spectacle contemporain des conflits en Indochine, Malaisie ou en Algérie d’évoquer la lutte entre des Etats et des rébellions armées. Heinlein, grand voyageur, les connaît pourtant bien. Son héros dans ST cite comme grand stratège Ramon Magsaysay, organisateur de la guérilla aux Philippines pendant l’occupation japonaise avant d'en devenir le Président. Ceux de Révolte sur la Lune (1966) seront également des révolutionnaires mais cela se passe déjà pendant la guerre du Vietnam.

Au moment de la parution du roman, Heinlein reste plutôt dans le cadre d'une vision militaire américaine qui comprend mal cette forme de guerre. Politiquement, elle est associée à la décolonisation, affaire qui ne concerne pas les Etats-Unis. Techniquement, la guérilla est considérée comme un harcèlement mené par des partisans à partir d’un milieu difficile généralement en liaison, comme en Corée, avec une armée régulière sur la ligne de front. Pour le commandement américain, il s’agit simplement d’un combat « léger » à mener donc aussi par une infanterie légère, qui par son excellence et ses appuis, ne pourra manquer de l’emporter. Heinlein est plus subtil dans la mesure où par de nombreux aspects, c’est son Infanterie mobile (IM) qui va conduire une guérilla. Nous y reviendrons.

Le cadre stratégique de ST est donc interétatique mais hors d'un système culturel commun. Si plusieurs guerres spatiales sont rapidement évoquées dans le livre (probablement dans le système solaire), il s’agit cette fois de la première guerre entre systèmes stellaires différents au sein d’un espace de quelques dizaines d’années-lumière autour de la Terre (espace minuscule à l’échelle de la seule galaxie, ce qui tendrait à montrer que les civilisations y sont nombreuses). Ces civilisations différentes ne se comprennent pas bien ou même pas du tout. Les Terriens et les Squelettes, des humanoïdes de plus de deux mètres, sont suffisamment proches pour que ce dialogue qu’est la guerre soit possible. Les Squelettes et les Arachnides sont initialement alliés, ce qui témoigne là encore d’un échange possible et d’une vision commune. En revanche entre Terriens et Arachnides, l’incompréhension est profonde comme entre Conquistadors et Aztèques.

Ces différences et les peurs qu’elles engendrent (un thème cher à Heinlein) sont alors décrites comme la source première des affrontements. On ne sait rien à la lecture du livre de l’origine de la guerre entre Squelettes et Terriens, il semble que celle contre les Arachnides soit une réaction à la pénétration des humains dans leur espace. Après une période de tensions et d’accrochages, les Arachnides déclenchent véritablement les hostilités avec le bombardement de Buenos-Aires à l’aide d’un météorite détourné (attaque qui a donc duré des années et suppose un rapport au temps différent des humains). On songe alors à l’attaque de Pearl Harbor à cette différence près que le bombardement a visé une ville et non cherché à obtenir un avantage opérationnel décisif en frappant des forces. On songe aussi et surtout au déclenchement  de la guerre contre la Chine en Corée (la référence sous-jacente majeure du livre). En octobre 1950, la Chine est très inquiète de voir les forces des Nations-Unies (en réalité très largement américaines) commandées par le général Mac Arthur pénétrer en Corée du nord et progresser vers sa frontière. Elle envoie plusieurs signaux pour le signifier aux Etats-Unis, qui ne les perçoivent pas. Même lorsque la 4e armée chinoise est engagée contre les avant-gardes des NU avant de se replier, ce repli est encore interprété comme une acceptation de la supériorité américaine. Au final, les forces des Nations-Unies poursuivent leur progression et la Chine finit par entrer dans la guerre.

Le bombardement de Buenos-Aires par les Arachnides est donc un signal, signal fort certes puisqu'il équivaut à une frappe thermonucléaire mais malgré tout limité. On reste ainsi dans le bas de l’échelle de l’emploi des armes de destruction massive. On peut s’interroger sur la cause de cette limitation. Les Arachnides n’avaient peut-être pas les moyens techniques de détourner un météore plus gros capable de ravager toute la Terre ou d'en envoyer plusieurs simultanément. La Fédération terrienne ne se limitant pas à la Terre il n’était peut-être possible non plus de détruire tous ses mondes simultanément. Dans ce cas une riposte de 2e frappe, au moins de la même ampleur que l'attaque, était probable sur Klendathu, leur monde principal. Les Arachnides, qui savent certainement que les Terriens disposent d'armes thermonucléaires, auraient donc été dissuadés (terme qui n’apparaît jamais dans le livre) de frapper plus fort afin de contenir l’escalade.

Du côté des Terriens, de culture largement américaine, l’attaque de Buenos-Aires, à l’instar de l’explosion du cuirassé Maine à Cuba en 1898 à Pearl-Harbor en passant par l’annonce de la guerre sous-marine allemande à outrance en janvier 1917, constitue la grande source d’indignation nécessaire aux Etats-Unis pour justifier une guerre et la mobilisation générale des forces.

Détruire ou comprendre

La guerre est donc déclenchée mais comment la gagner ? Dans la culture stratégique américaine traditionnelle, la victoire est souvent synonyme de destruction de l’ennemi (« Je me tiens prêt à me déployer, à engager et à détruire les ennemis des États-Unis » Credo du soldat de l’US Army, novembre 2003) ou au moins et de manière plus réaliste sa « capitulation sans condition ». Il est difficile d’ailleurs d’envisager d’autre fin lorsqu’on a mobilisé toutes les forces de la nation, ce qui induit un but élevé (une « croisade » contre un ennemi vite associé au mal) et une fin décisive, si possible rapide. La guerre « à l’américaine » est donc fondamentalement une guerre « à but absolu » selon l’expression de Clausewitz. En réalité et par la force des choses, cette conception de la guerre à but absolu très visible, dont l’archétype est la Seconde Guerre mondiale, a toujours toléré à l'autre bout de l'échelle de la force de multiples opérations et expéditions périphériques, comme les Banana Wars du début du XXe, menées avec les petites forces permanentes à la disposition de l’exécutif.

Cette double vision de l’emploi des forces, massif et visible ou discret et réduit, s’est troublée avec la guerre de Corée (1950-1953), engagée à la manière des expéditions limitées mais avec des moyens considérables. Il n’y a pas eu de déclaration de guerre du Congrès. L’opération n’a donc pas été décrite comme telle mais comme une « action de police » (terme qui revient à plusieurs reprises dans ST essentiellement pour en critiquer l’hypocrisie) justifiée par un mandat du Conseil de sécurité des Nations-Unies. S’est ouverte ainsi une période de prédominance de l’exécutif américain sur l’emploi de la force qui se refermera avec la fin de la guerre du Vietnam, prédominance jugée alors d’autant plus préoccupante que la guerre froide a imposé le maintien d’une armée d’active importante et la centralisation des structures de commandement (avec la création contestée du Département de la Défense) [1].

La guerre de Corée s’est également terminée par une sorte de « match nul », incompréhensible à beaucoup d’Américains (dont on notera que les sports préférés ne comportent presque jamais cette possibilité) en particulier les militaires pour qui, comme le général Mac Arthur (limogé par Truman), « rien ne remplace la victoire ». Cette situation d’autant plus étonnante, sinon scandaleuse, que les Etats-Unis disposent alors, presque à discrétion, de l’arme absolue (sinon « providentielle » pour une nation d’une destinée particulière).

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis se sont retrouvés dans une équation stratégique apparemment à la fois très positive et conforme à leur tradition. Comment imaginer d’être attaqué à nouveau comme à Pearl Harbor alors que l’on peut riposter, cette fois immédiatement, par des bombardements atomiques sur les villes de l’agresseur ? Les frappes sur Hiroshima et Nagasaki n’ont-elles pas conduit à la capitulation du Japon en quelques jours ? Dans ces conditions, conformément à l’esprit des Pères fondateurs, il est donc possible de dissoudre cette armée jugée politiquement dangereuse, et de conserver la Navy et la jeune Air force pour servir (et se disputer) cette arme miracle. Tout au plus, le rôle de l’Army et des Marines (par ailleurs redondants), sera de fournir aux armées importantes des bases proches de l’ennemi. Quelques siècles plus tard la recrue Juan Rico fait encore part de son interrogation à son instructeur : A quoi sert-il d’avoir des fantassins quand on dispose d’armes thermonucléaires ?

Cette certitude facile de 1945 a en réalité été battue très vite en brèche par les tensions de la guerre froide et l'utilisation de procédés « sous le seuil nucléaire » comme la subversion ou les « coups » rapides, tels que l’invasion de la Corée du Sud par l’armée du Nord communiste en juin 1950. Il est apparu dans ce dernier cas que, pour de nombreuses raisons (arsenal limité à ne pas gaspiller pour des opérations secondaires, souci de ne pas détruire un pays allié ou simplement considérations humanitaires), il n'était pas possible d'y employer l'arme atomique et qu'il n'y avait pas d’autre solution que de combattre à nouveau avec des forces conventionnelles puissantes. Bien qu’envisagé encore par la suite en Corée, en Indochine ou lors de la crise ds îles Quemoy, l’emploi des armes nucléaires est toujours écarté par le Président Truman puis par Eisenhower. L’arme atomique est une arme particulière et finalement très délicate d’emploi sans certitude de succès. Après tout, toutes les villes d’Allemagne ont été détruites de 1942 à 1945 sans obtenir de soumission de l’adversaire et celle du Japon a été sans doute le résultat de bien plus de facteurs, dont l'écrasement préalable par des forces conventionnelles, que les deux bombardements atomiques.

Il est vrai qu’à partir de 1951, de nouvelles armes, thermonucléaires cette fois, sont apparues qui ont relancé l’idée qu’un ennemi puisse être (enfin) complètement détruit, à condition toutefois qu’il ne dispose pas lui-même de la même capacité. A la parution de Starship Troopers en 1959, non seulement le monopole nucléaire des Etats-Unis a disparu depuis longtemps mais désormais le sol américain peut lui-même être frappé par les bombes H portées par les missiles intercontinentaux soviétiques sans qu’on puisse matériellement les en empêcher. La doctrine d’emploi des armes nucléaires y est encore celle des « représailles massives » exprimée ainsi par le secrétaire d’Etat Dulles en 1953 (et adoptée par l’OTAN en 1954) qui prévoyait des représailles nucléaires massives, sans préavis et sans retenue contre tout agression quelle qu'elle soit d’un pays de l’OTAN. Elle est alors singulièrement mise en doute.

Dans Starship Troopers, il n’y pas de représailles massives après la destruction de Buenos Aires. Certains y songent et le réclament mais Klendathu n’est pas vitrifiée, pour au moins deux raisons, qui sont deux incertitudes : on ne sait pas si cela suffira à détruire un ennemi qui vit en profondeur et on ne sait pas si cela suffira à aboutir à la soumission à sa volonté d’entités dont on ignore tout. Par la suite, et alors que la Fédération dispose d’armes dites Novæ capables de casser une planète complète, elles ne sont pas  employées non plus pour ne pas tuer les prisonniers humains sur Klendathu.

En réalité, par la bouche de l’adjudant Zim répondant au soldat Rico, Heinlein qui, dès 1941 avec la nouvelle Solution Unsatisfactory, a réfléchi à l’emploi des armes nucléaires est proche  du courant de pensée qui sera exprimé en 1960 par le général (parachutiste) Maxwell Taylor dans Uncertain Trumpet. Pour Heinlein-Zim, outre le principe de proportionnalité (« dans certaines circonstances, il est aussi stupide d’envoyer une bombe H sur une ville que de corriger un bébé avec une hache »), « le but n’est pas de tuer l’ennemi pour le tuer mais de l’amener à faire ce que tu décides…pas de meurtre mais un usage mesuré et contrôlé de la violence » [2]. Cela se traduira dans les idées de Taylor puis finalement dans la doctrine de riposte graduée de Mac Namara (appuyée par beaucoup de théoriciens de l’époque comme Kissinger ou Kahn) par une échelle de la violence dont il faudra gérer le curseur afin d'obtenir des effets stratégiques positifs sans, si possible, parvenir jusqu'au seuil thermonucléaire. Il est donc nécessaire pour cela de disposer d’un outil militaire complet depuis les unités capables de mener les « guerres de brousse » jusqu’à la force de frappe thermonucléaire intercontinentale. Dans ST, avec une polyvalence qui permet de balayer l’ensemble du spectre, le bas de l’échelle est assuré par l’Infanterie mobile et le haut par la Flotte.

Cela n’empêche par l’action au bas de l’échelle d’être éventuellement d’une grande violence. Le souci d’éviter les pertes civiles n’apparaît vraiment que dans le raid initial contre les Squelettes mais les armes utilisées (mini-bombes atomiques, lance-flammes, etc.) n'y brillent pas par leur précision. Juan Rico admet par ailleurs qu’il n’hésiterait pas à tuer des civils s’il en recevait l’ordre, ce qui pour lui est presque totalement impossible. On notera que la notion de civils n’intervient en fait qu’avec ces Squelettes, qui sont humanoïdes et donc proches des Terriens. Il n’en est aucunement question lorsqu’il s’agit de tuer des ouvrières arachnides, pourtant par principe non combattantes, y compris avec l’emploi d’armes chimiques. L’éloignement culturel, réel ou fabriqué, facilite toujours l’emploi de la violence. Il est vrai qu’ouvrières et soldats « punaises » ne sont pas dotés véritablement de conscience.

Néanmoins, s’il n’est pas question de détruire l'ennemi, la question stratégique fondamentale reste de déterminer comment lui imposer sa volonté alors qu'on ne le comprend pas. La Fédération terrienne obtient la victoire contre les Squelettes en utilisant des modes opérationnels classiques. Face aux Arachnides, c’est plus difficile. Pour l’emporter, il faut d’abord comprendre quitte à combattre et mourir pour cela.

(à suivre)


[1] Voir Maya Kandel, Les Etats-Unis et le monde, Perrin, 2018.
[2] Robert A. Heinlein, Etoiles, garde-à-vous ! Jai Lu, 1974, p. 83.