mercredi 7 septembre 2011
Pourquoi les faibles sont-ils forts ?
vendredi 29 juin 2012
BH-Les nouveaux centurions (2/4)
dimanche 22 janvier 2012
Destination danger politique
mercredi 27 juillet 2022
Le front de Kherson
La zone tenue par les Russes au nord du Dniepr est une poche de 20 à 50 km de large au-delà du fleuve et de 150 km de Kherson à Vysokopillya, la petite ville la plus au nord, soit environ 5 000 km2 et l’équivalent d’un département français. Cette tête de pont forme à la fois une zone de protection de la zone conquise au sud du Dniepr et de la Crimée, mais aussi une éventuelle base de départ pour d’éventuelles futures offensives russes, en particulier en direction d’Odessa.
Le front de Kherson est tenu par la 49e armée russe venue du Caucase via la Crimée. Elle y a relevé la 58e armée qui avait conquis la zone au tout début de la guerre. La 49e armée ne comprend normalement que deux brigades d’infanterie motorisée (34e et 205e) et la 25e brigade de reconnaissance en profondeur (Spetsnaz), ainsi que ses brigades d’appui et une brigade logistique. En arrivant sur la zone au mois de mars, la 49e armée a pris sous son commandement le 22e corps d’armée fort de la 126e brigade de défense de côte, la 127e brigade de reconnaissance (les deux sensiblement organisées comme des brigades motorisées) et la 10e brigade de Spetsnaz, ainsi que la 7e division et la 11e brigade d’assaut aérien. Elle a reçu en renfort la petite 20e division d’infanterie motorisée (deux régiments) en provenance de la 8e armée ainsi peut-être qu’une brigade indépendante (4e) et surtout la 98e division aéroportée. En cas d’urgence, la 49e armée pourrait être renforcée de quelques brigades ou régiments de la 58e armée au repos dans la région de Melitopol, à 200 km de Kherson et avec le risque de dégarnir un front de Zaporijjia déjà peu dense.
Comme toujours dans ce conflit et des deux côtés, on se retrouve avec un capharnaüm d’unités disparates : états-majors d’armée, de corps d’armée, de divisions ou de brigades autonomes, brigades et régiments motorisés, brigades et régiments d’assaut aérien ou aéroportés. Dans l’absolu c’est un ensemble assez puissant avec a priori 14 brigades ou régiments de combat répartis entre le commandement direct de la 49e armée à Kherson et celui du 22e corps d’armée plus au nord à Nova Kakhovka-Tavriisk, l’autre point de passage sur le Dniepr. Cette force de combat rassemble en théorie plus de 20 000 hommes. En réalité, beaucoup d’unités ont été engagées dans le secteur depuis le début de la guerre et ne disposent plus qu’au mieux 50 % de leur potentiel. Les unités nouvellement arrivées, comme la 98e division aéroportée, sont moins usées.
On est donc en
présence d’un réseau de défense de 14 unités de manœuvre de 800 à 1 500
hommes qui tiennent un front de 150 km, soit une dizaine de kilomètres pour un
millier d’hommes. C’est une densité assez faible qui est compensée par un
terrain globalement favorable à la défense et qui est désormais aménagé depuis
plusieurs mois. La défense est organisée en deux grands secteurs coupés par la
rivière Inhulets.
Kherson est
défendue en avant sur une ligne de contact de 40 km de la côte à l’Inhulets et 15
km de profondeur. Les Russes appuient leur défense sur plusieurs lignes
successives organisées sur l’échiquier de villages transformés en points
d’appui répartis tous les 2-3 km. Le secteur n’est traversé que de trois routes
pénétrantes qui vont de Mykolayev et de Snihourivka vers Kherson, dont une, au
centre, assez étroite. Hors de ces axes, des petites routes et un terrain
ouvert de champs dont on ne sait trop s’il est praticable aux engins blindés.
Le secteur de
Nova Kakhovka est un rectangle grossier de 50 km sur 100 qui s’appuie au sud et
à l’ouest par la rivière Inhulets, avec la petite ville de Snihourivka comme
point d’inflexion et tête de pont russe au-delà de la rivière et un espace plus
ouvert d’Ivanivka au Dniepr. La défense russe s’appuie sur l’Inhulets et les
petites villes qui le longent, puis sur un autre échiquier de villages moins
dense qu’au sud, à raison d’un tous les 5 km. Le point d’entrée ukrainien de ce
compartiment de terrain est le couple Davydiv Brid-Ivanika sur l’Inhulets d’où
partent les seules routes pénétrantes vers le Dniepr vers Nova Kakhovka.
En résumé, le
front russe est constitué d’une série de plusieurs dizaines de points d’appui de
bataillons ou compagnies appuyés par une puissante artillerie, au sud du Dniepr
pour le secteur Kherson et au nord pour celui de Nova Kakhovka, avec ce que
cela implique comme flux logistiques. Le terrain est très plat et ouvert. Toute
manœuvre un peu importante et impliquant des véhicules de combat est donc assez
facilement repérable depuis le sol ou le ciel, et frappable en dix minutes par
l’artillerie ou les feux aériens. Le terrain ouvert et cloisonné en quelques
grands axes étroits et droits est aussi un parfait terrain à missiles
antichars. En fond de tableau, le Dniepr est un obstacle considérable,
impossible à franchir à son embouchure complexe et très large par ailleurs. On
ne peut le franchir qu’en s’emparant de Kherson (300 000 habitants
avant-guerre) ou de Kakhovka-Tavriisk (100 000 habitants) qui peuvent
constituer de solides bastions. Si les ponts sur le Dniepr sont rares, les
Russes bénéficient cependant de deux rocades qui longent le fleuve au nord et
au sud.
Possibilités
et difficultés ukrainiennes
Le
commandement ukrainien dispose de son côté d’un ensemble de forces tout aussi
disparate. La 241e brigade territoriale, une petite brigade de
marche d’infanterie navale et la 28e brigade mécanisée font
face au compartiment Sud russe. Un deuxième groupement fort de trois brigades
de manœuvre (36e infanterie navale, 14e mécanisée
et 61e motorisée), une brigade territoriale (109e),
le 17e bataillon de chars indépendant et un bataillon de
milice font face aux forces russes du compartiment centre. Le compartiment
Nord est de son côté abordé par la 108e territoriale, la 63e mécanisée
et la 60e motorisée. On compte également deux groupements de
réserve, le premier fort de deux brigades territoriales (123e, 124e)
est à Mykolaev, le second est à Kryvyi Rhi à quelques dizaines de
kilomètres au nord du front avec la 21e brigade de garde
nationale surtout la 5e brigade blindée.
Le
commandement ukrainien, comme celui des Russes, gagnerait à réorganiser ses
forces en divisions cohérentes regroupant des brigades plus homogènes. Cela
viendra sans doute dès qu’il sera possible de préparer des forces plus en
arrière.
Au total, les
Ukrainiens alignent 15 brigades ou équivalents. Ces brigades ukrainiennes sont
plutôt moins usées que les russes et d’un effectif généralement plus élevé
(environ 2 000 hommes, parfois plus) mais pour autant le rapport de forces
n’est pas très avantageux. Six de ces quinze brigades sont composées de
territoriaux et gardes nationaux plutôt légèrement équipés et surtout bien
moins encadrés et formés qu’une brigade de manœuvre. Restent neuf brigades de
manœuvre et la 1ère brigade de forces spéciales. C’est peu pour
150 km de front.
L’artillerie
ukrainienne est répartie dans les unités à raison d’un bataillon par brigade de
manœuvre avec sans doute le renfort de la brigade du commandement de la région
Sud. Ses équipements sont proches de ceux des Russes, mais de moindre volume
(aux alentours de 150 pièces) et bénéficiant de moins d’obus. Le secteur de
Mykolaev regroupe également la presque totalité des hélicoptères disponibles
par les Ukrainiens et d’une escadrille de drones armés Bayraktar TB2,
difficilement utilisable dans un ciel très défendu par les brigades
antiaériennes russes. La grande nouveauté est l’arrivée croissante de
l’artillerie occidentale, disparate, mais globalement d’une plus grande
précision et parfois d’une plus grande portée que l’artillerie russe. La
batterie de lance-roquette multiple HIMARS placée dans la région de Voznesensk
est capable de frapper avec précision pourvu que l’on dispose de renseignement
sur toute la zone russe et même au sud du Dniepr.
Comme sur les
autres fronts ukrainiens, mais peut-être plus qu’ailleurs encore du fait de
l’ouverture et de la visibilité du champ d’opération du bassin du Dniepr, il
est difficile de concentrer des moyens sans être rapidement frappé et ce jusqu’à
plusieurs dizaines de kilomètres au-delà de la ligne de contact. Cela limite
considérablement les possibilités de manœuvre. Là comme ailleurs à Kharkiv, il
serait possible pour les Ukrainiens de chercher à inverser d’abord le rapport
de puissance de feu à longue portée grâce à l’aide occidentale avant de lancer
des attaques de grande ampleur. Cela peut demander des mois, en admettant que
ce soit possible.
À défaut, si
le commandement ukrainien veut malgré tout récupérer la zone de Kherson au plus
vite, il reste deux possibilités.
La première
est d’essayer d’obtenir un affaiblissement général du dispositif ennemi par un
harcèlement à grande échelle et de stériliser toute capacité offensive
(objectif russe) ou d’imposer un repli (objectif ukrainien) à la manière de ce
qui s’est passé autour de Kiev au mois de mars. Ce harcèlement consiste en une
série de raids au sol par de petites unités de combat à pied ou en véhicules
s’infiltrant dans le dispositif ennemi pour y effectuer des dégâts ou par une
multitude de frappes (artillerie, drones, hélicoptères, avions) précises sur
des objectifs identifiés. Ce mode d’action nécessite cependant beaucoup
d’actions, et donc beaucoup de moyens, pour espérer obtenir un effet par
ailleurs assez aléatoire et rarement rapide. En clair, il faudrait que les
Ukrainiens frappent jour et nuit le dispositif russe avec tout ce qu’ils ont
d’armes de précision et attaquent l’ensemble de la ligne toutes les nuits avec
des dizaines de commandos pour rendre la vie intenable aux Russes au-delà du
Dniepr au bout de plusieurs semaines. Les Ukrainiens n’ont ni les moyens, ni le
temps d’y parvenir. Cela viendra peut-être par la suite, mais pour l’instant ce
n’est pas le cas.
La seconde,
pas incompatible avec la première si on dispose de moyens adaptés, est de créer
des espaces de manœuvre en neutralisant momentanément la puissance de feux
adverses, par une contre-batterie efficace ou la destruction de la logistique
ainsi que l’interdiction du ciel sur un espace donné par la concentration de
batteries antiaériennes sur plusieurs couches, puis en « encageant »
une zone cible (en coupant les ponts et les routes des renforts possibles),
neutralisant la défense par des feux à plus courte portée (mortiers- tirs
directs) et enfin en attaquant brutalement la position avec un ou deux
bataillons. La zone conquise, généralement un village, est ensuite
immédiatement organisée défensivement pour faire face aux contre-attaques.
C’est la méthode des boîtes d’attaque utilisée par les Russes dans le Donbass,
à cette différence près que les Ukrainiens ne peuvent ravager les villages ou
les villes par leur artillerie avant de les attaquer. Contrairement à la
première méthode, dont on espère voir émerger d’un seul coup un effet par cumul
de petites actions indépendantes, il s’agit là d’agir en séquences de coups, chaque
coup dépendant du résultat précédent. Autrement dit, il s’agit de marteler
intelligemment le front en créant des poches de quelques dizaines de kilomètres
carrés qui finiront par rendre des zones intenables pour l’ennemi sous peine
d’encerclement. Les poches réunies deviennent alors des zones de centaines de
kilomètres carrés et de zones en zone on peut ainsi avancer jusqu’à l’objectif
final, en l’occurrence le Dniepr pour les Ukrainiens.
Pour cela, à défaut d’une supériorité numérique plus marquée, il n’est pas d’autre solution que de jouer sur une meilleure économie des forces en réunissant les bataillons d’artillerie de brigades dans un ou deux grands groupements d’appui à 20 km et en regroupant sous un même commandement cinq des neuf brigades de manœuvre face à un seul compartiment donné : face à Kherson au sud, au centre dans la région de la tête de pont de Davydiv Brid ou encore sur la limite nord. En restant sur la défensive ailleurs et en acceptant même d'y perdre un peu de terrain, il serait possible de regrouper assez de forces pour espérer progresser village par village par un martèlement continu d’attaques de bataillons. Bien entendu ce processus ne se passera pas sans réaction russe, par un renforcement du secteur, peut-être des contre-attaques importantes, ou simplement en attaquant à nouveau dans le Donbass et placer ainsi les forces ukrainiennes sous tension avec l’obligation de venir renforcer le secteur Sloviansk-Kramatorsk.
Si les séries
d’attaques ukrainiennes finissent par rencontrer une forte résistance, où en
arrivant aux abords de Kherson ce qui nécessitera une reconfiguration des
forces ukrainiennes en mode « combat urbain », le groupement
d’artillerie d’appui doit pouvoir basculer très vite avec deux brigades de
manœuvre sur un autre point d’attaque sur le front. S’il n’est possible de
lancer de grandes attaques, il faut multiplier les petites actions que ce soit
des attaques ou des manœuvres latérales. L’essentiel est de conserver
l’initiative. À ce prix, les forces ukrainiennes peuvent seulement espérer
atteindre le Dniepr à la fin du mois d’août. La prise de Kherson ou le
franchissement du fleuve par ailleurs constitueront d’autres défis à relever,
mais l’approche de l’artillerie à longue portée du fleuve ouvrirait de
nouvelles perspectives et constituerait déjà une grande victoire. Ce sera
cependant très difficile.
mercredi 13 mars 2024
L'embrasement
Vingt
ans, cela correspond au premier travail qui m’a été demandé de faire en 2004
alors que je prenais mes fonctions d’officier en charge d’analyser toutes les
opérations en Asie et plus particulièrement au Moyen-Orient. Je faisais le
retour d’expérience de nos propres engagements dans la région, à l’époque au
Liban et en Afghanistan, mais le plus gros de mon travail consistait à étudier
les « guerres d’Israël » d’un côté et celles des Américains en Irak
et en Afghanistan. Depuis je n'ai jamais cessé de le faire à travers mes
affectations suivantes, au cabinet du chef d’état-major des armées et comme
directeur de domaine à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole
militaire. J’avais déjà eu l’occasion de réunir dans des livres mes travaux sur
la guerre en Irak de 2003 à 2008 (Irak-Les armées du chaos, chez
Economica) puis sur la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah (Israël
contre le Hezbollah, aux Editions du Rocher) mais pas encore sur le conflit
entre Israël et les organisations palestiniennes, et particulièrement le Hamas.
Je me suis engagé dans cet exercice à l’occasion de la nouvelle guerre déclenchée
par l’horrible attaque terroriste du 7 octobre. Ce qu’il faut retenir c’est qu’il
s’agit d’une analyse militaire et non d’un pamphlet politique et je dis ça
surtout pour tout ceux qui vont m’interviewer en espérant qu’ils ne se
contenteront pas de me demander si j’ai une solution aux conflits dans le monde
arabo-musulman, façon OSS 117.
Pour expliquer maintenant comment j’ai procédé, je reprends maintenant largement le propos introductif du livre. Je me suis d’abord posé la question du cadrage du propos. Il paraissait difficile de de se contenter de décrire la série de conflits entre Israël et le proto-Etat Hamas depuis 2005 sans décrire les racines et le contexte à l’origine de l’esprit et des méthodes de chaque camp. Pour bien expliquer les choses, il faut même remonter bien avant l’existence du Hamas. Concrètement, dès sa création Israël a dû faire face à deux types d’ennemis : les États voisins et des organisations armées que l’on qualifiera d’« irrégulières », depuis les groupes plus ou moins organisés de fedayin dans les années 1950-1960, groupes de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) puis groupes islamistes. Ces deux types d’ennemis sont très différents, mais comme Israël n’a pas les moyens de s’offrir deux armées différentes cela a nécessité de trouver une pratique, c’est-à-dire des capacités militaires et un mode d’emploi, compatibles avec les deux menaces. La menace des États arabes étant d’abord prédominante, c’est d’abord elle qui a engagé la culture stratégique israélienne dans une voie dont il a été de plus en plus difficile de sortir avec le temps, d’autant plus qu’elle a été souvent accompagnée de succès.
Pour
faire simple, les groupes palestiniens feront les frais dès les années 1940
d’une vision des choses où il apparaît indispensable aux Israéliens menacés sur
un petit territoire de frapper l’ennemi très vite et très fort, avant même si
possible la concrétisation de la menace. Il ne s’agissait pas de détruire les
États arabes, ni de les obliger à négocier une paix impossible, mais de les
dissuader de recommencer. Comme me
l’expliquait un officier israélien « Quand on ne croit pas à la paix, on
est obligé de croire en la sécurité ». Plus exactement, la paix
israélienne a coïncidé avec le fait de ne pas être attaqué ou même menacé.
Israël a finalement fait la paix avec plusieurs États arabes, mais a continué à
appliquer cette vision des choses aux organisations armées qui lui faisaient
face, d’abord en périphérie puis à l’intérieur des territoires occupés. Tout cela
fait l’objet des deux premiers chapitres, Laboratoire du chaos et Intifada.
Et
puis est apparu un phénomène nouveau avec l’effacement des États et la montée en
puissance d’organisations armées territorialisées. Les deux phénomènes sont
liés. Le Hezbollah s’est développé en opposition à l’occupant israélien au sein
d’un Liban faible, mais pour beaucoup d’Israéliens c’est aussi un État affaibli
ou faible devant les États-Unis qui a accepté la territorialisation en Cisjordanie
et à Gaza de l’OLP sous forme d’Autorité palestinienne, entité politique à la
fois opposante et partenaire. Dans cette situation complexe, l’État israélien décide
de sortir du bourbier libanais mais aussi de Gaza, en croyant maintenir la
menace à distance grâce à la barrière de défense et une puissante force de
frappe. Ce faisant les Israéliens ont échangé des bourbiers contre un destin de
Sisyphe condamné à recommencer éternellement la même petite guerre. Les
chapitres Pluies d’été, Tondre le gazon, Nouveau round, Le
retour des combats et Neuf ans, sont comme autant de rochers portés
au sommet par un Sisyphe israélien et retombant toujours en bas de la colline
dans la foulée. La différence avec le mythe grec est qu’Israël se sentait
suffisamment fort pour pouvoir faire cela éternellement sans trop en souffrir.
Cet
exercice que l’on croyait établi pour l’éternité, cette sécurité minimale au
lieu de la paix, n’a finalement duré que dix-sept ans, et s’il y a bien une
première leçon stratégique à apprendre est bien que les périodes stratégiques,
ces moments où les règles du jeu international sont bien connues et respectées,
durent rarement plus d’une génération et qu’elles ont souvent une fin brutale.
La journée du 7 octobre 2023 est donc une coupure épistémologique, une rupture,
une surprise stratégique, comme on veut pourvu que l’on comprenne que les
règles du jeu ont changé d’un coup. L’ouvrage bascule alors dans le commentaire
de l’histoire immédiate en revenant bien sûr sur Le choc du 7 octobre 2023
et en décrivant les premières réactions israéliennes, Fureur, puis la
campagne de conquête toujours en cours en cette toute fin d’année 2023, Le
fer de l’épée. On y verra que quand on ne sait pas quoi faire on se
contente de faire ce que l’on sait faire parfois seulement en augmentant les
doses. On change d’ailleurs d’autant moins que l’on a un peu contribué à
l’apparition des problèmes que l’on doit résoudre, comme Benjamin Netanyahou au
pouvoir presque sans interruption de 2009 à aujourd’hui, non que ce soit le
gouvernement israélien qui ait créé le monstre du Hamas, mais que celui-ci par
la détestation qu’il suscitait dans le monde et sa rivalité avec le Fatah
paralysait le mouvement palestinien. L’embrasement se conclut avec un Bilan
et absence de perspectives aussi mince que ces dernières. Un historien est
excellent pour prédire le passé, mais comme tout le monde ne peut pas faire
grand-chose surtout pour une chose aussi complexe que la guerre, l’affaire
humaine sans doute la plus incertain par ses interactions multiples et
violentes.
Comme
disait Paul Veyne, un historien est d’abord quelqu’un qui raconte une histoire
en commençant par le début et en finissant par la fin selon les bons conseils
du Roi dans Alice au pays des merveilles, c’est-à-dire chronologiquement. Un
militaire est quelqu’un qui analyse les choses de son métier le plus froidement
possible alors qu’il est surtout question de morts et de souffrances. En
combinant les deux, il s’agit d’abord dans cette suite de chapitres d’une
description de l’évolution des pratiques des uns et des autres, et même des uns
en opposition des autres. Il est donc nécessaire d’introduire au fil de
l’histoire des concepts – la pratique militaire, la distinction guerre-police,
les niveaux tactiques, le courbe de stress organisationnel, etc. – permettant
de mieux appréhender cette évolution. Elle permet aussi de couper les montées
et descentes sinon toujours identiques de Sisyphe. Ces évolutions militaires
sont, on le verra, largement spécifiques à ce théâtre d’opérations, mais
souffrent parfois de comparaisons utiles avec des situations techniquement
comparables, comme les guerres en Irak et en Afghanistan.
La guerre est aussi chose politique, et c’est même ce qui le différencie de la mission de police, l’autre emploi possible de la force légitime. On ne peut donc déconnecter complètement l’action militaire de son contexte politique ne serait-ce que par cette action militaire a pour but justement et normalement de changer ce contexte politique. Je dis bien normalement, car s’il s’agit au contraire de ne pas changer de contexte politique on se trouve plutôt et on y revient dans la recherche de la sécurité et donc au bout du compte une mission de police. On parlera donc de politique en amont et en aval de l’action militaire, le cœur du sujet, pour remarquer combien celle-ci dans les deux camps est au moins autant une politique intérieure où il faut tenter résoudre des tensions internes par une crise externe. Henri Kissinger disait qu’Israël n’avait pas de politique extérieure mais seulement une politique intérieure. On verra combien cela est vrai, surtout depuis qu’Israël est passé de David à Goliath, et on sait que Goliath derrière sa force herculéenne souffrait aussi de maux internes dus à son acromégalie, dont une très mauvaise vue. Mais cela est vrai aussi pour les organisations palestiniennes, souvent corrompues, en conflit permanent pour le leadership entre elles et même à l’intérieur de chacune d’elle. Rien qui puisse contribuer à la stabilité de ce monde. Tous sont condamnés comme dans une tragédie grecque ou comme dans la série israélienne Fauda (chaos) à s’affronter pour des raisons aussi valables qu’incompatibles au cœur d’une arène dont personne ne peut sortir.
dimanche 30 janvier 2022
Mali, le choix de l'embarras
Publié le 10 juin 2021
Le scénario consistant à venir au secours d’un État défaillant mis en
danger par une organisation armée importante avait pourtant été joué plusieurs
fois, du Tchad au Mali en passant par le Rwanda, pour ne parler que des
engagements où la France avait le premier rôle. Cela n’a fonctionné qu’une
fois, au Tchad avec les opérations Manta
et Epervier, de 1983 à 1987, car la
faiblesse de l’État qui nous appelait à l’aide était conjoncturelle. De fait, l’armée
nationale tchadienne, qui ressemblait plus à une assabiya qu’à une armée régulière,
était une bonne armée, mais elle se trouvait en position d’infériorité face au « gouvernement
national de transition » (GUNT), en fait un groupe rebelle tchadien doté d’une
assabiya similaire, soutenu par l’armée libyenne. L’intervention française,
plus dissuasive qu’active, a permis d’équilibrer le rapport des forces jusqu’à
ce que le GUNT se rallie au gouvernement en octobre 1986. Avec un peu d’aide
française, les deux armées tchadiennes conjuguées ont alors détruit les forces libyennes
dans le nord du pays et le sud de la Libye.
Pour le reste, on nous a appelé à l’aide parce que l’on se trouvait structurellement
faible et l’intervention française n’a jamais rien changé fondamentalement à
cela. Quand on s’est engagé au Tchad en 1969, nous sommes parvenus au bout de
trois ans à neutraliser le Front de libération nationale (Frolinat) au centre
du pays, mais pas dans le nord. On a eu
alors l’intelligence de considérer que cela suffisait. L’État a été sauvé, la
majeure partie de la population sécurisée, et avec un bataillon en alerte à N’Djamena
et une armée de l’air mixte franco-tchadienne on a pu contenir l’ennemi dans le
nord. Point particulier, ce succès, relatif, mais succès quand même, n’a pu
être obtenu que parce que l’armée tchadienne a été placée provisoirement sous
commandement français. En réalité, le corps expéditionnaire était hybride et ce
n’est ainsi que l’on pouvait vraiment être efficace.
Bien sûr, quand dans une poussée nationaliste le nouveau gouvernement
tchadien a exigé le départ des dernières troupes françaises en 1975, les choses
n’ont pas tardé pas à se dégrader, car l’État tchadien était intrinsèquement
plus faible que les rebelles du nord. Il ne va pas tarder d’ailleurs à refaire
appel à nous. On est donc revenu au Tchad en 1978, avec l’opération Tacaud, mais on l’a fait dans la
demi-mesure en choisissant au bout du compte de s’interposer. Bien entendu,
cela a été un échec, mais là encore on ne s’est pas obstiné et les forces ont
été repliées en 1980. Notons au passage que cet échec n’a pas provoqué pas de
grande déstabilisation dans la région. Les factions tchadiennes se sont
combattues entre elles, jusqu’à ce qu’il n’en reste que deux dont une au pouvoir
et l’autre en opposition. C’est la faction au pouvoir qui a fait appel à nous
en 1983. Cela a fonctionné on l’a vu et la situation s’est stabilisée à peu
près lorsqu’Idriss Déby a pris à son tour le pouvoir en 1990, avec notre bénédiction. Quitte
à intervenir autant le faire du côté du plus fort, cela augmentera notre taux
de victoire.
C’est un peu la réflexion que se faisaient tous les soldats de l’opération
Noroit au Rwanda de 1990 à 1993. Pendant
qu’en haut lieu on spéculait sur la présence de Britanniques ou d’Américains en
face de nous et qu’on se félicitait d’avoir imposé la démocratie au dictateur
Habyarimana, on comprenait sur la ligne de front que tout cela était factice.
On voyait bien que le Front patriotique rwandais (FPR) était militairement très
supérieur aux Forces armées rwandaises (FAR) que nous soutenions et que tous
les conseils et stages de formation que nous pouvions prodiguer n’y changeraient
rien. Tout au plus parvenait-on par notre présence et quelques coups de canon à
contenir le FPR à la frontière avec l’Ouganda, mais on savait très bien que
quand nous partirions le rapport de forces sera toujours à l’avantage du FPR.
Il fallait être bien naïf de penser que l’imposition d’un accord de paix à des
gens qui veulent en découdre équivalait alors à la paix. Bien entendu cela s’est
terminé dans la violence, mais plus encore que nous l’imaginions. Rétrospectivement,
il aurait mieux valu choisir l’Ouganda et le FPR comme alliés, Paul Kagamé
aurait quand même instauré sa dictature, mais cela aurait été plus rapide et le
génocide aurait sans doute été évité. On se serait aussi économisé près de
trente ans d’accusations, sinon celle d’aider un dictateur, ce dont on avait l’habitude.
A défaut, il fallait combattre vraiment le FPR, même discrètement, le long de
la frontière pour essayer de le neutraliser pendant plusieurs années. Car,
deuxième problème de l’époque, non seulement on choisissait des alliés faibles
et corrompus, mais on ne les appuyait qu’avec des demi-mesures. Il ne faut pas
s’étonner de n’avoir eu que des résultats médiocres, voire désastreux comme à
Beyrouth en 1983-1984 lorsqu’on a appuyé le gouvernement libanais et son armée avec
une force multinationale qui n’avait pas le droit de combattre. On connait le
résultat : un retrait piteux après 356 soldats tués pour rien en 18 mois
dont 89 français.
Toutes ces leçons n’ont visiblement pas porté. Lorsque la Côte d’Ivoire
est elle-même déchirée en 2002, on aurait pu choisir de ne rien faire ou de combattre
avec un camp, qui en droit aurait dû être le gouvernement légitime, et en
potentiel, peut-être les Forces du nord. Encore une fois, on décidait de s’interposer
et de couper le pays en deux pour essayer d’imposer la paix par des négociations.
Bien entendu, cela n’a plus fonctionné qu’avant ou ailleurs. La paix c’est
quelque chose qui imposée par un vainqueur. De « guerre lasse », on a enfin choisi en avril 2011 un camp, alors
le plus légitime et le plus fort, et la crise a pris fin.
Évidemment, on s’est félicité officiellement de l’opération, dans les
faits quand le gouvernement malien a, à son tour, été menacé en janvier 2013 par
d’autres forces du nord, personne ne proposait cependant de « refaire Licorne ». On notera aussi que le gouvernement malien appelait
au secours la France, car il ne pouvait appeler personne d’autre. L’armée
française reste par défaut la seule force de réaction rapide de l’Afrique subsaharienne.
Grande surprise, on décidait alors de combattre, avec un discours clair et des
objectifs limités. Ce fut donc un succès.
Et nous voilà au point de départ. Après le succès de Serval, imaginer qu’en restant militairement au Mali, et qu’avec
quelques stages de formation de type tonneau des Danaïdes prodigués par des instructeurs européens ou des
centaines de millions d’euros d’aides en tout genre, on allait être relevés rapidement par une armée structurellement parmi les plus faibles et corrompues au
monde, relevait de la magie. Or, la magie ne fonctionne que pour ceux qui y
croient naïvement. Au bout de sept ans de Barkhane,
il est peut-être temps d’ouvrir les yeux et de transformer cette opération, en commençant par se dégager du Mali.
Petit résumé. Nous avons mené 32 opérations importantes de guerre ou de stabilisation depuis 1962, les seules qui ont réussi alignaient correctement les planètes de la stratégie : un objectif clair et réaliste, des moyens adaptés et l’acceptation du risque. On y a su à chaque fois ce qui suffisait et on n’est pas allé trop loin, le trop loin se mesurant essentiellement à la solidité de la planche sur laquelle on s’appuie. Il serait temps aussi de comprendre que les planches pourries ne se transforment pas en plaques d’acier simplement parce qu’on le souhaite ou qu’on y injecte de l’argent.
vendredi 22 juin 2018
L’art de la guerre dans Starship Troopers- 1 Les Américains et la Première guerre interstellaire
Juan Rico gravit simplement les échelons de simple soldat à chef de section de l’Infanterie mobile (IM). Il voit peu de choses mais il les voit bien et la description de son univers immédiat, même s’il combat en scaphandre des Arachnides géants, est une des plus réalistes qui ait jamais été faite de la vie d’un fantassin. Dans le même temps, et c’est ce qui va nous intéresser ici, écrit en 1959 Starship Troopers (ST) est une aussi une excellente description de la manière dont on voit la guerre à cette époque aux Etats-Unis, à l’ère de l’atome et du communisme triomphant.
Détruire ou comprendre
Dans Starship Troopers, il n’y pas de représailles massives après la destruction de Buenos Aires. Certains y songent et le réclament mais Klendathu n’est pas vitrifiée, pour au moins deux raisons, qui sont deux incertitudes : on ne sait pas si cela suffira à détruire un ennemi qui vit en profondeur et on ne sait pas si cela suffira à aboutir à la soumission à sa volonté d’entités dont on ignore tout. Par la suite, et alors que la Fédération dispose d’armes dites Novæ capables de casser une planète complète, elles ne sont pas employées non plus pour ne pas tuer les prisonniers humains sur Klendathu.






