jeudi 18 octobre 2012

Le concept de dissuasion à l'épreuve de la guerre de 2006


Version 19 octobre-12h00

Le conflit de 2006 entre Israël et le Hezbollah apparaît comme accidentel dans la mesure où, selon toute vraisemblance, personne ne l’avait vraiment anticipé quelques semaines, voire quelques jours avant son déclenchement. Il est aussi le résultat d’un échec dans la capacité de dissuasion des deux adversaires et en cela il est intéressant pour des réflexions délaissées depuis la fin de la guerre froide.

Le système opérationnel mis en place par le Hezbollah ressemble d’une certaine façon à celui mis en place par la France sur son territoire et en Allemagne de l’Ouest dans les années 1960-1970 avec un corps de bataille à l’avant (mais sur le modèle proposé à l’époque par le commandant Brossolet) et une force de frappe de plusieurs dizaines de missiles iraniens capables d’envoyer des charges de 600 kg d’explosifs au cœur de toutes les grandes villes israéliennes. On est évidemment loin de frappes thermonucléaires mais la puissance totale des missiles iraniens Zelzal du Hezbollah représente quand même l’équivalent de la bombe d’Hiroshima. En face du Hezbollah, la puissance conventionnelle de Tsahal est plusieurs dizaines de fois supérieures. L’armée de l’air, en particulier, est capable de délivrer plusieurs centaines de frappes précises chaque jour sur l’ensemble du territoire libanais. Elle possède donc à la fois une capacité anti-cités et une capacité anti-forces, là où le Hezbollah est limité à la première. Ces deux forces sont également redoutables pour les populations civiles. Elles vont pourtant s’affronter.

L’évènement déclencheur est le raid du 12 juillet mené par le Hezbollah à l’intérieur des lignes israéliennes, raid qui au final occasionne le mort de dix soldats israéliens et la capture de deux autres. D’évidence, le Hezbollah qui sait pourtant que les Israéliens vont réagir vivement n’a pas été dissuadé. Il paraît désormais clair que ses dirigeants ont raisonné de manière inductive estimant qu’Israël allait réagir comme il l’avait toujours fait lors de faits similaires dans les années précédentes. Le soir de l’opération, ils s’attendent donc au pire à quelques jours de frappes limitées sur des cibles militaires identifiées au sud du Litani puis à des négociations secrètes afin de réaliser un échange de prisonniers, but probable de l’opération. Ces frappes proches surviennent effectivement mais elles sont complétées par une attaque anti-forces contre l’arsenal de missiles à longue portée du Hezbollah. Ce dernier s’est donc partiellement trompé dans son analyse et n’a pas tenu compte des évolutions politiques internes israéliennes qui ont provoqué l’émergence d’un nouveau comportement. La dissuasion implique non seulement d’être renseigné sur l’autre mais aussi et surtout de comprendre sa logique, logique elle-même évolutive. La moindre erreur de compréhension peut avoir des conséquences graves.

Dès le soir du 12 juillet 59 lanceurs de longue portée sont détruits et au bout de 48 heures, l’armée de l’air revendique la destruction d’au moins 75% de cet arsenal. C’est un coup audacieux de la part des Israéliens car il peut être considéré comme une atteinte aux intérêts vitaux du Hezbollah. Pourtant ce dernier ne répond pas par des frappes stratégiques et cache des derniers lanceurs dans la plaine de la Bekaa pour des raisons à la fois techniques et politiques. La mise en œuvre de ces engins est longue et donc sous un ciel survolé en permanence par les capteurs et les avions ennemis. On ne peut vraiment les utiliser qu’hors de toute menace aérienne immédiate et donc d’emblée, en première frappe. Ensuite le massacre de civils israéliens en réponse à une action anti-forces qui a fait peu de victimes, aurait fait franchir un seuil politique important et  conforté l’appui des opinions publiques aux représailles israéliennes. Celles-ci auraient pu alors prendre une ampleur telle qu’elles auraient pu, cette fois, menacer la vie même de l’organisation. Il ne faut pas oublier enfin que ces armes sont d’un emploi en « double clefs » nécessitant l’accord de Téhéran. Or, l’Iran, alors en pleine négociation à Saint-Pétersbourg avec le G8 sur son programme nucléaire, a sans doute considéré que la vision de villes israéliennes ravagées par ses missiles ne servirait pas ses intérêts stratégiques.

Au bilan, il était peu probable que le Hezbollah utilise ces armes de longue portée, ce qui relativise du coup l’intérêt de les frapper sinon pour le symbole et pour écarter provisoirement la menace. Cette opération a permis toutefois de montrer combien cet arsenal était vulnérable et donc d’accroître les hésitations adverses quant à son emploi. D’un autre côté, l’évidence de cette vulnérabilité ne peut qu’inciter le Hezbollah à y remédier afin de disposer d’une véritable force de seconde frappe, c’est-à-dire vraiment capable de résister à toute attaque. Cette séquence montre également combien il est difficile de riposter à une attaque anti-forces, peu meurtrière, par une attaque anti-cités, même pour des décideurs jugés extrémistes comme ceux de l’Iran ou du Hezbollah. Cela impose donc de ne pas tenter l’adversaire de mener une action préventive en ayant un arsenal vulnérable. La vulnérabilité de la menace potentielle accroît les tensions et les risques de conflit. Il apparaît également que l’importance de la menace de l’arsenal de destruction iranien a détourné l’attention israélienne des effets possible de l’emploi de l’autre arsenal de frappes, celui des roquettes d’origine syrienne certes de faible portée, puissance et précision mais avec une grande capacité de nuisance psychologique et politique. Une menace peut en cacher une autre.

Les raids aériens du 12 et 13 juillet et la non-riposte auraient toutefois pu permettre l’établissement d’un dialogue. Les représailles à l’action du Hezbollah pouvaient être jugées fortes mais finalement encore proportionnées et légitimes. Il y avait là un point d’équilibre qui aurait pu servir de base à une négociation. Le gouvernement israélien, qui a désormais l’initiative des opérations, décide pourtant de franchir un palier supplémentaire dans l’escalade en ordonnant de bombarder les quartiers chiites de Beyrouth Sud, où se trouve le siège du Hezbollah et les locaux d’Al-Manar, sa chaîne de télévision. Il y est poussé par ses déclarations initiales indiquant d’emblée des objectifs très ambitieux, sinon irréalistes (récupérer les prisonniers, imposer au gouvernement libanais de désarmer le Hezbollah, neutraliser ce dernier) mais aussi par le sentiment de toute puissance donné par la suprématie aérienne et les succès des premiers raids. Le résultat est désastreux. Non seulement le Hezbollah n’est pas décapité mais les souffrances imposées aux civils libanais commencent à être très sensibles et en tout cas très visibles.

Le Hezbollah riposte immédiatement en frappant une corvette au large de Beyrouth et les flammes de l’incendie font le pendant des explosions dans le quartier chiite. Simultanément et pour la première fois, la ville de Haïfa est frappée par des roquettes. Une pluie de roquettes va désormais s’abattre tous les jours sur le Nord d’Israël. Cette force de frappe par roquettes à pour particularité d'être assez peu létale (il faut lancer 100 roquettes pour tuer quelqu'un) mais très perturbatrice puisqu'elle paralyse presque complètement la vie dans le Nord d'Israël. Elle concrétise la volonté de résistance du Hezbollah sans provoquer de massacres. En ce sens on peut la considérer comme une force symbolique bien adaptée à l'infosphère des médias et des opinions qui structe, juge et influence le conflit. Elle s'avère également, malgré les efforts de l'armée de l'air israélienne, impossible à stopper sans une intervention terrestre massive que le gouvernement ne veut pas et que les états-majors ne savent plus mener. Tsahal va alors se discréditer à la fois par les pertes que son armée de l'air va infliger à la population civile (trente fois supérieures à celles provoquées par le Hezbollah) et la maladresse de son armée de terre, provoquant une pression extérieure négative qui va finir par imposer l'arrêt de la guerre.

Au bilan, les deux adversaires ont été entraînés dans un conflit qu’ils n’ont pas vraiment voulu mais qu’ils ont été impuissants à empêcher. Chacun d’eux connaissait pourtant les moyens de l’autre mais ils n’ont pas été capables d’anticiper comment ils seraient utilisés. La dissuasion n'a donc pas fonctionné par erreur de jugement. Mais en même temps, la guerre a permis de corriger ces erreurs et de comprendre l'autre. La dissuasion fonctionne donc mieux et la tension a presque disparu le long de la frontière. Cet équilibre nouveau peut cependant être modifié notamment par des modifications techniques des arsenaux. La dissuasion du Hezbollah peut être accrue par la mise en place d'une véritable force de seconde frappe (grâce à l'emploi de carburants solides, un plus grand nombre de lanceurs, leur camouflage, etc.) . Elle peut aussi être réduite par la mise en place par Israël d'un bouclier anti-missiles voire anti-roquettes efficace. Dans les deux cas, ces ruptures sont des sources de tension surtout lors des périodes de seuil, c'est-à-dire juste avant le point de non retour.

4 commentaires:

  1. Bonjour Michel,

    C'est un effectivement un billet qui vaut le détour : court, mais puissant par l'analyse.

    Puis-je oser vous suggérer de continuer par une ouverture sur la construction de la défense anti-missile israélienne (Iron Dome, Arrow 2 et 3, etc...) et sur les parades du Hezbollah ?

    C'est toujours un plaisir de vous lire.

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  2. Effectivement, j'ai omis ce facteur. J'ajoute quelques mots en conclusion.

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  3. Bonjour,
    Merci pour cet article passionant qui mériterait encore des développements dans les circonstances actuelles de choix budgétaires épineux. Des quatre "cavaliers de l'Apolcalypse", le général Gallois était sans doute le plus radical dans la défense du modèle dit de "pure deterrence", les autres (Gallois, Beaufre et Poirier) ayant admis que la dissuasion conventionnelle était non seulement possible (Poirier écrit que l'effet dissuasif "n'est ni théoriquement ni pratiquement impossible par les forces classiques" et Beaufre développe dans son Introduction à la stratégie le thème des "dissausions complémentaires. Gallois était le plus radical jusqu'à imaginer que le nucléaire pouvait se suffire à lui-même. Et pourtant....et pouratnt, dans Géopolitique publié en 1990, il décrit avant l'oeuvre la "dissuasion du pauvre" - missiles classiques à la charge explosive dissuasive pour un usage anti-cités... La question de la dissuasoion conventionnelle, sous des formes trés différentes sans doute, est d'actualité (comme le démontre cet excellent billet de Michel) et n'a cessé de l'être....n'en déplaise à ceux qui, par dogmatisme (ou soif budgétaire) assimile un peu vitre la foncton stratégique "dissuasion" à la "dissausion nuclaire" jusqu'à inventer le concept franco-français "d'intimidation stratégique" pour en déclasser le volet conventionnel.
    Il faut relire ses classiques qui malheureusement datent un peu...car qui, depuis Aron et ces quatre généraux, alimente le débat de fond(nécessaire, fructueux et productif) autour de la question de la dissuasion?

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    1. Désolé pour les petites erreurs... les quatre généraux: Ailleret, beaufre, gallois, Poirier

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