samedi 27 novembre 2021

Le futur ne revient jamais-Anticipation militaire et fantaisie

Intervention prévue au Forum innovation Défense, le 25/11/2021

Il n’est guère de métier qui fasse plus appel à l’imagination que celui de soldat. Les soldats ont été inventés fondamentalement pour faire la guerre, or, et c’est heureux, ils ne la font pas souvent. Pour autant, ils sont quand même obligés de s’y préparer sous peine de graves déconvenues. Le problème est que comme disait le mathématicien Henri Poincaré : « la guerre est une expérience dont l’expérience ne peut pas se faire ». Autrement-dit, ce qui se passe dans la guerre, qu’il s’agisse au niveau le plus bas de concevoir la réalité concrète du combat et de la proximité de la mort, comme au niveau le plus élevé de la stratégie d’anticiper la complexité des interactions avec l’ennemi, tout cela ne peut être appréhendé complètement en temps de paix. Or, ce qui ne peut être appréhendé par les sens doit être imaginé. Pour préparer la guerre future, les militaires vivent au présent dans un temps de guerre imaginaire.

Au niveau dit « tactique », pour se préparer au combat qui pourrait survenir dès le lendemain, on simule. On fait des grands ou des petits exercices, sur cartes ou sur le terrain, on se tire dessus avec des cartouches à blanc ou des laser, on tire réellement sur des ennemis en carton ou on clique sur des écrans. On essaie de cette façon dans les unités destinée à aller au contact de l’ennemi de coller le plus possible à la réalité que l’on anticipe.

Au niveau le plus élevé, lorsqu’il s’agit de modeler et faire évoluer une armée toute entière pour l’adapter à la guerre que l’on aura à mener dans l’avenir, il n’est pas d’autre solution que de pratiquer des exercices de pensée. Comme dans la psychanalyse d’Alfred Adler, on se construit en fonction d’un modèle de soi imaginé dans un futur indéterminé. Intéressons nous à cet aspect.

L’invention du futur

Anticiper la guerre future n’est pas un exercice très ancien. Pendant des siècles, un soldat devait simplement apprendre l’état d’un art qui évoluait lentement. Un officier pouvait faire toute une carrière avec la même culture, les mêmes équipements, les mêmes structures, les mêmes méthodes. La seule incertitude résidait dans l’emploi réciproque de ces moyens dans les campagnes et les batailles. Quand on se réfère au temps, du moins en Europe, c’est alors plutôt au passé que l’on s’adresse, et plus particulièrement à un passé antique grec ou surtout romain plus ou mythifié et jugé modèle idéal.

Et puis le futur est apparu. Un jour de 1834, l’essayiste et homme politique français Félix Bodin publie Le roman de l’avenir, sans doute le premier roman de ce que l’on va baptiser « littérature futuriste » puis d’« anticipation » ou de « science-fiction » et qui témoigne de la conscience que beaucoup commencent à avoir de l’évolution désormais rapide des sociétés. Le monde dans lequel vivront les enfants sera très différent de celui dans lequel sont nés leurs parents. Pour beaucoup alors, ce différent sera meilleur. Les regards se tournent donc du passé vers le futur.

Les états-majors militaires, ceux qui sont justement destinés à préparer la guerre, sont obligés à leur tour de prendre en compte cette invasion des changements. Ils sont obligés d’anticiper sous peine d’être dépassés par l’accélération des choses. En France, les règlements militaires, l’état de l’art mis par écrit, changeait en moyenne tous les 40 ans jusqu’en 1860, ils sont renouvelés ensuite tous les 12 ans jusqu’à la Première Guerre mondiale, et tous les ans pendant cette guerre.

Anticiper le futur militaire n’est cependant pas chose facile. La guerre peut survenir demain, dans quelques années ou très loin, peut-être jamais, alors que dans le même temps, il faut effectuer des investissements matériels sur des cycles de plus en plus longs. Nous sommes actuellement en matière d’équipements dits « majeurs », avions de combat ou de transport, grands navires, véhicules terrestres, sur des séquences qui peuvent s’étaler sur 60 ans de la conception au retrait. Et autant le dire, prévoir ce que l’on va faire d’un équipement dans 60 ans ne relève plus de l’anticipation mais de la voyance. Mais les investissements ne sont pas seulement matériels. Imposer un service militaire universel par exemple implique un peu l’idée d’avoir à défendre la patrie contre une menace majeure proche dans l’espace mais aussi dans le temps.

Et puis, faire la guerre c’est aussi s’opposer à une autre entité politique, et pour les militaires, c’est s’opposer à une autre force armée. Même si la perspective d’avoir à affronter une très puissante armée clairement identifiée à nos frontières n’est pas réjouissante, cela a au moins le mérite de savoir à quoi on va avoir affaire et de se structurer en conséquence. Il est donc très troublant de voir cet ennemi potentiel disparaitre d’un coup. C’est un peu comme si on disait au XV de France un lundi que finalement il ne jouera pas contre les All Blacks le samedi suivant, et même qu’il n’est pas sûr du tout qu’il ait à affronter une équipe de rugby. S’il n’y a pas d’armée ennemie, il faut l’inventer, et en attendant on continue à faire comme si cette armée n’avait pas disparue. Dans les années 1990, on a ainsi longtemps continué à affronter l’Union soviétique dans les exercices militaires car cet éclairage résiduel d’une étoile que l’on savait disparue était le seul dont on disposait. Notons, pour rebondir à ce qui était dit plus haut sur les programmes industriels et la voyance, que nous sommes toujours  fondamentalement équipés pour affronter cette étoile, rouge bien sûr, disparue depuis trente ans.

Ce n’est pas tout. Même si le brouillard n’est pas aussi épais que cela, l’anticipation militaire doit faire face aussi à un autre terrible écueil : le confort organisationnel. Les armées comme toutes les organisations, n’aiment pas les changements profonds, les ruptures d’équilibre internes avec des perdants qui râlent forts et les gagnants qui se taisent. Elles connaissent pourtant régulièrement des restructurations, mais presque toujours par imposition de l’exécutif politique et quasiment jamais par une décision interne, sauf en cas de « Patrie en danger ». Ce n’est pas un conservatisme par nature. Les armées peuvent susciter en interne des innovations importantes, mais à condition que cela ne bouscule pas trop des façons de faire et des façons de voir les choses. Imaginer le futur c’est bien, surtout s’il ne faut rien changer.

Une innovation forte est une greffe, et cette greffe doit être acceptée par le corps. C’est ce qui explique le plus souvent des comportements très différents face à des innovations identiques. Dans les années 1960, l’armée de l’Air accepte plutôt bien l’idée de se doter d’armes nucléaires, c’est prestigieux, cela fait moderne, cela assure des crédits sans avoir à trop bousculer l’organisation et les valeurs internes. Piloter un Mirage IV dans un raid nucléaire reste un mission pour les pilotes de chasse, le « noyau noble » de l’organisation. Dans la Marine nationale, cela signifie faire concentrer une grande partie des ressources au profit des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, avec une mission ingrate, au détriment du Plan bleu de renouvellement de la belle flotte de surface, le noyau dur et noble de l’institution, celui dont sont issus tous les chefs d’état-major. Cela se fait donc plus difficilement et il faut l’autorité du général de Gaulle pour l’imposer à beaucoup d’amiraux réticents. Les temps et les visions ont bien changé depuis.

Sans intervention extérieure forte, mais encore faut-il qu’elle soit éclairée, on peut ainsi conserver longtemps une contradiction entre un futur qui impose le changement et un présent qui le refuse. En 1942, l’état-major japonais constitue une « Red Team » avec des officiers ayant vécu aux Etats-Unis et connaissant bien les Américains. Lors d’un grand jeu prospectif simulant la suite de la guerre, cette équipe « américaine » parvient à faire débarquer ses troupes virtuelles le 1er octobre 1944 aux Philippines. Le jeu est arrêté à ce moment-là, ses conclusions détruites et la Red Team dissoute. Les Américains ont réellement débarqué aux Philippines le 25 octobre 1944.

Pas facile donc d’imaginer la « guerre future » quand on est l’institution qui est chargée de la faire. Illustrons cela sur une longue durée par l’exemple américain.

Le futur en fuite

En 1945, après la Seconde Guerre mondiale, la vision de la guerre future qui se dégage aux Etats-Unis est en réalité très proche de la vision traditionnelle de la guerre dans ce pays. Comme l’élastique géante de l’Histoire que décrit Poul Anderson dans La patrouille du temps, on revient immédiatement à la tradition malgré l’énormité des évènements récemment vécus. Pour le futur, on fera comme avant. Les Etats-Unis redeviennent neutres, et protégés par une grande marine et, seule nouveauté, également une grande aviation dotée de bombes atomiques. L’armée de Terre en revanche est dissoute. S’il faut refaire la guerre, on remobilisera et on repartira outre-océans pour détruire le Mal.

Au passage, quand on fait le même exercice d’anticipation en France en 1946 et que l’on demande aux états-majors comment ils voient la guerre future et ce qu’ils veulent comme moyens, ils répondent tous qu’ils veulent refaire du 1944-45 avec des flottes de bombardiers, des porte-avions et des divisions blindées. Personne ne parle des deux évènements récents qui vont pourtant avoir le plus d’influence : les bombardements atomiques au Japon et la guérilla communiste en Indochine.

Revenons aux Etats-Unis. Cette vision digne des Pères fondateurs tient quatre ans, jusqu’à la doctrine Truman et l’idée que les Etats-Unis ont un ennemi, le communisme, et qu’il faut s’allier à tous ceux qui le combattent. Très vite on voit donc fleurir des scénarios de guerre en Europe, où l’URSS remplace l’Axe. Elle sera bombardée massivement depuis les airs, y compris avec des bombes atomiques, et attaquée au sol à la manière de 1944. Pour autant, on ne modifie pas encore beaucoup les forces car on n’imagine pas cette grande guerre pour tout de suite, et puis la tradition de mobilisation in extremis persiste.

Manque de chance, la guerre a lieu tout de suite, en 1950, dans un endroit totalement imprévu, la Corée, et sans emploi d’armes nucléaires. Le résultat est très mitigé.

Qu’à cela ne tienne. Au retour de Corée en 1953, grâce à la miniaturisation des armes atomiques, l’US Army va pouvoir se doter d’une puissance de feu considérable qui va permettre d’écraser tous ses adversaires. C’est la grande période de l’atome. En 1958, le lieutenant-colonel Rigg écrit War 1974 dans lequel il dépeint la manière dont on combattra dans 16 ans. La guerre future c’est alors une guerre en Europe où l’atome est partout, dans les armes et c’est l’époque où l’armée américaine se dote de milliers d’obus, de roquettes, de missiles anti-aériens atomiques, mais aussi les moteurs que l’on retrouve dans les avions ou les hélicoptères géants. Les soldats volent eux-mêmes dans de mini-hélicoptères, sont équipés d’armures et de casques intégraux, ils se nourrissent de pilules mais ont une poche dans la tenue pour mettre les cigarettes. Tout cela fait consensus. Un an plus tard, Robert Heinlein, écrit sensiblement la même chose dans Starship Troopers, les communistes étant remplacés loin dans le futur par les Punaises.

Manque de chance, les forces armées américaines sont en fait engagés massivement au Vietnam de 1965 à 1973, et on n’y emploie toujours pas d’armes atomiques. Au bilan, le soldat américain de 1974 n’est guère différent de celui de 1958, il a simplement les cheveux un peu plus longs et il est un peu plus démoralisé. La vraie nouveauté n’est alors pas technique, mais sociale : c’est désormais un professionnel. Notons au passage, combien les visions du futur d’où qu’elles viennent jugent mal de la vitesse des choses, en les accélérant le plus souvent. Il suffit de revoir les films de science-fiction des années 1970 et 1990 qui sont censés se dérouler dans les années 2020 pour juger du décalage.

La guerre menée n’était toujours pas celle anticipée, qu’à cela ne tienne. Après la Corée, le Vietnam est considéré comme une nouvelle anomalie et on peut maintenant revenir à la « vraie guerre future », c’est-à-dire contre les Soviétiques en Europe et avec plein de machines. C’est l’occasion d’une floraison de littérature sur le sujet avec des essais comme Race to the Swift: Thoughts on Twenty-First Century Warfare de Richard Simpkin, des wargames commerciaux, et des romans comme Team Yankee, La troisième guerre mondiale du général Hacket ou encore Tempête rouge de Tom Clancy (1986) qui apparait alors à beaucoup comme la meilleure description de ce qui va probablement se passer.

Les armes nucléaires du champ de bataille sont passées de mode, vive les nouvelles technologies de l’information qui vont permettre d’accroitre la capacité des forces. Mais à côté du software, on construit aussi du gros dur, avec des équipements militaires, chars, hélicoptères d’attaque, avions de combat, etc. et on s’entraine mieux grâce à la révolution de la simulation. La vision a permis de créer en quelques années, et pour la première fois en temps de paix, une nouvelle armée américaine particulièrement puissante.

Manque de chance, trois ans après Tempête rouge, le mur de Berlin s’effondre et les soldats soviétiques rentrent chez eux sans même avoir été combattus. Les grandes divisions blindées américaines ne vont finalement pas combattre en Europe mais en Arabie saoudite et contre l’Irak. Encore raté, même si pour le coup les Irakiens vont subir la foudre. Beaucoup d’entre eux, se vengeront douze ans plus tard face à la même armée américaine qui refusait alors d’intégrer la guérilla dans ses planches de Powerpoint pleines de nœuds de communications, de faisceaux laser, de récepteurs et d’effecteurs, de cyber et d’espace.

Imaginer ou mourir

Pour résumer. Les militaires ont absolument besoin de visions du futur pour se construire. Le problème est que la vision qu’il vont produire institutionnellement parlera peu de politique, or la guerre c’est de la politique ; elle parlera beaucoup de machines, or si c’est le plus visible ce n’est qu’une partie de choses ; elle ne dira rien qui change ses équilibres internes, ce qui revient à négliger les scénarios dits de « rupture » (synonyme de « gros changements ») souvent les plus dangereux.

Les armées ont donc obligatoirement besoin aussi de visions alternatives, ce qui ne peut venir que d’une réflexion libre de militaires ou de civils -la meilleure description de la Première Guerre mondiale est venue du banquier Jean de Bloch en 1898 dans La guerre de l'avenir- ou mieux encore de l’association entre les deux. Ils ont donc aussi obligatoirement besoin que se dégage de toutes ces réflexions, comme dans un processus scientifique, un consensus le plus honnête et le plus fiable possible sur le futur qui puisse leur être imposé. 

Si cette vision n’impose pas trop de changements internes, c’est formidable, on aura une armée intelligemment construite par le futur un peu comme dans La fin de l’éternité d’Asimov lorsque c’est l’énergie captée dans le futur grâce au voyage dans le temps qui permet ce même voyage dans le temps. Dans le cas contraire, et en fait pas incompatible, le futur devra être imposé de force par l’échelon politique, comme de Gaulle et la refondation malgré elle de l’armée française dans les années 1960. Dans les deux cas, il sera bon de garder aussi en mémoire les futurs exclus, car on ne se sait jamais. Sans vision de futur, on ne le risque pas de le fabriquer. Sans visions alternatives à celle-ci, il sera plus difficile de s’adapter lorsque les choses ne se dérouleront pas comme prévu.

mercredi 24 novembre 2021

L'odeur du pas de sens

Voici donc revenir le marronnier du service militaire. Je pense que je vais donc stocker ce texte quelque part pour le ressortir lors de la prochaine élection.

Petit rappel pour commencer : Art 1 du code la Défense « La mission des armées est de préparer et d’assurer par la force des armes la défense de la patrie et des intérêts supérieurs de la nation ». Il n’est écrit nulle part que les armées aient à servir de maison de correction, de centre de formation professionnelle, de palliatif à des peines de prison, d’anxiolytique pour la population, d’antigang à Marseille, de supplétif à la police nationale, de fournisseurs de photos sur l'antiterrorisme, de régulateur du nombre de sangliers, de société de ramassage des poubelles ou de nettoyage des plages, d’éducateurs pour adolescents en internat-découverte, bref de palliatif à tout ce qui déconne (on dirait du Orelsan).

Je remercie tous ceux qui découvrent maintenant des vertus à quelque chose qu’ils ont soigneusement évité de faire (avec toujours bien sûr de bonnes raisons) lorsqu’ils en avaient la possibilité ou, dans le pire des cas pour eux, se sont débrouillés pour l’effectuer confortablement. Je rappelle que dans les dernières années, le service national pouvait s’effectuer aussi dans des entreprises choisies.

J’ai passé 6 ans dans 2 régiments d’infanterie composés d’appelés, j’y ai rencontré bien peu de CSP+. L’autorité, la cohésion, l’effort, tout ça, c’était mieux pour les gueux, et les gueux garçons. Peu de féministes ont demandé à l’époque de bénéficier de la parité devant le sac à dos malgré tant de bienfaits.

Je suis assez vieux pour avoir connu les films de bidasses ou le prodigieux « Comment se faire réformer » de Philippe Clair, et je loue tous les jours les mânes de Jacques Chirac pour avoir mis fin au genre par sa décision de suspension du service national. Notons qu’au moment de cette décision, personne n’a levé le petit doigt pour défendre un système pourtant apparemment si vertueux. Notons aussi que le contexte qui a présidé à cette décision n’a pas varié depuis. Au passage, on parlait tout autant à l’époque que maintenant de la cohésion nationale, de la faillite éducative, des banlieues, des problèmes d’intégration, du terrorisme (les premiers attentats datent de 1995) etc.

Alors, oui il y a quand même quelques vertus à la formation militaire, ce sont d’ailleurs celles que reçoivent encore 20 000 jeunes volontaires chaque année. Et j’ai connu plein de choses formidables avec des soldats appelés. Maintenant, ces vertus sont indissociables de la fonction des armés qui est de combattre. Si on s'entraîne dur et si on construit une vraie cohésion et s'il existe effectivement un brassage social, ce n'est pas une fin en soi mais c'est pour aller au combat. Si l'apprentissage est une fin en soi, cela s'appelle de l'éducation et il y a des établissements pour ça.

Dans « service national », « service » indiquait service « à » la nation sous forme d’impôt en temps et éventuellement en sang, mais pas service « de » la nation à des jeunes. Un service militaire, encore une fois, n'a de sens que s'il a une fonction militaire. Si c’est pour protéger la nation d’une invasion, comme dans les pays baltes par exemple, cela a du sens ; si c’est pour aller combattre au Sahel parce que l’on considère que cela va contribuer à la protection des Français, cela a du sens aussi ; si ce n’est pour surtout pas prendre de risques, alors ce ne sont pas des soldats, c’est autre chose (à définir).

Alors on pourrait par exemple imaginer un grand service civique obligatoire, il faudrait braver la CEDH qui considère cela comme du travail forcé, mais cela aurait une utilité pour la nation et par la nation. Pour tout autre objectif, voir Education nationale.

Si on décide malgré tout de remettre en place un service militaire, je souhaite bon courage pour trouver les nombreux milliards d’euros nécessaires chaque année à la formation, l’encadrement, le logement (en mixité ?), la nourriture, les soins, la solde et l’équipement (oui, il leur faut aussi des armes, des véhicules, etc.) pour un million de soldats, soit les 200 000 actuels plus les 800 000 d’une classe d’âge, ou 600 000 si on coupe en tranches de six mois de service, mais je n’aimerais pas partir au combat avec eux. Si on décide de former des soldats, ce qui est un peu le principe du service militaire, autant le faire sérieusement.

Bon courage aux dizaines de milliers d’officiers, sous-officiers et caporaux-chefs qui seront obligés de reformer l’« armée de l’arrière », celle qui ne part jamais en opex. Bon courage à l’armée qui continuera à faire des opex, mais avec moins de moyens. Sauf augmentation considérable des ressources, et encore une fois, en refusant d’engager des soldats en opérations (ce qui est un oxymore quand on y réfléchit), un service militaire affaiblirait considérablement les armées.

Bon courage enfin à ceux qui devront gérer, les resquilleurs, la flambée des P4 (pas les véhicules) et des objecteurs de conscience, les fils d’Archevêque, les déserteurs, etc. Un jour je vous raconterai comme j'ai eu un gars qui prétendait être Claude François (ce n'était pas lui). Et encore, ça se serait l’héritage. Il faudra y ajouter aujourd’hui, les réseaux sociaux, les révolutionnaires de bac à sable, les revendications identitaires, le retour en force de l’antimilitarisme, les allergiques au drapeau français, les offensés de l'uniforme et micro-agressés du garde-à-vous, et autres joyeusetés. Il faudra surtout à nouveau lutter contre tous ceux, de plus en plus nombreux avec le temps, qui considérerons que comme tout impôt c’est surtout bon pour ceux qui ne peuvent y échapper. Bon courage donc.

samedi 20 novembre 2021

La guerre mondiale de la France

A paraître en janvier 2022
Intervention à l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, le 19 novembre 2021

L’ère des opérations extérieures commence peut-être le 23 novembre 1961 lorsque le général décrit sa vision du monde et des nouvelles missions des forces armées dans ce nouveau contexte. Cet homme, né à une époque où la France se lance à la conquête d’un empire colonial et où l’armée française prépare la revanche contre l’Allemagne en pantalon rouge et fusil Chassepot modifié, est désormais à la tête d’une nation en pleine croissance des Trente glorieuses, mais qui n’a presque plus de colonies et se trouve menacée de destruction en quelques heures à coups de missiles intercontinentaux thermonucléaires soviétiques.

Afin de préserver l’indépendance de la France et la défense de ses intérêts, vitaux comme secondaires, le général de Gaulle fixe deux grandes missions aux forces armées. La première consiste à faire face à la menace soviétique sans dépendre complètement des Etats-Unis, ce qui signifie qu’il faut disposer soi-même d’un arsenal atomique adossé à une force conventionnelle à nos frontières. D'autre part, je cite : « comme l'éloignement relatif des continents ne cesse pas de se réduire et que tout danger, tout conflit, où que ce soit, intéresse une puissance mondiale, et par conséquent la France. Et puis au surplus, comme dans les conditions adaptées à notre siècle, la France est comme toujours présente et active outre-mer, il résulte de tout cela que sa sécurité, l'aide qu'elle doit à ses alliés, le concours qu'elle s'est engagée à fournir à ses associés, peuvent être mis en cause en n'importe quelle région du globe. Une force d'intervention terrestre, navale, aérienne, faite pour agir à tout moment et n'importe où, lui est donc nécessaire »

Le modèle gaullien à l’épreuve

Deux armées séparées donc, correspondant comme dans toute bonne politique de Défense à faire face aux hypothèses d’emploi les plus importantes et/ou les plus probables, mais un chef unique. Les institutions de la nouvelle république et surtout la pratique qui en est faite par le général de Gaulle face aux derniers évènements de la guerre d’Algérie et aux nécessités d’un éventuel conflit nucléaire aboutissent à une grande centralisation dans l’emploi de la force armée. Une opération militaire, c’est désormais une action décidée en conseil de Défense par le président de la République avec pour seul contrepoids la nécessaire cosignature du Premier ministre, ce qui normalement ne pose pas de problème, sauf en cas de cohabitation politique.

Résumons : un grand besoin d’exister dans le monde + de nombreuses obligations + une force d’intervention immédiatement disponible + une grande facilité d’engagement = une très forte incitation à lancer des opérations à laquelle seul le président Pompidou résistera. Petit problème, comme il n’est plus question d’envoyer des soldats appelés au loin depuis 1895, cette force d’intervention sera réduite à quelques unités professionnelles complétées éventuellement par le subterfuge des « volontaires service long ». Cela importe alors peu puisqu’on n’imagine pas au début avoir à faire autre chose que des interventions très limitées en volume et dans l’espace-temps, un peu comme celle que nous venons de faire alors pour dégager les bases de Bizerte en juillet 1961.

Une politique de Défense, ce que l’on appelait avant une grande stratégie militaire, est comme un paradigme scientifique. Une fois établie elle doit s’adapter aux anomalies qui ne manqueront pas de survenir jusqu’à celle qu’il ne sera plus possible de gérer avec le modèle en cours et qui imposera d’en changer. Des anomalies, on en rencontre très vite dans la stratégie des moyens, mais l’emploi des forces correspond bien au modèle jusqu’en 1969 lorsqu’il faut mener au Tchad une guerre de « contre-insurrection » pendant des années contre une organisation armée. Ce qui est intéressant dans ce cas, c’est que ce n’était pas prévu parce que ce n’était improbable mais parce qu’on ne voulait « refaire l’Algérie ». On le refait pendant trois ans et plutôt bien en adaptant à la marge le modèle, concrètement en initiant un processus croissant de recrutement de soldats professionnels.

La deuxième anomalie vient de la confrontation, ou pour employer le terme officiel actuel de la « contestation » sous le seuil de la guerre ouverte avec d’autres Etats. On avait connu cela lors de la « guerre de la langouste » avec le Brésil entre 1961 et 1963, une affaire de zones de pêches où la France avait envoyé un groupe aéronaval au large des eaux brésiliennes pour protéger ses pêcheurs et faire céder Brasilia. On fait des choses plus sérieuses au Tchad contre la Libye de 1983 à 1987, en déployant un bouclier dissuasif de forces au centre du pays et une force de frappe aérienne. Derrière la ligne rouge imposée au colonel Kadhafi, on arme, conseille et appui les forces armées tchadiennes qui chassent les Libyens du nord du pays. Kadhafi est impuissant, même s’il tente quelques coups contre nous, comme des raids aériens et plus tard un attentat terroriste qui fera 170 morts dont 54 Français.

On s’est trouvés beaucoup moins à l’aise lorsque la confrontation nécessitait de mettre en œuvre d’autres moyens que militaires. L’Iran et la Syrie nous ont frappés ainsi clandestinement au Liban et en France avec une relative impunité dans les années 1980 et on n’a su que répondre par des opérations de gesticulation destinés au public français mais n’ont fait aucun mal aux Iraniens. En 1987, après un peu plus d’une centaine de morts français, civils et militaires, on a cédé à toutes les exigences iraniennes. C’est encore à ce jour le plus grand désastre de la Ve République. Cela n’a pas changé grand-chose à notre politique.

Et puis est survenue la « grosse anomalie », celle à laquelle on ne peut s’adapter qu’en changeant en profondeur les choses. En l’espace de quelques années, l’Union soviétique disparaît et avec elle les principaux antagonismes et blocages, de la guerre froide. On se trouve ainsi d’un seul coup à avoir à mener une guerre contre un Etat lointain et puissant : l’Irak. Entre grande guerre aux frontières et petite guerre au loin, la grande guerre au loin était un cas non prévu, en grande partie parce que très peu probable dans le contexte de la guerre froide.

En fait, ce que l’on n’avait pas prévu, c’était que la guerre froide pouvait se terminer un jour et que le contexte politique international pouvait se modifier. Il suffisait pourtant de regarder un peu le passé pour constater que depuis au moins deux siècles, le contexte international autour de la France, et donc les hypothèses d’emploi de ses forces armées, changeait fortement selon des cycles de douze à trente ans. Le général de Gaulle évoqué plus haut en avait connu quatre dans sa vie. Il est toujours étonnant de voir que l’on n’anticipe pas ou si peu, non pas les grands évènements qui vont se produire, beaucoup ne sont pas prévisibles, mais le fait qu’il y en aura. Nous sommes comme les dindes que décrivait Bertrand Russell qui analysent la vie quotidienne de la basse-cour mais ignorent ou veulent ignorer que Noël va arriver et que cela risque de provoquer de gros changements dans leur vie.

Le Noël 1990 se passe dans le désert saoudien, avec les forces françaises de l’opération Daguet sont deux fois inférieure en volume aux forces britanniques et trente fois inférieures à celles des Américains. Quand on est obsédé par sa place dans les affaires du monde, c’est humiliant. Depuis l’ambition secrète sera de faire mieux qu’à cette époque, mais, attention spoiler, on n’y parviendra pas.

Dans le nouvel ordre mondial

Toujours est-il qu’après ces grands bouleversements, toutes les hypothèses sont à revoir dans ce nouveau cadre unipolaire et mondialisé, que l’on baptise « nouvel ordre mondial ». Mais qui dit « ordre » dit « maintien de l’ordre ». On décide donc de se lancer dans la police du monde. Le mot fait horreur, on parlera d’opérations humanitaires armées, de gestion de crise, de maintien ou de restauration de la paix, d’interposition puis de stabilisation, sans parler bien sûr des opérations de secours ou d’évacuation de ressortissants. C’est pourtant simple : quand un Etat ou une organisation non-étatique est désigné comme ennemi c’est la guerre, ouverte ou non, mais quant il n’y a pas d’ennemi désigné, c’est de la police.

Dans les faits, on fera aussi la guerre, et même une fois tous les quatre ans de 1990 à 2011, mais on prendre soin de qualifier ces ennemis - l’Irak, la République bosno-serbe, la Serbie, l’Etat taliban et l’Afghanistan (on sautera la case Irak 2003) - de « voyous » ou de contrevenants d’une manière ou d’une autre à l’ordre et la morale internationaux. Concrètement, on attend à chaque fois que les Etats-Unis le décident, forment une coalition et fournissent 70 % des moyens, essentiellement aériens, permettant aux Occidentaux, à l’exception de la guerre de 1990-1991, de transférer aux alliés locaux et à la population de prendre la charge des risques.

Bien entendu, il aurait fallu adapter le modèle de forces à cette nouvelle vision. Cette adaptation a consisté seulement à professionnaliser l’ensemble des forces, mais pour le reste, on s’est empressé de réduire les budgets, ce qui a plongé les forces armées dans une longue crise. Au bout du compte, la capacité d’intervention n’augmente guère au cours de cette période alors que les besoins explosent.

Dans ces conditions, cela ne fonctionne pas beaucoup. Les anomalies surviennent très vite dans les opérations de police. L’opération humanitaire au Kurdistan réussit parce qu’il n’y aucune opposition irakienne, mais il n’y a aucune opposition car nous (les Américains en fait) sommes forts et faisons peur. C’est beaucoup moins efficace quand c’est géré par les Nations-Unies. Au Cambodge, cela fonctionne presque, en Somalie pas du tout malgré la présence américaine, beaucoup moins à l’aise face à la milice du général Aïdid que face à un Etat, mais ce n’est encore rien par rapport au désastre en Croatie et surtout en Bosnie. Depuis 1983 Mitterrand a ainsi sacrifié environ 150 soldats français morts pour bien peu de résultats concrets, mais l’honneur était sauf, il n’a pas fait la guerre, sauf et bien malgré lui, contre l’Irak.

On a mis beaucoup de temps à comprendre que le maintien de la paix, cela ne fonctionne que lorsqu’il y a déjà la paix, c’est-à-dire le plus souvent lorsqu’il y a un vainqueur et un vaincu. Le meilleur moyen de soulager les souffrances des populations, c’est de donc faire en sorte qu’il y ait un vainqueur, si possible honorable, et un vaincu, si possible le méchant de l’histoire, pas de donner de l’aide alimentaire aux gens en espérant que la paix vienne par magie.   

On commence à s’en rendre compte justement lorsqu’on se redécide à faire la guerre. Les souffrances contre la population bosniaques n’ont cessé qu’avec la défaite des Bosno-Serbes en 1995 avec l’aide des canons et avions de l’OTAN. C’est à ce moment-là seulement que la stabilisation a pu s’effectuer, non plus par une interposition stérile mais par la présence forte de 40 000 soldats avec des moyens importants dans tout le pays. Idem, pour le Kosovo et la Serbie en 1999. On croit avoir trouvé enfin le bon modèle dans les Balkans : soit il y a un vrai accord de paix entre les acteurs, soit on l’impose par la force et dans tous les cas, on stabilise (je n’ose dire « pacifie » pour ne pas faire colonial) avec une forte densité de forces de « police ». La situation qui en découle, en ex-Yougoslavie et en Albanie, n’est pas parfaite mais c’est une vraie paix.

La plus étonnant est qu’on persiste dans l’inhibition en Afrique sub-saharienne, essentiellement par peur de l’accusation de néo-colonialisme. Pas de guerre donc, mais du soutien « par l’arrière » à de multiples opérations de soutien à des forces régionales, onusiennes ou européennes qui ne réussissent que lorsqu’il n’y a aucun risque que cela échoue. On rétablit l’ordre à plusieurs reprises pendant deux ans à Bangui avant de se lasser de cette mission de Sisyphe et quitter la Centrafrique en 1998. On réussit temporairement à sécuriser la région de Bunia en République démocratique du Congo en 2003, parce qu’on concentre, dans cette opération européenne assez de soldats français sur une petite zone pour avoir une densité de « police » suffisante.

L’opération la plus mystérieuse est alors sans doute Licorne en Côte d’Ivoire où on coupe le pays en deux pendant huit ans à partir de 2002, en se faisant attaquer de tous les côtés et avec toute la panoplie de l’hybridité, jusqu’à ce qu’on se décide en 2010 à soutenir militairement un camp, et donc de désigner l’autre comme ennemi. Etrangement, alors bien sûr que l’on se félicite officiellement du succès de cette opération, personne n’a plus envisagé de la rééditer, notamment au Mali en 2013, alors que la situation militaire était sensiblement la même qu’en Côte d’Ivoire en 2002. Bref, l’interposition c’est enfin bien fini. On a quand même réédité l’expérience de la sécurisation par « étouffement » en Centrafrique en 2013, un peu comme en Bosnie ou au Kosovo. A cette différence près qu’au lieu de 50 000 soldats de l’OTAN pour une population de 2 millions d’habitants, personne dans l’OTAN ne vient aider nos 2 000 soldats français pour une population de volume similaire sur un espace beaucoup plus grand. Les opérations Licorne et Sangaris étaient des anomalies dans un contexte géopolitique qui avait changé depuis plusieurs années.

La fin de la fin de l’histoire

Alors qu’on parlait de la « fin de l’histoire » au début des années 1990 avec la survenue du meilleur des mondes possibles libéral économiquement et démocratique, on n’a bien perçu que la mondialisation affaiblissait en réalité beaucoup d’Etats tout en favorisant, grâce à des multiples flux d’armes, d’individus, d’argent, d’informations, les organisations non étatiques armées. Les organisations armées ont proliféré dans tous les Etats faibles et elles sont devenues beaucoup plus fortes dans les années 1990-2000, un doublement de puissance, alors que dans de nombreux pays. Le vrai choc n’a pas forcément été la capacité de certaines de ces organisations, en particulier les salafo-djihadistes, à organiser des attentats mais à résister aux plus grandes puissances militaires du moment. L’année 2006 est une année témoin où simultanément l’ISAF la coalition internationale en Afghanistan découvrait avec stupeur et douleur que le sud de l’Afghanistan était tenu par les Taliban et leurs alliés, les Etats-Unis ne parvenaient pas à vaincre l’Etat islamique en Irak ou l’armée du Mahdi qui se disputaient Bagdad et le Hezbollah résistait à Israël au Liban. On était loin de l’écrasante victoire de 1991 face à l’Irak.

Après avoir longtemps pratiqué une politique d’évitement, on est véritablement entré dans la nouvelle ère en 2008 en occupant le secteur de la Kapisa-Surobi que l’on savait tenu par l’ennemi. Depuis nous sommes en guerre continuelle contre les organisations armées salafo-djihadistes et leurs alliés, en Afghanistan pendant quatre ans puis depuis 2013 au Sahel, en Irak-Syrie depuis 2014 et même sur le territoire national, tout en achevant, on l’a vu, les derniers feux de la dernière période.

Comme jusqu’en 2015 on réduisait quand même toujours les moyens militaires, on s’est retrouvé en surextension stratégique alors qu’ont assiste au retour des puissances non-occidentales, globales comme la Russie et la Chine, ou régionales comme la Turquie, qui menait logiquement des politiques de puissance. C’était la fin définitive du Nouvel ordre mondial à la vie bien brève et le retour aux blocages, contraintes et pratiques de la guerre froide.

Nous voilà avec ces deux missions sur les bras. La guerre contre les organisations armées continue et il faut s’attendre non plus à faire la guerre contre des Etats, la dernière à eu lieu il y a dix ans déjà, mais à se confronter à eux, ce qui suppose aussi d’être fort. On s’adapte plus ou moins bien à ce nouveau contexte, mais le plus inquiétant est que personne ne réfléchit au fait que ce nouveau contexte lui-même changera probablement radicalement dans une dizaine d’années.