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mercredi 24 novembre 2021

L'odeur du pas de sens

Voici donc revenir le marronnier du service militaire. Je pense que je vais donc stocker ce texte quelque part pour le ressortir lors de la prochaine élection.

Petit rappel pour commencer : Art 1 du code la Défense « La mission des armées est de préparer et d’assurer par la force des armes la défense de la patrie et des intérêts supérieurs de la nation ». Il n’est écrit nulle part que les armées aient à servir de maison de correction, de centre de formation professionnelle, de palliatif à des peines de prison, d’anxiolytique pour la population, d’antigang à Marseille, de supplétif à la police nationale, de fournisseurs de photos sur l'antiterrorisme, de régulateur du nombre de sangliers, de société de ramassage des poubelles ou de nettoyage des plages, d’éducateurs pour adolescents en internat-découverte, bref de palliatif à tout ce qui déconne (on dirait du Orelsan).

Je remercie tous ceux qui découvrent maintenant des vertus à quelque chose qu’ils ont soigneusement évité de faire (avec toujours bien sûr de bonnes raisons) lorsqu’ils en avaient la possibilité ou, dans le pire des cas pour eux, se sont débrouillés pour l’effectuer confortablement. Je rappelle que dans les dernières années, le service national pouvait s’effectuer aussi dans des entreprises choisies.

J’ai passé 6 ans dans 2 régiments d’infanterie composés d’appelés, j’y ai rencontré bien peu de CSP+. L’autorité, la cohésion, l’effort, tout ça, c’était mieux pour les gueux, et les gueux garçons. Peu de féministes ont demandé à l’époque de bénéficier de la parité devant le sac à dos malgré tant de bienfaits.

Je suis assez vieux pour avoir connu les films de bidasses ou le prodigieux « Comment se faire réformer » de Philippe Clair, et je loue tous les jours les mânes de Jacques Chirac pour avoir mis fin au genre par sa décision de suspension du service national. Notons qu’au moment de cette décision, personne n’a levé le petit doigt pour défendre un système pourtant apparemment si vertueux. Notons aussi que le contexte qui a présidé à cette décision n’a pas varié depuis. Au passage, on parlait tout autant à l’époque que maintenant de la cohésion nationale, de la faillite éducative, des banlieues, des problèmes d’intégration, du terrorisme (les premiers attentats datent de 1995) etc.

Alors, oui il y a quand même quelques vertus à la formation militaire, ce sont d’ailleurs celles que reçoivent encore 20 000 jeunes volontaires chaque année. Et j’ai connu plein de choses formidables avec des soldats appelés. Maintenant, ces vertus sont indissociables de la fonction des armés qui est de combattre. Si on s'entraîne dur et si on construit une vraie cohésion et s'il existe effectivement un brassage social, ce n'est pas une fin en soi mais c'est pour aller au combat. Si l'apprentissage est une fin en soi, cela s'appelle de l'éducation et il y a des établissements pour ça.

Dans « service national », « service » indiquait service « à » la nation sous forme d’impôt en temps et éventuellement en sang, mais pas service « de » la nation à des jeunes. Un service militaire, encore une fois, n'a de sens que s'il a une fonction militaire. Si c’est pour protéger la nation d’une invasion, comme dans les pays baltes par exemple, cela a du sens ; si c’est pour aller combattre au Sahel parce que l’on considère que cela va contribuer à la protection des Français, cela a du sens aussi ; si ce n’est pour surtout pas prendre de risques, alors ce ne sont pas des soldats, c’est autre chose (à définir).

Alors on pourrait par exemple imaginer un grand service civique obligatoire, il faudrait braver la CEDH qui considère cela comme du travail forcé, mais cela aurait une utilité pour la nation et par la nation. Pour tout autre objectif, voir Education nationale.

Si on décide malgré tout de remettre en place un service militaire, je souhaite bon courage pour trouver les nombreux milliards d’euros nécessaires chaque année à la formation, l’encadrement, le logement (en mixité ?), la nourriture, les soins, la solde et l’équipement (oui, il leur faut aussi des armes, des véhicules, etc.) pour un million de soldats, soit les 200 000 actuels plus les 800 000 d’une classe d’âge, ou 600 000 si on coupe en tranches de six mois de service, mais je n’aimerais pas partir au combat avec eux. Si on décide de former des soldats, ce qui est un peu le principe du service militaire, autant le faire sérieusement.

Bon courage aux dizaines de milliers d’officiers, sous-officiers et caporaux-chefs qui seront obligés de reformer l’« armée de l’arrière », celle qui ne part jamais en opex. Bon courage à l’armée qui continuera à faire des opex, mais avec moins de moyens. Sauf augmentation considérable des ressources, et encore une fois, en refusant d’engager des soldats en opérations (ce qui est un oxymore quand on y réfléchit), un service militaire affaiblirait considérablement les armées.

Bon courage enfin à ceux qui devront gérer, les resquilleurs, la flambée des P4 (pas les véhicules) et des objecteurs de conscience, les fils d’Archevêque, les déserteurs, etc. Un jour je vous raconterai comme j'ai eu un gars qui prétendait être Claude François (ce n'était pas lui). Et encore, ça se serait l’héritage. Il faudra y ajouter aujourd’hui, les réseaux sociaux, les révolutionnaires de bac à sable, les revendications identitaires, le retour en force de l’antimilitarisme, les allergiques au drapeau français, les offensés de l'uniforme et micro-agressés du garde-à-vous, et autres joyeusetés. Il faudra surtout à nouveau lutter contre tous ceux, de plus en plus nombreux avec le temps, qui considérerons que comme tout impôt c’est surtout bon pour ceux qui ne peuvent y échapper. Bon courage donc.

mercredi 19 juin 2019

Comment réduire la cohésion nationale avec le SNU


Version courte et réactualisé de En avant doute ! publié ici en juin 2018 
et disponible également sur lefigaro.fr

Ça y est, c’est parti : le nouveau Service national universel (SNU) est lancé. Il comprendra deux phases. La première consistera, selon le jargon officiel, en « une occasion de vie collective permettant à chaque jeune de créer des liens nouveaux, d’apprendre une façon neuve de vivre en commun, et de développer sa culture d’engagement pour affermir sa place et son rôle au sein de la société ». En clair, il s’agit d’un internat de deux semaines vers l’âge de 16 ans, suivi, quelques mois plus tard, d’un projet de groupe de deux semaines également. Dans une deuxième phase, chaque jeune sera encouragé à poursuivre volontairement une période d’engagement d’au moins trois mois, dans un service public ou un organisme d’intérêt public.

Revenons sur la première phase. La ministre des Armées (mais pourquoi elle, au fait ?) l’a décrite l’an dernier comme « une période où les jeunes vivront ensemble, apprendront à se connaître, se comprendre, s’apprécier, quelles que soient leurs origines, leurs croyances ou leurs orientations. Ce sera utile pour notre jeunesse ». Cela ne vous rappelle-t-il rien ?

Edmond Cottinet a créé la première colonie de vacances en 1880. Dans son esprit, ce centre collectif en plein air était destiné à l’autonomisation des enfants et, surtout, à l’apprentissage du vivre-ensemble (on parlait alors de fraternité). Cette idée a très vite été reprise par différentes communautés religieuses, politiques ou même des entreprises, touchant des millions d’enfants dans les années 1950, puis déclinant en même temps que tous les groupes qui avaient des projets de société.

Nous voici donc en 2019, après avoir annoncé un service national obligatoire de plusieurs mois (avec une formation militaire) pour les jeunes adultes. On aboutit finalement à des colonies de vacances pour adolescents organisées par l’État. Pourquoi pas, mais commençons par admettre qu’il ne s’agit pas là d’un véritable service national, ne serait-ce que parce qu’aucun service n’est rendu à la nation. Les différentes formes de service, dont le militaire, consistaient, après une formation initiale, en un « retour sur investissement » de quelques mois, voire de plusieurs années dans le cadre des réserves. Que cela ait pu constituer une « occasion de vivre ensemble » et contribuer à la formation de la citoyenneté n’était qu’un effet induit, non l’objectif premier.

Ajoutons qu’à la fin du service national dans les années 1990, en même temps que celle des colonies de vacances, seulement un quart d’une classe d’âge effectuait sa composante militaire. Les filles, sauf de rares volontaires, en étaient exemptées, et les fils des milieux aisés disposaient de nombreux biais pour y surseoir ou effectuer un service dans des conditions plus confortables. Les bienfaits du « vivre ensemble » apparaissaient alors plutôt comme un impôt supplémentaire imposé aux garçons de la « France d’en bas ». Notons, au passage, que tous les promoteurs actuels et défenseurs des vertus du SNU, hommes et femmes, et le président de la République en premier lieu, auraient pu, à leur époque, effectuer le service national s’ils l’avaient voulu. Aucun ne l’a alors jugé digne de lui.

Le SNU n’apporte pas grand-chose à la nation dans sa phase obligatoire. La réunion « obligatoire et universelle » de mineurs à des fins d’apprentissage, que ce soit dans un collège ou en plein air, n’est pas un service, mais un projet éducatif, relevant donc pleinement du ministère de l’Éducation nationale (et en aucun cas, par exemple, des militaires, ou alors pourquoi pas des juges, des gardiens de prison, des préfets, des policiers, des chargés de mission de l’Élysée, etc.).

On se demande ensuite ce qui, durant ces quinze jours de vie collective, ne pourrait être appris au lycée. On trouve seulement deux choses : la Marseillaise, le respect du drapeau et l’uniforme, d’abord – non que cela soit techniquement impossible au lycée, mais on comprend bien que cela traumatiserait une partie du corps enseignant, et pas seulement lui.

Au-delà de cette innovation, qui sera toujours subtilement discutée sur les réseaux sociaux, le cœur du projet de société est de faire dormir dans un dortoir, hors de chez eux, des adolescents pendant quatorze jours. On est loin de la « levée en masse » de 1793, et il faudra quand même expliquer, de façon un minimum scientifique, par quel processus on ressoudera la nation avec ce qui est plutôt un « coucher en masse ». Ce qui créait de la cohésion dans un régiment d’appelés, ce n’était pas le dortoir, mais les épreuves, les marches, les entraînements, le froid, bref, des choses difficiles à faire ensemble pendant des mois. Il y a peu de chances que l’on soumette les futures classes de jeunes à de telles épreuves, et c'est tant mieux. Passons rapidement sur le projet découverte de deux semaines qui suivra ce petit internat, guère différent des stages déjà existants.

Si on ne voit pas très bien ce que tout cela apportera de nouveau, on voit bien, en revanche, ce que cela affaiblira, car tout cela sera très cher. Il est question d’un budget annuel de 1,5 milliard d’euros pour la phase obligatoire du SNU, sans compter les dépenses d’infrastructure initiales. Cet argent sera forcément ponctionné quelque part, soit dans la poche des contribuables, soit dans les autres ministères. Comme cette dernière hypothèse est la plus probable, on peut déjà annoncer que les services publics verront leurs moyens réduits par le SNU. On peut imaginer également que le bilan « cohésion sociale » ne sera pas en positif suite à cet arbitrage.

Le service national universel pouvait être un vrai projet ambitieux, un véritable projet de société. Mais en réalité, il n’y avait sans doute que deux voies cohérentes. La première était le retour à une forme de service national élargi à l’ensemble du service public. Cela supposait de surmonter l’interdiction juridique du travail forcé pour les adultes et, bien sûr, de traquer les inévitables resquilleurs, condition sine qua non de la justice de ce service. L’effort était considérable, mais on peut imaginer qu’un renfort de 800 000 jeunes aurait pu être utile à des services publics en grande difficulté.

La seconde consistait à s’appuyer sur l’existant. On remarquera combien la définition de la troisième phase du SNU : « un engagement de trois mois au moins, exclusivement volontaire, dans nos armées, nos forces de police, chez nos pompiers, nos gendarmes, dans des collectivités ou encore dans les associations » ressemble étrangement à celle du Service civique, un peu élargie. Or, chaque contrat rémunéré de Service civique de 6 à 12 mois coûte moins du double de ce que coûteront les quinze jours d’internat de chaque jeune « rassemblé ». On peut concevoir que le premier investissement public serait incomparablement plus utile et rentable, tant pour l’individu que pour la nation, que le second. On pourrait également évoquer les autres serviteurs volontaires, comme les pompiers ou les réservistes aux ministères des Armées ou de l’Intérieur, et imaginer ce que l’on pourrait y faire avec 1,5 milliard d’euros.

Au final, on ne pouvait pas s’appuyer sur l’existant, car il fallait concrétiser à tout prix un engagement de campagne, et l’on a reculé devant l’ampleur de l’œuvre qui aurait été nécessaire pour revenir à un vrai Service national. On a donc préféré accoucher d’une très coûteuse souris qui sera très vite chassée de tous les côtés.

lundi 6 août 2018

Comment réduire la cohésion nationale avec le SNU


Le 27 juin dernier ont été dévoilés enfin les grands principes projet de Service national universel (SNU), aboutissement d’un long processus de réflexion initié par une promesse de campagne aussi ambitieuse qu’hasardeuse. Ce SNU comprendra donc deux phases. 

La première, dans le prolongement du parcours citoyen déjà existant, consistera, selon la présentation officielle « en une occasion de vie collective permettant à chaque jeune de créer des liens nouveaux, d’apprendre une façon neuve de vivre en commun, et de développer sa culture d’engagement pour affermir sa place et son rôle au sein de la société ». En clair, il s'agit d'un internat (en traduisant comme tel « l’occasion de vie collective ») de deux semaines, vers l’âge de 16 ans, suivi quelques mois  plus tard d’un projet de groupe de deux semaines également. Dans une deuxième phase, chaque jeune sera encouragé à poursuivre volontairement une période d’engagement d’au moins trois mois, dans un service public ou un organisme d’intérêt public.

Revenons sur la première phase. La ministre des Armées la décrit comme « Une période, où les jeunes vivront ensemble, apprendront à se connaître, se comprendre, s’apprécier, quelles que soient leurs origines, leurs croyances ou leurs orientations. Ce sera utile pour notre jeunesse ». Cela ne vous rappelle rien ?

Les colonies de vacances ont été créées en France en 1880. La France de l’époque est un pays meurtri par la guerre et la défaite. C’est aussi une société tendue. Après le développement industriel du milieu du siècle, le pays est entré dans un long cycle de stagnation économique qui double celui de la stagnation démographique. Les tensions sociales se doublent de réactions identitaires tant dans les régions, qui réinventent leurs cultures que dans les classes populaires pénétrées par des vagues d’émigration européennes. La République est fragile, laïc et religieux s’affrontent. En 1886, La France juive d’Edouard Drumont est un best-seller. En 1892, les Anarchistes commencent à multiplier les attentats terroristes tandis que l’Allemagne reste menaçante. 

Il apparaît alors nécessaire à beaucoup de souder la nation afin de la rendre plus forte. On ne dit qu’il faut « faire France » car les gouvernants parlent alors un bon français mais l’idée est déjà bien là. On pourrait même dire que l’on veut faire « République française » en organisant avec les lois Ferry un système d’enseignement centralisé gratuit, laïque et obligatoire. Il s’agit bien d’éduquer mais aussi de former des citoyens français, parlant la même langue et partageant les mêmes valeurs dont l’amour de la Patrie. Au bout du processus, le service militaire obligatoire et universel qui se met en place à la même époque s’inscrit dans la même démarche de formation complète tout en constituant éventuellement la concrétisation ultime de l’acte citoyen : la mise en danger de sa vie pour protéger la France.

C’est dans ce cadre qu’apparaissent aussi en France les colonies de vacances, sous l’impulsion d’Edmond Cottinet. Dépassant les conceptions hygiénistes initiales (sortir les enfants des villes insalubres pour les amener au grand air chez de la campagne), Cottinet conçoit un centre collectif géré par un personnel spécialisé et destiné à l’autonomisation des enfants et surtout l’apprentissage du vivre-ensemble (ou parle alors de fraternité). Cette idée est très vite reprise par les communautés de la société civile. On voit donc fleurir des colonies catholiques, protestantes, juives, socialistes (les Faucons rouges), d’entreprises, etc. Le développement est exponentiel, touchant des millions d’enfants dans les années 1950. Sur un projet proche mais plus ambitieux et un spectre d’âge plus large, le scoutisme connait un développement similaire au cours du XXe siècle.

Ce grand projet de vie en groupe au grand air a ensuite décliné avec une accélération forte dans les années 1990, époque où le service national partait lui-même en lambeaux avant de mourir. Les raisons de cette désaffection sont complexes, l’effacement des grandes institutions à « projet de société », religieuses ou politiques, y est sans doute pour beaucoup. A moins que ce ne soit l’effacement de tout projet de société qui soit en cause, projet autre bien sûr que l’atomisation en une collection de consommateurs-électeurs isolés et régulés par le marché. On notera que statistiquement le reflux des « occasions de vie collective » a surtout touché la France populaire et périphérique décrite par Christophe Guilluy, la même qui subissait les effets négatifs dans les années noires de la première mondialisation à la fin du XIXe siècle.

Voici donc en 2018 qu’après avoir annoncé un service national obligatoire de plusieurs mois pour les jeunes adultes, on aboutit à des colonies de vacances pour adolescents organisés par l’Etat. Pourquoi pas, mais commençons par admettre qu’il ne peut s’agir là d’un service national car il n'y a pas de service rendu à la nation. Les différentes formes de service national, dont le service militaire, consistaient, après une formation initiale à un « retour sur investissement » de quelques mois, voire de plusieurs années dans le cadre des réserves, pour la nation. Que cela puisse constituer une « occasion de vivre ensemble » et contribuer à la formation de la citoyenneté n'était que la partie secondaire, un effet induit, de l'affaire. Ajoutons qu’à l’agonie du service national dans les années 1990, le quart seulement d’une classe d’âge effectuait le service militaire. Les filles, sauf de rares volontaires, étaient exemptées et les fils des milieux aisés disposaient de nombreux biais pour y surseoir ou effectuer un service dans des conditions confortables. Les bienfaits du « vivre ensemble » apparaissaient alors plutôt comme un impôt supplémentaire imposé aux garçons des milieux défavorisés.

Le projet tel qu’il est présenté n’apporte pas grand-chose à la nation dans sa phase obligatoire. La réunion « obligatoire et universelle » de mineurs à des fins d’apprentissage, que ce soit dans un collège ou en plein air, n’est pas un service mais un projet éducatif, ce qui relève donc du ministère de l’Education nationale.  A ce stade, on ne voit pas bien en effet pourquoi cela sortirait de ce ministère, à moins de sous-traiter une partie de la mission, comme pour les colonies de vacances, à la société civile. En tous cas, il n'y aucun raison particulière, sinon qu'ils disciplinés, pas syndiqués, et souvent bon éducateurs, de détourner des militaires pour en fournir l'encadrement. Sinon pourquoi pas des juges, des gardiens de prison, des préfets, des policiers, des chargés de missions de l'Elysée, etc. 

Au passage, on est curieux de savoir le contenu de l’apprentissage durant ces quinze jours de vie collective, hors les sempiternels « gestes qui sauvent» qui constituent, à ce jour, le seul élément concret évoqué. Le secourisme, c’est bien mais que faire d’autre qu’on ne puisse apprendre dans les murs d’un lycée (sachant que le secourisme peut s’y apprendre aussi). On voit bien qu’en réalité c’est l’internat qui constitue une fin en soi (sinon rappelons cette évidence que les classes d’école, collège ou lycée constituent déjà des « occasions de vie collective »). Voici donc enfin le cœur du projet de société après des mois de tergiversations : faire dormir ensemble et hors de chez eux des adolescents pendant quatorze jours. On est loin de la « levée en masse » de 1793 et faudra quand même expliquer, un minimum scientifiquement, par quel processus on ressoudera la nation avec ce qui est plutôt un « coucher en masse ». Ce qui soudait les appelés dans les régiments d’infanterie que j'ai connu, ce n’était pas tellement l’internat mais au minimum le fait de travailler ensemble sur des projets et surtout  les épreuves, les marches, les entraînements, le froid, bref des choses difficiles à faire ensemble, sans même parler des opérations pour certains volontaires.

Il y a peu de chances que l’on mette les futures classes de jeunes à l’épreuve. En dehors de quelques amourettes, je doute donc qu’il en sorte beaucoup de liens très forts ou en tout cas différents des cours de lycée. Passons sur la deuxième partie de la phase obligatoire, le projet collectif, dont on ne voit pas à ce stade ce qui peut les différencier des stages qui sont déjà organisés, hormis que cela se fera à plusieurs.

Après cette phase dite « du rassemblement », il y aura celle de l’engagement : « Un engagement de trois mois au moins, exclusivement volontaire, dans nos armées, nos forces de police, chez nos pompiers, nos gendarmes, dans des collectivités ou encore dans les associations. Cette période sera, pour ceux qui le souhaitent, la dernière étape de ce SNU : une étape pour se dépasser et servir la France ». Ce qui est fou c’est que je croyais que cela existait déjà. Je croyais en effet qu’il y avait déjà presque 200 000 pompiers volontaires, 80 000 réservistes aux ministères des Armées ou de l’Intérieur et surtout qu’il y avait déjà un service volontaire civique avec 123 000 contrats en 2017. En fait, on ne voit absolument pas ce qui différencie cette « phase d’engagement » du service civique hormis un champ d’application est plus large, incluant notamment la sécurité, et des contrats plus courts. On est alors effectivement dans le service mais la notion d’obligation a disparu.

Au final, l’idée d’un service national universel pouvait être un vrai projet ambitieux et un vrai projet de société. En tant que tel, il aurait mérité un peu moins d’emballement personnel initial et un peu plus de consultations, au moins pour appréhender des enjeux qui dépassent largement ceux de la jeunesse. On rappellera au passage qu’il ne serait venu à personne l’idée de « consulter les jeunes » avant de mettre en place le service militaire obligatoire. Quand ces jeunes se sont retrouvés en position de choisir tout au long du XIXe siècle, c’est-à-dire lorsqu’ils tiraient un mauvais numéro, ils s’empressaient dans l’immense majorité des cas et s'ils le pouvaient de se payer un remplaçant ou une exemption. Le service véritablement universel et obligatoire, c’est-à-dire comprenant des sanctions en cas de refus, a duré moins d’un siècle en France. On notera qu’à l’exception évidente des militaires, la très grande majorité des personnalités qui parent actuellement le service obligatoire de grandes vertus, président de la République en tête, ont choisi de l’éviter d’une manière ou d’une autre lorsqu’ils étaient jeunes et qu'ils, ou elles sur volontariat, pouvaient encore le faire.

En réalité, il n’y avait sans doute que deux voies cohérentes.

La première était le retour à la une forme de service national élargi au service public. Les services publics sont en grande difficulté, en particulier les ministères régaliens, l’engagement d’un an de 800 000 jeunes auraient permis de les renforcer à bas coût (pour rappel, le but du service militaire était avant tout de disposer à budget constant de soldats en grand nombre). Cela supposait de surmonter l’interdiction juridique du travail forcé au nom de l’intérêt supérieur de la nation. Cela supposait aussi des investissements de plusieurs milliards d’euros par an. Cela impliquait enfin un effort de tous les instants pour lutter contre les resquilleurs qui n’auraient pas manqué d’apparaître et maintenir le caractère obligatoire et universel (et donc juste) de l’affaire. L’effort était considérable, pas plus cependant que celui des débuts de la IIIe République, mais il y aurait eu un retour considérable sur investissement pour le bien de la nation.

La seconde consistait à s’appuyer sur l’existant. Il est question d’un budget de 1,6 milliards d’euros pour la phase obligatoire du SNU, c’est-à-dire pour héberger et encadrer pendant deux semaines une classe d’âge de 800 000 individus et ce chiffre ne comprend pas les dépenses d’infrastructure sans doute nécessaire (faut-il rappeler la difficulté qu’il y a eu à loger quelques milliers de soldats de l’opération Sentinelle). Comme tout investissement et alors que les deniers publics sont très comptés il faut imaginer aussi quel investissement on ne fait pas en faisant ce choix. Ce chiffre représente le quadruple de celui du Service civique, il est vrai en forte hausse. Chaque contrat, rémunéré, de Service civique de 6 à 12 mois coûte ainsi moins du double de ce que coûteront les quinze jours d’internat de chaque jeune « rassemblé ». Etrangement, quelque chose me dit que le premier investissement public est incomparablement plus utile et rentable  que le second. Ce budget représente aussi dix fois celui des 30 000 contrats de la réserve opérationnelle n°1 des armées. Autrement dit avec le budget de croisière du SNU on pourrait avoir des contrats de réservistes pour 40 % d’une classe d’âge. On notera aussi que le Service militaire adapté ou volontaire ainsi que les Etablissements publics d'insertion de la défense (EPIDe) disposent de 320 millions d’euros pour former, et pas seulement professionnellement, chaque année plus de 10 000 jeunes. Avec 32 000 euros par an par individu et un taux d’insertion de 70 % c’est une réussite d’autant plus remarquable qu’elle s’adresse souvent à des jeunes en grande difficulté. Autrement dit, avec ce budget prévu pour des colonies de vacances, on pouvait doubler toutes les possibilités d’engagement volontaire au service de la nation. Là encore, le bénéfice tant collectif qu’individuel aurait été très  important.

Au final, on ne pouvait pas s’appuyer sur l’existant car il fallait concrétiser à tout prix un engagement de campagne et on a reculé devant l’ampleur de l’œuvre qui aurait été nécessaire pour revenir à un Service national « à l’ancienne ». On a donc choisi d’accoucher d’une très coûteuse souris en inventant des colonies de vacances d’Etat.