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dimanche 9 janvier 2022

Le temps des guépards-La guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, présentation

Cela s’appelle Le temps des guépards, comme Le temps des léopards d’Yves Courrière mais avec le félin symbole des unités terrestres en alerte d’intervention, et vous pouvez normalement le trouver dans les librairies à partir du 13 janvier.

Cela parle de l’emploi de la force armée par la France depuis, presque, la fin de la guerre d’Algérie. On assiste en effet depuis cette époque à une période stratégique qui conserve une unité sur 60 ans malgré de fortes inflexions et que se trouve très différente des périodes équivalentes précédentes, il suffit de comparer rapidement ce qui s’est passé en la matière de 1962 à 2022 et les évènements de 1902 à 1962 pour s’en convaincre.

Pour caractériser cette nouvelle période, je dirai que c’est un temps de multiples engagements militaires de petite ampleur et souvent de faible niveau de violence, sur un espace recouvrant une bonne partie du monde, toujours sur l’initiative du président de la République doté par les institutions de la Ve République du «pouvoir de la foudre» et avec comme critère premier de défendre la «place de la France». C’est ce que j’appelais d’abord en sous-titre «la guerre mondiale en miettes de la France», mais c’était un peu long.

Pour situer le début de cette période, il aurait été logique de parler de 1963 pour marquer la rupture avec la période des guerres de décolonisation. Je préférais commencer avec l’intervention de juillet 1961 pour dégager la base de Bizerte en Tunisie, car même si on était toujours engagé en Algérie et même ailleurs, au Cameroun par exemple, cette opération présentait toutes les caractéristiques de la nouvelle époque, avec une décision unilatérale du président de la République et un engagement rapide et limité dans l’espace et le temps, sinon dans la violence.

1961 était aussi l’année où le général de Gaulle présentait aussi, en particulier dans son discours de Strasbourg en novembre, sa vision du monde et de l’organisation/emploi des forces armées françaises qui devait en découler, une véritable remise à plat. Pour le premier président de la République, il y a alors deux missions principales pour les forces armées. Avant tout il s’agit de faire face en Europe à la menace de l’Union soviétique, dotée depuis peu de missiles intercontinentaux thermonucléaires, et donc capable de détruire complètement la France en quelques heures, une donnée inédite dans notre histoire. Il s’agit ensuite d’assurer la défense des intérêts de la France, de tout type, dans le reste du monde, avec cette particularité que le pays a maintenu des liens militaires importants avec plusieurs de ses anciennes colonies africaines. On structure donc le modèle de forces en fonction de ces deux hypothèses d’emploi : l’affrontement si possible froid, mais éventuellement chaud avec le Pacte de Varsovie et les interventions ponctuelles à l’extérieur, principalement en Afrique.

Dans un premier temps, je décidais de décrire ces deux axes. La construction de la frappe nucléaire et son association avec une force conventionnelle destinée à combattre en République fédérale allemande et aux frontières nord-est de la France, me paraissaient constituer de grandes opérations en soi. Dissuader, c’est agir. Après avoir rédigé plusieurs chapitres sur ces «opérations froides», mon éditeur me persuadait de ne parler que du second axe, celui de la stratégie « chaude ». Je cédais, je ne parlerai donc que des opérations extérieures, au moins dans un premier temps.

Mais là s’est posé un autre problème bien connu. À force d’employer les termes «opération» et «opérationnel» à tort et à travers dans plusieurs sens différents, on ne sait plus très bien de quoi on parle. L’appellation «opération extérieure», avec un nom de baptême, s’applique de fait chaque fois que l’on engage des militaires français dans une action à l’étranger, mais cela peut désigner des choses aussi différentes que le largage de matériel au profit d’une mission polaire de Paul Émile Victor en 1967, le transport de deux étalons comme cadeau au roi Fayçal en 1973, l’intervention humanitaire au Bangladesh en 1970 ou encore la guerre contre l’Irak en 1990-1991. Quand on fait le total de toutes ces opérations diverses baptisées, on dépasse le nombre de 400.

Comme il n’était pas question de décrire 400 opérations, je décidais de me concentrer sur les opérations les plus importantes en volume, plus de 1000 soldats engagés, et/ou ayant engagé des combats et des morts. Cela conduisait de fait à en réduire le nombre à 32 grandes opérations réparties dans les deux cadres d’emploi du monopole de la force légitime : la guerre et la police. La distinction entre les deux réside en la désignation ou non d’un ennemi.

Dans le premier cas, normalement on fait la guerre à une entité politique clairement désignée. Dans les faits, c’est rarement aussi clair. Pendant longtemps, l’emploi du mot «guerre» a fait peur, et quand il a fait moins peur, on a hésité sur le «à qui», jusqu’à employer des expressions aussi absurdes que «faire la guerre au terrorisme». Deuxième subtilité, il y a différents niveaux dans l’opposition entre entités politiques. On semble redécouvrir la chose aujourd’hui, mais sous le seuil de la guerre ouverte, il peut y avoir aussi ce que l’on appelle aujourd’hui officiellement des « contestations » (je reste fidèle au vieux terme introduit par les Britanniques de «confrontation») où on s’affronte quand même et parfois un peu violemment. J’en décris quelques-unes que je classe parmi les guerres.

Dans le second cas, la police internationale, on s’engage quelque part, mais sans vouloir imposer sa volonté par la force à des groupes politiques. Cela a pris plusieurs formes : opérations humanitaires armées, interposition ou sécurisation de zones. J’aurais pu parler aussi dans ce cadre des opérations d’évacuation de ressortissants, mais de faible volume et souvent sans combat, je préférais ne pas les évoquer, sauf une. Point particulier dans ce cadre : ce n’est pas parce qu’on ne désigne pas d’ennemi que l’on n’a en pas et ce n’est pas parce qu’on ne veut pas se battre que l’on n’est pas attaqué. La plupart des pertes françaises au combat depuis soixante ans, et en réalité la plupart des échecs, sont survenues dans le cadre de ces opérations que l’on regroupe désormais sous le terme global de «stabilisation» (un moyen élégant pour ne pas dire «police» et évoquer notamment le « gendarme de l’Afrique »). Pour compliquer les choses, à partir du milieu des années 1980, ces opérations de stabilisation peuvent également se dérouler sur le territoire français, quelque chose qui aurait probablement fait horreur au général de Gaulle.

J’ai donc entrepris de décrire ces grands engagements depuis 1961, en insistant sur le niveau dit «opérationnel», c’est-à-dire dont elles ont été pensées et conduites au niveau militaire, en prenant en compte la direction stratégique et sans entrer dans le détail des actions tactiques. C’est évidemment frustrant par certains aspects. Mes amis militaires auraient aimé que je cite en détail l’action de leur armée, de leur corps ou de leur régiment plus en détail, mon éditeur aurait préféré que je parle le plus possible de politique française, jugée plus attractive que les concepts de contre-insurrection, d’opérations cumulatives contre opérations de conquête, de la gradation soutien-appui-engagement direct, etc. Étrangement, il aurait aimé aussi plus de Forces spéciales, de cyber, d’espace, pour être à la mode.

De fait, au début, il y avait beaucoup de sigles et de noms d’équipements, et j’ai été obligé d’épurer largement de ce côté. Je serai donc sans doute critiqué pour cela (« vous n’avez pas assez parlé du rôle glorieux de tel corps, accessoirement le mien »). De l’autre côté, je suis resté assez simple du côté de l’échelon politique. En réalité parce que c’est aussi souvent assez simple de ce côté, ce qui ne veut pas dire clair et efficace et c’est bien là souvent le problème. En France, une opération, c’est un engagement militaire décidé par le président de la République, normalement en conseil de Défense. Or, à la grande frustration des militaires, ce président pense souvent à plusieurs «publics» à toucher avec cet engagement et l’ennemi, en admettant qu’il y en ait un de désigné, n’est pas forcément le public prioritaire. Le président peut penser en effet à «se montrer à tel allié», «rassurer l’opinion publique ou lui montrer qu’il fait quelque chose» ou simplement «en être, parce que la France ne peut faire autrement que d’en être». Ne nous leurrons pas, la définition des objectifs stratégiques ne va pas souvent plus loin, aux militaires ensuite à traduire cela en effets à obtenir sur le terrain et on revient au niveau opérationnel (ou opératif, oui je sais c’est compliqué).

32 opérations donc, à décrire sur un long cours de 60 ans qui n’est pas lui-même un long fleuve tranquille. En réalité, on s’apercevra très vite qu’une vision et un modèle de force associé, comme avec de Gaulle en novembre 1961, est comme un paradigme scientifique qui doit résister à la réfutation. Il est valide tant qu’il résiste aux faits et s’adapte aux anomalies qui se présentent. Il ne l’est plus lorsqu’il ne peut s’adapter.

On verra donc dans ce livre, notre modèle de forces initial de 1961 rencontrer très vite des anomalies, et le phénomène est en soi intéressant : pourquoi n’a-t-on pas imaginé que l’on aurait un jour à mener une guerre de plusieurs années contre une organisation armée (au Tchad en l’occurrence de 1969 à 1972) alors que c’était assez prévisible? Tout simplement parce qu’on ne le voulait pas. Les choses stratégiques ne sont donc pas aussi rationnelles qu’il pourrait paraître, et on rencontrera ainsi à plusieurs reprises plein de choses imprévues alors qu’on aurait pu facilement les prévoir. Ce qui nous contraint à chaque fois à nous adapter dans l’urgence.

On se trouve alors dans une voie stratégique que l’on qualifiera de normale, c’est-à-dire évoluant dans un cadre international à peu près connu, même si le résultat des actions est incertain. On ne sait pas quel sera le résultat d’un lancer de dé (l’évolution d’une crise par exemple) mais on connaît «normalement» tous les résultats possibles. Le problème est que bien souvent, le président, comme de Gaulle avec la contre-insurrection, on refuse d’envisager qu’il tombera sur 6, et parfois même, comme avec Mitterrand, très interventionniste mais aussi très inhibé dans le niveau d’engagement, on lance plein de dés, en refusant de considérer qu’ils puissent tomber sur 4, 5 ou 6. Forcément, cela peut poser des problèmes pour ceux qui sont dans le dé qui est lancé.

Et puis parfois c’est la table sur laquelle on lance le dé qui s’effondre et là, le modèle n’est définitivement plus valable. L’effondrement de l’URSS en constitue évidemment l’exemple le plus impressionnant. Dès 1990, les rapports internationaux ne sont plus les mêmes qu’au moment de la parution de Tempête rouge de Tom Clancy (1986!) et notre modèle conçu pour évoluer tant bien que mal dans un cadre prévisible se retrouve fort dépourvu… sauf si le fait que le contexte international change forcément en profondeur tous les 20 ans (c’est évidemment une moyenne) a été pris en compte. Spoiler : ce n’est jamais le cas, car il s’agit là de choses lointaines et peu visibles. Or, ce sont ces bouleversements sur quelques années qui font le gros l’histoire.

S’il décrit une période unique pour la France- les opérations militaires de la France de la Ve République après la décolonisation- ce livre est donc scandé en trois grandes périodes «normales» interrompues brutalement par des changements de contexte : la période de la guerre froide, la période de la mondialisation et du nouvel ordre mondial et la période de la guerre ouverte contre les organisations salafo-djihadistes à partir de 2008. Cela fait 13 ans maintenant que la France est en guerre permanente, et il faut donc envisager que cela prendra bientôt fin alors que par ailleurs on voit de nouveaux défis apparaître depuis quelques années.

À l’intérieur de ces trois grandes périodes, j’ai tenté de définir plusieurs blocs de cohérence, un exercice pas évident quand on fait plein de choses en même temps sur plein d’endroit différents.

Dans la première partie, il est ainsi question des dernières guerres du général de Gaulle de Bizerte au Tchad, de celles de Giscard d’Estaing sur une période très brève mais intense, des ambiguïtés du président Mitterrand qui ne veut jamais faire la guerre, mais s’y trouve confrontée en permanence.

Dans la seconde, celle de la mondialisation, il faut bien commencer par parler du changement de contexte et de la nouvelle orientation (désastreuse) de notre stratégie organique (celle qui définit et organise les moyens) qui l’accompagne, pour évoquer ensuite le temps piteux des soldats de la paix, celui plus glorieux mais aussi difficile des «stabilisateurs», dans les Balkans d’abord puis en Afrique, pour terminer par le début de l’affrontement contre les organisations islamistes, qui commence pour nous en 1995. On n’avait pas remarqué alors que les acteurs militaires qui avaient le plus bénéficié de la mondialisation étaient les organisations armées, alors que de leur côté les États réduisaient plutôt leurs instruments régaliens. Si on constatait la réduction des guerres entre États, sauf contre les États-voyous, la conjonction des deux phénomènes ne pouvait que provoquer le développement des conflits internes, dans lesquels nous avons été obligés (ou nous sommes crus obligés) d’intervenir jusqu’à ce que les mêmes organisations, dopées par un nouveau contenu idéologique, viennent nous frapper directement.

La troisième partie, la plus développée, est donc celle de la guerre ouverte en cours, dont après à nouveau évoqué le nouveau contexte général et les évolutions de notre politique de Défense, je situe le début véritable dans l’engagement en Kapisa-Surobi en 2008. Après le récit de cet engagement en Afghanistan, je me suis attaché à décrire les derniers fronts de l’époque ancienne, contre les États-voyous d’abord puis la dernière opération de stabilisation en Afrique, avant de parler des trois théâtres actuels de la guerre contre l’État islamique et Al-Qaïda au Sahel, au Levant et en France.

Je conclus en forme de bilan et en insistant sur la vulnérabilité actuelle de notre outil militaire, de bonne qualité mais tellement réduit et surtout incapable de monter vraiment en puissance.

Au désespoir de mon éditeur, ce n’est donc pas un nième récit sur les exploits des Forces spéciales, même si je cite toutes leurs opérations. Ce n’est pas non plus une compilation officielle des opérations extérieures accompagnées de l’explication de leur succès. C’est un récit analytique qui se veut à peu près complet sur tout ce que l’on a fait, bien ou mal, avec l’avantage et les biais de quelqu’un qui en a vécu quelques-unes et qui tient aussi par cet ouvrage en fait inédit, de rendre hommage à ceux qui y sont tombés.

C’est évidemment aussi un travail imparfait et incomplet, les choses vont tellement vite, et je compte sur vos critiques pour l’améliorer.

Michel Goya, Le temps des guépards-la guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, 365 pages, Tallandier, 2022, 21,90 euros.

samedi 20 novembre 2021

La guerre mondiale de la France

A paraître en janvier 2022
Intervention à l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, le 19 novembre 2021

L’ère des opérations extérieures commence peut-être le 23 novembre 1961 lorsque le général décrit sa vision du monde et des nouvelles missions des forces armées dans ce nouveau contexte. Cet homme, né à une époque où la France se lance à la conquête d’un empire colonial et où l’armée française prépare la revanche contre l’Allemagne en pantalon rouge et fusil Chassepot modifié, est désormais à la tête d’une nation en pleine croissance des Trente glorieuses, mais qui n’a presque plus de colonies et se trouve menacée de destruction en quelques heures à coups de missiles intercontinentaux thermonucléaires soviétiques.

Afin de préserver l’indépendance de la France et la défense de ses intérêts, vitaux comme secondaires, le général de Gaulle fixe deux grandes missions aux forces armées. La première consiste à faire face à la menace soviétique sans dépendre complètement des Etats-Unis, ce qui signifie qu’il faut disposer soi-même d’un arsenal atomique adossé à une force conventionnelle à nos frontières. D'autre part, je cite : « comme l'éloignement relatif des continents ne cesse pas de se réduire et que tout danger, tout conflit, où que ce soit, intéresse une puissance mondiale, et par conséquent la France. Et puis au surplus, comme dans les conditions adaptées à notre siècle, la France est comme toujours présente et active outre-mer, il résulte de tout cela que sa sécurité, l'aide qu'elle doit à ses alliés, le concours qu'elle s'est engagée à fournir à ses associés, peuvent être mis en cause en n'importe quelle région du globe. Une force d'intervention terrestre, navale, aérienne, faite pour agir à tout moment et n'importe où, lui est donc nécessaire »

Le modèle gaullien à l’épreuve

Deux armées séparées donc, correspondant comme dans toute bonne politique de Défense à faire face aux hypothèses d’emploi les plus importantes et/ou les plus probables, mais un chef unique. Les institutions de la nouvelle république et surtout la pratique qui en est faite par le général de Gaulle face aux derniers évènements de la guerre d’Algérie et aux nécessités d’un éventuel conflit nucléaire aboutissent à une grande centralisation dans l’emploi de la force armée. Une opération militaire, c’est désormais une action décidée en conseil de Défense par le président de la République avec pour seul contrepoids la nécessaire cosignature du Premier ministre, ce qui normalement ne pose pas de problème, sauf en cas de cohabitation politique.

Résumons : un grand besoin d’exister dans le monde + de nombreuses obligations + une force d’intervention immédiatement disponible + une grande facilité d’engagement = une très forte incitation à lancer des opérations à laquelle seul le président Pompidou résistera. Petit problème, comme il n’est plus question d’envoyer des soldats appelés au loin depuis 1895, cette force d’intervention sera réduite à quelques unités professionnelles complétées éventuellement par le subterfuge des « volontaires service long ». Cela importe alors peu puisqu’on n’imagine pas au début avoir à faire autre chose que des interventions très limitées en volume et dans l’espace-temps, un peu comme celle que nous venons de faire alors pour dégager les bases de Bizerte en juillet 1961.

Une politique de Défense, ce que l’on appelait avant une grande stratégie militaire, est comme un paradigme scientifique. Une fois établie elle doit s’adapter aux anomalies qui ne manqueront pas de survenir jusqu’à celle qu’il ne sera plus possible de gérer avec le modèle en cours et qui imposera d’en changer. Des anomalies, on en rencontre très vite dans la stratégie des moyens, mais l’emploi des forces correspond bien au modèle jusqu’en 1969 lorsqu’il faut mener au Tchad une guerre de « contre-insurrection » pendant des années contre une organisation armée. Ce qui est intéressant dans ce cas, c’est que ce n’était pas prévu parce que ce n’était improbable mais parce qu’on ne voulait « refaire l’Algérie ». On le refait pendant trois ans et plutôt bien en adaptant à la marge le modèle, concrètement en initiant un processus croissant de recrutement de soldats professionnels.

La deuxième anomalie vient de la confrontation, ou pour employer le terme officiel actuel de la « contestation » sous le seuil de la guerre ouverte avec d’autres Etats. On avait connu cela lors de la « guerre de la langouste » avec le Brésil entre 1961 et 1963, une affaire de zones de pêches où la France avait envoyé un groupe aéronaval au large des eaux brésiliennes pour protéger ses pêcheurs et faire céder Brasilia. On fait des choses plus sérieuses au Tchad contre la Libye de 1983 à 1987, en déployant un bouclier dissuasif de forces au centre du pays et une force de frappe aérienne. Derrière la ligne rouge imposée au colonel Kadhafi, on arme, conseille et appui les forces armées tchadiennes qui chassent les Libyens du nord du pays. Kadhafi est impuissant, même s’il tente quelques coups contre nous, comme des raids aériens et plus tard un attentat terroriste qui fera 170 morts dont 54 Français.

On s’est trouvés beaucoup moins à l’aise lorsque la confrontation nécessitait de mettre en œuvre d’autres moyens que militaires. L’Iran et la Syrie nous ont frappés ainsi clandestinement au Liban et en France avec une relative impunité dans les années 1980 et on n’a su que répondre par des opérations de gesticulation destinés au public français mais n’ont fait aucun mal aux Iraniens. En 1987, après un peu plus d’une centaine de morts français, civils et militaires, on a cédé à toutes les exigences iraniennes. C’est encore à ce jour le plus grand désastre de la Ve République. Cela n’a pas changé grand-chose à notre politique.

Et puis est survenue la « grosse anomalie », celle à laquelle on ne peut s’adapter qu’en changeant en profondeur les choses. En l’espace de quelques années, l’Union soviétique disparaît et avec elle les principaux antagonismes et blocages, de la guerre froide. On se trouve ainsi d’un seul coup à avoir à mener une guerre contre un Etat lointain et puissant : l’Irak. Entre grande guerre aux frontières et petite guerre au loin, la grande guerre au loin était un cas non prévu, en grande partie parce que très peu probable dans le contexte de la guerre froide.

En fait, ce que l’on n’avait pas prévu, c’était que la guerre froide pouvait se terminer un jour et que le contexte politique international pouvait se modifier. Il suffisait pourtant de regarder un peu le passé pour constater que depuis au moins deux siècles, le contexte international autour de la France, et donc les hypothèses d’emploi de ses forces armées, changeait fortement selon des cycles de douze à trente ans. Le général de Gaulle évoqué plus haut en avait connu quatre dans sa vie. Il est toujours étonnant de voir que l’on n’anticipe pas ou si peu, non pas les grands évènements qui vont se produire, beaucoup ne sont pas prévisibles, mais le fait qu’il y en aura. Nous sommes comme les dindes que décrivait Bertrand Russell qui analysent la vie quotidienne de la basse-cour mais ignorent ou veulent ignorer que Noël va arriver et que cela risque de provoquer de gros changements dans leur vie.

Le Noël 1990 se passe dans le désert saoudien, avec les forces françaises de l’opération Daguet sont deux fois inférieure en volume aux forces britanniques et trente fois inférieures à celles des Américains. Quand on est obsédé par sa place dans les affaires du monde, c’est humiliant. Depuis l’ambition secrète sera de faire mieux qu’à cette époque, mais, attention spoiler, on n’y parviendra pas.

Dans le nouvel ordre mondial

Toujours est-il qu’après ces grands bouleversements, toutes les hypothèses sont à revoir dans ce nouveau cadre unipolaire et mondialisé, que l’on baptise « nouvel ordre mondial ». Mais qui dit « ordre » dit « maintien de l’ordre ». On décide donc de se lancer dans la police du monde. Le mot fait horreur, on parlera d’opérations humanitaires armées, de gestion de crise, de maintien ou de restauration de la paix, d’interposition puis de stabilisation, sans parler bien sûr des opérations de secours ou d’évacuation de ressortissants. C’est pourtant simple : quand un Etat ou une organisation non-étatique est désigné comme ennemi c’est la guerre, ouverte ou non, mais quant il n’y a pas d’ennemi désigné, c’est de la police.

Dans les faits, on fera aussi la guerre, et même une fois tous les quatre ans de 1990 à 2011, mais on prendre soin de qualifier ces ennemis - l’Irak, la République bosno-serbe, la Serbie, l’Etat taliban et l’Afghanistan (on sautera la case Irak 2003) - de « voyous » ou de contrevenants d’une manière ou d’une autre à l’ordre et la morale internationaux. Concrètement, on attend à chaque fois que les Etats-Unis le décident, forment une coalition et fournissent 70 % des moyens, essentiellement aériens, permettant aux Occidentaux, à l’exception de la guerre de 1990-1991, de transférer aux alliés locaux et à la population de prendre la charge des risques.

Bien entendu, il aurait fallu adapter le modèle de forces à cette nouvelle vision. Cette adaptation a consisté seulement à professionnaliser l’ensemble des forces, mais pour le reste, on s’est empressé de réduire les budgets, ce qui a plongé les forces armées dans une longue crise. Au bout du compte, la capacité d’intervention n’augmente guère au cours de cette période alors que les besoins explosent.

Dans ces conditions, cela ne fonctionne pas beaucoup. Les anomalies surviennent très vite dans les opérations de police. L’opération humanitaire au Kurdistan réussit parce qu’il n’y aucune opposition irakienne, mais il n’y a aucune opposition car nous (les Américains en fait) sommes forts et faisons peur. C’est beaucoup moins efficace quand c’est géré par les Nations-Unies. Au Cambodge, cela fonctionne presque, en Somalie pas du tout malgré la présence américaine, beaucoup moins à l’aise face à la milice du général Aïdid que face à un Etat, mais ce n’est encore rien par rapport au désastre en Croatie et surtout en Bosnie. Depuis 1983 Mitterrand a ainsi sacrifié environ 150 soldats français morts pour bien peu de résultats concrets, mais l’honneur était sauf, il n’a pas fait la guerre, sauf et bien malgré lui, contre l’Irak.

On a mis beaucoup de temps à comprendre que le maintien de la paix, cela ne fonctionne que lorsqu’il y a déjà la paix, c’est-à-dire le plus souvent lorsqu’il y a un vainqueur et un vaincu. Le meilleur moyen de soulager les souffrances des populations, c’est de donc faire en sorte qu’il y ait un vainqueur, si possible honorable, et un vaincu, si possible le méchant de l’histoire, pas de donner de l’aide alimentaire aux gens en espérant que la paix vienne par magie.   

On commence à s’en rendre compte justement lorsqu’on se redécide à faire la guerre. Les souffrances contre la population bosniaques n’ont cessé qu’avec la défaite des Bosno-Serbes en 1995 avec l’aide des canons et avions de l’OTAN. C’est à ce moment-là seulement que la stabilisation a pu s’effectuer, non plus par une interposition stérile mais par la présence forte de 40 000 soldats avec des moyens importants dans tout le pays. Idem, pour le Kosovo et la Serbie en 1999. On croit avoir trouvé enfin le bon modèle dans les Balkans : soit il y a un vrai accord de paix entre les acteurs, soit on l’impose par la force et dans tous les cas, on stabilise (je n’ose dire « pacifie » pour ne pas faire colonial) avec une forte densité de forces de « police ». La situation qui en découle, en ex-Yougoslavie et en Albanie, n’est pas parfaite mais c’est une vraie paix.

La plus étonnant est qu’on persiste dans l’inhibition en Afrique sub-saharienne, essentiellement par peur de l’accusation de néo-colonialisme. Pas de guerre donc, mais du soutien « par l’arrière » à de multiples opérations de soutien à des forces régionales, onusiennes ou européennes qui ne réussissent que lorsqu’il n’y a aucun risque que cela échoue. On rétablit l’ordre à plusieurs reprises pendant deux ans à Bangui avant de se lasser de cette mission de Sisyphe et quitter la Centrafrique en 1998. On réussit temporairement à sécuriser la région de Bunia en République démocratique du Congo en 2003, parce qu’on concentre, dans cette opération européenne assez de soldats français sur une petite zone pour avoir une densité de « police » suffisante.

L’opération la plus mystérieuse est alors sans doute Licorne en Côte d’Ivoire où on coupe le pays en deux pendant huit ans à partir de 2002, en se faisant attaquer de tous les côtés et avec toute la panoplie de l’hybridité, jusqu’à ce qu’on se décide en 2010 à soutenir militairement un camp, et donc de désigner l’autre comme ennemi. Etrangement, alors bien sûr que l’on se félicite officiellement du succès de cette opération, personne n’a plus envisagé de la rééditer, notamment au Mali en 2013, alors que la situation militaire était sensiblement la même qu’en Côte d’Ivoire en 2002. Bref, l’interposition c’est enfin bien fini. On a quand même réédité l’expérience de la sécurisation par « étouffement » en Centrafrique en 2013, un peu comme en Bosnie ou au Kosovo. A cette différence près qu’au lieu de 50 000 soldats de l’OTAN pour une population de 2 millions d’habitants, personne dans l’OTAN ne vient aider nos 2 000 soldats français pour une population de volume similaire sur un espace beaucoup plus grand. Les opérations Licorne et Sangaris étaient des anomalies dans un contexte géopolitique qui avait changé depuis plusieurs années.

La fin de la fin de l’histoire

Alors qu’on parlait de la « fin de l’histoire » au début des années 1990 avec la survenue du meilleur des mondes possibles libéral économiquement et démocratique, on n’a bien perçu que la mondialisation affaiblissait en réalité beaucoup d’Etats tout en favorisant, grâce à des multiples flux d’armes, d’individus, d’argent, d’informations, les organisations non étatiques armées. Les organisations armées ont proliféré dans tous les Etats faibles et elles sont devenues beaucoup plus fortes dans les années 1990-2000, un doublement de puissance, alors que dans de nombreux pays. Le vrai choc n’a pas forcément été la capacité de certaines de ces organisations, en particulier les salafo-djihadistes, à organiser des attentats mais à résister aux plus grandes puissances militaires du moment. L’année 2006 est une année témoin où simultanément l’ISAF la coalition internationale en Afghanistan découvrait avec stupeur et douleur que le sud de l’Afghanistan était tenu par les Taliban et leurs alliés, les Etats-Unis ne parvenaient pas à vaincre l’Etat islamique en Irak ou l’armée du Mahdi qui se disputaient Bagdad et le Hezbollah résistait à Israël au Liban. On était loin de l’écrasante victoire de 1991 face à l’Irak.

Après avoir longtemps pratiqué une politique d’évitement, on est véritablement entré dans la nouvelle ère en 2008 en occupant le secteur de la Kapisa-Surobi que l’on savait tenu par l’ennemi. Depuis nous sommes en guerre continuelle contre les organisations armées salafo-djihadistes et leurs alliés, en Afghanistan pendant quatre ans puis depuis 2013 au Sahel, en Irak-Syrie depuis 2014 et même sur le territoire national, tout en achevant, on l’a vu, les derniers feux de la dernière période.

Comme jusqu’en 2015 on réduisait quand même toujours les moyens militaires, on s’est retrouvé en surextension stratégique alors qu’ont assiste au retour des puissances non-occidentales, globales comme la Russie et la Chine, ou régionales comme la Turquie, qui menait logiquement des politiques de puissance. C’était la fin définitive du Nouvel ordre mondial à la vie bien brève et le retour aux blocages, contraintes et pratiques de la guerre froide.

Nous voilà avec ces deux missions sur les bras. La guerre contre les organisations armées continue et il faut s’attendre non plus à faire la guerre contre des Etats, la dernière à eu lieu il y a dix ans déjà, mais à se confronter à eux, ce qui suppose aussi d’être fort. On s’adapte plus ou moins bien à ce nouveau contexte, mais le plus inquiétant est que personne ne réfléchit au fait que ce nouveau contexte lui-même changera probablement radicalement dans une dizaine d’années.