dimanche 9 janvier 2022

Le temps des guépards-La guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, présentation

Cela s’appelle Le temps des guépards, comme Le temps des léopards d’Yves Courrière mais avec le félin symbole des unités terrestres en alerte d’intervention, et vous pouvez normalement le trouver dans les librairies à partir du 13 janvier.

Cela parle de l’emploi de la force armée par la France depuis, presque, la fin de la guerre d’Algérie. On assiste en effet depuis cette époque à une période stratégique qui conserve une unité sur 60 ans malgré de fortes inflexions et que se trouve très différente des périodes équivalentes précédentes, il suffit de comparer rapidement ce qui s’est passé en la matière de 1962 à 2022 et les évènements de 1902 à 1962 pour s’en convaincre.

Pour caractériser cette nouvelle période, je dirai que c’est un temps de multiples engagements militaires de petite ampleur et souvent de faible niveau de violence, sur un espace recouvrant une bonne partie du monde, toujours sur l’initiative du président de la République doté par les institutions de la Ve République du «pouvoir de la foudre» et avec comme critère premier de défendre la «place de la France». C’est ce que j’appelais d’abord en sous-titre «la guerre mondiale en miettes de la France», mais c’était un peu long.

Pour situer le début de cette période, il aurait été logique de parler de 1963 pour marquer la rupture avec la période des guerres de décolonisation. Je préférais commencer avec l’intervention de juillet 1961 pour dégager la base de Bizerte en Tunisie, car même si on était toujours engagé en Algérie et même ailleurs, au Cameroun par exemple, cette opération présentait toutes les caractéristiques de la nouvelle époque, avec une décision unilatérale du président de la République et un engagement rapide et limité dans l’espace et le temps, sinon dans la violence.

1961 était aussi l’année où le général de Gaulle présentait aussi, en particulier dans son discours de Strasbourg en novembre, sa vision du monde et de l’organisation/emploi des forces armées françaises qui devait en découler, une véritable remise à plat. Pour le premier président de la République, il y a alors deux missions principales pour les forces armées. Avant tout il s’agit de faire face en Europe à la menace de l’Union soviétique, dotée depuis peu de missiles intercontinentaux thermonucléaires, et donc capable de détruire complètement la France en quelques heures, une donnée inédite dans notre histoire. Il s’agit ensuite d’assurer la défense des intérêts de la France, de tout type, dans le reste du monde, avec cette particularité que le pays a maintenu des liens militaires importants avec plusieurs de ses anciennes colonies africaines. On structure donc le modèle de forces en fonction de ces deux hypothèses d’emploi : l’affrontement si possible froid, mais éventuellement chaud avec le Pacte de Varsovie et les interventions ponctuelles à l’extérieur, principalement en Afrique.

Dans un premier temps, je décidais de décrire ces deux axes. La construction de la frappe nucléaire et son association avec une force conventionnelle destinée à combattre en République fédérale allemande et aux frontières nord-est de la France, me paraissaient constituer de grandes opérations en soi. Dissuader, c’est agir. Après avoir rédigé plusieurs chapitres sur ces «opérations froides», mon éditeur me persuadait de ne parler que du second axe, celui de la stratégie « chaude ». Je cédais, je ne parlerai donc que des opérations extérieures, au moins dans un premier temps.

Mais là s’est posé un autre problème bien connu. À force d’employer les termes «opération» et «opérationnel» à tort et à travers dans plusieurs sens différents, on ne sait plus très bien de quoi on parle. L’appellation «opération extérieure», avec un nom de baptême, s’applique de fait chaque fois que l’on engage des militaires français dans une action à l’étranger, mais cela peut désigner des choses aussi différentes que le largage de matériel au profit d’une mission polaire de Paul Émile Victor en 1967, le transport de deux étalons comme cadeau au roi Fayçal en 1973, l’intervention humanitaire au Bangladesh en 1970 ou encore la guerre contre l’Irak en 1990-1991. Quand on fait le total de toutes ces opérations diverses baptisées, on dépasse le nombre de 400.

Comme il n’était pas question de décrire 400 opérations, je décidais de me concentrer sur les opérations les plus importantes en volume, plus de 1000 soldats engagés, et/ou ayant engagé des combats et des morts. Cela conduisait de fait à en réduire le nombre à 32 grandes opérations réparties dans les deux cadres d’emploi du monopole de la force légitime : la guerre et la police. La distinction entre les deux réside en la désignation ou non d’un ennemi.

Dans le premier cas, normalement on fait la guerre à une entité politique clairement désignée. Dans les faits, c’est rarement aussi clair. Pendant longtemps, l’emploi du mot «guerre» a fait peur, et quand il a fait moins peur, on a hésité sur le «à qui», jusqu’à employer des expressions aussi absurdes que «faire la guerre au terrorisme». Deuxième subtilité, il y a différents niveaux dans l’opposition entre entités politiques. On semble redécouvrir la chose aujourd’hui, mais sous le seuil de la guerre ouverte, il peut y avoir aussi ce que l’on appelle aujourd’hui officiellement des « contestations » (je reste fidèle au vieux terme introduit par les Britanniques de «confrontation») où on s’affronte quand même et parfois un peu violemment. J’en décris quelques-unes que je classe parmi les guerres.

Dans le second cas, la police internationale, on s’engage quelque part, mais sans vouloir imposer sa volonté par la force à des groupes politiques. Cela a pris plusieurs formes : opérations humanitaires armées, interposition ou sécurisation de zones. J’aurais pu parler aussi dans ce cadre des opérations d’évacuation de ressortissants, mais de faible volume et souvent sans combat, je préférais ne pas les évoquer, sauf une. Point particulier dans ce cadre : ce n’est pas parce qu’on ne désigne pas d’ennemi que l’on n’a en pas et ce n’est pas parce qu’on ne veut pas se battre que l’on n’est pas attaqué. La plupart des pertes françaises au combat depuis soixante ans, et en réalité la plupart des échecs, sont survenues dans le cadre de ces opérations que l’on regroupe désormais sous le terme global de «stabilisation» (un moyen élégant pour ne pas dire «police» et évoquer notamment le « gendarme de l’Afrique »). Pour compliquer les choses, à partir du milieu des années 1980, ces opérations de stabilisation peuvent également se dérouler sur le territoire français, quelque chose qui aurait probablement fait horreur au général de Gaulle.

J’ai donc entrepris de décrire ces grands engagements depuis 1961, en insistant sur le niveau dit «opérationnel», c’est-à-dire dont elles ont été pensées et conduites au niveau militaire, en prenant en compte la direction stratégique et sans entrer dans le détail des actions tactiques. C’est évidemment frustrant par certains aspects. Mes amis militaires auraient aimé que je cite en détail l’action de leur armée, de leur corps ou de leur régiment plus en détail, mon éditeur aurait préféré que je parle le plus possible de politique française, jugée plus attractive que les concepts de contre-insurrection, d’opérations cumulatives contre opérations de conquête, de la gradation soutien-appui-engagement direct, etc. Étrangement, il aurait aimé aussi plus de Forces spéciales, de cyber, d’espace, pour être à la mode.

De fait, au début, il y avait beaucoup de sigles et de noms d’équipements, et j’ai été obligé d’épurer largement de ce côté. Je serai donc sans doute critiqué pour cela (« vous n’avez pas assez parlé du rôle glorieux de tel corps, accessoirement le mien »). De l’autre côté, je suis resté assez simple du côté de l’échelon politique. En réalité parce que c’est aussi souvent assez simple de ce côté, ce qui ne veut pas dire clair et efficace et c’est bien là souvent le problème. En France, une opération, c’est un engagement militaire décidé par le président de la République, normalement en conseil de Défense. Or, à la grande frustration des militaires, ce président pense souvent à plusieurs «publics» à toucher avec cet engagement et l’ennemi, en admettant qu’il y en ait un de désigné, n’est pas forcément le public prioritaire. Le président peut penser en effet à «se montrer à tel allié», «rassurer l’opinion publique ou lui montrer qu’il fait quelque chose» ou simplement «en être, parce que la France ne peut faire autrement que d’en être». Ne nous leurrons pas, la définition des objectifs stratégiques ne va pas souvent plus loin, aux militaires ensuite à traduire cela en effets à obtenir sur le terrain et on revient au niveau opérationnel (ou opératif, oui je sais c’est compliqué).

32 opérations donc, à décrire sur un long cours de 60 ans qui n’est pas lui-même un long fleuve tranquille. En réalité, on s’apercevra très vite qu’une vision et un modèle de force associé, comme avec de Gaulle en novembre 1961, est comme un paradigme scientifique qui doit résister à la réfutation. Il est valide tant qu’il résiste aux faits et s’adapte aux anomalies qui se présentent. Il ne l’est plus lorsqu’il ne peut s’adapter.

On verra donc dans ce livre, notre modèle de forces initial de 1961 rencontrer très vite des anomalies, et le phénomène est en soi intéressant : pourquoi n’a-t-on pas imaginé que l’on aurait un jour à mener une guerre de plusieurs années contre une organisation armée (au Tchad en l’occurrence de 1969 à 1972) alors que c’était assez prévisible? Tout simplement parce qu’on ne le voulait pas. Les choses stratégiques ne sont donc pas aussi rationnelles qu’il pourrait paraître, et on rencontrera ainsi à plusieurs reprises plein de choses imprévues alors qu’on aurait pu facilement les prévoir. Ce qui nous contraint à chaque fois à nous adapter dans l’urgence.

On se trouve alors dans une voie stratégique que l’on qualifiera de normale, c’est-à-dire évoluant dans un cadre international à peu près connu, même si le résultat des actions est incertain. On ne sait pas quel sera le résultat d’un lancer de dé (l’évolution d’une crise par exemple) mais on connaît «normalement» tous les résultats possibles. Le problème est que bien souvent, le président, comme de Gaulle avec la contre-insurrection, on refuse d’envisager qu’il tombera sur 6, et parfois même, comme avec Mitterrand, très interventionniste mais aussi très inhibé dans le niveau d’engagement, on lance plein de dés, en refusant de considérer qu’ils puissent tomber sur 4, 5 ou 6. Forcément, cela peut poser des problèmes pour ceux qui sont dans le dé qui est lancé.

Et puis parfois c’est la table sur laquelle on lance le dé qui s’effondre et là, le modèle n’est définitivement plus valable. L’effondrement de l’URSS en constitue évidemment l’exemple le plus impressionnant. Dès 1990, les rapports internationaux ne sont plus les mêmes qu’au moment de la parution de Tempête rouge de Tom Clancy (1986!) et notre modèle conçu pour évoluer tant bien que mal dans un cadre prévisible se retrouve fort dépourvu… sauf si le fait que le contexte international change forcément en profondeur tous les 20 ans (c’est évidemment une moyenne) a été pris en compte. Spoiler : ce n’est jamais le cas, car il s’agit là de choses lointaines et peu visibles. Or, ce sont ces bouleversements sur quelques années qui font le gros l’histoire.

S’il décrit une période unique pour la France- les opérations militaires de la France de la Ve République après la décolonisation- ce livre est donc scandé en trois grandes périodes «normales» interrompues brutalement par des changements de contexte : la période de la guerre froide, la période de la mondialisation et du nouvel ordre mondial et la période de la guerre ouverte contre les organisations salafo-djihadistes à partir de 2008. Cela fait 13 ans maintenant que la France est en guerre permanente, et il faut donc envisager que cela prendra bientôt fin alors que par ailleurs on voit de nouveaux défis apparaître depuis quelques années.

À l’intérieur de ces trois grandes périodes, j’ai tenté de définir plusieurs blocs de cohérence, un exercice pas évident quand on fait plein de choses en même temps sur plein d’endroit différents.

Dans la première partie, il est ainsi question des dernières guerres du général de Gaulle de Bizerte au Tchad, de celles de Giscard d’Estaing sur une période très brève mais intense, des ambiguïtés du président Mitterrand qui ne veut jamais faire la guerre, mais s’y trouve confrontée en permanence.

Dans la seconde, celle de la mondialisation, il faut bien commencer par parler du changement de contexte et de la nouvelle orientation (désastreuse) de notre stratégie organique (celle qui définit et organise les moyens) qui l’accompagne, pour évoquer ensuite le temps piteux des soldats de la paix, celui plus glorieux mais aussi difficile des «stabilisateurs», dans les Balkans d’abord puis en Afrique, pour terminer par le début de l’affrontement contre les organisations islamistes, qui commence pour nous en 1995. On n’avait pas remarqué alors que les acteurs militaires qui avaient le plus bénéficié de la mondialisation étaient les organisations armées, alors que de leur côté les États réduisaient plutôt leurs instruments régaliens. Si on constatait la réduction des guerres entre États, sauf contre les États-voyous, la conjonction des deux phénomènes ne pouvait que provoquer le développement des conflits internes, dans lesquels nous avons été obligés (ou nous sommes crus obligés) d’intervenir jusqu’à ce que les mêmes organisations, dopées par un nouveau contenu idéologique, viennent nous frapper directement.

La troisième partie, la plus développée, est donc celle de la guerre ouverte en cours, dont après à nouveau évoqué le nouveau contexte général et les évolutions de notre politique de Défense, je situe le début véritable dans l’engagement en Kapisa-Surobi en 2008. Après le récit de cet engagement en Afghanistan, je me suis attaché à décrire les derniers fronts de l’époque ancienne, contre les États-voyous d’abord puis la dernière opération de stabilisation en Afrique, avant de parler des trois théâtres actuels de la guerre contre l’État islamique et Al-Qaïda au Sahel, au Levant et en France.

Je conclus en forme de bilan et en insistant sur la vulnérabilité actuelle de notre outil militaire, de bonne qualité mais tellement réduit et surtout incapable de monter vraiment en puissance.

Au désespoir de mon éditeur, ce n’est donc pas un nième récit sur les exploits des Forces spéciales, même si je cite toutes leurs opérations. Ce n’est pas non plus une compilation officielle des opérations extérieures accompagnées de l’explication de leur succès. C’est un récit analytique qui se veut à peu près complet sur tout ce que l’on a fait, bien ou mal, avec l’avantage et les biais de quelqu’un qui en a vécu quelques-unes et qui tient aussi par cet ouvrage en fait inédit, de rendre hommage à ceux qui y sont tombés.

C’est évidemment aussi un travail imparfait et incomplet, les choses vont tellement vite, et je compte sur vos critiques pour l’améliorer.

Michel Goya, Le temps des guépards-la guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, 365 pages, Tallandier, 2022, 21,90 euros.

6 commentaires:

  1. Le temps du soldat de la Nation va être un parenthèse, depuis 2001 sonne à grandes volées le grand retour des nouvelles compagnies des Indes et du mercenariat.
    https://asiatimes.com/2021/12/erik-prince-calls-for-upgrade-of-us-hybrid-conflict-capabilities/

    Pas de problèmes de déontologie ou de droits humains, de la monnaie!
    https://taskandpurpose.com/opinion/blackwater-mercenary-iraq-war/

    Le chemin est tout tracé.

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  2. C'est l'Or qui gonfle le bras qui tient l'Epée:
    https://www.diploweb.com/Video-G-Chaliand-Des-guerillas-au-reflux-de-l-Occident.html

    Le reste, panem et circenses...
    https://comptoir.org/2017/05/24/gerard-chaliand-pour-les-pays-occidentaux-les-attentats-cest-du-spectacle/

    Nous sommes dans un monde mafieux, les méthodes sont à l'avenant.
    https://www.diploweb.com/Video-J-F-Gayraud-Terrorisme-et-crime-organise-Les-hybrides-nouvelle-perception-strategique.html

    https://notes-geopolitiques.com/penser-la-gouvernance-mondiale/

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  3. Je vais le lire avec grand intérêt. Nous manquons cruellement d'analyses structurelles. Merci

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  4. Serait possible de consulter la table des matières mon Colonel?

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    1. Difficile par ce biais (je l'esquisse en fin de propos). Je mets cela sur Twitter.

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  5. Les fameuses opérations à but humanitaire...
    https://www.lemonde.fr/international/article/2022/01/14/rony-brauman-l-ingerence-n-est-pas-un-droit-mais-une-pratique-reservee-aux-plus-forts_6109507_3210.html

    Désormais, le vocable est en désuétude au profit de la "guerre hybride".

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