Je
suis plutôt progressiste dans de nombreux domaines, mais dans la conception que
j’ai de l’emploi de la force armée je suis un conservateur, voire un
réactionnaire au sens où je crois que dans ce domaine les choses étaient mieux
avant.
J’ai
eu ma première arme en main très peu de temps après les opérations presque
simultanées en Mauritanie, à Kolwezi et au Tchad. J’admirais alors la manière
dont les décideurs politiques et militaires prenaient leurs responsabilités et
acceptaient le prix du sang au nom des intérêts de la nation sans attendre un
hypothétique mandat du Machin ou de l’assemblage de plus ou moins bonnes
volontés européennes. L’ambition de la France d’alors ne se réduisait pas alors
à « peser dans une coalition » ou à plaire à l’allié américain mais à
résoudre les problèmes par des victoires plutôt que par des gesticulations. Je
crois même me souvenir qu’on tirait un certain orgueil à y parvenir seul et que
l’intervention « à la française » suscitait une certaine admiration. Le
soldat était alors un véritable instrument de politique destiné à imposer la
volonté de la France à ses ennemis. On ne prétextait pas le changement de
contexte pour justifier l’impuissance puisque c’est notre volonté même qui
changeait le contexte. On considérait aussi que les victoires, plutôt que les bourbiers, constituaient le meilleur moyen de limiter les pertes.
Je
ne savais pas alors que les soldats ne font jamais les guerres dont ils ont
rêvé quand ils étaient enfant (car on peut rêver de combattre). Les images de mes
camarades que l’on retirait des décombres d’un immeuble à Beyrouth suivi du
repli honteux de la ville quelques semaines plus tard, mon engagement en
Nouvelle-Calédonie pour protéger des Caldoches, qui nous crachaient dessus face
à des Canaques dont on soupçonnait qu’ils avaient quelques raisons d’être en
colère, la garde à la frontière luxembourgeoise pour protéger de mon corps le
pays des terroristes issu du Grand-duché, le combat côte à côte avec une armée
régulière dans un pays d’Afrique des Grands Lacs où la France n’avait d’évidence
aucun intérêt à défendre, l’engagement pour protéger à tout prix Sarajevo de la
barbarie serbe sans armes lourdes (trop « agressives »), sans bouger
d’une patinoire et en me défendant surtout contre ceux-là que je venais
défendre…ont commencé à me faire douter non pas qu’il existait encore une
politique d’emploi de l’emploi de la force mais que cette politique était
toujours cohérente.
L’empressement
à toucher les dividendes de la paix de 1991 mais sans toucher aux intérêts des industriels
les plus influents créant ainsi une bosse budgétaire éternellement repoussée
jusqu’à ce qu’elle rencontre une crise économique, la solution qui a consisté
ensuite à sacrifier ceux qui emploient les armes pour sauver ceux qui les
fabriquent, l’incapacité à imposer aux autres ministères ce que l’on imposait
aux armées m’ont ensuite fait douter du courage de nos décideurs face à ceux
qui peuvent protester. Les forces armées françaises, consentantes car
disciplinées, ont ainsi connu ses cinq dernières années presque mille fois plus
de suppression de postes qu’elles n’ont connu de tués au combat.
Les
mêmes décideurs n’ont d’ailleurs pas été plus courageux vis-à-vis ceux qui nous
combattent actuellement les armes à la main, niant d’abord d’être en guerre
contre eux avant de simplement décider d’éviter de les affronter directement et
de s’immiscer dans la conduite des opérations jusqu’à les vider de la majeure
partie de leur efficacité. Les gens qui nous font face ne sont pourtant guère
mieux armés que dans les années 1970. Ils sont simplement plus forts car ils
continuent, eux, à accepter le combat. Ils ne sont pas paralysés par l’intrusion
politique (ou la simple crainte de déplaire au politique), ni empoisonnés par
des réglementations croissantes (quel choc culturel lorsqu’au retour de
Sarajevo où étaient tombés 26 de mes camarades une chargée de prévention est
venue me demander quels postes étaient dangereux dans mon unité), la
rigidification du soutien, la peur des procès et l’inquisition prévôtale. Ils
ne sont pas encore assez forts pour infliger un nouveau Dien Bien Phu mais
suffisamment pour enliser des forces à qui on refuse la victoire.
Je
crois qu’il faut revenir à une conception classique de l’emploi de la force
armée. Il faut dégager le militaire du fourre-tout de la sécurité nationale
pour le faire revenir dans son cadre naturel d'une stratégie de puissance, à moins
que l’on renonce définitivement à en avoir une. Il faut ensuite renouer avec
l’efficacité. Malgré le faible effort de la nation, à son plus bas historique,
nous disposons encore du 5e budget de la défense au monde. Quand on
voit ce que pouvaient faire les forces d’intervention françaises de Bizerte en
1961 ou à l’opération Tacaud au Tchad en 1978, on se plait à rêver ce que l’on
pourrait faire avec des moyens (encore) au moins trois ou quatre fois
supérieurs en volume.


