lundi 29 octobre 2012

Nostalgie de l'odeur de la victoire


Je suis plutôt progressiste dans de nombreux domaines, mais dans la conception que j’ai de l’emploi de la force armée je suis un conservateur, voire un réactionnaire au sens où je crois que dans ce domaine les choses étaient mieux avant.

J’ai eu ma première arme en main très peu de temps après les opérations presque simultanées en Mauritanie, à Kolwezi et au Tchad. J’admirais alors la manière dont les décideurs politiques et militaires prenaient leurs responsabilités et acceptaient le prix du sang au nom des intérêts de la nation sans attendre un hypothétique mandat du Machin ou de l’assemblage de plus ou moins bonnes volontés européennes. L’ambition de la France d’alors ne se réduisait pas alors à « peser dans une coalition » ou à plaire à l’allié américain mais à résoudre les problèmes par des victoires plutôt que par des gesticulations. Je crois même me souvenir qu’on tirait un certain orgueil à y parvenir seul et que l’intervention « à la française » suscitait une certaine admiration. Le soldat était alors un véritable instrument de politique destiné à imposer la volonté de la France à ses ennemis. On ne prétextait pas le changement de contexte pour justifier l’impuissance puisque c’est notre volonté même qui changeait le contexte. On considérait aussi que les victoires, plutôt que  les bourbiers, constituaient le meilleur moyen de limiter les pertes.  

Je ne savais pas alors que les soldats ne font jamais les guerres dont ils ont rêvé quand ils étaient enfant (car on peut rêver de combattre). Les images de mes camarades que l’on retirait des décombres d’un immeuble à Beyrouth suivi du repli honteux de la ville quelques semaines plus tard, mon engagement en Nouvelle-Calédonie pour protéger des Caldoches, qui nous crachaient dessus face à des Canaques dont on soupçonnait qu’ils avaient quelques raisons d’être en colère, la garde à la frontière luxembourgeoise pour protéger de mon corps le pays des terroristes issu du Grand-duché, le combat côte à côte avec une armée régulière dans un pays d’Afrique des Grands Lacs où la France n’avait d’évidence aucun intérêt à défendre, l’engagement pour protéger à tout prix Sarajevo de la barbarie serbe sans armes lourdes (trop « agressives »), sans bouger d’une patinoire et en me défendant surtout contre ceux-là que je venais défendre…ont commencé à me faire douter non pas qu’il existait encore une politique d’emploi de l’emploi de la force mais que cette politique était toujours cohérente.

L’empressement à toucher les dividendes de la paix de 1991 mais sans toucher aux intérêts des industriels les plus influents créant ainsi une bosse budgétaire éternellement repoussée jusqu’à ce qu’elle rencontre une crise économique, la solution qui a consisté ensuite à sacrifier ceux qui emploient les armes pour sauver ceux qui les fabriquent, l’incapacité à imposer aux autres ministères ce que l’on imposait aux armées m’ont ensuite fait douter du courage de nos décideurs face à ceux qui peuvent protester. Les forces armées françaises, consentantes car disciplinées, ont ainsi connu ses cinq dernières années presque mille fois plus de suppression de postes qu’elles n’ont connu de tués au combat.

Les mêmes décideurs n’ont d’ailleurs pas été plus courageux vis-à-vis ceux qui nous combattent actuellement les armes à la main, niant d’abord d’être en guerre contre eux avant de simplement décider d’éviter de les affronter directement et de s’immiscer dans la conduite des opérations jusqu’à les vider de la majeure partie de leur efficacité. Les gens qui nous font face ne sont pourtant guère mieux armés que dans les années 1970. Ils sont simplement plus forts car ils continuent, eux, à accepter le combat. Ils ne sont pas paralysés par l’intrusion politique (ou la simple crainte de déplaire au politique), ni empoisonnés par des réglementations croissantes (quel choc culturel lorsqu’au retour de Sarajevo où étaient tombés 26 de mes camarades une chargée de prévention est venue me demander quels postes étaient dangereux dans mon unité), la rigidification du soutien, la peur des procès et l’inquisition prévôtale. Ils ne sont pas encore assez forts pour infliger un nouveau Dien Bien Phu mais suffisamment pour enliser des forces à qui on refuse la victoire.

Je crois qu’il faut revenir à une conception classique de l’emploi de la force armée. Il faut dégager le militaire du fourre-tout de la sécurité nationale pour le faire revenir dans son cadre naturel d'une stratégie de puissance, à moins que l’on renonce définitivement à en avoir une. Il faut ensuite renouer avec l’efficacité. Malgré le faible effort de la nation, à son plus bas historique, nous disposons encore du 5e budget de la défense au monde. Quand on voit ce que pouvaient faire les forces d’intervention françaises de Bizerte en 1961 ou à l’opération Tacaud au Tchad en 1978, on se plait à rêver ce que l’on pourrait faire avec des moyens (encore) au moins trois ou quatre fois supérieurs en volume. 

dimanche 28 octobre 2012

D'une guerre à l'autre-L'excellent ouvrage du sergent Yohann Douady


Dans une émission du samedi soir, le journaliste Patrick Besson expliquait qu’il était scandaleux d’envoyer des chômeurs en Afghanistan, car « on ne s’engage évidemment que pour l’argent…Pourquoi voulez-vous vous engager sinon ? ». J’enverrai (peut-être) le livre du sergent Yohann Douady, D’une guerre à l’autre, à ce personnage digne du film Ridicule. Je l’enverrai peut-être aussi aux joueurs de l’équipe nationale de football, ceux-là mêmes dont la masse salariale équivaut à celle de tous les soldats français engagés en Afghanistan pour leur montrer ce que signifie vraiment « mouiller le maillot » pour la France.

Le témoignage militaire est un genre littéraire en essor et c’est tant mieux. Les expériences de soldats sont souvent des expériences fortes et elles méritent d’être racontées. Mieux, elles ont besoin d’être racontées, pour servir d’abord d’exutoire à un empilement d’émotions rentrées, pour gratter un peu de cette reconnaissance que la nation semble incapable de donner à ses défenseurs, pour montrer ce qu’est la vie d’un soldat professionnel moderne, pour expliquer enfin les heurs et malheurs des opérations actuelles en contournant par ce biais la censure des cabinets.

Le soldat plongé dans l’action voit finalement peu de choses des opérations auxquelles il participe mais ce qu’il voit, il le voit bien et lorsqu’il parvient à transformer ces émotions en mots justes, ce qui est le cas avec Yohann Douady, le résultat est évidemment impressionnant. Il est en tout cas de bien meilleure qualité que les tentatives de la communication officielle comme « les aventures du lieutenant Zac ».

Alors oui j’ai beaucoup aimé cette peinture, parfois tragique, souvent drôle, de la vie du soldat professionnel moderne, à des années lumières des « Bidasses en folie » mais aussi des soldats perdus de l’Indo-Algérie qui font encore fantasmer jusqu’à des lauréats de prix Goncourt. Le soldat moderne est un nomade qui mène une guerre mondiale en miettes sautant en quelques mois d’une zone de crise à l’autre, de la Bosnie aux montagnes afghanes en passant par la brousse ivoirienne et Abidjan. C’est un homme écartelé entre les exigences de missions aussi variées que la stérile interposition et la traque des rebelles, entre la lenteur des attentes ou des déplacements de 100 m par heure et l’accélération soudaine des sensations en présence de l’ennemi, lorsqu’en quelques secondes passent les émotions d’une vie « normale ».

Yohann Douady s’est engagé pour devenir ce soldat-nomade dans un régiment d’infanterie de marine, pour devenir un autre et non pour « être lui-même ». Il décrit fort bien cette transformation, avec honnêteté sur ses faiblesses et sur son profond désarroi lorsque ses frères d’armes tombent, tous frappés absurdement. Il décrit aussi incidemment ces poisons lents qui enrayent nos belles machines guerrières : l’intrusion politique, la réglementation croissante ou la judiciarisation et son bras armé en opération, la prévôté.

Indispensable à lire à celui qui veut devenir soldat, indispensable à lire aussi pour ceux qui veulent comprendre au ras du sol comment ont été et sont toujours employés nos « atomes de la force légitime » en Afghanistan, dans le bourbier ivoirien ou ailleurs.

Sergent Yohann Douady, D'une guerre à l'autre, Editions Nimrod.

Interview du sergent Douady :

jeudi 18 octobre 2012

Le concept de dissuasion à l'épreuve de la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah



Le conflit de 2006 entre Israël et le Hezbollah apparaît comme accidentel dans la mesure où, selon toute vraisemblance, personne ne l’avait vraiment anticipé quelques semaines, voire quelques jours avant son déclenchement. Il est aussi le résultat d’un échec dans la capacité de dissuasion des deux adversaires et en cela il est intéressant pour des réflexions délaissées depuis la fin de la guerre froide.

Le système opérationnel mis en place par le Hezbollah ressemble d’une certaine façon à celui mis en place par la France sur son territoire et en Allemagne de l’Ouest dans les années 1960-1970 avec un corps de bataille à l’avant (mais sur le modèle proposé à l’époque par le commandant Brossolet) et une force de frappe de plusieurs dizaines de missiles iraniens capables d’envoyer des charges de 600 kg d’explosifs au cœur de toutes les grandes villes israéliennes. On est évidemment loin de frappes thermonucléaires mais la puissance totale des missiles iraniens Zelzal du Hezbollah représente quand même l’équivalent de la bombe d’Hiroshima. En face du Hezbollah, la puissance conventionnelle de Tsahal est plusieurs dizaines de fois supérieures. L’armée de l’air, en particulier, est capable de délivrer plusieurs centaines de frappes précises chaque jour sur l’ensemble du territoire libanais. Elle possède donc à la fois une capacité anti-cités et une capacité anti-forces, là où le Hezbollah est limité à la première. Ces deux forces sont également redoutables pour les populations civiles. Cela aurait pu suffire à dissuader Elles vont pourtant s’affronter.

L’évènement déclencheur est le raid du 12 juillet mené par le Hezbollah à l’intérieur des lignes israéliennes, raid qui au final occasionne le mort de dix soldats israéliens et la capture de deux autres. D’évidence, le Hezbollah qui sait pourtant que les Israéliens vont réagir vivement n’a pas été dissuadé. Il paraît désormais clair que ses dirigeants ont raisonné de manière inductive estimant qu’Israël allait réagir comme il l’avait toujours fait lors de faits similaires dans les années précédentes. Le soir de l’opération, ils s’attendent donc au pire à quelques jours de frappes limitées sur des cibles militaires identifiées au sud du Litani puis à des négociations secrètes afin de réaliser un échange de prisonniers, but probable de l’opération. Ces frappes proches surviennent effectivement mais elles sont complétées par une attaque anti-forces contre l’arsenal de missiles à longue portée du Hezbollah. Ce dernier s’est donc partiellement trompé dans son analyse et n’a pas tenu compte des évolutions politiques internes israéliennes qui ont provoqué l’émergence d’un nouveau comportement. La dissuasion implique non seulement d’être renseigné sur l’autre mais aussi et surtout de comprendre sa logique, logique elle-même évolutive. La moindre erreur de compréhension peut avoir des conséquences graves.

Dès le soir du 12 juillet 59 lanceurs de longue portée sont détruits et au bout de 48 heures, l’armée de l’air revendique la destruction d’au moins 75% de cet arsenal. C’est un coup audacieux de la part des Israéliens car il peut être considéré comme une atteinte aux intérêts vitaux du Hezbollah. Pourtant ce dernier ne répond pas par des frappes stratégiques et cache des derniers lanceurs dans la plaine de la Bekaa pour des raisons à la fois techniques et politiques. La mise en œuvre de ces engins est longue et donc sous un ciel survolé en permanence par les capteurs et les avions ennemis. On ne peut vraiment les utiliser qu’hors de toute menace aérienne immédiate et donc d’emblée, en première frappe. Ensuite le massacre de civils israéliens en réponse à une action anti-forces qui a fait peu de victimes, aurait fait franchir un seuil politique important et  conforté l’appui des opinions publiques aux représailles israéliennes. Celles-ci auraient pu alors prendre une ampleur telle qu’elles auraient pu, cette fois, menacer la vie même de l’organisation. Il ne faut pas oublier enfin que ces armes sont d’un emploi en « double clefs » nécessitant l’accord de Téhéran. Or, l’Iran, alors en pleine négociation à Saint-Pétersbourg avec le G8 sur son programme nucléaire, a sans doute considéré que la vision de villes israéliennes ravagées par ses missiles ne servirait pas ses intérêts stratégiques.

Au bilan, il était peu probable que le Hezbollah utilise ces armes de longue portée, ce qui relativise du coup l’intérêt de les frapper sinon pour le symbole et pour écarter provisoirement la menace. Cette opération a permis toutefois de montrer combien cet arsenal était vulnérable et donc d’accroître les hésitations adverses quant à son emploi. D’un autre côté, l’évidence de cette vulnérabilité ne peut qu’inciter le Hezbollah à y remédier afin de disposer d’une véritable force de seconde frappe, c’est-à-dire vraiment capable de résister à toute attaque. Cette séquence montre également combien il est difficile de riposter à une attaque anti-forces, peu meurtrière, par une attaque anti-cités, même pour des décideurs jugés extrémistes comme ceux de l’Iran ou du Hezbollah. Cela impose donc de ne pas tenter l’adversaire de mener une action préventive en ayant un arsenal vulnérable. La vulnérabilité de la menace potentielle accroît les tensions et les risques de conflit. Il apparaît également que l’importance de la menace de l’arsenal de destruction iranien a détourné l’attention israélienne des effets possible de l’emploi de l’autre arsenal de frappes, celui des roquettes d’origine syrienne certes de faible portée, puissance et précision mais avec une grande capacité de nuisance psychologique et politique. Une menace peut en cacher une autre.

Les raids aériens du 12 et 13 juillet et la non-riposte auraient toutefois pu permettre l’établissement d’un dialogue. Les représailles à l’action du Hezbollah pouvaient être jugées fortes mais finalement encore proportionnées et légitimes. Il y avait là un point d’équilibre qui aurait pu servir de base à une négociation. Le gouvernement israélien, qui a désormais l’initiative des opérations, décide pourtant de franchir un palier supplémentaire dans l’escalade en ordonnant de bombarder les quartiers chiites de Beyrouth Sud, où se trouve le siège du Hezbollah et les locaux d’Al-Manar, sa chaîne de télévision. Il y est poussé par ses déclarations initiales indiquant d’emblée des objectifs très ambitieux, sinon irréalistes (récupérer les prisonniers, imposer au gouvernement libanais de désarmer le Hezbollah, neutraliser ce dernier) mais aussi par le sentiment de toute puissance donné par la suprématie aérienne et les succès des premiers raids. C'est un échec. Non seulement le Hezbollah n’est pas décapité mais les souffrances imposées aux civils libanais commencent à être très sensibles et en tout cas très visibles.

Le Hezbollah riposte immédiatement en frappant une corvette au large de Beyrouth et les flammes de l’incendie font le pendant des explosions dans le quartier chiite. Simultanément et pour la première fois, la ville de Haïfa est frappée par des roquettes. Une pluie de roquettes va désormais s’abattre tous les jours sur le Nord d’Israël. Cette force de frappe par roquettes à pour particularité d'être relativement peu meurtrière (il faut lancer 100 roquettes pour tuer quelqu'un) mais très perturbatrice puisqu'elle paralyse presque complètement la vie dans le Nord d'Israël. Elle concrétise la volonté de résistance du Hezbollah sans provoquer de massacres. En ce sens on peut la considérer comme une force symbolique bien adaptée à l'infosphère des médias et des opinions qui scrute, juge et influence le conflit. Elle s'avère également, malgré les efforts de l'armée de l'air israélienne, impossible à stopper sans une intervention terrestre massive que le gouvernement ne veut pas et que les états-majors ne savent plus très bien mener. Tsahal va alors se discréditer à la fois par les pertes que son armée de l'air va infliger à la population civile (trente fois supérieures à celles provoquées par le Hezbollah) et la maladresse de son armée de terre, provoquant une pression extérieure négative qui va finir par imposer l'arrêt de la guerre. 

Au bilan, les deux adversaires ont été entraînés dans un conflit qu’ils n’ont pas vraiment voulu mais qu’ils ont été impuissants à empêcher. Chacun d’eux connaissait pourtant les moyens de l’autre mais ils n’ont pas été capables d’anticiper comment ils seraient utilisés. La dissuasion n'a donc pas fonctionné par erreur de jugement. Mais en même temps, la guerre a permis de corriger ces erreurs et de comprendre l'autre. La dissuasion fonctionne donc mieux et la tension a presque disparu le long de la frontière. Cet équilibre nouveau peut cependant être modifié notamment par des modifications techniques des arsenaux. La dissuasion du Hezbollah peut être accrue par la mise en place d'une véritable force de seconde frappe (grâce à l'emploi de carburants solides, un plus grand nombre de lanceurs, leur camouflage, etc.) . Elle peut aussi être réduite par la mise en place par Israël d'un bouclier anti-missiles voire anti-roquettes efficace. Dans les deux cas, ces ruptures sont des sources de tension surtout lors des périodes de seuil, c'est-à-dire juste avant le point de non retour.