jeudi 21 février 2013

La transition stratégique américaine, par Maya Kandel

Cet article a été publié également dans la Lettre de l'Irsem
La réélection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis donne une portée et une validité nouvelles à la directive stratégique de défense (Defense Strategic Guidance ou DSG 2012) parue en janvier 2012, et qui aurait pu disparaître dans les oubliettes de l’histoire en cas de victoire de Mitt Romney. Les Etats-Unis entrent à présent dans une année décisive avec l’élaboration de la prochaine revue stratégique de défense (Quadriennal Defense Review ou QDR), exigence légale quadriennale dont le rapport doit être soumis au Congrès en février 2014. Or la DSG 2012 marquait une rupture avec la dernière QDR, parue en 2010, en tranchant un certain nombre de points que cette dernière avait laissés en suspens.
Autre résultat des élections américaines de novembre 2012, le Congrès demeure divisé entre le Sénat démocrate et la Chambre où les Républicains ont conservé leur majorité. Cette configuration garantit de nouveaux affrontements budgétaires, le premier étant déjà prévu pour mars prochain (relèvement du plafond de la dette, expiration de la loi budgétaire provisoire de six mois), avec le département de la Défense désormais clairement en ligne de mire.
En effet, l’état des forces au Congrès et surtout l’évolution récente du débat au sein de la majorité républicaine (les républicains étant traditionnellement les plus opposés à la baisse des dépenses militaires) montre que le rapport de force entre fiscal hawks (les « faucons du déficit », pour qui l’équilibre des comptes de l’Etat prime sur toute autre considération) et military hawks (les « faucons militaires », hostiles à toute atteinte au budget défense) devient de plus en plus favorable à ceux qui entendent tailler dans le budget fédéral à tout prix. Il est donc possible que le Pentagone fasse les frais du prochain bras-de-fer entre les deux partis et doive absorber environ 40 milliards de coupes supplémentaires sur les six mois restant de l’année fiscale 2013.
La transition stratégique américaine est donc confirmée et engagée. Quelles en seront les incidences sur la posture militaire globale des Etats-Unis ? Quel en sera l’impact sur les doctrines outre-Atlantique ? Sans attendre la publication de la prochaine QDR en 2014, on peut déjà émettre un certain nombre d’hypothèses.
Le tournant de la directive 2012 confirmé
La directive stratégique de janvier 2012 traduisait d’abord l’analyse de l’administration démocrate et particulièrement du président Obama de l’évolution du contexte international, avec le déplacement du centre de gravité du monde vers l’Asie. La « bascule », ou pivot, vers l’Asie, propos principal de la DSG 2012, devrait donc se poursuivre. Elle exprime en effet les préférences de cette administration, mises en avant dès 2009 par le président Obama lui-même (« l’Amérique nation du Pacifique ») – or de nombreux auteurs ont illustré à quel point la politique de sécurité nationale de cette administration est pilotée depuis la Maison Blanche, Obama étant son principal conseiller. Par ailleurs, le pivot vers l’Asie a l’avantage de faire l’objet d’un large consensus bipartisan, une denrée rare à Washington par les temps qui courent.
Mais la directive stratégique était aussi une stratégie répondant à un budget, ou plutôt à une révision de la contrainte budgétaire. La revue stratégique qui a produit le document, et dans laquelle le président s’est impliqué de manière significative et même inhabituelle, a été lancée en septembre 2011, juste après la crise fiscale de l’été 2011 autour du relèvement du plafond de la dette (que les Républicains refusaient en l’absence d’engagements sur une réduction du déficit). Cette crise, rappelons-le, a été résolue par le vote du Budget Control Act d’août 2011, incluant 487 milliards de dollars de baisse sur le budget du département de la Défense, et potentiellement jusqu’à 1000 milliard de dollars de réduction (sur 10 ans).
Les choix présidentiels pour les départements d’Etat et de la Défense confirment ces orientations. Le sénateur John Kerry a déjà insisté lors de son audition de confirmation au Sénat sur l’importance des outils non militaires de l’action internationale des Etats-Unis. Quant à l’ancien sénateur Chuck Hagel, il a fermement pris position pour condamner les excès et la mauvaise gestion au Pentagone, justification de son appui à une réduction du budget du département de la Défense. Celui qui serait, s’il est confirmé par le Sénat, le premier militaire à diriger le Pentagone, n’est pas issu du sérail des experts défense (civils) de Washington, en général plus prompts à défendre un budget défense élevé. Il est même membre du groupe « Global Zero », partisans de l’initiative d’Obama du même nom – ce qui pourrait ouvrir soit dit en passant un nouveau et vaste champ d’économies potentielles si la triade nucléaire américaine devait être remise en cause.
Au-delà du budget et des préférences personnelles d’Obama, les contraintes intérieures ont également pesé sur plusieurs autres éléments déterminants de DSG 2012 :
Les officiels américains s’accordent pour dire que la Chine ne sera pas une menace militaire directe pour les Etats-Unis avant quatre ou cinq décennies. Dans un premier temps, le pivot doit traduire le réinvestissement américain en Asie, avant tout dans les organisations multilatérales régionales (East Asian Summit notamment), auprès de ses alliés traditionnels (Japon, Australie, Corée du Sud) ou renouvelés (Philippines), et par quelques gestes symboliques (2500 Marines à Darwin) ; c’est ce qui explique que le département d’Etat ait été dès 2009 aux avant-postes de sa mise en œuvre. Il permet aussi de sauvegarder la Navy et l’Air Force des restructurations de forces, qui affecteront en priorité l’Army et les Marines. Enfin, il exige la définition de nouveaux concepts doctrinaux, en particulier Air Sea Battle et les stratégies A2AD, qui peuvent servir contre l’autre adversaire étatique potentiel, l’Iran.
Le pivot doit aussi être vu comme la justification positive de plusieurs autres choix essentiels de la stratégie Obama, choix qui risquaient sinon d’être associés au qualificatif moins glorieux de « retrait » :
-          le désengagement d’Irak et d’Afghanistan, deux guerres perdues par l’Amérique,
-          mais aussi, vingt ans après la fin de la Guerre froide, l’accélération du désengagement du continent européen.
Ces retraits répondent aux préoccupations d’une population américaine fatiguée des guerres et de leur coût, et où le sentiment isolationniste n’a jamais été aussi élevé depuis plus d’un demi-siècle ; tous les sondages de ces dernières années montrent des Américains majoritairement opposés à la poursuite de la guerre en Afghanistan par exemple, et majoritairement favorables à une baisse du budget défense. Grâce au pivot, l’Amérique ne se retire pas, elle tourne son regard dans une autre direction.
Conséquence mais en réalité tout autant condition du pivot, l’annonce, toujours dans la DSG 2012, de la fin des grandes opérations terrestres type nation-building et son corollaire, le choix d’une stratégie d’empreinte légère (light footprint), reposant sur l’emploi privilégié des forces spéciales, du renseignement et des frappes de drones. Ces éléments ont en effet l’avantage de se dérouler loin du regard des médias et donc de l’opinion, et, atout supplémentaire, ils permettent de limiter les interférences du Congrès, aspect décisif pour Obama en ces temps de polarisation maximale.
Enfin, derniers éléments essentiels de la DSG 2012, l’insistance sur les partenariats et le transfert d’une partie du fardeau sécuritaire sur les alliés, que ce soit pour des opérations en particulier – à l’image du leading from behind américain en Libye, ou pour les dépenses de défense en général – voir les renégociations en cours en Asie avec le Japon et la Corée du Sud notamment, ou encore le retrait des deux brigades d’Europe et l’insistance sur la smart defense, autre nom du pooling and sharing, censée obliger les alliés à mettre fin à leur dépendance à l’égard de Washington, et si possible à acheter américain dans la foulée.
Le poids des contraintes intérieures
En général, la meilleure garantie contre toute atteinte au budget du Pentagone se trouve au Congrès, chez les nombreux parlementaires directement intéressés par les installations et/ou les programmes du Pentagone dans leur district et auprès de leurs électeurs – ce qu’on appelle le complexe militaro-industrialo-parlementaire (pour une analyse détaillée voir Cahier Irsem sur le Congrès ). Parmi eux, les Républicains sont prépondérants, par idéologie avant tout, mais aussi parce qu’ils sont majoritaires dans les districts et Etats du sud des Etats-Unis, où les industries de défense représentent souvent une part significative de l’économie locale.
Or cette fois les choses pourraient bien se passer différemment. Dès le départ d’ailleurs, la pression sur le budget du Pentagone est venue (indirectement) des Républicains de la Chambre : en reprenant la majorité suite aux midterms 2010, ils ont en effet réussi à imposer à Washington un agenda politique centré sur les questions budgétaires et fiscales. Les Démocrates ont alors exigé et obtenu (pendant les négociations de l’été 2011) que la défense soit mise à contribution au même titre que les autres postes budgétaires, avec une parité entre économies à réaliser sur les dépenses militaires et sur les autres dépenses publiques.
Obama a réaffirmé avec force lors de sa deuxième inauguration (discours du 21 janvier 2013) qu’il défendrait les dépenses sociales. Chez les Républicains, qui ne contrôlent après tout qu’une moitié d’une moitié du pouvoir, de plus en plus de conservateurs fiscaux semblent se résigner à des coupes sur la défense, faute de mieux, pour lutter contre l’augmentation des dépenses de l’Etat – y compris et jusqu’au leadership républicain, puisque le speaker John Boehner multiplie les prises de position en ce sens, secondé ces derniers jours par Paul Ryan. On pourrait même voir des alliances de circonstance entre les plus conservateurs des Républicains, en particulier les partisans isolationnistes de Ron Paul, et les plus libéraux des Démocrates, hostiles à la dimension militaire de la politique extérieure américaine.
Si l’on en croit le vote du 1er janvier 2013 pour éviter la falaise fiscale (American Tax Payer Relief Act), les plus conservateurs et les plus intransigeants des Républicains représenteraient près des deux-tiers du groupe républicain à la Chambre. Ces parlementaires, souvent rattachés à la mouvance Tea Party (ou qui craignent la menace d’un challenger sur leur droite aux prochaines primaires), sont de plus en plus nombreux à admettre que la séquestration constitue leur dernier levier pour lutter contre le déficit budgétaire et sont prêts à imposer des restrictions au Pentagone s’il faut en passer par là.
Il faut bien comprendre que le problème primordial pour eux n’est pas tant la taille du déficit que la taille du budget fédéral. Or la séquestration contient aussi des coupes sur les dépenses sociales, que ce groupe vise en priorité (son objectif est de diminuer la taille du gouvernement). Cette position est dominante au sein du House Republican Study Committee, fief des Tea Party et fraction majoritaire du groupe républicain à la Chambre : on y trouve une coalition d’extrémistes prêts à faire sauter les Etats-Unis (et le système financier mondial) du haut de la «falaise fiscale », et, plus prosaïquement mais plus important aussi peut-être, menace permanente sur le leadership actuel, en particulier le Speaker John Boehner, qui en semble prisonnier.
Il faut également souligner deux faits notables : le renouvellement très important cette année chez les parlementaires spécialisés sur la défense, avec le départ de plusieurs poids lourds notamment John Kyl et Joe Lieberman au Sénat, deux ardents défenseurs du Pentagone ; et le plus important renouvellement au sein de la Commission des forces armées à la Chambre. Les nouveaux-venus auront nécessairement moins d’expertise, et donc peut-être moins de capacités pour protéger le Pentagone. Autre élément révélateur, deux sénateurs ont déjà décliné la présidence de la plus puissante des sous-commissions budgétaires du Sénat, celle de la Défense justement : un fait politique inédit, et qui semble indiquer que les parlementaires eux-mêmes considèrent les coupes inévitables (d’où une moindre incitation à présider la sous-commission, d’ordinaire l’une des plus prisées car responsable d’un budget de plus de 500 milliards de dollars). Le sénateur Dick Durbin, qui va finalement la présider, vient de confirmer qu’il fallait s’attendre à des coupes, « très bientôt ».
Enfin, le Pentagone a entamé la planification des coupes prévues par la « séquestration » : or tous les observateurs américains reconnaissent que le fait de planifier prend souvent valeur de prophétie auto-réalisatrice à Washington.

La nouvelle posture militaire américaine
En somme, les Etats-Unis entament une transition stratégique, déterminée en grande partie par des contraintes intérieures, notamment (mais pas seulement) budgétaires, et qui devrait se traduire par :
-        le début d’un nouveau cycle décennal de décroissance du budget défense (voir l’évolution des dépenses de défense américaine depuis la Seconde Guerre mondiale) ;
-        une posture militaire globale marquée par un certain désengagement américain, ou du moins un engagement plus mesuré (retrenchment) - cf. Libye, Mali ;
-        la confirmation de l’abandon du paradigme des deux guerres majeures simultanées, avec une baisse en conséquence des effectifs de l’Army et des Marines ;
-        le maintien d’une double capacité, en revanche, pour faire face aussi bien :
o   aux guerres régulières ou interétatiques, avec un accent sur la Navy et l’Air Force et un approfondissement doctrinal sur Air Sea Battle et les stratégies pour lutter contre le déni d’accès (A2AD) ;
o   aux guerres « irrégulières » contre des acteurs non-étatiques terroristes, avec l’abandon de la contre-insurrection et du nation-building en faveur d’une stratégie anti-terroriste « à l’israélienne » marquée par l’usage des forces spéciales, des drones et d’une CIA de plus en plus paramilitarisée (contre les acteurs non-étatiques autres que terroristes en réseaux, le DoD privilégie la formation des armées locales, avec une efficacité qui reste à évaluer – cf. Mali) ;
-          enfin, l’insistance sur les alliés et plus largement les « partenariats » pour faire face à des problèmes de sécurité régionale, insistance qui rappelle la doctrine Nixon.
Ces éléments devraient commencer à se traduire par une redéfinition des priorités budgétaires dès mars 2013, si toutefois les parlementaires parviennent à voter un budget en bonne et due forme (ce qui n’est pas gagné, bien qu’ils risquent désormais leur salaire en cas d’échec). Dans le cas contraire, il faudra attendre la QDR 2014 pour voir ces choix confirmés de manière crédible (ou non).
Il est sans doute un peu tôt pour évaluer tout l’impact de cette transition stratégique sur la relation transatlantique. Pour certains comme Barry Posen, elle devrait aller jusqu’au départ des Etats-Unis du commandement militaire intégré de l’OTAN, qui, toujours selon Posen, serait alors transféré à l’UE. Une proposition qui peut paraître prématurée pour l’instant, mais qui surgit par intermittence ces derniers temps à Washington. Quoi qu’il en soit, le tournant exprimé par la DSG 2012 vers des Européens « producteurs de leur propre sécurité » est déjà largement engagé.
Maya Kandel
chargée d’études Etats-Unis / Relations transatlantiques à l’IRSEM

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Livre blanc


On commence à connaitre la conclusion du Livre blanc de la défense : le monde est de plus en plus dangereux dont il faut réduire drastiquement les moyens des forces armées.

samedi 16 février 2013

Dans la langue de mon ennemi… et de mon ami, par François Dickes


« L’apprentissage des langues est aussi important que la maîtrise des armes ».
Général Stanley McChrystal, commandant de l’ISAF de 2009 à 2010.


Depuis 2001, une image s’est répandue à travers le monde, s’affichant sur les écrans de télévision ou en couverture des magazines. C’est celle d’un homme en uniforme, souvent lourdement armé et recouvert d’une carapace de protections balistiques, arpentant une contrée visiblement bien loin de la sienne. Bien souvent, il est flanqué d’un compagnon de voyage à la tenue panachée et au visage parfois dissimulé : son interprète. Cette paire improbable est devenue si familière dans le panorama opérationnel que nous n’y prêtons plus guère d’attention. Elle est néanmoins le symptôme d’une maladie grave qui gangrène les armées occidentales : l’ethnocentrisme. Des conflits tels que l’Irak ou l’Afghanistan l’ont mise en lumière depuis dix ans, en vain. Nous persistons à nous penser en centre du monde, en modèle de pensée universel et universaliste… pourtant, parmi les plus de sept milliards d’humains qui peuplent la planète se trouvent nos ennemis. Ils ne parlent, pour la plupart, ni Français, ni Anglais. Leurs langues natales ont modelé leurs modes de pensée, leur façon de combattre. Nous avons étudié sur des organigrammes et des cartes ce que nous croyons  être l’organisation de leurs forces. Nous avons lu des rapports sur leur doctrine,  leur stratégie. Cela nous donne l’impression de les connaître, voire même pour certains, d’en être des experts. Comment expliquer, alors, que nous ne les ayons pas encore vaincus ?

Toute guerre est une guerre de perception. Or la perception que nous avons de notre ennemi est trop souvent binaire, cartésienne. Dans l’image que nous nous faisons de lui, nous oublions qu’il ne pense pas dans notre langue mais bien dans la sienne et que celle-ci influence la façon dont se structure sa pensée. Cette perception floue ou incomplète fausse les raisonnements. Elle favorise la prise de décisions inappropriées voire même fatales. Les récents conflits d’Irak et d’Afghanistan ont en ce sens confirmé les tendances générales de l’Histoire. Il n’y a cependant là aucune fatalité : de récentes initiatives pour inverser cette tendance  se sont multipliées outre-Atlantique, démonstration d’une prise de conscience et d’une nouvelle approche du rapport à l’ennemi… mais aussi au partenaire.

Chez l’être humain, le langage est une fonction qui s’exprime de façon élaborée principalement par des sons (la parole) mais aussi par des symboles (l’écriture). Cette fonction demeure pour une large part un mystère et suscite encore des querelles d’experts. Sans se perdre dans des explications théoriques qui font toujours débat, il est possible de faire plusieurs remarques soulignant l’impact du langage dans notre quotidien. 1. Le langage est un vecteur permettant de véhiculer des messages, d’exprimer des idées. 2. En cela il permet de transmettre et d’acquérir des connaissances : il est donc un outil d’apprentissage. 3. Il diffère selon la localisation géographique : des milieux et des contraintes variables expliqueraient une évolution différente du langage d’un point à l’autre du globe. Cette grande richesse développée de façon indépendante par l’humanité n’est pas sans conséquences : une idée exprimée dans une langue a parfois du mal à être transcrite dans une autre. De même, l’association idée/son/image varie d’une langue à l’autre. Des expériences comparatives mesurant l’activité cérébrale de deux sujets parlant des langues distinctes et auxquels l’on demandait d’écrire un même mot ont donné des résultats différents. En conséquence, si la langue a une influence sur la structure de la pensée, mieux vaut avoir une idée de la façon dont s’exprime l’autre pour mieux comprendre comment il pense. Cette idée trouve très tôt une application militaire et stratégique dans les luttes de pouvoir entre Etats. En Chine, dès la période des Printemps et Automne (722-481 avant JC), des espions talentueux infiltrent la cour de principautés rivales parce qu’ils parlent parfaitement la langue de leur ennemi. Dans certains cas, ce talent leur donne un accès direct au prince dont ils saisissent la subtilité du parler, mais aussi de la pensée. Plus près de notre époque, la langue rare est devenue un moyen de codage : ne pas la connaître prive d’accès à la compréhension des plans de l’ennemi. L’utilisation du dialecte Navajo par l’armée américaine pendant la Guerre du Pacifique est désormais célébrée au cinéma. D’autres exemples plus récents d’utilisation de dialectes montagnards montrent que cette méthode simple n’est pas dépassée. Malgré ces signaux forts de l’Histoire, le début du XXIème siècle a montré de graves carences dans la prise en compte du facteur linguistique et en particulier de son volet humain dans les problématiques de Défense.

Les attentats du 11 septembre 2001 et les évènements qui suivirent en ont fourni la plus terrible illustration. La faillite du renseignement dénoncée par les rapports officiels publiés au lendemain des attentats s’explique en partie par une carence en linguistes. Un tiers des conversations liées aux attaques du 11 septembre et interceptées par les services américains ne purent être traduites en temps utile. Selon le chercheur Benoit Dupont, Washington avait prioritairement investi dans des outils technologiques permettant de collecter des données mais pas dans les traducteurs susceptibles de les déchiffrer. Cette information fut confirmée par un ancien cadre du FBI : à la veille du 11 septembre, alors que la menace terroriste jihaddiste était une priorité du service, l’appareil fédéral ne comptait qu’une quarantaine d’arabisants et moins d’une trentaine de persanophones. L’agent spécial Ali Soufan, qui travaillait alors à la cellule antiterroriste du FBI, explique que les agents de son service capables de comprendre l’Arabe se comptaient sur les doigts d’une main. Dans son ouvrage The black banners, il décrit comment des prisonniers de premier ordre tels qu’Abu Zubaydah furent confiés à des interrogateurs ne parlant pas l’Arabe ou n’ayant aucune connaissance du Moyen-Orient ni de l’Islam. L’intervention de 2003 en Irak montre des carences similaires. Pendant la majeure partie de la guerre, du fait du manque de personnel formé, les forces américaines ne purent relever le défi de la barrière de la langue, ce qui eut des conséquences dramatiques sur le déroulement de la campagne. Selon l’ancien ministre de la Défense irakien Ali Allawi, même les officiers de la coalition présentés comme bilingues peinaient à se faire comprendre. L’utilisation d’interprètes devint indispensable. Le recrutement local d’un certain nombre d’entre eux eut parfois des effets contre-productifs et des suites inattendues : ainsi, lors du retrait de ses troupes d’Irak, le Danemark dut, pour des raisons de sécurité, donner l’asile à 700 traducteurs irakiens, c'est-à-dire autant que le nombre de militaires que comptait le contingent danois.

Dans les rangs américains, ces échecs ne sont pas restés sans suite. Sous l’impulsion de chefs militaires sensibilisés à la nécessité de prendre en compte le facteur culturel et linguistique, une nouvelle approche s’est imposée. Après des années de tâtonnement, le Département de la Défense a adapté les outils déjà existants à ses besoins et s’est doté de nouveaux programmes en vue de limiter les effets des lacunes culturelle et linguistique de ses militaires. Les projections en Irak ou en Afghanistan sont désormais précédées d’une initiation sanctionnée par un test de compétence. Le niveau est mis en adéquation avec la fonction tenue. L’un des acteurs majeurs de cette nouvelle approche est un organisme interarmées, l’Institut des langues de la Défense de Monterey en Californie. Véritable université linguistique des armées, Monterey dispose d’un vaste choix de formations, dont des enseignements à distance et répond même à des demandes sur court préavis comme ce fut le cas lors des derniers séismes au Japon. De son côté, le corps des Marines s’est doté d’un outil sur mesure, le Center for Advanced Operational Culture Learning ou CAOCL, qui prend en compte tant le facteur culturel que linguistique. Les zones d’intérêt de ces deux organismes dépassent désormais l’Irak et l’Afghanistan et prennent en compte des espaces tels que l’Afrique subsaharienne francophone et bien au-delà. Les promotions issues de ces deux établissements ont d’ores et déjà été engagées en opération. Elles ont en partie armé les contingents de l’initiative Afghan Hands voulue par le Général Stanley McChrystal lorsqu’il commandait la force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan. Mis en œuvre en 2010, le programme Afghan Hands, également connu sous l’acronyme AfPak Hands, a l’ambition de former des interfaces humaines entre les autorités Afghanes (civiles et militaires) et la coalition internationale. Instruits en langue Dari ou Pashto et sur la culture afghane, les Afghan Hands ont vocation à occuper sur le long terme (plusieurs années) des emplois réservés en relation avec l’Afghanistan. Immergés dans un environnement non-américain, parlant la langue de leurs partenaires, ils sont l’expression de la compréhension de l’importance du facteur linguistique dans la préparation et la conduite des opérations.

Souvent négligé, le facteur linguistique a prouvé qu’il pouvait de façon inattendue se révéler crucial. Il suffit de constater certaines incompréhensions autour de l’Anglais entre alliés de l’OTAN en opérations pour en être convaincu. Outil de puissance tourné vers l’outre-mer, l’armée française a très longtemps pris en compte les langues rares et a formé son personnel en vue du contact avec les populations. Avec la disparition inéluctable de l’empire colonial, une partie de cet héritage s’est perdu. Il n’y a pas là motif à se morfondre dans la nostalgie mais à regarder une certaine réalité en face : malgré la vision critique que nous avons parfois de nos alliés, nous ne sommes pas à l’abri d’être confronté à ce que d’autres ont payé cher pour en avoir fait abstraction. Notre ennemi ne pense pas dans notre langue, mais bien dans la sienne. Tout comme notre ami…

Sources :
Ralph D. Sawyer, The Tao of Spycraft-  intelligence theory and practice in traditional China , Westview, 2004.
Ali H. Soufan & Daniel Freedman, The Black Banners, W.W. Norton & Co. 2011.
Ali A. Allawi, The occupation of Iraq, winning the war, losing the peace, Yale University Press, 2007.
 Mathieu Guidère, Irak in Translation ou de l’art de perdre une guerre sans connaître la langue de son adversaire, Editions Jacob-Duvernet, 2008.
François Dickes, Les langues au service de l’opérationnel, l’exemple de l’institut de Monterey.