Ceci est la version originale du texte publié et légèrement transformé dans Le Monde (ici)
Le ministère de la Défense
est en crise budgétaire. Cette crise était rampante depuis 1991, elle s’est
accélérée depuis 2008 et elle est désormais susceptible de se transformer en
faillite en fonction des choix qui seront exprimés dans le futur Livre blanc de
la défense.
Rappelons certaines
données. En 1990, lorsque se déclenche la guerre du Golfe et se termine la
Guerre froide, la France parvient, difficilement, à projeter en Arabie Saoudite
une force de 58 avions de combat et une unité terrestre de 12 500 hommes équipés
de 130 hélicoptères et 350 véhicules de combat. La modestie de cette capacité d’engagement
extérieur au regard de notre potentiel militaire fait alors débat.
Vingt-deux
ans plus tard, où en sommes-nous ? Au fil des Livres blancs et Loi de
programmation, l’objectif d’engagement est passé de 50 000 à 30 000 hommes,
pour se rapprocher dans les réflexions
en cours des 20 000, voire des 15 000 hommes projetés, c’’est-à-dire
guère plus que pendant l’opération Daguet en 1990. Ce qui a singulièrement
changé en revanche, c’est le potentiel militaire qui sous-tend cet engagement. L’armée
de terre, pour ne citer qu’elle, dispose de trois fois moins de régiments, de
six fois moins de chars de bataille et de pièces d’artillerie, de deux fois
moins d’hélicoptères qu’à la fin de la Guerre froide. Il en est sensiblement de
même pour l’armée de l’air dont les composantes de transport et surtout de ravitaillement
en vol sont à bout et qui aurait du mal à engager simultanément les 70
appareils de combat demandés. Alors certes, les équipements ne sont plus tout à
fait les mêmes, et effectivement quand on regarde nos troupes engagées
actuellement au Mali on aperçoit des matériels nouveaux comme l’avions Rafale, l’hélicoptère d’attaque Tigre ou le véhicule de combat blindé
d’infanterie (VBCI). Leur nombre est cependant encore restreint (3 Tigre, 6 Rafale, 25 VBCI au Mali) au milieu de centaines d’autres engins
identiques à ceux de la guerre du Golfe.
Autrement-dit,
malgré la professionnalisation et environ 200 milliards d’investissement
matériel, nous en sommes revenus sensiblement aux mêmes capacités d’engagement qu’il
y plus de vingt ans pour un potentiel total bien moindre. En termes
économiques, lorsque les financements nouveaux ne permettent pas d’augmenter la
valeur des actifs, ni même d’empêcher leur dégradation cela s’appelle un régime
de « cavalerie » et celui-ci est généralement le résultat d’une phase
d’optimisme sans vision à long terme.
En
France, cette phase est survenue au début des années 1990 et a eu pour nom « dividendes
de la paix ». Ces « dividendes », il n’est pas inutile de le
rappeler, avaient déjà pour objet de participer au rétablissement des finances
publiques, avec cet immense avantage que l’effort était demandé au seul
ministère dont l’immense majorité du personnels est non-syndiqué. De fait, le
budget de la défense est passé de 36 milliards à 29 milliards d’euros de 1991 à
2002 avant de se stabiliser ensuite à 32 milliards hors pension. Avec le même
effort qu’en 1990, il serait actuellement de 65 milliards d’euros.
Cette
ponction n’a pas empêché le quadruplement de la dette publique durant la même
période. Surtout, par son caractère immédiat et brutal sans remise en question
des grands programmes industriels lancés dans les années 1980, elle a, en revanche,
placé l’outil de défense dans une situation de tension qui a rapidement évolué
en crise rampante. On aurait pu s’interroger sur la pertinence d’acquérir ces
équipements de haute-technologie prévus pour un affrontement bref et
paroxysmique sur le sol européen alors que tout indiquait qu’il s’agirait
désormais de combattre au loin et longtemps des organisations non-étatiques.
Cela n’a pas été le cas. On s’est donc retrouvé avec la nécessité de financer
avec moins de ressources de nouvelles
générations d’équipements au coût d’acquisition et de possession en moyenne
quatre fois supérieurs à ceux qu’ils remplaçaient. Le tout dans un contexte d’engagement
qui n’a été jamais été aussi intense depuis la fin de la guerre d’Algérie.
Jamais autant de soldats français ne sont tombés au combat que depuis que nous touchons
les « dividendes de la paix ».
La
gestion à court terme de cette contradiction par réduction et ralentissement
des commandes n’a finalement fait qu’aggraver le problème financier en faisant
exploser les coûts unitaires (jusqu’au paradoxe d’avoir des programmes
finalement plus couteux que prévus pour moins d’engins livrés) et en obligeant
à maintenir des matériels anciens dont les coûts d’entretien se sont accrus. A
cette gestion à courte vue des programmes industriels se sont ajoutés les coûts
imprévus de la professionnalisation et de l’accroissement des opérations
extérieures. Les difficultés budgétaires
n’ont donc pas cessé alors que le taux de disponibilité des équipements majeurs
diminuait nettement.
L’incapacité
à résorber cette « bosse budgétaire », proche en volume de la dette de l’Etat
de Californie, a conduit ensuite à ponctionner le budget de fonctionnement par
une réduction drastique des effectifs. Cette réduction de 54 000 postes en
cinq ans, soit un sixième du total, a certes permis de financer environ 3 % de
la loi de programmation mais au prix d’une rationalisation organisationnelle
qui a introduit une plus grande rigidité et une plus grande fragilité des
structures de soutien. Le problème du logiciel de paiement Louvois n’est que la
manifestation la plus visible et la plus irritante.
Après
plus de vingt ans de restriction budgétaire, les armées ne se sont pas encore
remises de la ponction brutale des années 1990. On ne peut qu’imaginer les
conséquences catastrophiques d’une nouvelle réduction du même ordre sur des
capacités opérationnelles au point de rupture mais aussi sur des pans entiers
du troisième secteur industriel français. Nous ne leurrons pas, cette faillite
budgétaire se doublera vraisemblablement d’une crise morale dont on peut
percevoir déjà certains signes mais dont on ne peut prédire les manifestations.


