jeudi 7 février 2013

Enduring Serval

Version modifiée le 9 février 2013

Le voyage du Président de la République au Mali, le 2 février, a marqué symboliquement la fin de la phase de reconquête des villes du fleuve Niger et la scission de l’opération française en deux directions nettement séparées : stabilisation et, faute de meilleur qualitatif, contre-terrorisme, dans deux cadres géographiques séparés. Ces deux nouvelles opérations comportent des risques spécifiques et des logiques différentes qui peuvent par ailleurs se contredire.

Plus qu’avec les expériences en Bosnie et au Kosovo, où une longue phase de stabilisation sans ennemi succédait à une courte phase de combat, la situation ressemble plus à celle de l’Afghanistan au-début de 2002 lorsque les Américains, et quelques troupes alliées, poursuivaient le combat le long de la frontière avec le Pakistan tandis que se constituait à Kaboul la Force internationale d’assistance et de sécurité. La situation apparaissait alors également comme une belle victoire américaine, au moins partielle, et l’avenir s’annonçait favorable jusqu’à ce que plusieurs erreurs stratégiques soient commises.

La première fut d’avoir confondu l’hôte et le parasite, c’est-à-dire les Taliban et Al Qaïda, et d’avoir continué à combattre les premiers tandis que les seconds avaient quitté le pays et continuaient à agir en réseau transnational. L’organisation, locale, des Taliban, renforcée par le Pakistan et la présence même de la Coalition, s’est finalement réimplantée dans les provinces pashtounes jusqu’à engluer les forces étrangères. La seconde erreur fut d’avoir engagé un projet très ambitieux de transformation du pays tout en le faisant reposer sur des bases fragiles comme l’alliance initiale avec les seigneurs de guerre ou la mise en place d’une constitution à l’américaine paralysante. L’aide économique, à la fois massive et dispersée, a ensuite autant permis le développement de la corruption (et donc rendue encore plus séduisants l’offre administrative talibane « honnête ») que de celui des services sociaux ou éducatifs. La compensation de ces erreurs initiales a alors imposé un engagement croissant de ressources afin de tenter de dépasser les effets négatifs que cette même fuite en avant engendrait. Cette spirale afghane est actuellement dans l’esprit de tous même si personne ne l’évoque ouvertement pour le Mali.

Le scénario prévu au Mali est celui d’une relève rapide des forces françaises par les quatre bataillons de la Mission internationale de soutien au Mali (MISMA) afin d’assurer la sécurité des villes le long du fleuve Niger au moins jusqu’à la tenue des élections prévue en juillet prochain, première étape vers une normalisation politique. Ce scénario présente de nombreuses inconnues comme les délais de mise en place et l’efficacité de la MISMA puis de l’armée malienne, la capacité locale à mettre en place des institutions et une culture politique stables ou encore la possibilité d’une paix durable avec les Touaregs. Ce processus est également à considérer dans un ensemble régional tourmenté par des lignes de fracture anciennes mais aussi les effets de la mondialisation (affaiblissement des Etats et des services publics),  des évolutions climatiques (désertification) et politico-idéologiques du monde arabe ou l’importance croissante du commerce de la drogue. La stabilisation du Mali et plus largement du Sahel est une œuvre de longue haleine, peut-être même une œuvre de Sisyphe.

Dans ce processus, plusieurs types d’adversaires armés peuvent apparaître. Face aux forces françaises ou à des forces africaines cohérentes, c’est-à-dire probablement aidées par les Français, les organisations djihadistes peuvent difficilement mener des attaques classiques sans être détruites. Elles peuvent en revanche pratiquer une stratégie de harcèlement contre des objectifs militaires ou civils, à l’aide de procédés asymétriques classiques comme les attaques suicides, les engins explosifs, le sniping ou les tirs de roquettes ou autres à inventer. A plus long terme, la persistance simultanée de la présence française et du désordre peut engendrer des anticorps nationalistes comme le toujours influent capitaine Sanogo, organisateur du coup d’état du 22 mars, et opposant à la fois à la présence française et à une classe politique locale parmi les plus corrompus d’Afrique. On ne peut exclure non plus que les djihadistes ou radicaux islamiques locaux ne trouvent des soutiens dans les protestataires « à peaux noires » jusqu’à former de nouvelles organisations armées à assise locale. Il ne faut pas oublier enfin les organisations armées touaregs toujours promptes à la rébellion. La réponse française à ces menaces réside sans doute à réduire la prise locale aux différentes sources d’hostilité par une présence réelle mais légère et une organisation en réseau transnational à partir de nos bases et points d’appui régionaux, de nos équipes de conseillers et d’éléments d’intervention de forme et de taille variable, civils et militaires.

Pendant ce temps la guerre « contre le terrorisme » se poursuit dans l’extrême nord du Mali avec des critères de victoire plus flous que pour la libération des villes de la boucle du Niger. Le combat s’arrêtera-t-il lorsque les otages seront libérés ? Les mouvements touaregs amenés à la paix ? Les organisations djihadistes détruites ? Rien n’a été précisé et c’est sans doute mieux car ainsi on ne se lie pas à des objectifs ambitieux dont la non-réalisation pourrait passer pour une défaite. Pour autant, à moins de se lancer dans une guerre éternelle, il faudra bien justifier positivement un jour l’arrêt de cette opération.

Ces deux opérations sont désormais disjointes mais elles ne peuvent manquer de s’influencer. La stratégie d’étouffement des rebelles dans le Nord s’effectue pour l’instant avec un remarquable « complexe reconnaissance-frappe » frappant les indispensables nœuds logistiques (les dépôts de carburant) et les transmissions tout  en empêchant tout mouvement important. Cette paralysie par le ciel doit cependant s’accompagner d’un étouffement par le sol, notamment en cloisonnant les massifs de Timetrine, très isolés, et surtout du nord des Ifoghas face au Hoggar algérien, par l’occupation des vallées de l’Azawak et du Tilemsi. C’est sans doute, aidés de conseilleurs et de forces légères française, le rôle prévu pour les 1 800 soldats tchadiens arrivés à Kidal mais la vraie interrogation est celle de l’alliance avec les Touaregs.

L’intérêt opérationnel de cette alliance est évident puisqu’en ne confondant pas l’hôte et la parasite, on ne se lancerait pas dans une guerre difficile. Elle permettrait aussi d’isoler encore plus AQMI et le MUJAO et de disposer d’auxiliaires très précieux pour barrer la frontière et aider à aller chercher les djihadistes dans les vallées encaissées et les grottes. Ce serait cependant remettre en selle ceux-là même qui ont déclenché la crise du début de 2012 et accepté la présence des djihadistes au Mali. Bien entendu une telle alliance avec les « hommes bleus », et l’exclusion de l’armée malienne de la région Nord ne peut que susciter de fortes réticences de la part de tout gouvernement malien ainsi que d’une bonne partie des populations locales et nourrir le ressentiment. 

Les deux opérations menées en parallèle sont condamnées à la réussite, et à la réussite rapide si possible. Que l’une d’elle échoue ou tarde à produire des résultats et c’est l’ensemble qui risque d’en pâtir. La victoire au Mali se joue dans les mois qui viennent.

Merci à Paul-Pierre Valli, grand connaisseur de la guerre nomade et de l'Adrar des Ifhogas.

vendredi 1 février 2013

Obama et Bamako-L’implication discrète mais croissante des Etats-Unis en Afrique-par Maya Kandel


L’Afrique subsaharienne est longtemps restée absente, ou bonne dernière, des priorités stratégiques américaines. Il faut attendre les attentats de 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, puis surtout les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, pour voir l’Afrique figurer parmi les intérêts américains en devenant un front de la « guerre globale contre la terreur ». Cette évolution est entérinée en 2007 avec la création d’un commandement militaire pour l’Afrique, pour la première fois dans l’histoire américaine, AFRICOM.

Le positionnement militaire américain en Afrique repose sur la coopération avec les pays partenaires (la quasi-totalité des Etats africains), à travers des programmes régionaux et des accords bilatéraux. L’objectif principal est d’aider les armées locales à développer leurs capacités. Les effectifs américains déployés en Afrique représentent environ 5000 hommes, avec des variations en fonction des opérations en cours. L’essentiel de ces moyens est déployé à Djibouti sur la base de Camp Lemonnier (2500 hommes), également la principale base de drones américains (il en existe aussi aux Seychelles et en Ethiopie ; d’autres bases plus « classiques » pourraient accueillir des drones dans l’avenir). Mais le continent africain est également parsemé de « mini-bases » que l’on retrouve dans un grand nombre d’Etats africains, en particulier dans la zone qui va du Golfe de Guinée à la Corne de l’Afrique. Emblématiques du changement d’époque, d’adversaire et de conflit que nous vivons actuellement, elles se résument le plus souvent à un hangar quelconque, une poignée de soldats et quelques petits avions de tourisme truffés d’électronique. Le Pentagone a baptisé ces nouveaux avant-postes de la présence américaine globale de « lily-pads », nénuphars – un doux nom qui en dit long, si l’on songe qu’en général, quand il y a des nénuphars, il y en a beaucoup et ils finissent par tout recouvrir.

La mission principale du Pentagone en Afrique est la lutte contre les groupes terroristes islamistes de la Corne de l’Afrique (Somalie) et de la péninsule arabique (Yemen), à travers deux types d’actions : formation et entraînement des forces africaines locales et actions directes des forces américaines par l’emploi des drones armés et des forces spéciales. Le Sahel est également un enjeu depuis 2002 : le Trans-Sahara Counter-Terrorism Partnership, sous la bannière de l’opération Enduring Freedom, vise à combattre et défaire les organisations terroristes opérant au Maghreb et au Sahel, en partenariat avec une dizaine de pays de la région (Mali, Tchad, Niger, Mauritanie, Algérie, Burkina Faso, Maroc, Nigeria, Sénégal, Tunisie), pour un budget annuel d’environ 100 millions de dollars ; le Mali constituait jusqu’en 2012 une pièce maîtresse de ce dispositif. Par ailleurs, le programme américain IMET (International Military Education and Training) forme les militaires des pays partenaires dans les académies américaines : le Mali en a bénéficié, y compris l’auteur du coup d’Etat de l’an passé, le Capitaine Amadou Sanogo, fait abondamment relevé dans les médias.

Washington est l’un des plus importants donateurs d’aide bilatérale au Mali, notamment (mais pas seulement) militaire, assistance interrompue depuis le coup d’Etat de mars 2012 en vertu d’une loi du Congrès (247 millions de dollars d’assistance bilatérale américaine au Mali suspendus, 119 millions d’aide humanitaire versés). Officiellement toute assistance militaire américaine à Bamako a cessé depuis. Mais pendant l’été 2012, un accident sur le fleuve Niger a provoqué la mort de trois militaires américains, au profil très « forces spéciales » et dont la présence au Mali n’a pas réellement été expliquée par Washington. Toujours pendant l’été, une frappe (de drones ?) aurait provoqué la mort de plusieurs djihadistes dans le nord du pays. Une réunion « secrète » a d’ailleurs eu lieu à la Maison Blanche à l’automne 2012 pour envisager des frappes contre AQMI au nord Mali, alors qu’au même moment Susan Rice qualifiait de « crap » (« foutaises ») les propositions françaises pour le Mali à l’ONU.

Au début de l’opération Serval (François Hollande a informé Barack Obama la veille du début des opérations), le soutien américain a d’abord été qualifié de « minimal » des deux côtés. Certes, le secrétaire à la Défense d’alors, Leon Panetta, a fermement déclaré dès le début de l’opération française qu’il était « de la responsabilité américaine de soutenir la France dans sa lutte contre les islamistes ». Et au Congrès, plusieurs voix, notamment républicaines et non des moindres (en l’occurrence les présidents des puissantes commissions du renseignement et des affaires étrangères), se sont élevées pour appeler à un soutien plus ferme de la France et condamner l’attitude jugée trop timorée de la Maison Blanche. Mais le frein est venu de la Maison Blanche avec en particulier l’interdiction faite à Panetta de faire escale à Paris en janvier, alors même qu’il était en tournée en Europe, de peur que ce passage ne soit interprété comme un soutien américain trop appuyé à la France. Au-delà de l’argument légal mis en avant par le département d’Etat (en raison du gouvernement non légitime à Bamako car issu d’un coup d’Etat), la réticence américaine est celle du président Obama, qui n’entend pas engager militairement l’Amérique dans un nouveau conflit, alors que le retrait d’Afghanistan est à peine engagé (plus de 60 000 soldats américains sont encore sur place) et que le président a déclaré avec force lors de son discours d’inauguration en janvier 2013 « qu’une décennie de guerre allait prendre fin ».

Le faux-pas de la non-visite de Panetta a été réparé par le vice-président Joe Biden, venu le 3 février à Paris féliciter le président Hollande pour son « action décisive » au Mali, et réaffirmer le soutien de Washington à l’opération Serval (ravitailleurs, carburant, avions espion, renseignement). Depuis, le nouveau secrétaire d’Etat John Kerry s’est également rendu deux fois à Paris pour évoquer, entre autres sujets, la question du Mali. Entre-temps aussi, la prise d’otages d’In Amenas en Algérie a conduit à une réévaluation de la menace d’AQMI outre-Atlantique, et les auditions se sont multipliées au Congrès sur les questions de sécurité africaine. L’ex-secrétaire d’Etat Hillary Clinton a ainsi déclaré aux sénateurs américains qu’il « devenait nécessaire d’accorder beaucoup plus d’attention à AFRICOM et aux capacités en Afrique ».

Il est évident que Français et Américains ont des objectifs communs objectifs au Mali et au Sahel. Derrière le flottement initial, il faut surtout voir le souci américain de ne pas apparaître au grand jour comme un « cobelligérant » dans le conflit malien. Le soutien des Etats-Unis à la France n’en est pas moins conséquent, en particulier dans le domaine du renseignement avec la mise à disposition de drones non armés (Reapers) opérés depuis la nouvelle base américaine installée au Niger ; les installations américaines au Burkina Faso jouant très certainement aussi un rôle actif. Les Américains étant avant tout des gens très pragmatiques, ils cherchent maintenant à juger de l’efficacité de la « French way of war » combinée à leur propre préférence actuelle pour une approche indirecte, minimisant la présence américaine sur place, d’une crise qui les concerne aussi. En ce sens, le conflit malien ouvre de nouvelles voies de coopération franco-américaine.

Vous pouvez suivre Maya Kandel sur Twitter : mayakandel_

Sources :
Lauren Ploch, Africa Command: U.S. Strategic Interests and the Role of the U.S. Military in Africa, Congressional Research Service (CRS), July 2011.
Lauren Ploch, Countering Terrorism in East Africa: The U.S. Response, Congressional Research Service (CRS), Novembre 2010.
Alexis Arieff, Crisis in Mali, Congressional Research Service (CRS), January 2013.
Craig Whitlock, “U.S. expands secret intelligence operations in Africa”, The Washington Post, June 14, 2012 et Craig Whitlock, “Mysterious fatal crash offers rare look at U.S. commando presence in Mali”, The Washington Post, July 9, 2012.
Greg Miller and Craig Whitlock, “White House secret meetings examine al-Qaeda threat in North Africa”, The Washington Post, October 01, 2012.
Adam Entous, Julian E. Barnes, Drew Hishaw, “Mali Exposes Flaws in West's Security Plans”, The Wall Street Journal, January 23, 2013.
David E. Sanger, Confront and Conceal: Obama’s Secret Wars and Surprising Use of American Power, New York: Crown Publishers, 2012.
Steven Erlanger, “The French Way of War”, The New York Times, January 19, 2013.