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dimanche 3 janvier 2021

L’équation de la mort-Huit ans de guerre d’usure au Sahel

Décider d’une guerre, c’est signer des actes de décès dont les noms de soldats sont encore en blanc. Non que le décideur politique souhaite que ces actes soient remplis, bien au contraire, mais il estime nécessaire d’en passer par là pour imposer la volonté de la France. Faire la guerre, c’est combattre afin de rendre impuissant un adversaire politique et le placer devant le dilemme de se soumettre ou de périr.

On peut combattre en cherchant à détruire les forces armées ennemies et s’il s’agit d’organisations non étatiques en s’efforçant de réduire les raisons qui font que des gens aient décidé de prendre les armes contre un État. La première manière est le fait des soldats, qui essayent de tuer des soldats ennemis tout en acceptant de l’être éventuellement, la seconde est le fait de nombreux acteurs et en particulier des autorités politiques locales des pays souverains au cœur desquels nous combattons.

Ajoutons cette évidence que la guerre se fait au moins à deux, même s’il suffit d’un seul pour établir cet état de fait et de droit. La France de la Ve République a mené beaucoup de guerres et contre des organisations non étatiques le plus souvent même si elle a toujours préféré les qualifier de groupes «criminels» ou, plus récemment, de «terroristes», plutôt que d’«ennemis». Cela équivaut à policiariser un phénomène politique, ce qui n’a guère de conséquences si l’ennemi est suffisamment réduit pour être détruit ou traité sans faire appel aux forces armées, mais ce qui en a toujours lorsqu’il est nécessaire de faire appel aux soldats. 

La France est actuellement en guerre au Sahel contre l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et la coalition formant le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), dont Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Elle est en guerre d’abord parce qu’AQMI lui a déclaré depuis longtemps et ensuite parce que les États de la région le lui ont demandé. La France, comme de nombreux pays, a considéré qu’il était dans son rôle de répondre à cette demande d’autant plus que la déstabilisation des États de la région pourrait avoir de nombreuses conséquences néfastes sur ses intérêts et sa sécurité, dans la région ou même en Europe. En lançant l’opération Serval en 2013, devenue Barkhane l’année suivante, le président de la République a décidé de signer des actes de décès au nom de ce qu’il croyait être, à tort ou à raison, les intérêts supérieurs de la nation.

Dans cette guerre, la France n’a que peu de prises sur les causes profondes de l’existence de groupes djihadistes, qui dépendent de la volonté et des capacités des autorités locales. Elle ne peut véritablement avoir une action efficace qu’en s’attaquant aux forces armées, en espérant au mieux les détruire et au pire les affaiblir assez pour que les forces de sécurité locales puissent prendre le combat à leur compte. De leur côté, les organisations djihadistes ne peuvent pas vaincre la France sur le champ de bataille, mais peuvent l’obliger à renoncer à son action. Ces objectifs différents aboutissent à des stratégies identiques visant à tuer le maximum de combattants adverses. Ce qui n’est alors normalement qu’un moyen de s’imposer devient une fin en soi.

Pour les groupes djihadistes, le centre de gravité de l’ennemi est le taux d’approbation des Français à l’engagement militaire au Sahel. En dessous de 50 %, le retrait devient inévitable à court terme. Infliger des pertes est le moyen le plus simple, peut-être le seul, qui leur est offert pour atteindre cet objectif.

Les morts ennemis n’ont cependant pas toujours la même valeur stratégique. Pour les familles et les proches, le sacrifice sera toujours irréparable. Pour la nation tout entière, il peut être compensé par ce qu’il a permis d’obtenir. Six soldats français tombent d’avril à mai 2013 au début de l’engagement français au combat au Mali, mais les Français peuvent alors voir le bilan qui accompagne chacune de ces pertes : offensive djihadiste stoppée, libération des villes de Gao, Tombouctou et Kidal, destruction des bases ennemies, libération d’otages. La forte prise de risques, et donc mécaniquement des morts et des blessés, permet à ce moment-là d’avancer vers une victoire même floue.

L’erreur française a sans doute été à ce moment-là de ne pas se contenter de cette victoire relative et de revenir à la posture antérieure mais de poursuivre la quête d’une victoire totale. À la fin de l’opération Serval, on entre dans une forme de combat plus diffus, où les bilans associés aux combats sont différents. Il n’y a plus de villes à libérer mais seulement des hommes à tuer.

Si ces hommes sont des émirs auxquels on peut reprocher beaucoup de choses graves, cela peut encore avoir une valeur symbolique, et même pratique, forte, encore que dans une vision criminalisée de la guerre, à la fois pour des raisons différentes par l’exécutif et son opposition, cela peut passer pour des exécutions extrajudiciaires. S’il s’agit d’anonymes et de chiffres, même en les qualifiant de «terroristes», cela devient de la comptabilité à la fois morbide et abstraite, et de plus en plus au fur et à mesure que cela se répète et devient de la statistique.

Mourir pour des statistiques passe alors nettement moins bien que pour libérer une ville surtout si on ne voit pas bien comment une victoire va émerger au bout de cette accumulation de chiffres. Le doute finit par s’installer quant à l’intérêt de chaque sacrifice. À ce moment-là intervient généralement l’argument du «il ne faut pas qu’ils soient morts en vain», ce qui signifie le plus souvent qu’effectivement ils meurent en vain, mais on continue quand même et parfois très longtemps. Lorsque survient enfin la perception que les soldats tombent vraiment pour rien ou pour un bilan négatif, le retrait est alors irrévocable et généralement rapide.

Ce processus classique d’usure peut accélérer considérablement avec le nombre de soldats tués en un seul combat. Un seul soldat qui tombe fait l’objet d’un communiqué. De deux à trois, l’évènement suscite des articles et des débats dans les médias. À partir de quatre, l’enjeu devient clairement politique, les armées peuvent être remises en cause sur la conduite de l’opération et le chef des armées appelé à se prononcer sur leur sens. À partir de dix, c’est une crise majeure qui impose une inflexion forte. Cela est arrivé quatre fois depuis 1962 : en octobre 1970 au Tchad, en octobre 1983 à Beyrouth, en août 2008 en Afghanistan et en novembre 2019 au Mali. Avec cinq soldats tués en moins d’une semaine au tournant de 2021, huit ans après le premier soldat tombé et sans bien voir ce qui pourrait ressembler à une victoire, nul doute qu’il y aura de profondes interrogations en France sur le sens du combat.

Notons que par un biais classique qui veut que l’impact émotionnel des pertes soit toujours plus fort que celui des gains, à beaucoup plus forte raison lorsque ces pertes et des gains sont des vies humaines, on s’interroge assez peu sur l’effet sur l’ennemi des pertes que nous lui infligeons. On demandera si «Barkhane n’est pas en train de s’enliser» ou «s’il n’est pas temps de partir», mais jamais si l’ennemi n’est pas en train de craquer. Pourtant la pression qu’il subit est très supérieure à la nôtre.

Cette pression peut même être mesurée par une sorte d’équation de la mort : taux de survie pour soi + taux de pertes de l’ennemi/2. Le nombre de tués et blessés français en 2019 représente sans doute nettement moins de 1 % du contingent déployé au Sahel, chez l’ennemi ce pourcentage doit être de l’ordre de 30 à 40 %. Cela donne un taux de pression sur l’ennemi de l’ordre de 65 à 70 % (99 + 30-40/2). C’est énorme. C’est comme si nous-mêmes déplorions entre 1000 et 2000 soldats tués ou blessés chaque année. Nul doute que l’on aurait craqué depuis longtemps, mais l’ennemi non. Les enjeux, vitaux pour lui, juste importants pour nous, et un autre rapport à la mort font qu’il tient toujours, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il ne souffre pas, ne doute pas et ne franchit pas le même processus d’acceptation-doute et refus. La demande de négociations de certains membres de GSIM peut être l’expression d’une profonde lassitude, voire d’un découragement qui serait enfin le début de cet effet émergent que l’on recherche à coups de raids, de traques et de frappes.

Descendons d’un échelon. Une fois définie cette stratégie d’usure par ailleurs très discutable, il faut la mettre en œuvre sur le terrain avec le maximum d’efficacité, c’est-à-dire en faisant en sorte que le taux de pression soit le plus élevé possible en fonction des moyens dont on dispose. Le chef opérationnel s’efforce donc de réduire au maximum ses propres pertes tout en augmentant celles de l’ennemi. Le problème est que ces deux objectifs peuvent être contradictoires. Frapper un adversaire clandestin en touchant le moins possible la population, un enjeu aussi important que la préservation de ses propres troupes, implique de prendre des risques en allant le chercher et l’attaquer avec le maximum de précision. Autrement dit pour infliger des pertes à l’ennemi, il faut souvent en accepter soi-même.

Dans une première phase de l’engagement, de janvier à avril 2013, six soldats français tombent, mais l’engagement est suffisamment important en volume et la prise de risques telle que la pression sur l’ennemi, entre les pertes et les défections, dépasse sans doute 70 %. Les groupes ennemis ne sont pas détruits, ni soumis, mais neutralisés. Ils sont chassés du Nord-Mali et obligés de se dissimuler avant de se réorganise et de s’adapter à la nouvelle donne. Cet état de neutralisation dure pratiquement jusqu’en 2015.

À partie de l’été 2013 commence une longue période, où tout en maintenant un dispositif sur place, baptisé Barkhane en 2014, on en réduit considérablement le volume. Dans une incohérence totale nous sommes alors en pleine réduction des forces armes tout en accumulant les engagements qui se révèlent à chaque fois plus exigeants que l’on imaginait, en Centrafrique, en Irak/Syrie puis en métropole avec Sentinelle. Même si on l’avait voulu, il n’y a plus en 2015 de quoi renforcer l’engagement au Sahel qui reste alors insuffisant.

Descendons encore d’un échelon. Au niveau tactique, on s’efforce alors de limiter les pertes par la protection des bases et des blindages. Cela paraît logique, cela ne l’est qu’en partie. De fait, ces pertes sont effectivement relativement contenues et étalées dans le temps, avec un homme perdu en moyenne tous les trois mois jusqu’en novembre 2019. C’est terrible à chaque fois au niveau individuel, c’est acceptable au niveau d’une nation pourvu que l’on ait le sentiment que cela sert à quelque chose.

Sur 23 soldats français tués au Sahel de juillet 2013 à novembre 2019, neuf ont été victimes d’accidents, une proportion hélas incompressible malgré les précautions prises et qui s’étale sur toute la durée, mais neuf autres ont été tués sur les routes avec des engins explosifs improvisés, plus connus sous l’acronyme anglais IED. L’ennemi s’est adapté à notre système de protection en s’attaquant aux bases, et même parfois massivement comme à Tombouctou en avril 2018, mais toujours sans succès, puis surtout aux axes dont nous sommes dépendants pour la logistique et la manœuvre avec les engins les plus lourds. On a compensé en partie ce risque croissant par l’emploi le plus important possible de l’aéromobilité, qui nous permet à la fois d’éviter les IED et de disposer d’une grande capacité d’action/réaction sur de grandes distances. Les hélicoptères, et notamment les appareils de transport lourds fournis seulement par les Alliés, restent cependant limités en nombre.

Durant la même période de six années, seuls quatre soldats français ont été tués par des balles ennemies, dont deux pendant une libération d’otages au Burkina Faso. Il y a eu en réalité peu de combats rapprochés, ceux où les ennemis se tirent dessus à courte distance. La plupart d’entre eux ont été à l’initiative des Français à partir de renseignements. Dans tous les cas, les Français ont eu le dessus grâce à un niveau tactique très supérieur. Les pertes françaises survenues dans ces occasions sont presque toujours survenues lors de la phase de recherche et avant même de voir l’ennemi. Après le contact, les forces ennemies ont toujours été vaincues avec de lourdes pertes. Ce n’est pas tant le blindage qui protège que d’avoir l’initiative du combat et si possible aussi du feu.

Au bilan pendant toute cette période, on a payé, avec du sang, les conséquences de la longue crise des moyens militaires avec le manque de drones, d’hélicoptères lourds ou véhicule modernes de reconnaissance en particulier, mais on a contenu malgré tout les pertes dans une zone d’acceptabilité. L’ennemi a échoué à saper l’approbation de l’opération Barkhane par l’opinion publique française, dont les perceptions sur les engagements ont, il est vrai, été modifiées par les attentats de 2015 en France.

Cela peut suffire à satisfaire l’échelon politique, mais en réalité c’est un leurre, car s’il y a peu alors peu de pertes françaises, il y a aussi peu de pertes ennemies. En valeur relative, celles-ci sont très supérieures à celles des Français, de l’ordre de 45 pour 1, mais assez faibles en valeur absolue, et donc par rapport à l’ensemble des forces djihadistes en pleine croissance. Le taux de pression ne dépasse pas 30 %. C’est suffisant pour stimuler l’ennemi qui apprend et innove en nous combattant mais insuffisant pour l’écraser et l’empêcher de se développer, se diversifier et multiplier les attaques contre les États locaux toujours aussi faibles et des populations toujours aussi vulnérables.

Le problème de l’emploi des hélicoptères, est que même si prendre un hélicoptère est peut-être statistiquement moins risqué que prendre la route et risquer de rencontrer un IED, lorsqu’un d’entre eux est abattu ou s’écrase, cela devient tout de suite un «évènement». Lorsque le 25 novembre 2019, deux hélicoptères français se percutent au cours d’un combat, les pertes sont telles, 13 soldats tués, l’ébranlement est de suite stratégique et sert de prétexte à un changement de stratégie, qui aurait dû sans doute survenir de toute façon tant la situation générale autour des Français devenait critique.

Une nouvelle phase commence donc début 2020 avec le renfort de 600 soldats supplémentaires, ce qui permet à Barkhane d’atteindre un volume double de celui de 2014 et qui n’augmentait jusque-là que par «petits paquets». Il y a aussi des moyens nouveaux très importants comme les drones Reaper armés, dont on ne peut que se scandaliser que la France n’ait pas réussi à en concevoir elle-même d’équivalent et depuis longtemps.

Avec ce surcroît de volume, d’activité et de prise de risques, les pertes françaises augmentent aussi forcément. De décembre 2019 à janvier 2021, treize soldats tombent à nouveau, dix par engins explosifs, deux par accident et un dans combat rapproché. Cela ne veut pas dire que les choses vont plus mal, au contraire car les pertes ennemies augmentent bien plus et, ce qui est plus important, suffisamment pour atteindre des résultats stratégiques.

À la fin de cette période, le rapport des pertes est redevenu proche de celui des premiers mois de 2013, avec 80 ennemis tués pour un Français, au lieu de 1 pour 45 dans la période intermédiaire, et le taux de pression est remonté à 70 %. Les résultats opérationnels ont été mécaniquement au rendez-vous avec la neutralisation de l’État islamique au Grand Sahara, aidée par sa guerre avec le GSIM, et des coups sévères portés à cette coalition. À la fin de 2020 et alors que le potentiel d’acceptabilité de l’opération Barkhane se réduit très vite, il y avait de quoi proclamer une victoire, relative comme toujours, qui nous aurait permis de changer de posture pour quelque chose de moins visible et de plus endurant.

Grâce à une excellente organisation du renseignement et l’arrivée des drones armés, 80 % des pertes ennemies sont désormais le fait des forces aériennes et des forces spéciales. En continuant à nous appuyer sur cette capacité, il aurait été possible de transférer hors du Mali le groupement aéromobile et de transformer le «groupement désert» en force d’accompagnement des troupes locales, sans doute plus efficace que la Task Force Takuba, dont on sait que les membres européens ne combattront pas. On a peut-être trop tardé à saisir cette opportunité et en parvenant à tuer cinq de nos soldats en quelques jours, l’ennemi a réussi à réintroduire le doute. Il faut désormais réattaquer durement pour retrouver une marge de manœuvre politique.

La concentration des efforts est un des «principes de la guerre» de Foch que l’on inscrit dans tous les documents de doctrine militaire. Ceux-ci n’ont visiblement jamais été lus par un exécutif politique qui a toujours préféré être présent partout avec ses soldats si faciles à déployer, plutôt qu’efficace quelque part. La liberté d’action est un autre principe. Il sous-entend que l’on conserve l’initiative de nos actions et qu’on ne se contente pas de réagir aux évènements, en changeant par exemple de politique de défense parce qu’il y a eu des attentats (prévisibles) en France en janvier 2015, ou de posture opérationnelle au Sahel seulement parce qu’on a eu plusieurs soldats tombés le même jour. Là encore, ce principe est visiblement mal connu sinon on aurait mieux conduit cette guerre.

Le but d’une opération militaire n’est pas d’avoir aucun mort, sinon le meilleur moyen pour y parvenir est de ne pas la déclencher, mais de faire en sorte que ces morts presque inévitables ne l’aient pas été pour rien. Nous sommes actuellement sur le fil du doute, il est temps de changer de posture sur une victoire avant de basculer dans la certitude de l’échec.

vendredi 6 mars 2020

Le Sahel comme laboratoire des guerres longues


Modifié le 6 mars 2020

La France est en guerre au Sahel. On ne saurait pas forcément dire quand cette guerre a commencé pour elle. Faut-il remonter à au Groupe islamique armé (GIA) algérien qui, lui nous a tué 21 ressortissants français en Algérie ou en France dans les attentats entre 1994 et 1995, projetant même de détourner un avion de ligne pour l’écraser sur Paris? Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ex- Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) en est issu et se considère depuis toujours en guerre contre nous. Faut-il considérer la mise en place en 2009 des Forces spéciales de l’opération Sabre, premier acte discret de l’implication militaire directe de la France dans la région?

Dans tous les cas notre guerre au Sahel est déjà la plus longue conduite par la France depuis très longtemps, avec la perspective de durer encore probablement de nombreuses années. Elle est en cela assez typique de ces longs conflits sans début clair et à la fin incertaine qui opposent désormais des États à des organisations armées dans des «complexes conflictuels» régionaux. Nous y intervenons pour empêcher que les entités qui nous sont hostiles à l’intérieur nous portent des coups trop violents dans la région ou même désormais en métropole, limiter ensuite les conséquences qu’une profonde déstabilisation de la zone pourrait avoir sur nos sociétés, par l’explosion des trafics de drogue non contrôlés par exemple ou des flux migratoires.

Est-ce que nous nous y prenions bien? Pas forcément. Le « bouclier lointain » peut devenir lourd à porter si justement il est trop lourd et s’il faut le porter trop longtemps. Nous avons encore un peu de mal à appréhender ces conflits longs, presque perpétuels, mais le Sahel peut être notre école.

Dans le complexe conflictuel sahélien

L’Afrique occidentale et centrale est le théâtre d’opération privilégié de la Ve République. Nous y intervenons régulièrement depuis la fin de la colonisation à partir d’un système opérationnel assez unique fondé sur un réseau d’accords bilatéraux, de bases locales, de coopération/formation et de forces d’intervention professionnelles en alerte en métropole ou sur place, comme la 6e Compagnie parachutiste d’infanterie de marine (CPIMa), une unité longtemps composée de soldats français, volontaires service long ou professionnels, et de différents pays africains. Ces forces sont réduites en volume, mais activables très rapidement sur simple décision du président de la République. On imagine alors qu’elles ne serviront qu’à gérer de petites crises locales, selon le principe du verre d’eau lancée sur l’incendie naissant.

Bien sûr, les choses ont été rapidement plus compliquées que cela et ce modèle souffrait d’un défaut de naissance : nous intervenions beaucoup, mais presque exclusivement dans nos anciennes colonies et chacune de ces interventions pouvait être ressentie, localement et en France, comme un retour à l’ancienne sujétion. Soumis à ce dilemme de l’intervention souvent demandée et de l’accusation toujours possible, nous avons beaucoup tâtonné dans l’emploi de nos forces sur de continent. De force de contre-coup d’État dans les années 1960, nous sommes passé à une campagne de contre-insurrection imprévue au Tchad en 1969-1972, puis à des actions de force rapides à la fin des années 1970, avant de préférer l’appui indirect et discret aux armées locales, puis les opérations de stabilisation c’est-à-dire sans considération d’ennemi dans les années 1990 et sous drapeau européen. Malgré les nombreux précédents fâcheux, nous avons même tenté l’interposition en République de Côte d’Ivoire. Les résultats de ces expérimentations, qui étaient surtout des substituts à l’intervention directe, ont été très mitigés.

L’engagement dans le théâtre sahélien en 2009 commence sous une nouvelle forme, légère et discrète, avec la proposition d’aider les armées locales à se transformer et une petite capacité d’intervention directe ponctuelle et discrète de nos forces clandestines ou spéciales. Cette «empreinte légère» fonctionne jusqu’en 2012. La Mauritanie accepte notre aide et cela va être un succès, et nous contenons AQMI dans ses attaques et ses prises d'otages. Pour  le reste, nous ne touchons pas vraiment aux problèmes de fond de la région. 

Le contexte change profondément avec la prise de contrôle du Nord-Mali par le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Cette crise révèle alors la faiblesse profonde des Forces armées maliennes (FAMa) et ce qui est presque toujours lié, des institutions du pays. Critiquant l’inaction et la corruption du gouvernement un groupe de militaires organise organisé un coup d’État à Bamako le 22 mars 2012, ce qui plonge le pays encore plus dans la confusion. Dans le Nord, les organisations djihadistes, AQMI et Ansar Dine, auxquelles se joint le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) se retournent contre le MNLA et prennent à sa place le contrôle des villes du Nord. Avant la territorialisation de l’État islamique en Syrie et en Irak, la moitié d’un pays africain se trouve d’un seul coup aux mains d’organisations djihadistes.

La réponse à cette situation a été classique. Dès le coup d’État du 22 mars, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) négocie la remise en place d’institutions maliennes stables et organise une opération militaire, la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (MISMA), destinée à aider les FAMa à reprendre le contrôle de l’ensemble du pays. L’action de la CEDEAO est alors appuyée par les grandes organisations internationales, comme l’Union européenne qui propose de fournir une mission de formation ou de reformation technique des bataillons FAMa (EUTM, European Training Mission). La France annonce qu’elle appuiera le processus.

Les résultats ont également été classiques. Par manque de financements, et de troupes et d’états-majors opératifs formés et immédiatement disponibles, la MISMA met un temps particulièrement long pour se mettre en place, alors qu’il ne s’agit que de déployer 3300 soldats. L’UE ne fait guère mieux avec EUTM.

Au bilan, lorsqu’au mois de janvier 2013 Ansar Dine reprend les hostilités contre l’État malien en lançant un raid en direction de Mopti au centre du pays, rien n’est prêt après huit mois de tractations. Face aux quelques centaines de combattants d’Ansar Dine, il n’y a rien de solide. C’est finalement la France, seule à disposer de vraies capacités d’intervention rapide dans la région, qui est appelée au secours.

La France accepte et pour la première fois depuis 1978, nous nous engageons en Afrique dans une intervention directe, baptisée Serval, avec un ennemi désigné et une mission claire, le chasser du Nord-Mali. Les premiers à intervenir sont les hommes de l’opération Sabre et la force de frappe aérienne basée à N’Djamena ou même en France. Ils sont rapidement rejoints par des forces venues de métropole ou des pays alentour et au bout d’un mois, la force terrestre comprend une brigade avec quatre groupements tactiques interarmes (GTIA) motorisés et un groupe aéromobile tandis que la force aérienne a pratiquement doublé avec 37 aéronefs divers, dont douze avions de combat. C’est la plus grande opération militaire française depuis 1990.

Serval est un remarquable succès, en grande partie du fait de la territorialisation de l’ennemi qui a permis de donner la priorité à l’affrontement force contre force et de fournir des résultats visibles. Serval a pu être ainsi une «opération séquentielle», une forme d’intervention où on agit exclusivement contre la force armée ennemie en progressant d’objectif en objectif jusqu’au but final. Il suffit alors de regarder sur la carte la progression des petits drapeaux pour savoir dans quel sens va l’histoire. Après avoir stoppé l’attaque ennemie, le bénéfice de la surprise est conservé avec la prise de risque d’une contre-offensive immédiate. La rapidité de l’offensive en direction de Gao et Tombouctou permet de libérer la boucle du Niger dès le 28 janvier puis les villes du Nord jusqu’à la frontière algérienne. Les combats véritables commencent mi-février dans l’Adrar des Ifhogas contre AQMI, avec l’aide précieuse d’un bataillon tchadien, et aux alentours de Gao contre le MUJAO. À la fin du mois d’avril, les groupes djihadistes ont perdu un tiers de leurs combattants au combat et leurs bases ont été détruites. Depuis le début de l’intervention française, il y a eu 400 combattants djihadistes tués au combat pour 4 Français, 7 Maliens et 23 Tchadiens. Dans cette forme opérationnelle en séquence, la réponse à la question «pourquoi nos soldats meurent-ils?» est claire et n’induit que rarement le doute puisqu’elle s’accompagne de résultats visibles.

Mais Serval n’était qu’une bataille. À l’été 2013, si elles ont été battues et contraintes à la fuite ou la clandestinité au Nord-Mali, les organisations ennemies existent toujours et aucun des problèmes de la région et en particulier du Mali, corruption et inefficacité voire oppression des institutions et de l’administration, clivages socioethniques, «question touareg», tous ces éléments qui ont fait que ces groupes ont pu y prospérer n’est résolu. Devant ce changement de contexte, il était nécessaire également de changer de forme opérationnelle.

Barkhane

L’expérience des opérations semble indiquer que si on ne peut raisonnablement espérer un succès stratégique dans les trois années qui viennent, il faut alors s’attendre à ce que les forces étrangères présentes et visibles à côté du au problème non résolu y soient associées. Commencera alors le temps du doute et de l’usure, puis du retrait rapide et de la victoire de l’ennemi. En anticipant que cela durera plus de trois ans, il faut soit décider de renoncer tout de suite, soit s’organiser pour un conflit très long. Nous n’avons fait vraiment ni l’un ni l’autre.

En lançant l’opération Barkhane en juillet 2014, nous avons décidé de rester visibles à côté du problème. Fondamentalement, Barkhane correspond à l’association dans une seule force de toutes les opérations que nous menions déjà dans les pays du G5-Sahel, Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad. L’élément nouveau par rapport à avant 2013 est le maintien d’un GTIA aéroterrestre à Gao et dans les bases temporaires autour, c’est-à-dire au cœur de la zone critique.

Barkhane travaille en coopération avec les autres acteurs militaires de la région, Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) qui remplace et intègre la MISMA, EUTM, les forces armées nationales et enfin la force conjointe du G5-Sahel créée officiellement en février 2017. Toutes ces entités auxquelles il faudrait ajouter toutes les missions de développement ou l’Organisation des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) s’empilent les unes aux autres dans la région, sans empêcher le centre du Mali, le nord du Burkina-Faso et le Nord ou le Sud-ouest nigérien, d’échapper au contrôle des États locaux. La MINUSMA ne sait pas combattre, EUTM ne fournit que de la formation technique à l’armée malienne et ne touche donc que la surface de ses problèmes, la force conjointe comme toutes les forces interafricaines doit attendre des années pour trouver les moyens techniques et financiers de fonctionner. Les États malien et burkinabè bougent peu.

Barkhane est donc, avec les armées mauritanienne et tchadienne en périphérie, l’acteur militaire le plus important du complexe conflictuel. Pour autant, avec un effectif total variant de 3000 et 5000 soldats et une force aérienne d’une quarantaine d’aéronefs de tous types pour une région immense, ses moyens ne lui permettent pas de faire vraiment autre chose que des raids et des frappes. Ses effectifs sont tellement réduits que même associée à quelques bataillons locaux, elle ne peut se déployer qu’au mieux quelques semaines dans une région. Elle est souvent efficace dans la traque et l’aide à la population (avec des moyens très faibles), mais ce n’est forcément que temporaire. La «tache d’huile» ne fonctionne que si elle est permanente. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, si cette «tache d’huile» s’efface parce que l’État n’en a pas profité pour rétablir une administration légitime, au bout de quelques jours, quelques semaines, quelques mois éventuellement, les choses redeviendront comme avant. Contrairement à Serval, Barkhane est une opération cumulative. Cette fois pas de drapeau à planter sur des villes libérées, pas de batailles, mais une multitude de petites actions isolées dont on espère qu’elles finiront par produire après des années un «État final recherché» ambitieux, mais flou.

Au bilan, le principal effet de Barkhane est surtout dissuasif en empêchant l’ennemi de faire les choses en grand, constitution de bases, raids volumineux, sous peine d’être repéré et frappé. C’est déjà beaucoup, mais la force d’une organisation armée réside surtout dans sa capacité de génération. Depuis ses débuts Barkhane élimine en moyenne un combattant ennemi tous les deux jours. Cela pourrait finir par entraîner l’usure voire la destruction de groupes de quelques milliers d'hommes si ce combattant éliminé n’était rapidement remplacé. Or les raisons seront toujours aussi nombreuses de venir rejoindre les rangs de l’État islamique dans le grand Sahara (EIGS) ou du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), réunissant tous les anciens groupes djihadistes de 2013 à quelques nouveaux. Non seulement l’ennemi ne s’affaiblit pas, mais il tend à étendre son contrôle, et à infliger des coups sévères aux forces locales et à la MINUSMA.

Barkhane a donc une certaine efficacité, purement militaire, mais elle n’est pas efficiente. Malgré la supériorité française sur chaque point de contact, une opération de longue durée finit par coûter cher humainement. Au mois de février 2019, 32 soldats français sont morts dans l’opération Barkhane qui s’ajoutent aux dix de Serval, à cette différence qu’au contraire de Serval, on a plus de mal cette fois à associer ces pertes à des bilans concrets importants. Chaque perte nouvelle induit le doute et l’accumulation du doute induit le sentiment d’enlisement inutile. C’est beaucoup moins visible, mais l’engagement d’une force moderne et sur de grands espaces coûte aussi cher financièrement, de l’ordre d’un à deux millions d’euros par jour, à comparer à la moyenne des combattants ennemis éliminés. Au total, donc Barkhane aura donc déjà coûté début 2020 aux alentours de 2,5 milliards d’euros.

Enfin, sur la durée on s’expose aux «cygnes noirs», ces évènements inattendus qui ont des effets stratégiques. Ces «cygnes noirs» peuvent être favorables, comme lorsqu’un camp ennemi décide de se rallier à soi par exemple, mais ils sont souvent négatifs. Un comportement désastreux de nos soldats auprès de la population ou pire des morts innocents, un accident d’hélicoptère, ou même simplement au moins cinq de nos soldats tués en une journée de combat et l’engagement tout entier sera remis en question. Nous sommes soumis à la qualité totale, or sur la longue durée celle-ci est impossible à tenir.

Très rapidement, souvent aussi à partir de trois ans, s’il n’y a pas de résultats cela deviendra de notre faute, parce que nous sommes étrangers, parce que nous sommes visibles à côté du problème alors que celui-ci est plutôt nourri par des facteurs invisibles, parce ce que certains, et pas seulement nos ennemis, ont intérêt à ce qu'on le voie ainsi. Mécaniquement, une opération qui ne produit pas d’effets visibles et très sensibles verra son soutien national et local diminuer inexorablement, d’où d’ailleurs la tentation politique de rechercher à tout prix des bilans positifs à montrer, or les seuls bilans à montrer rapidement dans ce genre d’opérations sont des bilans d’élimination. L’exécutif politique poussera donc encore plus à traquer, rechercher et détruire, afin de «nourrir les communiqués», mais aussi à être plus visible encore à côté d’un problème dont la résolution ne peut être que longue.

S’organiser pour durer

Ces problèmes auraient pu être évités en s’organisant mieux pour mener une guerre de longue durée. Pour durer, il faut être efficace tout en étant économe de la vie de nos soldats, de nos finances et de notre image.

Un principe de base devrait être de placer dans les mains d’une seule entité dirigée par une personnalité civile ou militaire au rang de ministre tous les instruments de puissance et d’influence diplomatiques, économiques, informationnels et militaires, dont nous disposons pour l’ensemble de l’Afrique occidentale. La plupart des innovations ne sont pas techniques, mais organisationnelles ou culturelles, faire travailler ensemble sous une même direction et en synergie militaires, développeurs, diplomates et influenceurs serait déjà une révolution. Il serait bon que cette entité ne soit pas placée au cœur de la zone critique, mais en périphérie.

Les moyens militaires de cette organisation doivent être de plusieurs ordres en fonction de leur visibilité. Les forces régulières  «lourdes» et donc visibles doivent rester en périphérie de la zone critique et attendre les grosses cibles, de la colonne de picks up à la base dans une vallée montagneuse. C’est ainsi que l’on a procédé en Mauritanie lors de l’opération Lamantin en 1978 et à plusieurs reprises au Tchad. Au pire, si l’ennemi reconstitue des bases importantes, il faut «refaire Serval», à la demande du gouvernement local.  

La zone critique de son côté doit être occupée par des moyens discrets. La priorité doit y être la recherche du renseignement et la connaissance du milieu. Il faut des moyens de surveillance, il faut aussi un réseau de gens sur le terrain qui connaissent parfaitement les régions, parlent la ou les langue(s), et passent leur temps à chercher à comprendre.

S’il faut y agir ponctuellement, il faut le faire avec des forces masquées, clandestines, « forces spéciales noires » de raids, « forces spéciales blanches » pour l’encadrement, mercenaires si possibles français. 

S’il faut agir avec un peu de volume et il en faut souvent, il faut s'associer. Il n’y a pas d’exemples de contre-insurrection moderne menée par une puissance au sein d’un pays étranger souverain qui n’ait réussi sans l’intégration sous le commandement de cette puissance de forces «non nationales». Les troupes du Special Air Service (SAS) ont encadré les milices locales dans la guerre du Dhofar au début des années 1970 et cela a été la clé du succès. En en 1969 l’armée nationale tchadienne a fusionné avec les forces françaises le temps de leur reconstitution et cela seulement a permis à ces dernières à se retirer trois ans plus tard après avoir vaincu le Front de libération nationale. Au Sud-Vietnam l’expérience militaire américaine la plus réussie a été l’intégration de groupes de combat de Marines dans les sections d’autodéfense des villages. Les mêmes Américains n’ont pu l’emporter en Irak en 2007 qu’en intégrant dans leurs rangs 100000 miliciens locaux qui venaient s’ajouter aux 160000 membres de sociétés privées également payés par eux. Une des forces de l’intervention actuelle de la Russie en Syrie est que l’engagement au contact au sol y est conduit soit par des troupes privées russes, soit par le 5e corps d’armée syrien sous commandement russe.

Dans l’idéal, à efficacité et contrôle équivalents moins les nationaux qui sont dans ces forces mixtes sont visibles et mieux c’est. Après le retrait des forces régulières du Tchad en 1972, hormis un bataillon en réserve d’intervention à N’Djamena, la plupart des aéronefs de l’armée de l’Air tchadienne sont pilotés, très efficacement, par des Français en uniformes tchadiens. Les soldats privés, éventuellement détachés temporairement de la force régulière, pour peu évidemment qu’ils soient contrôlés comme cette dernière, font le travail aussi bien et plus discrètement. S’ils portent l’uniforme local, on peut plus difficilement critiquer la France et s’ils tombent, cela n’est pas annoncé dans les médias. 

On obtient ainsi de la force, de la masse, de la connaissance du milieu, pour infiniment moins cher en coût humain, financier et d’image. Mais là encore, il faut innover culturellement et dépasser des blocages psychologiques, sous peine d’être dépassés par ceux qui le font.

Pour la structure des forces, on sait depuis longtemps à quoi elle doit ressembler une armée de contre-insurrection en milieu complexe. Il faut d’abord une force qui ressemble à celle de l’ennemi, donc une force nomade et bien intégrée dans le milieu physique et humain. Cette force sert d’abord exercer une pression sur l’ennemi, le traquer et le fixer, en coordination avec des forces de sécurité permanentes et des forces d’intervention aéroterrestres locales ou extérieures. L’armée mauritanienne a adopté ce modèle avec succès avec un effort particulier pour payer correctement et réellement les soldats et les accompagner socialement, sans quoi tout le reste serait inutile. Tout cela s’est fait avec l’aide des Américains et des Français, par le biais de la présence permanente de coopération, les détachements d’instruction opérationnelle (DIO) de la base française de Dakar qui viennent assurer des formations temporaires et des Forces spéciales ou clandestines françaises qui ont grandement aidé à la formation des Groupes spéciaux d’intervention (GSI), les unités nomades qui surveillent la frontière, et les accompagnent parfois dans leurs missions. Cela ne gagne pas la guerre, mais permet au moins que les objectifs stratégiques que nous cherchons à atteindre, l’endiguement de l’ennemi djihadiste et le maintien du désordre à un niveau tolérable pour nos intérêts soient atteints au moindre coût.

Notre modèle de forces, tel qu’il est conçu, tel qu’il est employé n’est pas complètement adapté aux conflits longs et de faible intensité qui semblent être désormais la norme. D’autres nations, avec qui nous pouvons être en confrontation dans ces complexes de conflits, ont déjà pris beaucoup d’avance dans cette manière de faire la guerre.

lundi 13 janvier 2020

De ma terre jusqu'au Sahel


Publié le 12/12/2019

Le 11 novembre dernier a été inauguré à Paris un monument en mémoire des soldats «morts pour la France» loin de leur pays depuis 1963. Si on examine maintenant le contexte dans lequel sont morts les 549, et hélas bientôt 562, soldats dont le nom y est inscrit, on s’apercevra que presque tous sont tombés en luttant non contre des États, mais contre des organisations armées. Nos ennemis sont le plus souvent des sigles, Frolinat, Polisario, GUNT, FLNC, FPR, pour ne citer que ceux que nous avons combattus en Afrique et désormais, pour ne considérer toujours que ce continent, nous nous battons contre Ansar Dine, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), la katiba Macina et la katiba Al-Mourabitoune réunies dans Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ainsi que l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS).
Ces organisations ennemies, autant les appeler par le nom parfois changeant qu’elles se donnent et non par l’appellation « Groupes armés terroristes » qui ne veut pas dire grand-chose, abstrait le problème, le réduit à ce qui n’est qu’un mode d’action et en limite la solution à l'éradication. Ces gens-là ne sont pas de simples psychopathes qui n’ont envie que de semer la mort et la destruction, ce sont des acteurs politiques qui ont un projet, des plans et des instruments pour imposer leur volonté. Ils ne viennent pas non plus d'une autre planète, mais d'un contexte local complexe. Considérer tous ceux qui portent des armes dans leurs rangs comme de simples alter ago de ceux qui ont attaqué Paris le 13 novembre 2015 est une simplification grossière et trompeuse.
Nous leur faisons la guerre pour deux raisons. La première, très simple, est que ce sont eux qui nous l’ont déclarée, et ce dès 1995 lorsque ce qui deviendra plus tard AQMI a organisé une série d’attentats en France, envisageant même de fracasser un avion de ligne au cœur de Paris, puis avec d’autres groupes ont entrepris de nous harceler dans le Sahel en tuant nos ressortissants ou en les prenant en otages. Il y a plusieurs manières de faire la guerre et à l’époque, on s’était contenté de se protéger de leurs actions, sur le territoire métropolitain d’abord par un dispositif juridico-policier dont on ne percevait pas encore les failles, et sur place au Sahel par l’action ponctuelle de nos forces clandestines ou spéciales. Cela pouvait suffire pour contenir la menace pour nous, mais pas pour certains États de la région.
C’est là qu’intervient la deuxième raison. Nous nous engageons au combat parce qu’on nous le demande, et nous acceptons parce que nous avons des accords de Défense, des paroles à respecter et surtout des intérêts à défendre. Quand on n’a qu’un marteau comme outil d’analyse, on ne voit que des clous. Quand on ne voit que de l’exploitation capitaliste partout, on cherchera immédiatement le pétrole, les minerais, les projets de gazoduc, qui seuls peuvent justifier une intervention militaire. Ce n’est pas absurde, il est légitime qu’un État défende ses intérêts économiques. Malheureusement, c’est rarement le cas pour la France. D'expérience, la plupart du temps nos engagements militaires s’effectuent dans des endroits où il n’y a pas grand-chose «à gagner» et s’il y en a, nous savons très mal en tirer des dividendes. Il y a certes un peu d’or au Mali et au Burkina Faso, mais il n’est pas exploité par des sociétés françaises, sans doute le résultat des interventions australienne et canadienne dans la région. Il y a aussi un peu d’uranium au Niger, 4 % de la production mondiale, que nous exploitons sans qu’il représente plus depuis longtemps un approvisionnement stratégique. S’il l’était encore vraiment, il aurait suffi d’envoyer nos troupes autour de cet uranium et nous serions tranquilles.
Bien plus simplement, parmi les intérêts à défendre il y a des ressortissants à protéger, 6000 au Mali par exemple en 2013. Bien plus sûrement encore, il y a la vision qu’à la France de sa place et de son rôle dans les affaires du monde, et une facilité d’engagement inédite dans les démocraties puisqu’il suffit que le président de la République le décide. Nous intervenons aussi parce que nous sommes parmi les rares à pouvoir le faire et accepter que nos soldats meurent au combat. Tout cela donne 170 interventions militaires depuis 1963, dont un certain nombre en soutien d’États faisant appel à nous pour les aider à lutter contre des organisations armées.
Le Mali en fait partie. Il fermait les yeux jusque-là sur AQMI, mais il n’a pu cacher son impuissance lorsque des mouvements plus locaux, Touaregs d’Anse Dine ou Arabes maliens du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) se sont associés à Al-Qaïda pour former en 2012 un califat non proclamé dans le nord du pays. Ces trois organisations représentaient à peine plus de 3000 combattants, peu en soi, mais une superpuissance face au vide l’État malien et la lenteur interminable de constitution de la force interafricaine, la Mission internationale de soutien au Mali (MISMA), qui était censée pallier cette faiblesse. Le risque était grand, non pas forcément d’un prise de Bamako par quelques centaines de combattants, mais d’une déstabilisation générale, d’un chaos sur lequel des jihadistes auraient pu ensuite prospérer avec des conséquences certaines sur les pays voisins, dont la Côte d’Ivoire où pour le coup les intérêts français sont beaucoup plus importants, et des conséquences indirectes possibles sur l’Europe proche.
La dernière fois que nous sommes intervenus militairement directement contre des organisations armées en Afrique, c’était en 1978, dans ce qui était à l’époque au Zaïre, mais surtout au Tchad avec l’opération Tacaud. Tacaud s’est mal terminée puisque nous avons été incapables d’empêcher le pays de basculer dans le chaos surtout à partir du moment où le gouvernement français de l’époque a cessé d’utiliser ses soldats pour combattre. Depuis, lorsque nous sommes intervenus en guerre en Afrique, nous l’avons fait en «appui et soutien» des armées locales qui elles, menaient le combat en première ligne. Cela réussissait parfois, cela échouait plutôt, le succès reposant presque entièrement sur la valeur de ces armées locales, elle-même souvent liée à celle de leur État, de sa légitimité, de son autorité, de son honnêteté. Lorsque les États et donc leurs armées étaient de manière persistante plus faibles que leurs adversaires, nos conseillers, nos avions, nos canons, nos équipements, n’ont fait que retarder une défaite inéluctable. Nous avons cessé cette pratique avec l’opération Noroît au Rwanda en 1993 et cessé alors pour un long temps de faire la guerre en Afrique.
Depuis nous n’avons mené que des missions sans ennemis en espérant ainsi que l’on n’en aurait pas, soit des missions d’interposition, soit des «opérations de stabilisation». À chaque fois que l’on pouvait, on cachait le drapeau français derrière le drapeau européen des missions EUFOR, ou celui des Nations-Unies, parfois des missions interafricaines. Tout était bon pour agir sans être visible et sans prendre trop de coups, même si cela ne fonctionnait pas beaucoup. Ne pas vouloir d'ennemis n'empêche pas d'en avoir ponctuellement et nos soldats de tomber aussi dans ces opérations. Cette période s’est presque terminée en 2011 avec l’intervention discrète des forces françaises au profit des forces du président ivoirien élu Ouattara contre celles de Laurent Gbagbo. Il y eu encore l'opération Sangaris en République centrafricaine, une des plus difficiles, sans doute la dernière du genre avant longtemps.
L’intervention française de janvier 2013 au Mali renoue donc avec l’intervention directe au combat contre des organisations armées, témoignant de l’échec de toutes les autres formes. Cette opération Serval a été un remarquable succès, en grande partie justement du fait de la territorialisation de l’ennemi qui permettait de donner la priorité à l’affrontement force contre force et de fournir des résultats visibles. Pour être plus précis, on peut qualifier Serval d’«opération séquentielle », une forme d’intervention où on agit exclusivement contre la force armée ennemie en progressant d’objectif en objectif jusqu’au but final. Il suffit alors de regarder sur la carte la progression des petits drapeaux pour savoir dans quel sens va l’histoire. Les petits drapeaux français et alliés, les Tchadiens principalement, ont ainsi été placés sur Gao et Tombouctou libérées d’Ansar Dine et du MUJAO, puis sur la base d’AQMI dans la vallée de l’Ametettaï. Ajoutons que dans cette forme opérationnelle, la réponse à la question «pourquoi nos soldats meurent-ils?» est claire et n’induit que rarement le doute puisqu’elle s’accompagne de résultats visibles.
Toute la difficulté de la lutte contre les organisations armées et parfois contre les États est de savoir où s’arrête ce qui suffit. Il n’y a que peu de capitulations et encore moins de destructions complètes. Il n’y a bien souvent que des situations plus ou moins acceptables. Villes libérées, bases détruites, 300 combattants jihadistes tués, la plupart des autres en fuite et incapables de monter des opérations d’ampleur sous peine d’être frappés, à la fin de 2013 le corps expéditionnaire français avait accompli sa mission. Il aurait été possible de le retirer quitte à revenir plus tard en cas de besoin. C’est ce que nous avons fait au Tchad en 1972 après avoir vaincu, mais non détruit le Front de libération nationale.
Nous avons préféré rester dans une guerre dont la forme basculait de la forme «opération séquentielle » à celle d’«opération cumulative», des Échecs au jeu de Go. Cette fois pas de drapeau à planter sur des villes libérées, pas de batailles, mais une multitude de petites actions isolées dont on espère qu’elles finiront par faire émerger après des années l’«État final recherché». C’est la forme utilisée par toutes les organisations armées clandestines avec de la guérilla, des sabotages, de l’action auprès des populations, des attentats terroristes éventuellement. C’est un pointillisme que pratiquent aussi généralement ceux qui les combattent, par des raids, des frappes, des actions civilo-militaires, etc. C’est beaucoup plus long et ingrat que les opérations séquentielles. Les combats y ont moins d’ampleur, mais sur la longue durée, ils finissent par faire beaucoup plus de morts dans nos rangs, des morts que l’on a du mal cette fois à associer à des bilans concrets, ce qui induit le doute et l’accumulation du doute induit le sentiment d’enlisement alors que l’enlisement est inhérent à ce type d’engagement.
Le passage de Serval à Barkhane en 2014 consacrait ce changement de forme, inévitable du fait du succès même de la première opération qui interdisait désormais aux organisations ennemies de paraître en grand quelque part sous peine de destruction. Cette forme faite de coups, de frappes et de raids pouvait être menée depuis la périphérie du Mali, depuis des bases solides. Il fut décidé au contraire de maintenir un corps expéditionnaire dans et autour de Gao en attendant la relève par d’autres forces, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) d’abord puis surtout les Forces armées maliennes (FAMa).
Cette relève, comme c’était hélas prévisible, n’est pas venue. La MINUSMA, 13000 soldats et un budget d’un milliard d’euros par an, s’est avérée aussi inefficace et peu utile que toutes les autres opérations des Nations-Unies, et la Mission européenne de formation des FAMa, succédant à un programme équivalent américain, s’est révélée largement stérile. Là encore 13000 soldats ont été formés où reformés en six ans au camp de Koulikoro près de Bamako, avec un effet pratiquement nul car le problème premier des FAMa n’est pas technique, mais leur adossement à un État failli et corrompu.
Une bonne stratégie recherche le centre de gravité de l’ennemi, ce qui fait sa force, et s’efforce ensuite de le détruire ou moins de le réduire au maximum. Or, le centre de gravité des jihadistes n’est pas leurs chefs ou leurs quelques milliers de combattants au total. Quand nous les éliminons au rythme moyen d'un tous les deux jours, ils se renouvellent, preuve que le problème est plus dans la cause de leur existence que dans cette existence même. Le centre de gravité des jihadistes est à Bamako. Ce qui fait la force de nos ennemis sur place, c’est l’incapacité de l’État malien à établir une paix durable avec les Touaregs, à faire venir son armée ou la police dans les villages qui appellent à l’aide, à rendre la justice entre les éleveurs du centre du pays, à empêcher par voie de conséquences la création de milices communautaires qui vont à leur tour provoquer des exactions contre cet Autre qui est forcément à la source des problèmes. Il apparaît comme une administration corrompue et inefficace face à des organisations qui, elles, rendent la justice, éduquent parfois, font la police et payent leurs combattants.
Et c’est ainsi que l’on a laissé nos soldats au milieu d’une situation qui ne pouvait que se dégrader tant que l’échelon politique malien ne prenait pas ses responsabilités, ce qu’il n’a jamais fait. Peut-être que notre présence y a même contribué. Pourquoi faire des efforts difficiles pour résoudre les problèmes internes ou pour combattre vraiment les jihadistes quand on est protégé dans son existence par les soldats français? Pourquoi changer quand la persistance des problèmes incite à une aide internationale de plusieurs milliards d’euros dont peu arriveront dans les villages? Atout supplémentaire, les Français peuvent faire d’excellents boucs émissaires lorsque les problèmes ne sont pas résolus.
La situation s’est donc finalement et forcément dégradée, avec une accélération cette dernière année, contaminant par effet domino, le Burkina Faso voisin, à l’État tout aussi défaillant, et même le Bénin, où deux soldats français sont tombés aussi.
En l’état actuel des choses, il n’existe que trois options pour la France.
La première est le maintien en l’état. On peut rester ainsi en espérant que les choses vont finir magiquement par s’améliorer, qu’un sursaut national va donner des forces nouvelles au Mali et au Burkina Faso. Le plus probable est au contraire le basculement dans une situation complexe incontrôlable, la raison de l’échec de Tacaud au Tchad en 1979-1980, et comme à l’époque, de prendre pour rien des coups y compris de la part de ceux que l’on est censé défendre, et ce jusqu’au repli inévitable. Tout ce qu’on peut espérer est que le chaos reste localisé, comme ce fut le cas au Tchad, et qu’une forme d’équilibre s’instaure et d’un point de vue militaire puisse fournir à nouveau des objectifs clairs que l’on puisse attaquer depuis l’extérieur.
On peut décider de replier dès à présent les forces du Mali pour se redéployer ailleurs, sensiblement faire ce qu’il aurait été possible de faire à la fin de Serval mais désormais dans une ambiance de défaite. Ce serait sans doute redonner de la liberté d’action aux jihadistes et nourrir de nouvelles accusations, d’abandon cette fois, succédant à celle de trop grande présence. Mais cela peut être considéré comme un signal fort au Mali et susciter par peur ce sursaut national. Au pire, là encore, il sera toujours possible d’attaquer depuis la périphérie.
On peut décider au contraire, un renforcement, à la manière du «sursaut» américain en 2007 en Irak. Pour que cette option ait une réelle influence, il faut des renforts en nombre significatif mais aussi de nouvelles méthodes. On peut doubler le nombre d’avions Rafale et d’hélicoptères Tigre au Sahel, on peut y ajouter des drones armés, cela permettra de plus et mieux frapper, mais cela ne suffira pas. Ce qui manque réellement au Mali et au Burkina Faso, ce sont des combattants, des bataillons motivés, compétents, bien commandés, qui puisse surpasser l’ennemi sur son propre terrain avec l’appui de la population et non contre elle, à l’instar des huit Groupements spéciaux d’intervention mauritaniens (GSI) qui tiennent la frontière désertique avec le Mali.
Ces bataillons ce ne sont pas les armées européennes qui vont les fournir, on n’y pratique plus le risque et le combat sauf chez les Britanniques et chez nous. Nous pouvons éventuellement en fournir quelques-uns si on se désengage des opérations dont le premier «public visé», opinion publique, Etats-Unis, États locaux, n’est pas l’ennemi. Du point de vue opérationnel ce serait plus efficace, mais délicat politiquement. Le vrai renforcement ne peut venir que de la région, de la force commune G-5 Sahel bien sûr, la solution annoncée depuis quatre ans et qui comme toutes les forces interafricaines bute toujours sur le byzantinisme de son financement. Un mandat des Nations-Unies faciliterait les choses, étrangement il ne vient pas. Il peut venir surtout du Mali, du Burkina Faso et du Niger. En réalité, la seule solution serait, comme dans le passé au Tchad, au Dhofar ou en Irak, que l’État malien laisse provisoirement sous commandement et contrôle étroit étranger des soldats locaux, réguliers, irréguliers, étrangers mercenaires, peu importe pourvu qu’ils soient motivés pour combattre. Mais bien entendu, pour de multiples raisons qui n’ont rien d’opérationnelles cela est difficilement concevable.
Le plus probable est donc que la guerre dure longtemps et que l’on évoque encore régulièrement des solutions destinées à montrer que l’on fait quelque chose, mais qui n’affectent pas profondément le cours des choses, pour finalement improviser dans l'urgence lorsque la catastrophe viendra.

mardi 14 janvier 2014

Serval, an 1

Ceci est la version longue de l'article paru dans le Journal du dimanche

L’intervention militaire française au Mali, le 11 janvier 2013, fut d’abord une surprise stratégique pour les djihadistes qui, en lançant la veille leur offensive vers le sud du pays, ne l’avaient probablement pas anticipé. Cette erreur d’appréciation devait certainement à une vision d’Etats occidentaux désormais réticents à s’engager au combat vraiment après l’expérience afghano-irakienne, vision confortée d’ailleurs par un certain nombre de déclarations françaises au cours des mois précédents. Dans ces conditions, face à une Mission internationale de soutien au Mali (MISMA) particulièrement lente à se mettre en place, et une armée malienne décomposée, les organisations djihadistes ont pu croire qu’elles bénéficiaient d’une liberté d’action pendant quelques mois, liberté dont elles ont voulu profiter. Leur analyse était en partie juste : nous avions effectivement atteint un point bas dans la manière de mener des interventions militaires, mais ce point bas était aussi un point d’inflexion.

L’opération Serval consacrait d’abord le retour à une forme classique d’intervention rapide de la France, proche de celle que l’on connaissait durant la guerre froide. La France avaient notamment mené une série d’opérations de guerre en Afrique de 1977 et 1980 qui avaient toutes été des succès militaires. Ces succès résultaient d’un système spécifique reposant sur des institutions autorisant un processus de décision rapide, des unités prépositionnées, des éléments en alerte en métropole, des moyens de transport et de frappe à distance, la capacité à fusionner avec des forces locales et la combinaison tactique du combat rapproché au sol et des appuis aériens.

Les opérations françaises ont commencé à perdre de leur efficacité lorsqu’on est sorti de ce système. De la Force d’interposition des Nations-Unies au Liban en 1978 à l’opération Licorne débutée en 2002 en République de Côte d’Ivoire, l’armée française a payé cher l’abandon de la notion d’ennemi et la stérilité des missions d’interposition. De l’engagement en Bosnie en 1995 à celui mené contre le régime de Kadhafi en 2011, les opérations de guerre, c’est-à-dire face à des ennemis politiques, ont alors été conduites en coalition sous leadership américain jusqu’à l’épuisement. Parallèlement, sur le sol africain, la France était dans un processus de désengagement militaire, réduisant le nombre de ses conseillers aux forces locales et de ses bases tout en privilégiant le soutien aux forces régionales et l’appel à l’Union européenne.

L’occupation du nord du Mali par les groupes djihadistes en toute impunité pendant toute l’année 2012 consacrait la fin de ces processus. La réticence des Alliés occidentaux à engager des troupes même contre des groupes terroristes et la difficulté de la plupart des Etats africains à mettre en place des forces puissantes (un an pour engager 3 000 hommes, ce qui d’évidence aurait été insuffisant) laissaient la France comme seule puissance ayant encore les moyens et la volonté d’intervenir. Il n’y avait d’autre choix que le retour à la forme classique d’intervention « à la française ». La clé de voûte du mouvement était une volonté politique claire, assumant d’emblée l’idée de guerre, et sans intrusion tactique. Ce préalable acquis, le reste du système d’intervention a été prompt à se réactiver.

La surprise stratégique de la décision a pu dès lors se doubler d’une surprise opérative, grâce au dispositif d’alerte en métropole et surtout au maintien du réseau de bases dans la région. Cette proximité, et l’aide de nos alliés ont permis par ailleurs de compenser l’affaiblissement de nos moyens de transport aérien. Il a été ainsi possible de porter très rapidement un coup d’arrêt à l’offensive en cours au centre du Mali par des moyens aériens tout d’abord, puis en l’espace de quelques jours par la mise en place d’une brigade terrestre. En deux semaines, les forces engagées ont dépassé en volume le plus fort de l’engagement en Afghanistan.

Le bénéfice de la surprise s’est maintenu avec une contre-offensive immédiate. La rapidité de l’offensive en direction de Gao et Tombouctou a permis de libérer la boucle du Niger dès le 28 janvier. La capacité à enchaîner rapidement les actions s’est confirmée avec l’occupation des villes du Nord avec la formation une nouvelle coalition avec les forces tchadiennes mais aussi des éléments touaregs retournés, tandis que simultanément un groupement tactique était chargé de la sécurisation de la région de Gao avec les forces armées maliennes (FAM).

Dans ce type de conflit contre des organisations non-étatiques où aucun traité ne vient officialiser la victoire, c’est au politique de marquer symboliquement les succès. Tel fut l’objet du voyage du président de la République le 2 février, consacrant la réussite de la première partie de la mission donnée aux armées : la restauration de l’autorité de l’Etat malien sur l’ensemble du territoire. La deuxième partie, la destruction des organisations ennemies, se limitait alors à la disparition d’Ansar Eddine, l’organisation radicale touareg. Les trois autres mouvements armés djihadistes - Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), le Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO) et les Signataires par le sang de Mokhtar Belmokhtar - conservaient encore la majeure partie de leur potentiel, en dépit des frappes aériennes.

Plusieurs centaines de combattants d’AQMI aguerris et motivés s’étaient installés depuis des années dans le massif de Tigharghâ à l’ouest de l’adrar des Ifhogas. Après avoir localisé cette base, les forces françaises ont accepté le combat rapproché, ce qui a sans doute constitué une nouvelle surprise pour des djihadistes. Après une manœuvre de bouclage menée par les forces françaises et tchadiennes, la zone a été conquise à pied par un groupement d’infanterie légère, fortement appuyé par artillerie et moyens aériens. Preuve était ainsi faite également que, dans un combat asymétrique, le « fort » ne l’emporte que s’il rivalise avec lui dans le combat rapproché en milieu difficile. Après un mois de combat, du 19 février au 21 mars, le bastion d’AQMI au Mali a été détruit et plus de 200 de ses combattants, dont le chef de katiba Abou Zeïd, ont été tués ou capturés.

La situation dans la région de Gao était plus complexe. Contrairement à AQMI, le MUJAO poursuivait depuis le 5 février un combat asymétrique fait de multiples actions d’éclat combinant attaques suicide, infiltrations et tirs de harcèlement. Face à cette menace, les forces françaises, maliennes et nigériennes dans la région du fleuve Niger ont mené une série d’opérations ponctuelles dans la région, détruisant la plupart des bases du mouvement et lui causant encore plus de pertes que contre AQMI. Comme la visite du président du 2 février, celle du ministre de la Défense le 7 mars a voulu marquer politiquement la fin d’une nouvelle phase. Après trois mois de combats, la mission assignée par le chef des armées – rétablir la souveraineté de l’Etat malien sur l’ensemble de son territoire et y détruire les forces des organisations terroristes – était accomplie.

La situation n’était évidemment pas normalisée pour autant et l’opération Serval changeait logiquement de nature (peut-être aurait-il fallu changer de nom?), les forces françaises passant en soutien de celles de la Mission des Nations-Unies au Mali (MINUSMA) mises en place à partir de juillet 2013 et participant à la mission de formation de l’armée malienne en attendant la stabilisation de la situation, processus qui ne peut que s’inscrire dans le long terme et dans un contexte régional.

Les organisations terroristes sont toujours présentes et conservent une capacité d’action dans tout le Sahel. La question touareg n’est pas résolue et l’alliance tactique française avec les organisations locales, pourtant à l’origine des événements de janvier 2002, a irrité les gouvernements alliés de la région et continuera de constituer un facteur de discorde tant qu’une solution politique n’aura pas été trouvée. A plus long terme, les facteurs politiques, économiques et même écologiques d’affaiblissement des Etats de la région sont toujours présents. Le conflit est entré maintenant dans une « longue traîne » de la stabilisation. Il s’inscrit maintenant dans une stratégie pour l’ensemble de la région consacrant le retour de la France en Afrique subsaharienne.