On
peut combattre en cherchant à détruire les forces armées ennemies et s’il s’agit
d’organisations non étatiques en s’efforçant de réduire les raisons qui font que
des gens aient décidé de prendre les armes contre un État. La première manière
est le fait des soldats, qui essayent de tuer des soldats ennemis tout en acceptant
de l’être éventuellement, la seconde est le fait de nombreux acteurs et en
particulier des autorités politiques locales des pays souverains au cœur
desquels nous combattons.
Ajoutons
cette évidence que la guerre se fait au moins à deux, même s’il suffit d’un
seul pour établir cet état de fait et de droit. La France de la Ve République
a mené beaucoup de guerres et contre des organisations non étatiques le plus
souvent même si elle a toujours préféré les qualifier de groupes « criminels » ou, plus récemment, de « terroristes », plutôt que d’« ennemis ». Cela équivaut à policiariser
un phénomène politique, ce qui n’a guère de conséquences si l’ennemi est
suffisamment réduit pour être détruit ou traité sans faire appel aux forces
armées, mais ce qui en a toujours lorsqu’il est nécessaire de faire appel aux
soldats.
La France
est actuellement en guerre au Sahel contre l’État islamique au Grand Sahara
(EIGS) et la coalition formant le Groupe
de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), dont Al-Qaïda au Maghreb
islamique (AQMI). Elle est en guerre d’abord parce qu’AQMI lui a déclaré depuis
longtemps et ensuite parce que les États de la région le lui ont demandé. La
France, comme de nombreux pays, a considéré qu’il était dans son rôle de
répondre à cette demande d’autant plus que la déstabilisation des États de la
région pourrait avoir de nombreuses conséquences néfastes sur ses intérêts et
sa sécurité, dans la région ou même en Europe. En lançant l’opération Serval en
2013, devenue Barkhane l’année suivante, le président de la République a décidé
de signer des actes de décès au nom de ce qu’il croyait être, à tort ou à
raison, les intérêts supérieurs de la nation.
Dans cette guerre, la France n’a que peu de prises sur les causes profondes de
l’existence de groupes djihadistes, qui dépendent de la volonté et des capacités
des autorités locales. Elle ne peut véritablement avoir une action efficace
qu’en s’attaquant aux forces armées, en espérant au mieux les détruire et au
pire les affaiblir assez pour que les forces de sécurité locales puissent
prendre le combat à leur compte. De leur côté, les organisations djihadistes ne peuvent pas vaincre la France sur le champ
de bataille, mais peuvent l’obliger à renoncer à son action. Ces objectifs différents
aboutissent à des stratégies identiques visant à tuer le maximum de combattants
adverses. Ce qui n’est alors normalement qu’un moyen de s’imposer devient une
fin en soi.
Pour les groupes djihadistes, le centre de gravité
de l’ennemi est le taux d’approbation des Français à l’engagement militaire au
Sahel. En dessous de 50 %, le retrait devient inévitable à court terme. Infliger des pertes est le
moyen le plus simple, peut-être le seul, qui leur est offert pour atteindre cet
objectif.
Les
morts ennemis n’ont cependant pas toujours la même valeur stratégique. Pour les
familles et les proches, le sacrifice sera toujours irréparable. Pour la nation
tout entière, il peut être compensé par ce qu’il a permis d’obtenir. Six
soldats français tombent d’avril à mai 2013 au début de l’engagement français
au combat au Mali, mais les Français peuvent alors voir le bilan qui accompagne
chacune de ces pertes : offensive djihadiste stoppée, libération des
villes de Gao, Tombouctou et Kidal, destruction des bases ennemies, libération
d’otages. La forte prise de risques, et donc mécaniquement des morts et des
blessés, permet à ce moment-là d’avancer vers une victoire même floue.
L’erreur
française a sans doute été à ce moment-là de ne pas se contenter de cette
victoire relative et de revenir à la posture antérieure mais de poursuivre la quête d’une victoire totale. À la fin
de l’opération Serval, on entre dans une forme de combat plus diffus, où les
bilans associés aux combats sont différents. Il n’y a plus de villes à libérer
mais seulement des hommes à tuer.
Si
ces hommes sont des émirs auxquels on peut reprocher beaucoup de choses graves,
cela peut encore avoir une valeur symbolique, et même pratique, forte, encore
que dans une vision criminalisée de la guerre, à la fois pour des raisons
différentes par l’exécutif et son opposition, cela peut passer pour des
exécutions extrajudiciaires. S’il s’agit d’anonymes et de chiffres, même en les
qualifiant de « terroristes », cela devient de la
comptabilité à la fois morbide et abstraite, et de plus en plus au fur et à
mesure que cela se répète et devient de la statistique.
Mourir
pour des statistiques passe alors nettement moins bien que pour libérer une
ville surtout si on ne voit pas bien comment une victoire va émerger au bout de
cette accumulation de chiffres. Le doute finit par s’installer quant à
l’intérêt de chaque sacrifice. À ce moment-là intervient généralement l’argument
du « il ne
faut pas qu’ils soient morts en vain », ce qui signifie le plus souvent qu’effectivement ils
meurent en vain, mais on continue quand même et parfois très longtemps. Lorsque
survient enfin la perception que les soldats tombent vraiment pour rien ou pour
un bilan négatif, le retrait est alors irrévocable et généralement rapide.
Ce
processus classique d’usure peut accélérer considérablement avec le nombre de
soldats tués en un seul combat. Un seul soldat qui tombe fait l’objet d’un
communiqué. De deux à trois, l’évènement suscite des articles et des débats
dans les médias. À partir de quatre, l’enjeu devient clairement politique, les
armées peuvent être remises en cause sur la conduite de l’opération et le chef
des armées appelé à se prononcer sur leur sens. À partir de dix, c’est une
crise majeure qui impose une inflexion forte. Cela est arrivé quatre fois
depuis 1962 : en octobre 1970 au Tchad, en octobre 1983 à Beyrouth, en
août 2008 en Afghanistan et en novembre 2019 au Mali. Avec cinq soldats tués en
moins d’une semaine au tournant de 2021, huit ans après le premier soldat tombé
et sans bien voir ce qui pourrait ressembler à une victoire, nul doute qu’il y
aura de profondes interrogations en France sur le sens du combat.
Notons
que par un biais classique qui veut que l’impact émotionnel des pertes soit
toujours plus fort que celui des gains, à beaucoup plus forte raison lorsque
ces pertes et des gains sont des vies humaines, on s’interroge assez peu sur l’effet
sur l’ennemi des pertes que nous lui infligeons. On demandera si « Barkhane n’est pas en train
de s’enliser » ou « s’il n’est pas temps de
partir »,
mais jamais si l’ennemi n’est pas en train de craquer. Pourtant la pression qu’il
subit est très supérieure à la nôtre.
Cette
pression peut même être mesurée par une sorte d’équation de la mort : taux
de survie pour soi + taux de pertes de l’ennemi/2. Le nombre de tués et blessés
français en 2019 représente sans doute nettement moins de 1 % du
contingent déployé au Sahel, chez l’ennemi ce pourcentage doit être de l’ordre
de 30 à 40 %. Cela donne un taux de pression sur l’ennemi de l’ordre de 65
à 70 % (99 + 30-40/2). C’est énorme. C’est comme si nous-mêmes déplorions
entre 1 000
et 2 000 soldats
tués ou blessés chaque année. Nul doute que l’on aurait craqué depuis
longtemps, mais l’ennemi non. Les enjeux, vitaux pour lui, juste importants
pour nous, et un autre rapport à la mort font qu’il tient toujours, mais cela
ne signifie pas pour autant qu’il ne souffre pas, ne doute pas et ne franchit
pas le même processus d’acceptation-doute et refus. La demande de négociations
de certains membres de GSIM peut être l’expression d’une profonde lassitude,
voire d’un découragement qui serait enfin le début de cet effet émergent que
l’on recherche à coups de raids, de traques et de frappes.
Descendons
d’un échelon. Une fois définie cette stratégie d’usure par ailleurs très
discutable, il faut la mettre en œuvre sur le terrain avec le maximum d’efficacité,
c’est-à-dire en faisant en sorte que le taux de pression soit le plus élevé
possible en fonction des moyens dont on dispose. Le chef opérationnel s’efforce
donc de réduire au maximum ses propres pertes tout en augmentant celles de l’ennemi.
Le problème est que ces deux objectifs peuvent être contradictoires. Frapper un
adversaire clandestin en touchant le moins possible la population, un enjeu aussi important que la préservation de ses propres troupes, implique de prendre
des risques en allant le chercher et l’attaquer avec le maximum de précision. Autrement
dit pour infliger des pertes à l’ennemi, il faut souvent en accepter soi-même.
Dans
une première phase de l’engagement, de janvier à avril 2013, six soldats
français tombent, mais l’engagement est suffisamment important en volume et la
prise de risques telle que la pression sur l’ennemi, entre les pertes et les
défections, dépasse sans doute 70 %. Les groupes ennemis ne sont pas détruits,
ni soumis, mais neutralisés. Ils sont chassés du Nord-Mali et obligés de se
dissimuler avant de se réorganise et de s’adapter à la nouvelle donne. Cet état
de neutralisation dure pratiquement jusqu’en 2015.
À
partie de l’été 2013 commence une longue période, où tout en maintenant un
dispositif sur place, baptisé Barkhane
en 2014, on en réduit considérablement le volume. Dans une incohérence totale
nous sommes alors en pleine réduction des forces armes tout en accumulant les
engagements qui se révèlent à chaque fois plus exigeants que l’on imaginait, en
Centrafrique, en Irak/Syrie puis en métropole avec Sentinelle. Même si on l’avait
voulu, il n’y a plus en 2015 de quoi renforcer l’engagement au Sahel qui reste
alors insuffisant.
Descendons
encore d’un échelon. Au niveau tactique, on s’efforce alors de limiter les
pertes par la protection des bases et des blindages. Cela paraît logique, cela
ne l’est qu’en partie. De fait, ces pertes sont effectivement relativement
contenues et étalées dans le temps, avec un homme perdu en moyenne tous les
trois mois jusqu’en novembre 2019. C’est terrible à chaque fois au niveau
individuel, c’est acceptable au niveau d’une nation pourvu que l’on ait le
sentiment que cela sert à quelque chose.
Sur
23 soldats français tués au Sahel de juillet 2013 à novembre 2019, neuf ont
été victimes d’accidents, une proportion hélas incompressible malgré les
précautions prises et qui s’étale sur toute la durée, mais neuf autres ont été
tués sur les routes avec des engins explosifs improvisés, plus connus sous l’acronyme
anglais IED. L’ennemi s’est adapté à notre système de protection en s’attaquant
aux bases, et même parfois massivement comme à Tombouctou en avril 2018, mais
toujours sans succès, puis surtout aux axes dont nous sommes dépendants pour la
logistique et la manœuvre avec les engins les plus lourds. On a compensé en
partie ce risque croissant par l’emploi le plus important possible de
l’aéromobilité, qui nous permet à la fois d’éviter les IED et de disposer d’une
grande capacité d’action/réaction sur de grandes distances. Les hélicoptères,
et notamment les appareils de transport lourds fournis seulement par les Alliés,
restent cependant limités en nombre.
Durant
la même période de six années, seuls quatre soldats français ont été tués par
des balles ennemies, dont deux pendant une libération d’otages au Burkina Faso.
Il y a eu en réalité peu de combats rapprochés, ceux où les ennemis se tirent
dessus à courte distance. La plupart d’entre eux ont été à l’initiative des
Français à partir de renseignements. Dans tous les cas, les Français ont eu le
dessus grâce à un niveau tactique très supérieur. Les pertes françaises
survenues dans ces occasions sont presque toujours survenues lors de la phase
de recherche et avant même de voir l’ennemi. Après le contact, les forces
ennemies ont toujours été vaincues avec de lourdes pertes. Ce n’est pas tant le
blindage qui protège que d’avoir l’initiative du combat et si possible aussi du
feu.
Au
bilan pendant toute cette période, on a payé, avec du sang, les conséquences de
la longue crise des moyens militaires avec le manque de drones, d’hélicoptères
lourds ou véhicule modernes de reconnaissance en particulier, mais on a contenu
malgré tout les pertes dans une zone d’acceptabilité. L’ennemi a échoué à saper
l’approbation de l’opération Barkhane par l’opinion publique française, dont
les perceptions sur les engagements ont, il est vrai, été modifiées par les attentats
de 2015 en France.
Cela peut
suffire à satisfaire l’échelon politique, mais en réalité c’est un leurre, car
s’il y a peu alors peu de pertes françaises, il y a aussi peu de pertes ennemies.
En valeur relative, celles-ci sont très supérieures à celles des Français, de l’ordre
de 45 pour 1, mais assez faibles en valeur absolue, et donc par rapport à l’ensemble
des forces djihadistes en pleine croissance. Le taux de pression ne dépasse pas
30 %. C’est suffisant pour stimuler l’ennemi qui apprend et innove en nous
combattant mais insuffisant pour l’écraser et l’empêcher de se développer, se
diversifier et multiplier les attaques contre les États locaux toujours aussi
faibles et des populations toujours aussi vulnérables.
Le
problème de l’emploi des hélicoptères, est que même si prendre un hélicoptère
est peut-être statistiquement moins risqué que prendre la route et risquer de
rencontrer un IED, lorsqu’un d’entre eux est abattu ou s’écrase, cela devient
tout de suite un « évènement ». Lorsque le 25 novembre
2019, deux hélicoptères français se percutent au cours d’un combat, les pertes sont
telles, 13 soldats tués, l’ébranlement est de suite stratégique et sert de
prétexte à un changement de stratégie, qui aurait dû sans doute survenir de
toute façon tant la situation générale autour des Français devenait critique.
Une
nouvelle phase commence donc début 2020 avec le renfort de 600 soldats
supplémentaires, ce qui permet à Barkhane d’atteindre un volume double de celui
de 2014 et qui n’augmentait jusque-là que par « petits paquets ». Il y a aussi des moyens
nouveaux très importants comme les drones Reaper armés, dont on ne peut que se
scandaliser que la France n’ait pas réussi à en concevoir elle-même d’équivalent
et depuis longtemps.
Avec ce
surcroît de volume, d’activité et de prise de risques, les pertes françaises
augmentent aussi forcément. De décembre 2019 à janvier 2021, treize soldats
tombent à nouveau, dix par engins explosifs, deux par accident et
un dans combat rapproché. Cela ne veut pas dire que les
choses vont plus mal, au contraire car les pertes ennemies augmentent bien plus et, ce
qui est plus important, suffisamment pour atteindre des résultats stratégiques.
À la
fin de cette période, le rapport des pertes est redevenu proche de celui des
premiers mois de 2013, avec 80 ennemis tués pour un Français, au lieu de 1
pour 45 dans la période intermédiaire, et le taux de pression est remonté à 70 %.
Les résultats opérationnels ont été mécaniquement au rendez-vous avec la
neutralisation de l’État islamique au Grand Sahara, aidée par sa guerre avec le
GSIM, et des coups sévères portés à cette coalition. À la fin de 2020 et alors
que le potentiel d’acceptabilité de l’opération Barkhane se réduit très vite, il
y avait de quoi proclamer une victoire, relative comme toujours, qui nous aurait
permis de changer de posture pour quelque chose de moins visible et de plus
endurant.
Grâce
à une excellente organisation du renseignement et l’arrivée des drones armés,
80 % des pertes ennemies sont désormais le fait des forces aériennes et
des forces spéciales. En continuant à nous appuyer sur cette capacité, il
aurait été possible de transférer hors du Mali le groupement aéromobile et de transformer
le « groupement
désert » en force
d’accompagnement des troupes locales, sans doute plus efficace que la Task
Force Takuba, dont on sait que les membres européens ne combattront pas. On a
peut-être trop tardé à saisir cette opportunité et en parvenant à tuer cinq de
nos soldats en quelques jours, l’ennemi a réussi à réintroduire le doute. Il
faut désormais réattaquer durement pour retrouver une marge de manœuvre politique.
La
concentration des efforts est un des « principes de la guerre » de Foch que l’on inscrit dans tous les documents de
doctrine militaire. Ceux-ci n’ont visiblement jamais été lus par un exécutif
politique qui a toujours préféré être présent partout avec ses soldats si
faciles à déployer, plutôt qu’efficace quelque part. La liberté d’action est un
autre principe. Il sous-entend que l’on conserve l’initiative de nos actions et
qu’on ne se contente pas de réagir aux évènements, en changeant par exemple de
politique de défense parce qu’il y a eu des attentats (prévisibles) en France en
janvier 2015, ou de posture opérationnelle au Sahel seulement parce qu’on a eu
plusieurs soldats tombés le même jour. Là encore, ce principe est visiblement
mal connu sinon on aurait mieux conduit cette guerre.
Le
but d’une opération militaire n’est pas d’avoir aucun mort, sinon le meilleur
moyen pour y parvenir est de ne pas la déclencher, mais de faire en sorte que
ces morts presque inévitables ne l’aient pas été pour rien. Nous sommes
actuellement sur le fil du doute, il est temps de changer de posture sur une
victoire avant de basculer dans la certitude de l’échec.



