Affichage des articles dont le libellé est guerre d'Algérie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est guerre d'Algérie. Afficher tous les articles

vendredi 7 janvier 2022

Armée et sécurité intérieure. Retour sur l'expérience de la bataille d'Alger

Fiche au chef d’état-major des armées, 2007

Il y a juste cinquante ans, l’armée de terre était engagée aux côtés des forces de police pour éradiquer le terrorisme dans une grande ville française. On connaît le résultat : une victoire acquise en quelques semaines, mais un désastre stratégique et psychologique dont l’armée s’est difficilement remise. À l’heure où la menace du terrorisme est présentée à nouveau comme menace majeure, voire unique, et où la tentation est forte d’employer tous les moyens pour s’en préserver, il n’est peut-être pas inutile de revenir sur cette expérience.

Pourquoi l’armée ?

En 1957, le gouvernement fait appel à l’armée parce qu’il est désemparé face au phénomène du terrorisme urbain qui frappe Alger, menace nouvelle et d’une grande ampleur non pas par le nombre de victimes qu’occasionne chaque attentat, très inférieur par exemple aux attaques de Madrid en 2004 ou à New York en 2001, mais par leur multiplication. A partir de septembre 1956 et pendant plus d’un an, cette ville de 900 000 habitants est en effet frappée en moyenne chaque jour par deux attaques qui font, toujours en moyenne, un mort et deux blessés.

Les forces de police ne parviennent pas à faire face au problème, car elles sont paralysées par trois facteurs : la multiplicité et la rivalité des services (RG, sécurité militaire, PJ, DST, gendarmerie), la méconnaissance du phénomène et la compromission avec la population européenne dont elle est majoritairement issue. Elle se retrouve donc à la fois décrédibilisée pour son inefficacité du côté « européen », selon les appellations de l’époque, et pour sa partialité du côté « musulman », 400 000 habitants dont 80 000 dans le labyrinthe de la Casbah. Le 10 août 1956, les Musulmans ont été victimes rue de Thèbes dans la Casbah du pire attentat de toute la période avec officiellement 16 morts mais sans aucun doute beaucoup plus, une attaque dont les auteurs, des « ultras » partisans de l’Algérie française, ont été mollement poursuivis. Les Musulmans sont exaspérés aussi de l’inaction policière face aux « ratonnades » qui suivent souvent les attentats et qui occasionnent au moins autant de victimes innocentes que ces mêmes attentats. De ce fait et autant que par sympathie idéologique ou par peur, cette population musulmane accepte bon gré mal gré la mainmise du FLN.

Dans ces conditions et alors que le FLN lance la menace d’une grève générale, le ministre-résidant Robert Lacoste, estime n’avoir pas d’autre solutions que de faire appel à l’armée et notamment à la 10e division parachutiste du général Massu, dont on a pu constater l’efficacité dans le « djebel ». Dans son esprit, c’est la suite logique du glissement opérée depuis 1954 lorsque les militaires ont été engagées dans des opérations ipso facto de sécurité intérieure puisqu’on leur refusait le titre de « guerre ». Cette décision ne suscite que peu d’opposition politique.

Le 7 janvier 1957, le préfet du département d’Alger signe une délégation de pouvoirs au général Massu dont l’article premier est rédigé ainsi : «Sur le territoire du département d’Alger, la responsabilité du maintien de l’ordre passe […] à l’autorité militaire qui exercera, sous le contrôle supérieur du préfet d’Alger, les pouvoirs de police normalement impartis à l’autorité civile». Les premières unités parachutistes arrivent dans la nuit pour se lancer immédiatement dans une énorme perquisition au sein de la Casbah. A la fin du mois de janvier, ils brisent par la force la grève générale, au mépris de la loi et à la satisfaction de tous.

Logique militaire contre logique policière

Dès son arrivée à Alger, le général Massu donne la méthode à suivre : «Il s’agit pour vous, dans une course de vitesse avec le FLN appuyé par le Parti Communiste Algérien, de le stopper dans son effort d’organisation de la population à ses fins, en repérant et détruisant ses chefs, ses cellules et ses hommes de main. En même temps, il vous faut monter votre propre organisation de noyautage et de propagande, seule susceptible d’empêcher le FLN de reconstituer les réseaux que vous détruirez. Ainsi pourrez-vous faire reculer l’ennemi, défendre et vous attacher la population, objectif commun des adversaires de cette guerre révolutionnaire!

Ce travail politico-militaire est l’essentiel de votre mission, qui est une mission offensive. Vous l’accomplirez avec toute votre intelligence et votre générosité habituelles. Et vous réussirez. Parallèlement se poursuivra le travail anti-terroriste de contrôles, patrouilles, embuscades, en cours dans le département d’Alger.»

Toute l’ambiguïté de l’action policière effectuée par des militaires est dans ce texte. Pour les parachutistes, qui reviennent amers de l’expédition ratée à Suez, Alger est un champ de bataille, au cadre espace-temps précis, dans lequel ils s’engagent à fond, sans vie de famille et sans repos, jusqu’à la victoire finale et en employant tous les moyens possibles.

En réalité, cette opération mérite difficilement le qualificatif de « bataille » tant la dissymétrie des adversaires est énorme, à l’instar de la police face aux délinquants qu’elle appréhende. La logique policière agit alors de manière linéaire ne cherchant pas à surmonter une dialectique adverse qui n’existe pas ou peu, mais à déceler et appréhender tous ceux qui ont transgressé la loi. Cette logique est soumise à la tendance bureaucratique à rechercher le 100 % d’efficacité et donc à réclamer toujours plus de moyens pour y parvenir et plus de liberté dans l’emploi de la force, avec cet inconvénient qu’à partir d’un certain seuil, les dépenses s’accroissent plus que proportionnellement aux résultats. La tentation est alors forte de les justifier en élargissant la notion de menace. Cette tendance reste cependant étroitement contrôlée de manière explicite par la loi, mais aussi normalement par une culture policière d’emploi minimal de la force.

Dans la logique militaire, selon l’expression de Clausewitz, c’est chaque adversaire qui fait la loi de l’autre et c’est cette dialectique qui freine la montée en puissance. En Algérie, après quelques succès, les grandes opérations motorisées de bouclage menées en 1955 ont rapidement perdu toute efficacité dès que les combattants ennemis ont appris à les déjouer. Sans cet échec, on aurait probablement éternellement continué dans cette voie jusqu’aux fameux et finalement inatteignables 100 % de succès.

A Alger, la dialectique est très réduite et la force militaire tend donc à monter très vite aux extrêmes d’autant plus que les freins qui existent pour la police sont beaucoup moins efficaces avec des militaires qui n’ont pas du tout le même rapport au droit. Dès les premières opérations de contre-guérilla en 1954, les unités de combat étaient stupéfaites de voir des gendarmes devoir les accompagner, dresser des procès-verbaux et compter les étuis après les combats. Dans le combat, elles restaient dans une logique militaire de duel entre adversaires respectables, mais dès la fin du combat elles entraient dans une logique policière contraire. L’ennemi anonyme mais honorable devenait un individu précis mais contrevenant à la loi, à condition toutefois de le prouver. Lorsqu’elles ont vu par la suite que les prisonniers étaient souvent libérés « faute de preuves », la plupart des unités ont simplement conservé leurs ennemis dans la logique guerrière en les tuant. Ce faisant, elles ont franchi une « ligne jaune » bafouant ouvertement un droit en retard permanent sur la logique d’efficacité militaire.

Avec les attentats d’Alger, l’ennemi n’apparaît même plus respectable puisqu’il refuse la logique de duel pour frapper de manière atroce des innocents. Ajoutons enfin l’importance de la notion si prégnante pour les militaires du sacrifice, à la différence près que dans le cas de la « bataille » d’Alger, on ne sacrifiera pas sa vie (il n’y aura que deux soldats tués et cinq blessés) mais son âme.

La continuation de l’action policière par d’autres moyens

Le cadre légal de l’action de la division parachutiste est très large. Les quatre régiments parachutistes engagés peuvent appréhender en flagrant délit ou contrôler des groupes et agir sur renseignement avec des OPJ affectés à chacun d’eux.  

Le général Massu, nommément désigné, a le pouvoir d’ordonner des perquisitions à domicile de jour et de nuit. Normalement, les individus arrêtés doivent être remis à l’autorité judiciaire ou à la gendarmerie dans les 24 heures, mais le préfet délègue à l’autorité militaire le droit d’assignation à résidence surveillée pendant au maximum un mois. Cette assignation à résidence permet d’arrêter de simples suspects et de constituer ensuite le dossier qui permettra éventuellement de les présenter au parquet, à l’inverse des méthodes de la Police judiciaire. Le tribunal militaire du corps d’armée de la région peut également juger les affaires de flagrant délit suivant une procédure très rapide, dite de traduction directe, où un simple procès-verbal de gendarmerie suffit. Le tribunal militaire peut également revendiquer les poursuites exercées par les tribunaux civils et de fait, dans la presque totalité des cas, les HLL (« hors-la-loi ») sont présentés devant lui.

Forte de ces pouvoirs, la division parachutiste met en place progressivement et de manière pragmatique plusieurs structures. Le premier système, dit «de surface», consiste à protéger les sites sensibles et à quadriller la ville par des points de contrôle et plus de 200 patrouilles quotidiennes. Les régiments sont affectés à des quartiers particuliers qu’ils finissent par connaître parfaitement et la Casbah est complètement bouclée. Ce contrôle constant en impose et rassure la population, tout en entravant les mouvements du FLN, mais il ne permet pas d’effectuer beaucoup d’arrestations.

Le démantèlement des réseaux est le fait de l’organisation « souterraine », c’est-à-dire d’abord de la structure de renseignement. Les renseignements proviennent de trois sources : la documentation, c’est-à-dire les fichiers (mais les services compétents sont réticents à coopérer) ou les documents du FLN ; la population, mais les langues ne commencent à se délier que lorsque l’emprise du FLN se desserre, et surtout les interrogatoires de suspects. Dans l’ambiance qui règne alors d’urgence, de lutte implacable contre un ennemi invisible et détesté et il faut bien le dire, de mépris vis-à-vis d’une population musulmane « moins française que les autres », les notions de suspects et d’interrogatoire se brouillent très vite. Tout musulman tend à être suspect et tout interrogatoire tend à devenir torture. Au sein de cette structure de renseignement, le commandant Aussaresses, est chargé des exécutions extrajudiciaires maquillées le plus souvent en suicide, comme celles du leader FLN Mohamed Larbi Ben M’hidi ou de l’avocat Ali Boumendjel.

Où s’arrête la sécurité globale ?

Comme le souligne le général Massu dans son ordre d’opération, la traque des terroristes selon des méthodes inspirées de celle de la police n’est qu’un aspect du problème. Il faut aller beaucoup plus loin. Dans la trinité clausewitzienne, la force armée, le gouvernement et le peuple se renforcent et se contrôlent mutuellement. Lorsqu’une guerre est déclarée, les deux armées ennemies s’affrontent dans un duel gigantesque, et lorsqu’un vainqueur se dessine, le gouvernement vaincu et le peuple à sa suite se soumettent. Dans la «guerre contre-terroriste», on détruit les cellules tactiques ennemies mais aussi les chefs, avec qui il est hors de question de négocier. Si l’on veut mener une guerre, le seul pôle sur lequel on peut agir est donc la population. Combinant la recherche policière du 0 terroriste et la vision militaire de lutte collective, l’armée se lance dans le contrôle étroit du «peuple de l’ennemi» pour éviter qu’il sécrète à nouveau des «malfaisants».

On s’engage donc dans une voie dont on ne cerne pas la fin et les contradictions. Outre que l’on n’hésite pas à brutaliser la population musulmane (plusieurs dizaines de milliers de suspects, innocents pour la très grande majorité, passeront par les centres de triage), on lui impose, sur l’initiative du colonel Trinquier, un dispositif d’autosurveillance inspiré des régimes totalitaires communistes qui ont tant marqué les vétérans d’Indochine. Dans le cadre de ce dispositif de protection urbaine (DPU), aussitôt surnommé Guépéou. Chaque maison de la Casbah ou des bidonvilles est numérotée et chacun de ses habitants est fiché. Des chefs d’arrondissements, îlots, buildings ou maisons sont désignés (7500 au total) avec l’obligation de tenir à jour des fiches de présence et de signaler tout mouvement, sous peine de sanctions. La mise en place du DPU permet ainsi de découvrir Ben M’Hidi.

Le DPU sert aussi de relais pour l’encadrement psychologique et administratif de la population. En s’immisçant dans tous les aspects de la vie, avec la création de sections administratives urbaines (SAU), d’organisations d’anciens combattants, de «cercles féminins» (où les femmes reçoivent un enseignement pratique sous l’impulsion d’équipes médico-sociales) et en inondant la ville de photos, affiches, tracts, messages par radio, journaux ou cinémas itinérants, on espère gagner «la bataille des cœurs et des esprits». Cette mainmise permet aux parachutistes de devenir à leur tour des «poissons dans l’eau» même s’il s’agit surtout de poissons prédateurs.

Cela n’empêche pas Yacef Saadi, le chef du réseau «bombes» à Alger d’organiser à nouveau une série d’attentats atroces. Les 4 et 9 juin, Saadi et ses poseurs de bombes, souvent des porteuses pour moins attirer la méfiance, tuent 18 personnes et en blessent près de 200. Cette fois le général Massu fait appel au colonel Godard pour organiser les opérations. Godard, futur membre de l’OAS, est très hostile aux méthodes employées précédemment et notamment l’usage de la torture. Trinquier et Aussaresses sont écartés au profit du capitaine Léger qui parvient à organiser de spectaculaires opérations d’infiltration et d’intoxication des réseaux du FLN, la fameuse « bleuite ». Même s’il y aura quelques attaques l’année suivante, la bataille d’Alger se termine en octobre 1957, avec l’arrestation de Yacef Saadi et la mort du tueur Ali-la-pointe.

Où est la victoire ?

La méthode, souvent brutale, a été tactiquement efficace. Le réseau « bombes » est démantelé une première fois en février 1957 puis à nouveau en octobre. Le comité exécutif du FLN, privé de Ben M’Hidi s’est enfui pour la Tunisie. Officiellement, jusqu’à la fin mars, la 10DP a tué 200 membres du FLN et arrêté 1 827 autres, mais beaucoup plus selon d’autres sources comme Paul Teitgen, secrétaire général de la police à Alger, qui font aussi  l’objet de controverses. 

Mais si la victoire immédiate sur le terrorisme est flagrante, il est probable que les méthodes employées, quoique souvent moins dures que celles du camp d’en face y compris contre les siens, ont contribué encore à pousser la population musulmane dans le camp ennemi. La polémique qui naît sur les méthodes employées va également empoisonner l’action militaire jusqu’à la délégitimer gravement.

En interne, le malaise est aussi très sensible du fait du mélange des genres. D’un côté, certains ne se remettront pas de leur engagement dans l’action policière poussée à fond alors que d’autres souffriront au contraire de ce non-combat si contraire à l’éthique militaire et si frustrant. Cela se traduit parfois par des bouffées de violence comme en juin 1957, lorsque trois parachutistes agressés depuis une voiture se ruent dans un hammam et tuent plusieurs dizaines d'innocents. Bien qu’infiniment moins meurtrière pour eux que les batailles de 1944-1945 par exemple, les soldats français gardent un souvenir détestable de cette période jusqu’à l’incruster profondément dans l’inconscient collectif

En guise de conclusion, voici ce que disait le colonel Bigeard à ses hommes en juillet 1957 avant de reprendre un « tour » à Alger. Cela résume assez bien la problématique des unités de combat engagées contre les organisations armées pratiquant le terrorisme : « Nous avons deux éventualités possibles pour « tuer » notre période d’Alger : la première peut consister à se contenter du travail en surface, en évitant de se compromettre, en jouant intelligemment sans prendre de risques, comme beaucoup hélas ! savent trop bien le faire ; la seconde, jouer le jeu à fond, proprement, sans tricher, en ayant pour seul but : détruire, casser les cellules FLN, mettre à jour la résistance rebelle d’une façon intelligente, en frappant juste et fort. Nous adopterons immédiatement la seconde. Pourquoi ? parce que c’est une lâcheté de ne pas le faire. […] Il y a ces articles de presse qui nous calomnient. Il y a ceux qui ne prennent aucune position et qui attendent. Si nous gagnons, ils seront nos défenseurs ; si nous perdons, ils nous enfonceront. Les directives concernant cette guerre, les ordres écrits n’existent pas et pour cause ! Je ne peux vous donner des ordres se référant à telle ou telle note de base…Peu importe ! Vous agirez, avec cœur et conscience, proprement. Vous interrogerez durement les vrais coupables avec les moyens bien connus qui nous répugnent. Dans l’action du régiment, je serai le seul responsable. »

mercredi 22 février 2017

La guerre d'Algérie et le modèle français de contre-insurrection

Fiche au chef d'état-major des armées, 2009
On reparlait beaucoup il y a quelques années d’une école militaire française de la contre-guérilla en Algérie pour s’en inspirer ou pour la vouer aux gémonies. La vérité est qu’il y a surtout eu une conjonction de plusieurs courants de pensée souvent contradictoires qui, au prix de sacrifices considérables (10 morts chaque jour pendant plus de sept ans, 2% du produit intérieur brut par an), est parvenue certes à briser l’organisation militaire du Front de libération nationale (FLN) en Algérie et à obtenir le sentiment d’une adhésion de la population musulmane. Mais ce résultat précaire, rendu inutile par les choix politiques du général de Gaulle et largement mythifié avec le temps, a été acquis au prix d’une profonde crise morale interne et de la dégradation de l’image de l’armée au sein de la nation française. Dans ces conditions, il apparaît difficile de parler de « modèle » français de contre-guérilla.
La brutalité des « Africains »
Les débuts des conflits au milieu des populations n’ont pas le caractère net des déclarations de guerre. Pour autant, la qualité du diagnostic initial y est essentielle car elle détermine largement le cadre des évolutions futures. Au matin du 1er novembre 1954, après la trentaine d’attentats de la nuit, personne en France ne pense vraiment qu’une guerre vient de commencer. On ne sait d’ailleurs pas si les terroristes sont des communistes, des nationalistes, de simples mécontents ou des gangsters. Le gouvernement hésite donc sur la politique à adopter et se contente d’ordonner aux forces de l’ordre de rétablir la paix publique.
Cette première vision de simple trouble à l’ordre public rencontre alors celle de beaucoup d’officiers supérieurs de l’Armée d’Afrique pour qui « l’arabe ne comprend que la force », formant ainsi un mélange désastreux. Dans Les paras dans la ville, le colonel Godard disait d’eux « Ils se disent de « Vieux Africains ». Vieux, en effet, pas tellement par l’âge mais plutôt par l’esprit. Ils seraient tout à fait aptes à faire face à une révolte du genre de celle d’Abd el-kader. Ils sont beaucoup moins à l’aise devant la subversion. Ils ne la conçoivent pas ».
Outre l’arrestation arbitraire de tous les nationalistes modérés (privant ainsi l’exécutif de tout interlocuteur politique et fournissant des centaines de recrues au FLN), les premières opérations conjuguent le principe de « responsabilité collective » (Directive du 14 mai 1955 du général Cherrière), consistant à punir un village abritant des « hors la loi », et le cadre juridique métropolitain pour l’interpellation de ces mêmes HLL, cadre si contraignant qu’il incite à ne pas faire de prisonnier. Si on ajoute l’indulgence vis-à-vis des « ratonnades » des « Européens » et les pratiques policières traditionnellement « musclées », cette guerre sans nom prend d’emblée un tour brutal parfaitement assumé par le général Cherrière, commandant en Algérie, qui annonce : « Nous devons réagir brutalement […] Nous l’avons bien vu lors des massacres de Guelma et de Sétif en 1945. Le général Duval a mis tout le paquet et a maté la rébellion. Nous devons faire de même aujourd’hui si nous voulons éviter une guerre longue » [1].
En termes de processus de production d’idées, on peut qualifier cette première approche d’heuristique simple, c’est-à-dire une méthode non élaborée reposant sur des solutions que l’on juge éprouvées. Dans des contextes où les décisions doivent être prises sous contrainte de temps, cette méthode a le mérite de la rapidité, mais huit mois plus tard, malgré l’arrivée de premiers renforts et l’instauration de l’état d’urgence (avril 1955), force est de constater que cette politique dure, qui marquera les pratiques jusqu’à la fin de la guerre, ne donne pas les résultats escomptés. La guérilla prend même de l’ampleur. La phase exploratoire doit donc continuer, en faisant appel cette fois à des heuristiques élaborées, c’est-à-dire fondées sur des corpus de doctrine que ont fonctionné dans des situations analogues.
Les maladresses des « Métropolitains »
Le général Lorillot remplace le général Cherrière en juillet 1955. Comme son prédécesseur, il met l’accent sur la destruction des bandes rebelles et réclame pour cela des effectifs beaucoup plus importants. Les débats internes sont difficiles car renforcer l’Algérie ne peut se faire qu’au détriment de la modernisation des forces affectées à l’OTAN. Le général Guillaume, chef d’état-major général, et le général Zeller, chef d’état-major de l’armée de terre, demandent à être relevés des leurs fonctions pour protester contre cette orientation mais l’émotion causée par  les massacres du 20 août 1955 dans le Constantinois (une centaine d’Européens et un millier de Musulmans tués) fait basculer le gouvernement. On va passer ainsi de 80 000 hommes en novembre 1954 à 400 000 en août 1956.
Cet afflux massif a plusieurs conséquences imprévues. Ceux qui ont connu l’isolement de l’Indochine y voient le symbole de l’implication de la nation, mais sans comprendre que cela introduit aussi l’opinion publique et les médias dans un conflit où les intérêts vitaux du pays ne sont pas en jeu. Surtout, ces renforts sont loin de donner le rendement attendu. On est incapable de former, d’armer et d’encadrer correctement ces centaines de milliers d’hommes, souvent peu motivés, qui finissent dispersés dans des états-majors pléthoriques où dans les innombrables demandes de protection locales. Cette médiocrité générale se traduit finalement par 8 000 morts par accidents divers (de tir en particulier) et à peu près autant dans les combats que nous subissons (embuscades, coups de main de nuit, etc.). Des ressources financières considérables sont ainsi absorbées, qui auraient plus utiles ailleurs, notamment dans l’aide à la population musulmane, et au bilan, les effectifs des unités qui manœuvrent réellement restent inférieurs à celui des combattant rebelles (15 000 contre 20 000 environ en 1956).
Qui plus est, ces divisions ont du mal à se débarrasser des habitudes de métropole et d’Allemagne. Le général Lorillot a imposé le bataillon comme pion tactique de base et les opérations de ratissage de 1955-1956 se limitent le plus souvent à des allers-retours de colonnes motorisées incapables d’accrocher les petites bandes de « fellaghas ». En désespoir de cause, ne parvenant pas à distinguer les combattants des civils, on décide de créer des « zones interdites » à la population, dans lesquelles tout Musulman sera forcément un rebelle.
Ces façons de faire désespèrent les vétérans d’Indochine. En 1956, le colonel Trinquier écrit au général Salan : Depuis deux ans on tâtonne ; il faudra encore deux ans pour redécouvrir et mettre au point des méthodes pourtant connues […] Beaucoup de gens m’avaient dit : « Rien de ce que vous avez fait en Indochine ne pourra s’appliquer en AFN, le terrain, le milieu, les conditions de la lutte, tout est différent. Or, rien n’est plus faux, mais il faudrait dans la masse des renseignements tirés d’Indochine déterminer ceux qui peuvent s’appliquer ici. Or je ne pense pas que quelqu’un ait même essayé de faire ce travail ».
Salan lui répond : Le plus grave défaut de notre armée actuelle, c’est qu’elle travaille trop ! Tous les bureaux sont noyés sous la paperasse ! Nos chefs, trop absorbés par des questions secondaires, n’ont plus le temps de réfléchir et de penser aux questions importantes. Ils ne dominent plus aucun problème. En dépit des déclarations officielles, on est partout sur la défensive. Malgré nos grands moyens, nous parons simplement les coups comme nous pouvons, mais toujours à courte vue, dans l’immédiat [2] ».
En parallèle des divisions métropolitaines, les régiments parachutistes et l’armée de l’air constituent les laboratoires d’une autre voie qui combine l’imitation de l’adversaire dans sa légèreté avec la maîtrise de la troisième dimension. Avec la bataille d’Alger en 1957, ces unités apprennent aussi à organiser un renseignement de contre-guérilla. Par capillarité, les Bigeard et autres Jeanpierre font école sur l’ensemble des forces françaises en Algérie.
Les illusions des « Coloniaux »
Au même moment, un autre courant considère que le véritable enjeu n’est pas la destruction des katibas mais le contrôle de la population musulmane selon le principe qu’une fois ce contrôle obtenu, le « poisson » guérillero, privé d’eau, ne pourra survivre. Ce courant lui-même comprend deux branches distinctes.
La première, dans la tradition des bureaux arabes et très inspirée des méthodes de Lyautey [3], s’efforce de pallier la sous-administration et la misère de la population musulmane grâce  à des sections administratives spécialisées (SAS) constituées d’un officier, d’un sous-officier, d’une trentaine de harkis et de plusieurs spécialistes civils ou militaires (médecin, instituteur, comptable, infirmière, radio, etc.). Les premières SAS sont créées en mai 1955 dans les Aurès-Nementchas, sur l’initiative du général Parlange puis l’expérience est étendue à l’ensemble de l’Algérie par le ministre Soustelle contre l’avis de nombreux « Européens » et même de militaires qui voient là une dispersion des efforts sur une mission bien peu guerrière.
Au bilan, pour un investissement limité et des pertes assez faibles (82 officiers et sous-officiers SAS sont assassinés), les 700 SAS s’avèrent un redoutable instrument de lutte contre le FLN grâce au contact qui est renoué avec la population et la source de renseignement qui en découle. Pourtant, cette expérience ne pouvait qu’échouer au regard de l’ampleur de la tâche, de son insuffisance à contrebalancer la peur inspirée par le FLN, de son incompatibilité avec les pratiques militaires dures mais aussi de la contradiction entre cette vision d’intégration totale des Musulmans et celle des deux autres « états finaux recherchés » : l’ « Algérie française (sous domination européenne) » ou l’indépendance. Pour plus de prudence, les SAS sont « démilitarisées » à partir de 1960.
Un second groupe d’officiers prend pour modèle le Viet-Minh, dont ils ont pu mesurer l’efficacité. Eux-aussi estiment que la population musulmane est le « centre de gravité » mais leur combat contre le communisme a introduit des biais dans leur raisonnement. Le premier est qu’ils considèrent que le conflit en Algérie s’inscrit dans le cadre d’une guerre subversive mondiale. Cela les conduit à nier la part de nationalisme dans le combat des rebelles et surtout à considérer que si l’Algérie devient indépendante, c’est la France elle-même qui devient menacée. Le deuxième biais est que, selon eux, la peur inspirée par le rebelle ne peut vraiment être combattue que par une contre-peur plus puissante.
L’arrivée du général Salan en décembre 1956 et la victoire sur le terrorisme à Alger en 1957 donnent une grande extension à cette « guerre psychologique » ou « révolutionnaire ». Les grandes opérations sont délaissées au profit d’une pression permanente sur la population (présence dans les villages, fouilles des gourbis, interrogatoires de Musulmans pris au hasard [4]) qui est elle-même largement regroupée dans des camps afin de mieux la contrôler. Une fois la contre-peur établie, l’étape suivante consiste à marteler un message politique élaborée par le 5e bureau par tous les moyens possibles de la « propagande blanche » (revues, bandes dessinées, tracts, haut-parleurs, etc.), puis à compromette le maximum de Musulmans en les intégrant dans des organisations d’anciens combattants, de jeunes, de femmes, etc. Là où les SAS voulaient conquérir les cœurs, les 5e bureaux recherchent la domination des esprits.
Victoire à la Pyrrhus
L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle sonne le glas de la guerre psychologique. De Gaulle lui-même considère ces théories comme puériles (« Foutez-moi la paix avec votre guerre subversive. On ne peut à la fois manier la mitraillette, monter en chaire et donner le biberon ! » [5]) et en 1960, après la semaine des barricades, Pierre Messmer, ministre des Armées, supprime les 5ebureaux et le Centre interarmées de guerre psychologique (« hiérarchie parallèle de commissaires politiques » [6]).
Le nouvel exécutif suit en cela beaucoup de chefs militaires qui sont exaspérés d’être devenus « les domestiques à la botte des 5e bureaux […] suprématie du territorial sur l’opérationnel [7] » et qui, à la fin de 1958, sont heureux de voir le nouveau commandant du théâtre, le général Challe, redonner la priorité à la destruction des bandes rebelles. La capacité de manœuvre est augmentée au détriment du quadrillage puis concentrée d’Ouest en Est dans de grandes opérations de nettoyage qui vont durer plus de deux ans.
Après plus de trois de tâtonnements, la phase exploratoire semble déboucher sur une véritable analyse et faire place à la phase d’exploitation d’un paradigme à peu près établi. Pour autant, le champ des possibles reste balisé par le passé dont les succès et les erreurs ne sont pas abolis dans les mémoires des habitants ou des militaires. Le plan Challe ne fait d’ailleurs pas forcément l’unanimité parmi ces derniers, notamment chez les tenants les plus durs de la guerre révolutionnaire. Pour le colonel Argoud, « Le général [Challe] aborde le problème avec une optique d’aviateur. Il n’a de la guerre révolutionnaire qu’une connaissance livresque. Il n’a en pas saisi la philosophie. Réagissant en technicien, il ignore les problèmes de la troupe, de la population. Il est confirmé dans cette attitude par son entourage, composé d’une majorité d’aviateurs et d’officiers d’état-major de type classique […] Lancée sur un objectif secondaire [la destruction des bandes], sa manœuvre ne put donner que des résultats partiels [8] ». 
Les résultats sont pourtant là puisqu’en 1960 l’armée de libération nationale est réduite de moitié et, asphyxiée entre les barrages sur les frontières du Maroc et de la Tunisie, elle ne compte plus comme force combattante. Pour autant l'ALN est toujours là, au même niveau qu'en 1955 au moment où on engageait massivement des forces. Les grandes opérations continuent jusqu'au mois d'avril 1961 sans parvenir à réduire entièrement l'ALN. On oublie surtout de dire que cette destruction n’aurait pu se faire sans l’accélération de la politique de regroupement des populations rurales, qui finit par toucher 2 millions de personnes (un quart de la population musulmane) sans parler des 700 000 réfugiés qui viennent s'entasser dans les périphéries urbaines. Ce qui aurait pu être admissible si la France avait fait l’effort nécessaire pour faire vivre dignement cette population, devient honteux et même contre-productif lorsque ces populations sont laissées dans un état misérable, ce qui finit par être le cas le plus fréquent [9]. Le plan de Constantine lancé en 1958 est le premier réel effort de mise en valeur socio-économique mené à grande échelle par l'Etat français en Algérie mais il arrive bien trop tard.  
La population dans la boîte opaque
En 1960, la grande majorité de la population musulmane est dans la position du chat de Schrödinger [10], de gré ou de force à la fois proche des Français et du FLN. Nombre de familles ont d’ailleurs simultanément un homme dans les harkis et un autre parmi les rebelles. Chaque camp peut donc revendiquer en toute bonne foi la victoire dans « la bataille des cœurs et des esprits [11]. ». Comme dans la fausse expérience de Schrödinger, il faut alors l’apparition d’un révélateur, politique cette fois, pour dénouer cette contradiction.
Dans les conditions politiques du début des années 1960, ces révélateurs ne sont plus que deux : l’indépendance de l’Algérie ou l’engagement massif de la France dans l’intégration totale des Musulmans. Finalement, le résultat politique de la victoire militaire du plan Challe n’est que de pouvoir placer ce choix entre les mains de l’exécutif français et non celles du FLN. Or le général de Gaulle a fait son choix depuis longtemps mais il n’a pu le dévoiler plus tôt tant l’action militaire était devenue la continuation de sa propre vision, floue et rétrospectivement peu réaliste mais suffisamment puissante pour lui donner un axe et lui donner le sentiment d’approcher la victoire. En prenant de la cohérence, l’action militaire s’est elle-même piégée dans un sentier qui ne l’amenait pas dans la direction du réalisme politique à long terme du général de Gaulle. Dès lors le drame était inéluctable ouvrant la porte à une version française du « coup de poignard dans le dos ».
Il est possible de s’enorgueillir d’avoir éliminé au total plus de 180 000 combattants rebelles [12] et de considérer qu’ainsi les militaires français ont rempli leur mission, avant d’être trahis par l’échelon politique, version française du « coup de poignard dans le dos » allemand. Mais on peut se demander aussi comment ont pu apparaître, dans une population de 8 millions de Musulmans, plus de 300 000 volontaires pour combattre dans les pires conditions (une telle proportion en Afghanistan donnerait actuellement plus d'un million de combattants taliban).
Le FLN menait effectivement une guerre psychologique auprès de la population musulmane et de l’opinion publique française. Mais dans ce type de guerre, qui est avant tout une confrontation de projets politiques dans le cadre d’une sorte de campagne électorale violente, les différents gouvernements français n’ont jamais pu proposer quelque chose de vraiment réaliste qui puisse à la fois s’opposer à la vision du FLN et guider l’action militaire. D’un autre côté, celle-ci, par ses erreurs de perceptions, l’errance des conceptions et l’incapacité à conjuguer la lutte contre les rebelles avec une action cohérente auprès de la population, a contribué aussi à ce que le FLN gagne la bataille des esprits, sinon celle des cœurs. Rétrospectivement, il semble que plus que de « système » cohérent de contre-guérilla, il vaille mieux parler de « schizophrénie tactique » dont la face sombre a été à la fois refoulée par l’institution militaire et régulièrement mise en avant par tous ceux qui veulent se faire une gloire universitaire ou politique facile

[1] Raoul Salan, Mémoires : Fin d’un Empire, Tome 3, Algérie française.
[2] Raoul Salan, Mémoires : Fin d’un Empire, Tome 3, Algérie française, Presses de la cité, 1972, p. 49.
[3] « Je crois comme une vérité historique que, dans un temps plus ou moins lointain, l’Afrique du Nord se détachera de la métropole. Il faut qu’à ce moment là-et ce doit être le suprême but de notre politique-cette séparation se fasse sans douleur et que les regards des indigènes continuent toujours à se tourner avec affection vers la France. A cette fin, il faut dès aujourd’hui nous faire aimer d’eux ». Lyautey, le 14 avril 1925, devant le Conseil de la politique indigène. www.islam-maroc.gov.ma
[4] Directive de janvier 1957. Les interrogatoires doivent être « poussés à fond » (note du 11 mars 1957).
[5] Jean-Raymond Tournoux, cité par Paul et Marie-Catherine Villatoux, La République et son armée face au « péril subversif », Les Indes savantes, 2005, p. 551.
[6] Pierre Messmer, Après tant de batailles, 1992, p. 271.
[7] Colonel Langlais (sous le pseudonyme Simplet), « Guerre révolutionnaire, guerre psychologique ou guerre tout court », in Revue militaire d’information n°309, octobre 1959.
[8] Jacques Duquesne, Comprendre la guerre d’Algérie, Paris, Perrin, 2003, p. 189.
[9] Le 22 décembre 1960, le general Parlange, créateur des SAS et inspecteur des camps de regroupement demande à être démis de ses fonctions constatant le décalage entre le rythme de formation des camps et celui des fonds qui leur sont alloués.
[10] Dans cette expérience fictive, le physicien Erwin Schrödinger imagine un chat enfermé dans une boîte fermée avec un système aléatoire de désintégration atomique qui a une chance sur deux de le tuer au bout d’une minute. Selon la théorie quantique, tant que l’ouverture de la boîte le chat n’est pas faite, le chat est simultanément vivant et mort. C’est l’ouverture (c’est-à-dire l’observation) qui provoque le choix de l’état.
[11] Cette expression est généralement attribuée à Sir Gérard Templer, haut-commissaire en Malaisie de 1951 à 1954.
[12] François-Marie Gougeon, The « Challe » Plan, counter-insurgency operations in Algeria, 12/1958-04/1959, Master of military studies, Command and staff college, Marine corps university, Quantico, Virginia, 22134-5068.

samedi 24 novembre 2012

Retour à Timimoun

Mort du sergent-chef Sentenac
à Hassi  Rhambou
Médaillé militaire à 20 ans

Pour rendre hommage au général Bigeard, je voudrais évoquer comment, alors lieutenant-colonel de 41 ans commandant son quatrième corps de troupe au combat, il est parvenu à détruite une bande de rebelles dans le désert saharien. Ce  choix n’est évidemment pas un hasard.

Le Sahara entre dans la guerre d’Algérie le 17 octobre 1957 avec le passage dans le camp du Front de libération nationale d’une compagnie complète de méharistes, après avoir tué leurs huit cadres français. Ces méharistes réapparaissent le 8 novembre en attaquant près de Timimoun le convoi d’une compagnie pétrolière, capturant sept ingénieurs civils et cinq légionnaires.  L’évènement fait la une des journaux. Bigeard reçoit alors le commandement du secteur autonome de Timimoun avec une grande autonomie de décision et une priorité sur les moyens matériels.

Dès le 15 novembre, une base aéroterrestre est en place à Timimoun. La composante terrestre est formée des six compagnies de combat du 3e Régiment de parachutistes coloniaux (RPC) et de la 4e Compagnie Saharienne Portée de Légion étrangère (CSPL). La composante aérienne se compose de trois Junkers 52, de trois N-2501, de deux patrouilles de T-6 avions d’appui à hélices, de trois Pipers légers pour le commandement volant et la reconnaissance ainsi que de six hélicoptères de transport H-34. L’ensemble représente environ 1 500 hommes répartis en trois éléments : les postes de protection de l’axe logistique Bechar, Beni Abbes, Kersaz, et Timimoun, la force de chasse avec trois compagnies parachutistes et, à Timimoun, l’élément réservé de deux compagnies dont une sur Land Rover prêtées par les pétroliers.

Après cinq jours de raids héliportés et de surveillance aérienne, les renseignements recueillis auprès de la population permettent de savoir qu’une bande se trouve au puits de Rhambou à 80 km au Nord Est de Timimoun. Une opération de bouclage est montée aussitôt. La 3e compagnie est héliportée le 21 novembre à 08h15 près du Hassi Rhambou. Elle accroche et fixe l’ennemi une heure plus tard. La compagnie sur Land rover, venue par la piste de Zaouïet, plus au Sud, et la 4e compagnie, aérolarguée, finissent alors de boucler la zone. Les combattants rebelles se dispersent et tentent de tenir jusqu’à la tombée de la nuit avant de tenter de se replier. Le combat se termine bien avant et 59 d’entre eux sont éliminés pour 8 soldats français tués. Les renseignements obtenus permettent encore de capturer plusieurs membres de l’organisation politique du FLN dans les jours qui suivent.

Le deuxième round a lieu deux semaines plus tard lorsque certains indices laissent penser que la deuxième moitié de l’ancienne compagnie méhariste se trouverait vers les puits de Hassi Belguela et Hassi Ali. Comme ces points sont à 150 km de Timimoun et ne sont pas directement accessibles par pistes, Bigeard décide d’installer une base avancée autour de la piste d’aviation de Hassi Boukrelala. Le 3 décembre, deux compagnies sautent sur la position et dès que la  piste est sécurisée, Junkers, hélicoptères et  Pipers viennent se poser tandis qu’un convoi routier venu du Nord depuis Colomb Béchar vient compléter la logistique. La zone, immense, est bouclée au Sud par la 4e CSPL à Beni Abbes et la compagnie d’appui à Kersaz. La force est étalée sur un rectangle de 150 km sur 100.

Le 4 décembre, la 4e CSPL reconnait l’axe en direction de Hassi Merhimine et accroche un petit élément rebelle à Ouskir. Les légionnaires trouvent des stocks de vivres, abattent deux rebelles et font cinq prisonniers. Ils découvrent également le corps d’une des victimes de l’embuscade du 8 novembre.

L’ennemi disparaît alors laissant la base avancée de Bigeard, et notamment ses matériels volants, dans les conditions difficiles du désert. Le 7 décembre à 11h30, un Piper signale la présence d’un homme camouflé au sommet d’une dune au nord de Hassi Ali. L’opération de bouclage est lancée aussitôt. La compagnie d’appui part de Kersaz, tandis que deux autres unités, une aérolarguée, une autre héliportée, bouclent la zone. La prise de contact a lieu en début d’après-midi et trois heures plus tard, 38 rebelles ont été éliminés, dont Si Yacoub chef du FLN dans la région, alors que quatre Français ont été tués.

La rébellion est définitivement vaincue dans cette partie du Sahara. Plus de cent combattants ennemis ont été tués et l’implantation du FLN dans la population locale éradiquée. Il aura fallu trois semaines pour y parvenir à une force aéroterrestre française très professionnelle et très mobile, au prix de 12 soldats tués.

J’en appelle maintenant aux connaissances et à l’imagination des lecteurs pour essayer de concevoir à quoi ressemblerait une opération similaire à Timimoun mais avec, de part et d’autre, les moyens d’aujourd’hui. 

jeudi 30 août 2012

Le commandement sur le barrage


La ligne Morice désigne le réseau mis en place en 1957 du Nord au Sud le long de la frontière entre l’Algérie et la Tunisie afin d’empêcher l’infiltration des forces du front de libération nationale (FLN) formées dans ce dernier pays. Ce réseau comprend alors une simple ligne électrifiée protégée des animaux par deux grillages, courant de Bône à Souk-Ahras et Tébessa, prolongée plus au Sud par une surveillance par « radars-canons » et doublée en 1959 par une deuxième ligne (ligne Challe) collant à la frontière. Le dispositif mis en place en 1957 comprend trois filtres : quatre régiments d’infanterie occupent la zone entre la ligne et la frontière, six régiments blindés en patrouille permanente le long de la ligne (la « herse mobile ») et six autres régiments de secteurs à l’Ouest de la ligne. En décembre 1957, un premier bilan indique que malgré les moyens mis en place (équivalents à la moitié du nombre actuel d’unités d’infanterie et de blindés), 70 % des tentatives de franchissement ont réussi et que 2 000 combattants armés ont rejoints les Wilaya.

Le général Vanuxem propose alors de superposer à cette structure relativement fixe, une nouvelle structure beaucoup plus mobile et réactive. Cinq régiments parachutistes sont mis en place en face des principaux axes de pénétration et, c’est ce qui nous intéresse ici, une nouvelle structure de commandement, très originale. La mission des paras est simple (détruire les bandes qui franchissent) mais elle comporte une contrainte majeure : cette destruction doit s’opérer dans la journée qui suit le franchissement, sous peine de voir les fellaghas profiter de la nuit suivante pour disparaître définitivement. Il s’agit donc de concevoir et conduire des manœuvres qui, comme le rapporte le lieutenant-colonel Buchoud, commandant le 9e Régiment de chasseurs parachutistes (RCP), peuvent représenter quatre engagements d’une dizaine de compagnies à chaque fois et huit opérations héliportées dans une seule journée. Buchoud cite aussi l’exemple d’un capitaine engageant au combat sa compagnie trois fois dans la même journée avec des points d’application distants de 30 à 50 km.
Pour parvenir à une telle rapidité et une telle souplesse, les méthodes habituelles sont inopérantes. Le général Vanuxem impose donc un principe simple : le chef de corps du régiment parachutiste (un lieutenant-colonel) concerné par une infiltration doit prendre l’initiative de monter une opération et a le pouvoir de prendre le « contrôle opérationnel » de toutes les unités qu’il souhaite et quand il le souhaite, et cela sans considération de hiérarchie. Le 23 février 1958 à 0h30, le lieutenant-colonel Buchoud envoie ce message au général Vanuxem, depuis son hélicoptère de commandement, pour décrire un concept d’opération de niveau brigade monté en quelques minutes avec l’aide d’un capitaine :
1-Vous demande de placer un escadron du 18e dragons dès que possible en bouclage sur la route Souk-Ahras et faire rechercher le renseignements par poste Calleja
2-Je lance immédiatement mon escadron et escadron du 152e RIM, actuellement à mes ordres en bouclage entre Souk-Ahras et Dréa.
3-Disposerai pour 6h30 ensemble de mon régiment entre Zarouria et Dréa pour ratissage.
4-Cette action sera complétée vers le sud par mon groupement du 152e RIM.
5-Ces actions seront utilement prolongées au nord et au sud. Nord pourrait être confié à un élément du 60e RI et actionné par vos soins. Sud, à un élément du 152e, également actionné par vos soins.
6-Ai donné ordres à tous éléments du 152e RIM. Vous demande prévenir 60e RI, 18e dragons, 4/8e RA. Annulation opération précédemment prévue. Stop et fin.

La vitesse nouvelle donnée aux opérations de traque donne des résultats immédiats et en mai 1958, la bataille du barrage est pratiquement gagnée, non sans pertes par ailleurs (le 1er Régiment étranger de parachutistes perd 111 tués, dont le chef de corps, pour 1 275 combattants rebelles éliminés).

Les ordres d’opération dans un contexte dialectique sont toujours le résultat d’un arbitrage entre la vitesse et la précision de la conception. Faire confiance et donner provisoirement le pouvoir au chef au contact, en considérant que c’est lui qui dispose des meilleures informations, est un moyen d’accélérer les opérations tout en conservant une précision correcte des ordres. C’est également la méthode mise en place dans les divisions d’assaut allemandes de 1918 avec un échelon de commandement simplifié (armée-division-bataillon) et le pouvoir donné aux chefs de bataillon au contact sur tout ce qui arrive vers eux. C’est aussi un concept proche de la boucle Observation-Orientation-Décision-Action des pilotes de chasse. Il s’agit d’une manière de commander très efficace lorsqu’il faut agir vite et/ou profiter d’une situation de chaos, beaucoup moins (au moins intitialement) si la surprise ne peut pas jouer. Cela suppose de gérer une multitude d’ego froissés mais surtout de disposer de cadres de contact compétents à l’échelon pertinent de décentralisation.  Cela ne pose guère de problème avec des Jeanpierre, Buchoud ou d'un Bigeard qui commence en 1957 sa 18e année de guerre à la tête de son quatrième régiment.