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mardi 7 juin 2022

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (2e partie- Routes, bastions et corrosion)

Le 24 février, l’armée russe lance ses armées dans le plus pur style des «offensives à grande vitesse» soviétiques déjà expérimentées à petite échelle et avec succès dans le Donbass en 2014 et 2015. C’est très ambitieux et confiant puisque les Russes engagent presque simultanément la totalité de leurs forces.

Le modèle blindé mobile à l'épreuve

L’objectif opératif paraît assez clair : s’emparer de Kiev et de Kharkiv, atteindre le plus vite possible le fleuve Dniepr afin d’encercler l’armée ukrainienne dans le Donbass par le nord et le sud, puis sans doute de prendre Odessa.

Trois groupes d’armées sont constitués à cet effet : au Sud, les 58e armée puis la 49e doivent sortir de Crimée, s’emparer de toute la région sud du Dniepr jusqu’au Donbass et pousser autant que possible vers Odessa. Le «groupe Donbass» avec les deux corps d’armée séparatistes et les 8e, 20e et 6e armées russes doit fixer les forces ukrainiennes dans le Donbass, s’emparer complètement de la province de Louhansk et de la ville de Kharkiv puis sans doute progresser vers Dnipropetrovsk en parallèle de la 1ère armée blindée de la Garde qui, elle, doit probablement s’emparer de Tcherkassy et Krementchouk, sur le Dniepr. Le groupe Nord enfin, avec les 36e, 35e et 41e armées en Biélorussie et la 2e armée de la Garde venue de Russie doit s’emparer de Kiev.

Il faut donc imaginer la France de 1940 abordée sur toute sa frontière de la Manche à la Méditerranée par une armée allemande réduite à ses deux divisions aéroportées et ses dix divisions de Panzers, mais renforcées de brigades de lance-roquettes multiples et de centaines d’hélicoptères et d’avions d’attaque à la place des Stukas, tandis que le pays sera frappé dans toute sa profondeur par des attaques cinétiques – missiles ou raids aériens - ou électroniques. En face, la France serait défendue sur tout le territoire, avec une ligne fortifiée face à la zone la plus sensible, par un maillage de 37 régiments de manœuvre d’active ou de réserve, renforcés par autant de régiments de réserve pour la défense de zones.  

Première constatation au bout de quelques jours de guerre : le réseau de communication physique ou informationnel ukrainien dans la profondeur résiste aux attaques. Ce n’est pas l’essentiel du propos, mais cela va évidemment avoir une influence sur la conduite des opérations terrestres. Deuxième constatation, le ciel n’est pas complètement aux mains des Russes qui ne parviennent pas à détruire les capacités de l’armée de l’Air ukrainienne qui maintient ainsi une capacité de guérilla aérienne. Les Ukrainiens conservent une défense sol-air à différentes couches qui entrave l’action des aéronefs russes, de plus en plus réduits au rôle de Sturmovik. La menace est réelle pour les forces terrestres ukrainiennes, mais pas complètement paralysante.  

L’opération russe réussit au Sud, plutôt étonnamment d’ailleurs, car les sorties étroites de la péninsule paraissaient les endroits les plus faciles à défendre de l’Ukraine. La mobilité opérative des unités de la 58e armée joue à plein en profitant de la surprise et ses deux divisions motorisées foncent sur les routes E97 et E105 pour atteindre dès le premier jour respectivement Kherson sur le fleuve Dniepr et Melitopol. Melitopol puis le port de Berdiansk sont pris le lendemain, Kherson résiste une semaine avant de tomber. Le port de Marioupol sur la mer d’Azov est encerclé le 3 mars par le 1er corps DNR et la 150e division motorisée de la 8e armée, renforcés par une brigade d’infanterie navale débarquée à Berdiansk. Mais cette fois les Ukrainiens résistent fermement.

Le modèle russe a donc parfaitement fonctionné dans le Sud. On manque encore d’éléments pour comprendre exactement pourquoi, mais il est clair que la 58e armée a complètement surpris le commandement régional ukrainien Sud qui ne soupçonnait peut-être pas la puissance des forces russes en Crimée, dont beaucoup étaient venues du Caucase par le pont de Kerch. Contrairement aux autres armées largement recomposées, la 58e armée était la plus cohérente et elle a été renforcée de bonnes troupes comme une brigade d’infanterie navale, les brigades de reconnaissance et de spetsnaz du 22e corps, et surtout une division et une brigade d’assaut par air, qui ont servi comme infanterie d’assaut à Kherson.

Le groupe d’armées du Sud est cependant stoppé dès que la défense ukrainienne s’organise. Plusieurs brigades ukrainiennes s’installent solidement dans le port de Mykolaev entre Kherson et Odessa. L’armée russe est une armée de routes, or Mykolaev est un nœud routier. Sa prise est donc indispensable aux Russes pour poursuivre les opérations au-delà du Dniepr et surtout prendre la M14 vers Odessa. Le problème est que le modèle russe n’est pas fait pour le combat dans une grande ville solidement tenue.

Les Ukrainiens tiennent à Mykolaev et les tentatives pour contourner la ville par le Nord échouent. La 7e division d’assaut aérien effectue un raid motorisé jusqu’à Voznessensk 90 km au nord-ouest de Mykolaev, autre point clé, mais menacée d’être coupée sur ses arrières, elle est obligée de se replier en catastrophe. Une autre tentative pour pousser cette fois vers Kryvyï Rih une centaine de kilomètres au Nord-Est échoue également sensiblement pour les mêmes raisons et la médiocrité des routes.

L’armée russe est une armée blindée, mais sa logistique s’effectue en camions, qui ont encore plus besoin de belles routes que les véhicules chenillés. Ses bases arrière sont des villes ferroviaires en périphérie de l’Ukraine et les obus et le carburant (80 % du poids) sont transportés par des allers-retours de camions de ces bases arrière jusque vers les bases de brigades/régiments à 5 km environ des groupements tactiques, qui n’ont normalement que 3 jours d’autonomie. Plus ces bases s’éloignent de la voie ferrée, plus les allers-retours sont longs et à nombre constant de camions plus le débit se réduit. Pour peu par ailleurs que cette première ligne ne soit pas un front continu au bout d’une flèche étroite, comme lors du raid de la 7e DAA vers Voznessensk, et la queue logistique devient également vulnérable.

Après deux mois d’efforts vains au-delà du Dniepr, les forces russes maintiennent la tête de pont de Kherson face à Mykolaev, s’appuient au nord sur le Dniepr très large et maintiennent à l’est une ligne de faible densité mais continue de Vassylivka, au sud de la grande ville de Zaporijjia inaccessible à 40 km, et jusqu’à la ville de Donetsk, capitale de la DNR.

Le modèle opérationnel russe fonctionne aussi dans la province de Louhansk, au nord du Donbass, où la 20e armée s’empare dès le 26 février du point clé de Starobilsk. Comme dans le sud, la région, plutôt ouverte et peu défendue est favorable aux mouvements blindés, est rapidement conquise, avant de buter là encore sur une défense ferme, cette fois à Severodonetsk et le long de l’axe forestier de la rivière Donets qui va jusqu’à Izyum. De son côté, la petite 6e armée a beaucoup plus de mal face à Kharkiv, deuxième ville d’Ukraine, dans laquelle elle pénètre et finalement s’empêtre, avant de renoncer et de tenter de la contourner par l’est et de rejoindre la 20e armée dans la région d’Izium.

Avec cinq armées, l’effort principal russe se porte sur Kiev. Au nord-ouest de Kiev, un groupement d’assaut aérien (VDV) tente de s’emparer de l’aéroport Antonov à Hostomel par une opération aéromobile. L’opération est finalement un échec, enrayée au départ par une défense antiaérienne à courte portée qui a fait des dégâts dans les aéronefs, et surtout par la contre-attaque de 4e brigade de réaction rapide de la Police ukrainiennes, puis sans doute les Forces spéciales. Les VDV devaient être rejoints rapidement par la 35e armée venue de Biélorussie par ce qui semblait être l’axe le plus court. Le terrain y est cependant forestier et les bonnes routes sont rares. Les Ukrainiens y ont également le temps de couper le terrain, par des destructions de ponts ou des inondations qui freinent et canalisent les Russes. Lancée quelques jours plus tard pour relancer l’offensive plus à l’Ouest, la 36e armée se retrouve ainsi bloquée pendant deux semaines sur 65 km de route. Les deux armées et le groupement VDV se trouvent ainsi bloqués dans une poche en périphérie nord-est de Kiev avec des axes rares verrouillés par de petites villes tenues par les forces ukrainiennes.

On retrouve le même phénomène à plus grande échelle dans le nord-est avec trois armées, la 41e venant de Biélorussie au nord et la 2e venant de Russie, bloquées sur les rares bonnes routes de la région par la résistance ukrainienne à Chernihiv, Nijyn ou Nokotop. La 2e armée contourne la difficulté en contournant la zone de Nyzhyn par le sud pour rejoindre la grande route H07 en direction de Kiev. La 1ère armée blindé de la garde, la plus puissante de toutes avec trois divisions et sans doute 20 groupements tactiques doit changer de cap pour rejoindre à son tour la route H07 avec cette difficulté que ce grand axe est bloqué près de la frontière par la résistance ukrainienne à Soumy.

Pour progresser sur vers Kiev sur la route H07, les 2e et 1ère armées russes sont obligées de former des flèches et même de très longues flèches de plusieurs centaines de kilomètres. La logistique y devient de plus en plus compliquée. La force qui avance se réduit ainsi au fur et à mesure en fonction de la réduction du débit logistique et des nécessités de défense d’axe. Au bout du compte, la périphérie est de Kiev n’est abordée dans la région de Brovary qu’avec une poignée de groupements tactiques qui sont stoppés.

A la fin du mois de mars, les cinq armées russes se trouvent donc dispersées dans le nord de l’Ukraine, bloquées devant les villes et harcelées sur leurs arrières, incapables de s’emparer ou même d’encercler de Kiev. Le commandement russe décide de les replier, ce qui est plutôt bien organisé, au moins pour les trois armées du nord-est qui reviennent en Biélorussie et en Russie sans encombre. C’est plus difficile pour les forces dans la poche au nord-ouest de Kiev, où la manœuvre rétrograde s’effectue sous la pression ukrainienne sur un terrain difficile et coupé. Les Russes y perdent beaucoup de matériel en plus de leur honneur.  

Bastions et corrosion

Dans cette confrontation des modèles, l’avantage initial a plutôt été du côté russe en jouant de l’effet de surprise et de l’impréparation ukrainienne dans certains secteurs. Certaines colonnes blindées ont pu ainsi progresser de 50 km par jour pendant quelques jours, ce qui a permis au moins de s’emparer de trois villes de plus de 100 000 habitants, et d’un espace stratégique au nord de la Crimée.

Le modèle blindé mobile, surtout dans sa version russe, engendre sa propre entropie même sans opposition. Il faut imaginer plusieurs milliers de véhicules blindés d’une moyenne d’âge de 40 ans et gros consommateurs de carburant lancés dans une grande course de 500 km avec un échelon logistique sous-dimensionné et qui a du mal à suivre. Même sans combat, des unités ont dû s’arrêter tous les 150 km par manque de carburant, et surtout abandonner en position délicate des véhicules en panne ou accidentés, avec le casse-tête de la gestion des hommes qui étaient à bord alors que tous les autres véhicules sont pleins, alors que la capacité de réparation sur les lieux mêmes est des plus réduites. Les unités blindées russes sont complexes, leur désorganisation intervient très vite avec les pertes.

Bien entendu, cette entropie augmente de manière exponentielle dès que survient une opposition. L’opposition préférée pour le modèle russe est celle d’unités conventionnelles symétriques en terrain ouvert, décelée le plus loin possible grâce aux capteurs avancés -véhicules de reconnaissance-hélicoptères-drones. À partir de là, le petit poste de commandement du groupement tactique doit organiser une manœuvre à partir de 8 à 10 compagnies, un chiffre qui dépasse la capacité de manipulation cognitive de cinq éléments surtout sous la pression. Elle est donc simple et s’articule autour du sous-groupement des unités de chars et d’infanterie, qui doivent attaquer ou défendre d’un bloc, et du sous-groupement artillerie qui doit frapper jusqu’à 20 km environ avec les obusiers ou jusqu’à 90 km avec les lance-roquettes multiples, le tout protégé des aéronefs par une batterie anti-aérienne mobile.La manœuvre idéale est de parvenir à fixer l’ennemi par une attaque ou un coup d’arrêt et de le livrer aux feux de l’artillerie, tandis que les groupements tactiques suivants contournent, attaquent de flanc ou encerclent cet ennemi.

Le problème est que les Ukrainiens ont tout fait pour éviter cela, en ne combattant de manière solide qu’en terrain fermé et en combattant de manière fluide en terrain ouvert.

Le terrain fermé est celui des positions retranchées, des bois, des montagnes et surtout des villes, bref tous les endroits où on peut difficilement être vus et dont la contexture divise l’efficacité des feux puissants et à distance. Le terrain fermé et en particulier urbain est donc en attaque comme en défense, celui du combat rapproché de précision, donc celui de l’infanterie, ce qui n’exclut pas l’emploi de véhicules blindés. On peut même imaginer de former des régiments d’infanterie urbaine entièrement organisés et équipés pour la défense ou la conquête des villes. Pour une «armée sans infanterie» comme est parfois qualifiée avec exagération l’armée russe, une seule brigade ukrainienne solidement retranchée dans une ville de plus de 50 000 habitants, et il y 83 en Ukraine, est un problème et ce problème croit géométriquement avec la taille de la ville, le volume des forces qui la tiennent et leur qualité. La 1ère brigade blindée ukrainienne associée à une brigade territoriale, une brigade de garde nationale (police) et des milices (l’Ukraine est très tolérante avec les armées privées) a formé une «division de bastion» à Tchernihiv, ville de 290 000 habitants et de 80 km2 à l’extrême nord du pays, qui a tenu tête à toute la 41e armée russe.

Dans toute cette première phase, les Russes ont conquis sans combat deux villes de plus de 100 000 habitants, Melitopol et Berdiansk, et après un combat d’une semaine la ville de Kherson, en grande partie parce qu’ils y ont engagé leur meilleure infanterie, avec 7e division d’assaut aérien, face à une brigade motorisée ukrainienne sans doute de moindre qualité et qui n’a pas eu le temps de bien s’organiser. Ils ont pénétré dans un tiers de Kharkiv avant de s’en retirer et ont encerclé Tchernihiv, Nijyn, Nokotop et Soumy, avant d’être obligés d’en lever le siège. Le seul siège réussi est celui de Marioupol, prise après trois mois de combat.

Il est assez étonnant que l’armée de Terre russe n’ait pas pris en compte au préalable ce problème qui aurait pu largement être anticipé, mais peut-être cela aurait imposé une transformation trop importante de leur modèle de forces, au profit de l’infanterie (et donc au détriment d’autres armes plus prestigieuses en Russie) et avec la nécessité pour ce combat centralisé d’avoir des cadres subalternes de qualité et capables d’initiative. C’était une difficile innovation culturelle que les Ukrainiens ont en partie réussi mais pas les Russes. En attendant, les Russes surutilisent leur bonne infanterie – troupes d’assaut aérien, infanterie de marine, gardes nationaux tchétchènes, mercenaires Wagner, tous hors de l’armée de Terre – détournés de leur mission initiale, un grand classique, pour mener les combats rapprochés.

Et puis, il y a le combat en terrain ouvert, qui ne l’est en fait jamais complètement hors déserts de sable.  Au bout d’un mois de combats, selon le site open source Oryx, les Russes ont perdu sur l’ensemble du théâtre, mais surtout dans la région de Kiev, 342 chars de bataille et 641 véhicules blindés d’infanterie divers. Ce sont des pertes documentées et donc sans doute inférieures à la réalité. Ces pertes matérielles peuvent paraître relativement faibles au regard par exemple de la guerre du Kippour (3 000 chars de bataille perdus dans tous les camps en 19 jours) mais elles sont considérables pour les armées modernes en format réduit. Il y a là le capital matériel complet de 20 groupements tactiques, sur 128 engagés initialement, et au passage presque deux fois ce que la France pourrait simplement réunir pour son «hypothèse d’engagement majeur».

Le plus étonnant est que les pertes ukrainiennes en véhicules de combat, là encore sous-estimées, sont environ quatre fois inférieures aux pertes russes. On obtient généralement de tels écarts de pertes entre les deux adversaires lors de batailles ayant abouti à une dislocation de l’ennemi, provoquant ainsi de nombreuses pertes matérielles, souvent par capture ou par abandon, ainsi que de nombreux prisonniers. Rien de tout cela en Ukraine en 2022 hormis à Marioupol, seule bataille ayant abouti à la destruction complète de brigades mais côté ukrainien. Les Ukrainiens de leur côté n’ont détruit aucune brigade ou régiment russe, même pendant le repli de Kiev. On en conclut qu’il s’est surtout agi sur de petits combats fragmentés de type «fight and flight» que l’on pourrait traduire par «tire en premier et part avant le tir d’artillerie russe».

Pour réussir ce type de combat, il faut bénéficier de la supériorité de l’information. C’est globalement le cas pour les forces Ukrainiennes, grâce à l’aide «par en haut» du renseignement américain, mais aussi et c’est plus nouveau par «en bas» par la multiplication des capteurs civils comme les drones du commerce mais aussi simplement les smartphones, avec une bonne capacité de fusion de données. La guerre numérisée est une réalité du côté ukrainien grâce à une liaison Internet maintenue. Associé à la posture défensive et à la prévisibilité des déplacements russes, cette supériorité de l’information permet à des forces ukrainiennes légères et discrètes régulières ou privées comme l’escadre de drones Aerorozvidka, d’avoir le plus souvent l’initiative des combats.

Les combats eux-mêmes se limitent souvent à de courtes frappes et/ou embuscades terminées avant que l’artillerie du groupement tactique ou des brigades de l’armée puisse être activée. Avec un bon capital humain, les groupements tactiques russes peuvent être redoutables. Le 11e régiment de cavalerie américain, organisé et équipé à la soviétique et qui sert de force d’opposition dans le Centre national d’entraînement de Californie, bat (virtuellement) la très grande majorité des brigades de l’US Army qui lui sont opposée, mais son encadrement, des chefs de groupe au commandant de régiment, est bien formé et l’unité est surentraînée. Ce n’est visiblement pas le cas dans la plupart des groupements tactiques russes où tout tourne autour d’un petit poste de commandement qui réfléchit sans avoir l’habitude de manœuvrer et des officiers subalternes à qui on demande d’obéir strictement et d’appliquer des schémas qu’ils ne maitrisent pas bien. Un tel mode de fonctionnement est particulièrement mal adapté à réagir aux surprises, pourtant fréquentes, et tend à générer des manœuvres offensives réduites à leur plus simple expression.

Il est intéressant de noter que les Russes ont aussi perdu 150 pièces d’artillerie et plus de 660 camions en un mois, deux nombres très élevés qui témoignent que leur profondeur et même leur arrière ont pu être frappés, en particulier et c’est logique dans les flèches vulnérables qui ont pu être formées en particulier dans le nord-est du pays.

On manque d’informations sur les causes de destruction des véhicules, mais on est frappé par l’abondance de l’armement antichar léger de l’infanterie ukrainienne, surtout après les premières livraisons d’armes, et l’efficacité des systèmes à tir plongeant comme les roquettes NLAW jusqu’à 500 m, puis les missiles Javelin ou Stugna P à plusieurs kilomètres. Ces armes ont la particularité d’être «tire et oublie» et de frapper les toits des chars, leur zone la plus vulnérable, et percer un char russe jusqu’aux obus dans le plancher fait souvent sauter la tourelle. On conçoit que pris dans une embuscade et sous des tirs indirects, les équipages russes soient tentés de sortir de chars dont par ailleurs tout le monde sait qu’ils sont abondants dans les stocks et donc consommables. Des lance-roquettes plus classiques peuvent avoir le même effet en ville utilisés en hauteur dans des bâtiments. Le deuxième système destructeur est celui des drones armes à bas coûts et donc nombreux, qui produisent le même effet de tirs plongeants et à jusqu’à 8 km, parfois plus. Des drones rodeurs Switchblade 300 ou, surtout 600 (jusqu’à 80 km) peuvent avoir le même effet pour des prix réduits. Les Ukrainiens n’en disposaient pas durant cette phase. Ils auraient fait des ravages sur la colonne bloquée sur 64 km. Le troisième système destructeur est l’artillerie lorsqu’elle devient hyperprécise – un obus, un véhicule - grâce aux munitions guidées et aux drones. Le « feu du ciel antichar » est sans doute le principal atout comparatif ukrainien contre lequel les colonnes blindées russes, et sans doute celles de toutes les armées, sont pour l’instant mal protégées.

En résumé, ce n’est pas le char qui est mort en Ukraine durant cette première phase, mais peut-être le modèle équilibré de grandes unités organisées autour du char de bataille, au profit d’une nouvelle différenciation entre des unités à forte puissance de feu lointain et indirect mais très fluide ou au contraire des unités hyperprotégées pour les milieux denses, une sorte de retour aux divisions (très) légères mécaniques et aux divisions cuirassées.

(à suivre)

dimanche 5 juin 2022

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (1ère partie- Du design de l'acier)

Pour essayer de comprendre comment les troupes de mêlée – infanterie, chars - sont employées de part et d’autre dans la guerre en Ukraine, il faut revenir à la manière dont les combats étaient envisagés. La force terrestre russe engagée en Ukraine est l’héritière directe des conceptions soviétiques de l’art opératif industriel. Presque entièrement motorisée et sous blindage, son objectif est de provoquer un «choc opératif» en disloquant les dispositifs adverses par des pénétrations rapides en profondeur afin de s’emparer ou de détruire au plus vite des points ou des objectifs clés. Ainsi transpercé, coupé des flux de logistique et de commandement et écrasé à l’avant par les feux le dispositif ne peut que se disloquer, à la manière des opérations Bagration en juin-août 1944 en Biélorussie ou Tempête d’août en août-septembre en Mandchourie, qui restent les modèles purs et parfaits à reproduire.

Petit retour sur le concept de division blindée

L’instrument premier de ces «offensives à grande vitesse» est la grande unité blindée dont les contours ont été établis à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le fer de lance est constitué par les bataillons de chars de bataille, mais aussi puissants soient-ils, ceux-ci ne peuvent pas tout faire. Ils ne sont pas forcément à l’aise dans certains terrains denses et doivent faire à des menaces multiples, comme les chars ennemis bien sûr, mais aussi et peut-être surtout toute une série d’ «anticorps» qui sont apparus depuis l’origine des chars : canons de campagne, fusils antichars, canons antichars tractés ou portés, roquettes à charge creuse lancées à l’épaule ou depuis un aéronef, canons sans recul, puis bien sûr les missiles, à charge unique, puis tandem, piloté puis guidés puis en « tire et oublie », tous annoncés comme devant «tuer le char».

En fait, s’il y a des grandes frayeurs, comme après les destructions de la première force de chars française à Berry-au-Bac en avril 1917 ou après les combats d’octobre 1973 dans le Sinaï, le char a toujours survécu. Il a survécu par ses adaptations propres d’abord : amélioration et poids du blindage d’acier, blindage composite, réactif, défense active (radars de proximité et neutralisation des projectiles), canon principal jusqu’au calibre 120-125 mm dans les années 1980, armes secondaires anti-personnel, meilleure conduite de tir, etc.

Il a survécu ensuite grâce à la coopération des autres armes. Dès 1917 en France, on a un régiment — le 262e RI — qui est dédié à l’aide aux chars qui eux-mêmes sont censés ouvrir la voie aux bataillons d’infanterie. En 1918, chars et fantassins, qui évoluent tous au rythme de l’homme à pied sur le champ de bataille, sont intimement associés avec des batteries d’artillerie et même des avions d’infanterie. On imagine alors mettre tout ce monde sous acier et sur chenilles en 1919 pour former des divisions cuirassées, lourdes et lentes mais irrésistibles. La cavalerie, qui comprend comment des véhicules blindés plus mobiles et alors donc légers, peuvent l’aider à remplir ses missions dans un cadre industriel, développe de son côté le concept de division légère mécanique.

Le char est forcément, comme sur les pions classiques de wargame, un arbitrage entre attaque, défense et déplacement. Les « chars de bataille » qui apparaissent pendant la Seconde Guerre mondiale, comme les T-34, Panther, Panzer IV canon long ou les M4-Sherman, puis M-26 Pershing, constituent un bon compromis d’engin apte à tout qui efface les distinctions d’avant-guerre. On retrouve les mêmes caractéristiques dans les grandes unités dont ils font partie, à côté d’une infanterie et d’une artillerie également blindées, et souvent chenillées, entourées de petites unités complémentaires de reconnaissance de véhicules rapides à roues ou de génie.

La division blindée (DB), avec une grande puissance de feu, protégée par l’acier et la coopération des armes, et d’une grande mobilité tant sur le champ de bataille (mobilité tactique) que sur les routes (mobilité opérative), paraît alors l’optimum de la fin de la révolution militaire industrielle commencée au milieu du XIXe siècle. Cette DB 1945 est souvent partagée en deux régiments ou brigades interarmes eux-mêmes partagés en kampfgruppen ou bataillons eux-mêmes interarmes lors des combats.

Dans ce cadre, l’infanterie mécanisée, motorisée selon l’appellation soviétique, ou simplement blindée, avec ses véhicules et leur armement principal de bord – mitrailleuse lourde ou canon-mitrailleur – et leurs hommes à pied fournit de nombreux petits systèmes d’armes destinés au combat de précision à une distance moindre de celle des tubes de chars. Les fantassins peuvent protéger, reconnaître des positions délicates en avant ou sur les côtés des chars, organiser une ligne de défense antichars car ce sont eux qui ont hérité des lance-roquettes et lance-missiles légers, s’emparer et occuper des positions, et en fait faire plein de choses que les autres ne peuvent pas faire comme par exemple prendre en compte les prisonniers. L’infanterie blindée est l’huile d’une machine qui sans elle casserait vite.

La grande unité blindée paraît incontournable aux armées modernes, au moins pour combattre en Europe sur un terrain plutôt ouvert et plein de routes ou de voies ferrées et sous un ciel qui n’est pas complètement aux mains de l’ennemi. Il y a cependant quelques problèmes.

Le premier est que tout ce capital matériel coûte très cher. Du M4 Sherman au M1 Abrams, le coût d’acquisition d’un char américain a augmenté de 10 % par an en monnaie constante. Il est probable que toutes les autres armées aient connu un phénomène semblable, qui s’applique aussi forcément à tous les autres équipements de l’unité. Comme les budgets d’équipements des forces terrestres n’augmentent pas, loin s’en faut à ce rythme, et que les unités blindées sont considérées comme indispensables, cela a eu forcément pour effet d’éliminer toutes les autres, réduites à des spécialités de niche. L’armée française de 1989 ne comptait plus que 15 petites divisions après mobilisation contre 105 quarante ans plus tôt, dont six blindées-chenillés et six autres presqu’entièrement sous acier à roues. L’Union soviétique n’échappe pas à ce phénomène de fonte, mais grâce à un effort colossal elle dispose à la fin de la guerre froide d’un potentiel de 165 divisions, toutes sous acier et souvent chenillées, des divisions blindées aux divisions motorisées en passant par les unités d’infanterie navale et aéroportées. La fin de cette guerre froide, le désarmement général, la professionnalisation des armées et l’orientation expéditionnaire ajoutent encore une forte cure d’amaigrissement tout en paralysant les innovations techniques. Les armées du XXIe siècle sont toujours équipées de matériels majeurs conçus à de 1970 à 1990.

Le second problème est une grande unité blindée, plus encore que les autres, nécessite en parallèle du capital matériel de disposer d’un riche capital humain. La valeur d’une division blindée est d’abord celle des hommes qui la composent. Le capital matériel, C pour employer les termes économiques est multiplié par un capital humain T (comme travail) qui réunit les compétences et la motivation des hommes. Si C ou T sont proches de zéro, la valeur tactique de l’unité sera également proche de zéro. On rappellera que si la supériorité numérique compte beaucoup au niveau d'une campagne militaire tout entière, les rapports de forces ne dépassent pas le 2 contre 1 sur les points de contact. Les résultats des combats de bataillons ne dépendent pas du nombre d’hommes, mais de la manière dont ils utilisent les armes, et ces résultats sont souvent déséquilibrés. Sur un point de contact, le très bon «gagne tout» face à un très mauvais, et cela peut même se passer très vite si le très bon, ce qui par principe arrive le plus souvent, frappe le premier.

Ces problèmes de design opérationnels posés, intéressons-nous maintenant à celui des forces qui manœuvrent en Ukraine (à suivre).

Du design des unités blindées russes

Les armées russes et ukrainiennes se sont également considérablement réduites en volume par rapport à 1991, mais elles ont eu au moins la sagesse de conserver des matériels en stock. Leur capital humain s’est effondré encore plus vite avant de remonter avec une série de réformes, à partir de 2008 en Russie et en Ukraine après les échecs de la guerre de 2014-2015.

L’armée russe qui est engagée en Ukraine en février 2022 ressemble ainsi beaucoup en volume, équipements et méthodes au Groupe de forces soviétiques en Allemagne (GFSA) dont les forces de l’OTAN se demandaient comment il parviendrait à atteindre le Rhin en quelques jours. La première différence est cependant que le GFSA et ses cinq armées était le fer de lance d’un ensemble beaucoup plus imposant dont les armées seraient venues le renforcer. Cette fois, le « groupe de forces russes en Ukraine » (GFRU) dispose de neuf armées plus les deux des républiques séparatistes du Donbass. Chacune de ces armées est cependant plus petite que celles de 1989 avec 15-20 000 hommes chacune, soit l’équivalent d’une seule grande division ou corps blindé de 1945, et surtout elles constituent toute la lance alors que le GFSA n’en était que le fer. Une autre différence était que l’armée soviétique était mieux organisée.

Les unités de manœuvre du GFRU sont les brigades autonomes ou les régiments des divisions blindées et motorisées. Et là, il y a un nouveau problème. L’armée de Terre et les forces d’assaut aérien russes, deux armées différentes, ont voulu conserver de la masse tout en se professionnalisant. Les Russes n’ont donc jamais eu assez de volontaires pour armer tous les postes et ont conservé la conscription pour armer un tiers d’entre eux. Or, les conscrits ne peuvent être engagés à l’étranger hors guerre officiellement déclarée, ce qui n’est pas le cas ici. Une brigade ou un régiment est donc obligé de se réorganiser pour être engagé au combat avec entre 20 et 40 % d’effectif en moins. Concrètement, on leur demande de constituer deux groupements tactiques (GT). En février 2022, on en compte ainsi 128. Un GT est formé de 700 à 900 hommes, au moins au début. C’est de fait la réunion sous un même commandement d’un bataillon de manœuvre et d’un bataillon diversifié d’artillerie.

Le bataillon de manœuvre type comprend une ou deux compagnies de chars, deux ou trois compagnies d’infanterie motorisée sur véhicules de gamme BMP (à chenilles) ou BTR (à roues) et une compagnie à 4 ou 5 véhicules antichars. Le design des véhicules et l’organisation des unités ont été conçus à l’époque soviétique pour combiner une bonne  capacité de surmonter chaque résistance rencontrée et la vitesse opérative, c’est-à-dire la possibilité d’avancer de 10 à 20 km/jour à l’intérieur du territoire ennemi.

Les véhicules sont taillés au plus juste. Les chars de bataille ex-soviétiques sont plus légers d’une vingtaine de tonnes par rapport aux équivalents occidentaux. La vie à l’intérieur d’un T-72 ou d’un T-80 y est donc également difficile, mieux vaut ne pas mesurer plus d’1m 60, et même très dangereuse avec des obus placés directement sous les pieds du tireur et du chef de char. Les véhicules de combat d’infanterie BMP 2/3 ou BTR 82 ne valent guère mieux en termes d’ergonomie. Conséquence également des petites dimensions des engins et du faible nombre de véhicules de soutien, par ailleurs non protégés, le groupement tactique n’a guère d’autonomie logistique et ne peut combattre longtemps sans être ravitaillé.

Les unités sont organisées a minima avec des compagnies de combat de chars ou d’infanterie à 10 véhicules. Les compagnies de chars n’ont ainsi que 30 hommes, puisque les équipages sont réduits à 3 hommes. Les compagnies d’infanterie sont commandées par un lieutenant ou un capitaine dans son véhicule. Chacune des trois sections est réduite à trois véhicules et 29 hommes dont 23 seulement débarqués qui forment trois petits groupes à sept. Le groupe n’est pas articulé pour manœuvrer, mais simplement servir de base de feu antipersonnel et antichar. D’une manière générale, il y a un décalage de niveau entre l’armée russe et les armées occidentales. On demande à un chef de section russe ce qu’on demande à un chef de groupe en France. La manœuvre de la section russe est limitée et sur un petit espace. Là encore, comme les cellules tactiques sont réduites, quelques pertes suffisent à affaiblir très vite l’ensemble.

Avec un maximum de neuf sections d’infanterie aussi faibles et rigides dans un ensemble à 120 véhicules en moyenne, les GT sont relativement rapides et puissants à grande distance par tous les obus direct et indirects qu’ils peuvent lancer, mais rapidement épuisés et en panne, surtout lorsqu’ils pénètrent dans des espaces denses. Et encore, on considère là que le capital humain est à son maximum, il semble quand même que ce ne soit pas toujours le cas, sauf peut-être dans les forces d’infanterie navale et surtout les forces d’assaut aérien, et ce n’est pas un hasard, ces forces d’élite attirant aussi les meilleurs.

Ces unités plus polyvalentes, puisqu’elles peuvent être engagées par mer ou par hélicoptères, sont de fait également des unités blindées équipées de véhicules de combat de type BMD. En résumé, c’est une unité d’infanterie blindée encore plus réduite afin d’être aérotransportable. Une compagnie d’assaut aérien (VDV) à 72 hommes comporte ainsi trois sections sur trois véhicules BMD-4M à seulement 21 hommes. Le bataillon comprend ses propres appuis avec une section de chars légers 2S5 et une section de mortiers portés de 120 mm 2S9. À condition de disposer des moyens de transport, hélicoptères lourds et avions de transport, et d’une supériorité aérienne locale, les 12 brigades ou régiments d’assaut par air russes (environ 2 500 hommes à chaque fois), constituent, avec les 4 brigades d’infanterie navale assez similaires, des unités intéressantes. Leur mission est normalement d’accélérer encore l’offensive à grande vitesse en s’emparant de points clés, en version légère héliportée ou lourde avec véhicules en avant des colonnes blindées.

Pour être complet, chaque armée dispose aussi souvent d’une brigade de 1 500 spetsnaz chargés de la reconnaissance et des sabotages en profondeur et la 45e brigade de Forces spéciales est censée faire de même au niveau opératif à partir du nord-ouest de Kiev. On va trouver aussi rapidement quelques unités de la Garde nationale (Rosgvardia), normalement dédiées au maintien de l’ordre dans les zones arrière et conquises, mais dont certaines unités comme les Tchétchènes participent au combat comme infanterie légère, ainsi que des groupements de mercenaires Wagner.

Pendant ce temps en Ukraine

Les structures ukrainiennes sont légèrement différentes, malgré des équipements majeurs semblables. On compte 38 brigades d’active ou de réserve, très diverses (blindée, mécanisée, motorisée, montagne, assaut aérien, aéroportée) selon les dosages de bataillons de chars de bataille ou d’infanterie de 300 à 400 hommes. L’artillerie ukrainienne est bien moins volumineuse que celle de l’armée russe, aussi les Ukrainiens n’ont-ils pas constitué des associations manœuvre-artillerie comme les GT russes mais plus classiquement des bataillons chars-infanterie avec quelques appuis limités, souvent des mortiers. La densité d’infanterie y est également plus élevée que dans les GT russes. Les véhicules étant les mêmes que ceux des Russes, les compagnies ukrainiennes, pour ce que l’on en sait ont aussi sans doute des mêmes caractéristiques.

Contrairement aux Russes cependant ces bataillons de manœuvre sont plus cohérents puisqu’engagés directement au combat et non restructurés en se séparant des conscrits. Un effort considérable a également été fait avec l’aide des pays anglo-saxons pour constituer un corps de sous-officiers plus solide que celui des Russes et mettre en place des méthodes de commandement différentes, moins axées sur l’application stricte d’ordres et de schémas et plus sur le fonctionnement décentralisé par missions. Avec un effort de formation solide des réservistes, envoyés systématiquement sur le front du Donbass, et beaucoup plus de cadres ayant participé aux combats de 2014-2015 que du côté russe, on peut en ajoutant une motivation générale indéniable considérer un capital humain sans doute assez hétérogène, mais en moyenne supérieur à celui des unités équivalentes russes.

L’armée de manœuvre peut s’appuyer aussi sur un maillage de plusieurs dizaines de brigades de l’armée territoriale, de la Garde nationale du ministère de l’Intérieur, dont la 4e de réaction rapide (blindée) et d’un certain nombre de milices (Azov, DUK, Donbass, etc.), soit un ensemble disparate et de valeur très inégale de bataillons d’infanterie légère capables de compléter l’action des unités de manœuvre plus lourdes et de tenir des zones denses.

Toutes ces forces ukrainiennes sont organisées par commandements régionaux et employées selon une stratégie qui se veut forcément défensive. Les Ukrainiens se souviennent de la destruction en quelques minutes d’un bataillon mécanisée à découvert le 11 juillet 2014 par les lance-roquettes russes, puis des défaites d’Ilovaïsk en août 2014 et surtout de Debaltseve en janvier-février 2015 face aux groupements tactiques russes renforcés de milices séparatistes et alors qu'à l’époque, l’aviation et les hélicoptères d’attaque russe n’étaient pas intervenus. Ils redoutent donc d’engager leurs forces sous les enveloppes des tirs russes à longue portée, mais espèrent pouvoir freiner, stopper et user les colonnes ennemies dans les terrains denses, fortifiés, forestiers et surtout urbains. 

Voyons comment tout cela a fonctionné.

(à suivre)

vendredi 16 avril 2021

16 avril 1917-Premier engagement de chars français au combat-Heur et malheur d'une innovation

Le 16 avril 1917, l’armée française engage pour la première fois des chars sur le champ de bataille. Cet engagement intervient dans le cadre de la grande offensive organisée par le général Nivelle dans la zone d’effort principal entre Laffaux et Reims, secteur de la 5e armée française. La mission des chars est d’appuyer la progression de l’infanterie dans l’attaque des positions successives ennemies dans la zone du petit village de Berry au Bac, dix kilomètres au nord de Reims. On a alors réuni une masse conséquente de 132 chars modèle Schneider répartis en deux groupements. Le premier d’entre eux, le groupement Chaubès vient buter sur les fantassins à l’assaut de la première position allemande et est incapable ensuite de la dépasser. Il n’a aucun effet sur les combats. Le second, le groupement Bossut parvient à atteindre et dépasser la deuxième position allemande, mais malgré la vitesse réduite de la progression les fantassins ne peuvent suivre les engins. Le feu de l’artillerie allemande est alors trop dense. Le groupement Bossut fonce donc, à 6 km/h, vers la troisième position ennemie, qu’il est incapable de prendre seul. Les chars sont alors la cible première de tirs allemands et sont détruits les uns après les autres.

À la tombée de la nuit, les survivants se replient, en subissant encore de nombreuses pertes, la plupart par pannes. Au total, un quart des membres d’équipage ont été tués ou blessés et 76 chars ont été perdus, dont 56 par l’artillerie allemande et parmi eux 35 ont pris feu. Le groupement du commandant Bossut, lui-même tué dans son char, a été détruit pour un effet nul. L’enthousiasme qu’avait suscité cette «Artillerie spéciale» (AS) retombe d’un coup et se transforme en hostilité devant ce «gâchis de ressources».

Comment expliquer cet échec d’une innovation pourtant si prometteuse?

Revenons un peu plus d’un an en arrière. L’idée d’un engin à chenilles à vocation militaire apparaît dès le début XXe siècle dans le cadre du bouillonnement d’expérimentations autour du moteur à explosion. Plusieurs projets industriels apparaissent qui ne trouvent aucune application, car nulle part on ne parvient à connecter ces lourds, lents et peu fiables engins à un besoin. Ce besoin apparaît finalement avec la fixation du front à partir de l’automne 1914 lorsqu’il s’agit de neutraliser des nids de mitrailleuses ennemies, solidement retranchés et protégés par des réseaux de fils de fer barbelés. Stimulée par l’urgence, l’offre technique est très importante en France. Les projets présentés souffrent cependant de méconnaître les réalités du front et, jusquaux travaux de la société Schneider, de ne pas utiliser la chenille. Du côté de la «demande», le Grand quartier général (GQG) attend d’avoir exploité toutes les solutions conformes au paradigme en vigueur avant de regarder des solutions nouvelles, ce qui survient après le désastre de l’«offensive décisive» de septembre 1915.

C’est dans ce contexte que le colonel Estienne écrit le 6 décembre 1915 au général en chef : «je regarde comme possible la réalisation de véhicules à traction mécanique permettant de transporter à travers tous les obstacles et sous le feu, à une vitesse supérieure à 6 kilomètres à l’heure, de l’infanterie avec armes et bagages, et du canon».

Estienne possède alors toutes les qualités pour défendre un projet innovant. Polytechnicien, il a reçu une solide formation scientifique qu’il met au service d’un esprit créatif. Dans sa carrière d’artilleur, de multiples inventions lui ont donné une notoriété qui lui vaut de recevoir, en 1909, la mission d’organiser à Vincennes un centre d’aviation où il développe ses idées sur le réglage aérien de l’artillerie, idées qu’il concrétise le 6 septembre 1914, à Montceaux-les-provins, avec les deux aéroplanes qu’il a fait réaliser. Point particulier, il sert alors à la 6e Division d’Infanterie (DI) sous les ordres du général Pétain, avec qui il continue à entretenir par la suite des relations. Grâce à son réseau, Estienne connaît le projet d’engin de la société Schneider qui correspond le moins mal à son idée et lorsqu’il parle, il est plus facilement écouté que les centaines d’autres colonels de l’armée française. Estienne réussit ainsi à persuader Joffre de demander, dès le 31 janvier 1916, la fabrication rapide de 400 cuirassés Schneider.

Le problème est que la Direction du Service Automobile (DSA), au sein du ministère de la Guerre prend ombrage. Ce n’est pas aux opérationnels de décider du choix de moyens, mais au ministère de la Guerre en liaison avec celui de l’Armement! La DSA ne peut contrecarrer le projet de la coalition Joffre-Estienne-Pétain-député Breton-société Schneider, déjà approuvé et financé, mais elle peut essayer de le neutraliser. La nouvelle coalition qui réunit Albert Thomas, ministre de l’Armement, et le général Mourret, de la DSA, parvient à obtenir que le projet de chars Schneider soit confié une commission excluant Estienne, et commande également à 400 exemplaires son propre char à la société Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et d’Homécourt dite «Saint-Chamond», rivale de Schneider et où officie un autre artilleur célèbre : le colonel Rimailho. Après une bataille de périmètres, Estienne obtient cependant en septembre le commandement de l’Artillerie d’assaut (ou spéciale, AS). L’AS est rattachée au GQG pour emploi, mais dépend organiquement jusqu’en janvier 1918 du ministère de l’Armement, à la D.S.A. et à deux sous-secrétariats (Inventions et Fabrications), source de multiples frictions.

Le premier groupe de chars, des Schneider, est créé le 7 octobre 1916, soit seulement dix mois après le lancement du projet, une performance remarquable due en grande partie au pragmatisme d’Estienne qui n’attend pas, contrairement à ce que fera systématiquement la DSA, le char de ses rêves, mais adapte l’existant en l’occurrence le projet de l’ingénieur Brillié, extrapolation des idées du député Breton et du tracteur d’agriculture «Baby Holt». La DSA par sa bureaucratie, exigeant de refaire les essais de Schneider pour aboutir aux mêmes conclusions, n’aura retardé le projet que de six semaines. Quant au projet Saint-Chamond beaucoup plus sophistiqué, il ne sera pas prêt à temps pour les combats du printemps. Et quand il sera prêt, on s’apercevra que son châssis a été mal conçu et qu’il est peu utilisable. On notera aussi que le ministère de l’Armement, tout au respect de sa commande d’engins, néglige tout son environnement de pièces détachées, ce qui provoquera au bout du compte autant de chars immobilisés que l’action de l’ennemi.

Alors que la première génération d’engins est lancée. Estienne et la DSA imaginent déjà la suivante. Le premier veut un engin léger et transportable par camions, ce sera le FT-17 un des instruments de la victoire. La seconde, significativement, préfère un engin très lourd et très puissant, ce sera le char 2C un monstre d’ingénierie qui n’apparaîtra qu’après la guerre et ne servira jamais à rien. Entre temps, de toute façon, le haut-commandement a changé et Nivelle, nouveau général en chef, a placé en priorité absolue un programme de 850 tracteurs d’artillerie qui à partir du début 1917 freine considérablement la production de chars moyens et stoppe les débuts du char léger. Ce projet de tracteurs sera un échec.

Tactiquement tout est à inventer. Le laboratoire de l’AS est à Champlieu près de Compiègne. Les hommes arrivent à partir d’août 1916. Volontaires venus de toutes les armes, ce sont d’abord des «émigrés» internes. Dans le corps des officiers, deux catégories dominent. Les premiers sont officiers de «complément» (réservistes) ou issus du rang. Victimes dun ostracisme de la part des officiers de carrière, ils sont attirés par les armes nouvelles, là où personne ne peut revendiquer une supériorité sur eux. Pour le député Abel Ferry, «les chars dassaut sont une invention dofficiers combattants, de réservistes, de gens de l’arrière. Ils ne sont pas nés spontanément de la méditation du haut-commandement». On rappellera d’ailleurs que le premier emploi militaire d’engins chenillés en France semble d’ailleurs être l’initiative du réserviste Cailloux, dans les Vosges au printemps 1915.

Le deuxième groupe important est formé par les cavaliers. Disponibles, car inemployés dans la guerre de tranchées, les cavaliers, essaiment dans les autres armes, où ils arrivent avec leur culture d’origine, mais aussi leurs frustrations. Dans l’Aéronautique, comme dans l’AS, ils reproduisent des schémas très offensifs faits de charges ou de duels et rechignent à la coopération avec les autres armes. Au-dessus des portes du manège de l’École militaire à Paris on trouve deux noms : Du Peuty et Bossut. En fait, il s’agit de deux cavaliers qui ont quitté les chevaux pour les avions dans le premier cas, et les chars dans le second. Déjà célèbre avant-guerre pour ses qualités hippiques, véritable héros plusieurs fois cité en 1914, Bossut commandera donc le principal groupement de chars à Berry-au-Bac, mais il aura eu auparavant une grande influence sur les orientations de l’AS.

C’est avec tous ces hommes que l’on s’efforce de déterminer une doctrine d’emploi. On tire des enseignements des multiples exercices menés sur les polygones du camp de Champlieu, avec cette particularité qu’ils manquent un peu de réalisme. Après coup, le lieutenant Chenu, un des premiers officiers de chars, évoquera l’illusion des tranchées ennemies, «réseau idéal et géométrique, facile à franchir par les chars». On s’intéresse aussi beaucoup à l’expérience des Britanniques qui ont été les premiers à utiliser des chars, sans grand succès, sur le champ de bataille de la Somme. La coopération entre les Alliés sera toujours excellente en la matière. En août 1918, on finira par créer un Centre interalliés à Recloses, regroupant plusieurs bataillons de chars et d’infanterie des différentes nations afin de mettre en commun connaissances et expérimentations.

On fixe rapidement les structures. Les cellules tactiques de base sont les batteries à 4 chars, réunies par 4 dans des groupes. Le 31 mars 1917, l’A.S. dispose de 13 groupes Schneider et de 2 groupes Saint-Chamond incomplets. Ces groupes forment des groupements de taille variable. Pour faciliter la progression des chars, le commandant Bossut suggère la formation d’une infanterie d’accompagnement : ce sera le 17e Bataillon de chasseurs à pied (BCP) dont chaque compagnie d’infanterie est affectée à chaque groupe d’attaque. Elle se fractionne ensuite en «groupes d’élite» de trois hommes chargés d’accompagner chaque engin et en sections d’accompagnement pour l’aménagement des passages sur les tranchées. Pour une raison mystérieuse, le 17e BCP ne sera finalement pas engagé avec les chars dans l’offensive d’avril et remplacé au dernier moment par une unité sommairement formée.

Reste encore à déterminer comment utiliser ces chars qui peuvent tirer efficacement qu’à 200 mètres pour les Schneider et ne peuvent parcourir que 30 kilomètres, retour compris. Il n’y alors que deux possibilités. La première est l’accompagnement. Dans ce cas, les engins avancent au rythme des fantassins pour les aider à détruire les résistances. Dans ce cas, ils peuvent être dispersés dans les unités d’infanterie. La deuxième est la charge. Les chars profitent alors de leur blindage pour foncer le plus loin possible à l’intérieur des positions adverses. Il vaut mieux alors les employer en masse pour accentuer l’effet moral et pouvoir s’appuyer mutuellement. En revanche, il est inconcevable d’imaginer les Schneider et Saint-Chamond exploiter en profondeur une rupture du front ou effectuer des missions de reconnaissance. Pour Bossut, les choses sont claires lorsqu’il est affecté à la 5e armée avec sept groupes : «le char cest un cheval avec lequel on charge», écrit-il à son frère. On ira aussi vite que possible et l’infanterie fera aussi vite qu’elle pourra, et lui-même «sabrera» avec ses hommes alors que son rôle était plutôt de rester au poste de commandement de l’armée pour essayer de coordonner l’action des chars avec celle des autres armes. Sa citation posthume exprime lesprit de beaucoup d’officiers de l’AS de cette époque : «Après avoir donné tout son grand cœur de soldat, de cavalier intrépide, est glorieusement tombé en entraînant ses chars dans une chevauchée héroïque aux dernières lignes ennemies».

On connaît donc la suite. La première bataille est un révélateur de forces et faiblesses. Là les faiblesses cachées, vulnérabilités techniques et absence de coordination avec les autres armes, étaient les plus nombreuses. Cet échec initial montre la difficulté à appréhender à priori toute la complexité de l’emploi d’un nouveau système tactique. L’échec semble donc être la norme dans l’emploi initial d’une arme de création trop récente. Ces problèmes de jeunesse peuvent être fatals pour l’organisation. C’est presque le cas pour l’AS qui est finalement sauvée par sa réactivité et un retour d’expérience rapide, propres aux petites structures. L’AS est engagée une deuxième fois le 5 mai aux alentours du moulin de Laffaux, non plus en «cavalier seul», mais en appuyant étroitement linfanterie. Chaque batterie de chars est affectée à une unité d’infanterie nommément désignée pour neutralise des objectifs précis. Les tirs dartillerie (aveuglement des observatoires, contrebatterie) sont préparés avec soin; un avion dobservation est chargé de renseigner le commandement sur la progression des engins et de signaler à lartillerie les pièces antichars. Le 17e BCP est réemployé dans son rôle d’accompagnement. Dans la soirée du 5 mai, les résultats de la VIe armée sont limités, mais dus, pour une large part, à l’action des chars. Les interventions multiples de 12 Schneider jusqu’à plus de 3 kilomètres de la ligne de départ ont permis d’ouvrir des brèches dans les réseaux, de neutraliser de nombreuses mitrailleuses et de repousser plusieurs contre-attaques allemandes. En revanche le premier engagement d’un groupe de chars Saint-Chamond a obéi au principe de l’échec initial. Pour aligner seize engins, il a fallu en «cannibaliser» autant à Champlieu. Sur ce nombre, douze ont pu arriver en position d’attente, neuf prendre le départ et un seul franchir la première tranchée allemande. Au total, les pertes définitives en chars des deux types se limitent à trois engins. L’action redonne confiance dans l’AS.

Ce petit succès tactique et le soutien de Pétain nouveau général en chef permettent de sauver l’AS alors très menacée, mais les dégâts organisationnels vont être importants. La production est presque arrêtée pendant plusieurs mois et la DSA profite de l’occasion pour obtenir la suspension du programme de chars légers, dont les premiers engins ne pourront être engagés qu’en mai 1918. Mais les effets de la «première impression» vont avoir des effets à long terme. En 1935, au terme dun récit consacré à l’attaque de Berry au Bac, dans la Revue d’infanterie, l’auteur fait le vœu : «que les chars français conservent cette conception tutélaire de l’emploi en liaison avec les autres armes, l’infanterie en particulier, qu’ils l’adaptent avec mesure aux progrès de la technique plutôt que de la rejeter comme une vieillerie; quavant de se laisser séduire par des espoirs de chevauchées mécaniques, ils songent à la charge splendide, mais sanglante et vaine des AS 5 et 9 vers la voie ferrée à 2 km en avant des premiers fantassins».

Extrait et résumé de L'Invention de la guerre moderne : Du pantalon rouge au char d'assaut 1871-1918, Tallandier.