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lundi 19 janvier 2026

Un art trumpien de la guerre

Nous allons évoquer ici la manière dont le président Donald Trump a employé, et continue d’employer, la force armée à l’extérieur des frontières des États-Unis. Procédons cependant d’abord à quelques rappels de base, que les habitués peuvent sauter pour aller directement au paragraphe suivant.

Les différents côtés de la Force

Il existe fondamentalement deux formes d’opposition d’un État à une autre entité politique, étatique ou non : en dessous du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle improprement la « guerre hybride », mais que je préfère baptiser « confrontation » – par référence (peu connue) à la confrontation de Bornéo – et au-dessus du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle simplement « la guerre », et qui recouvre tout ce que l’on peut faire en dessous, plus la violence à grande échelle.

La force armée peut être employée dans les deux cas. Dans la guerre, c’est évident. En dessous de la guerre, c’est plus subtil. On y procède surtout à des démonstrations de force, à des opérations de protection ou – variante – de dissuasion. On peut aussi y introduire un peu de violence, de manière clandestine ou plus ouverte, mais toujours limitée à des accrochages.

Les moyens militaires eux-mêmes peuvent permettre de faire deux choses : donner des coups ou contrôler le terrain. Dans le premier cas, on passe par les espaces vides pour attaquer un objectif ou une série d’objectifs – par des frappes aériennes, des cyberattaques, des raids héliportés ou autres – mais sans occuper l’espace attaqué. Dans le second, on se trouve sur le terrain humain et on s’efforce de le conquérir, de le défendre ou de le contrôler avec des forces terrestres, ce qui produit généralement plus d’effets stratégiques que la première méthode, mais à un coût humain également plus élevé.

Voyons maintenant comment Donald Trump a utilisé cette grammaire.

Trump 1, poids mort et dilemme

Lorsqu’il arrive pour la première fois au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique des empires compétiteurs, Donald Trump hérite d’une guerre toujours en cours contre Al-Qaïda, ses alliés afghans et ses filières encore actives, mais aussi contre l’État islamique, devenu indépendant d’AQ et très présent en Syrie-Irak ainsi qu’en Afrique. L’instrument militaire dont il dispose est toujours le plus puissant du monde, mais il est handicapé par une grande inhibition quant à l’emploi à grande échelle des forces terrestres pour des opérations de conquête et contrôle à la suite des bourbiers afghan et irakien.

La méthode alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de frappes et de raids, un champ dans lequel les États-Unis sont puissants et presque invulnérables, et de l’« empreinte légère » au sol, qui consiste à soutenir, plus ou moins discrètement, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain.

Donald Trump raisonne fondamentalement la stratégie selon la matrice du Boston Consulting Group (BCG), qui classe les affaires en fonction de leur rentabilité espérée. Dans ce cadre, l’Afghanistan est considéré par Trump comme un « poids mort » – faible intérêt économique et faibles perspectives politiques pour un coût humain (15 soldats américains tués en moyenne chaque année à partir de 2014) et financier très élevé. Il n’en faut pas plus pour décider d’abandonner les Afghans à leur sort. La pression est néanmoins maintenue contre Al-Qaïda de manière clandestine.

La guerre contre l’État islamique, et d’une manière générale contre les organisations djihadistes, a pu ensuite être classée par Trump comme un « dilemme », toujours en suivant la matrice du BCG. Même en laissant les alliés irakiens et syriens, kurdes et arabes, subir la grande majorité des pertes, l’affaire reste coûteuse en temps, en finances et même en hommes, avec une moyenne de dix soldats américains tués par an. Il en est de même, dans une moindre mesure, en Afrique, où l’action des forces américaines est plus clandestine mais reste néanmoins dangereuse, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, où tombent quatre soldats américains, ou lors des attaques des Shebaab en Somalie.

Des combats importants sont cependant toujours en cours au moment de l’investiture de janvier 2017 pour la reconquête des villes encore tenues par l’EI en Irak et en Syrie. Il y a donc encore un grand potentiel de gloire pour Donald Trump, même si ce ne sont pas des troupes américaines qui sont à l’assaut. Le soutien au sol et l’appui aérien des forces alliées sont donc maintenus, mais avec l’idée d’y mettre fin lorsque le califat sera complètement détruit et l’EI ramené à la clandestinité.

À ce moment-là, l’engagement en Syrie aura été l’occasion de deux épisodes particuliers. Le premier est l’attaque d’une position américaine en février 2018 à Khasham, à l’est de l’Euphrate en Syrie, par un bataillon mixte de l’Armée arabe syrienne et de la société privée russe Wagner. Le bataillon russo-syrien est finalement écrasé par l’aviation américaine, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes, mais les Russes n’escaladent pas. Le second est la série de frappes aériennes lancée, en coopération avec les Français et les Britanniques, le 14 avril 2018, en représailles à l’attaque chimique à Douma par l’Armée arabe syrienne.

Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et Donald Trump ordonne, sans concertation avec qui que ce soit – notamment les alliés européens, kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS) – de lâcher tout le monde et de replier les forces américaines de ce terrain qui n’est plus rentable pour lui. Cela provoque une crise interne et la démission du général Mattis de son poste de secrétaire à la Défense. Les conseillers militaires de Donald Trump finissent cependant par le convaincre de rester dans cette « affaire » en Afrique et surtout au Proche-Orient, même de manière plus réduite, afin de peser sur l’Iran en coupant l’axe Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth.

La poursuite de la lutte contre l’EI sera d’ailleurs l’occasion d’une victoire pour Trump, avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, en octobre 2019 dans la province d’Idlib en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump, qu’il exploite aussitôt médiatiquement, comme Barack Obama en 2011 avec le raid sur Abbottabad et l’élimination de Ben Laden.

Les confrontations stériles

Donald Trump n’aime pas la lutte contre les organisations armées, ingrate, compliquée, coûteuse, sans beaucoup de retour économique, et préfère se concentrer sur les États. Quatre sont alors dans son viseur : la Corée du Nord, le Venezuela, Cuba et l’Iran, tandis que la Chine est surveillée comme le compétiteur le plus dangereux à moyen terme.

La méthode privilégiée est celle de la confrontation et de la pression, par des sanctions économiques, voire des blocus, et une présence très visible de la force de frappe accompagnée de menaces verbales afin de négocier une modification de comportement en faveur de ses intérêts. La faiblesse majeure de cette méthode est que tout le monde sait que, dans ce jeu de poker, les États-Unis de Donald Trump n’iront pas au-delà de frappes aériennes et de raids. Or, on ne met pas à bas un régime seulement avec des coups. Trump échoue donc complètement à modifier le comportement de ses adversaires étatiques du moment, y compris l’Iran, sa priorité.

En 2018, Donald Trump fait sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire de 2015 sous le prétexte que les Iraniens ne le respectaient pas, ce qui est faux, et utilise toute la panoplie des sanctions économiques, y compris contre la banque BNP, qui avait osé utiliser des dollars pour y effectuer des transactions. Cela permet au moins au Trésor américain d’empocher plusieurs milliards de dollars d’amende. Toutes ces méthodes de pression sont sans risques immédiats, mais la soumission recherchée peut mettre longtemps à apparaître, en admettant qu’elle survienne.

Donald Trump décide donc d’augmenter la pression en franchissant ponctuellement le seuil de la guerre, avec le seul instrument qu’il veuille utiliser : la force de frappes et de raids. Or, quand on n’a qu’un marteau comme seul outil, on cherche des clous à frapper. Ces clous pourraient être les sites du programme nucléaire iranien, mais Trump s’y est refusé, préférant l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution, en janvier 2020 à Bagdad.

Point particulier : le président des États-Unis ne peut normalement employer la force de sa propre initiative que dans le cadre des autorisations permanentes (Authorization for Use of Military Force, AUMF) du Congrès de 2001 pour lutter contre Al-Qaïda et les groupes affiliés, ou de 2002 pour lutter contre l’Irak de Saddam Hussein, ou en cas de menace imminente et avérée contre des citoyens, et particulièrement des soldats américains. Les AUMF ne mentionnent pas l’Iran, ni la Syrie d’Assad d’ailleurs, attaquée en 2018.

Donald Trump prend donc le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour frapper l’inspirateur supposé de ce plan. Soleimani et plusieurs membres d’al-Qods sont donc tués par une frappe de drone, sans réaction du Congrès. L’opération était sans risque par elle-même, mais pouvait provoquer une riposte grave de l’Iran. Le régime de Téhéran souhaite éviter l’escalade tout en sauvant la face et, derrière des déclarations tonitruantes, avertit les Américains que deux de leurs bases en Irak seraient frappées par missiles. Cette double attaque ne provoque donc que des blessés légers et l’affaire en reste là, ne changeant par ailleurs rien à l’attitude générale de l’Iran.

Au bout du compte, le premier mandat de Donald Trump s’achève en janvier 2021 avec un emploi de la force somme toute assez limité et prudent par rapport à ses prédécesseurs. Cela a permis de faire des économies et de limiter les pertes, de réaliser quelques coups victorieux compensant quelques petites défaites comme à Tongo Tongo, mais sans obtenir le moindre succès stratégique. Aucun État adverse n’a modifié son comportement selon les souhaits de Donald Trump et l’allié afghan a été abandonné.

Trump et le marteau de Thor

La nouvelle administration Trump, débutée en janvier 2025, est à cet égard beaucoup plus active, mais tout en appliquant toujours la même méthode. L’OTAN est encore vue comme une « vache à lait », dont il faut simplement augmenter encore le rapport coût/bénéfices en obligeant les pays européens à acheter encore plus d’équipements américains, qui présentent l’avantage supplémentaire de lier encore davantage à les États-Unis ceux qui les achètent.

Le Proche-Orient est toujours un « dilemme » instable et coûteux, mais toujours aussi important à maintenir. Donald Trump y poursuit la politique de soutien à Israël de son prédécesseur honni et hérite de la guerre contre les Houthis yéménites, qui utilisent leur propre force de frappe (missiles, drones, vedettes, etc.) pour attaquer depuis la fin de 2023 le territoire de l’État hébreu, mais surtout le très important commerce maritime international dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Joe Biden a utilisé contre eux le « marteau de Thor » des frappes aériennes, désormais le seul instrument de guerre utilisé par un président des États-Unis avec les forces spéciales, mais sans obtenir de résultats stratégiques.

Donald Trump endosse la stratégie de son prédécesseur en augmentant simplement les doses de frappes. Cela s’avère finalement coûteux. Deux hommes des Navy SEALs périssent en mer en janvier 2024 au large de la Somalie. Un avion de combat F/A-18 est perdu accidentellement en décembre 2024, ainsi que sept précieux drones MQ-9 Reaper. La campagne aérienne est aussi l’occasion de plusieurs bavures de février à mars 2025, tuant au total plus de cinquante civils et détruisant plusieurs navires de pêche et des infrastructures civiles.

Ce genre de bavures ne scandalise cependant plus comme avant l’opinion internationale. Cela émeut en fait beaucoup moins que l’emploi, en mars 2025, de la messagerie Signal par plusieurs hauts responsables de l’administration pour communiquer sur les opérations en cours, en oubliant la présence d’un journaliste dans la liste. Outre l’amateurisme de la nouvelle administration, cet épisode a montré aussi combien les militaires étaient exclus des décisions sur les opérations.

Toujours est-il que cette campagne de frappes à plusieurs milliards de dollars finit par obtenir la cessation des attaques houthis, au moins contre les navires américains, en mars 2025, puis, de fait, contre tous les navires à la fin de l’année 2025. Succès donc pour Donald Trump, qui a réussi, pour la première fois, à amener un ennemi à modifier son comportement.

C’est finalement fort de cette première victoire que Donald Trump accepte de franchir à nouveau le seuil de la guerre avec l’Iran, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran, pour ordonner une série de frappes aériennes contre trois sites nucléaires iraniens, avec un raid aérien de bombardiers furtifs B-2 et un lancement de missiles de croisière Tomahawk depuis des bâtiments de la Navy. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 provoque un peu d’indignation devant l’irrégularité de l’opération et surtout beaucoup d’inquiétude quant à la suite des événements, mais, comme en 2020, les Iraniens choisissent de sauver la face tout en refusant l’escalade.

Ils lancent donc à nouveau une pseudo-attaque, en visant cette fois la grande base aérienne américaine d’al-Udeid, au Qatar, mais en avertissant au préalable tout le monde du tir de missiles, qui font donc au final peu de dégâts. Au bilan, la petite guerre américaine d’une nuit permet d’obtenir, sans pertes, deux effets stratégiques : la fin de la guerre israélo-iranienne et l’endommagement du programme nucléaire iranien. Ce n’est pas la fin de ce programme, comme l’annonce alors triomphalement Donald Trump, mais c’est un réel succès.

C’est donc un Donald Trump, narcissique notoire, grisé, qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coup de marteau. Il y a ainsi les frappes au nord-ouest du Nigéria du 25 au 26 décembre 2025, contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) avec semble-t-il l’emploi de drones Reaper, sous prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane, la 2e du monde après les Etats-Unis. Cela ne change évidemment strictement rien à la situation stratégique locale, infiniment plus complexe par ailleurs qu’un affrontement Musulmans-Chrétiens, mais cela plaît à son électorat MAGA.

Le Nigéria oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela chaviste. La méthode du marteau semble irrésistible ; on en réunit donc un gigantesque dans les Caraïbes et on cherche ensuite comment l’utiliser. Donald Trump se moque du droit international, mais pas encore complètement du droit américain ; aussi s’efforce-t-il malgré tout de trouver une justification un peu légale à l’emploi de la force.

L’angle choisi est celui de la lutte contre le trafic de drogue, une mission policière donc, mais qui autorise l’emploi de moyens et de méthodes militaires dès lors que le fumeux Cartel des Soleils, dont Nicolás Maduro serait le chef, est classé comme « narcoterroriste », ce qui ne veut rien dire, mais permet, avec beaucoup d’élasticité, de faire jouer la carte de la « guerre contre le terrorisme ». Reste à déterminer l’objectif à atteindre avec le marteau. Il n’était pas forcément évident au départ.

Après plusieurs semaines de destruction d’embarcations de trafiquants et de capture de pétroliers fantômes, il est devenu clair avec la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté à Caracas le 3 janvier 2026, la deuxième mission la plus risquée lancée par Donald Trump après le raid sur Idlib en 2019. Il ne s’agissait donc pas de lutter contre le trafic de drogue, qui n’aura en rien diminué avec cette guerre, et encore moins de mettre en place une démocratie au Venezuela, mais simplement d’exploiter le pétrole du pays, comme semble l’avoir accepté Delcy Rodríguez, la successeure de Nicolás Maduro. À ce stade, la guerre au Venezuela est effectivement un nouveau succès, mais c’est un pur succès de prédation, et l’affaire est loin d’être terminée.

Vers le point culminant de l'hubris

C’est pourtant en César armé d’un marteau et d’un carnet de chèques que Donald Trump rêve à de nouveaux triomphes, au Groenland par exemple, où il déclenche une nouvelle confrontation – contre un État européen allié – et déclare ne pas exclure l’emploi de la force pour satisfaire sa convoitise, mais aussi en Iran, où, après avoir laissé tomber le peuple vénézuélien, on le découvre défenseur des émeutiers en colère contre leurs dictateurs. Peut-être est-ce, dans les deux cas, le point culminant de Donald Trump. Le Danemark, le Groenland et les alliés européens acceptent pour l’instant la confrontation, au grand dam d’une grande partie de l’establishment politico-militaire américain, effrayé devant les coûts politiques éventuels d’une telle lubie.

Cela n’est cependant rien devant la reculade, pour l’instant du moins, de Donald Trump devant l’emploi de son marteau contre le régime iranien, après avoir encouragé la révolte et annoncé son aide. Peut-être a-t-il compris que la menace de frappes ne suffisait pas à tout, et que, si frappes il devait y avoir, celles-ci devraient être nombreuses et durer dans le temps pour espérer obtenir le changement de comportement exigé - le renoncement à une répression sanglante -  avec le risque d’une transformation en bourbier aérien stérile.

Dans ce genre de situation, le pouvoir est au bout des fusils et non des bombes : de ceux des Gardiens de la Révolution si les émeutiers restent poitrines nues, ou de ceux de ces derniers s’ils finissent par pouvoir s’armer avec le ralliement d’au moins une partie de l’armée, ou encore avec une aide extérieure clandestine. Avec une opposition éclatée et un régime encore fort, la situation pourrait alors vite ressembler à la guerre civile syrienne. Avec l’intervention aérienne américaine, voire également israélienne, le scénario pourrait au mieux tourner à l’exemple libyen de 2011.

Trump a donc, pour l’instant toujours, choisi le massacre plutôt que le chaos, avec cette pointe d’abjection d’annoncer quand même que ses seules menaces avaient sauvé des vies. La confrontation contre le Venezuela a pu être pensée ; la nouvelle contre l’Iran, avec l’annonce d’une guerre, est visiblement l’initiative personnelle d’un homme grisé qui se trouve maintenant devant un dilemme avec des choix uniquement mauvais.

mercredi 9 octobre 2019

Du bon moment de lâcher un allié


25 décembre 2018


Il est toujours délicat d’annoncer une victoire sans avoir simultanément une voix de l’ennemi qui reconnait la défaite. La bannière « Mission accomplie » derrière un George Bush annonçant la fin des combats en Irak…le 1er mai 2003 flotte encore dans les mémoires. Pour autant, et alors que l’on sait pertinemment qu’une organisation comme l’État islamique ne capitulera jamais, il faut soit accepter de mener une guerre tellement longue qu’elle en paraîtra éternelle, soit se demander où s’arrête ce qui suffit et déclarer unilatéralement la victoire à partir d’un évènement symbolique favorable.

En 2008, l’État islamique en Irak n’était pas complètement détruit, mais il était très affaibli, le gros de la guérilla sunnite avait changé d’alliance et l’armée du Mahdi, la principale organisation armée chiite, avait accepté de cesser le combat. La guerre n’était pas finie, mais la situation était suffisamment stabilisée pour considérer qu’elle ressemblait à la paix. Il fut alors possible pour les Américains de partir plus honorablement que s’ils l’avaient fait en 2007, comme cela avait été envisagé. Après que la situation se soit à nouveau dégradée et que l’État islamique soit revenu plus puissant que jamais, toutes choses dont le gouvernement irakien est bien plus responsable que le « lâchage » américain, il est alors nécessaire de revenir, en Irak d’abord puis d’étendre le combat aussi en Syrie l’ennemi étant déployé sur les deux territoires.

Voici donc que le nouveau président des États-Unis vient d’annoncer le repli des forces américaines de Syrie et, plus étonnant, de la fin des frappes aériennes dans ce pays. En soi, cela n’aurait pas dû constituer une surprise, Donald Trump l’ayant annoncé dès sa campagne électorale, s’il n’y avait eu entre temps de nombreux revirements. Pendant un temps, c’était même la politique inverse qui prévalait, certaines personnalités comme John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, ne ménageant pas d’efforts pour expliquer pourquoi il fallait être présents militairement en Syrie : lutter contre l’État islamique, faire pièce à l’influence de la Russie et, surtout, maintenir une pression forte sur l’Iran. Très loin derrière, on évoquait parfois le concept vieillot de respect des alliances, en l’occurrence avec les Forces démocratiques syriennes (FDS), rassemblement du Parti de l’union démocratique (PYD), émanation syrienne du Parti des travailleurs kurdes (PKK), et de divers groupes armés arabes. Il faut croire que les arguments de John Bolton n’étaient pas si évidents puisque la ligne (lire « intuition de Donald Trump ») du retrait l’a finalement emporté.

On l’a dit, pour partir, il faut un bon prétexte. Hajine, dernier bastion relativement important de l’État islamique en Syrie, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Irak, vient d’être définitivement conquis après de longs et difficiles combats. Il a suffi d’exagérer ce succès pour déclarer que  l’État islamique était vaincu. C’est évidemment faux. L’État islamique n’a pas été effacé de la carte puisqu’il contrôle encore quelques groupes de villages à la frontière et quelques portions de désert à l’ouest de l’Euphrate. Surtout et comme cela était prévu, il est retourné à la clandestinité. L’Etat islamique n’est pas né en 2013 et ne mourra pas en 2018 et même 2019. Il est simplement revenu à son état habituel dans sa désormais longue histoire multipliant les attaques et les attentats en Syrie et surtout en Irak. L’organisation a subi des coups très forts, mais les conditions qui ont fait son existence et même sa puissance sont toujours-là. La destruction n’est donc toujours pas en vue. Dans l’immédiat, le retrait américain et la fin annoncée des frappes en Syrie ont plutôt tendance à l’avantager en soulageant la pression qu’il y subissait. On ne peut imaginer pour l’instant qu’il puisse y organiser à nouveau les grandes opérations de 2013 et 2014, mais il y gagne de la liberté d’action. L’avenir est encore flou dans cette région spécifique au sud-est de la Syrie.

En novembre 2017, alors qu’après Mossoul, Raqqa et Deir ez-Zor venaient d’être repris à l’EI le président de la République française annonçait une victoire militaire totale contre l’État islamique dans « les prochains mois ». Il confondait, sans doute volontairement, fin de l’occupation territoriale de l’EI avec victoire, et surtout anticipait la fin de cette occupation en projetant dans l’avenir le rythme des progressions précédentes. Or, cette progression s’est ralentie en un an. On ne peut pas dire que la résistance de l’État islamique s’est raffermie, elle était déjà à son maximum et ses ressources sont réduites même s’il dispose peut-être encore d’autant de fantassins que l’armée de Terre française. C’est donc que la virulence de l’offensive s’est affaiblie, comme si les FDS approchaient de leur point culminant. Pour les milices kurdes (YPG) qui constituent l’élément le plus fort et cohérent des FDS, les opérations à la frontière sud sont très loin du Rojava, le Kurdistan kurde, et sans doute au plus bas de leur motivation.  L’État islamique a été un ennemi mortel pour les Kurdes, mais aussi un bon moyen de se faire aider par les États-Unis et leurs alliés, ce qui a sans doute contribué à les sauver en 2014 mais aussi à les protéger contre leurs autres ennemis de la région, la Turquie en premier lieu. Le maintien d’une présence résiduelle de l’État islamique loin du Rojava avait le double intérêt de justifier le maintien de cette présence protectrice tout en ne constituant plus une menace vitale.

L’avantage de la guerre indirecte, où on forme, conseille et surtout appuie quelqu’un qui, lui, va au combat, c’est qu’on y perd peu d’hommes. L’inconvénient c’est qu’on y dépend de la qualité et de l’agenda politique de celui qui prend vraiment des risques, mais défend aussi ses propres intérêts. En octobre 2001, les Américains semblaient avoir trouvé une formule magique en s’associant avec les seigneurs de la guerre du Nord afghan que l’on appuyait du « feu du ciel », via quelques équipes de forces spéciales. En fermant les yeux sur certaines pratiques de ces « nouveaux combattants de la liberté » cela a fonctionné merveilleusement bien jusqu’à ce qu’il faille opérer dans les provinces pashtounes. Là, à la place des Oubezks et Tadjiks très réticents il fallut faire appel à des hommes forts locaux qui s’avérèrent nettement moins fiables. Le mollah Omar et Oussama Ben Laden purent ainsi se replier au Pakistan et le contexte stratégique se transforma. En Syrie, il a fallu sans doute beaucoup de bons arguments pour que les Kurdes acceptent de combattre à Raqqa et Deir ez-Zor, ils n’ont pas été complètement suffisants pour aller jusqu’au bout. La part des milices arabes, plus hétérogènes, moins fortes militairement, que les YPG, s’accroit fortement dans les FDS au fur et à mesure que l’on progresse vers la frontière. Là encore l’agenda de ces milices arabes n’est pas non plus complètement celui des Kurdes et peut-être plus proche de celle des milices irakiennes qui bordent la frontière de l’autre côté. Dans un contexte où les forces sont des coalitions locales, l’allégeance de ces groupes arabes, désormais réduits au rôle de supplétifs des acteurs principaux PYD, Assad ou même l’EI et peut-être la Turquie, est un élément clé et plutôt imprévisible de l’avenir des rapports de force dans cette région.  

Du côté du PYD, le départ annoncé des Américains crée évidemment un vide. De fait, les Américains peuvent toujours expliquer qu’ils ne feront qu’un saut au-delà de la frontière et qu’ils auront toujours plus de 40 000 soldats dans la région (dont 2 200 en Turquie) et une force de frappe intacte. Ils peuvent même expliquer avoir gagné une plus grande liberté d’action qu’au contact direct des autres acteurs avec qui, au moins par deux fois en février et en juillet 2018, ils ont été amenés à se battre assez violemment y compris contre des Russes. Ce n'est cependant pas la même chose, encore une fois, d’être à distance et de prendre des risques. L’intérêt des 2 000 rangers, marines et forces spéciales américains n’était pas tant l’appui tactique qu’ils apportaient que leur simple présence qui dissuadait quand même les autres de pénétrer dans un secteur tenu par les Américains. Les deux affaires évoquées plus haut ont constitué de sévères défaites pour les forces du régime. On ne peut tuer des Américains ou même les attaquer sans souvent recevoir des coups.

La Turquie qui ne rêve que de broyer le Rojava et n’avait pas hésité de détruire un avion russe, s’est bien gardée jusqu’à présent de s’en prendre à des espaces où stationnaient des Américains. C’était une des vertus majeures de la province excentrée d’Ifrin d’être vide d’Américains. Elle fut envahie en janvier 2018, après la région d’al-Bab en 2017. Avec le départ des forces américaines des autres provinces, Kobane et Cezire, rien ne s’oppose désormais à de nouvelles opérations turques, sur l’ensemble du territoire kurde ou par offensives successives via les trois points d’entrée de Tell Abyad, Ras al-Ayn et Kamechliyé et les régions de peuplement mixtes kurdes et arabes. Il ne sera pas question d’annexer ces provinces, mais d’y détruire les bases du PYD-PKK et toute velléité d’indépendance. Ce ne sera pas forcément facile car les combattants kurdes sont durs, mais ceux-ci ne peuvent s’appuyer sur un terrain difficile et montagneux comme en Irak et le rapport de forces est trop défavorable.

Leur seul espoir réside peut-être dans la dissuasion de l’incertitude d’une occupation turque qui pourrait se transformer en enlisement couteux, mais surtout dans la recherche d’un nouveau protecteur. Il est un peu tard pour se lier aux Russes, comme cela aurait sans doute possible quelque temps plus tôt. Il reste la possibilité de négocier avec Assad, en jouant sur quelques gages comme les champs pétroliers de l’extrême Est, le territoire arabe tenu par les FDS (qui contrôlent un tiers de la surface de la Syrie) ou les milliers de prisonniers de l’État islamique qui constitue une arme potentielle. Au passage, ceux qui se félicitaient en France que ces prisonniers ne viennent pas rejoindre des prisons nationales risquent de le regretter. Ces cartes sont néanmoins assez faibles si Assad décide de reprendre le contrôle des provinces kurdes, jusque-là un allié de fait. Les derniers groupes arabes rebelles autonomes réunis et isolés dans le réduit d’Idlib, l’armée de Damas peut même se lancer tout de suite dans une course de vitesse avec la Turquie en direction de l’Euphrate. Plusieurs configurations de compétition-coopération sont alors possibles entre ces deux acteurs principaux et les milices arabes de l’est syrien, configurations dont les Kurdes seront immanquablement les victimes. Si le PYD peut résister un temps, difficile d’imaginer à terme pour lui autre chose que le reflux dans les bases du PKK dans les montagnes du Kurdistan irakien.

Selon un adage du monde de la finance, c’est quand la mer se retire que l’on voit ceux qui se baignent nus. La France s’est embarquée dans la région comme passager de la coalition organisée et dirigée par les Américains. Tout en annonçant une guerre totale contre l’État islamique, on n’y a finalement déployé selon les époques qu’une escadrille ou deux de chasseurs-bombardiers, une batterie d’artillerie, une structure de formation et quelques centaines de soldats de forces spéciales insérés dans les forces du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) en Irak et du PYD en Syrie. Dans cette guerre, au plus fort de notre engagement nous représentions peut-être 10 % de l’effort total. Pas assez pour avoir un effet stratégique sur le terrain, mais suffisant pour dire à l’opinion publique française que l’on faisait vraiment la guerre, le tout en prenant peu de risques. Avec le départ annoncé des Américains de Syrie, tout le monde s’aperçoit que nous nous y baignions nus, n’avouant même pas officiellement que nous y étions. Maintenant, ce ne sont pas les quelques frappes françaises et au maximum les quelques centaines de soldats de l’opération Hydra qui auront un impact important sur les opérations. Ils ne constituent même pas les deux éléments de toute dissuasion : la force et la volonté affichée de combattre si on est attaqué. Dans ces conditions, il n’y a que deux solutions : soit on considère que l’alliance avec les FDS est stratégique au moins jusqu’à la disparition des derniers territoires et dans ce cas, on y déploie des moyens sérieux, comme les Américains ou les Russes, et on annonce clairement que tout Français tué sera durement vengé, soit on continue comme avant au risque de voir nos soldats plongés au milieu de combats qui nous dépasseront. Il sera bon de dire dans tous les cas, ce que l’on fera lorsque les derniers territoires de l’EI en Syrie seront pris, si on ne décide pas, troisième option (la plus probable), de continuer à faire comme les Américains mais en plus petit.

Donald Trump a fait un choix cynique, mais qui a sa cohérence. La Turquie est un partenaire bien plus important pour les Etats-Unis que les pauvres Kurdes et au bout du compte, la présence américaine en Syrie n’entravait pas sérieusement l’axe Téhéran-Bagdad-Damas. Les forces américaines sont toujours puissantes et à proximité. Quant à nous Français, nous n’avons pas déployé les moyens qui nous permettraient aussi d’être cyniques.

jeudi 7 mars 2019

Petit retour sur la guerre de la France contre Daesh

La France est entrée en guerre contre l’État islamique le 19 septembre 2014 en acceptant de participer à la coalition formée par les États-Unis pour lutter contre l’organisation armée.

Cela n’a pas été évoqué à l’époque, mais cela constituait un changement profond d’attitude. L’EI n’est pas né en 2013 comme semblait alors découvrir le gouvernement, mais en 2003 sous un autre nom. En 2006, devenue l’État islamique en Irak (EII) cette organisation ravageait le pays jusqu’au cœur de sa capitale. Nous étions alors, nous Français, d’un silence total devant les horreurs que perpétrait cette filiale d’Al-Qaïda. On considérait sans doute qu’il s’agissait là d’une conséquence de cette intervention américaine à laquelle, avec raison sans aucun doute, on n’avait pas voulu s’associer. De plus, l’EII ne nous avait jamais attaqués directement. Nous estimions donc inutile de prendre les devants en rejoignant tardivement une coalition que par ailleurs tous les Alliés s’efforçaient de quitter au même moment. Le destin et surtout le retournement d’alliance des arabes sunnites ont permis finalement de vaincre l’EII en 2008. De vaincre, mais pas de détruire. L’EII était très réduit mais survivait dans les marges des zones de peuplement mixte, là où il pouvait encore apparaître parfois comme protecteur des sunnites.

Cinq ans après sa défaite de 2008, l’État islamique est revenu le devant de la scène, et le gouvernement irakien, en particulier le Premier ministre al-Maliki, porte une énorme responsabilité dans ce retour. L’organisation a alors enchaîné un cycle de renforcement assez spectaculaire, nourri il est vrai par la faiblesse de ses opposants. Le nouvel EI, qui a appris de ses erreurs, multiplie les ralliements de groupes locaux, se renforce et enchaîne des victoires spectaculaires, ce qui accroît encore les ralliements. En juin 2014, l’État islamique (devenue un temps «en Irak et au Levant» puis EI tout court) contrôle suffisamment de territoire pour proclamer un Califat. Il poursuit son expansion en Irak et en Syrie, et reçoit même, à la manière d’AQ dont il s’est séparé, des allégeances de groupes internationaux.

C’est à ce moment-là, et alors qu’un journaliste américain a été assassiné, que les États-Unis décident d’intervenir à nouveau. Comme d’habitude, ils forment une coalition non pour disposer de moyens supplémentaires (tous les Alliés réunis ne représenteront jamais plus du quart des moyens américains), mais pour renforcer la légitimité de l’action. Contrairement à son attitude précédente, la France décide cette fois de faire la guerre à l’État islamique et de rejoindre la coalition.

J’étais à l’époque assez sceptique sur l’opportunité de cette nouvelle guerre. Nous étions alors déjà engagés en guerre au Sahel après avoir décidé d’y rester militairement après la destruction du «califat nord malien». Nous étions également engagés dans une opération de stabilisation (= opération où il n’y a pas d’ennemi désigné, donc une opération de police) en Centrafrique beaucoup plus délicate qu’annoncé initialement par le ministre. L’opération Vigipirate était toujours en cours en métropole ainsi que plusieurs autres opérations plus petites qui absorbaient encore quelques forces. En vieux soldat, je pensais qu’il valait mieux ne pas multiplier les ennemis. Les conditions stratégiques n’avaient pas fondamentalement évolué pour la France depuis la guerre civile irakienne, et l’EI ne nous avait toujours pas attaqués. Il valait sans doute mieux se concentrer sur le théâtre africain, où nous pouvions avoir un rôle militaire important, que d’ouvrir un nouveau front où notre impact serait forcément faible si on se contentait de faire comme les Américains.

L’échelon politique, qui peut user et abuser de cet outil militaire qui obéit et donne l’impression de faire quelque chose, ne voyait pas forcément les choses de la même façon. L’engagement militaire français est souvent une fin en soi dont les principaux effets attendus sont rarement sur l’ennemi. Pas avare de contradiction, tout en empilant les opérations le même gouvernement décidait par ailleurs de poursuivre et même d’accélérer la réduction du budget, des effectifs et des moyens qui permettaient de les réaliser. En cela, il est vrai qu’il n’innovait pas.

On s’engageait donc dans une nouvelle guerre. Avions-nous en mémoire les rétorsions des États-Unis la dernière fois que nous leur avions dit non? N’avions-nous plus simplement la volonté de refuser? Peut-être considérait-on plus justement que la menace nous concernait plus directement que quelques années plus tôt. De nombreux Français rejoignaient les rangs de l’EI, des journalistes étaient otages de l’organisation en Syrie, l’attaque du musée juif de Bruxelles en mai 2014 pouvait constituer le premier acte d’une campagne européenne d’attentats. On pouvait donc considérer que cette guerre était sans doute inévitable. Fallait-il prendre les devants? Aurions-nous été traités de naïfs si nous avions été attaqués malgré le refus de participer à cette nouvelle expédition? Peut-être. Difficile de le dire désormais.

A ce stade, une fois la décision prise et annoncée quelque chose me gênait. Ce sont les nations qui font les guerres et non seulement les armées. Alors qu’il annonçait cette nouvelle guerre (mais je ne suis pas sûr que le terme de guerre ait été employé), le gouvernement aurait dû logiquement mettre tout le pays en ordre de bataille. Si l’ennemi était aussi détestable et dangereux que cela, on pouvait logiquement s’attendre à ce qu’il nous porte des coups ou au moins tente de le faire. Quatre jours seulement après notre entrée en guerre, un Français était effectivement assassiné au nom de l’État islamique. Les mêmes Livres blancs qui concluaient à la nécessité de réduire les moyens de la défense contenaient tous des paragraphes sur le risque élevé d’attentats terroristes en France. C’était d’ailleurs, semble-t-il, pour essayer de les prévenir que nous étions entrés en guerre en Afghanistan, au Sahel et maintenant en Irak, et que nous maintenions des patrouilles de soldats dans nos villes.

La moindre des choses aurait été de prévenir les Français, de dire des choses comme «Nous entrons en guerre, mais l’ennemi ne restera pas passif. Nous mettons tout en œuvre pour le combattre, nous renforçons les services de sécurité intérieure, nous adaptons les moyens et les méthodes de police pour intervenir efficacement contre des attaques importantes sur le territoire nationalnous adaptons les procédures juridiques, etc., mais il est hélas probable que l’ennemi parviendra quand même à nous faire mal. Il faut s’y préparer aussi dans les esprits…».

Dans les faits, le discours politique d’entrée en guerre a été d’une incroyable pauvreté. C’est d’autant plus étonnant que celui accompagnant la guerre au Mali à peine plus d’un an plus tôt, sans parler de celui la guerre du Golfe en 1990, tranchait plutôt par sa clarté et le risque assumé. Plus de quatre ans après l’entrée en guerre contre l’EI, certains demandent encore s’il s’agit vraiment d’une guerre, si donc on peut y tuer des gens (sic.), ce qu’on doit faire des prisonniers, etc. Au-delà de l’annonce de la guerre, il aurait été utile de préciser quelques évidences : la zone de guerre contre l’EI est le territoire de l’Irak et de la Syrie, le droit de la guerre s’y applique exclusivement (et donc pas sur les autres territoires dont celui de la France) qui autorise évidemment de tuer des combattants adverses tout en préservant autant que possible la population. Il aurait été visiblement utile aussi de préciser dès cette époque, rien ne l’empêchait, ce que l’on ferait des traîtres capturés. Tout cela est normalement le kit de base de l’entrée en guerre.

Rien de cela n’a été dit. On simplement répété que nous étions face à une bande de psychopathes issus d’on ne sait où, sans contenu religieux, ni vision politique et  sans autres motifs en fait que faire le mal. Désigner un ennemi, c’est désigner un alter ego politique à qui on cherche à imposer sa volonté par la force. La difficulté à dire les choses venait sans doute de la difficulté à faire un lien entre l’ennemi et l’Islam, et peut-être surtout à lui conférer ce statut d’ennemi. On poussait le ridicule jusqu’à refuser obstinément de ne pas appeler l’Etat islamique par son nom, «parce que ce n’est pas un État» (comme si cela avait de l’importance) et par mépris (comme si cela avait un effet sur lui), voire de ne pas lui donner de nom, de parler de «groupe armé terroriste» ou même de «terrorisme» tout court. On utilisait même parfois l’expression «guerre au terrorisme», un non-sens sémantique que l’on moquait treize ans plus tôt lorsque George W. Bush l’employait. Tout cela apparaîtrait simplement comme étonnant de puérilité à ce niveau, si cela n’avait pas de conséquence sur les événements. Car derrière l’absence d’explication, il y a eu surtout une absence de précautions. Sans doute persuadés que nous étions bien organisés et bien protégés, nous sommes partis en guerre la fleur au fusil, une grosse fleur et un petit fusil, nous condamnant à évoluer au rythme des coups que notre population subirait.

Entrer en guerre, pourquoi pas, mais encore faut-il savoir ce que l’on va y faire. Parlons simplement du volet militaire. Si je me souviens bien l’objectif stratégique était «détruire les égorgeurs de Daesh», selon l’expression de Laurent Fabius. Certes, mais encore, qu’est-ce cela signifie concrètement pour nos forces armées : obliger al-Bagdhadi à signer une capitulation? Mettre hors de combat tous les combattants de l’EI? Réduire l’organisation à l’impuissance comme en 2008? Mettre fin à son territoire? Quatre ans plus tard, on attend toujours cet objectif clair. Par déduction, on semble se concentrer sur la reprise de contrôle du territoire tenu par l’EI. C’est cohérent, mais pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt? Pourquoi ne pas avoir expliqué aussi, car c’était prévisible dès 2014, que cela ne signifierait pas pour autant la destruction de l’EI qui est déjà en train de retourner à la clandestinité? En d’autres termes, un objectif aurait pu être de «contribuer [on n’est pas tout seul] à mettre fin à l’État islamique comme territoire organisé» et que le dispositif serait adapté ensuite, peut-être en ne conservant que son volet formation, la possibilité de frappes sur des objectifs précis depuis Al Dhafra et surtout la poursuite du combat clandestin en coopération avec les forces locales.

Descendons au niveau opératif, maintenant. Mettre fin à l’État islamique comme territoire organisé paraît effectivement être un objectif réaliste pour les forces armées. Comment faire ensuite? Comme il est infiniment peu probable de voir les combattants de l’EI s’enfuir aussi vite que l’armée irakienne de Ramadi ou Mossoul et encore moins se rendre, il faut bien envisager de devoir reprendre toutes les villes qu’il tient.

Techniquement, si l’exécution est évidemment difficile, le principe est simple. Tout en conduisant une action dans la profondeur de l’ennemi (en clair, frapper les bases, les chefs, les groupements de forces, tout ce qui est repéré et vaut le coup d’une mission aérienne ou d’un raid aéroterrestre) des brigades doivent remonter le long du Tigre et de l’Euphrate ou partir du Kurdistan pour s’emparer successivement de toutes les villes tenues par l’ennemi. Les combats seront difficiles, car les combattants de l’EI sont déterminés, mais la victoire est inéluctable tant le rapport de forces est écrasant. Daesh, c’est à peu près l’équivalent de 1 % de ce que l’OTAN s’apprêtait à combattre en Europe pendant la guerre froide. En face, la coalition constituée par les États-Unis doit représenter à peu près 80 % du budget militaire mondial. Dans des combats conventionnels, ce qui est le cas ici, des coalitions similaires ont dans le passé broyé des dizaines de divisions blindées et mécanisées en quelques semaines. Sur le papier, il s’agit donc d’une des plus grandes dissymétries de forces de l’histoire.

Dans les faits, cela a été plus compliqué. Si la coalition dans son ensemble avait décidé de faire comme la France au Mali en 2013, on [en fait les rares nations occidentales qui font encore combattre leurs armées] aurait engagé des dizaines de bataillons aux côtés des forces locales. Cela aurait été difficile, des soldats seraient tombés, à peu près un soldat pour cinquante de Daesh, mais l’objectif de destruction du califat aurait pu être atteint en quelques mois, peut-être un an. C’est le temps qu’il avait fallu aux seuls Américains pour reprendre les villes sunnites le long du Tigre et de l’Euphrate de l’automne 2004 à septembre 2005.  

Les États-Unis se sont interdit cette voie. Les contraintes psychologiques et politiques locales et surtout américaines étaient sans aucun doute beaucoup trop fortes. Ils ont logiquement opté pour une approche indirecte, c’est-à-dire tout le reste de ce que l’on a évoqué, les campagnes de frappes, l’appui des forces locales par les feux, le soutien logistique, l’équipement, la formation, etc., mais pas de bataillons au contact (ce que pour une raison mystérieuse certains persistent à appeler «troupes au sol»). Et même dans cette approche, ils se sont même interdit initialement l’emploi de certaines armes, apparemment encore trop risquées, comme l’artillerie ou les hélicoptères d’attaque.

Nous nous sommes complètement alignés sur cette approche. Nous l’avons pratiqué dans le passé, rarement avec succès il faut le dire, mais peu importait le passé, peu importait le fait qu’à partir du moment où l’action aérienne primait, cela nous condamnait à ne représenter que 5 % de l’action globale (contre 80 % pour les Américains), l’essentiel était clairement de participer et d’être présent.

Cette approche présente le grand avantage politique (politicien plutôt) de réduire considérablement les risques pour nos soldats, au moins à court terme. Elle présente néanmoins de nombreux inconvénients que l’on a, sans surprise, retrouvés ici.

Le principal est que cela lie les évènements aux forces locales. On passera sur le fait que, quel que fut le mode opératoire choisi complet ou indirect, il fallait s’associer avec une armée qui, comme en Syrie, lançait des barils d’explosifs sur Falloujah en 2013, ou des milices chiites radicales peu avares d’exactions sur la population sunnite (comme à Tikrit en 2015 par exemple). Concentrons-nous sur les problèmes techniques. Par principe, ces forces locales souffrent de nombreuses faiblesses, sinon elles n’auraient pas été battues et au moins, elles n’auraient pas besoin d’aide extérieure pour combattre l’ennemi. Or, il faut toujours du temps pour combler ces faiblesses, en admettant simplement qu’il s’agisse d’un problème de nombre, de compétences et d’équipements.

Dans ces conditions, au lieu de mois, il faut compter que la reconquête demandera des années. On savait dès 2014 que la seule phase de destruction du territoire-Califat durerait déjà probablement plus longtemps que la Première Guerre mondiale. Il est d’ailleurs toujours étonnant de voir nos dirigeants se lancer dans des prédictions, toujours optimistes et toujours démenties. La dernière en date étant celle du président de la République annonçant la fin du territoire de l’EI pour le printemps 2018. Notons déjà que pour une organisation comme l’État islamique, une résistance aussi longue face à une telle puissance constitue au moins une victoire symbolique sur laquelle il peut peut-être capitaliser.

Surtout, la statistique joue. Plus une guerre dure, plus les destructions et les souffrances sont grandes. Des risques faibles à court terme deviennent importants sur la durée.

Les pertes de soldats, qui l’on voulait éviter à tout prix, finissent par arriver. Au bout de quatre ans, plus de 90 Américains, militaires ou civils contractors (lire «soldats discrets») sont morts pour la plupart par accidents. On est loin des pertes de la période d’occupation, mais cela correspond déjà à que la France a perdu en Afghanistan ou à Beyrouth en 1983. Deux soldats français sont morts également en Irak, un par l’ennemi, un par accident (plus deux autres du service Action en Libye).

Les pertes civiles augmentent aussi. Au lieu de quelques milliers de frappes aériennes ou d’artillerie, de millions de cartouches qui auraient été nécessaires pour une campagne de quelques mois, il faut désormais parler en dizaines de milliers de bombes et obus et en dizaines de millions de cartouches. Malgré toutes les précautions prises, et en particulier par les Français il faut le souligner, avec la pratique ennemie des boucliers humains, cela finit par faire forcément des dégâts sur le terrain et la population. Les villes reconquises sont ravagées et des milliers de civils sont tués. La Coalition admet être directement responsable de la mort de 1200 civils. Le site AirWars, qui recense et recoupe des témoignages, évoque une fourchette probable entre 6000 et 9000, soit sensiblement ce qui est aussi imputé à l’État islamique. Ces dégâts et ces pertes, outre leur aspect moral et éthique, ne sont jamais neutres politiquement. Aurait-on eu moins de dégâts que cela peut avoir en agissant plus vite, avec des troupes au contact? Sans aucun doute, ne serait-ce que justement parce qu’on aurait été plus vite.

On n’en parle jamais, mais accepter qu’une organisation qui pratique le terrorisme conserve une grande liberté d’action, c’est également augmenter la probabilité d’occurrence d’attentats majeurs en métropole. En commençant cette guerre, on aurait dû avoir l’obsession de réduire au plus tôt cette liberté d’action et en particulier la possibilité d’engager des commandos en France. Cela n’a pas le cas et l’ennemi a pu organiser des attaques majeures en France. La lenteur des opérations en Irak et en Syrie n’est évidemment pas seule en cause. La faute en revient surtout, malgré les dénégations un peu pathétiques qui ont suivi, aux défaillances des organismes «boucliers» de la population, en partie de leur faute et partie par la négligence de l’État dans ses missions régaliennes.

Au bilan, en acceptant docilement l’approche américaine, nous avons effectivement préservé nos soldats, mais en transférant le risque sur d’autres, forces locales bien sûr, irakiens, syriens, kurdes, qui prennent complètement le combat direct à leur compte, et donc aussi par la lenteur des opérations en partie aussi aux populations locales, mais aussi nationales. La guerre de la France contre l’État islamique est la seule de notre histoire où il est à ce jour tombé presque cent fois plus de Français civils que de soldats. Nous sommes en contradiction complète avec le principe de base qui veut que ce soient les soldats qui prennent le risque sur eux pour justement en préserver les autres.

A-t-on pour autant modifié notre façon de faire? Nullement. Après les attentats de janvier 2015, dont un était revendiqué par l’EI (et l’autre par AQPA, contre qui aucunes représailles visibles n’ont été exercées) on a énergiquement lancé nos soldats… dans les rues de France. Après les attentats de novembre 2015, le président de la République déclarait «solennellement» devant les familles des victimes qu’il mettrait «tout en œuvre pour détruire l’armée des fanatiques qui avait fait cela». Le «tout en œuvre» a consisté à envoyer une batterie d’artillerie en Irak. Cela ne constituait même pas une audace vis-à-vis des Américains puisque ceux-ci, qui ne demandent pas leur avis aux Français pour agir, l’avaient déjà fait depuis des mois. Si cette batterie d’artillerie était si importante, et quant à rester dans la même approche, pourquoi ne pas l’avoir engagé d’emblée alors? Pourquoi ne pas en envoyer plusieurs? Pourquoi ne pas avoir engagé d’hélicoptères d’attaques? etc. Les Russes ont d’emblée engagé un dispositif de frappes et d’appui complet et cela a été plus efficace que les renforcements progressifs auxquels la Coalition a procédé.

Était-ce une question de moyens? Si c’est le cas, il faut revenir plus haut aux paragraphes «empilement des opérations» et «réduction des moyens depuis vingt-cinq ans» et se poser de sérieuses questions.

Surtout, il faudra qu’on explique pourquoi on a engagé une campagne aéroterrestre complète au Mali en 2013 avec quatre bataillons au contact, que l’on continue à le faire au Sahel et pas en Irak. Était-on plus menacé par le Mujao que par l’État islamique? Il semblait, dès 2014 que non. Aurait-ce changé quelque chose de procéder en Irak-Syrie comme au Sahel ? Incontestablement bien plus que ce que nous avons fait, même si ce que nous avons fait a été bien fait. L’opération Chammal, la contribution française à l’action de la Coalition, c’est depuis septembre 2014, environ 10000 soldats irakiens formés, et selon les chiffres officiels en moyenne une frappe aérienne et un tir d’artillerie chaque jour détruisant un à deux objectifs. Tactiquement, nos soldats ont fait et continuent de faire le travail demandé avec efficacité. Il n’est pas négligeable, on fait du mal aux djihadistes. Au niveau opérationnel, c’est simplement insuffisant. Si la France avait été seule à s’engager en Irak, avec les mêmes moyens et les mêmes méthodes qu’en 2014, l’État islamique aurait subi des coups, mais n’aurait même pas été freiné. En restant dans la même approche, mais avec la plénitude des moyens, à la manière des Russes, cela aurait été déjà plus efficace. En imposant notre autonomie opérationnelle au sein de la Coalition et avec un mode opératoire similaire à celui de Serval, notre poids sur les événements aurait été bien plus important. On serait non pas un actionnaire à 5 % mais peut-être à 30 %. Notre voix serait plus forte. Plus important, notre combat serait plus à la hauteur des enjeux, ne serait-ce d’ailleurs que par respect pour les victimes des attentats, et la destruction du territoire de l’Etat islamique aurait été accélérée.

Pour l’instant, si on fait disparaître d’un coup de baguette magique les Américains de la zone des combats, nous voilà en pleine lumière tels que nous avons toujours été  dans cette guerre : légers, à tous les sens du terme. 

vendredi 15 février 2019

La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? Un article remarquable du colonel Légrier.


Je remercie le cabinet de madame la ministre des Armées d'avoir attiré mon attention sur cet excellent article en voulant s'en prendre à son auteur.

Dans le dernier numéro de la Revue Défense Nationale, le colonel François-Régis Legrier signe un excellent article dans la rubrique Opinions (rappelez-vous, cet espace nécessaire où on peut s'exprimer librement sans engager aucune institution !). Cet article est disponible ici (p. 65), est intitulé : La bataille d'Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? Il s’agit peut-être, assez loin des éléments de langage habituels, de l’exposé le plus clair de la manière dont nous faisons la guerre sur ce théâtre d’opérations, avec ses points forts mais aussi ses grandes limites.

À la frontière entre l’Irak et la Syrie Hajin était la dernière localité tenue par l’État islamique. Sa prise constitue donc de fait la fin de l’ennemi en tant que territoire, mais certainement pas en tant qu’organisation. Le colonel Legrier, qui commandait le groupement d’artillerie français sur place, a été aux premières loges de cette victoire. Son analyse et son témoignage n’en ont que plus de valeur.

L’auteur part d’une interrogation simple : comment un point tenu par 2000 combattants équipés légèrement a-t-il pu tenir pendant cinq mois face à une telle coalition de forces? Rappelons juste que si on fait le total des ressources des nations engagées dans la lutte contre l’État islamique, en termes de centaines de milliards d’euros de budget, de dizaines de milliers d’avions de combat, d’hélicoptères, de canons, de chars, de millions de soldats, on obtient la plus grande puissance militaire de toute l’histoire de l’humanité. Comment donc cette puissance colossale ne parvient-elle pas à écraser en quelques jours, sinon en quelques heures, 2000 hommes équipés de Kalashnikovs? La réponse est évidente : parce que cette coalition refuse de faire prendre des risques à ses propres soldats.

En novembre 2015, le président de la République s’engageait solennellement à «mettre en œuvre tous les moyens afin de détruire l’armée des fanatiques qui avait commis cela » [les attaques du 13]. Il mentait (c’est ici moi qui m’exprime). Le « tous les moyens » a consisté dans l’immédiat à augmenter le nombre de frappes aériennes (qui dans l’urgence du besoin de montrer que l'on faisait quelque chose ont surtout frappé du sable) et à l’envoi du groupement d’artillerie évoqué plus haut (et au passage, pourquoi avoir attendu plus d’un an pour le faire?). C’était donc là « tous les moyens » dont disposait la France?

La description politique de cette guerre contre l’État islamique (oui, l’ « État islamique » et non Daesh, terme devenu étrangement obligatoire dans le langage officiel) est un village Potemkine, mais c’est un village Potemkine transparent. Nous voyons bien en réalité que nous ne combattons pas vraiment l’ennemi, que nous préférons montrer nos soldats dans les rues de Paris plutôt que de les envoyer sur l’ennemi, ce qui est normalement leur raison d’être; que nous préférons conseiller et bombarder, ce qui nous place dans la dépendance des Américains, les seuls à pouvoir frapper de loin en grande quantité; que nous préférons que ce soient les autres qui se battent plutôt que nous, ce qui là encore nous rend dépendants de leurs propres agendas.

Tactiquement, tout cela est d’une grande stérilité quand ce n’est pas négatif. Quand des puissants mettent des mois pour vaincre une poignée de combattants, qui sont symboliquement les vainqueurs? L’État islamique n’est pas mort avec la chute d’Hajin, et les symboles vont demeurer. Quand on détruit Mossoul, Raqqa et Hajin, « pour les sauver » selon les mots d’un colonel américain au Vietnam, a-t-on vraiment fait progresser la cause des vainqueurs? Car bien entendu ces ravages ne sont pas neutres, le refus de prendre des risques importants pour les soldats, relatif pour les Irakiens ou les FDS qui y vont quand même, mais presque total pour nous, implique un transfert vers les civils. Malgré toutes les précautions prises, le « zéro mort » pour nous implique « beaucoup de morts » parmi la population civile locale, le bassin de recrutement de nos ennemis.

Au bout du compte, on ne peut s’empêcher, comme l’auteur, de se poser cette question : pourquoi entretenir une armée que l’on n’ose pas engager contre l’ennemi le plus dangereux que nous ayons? Nous l’avons bien fait en 2013 au Mali. Si Hajin était un objectif aussi important, et il l’était au moins symboliquement, pourquoi, comme le demande l’auteur avec une certaine évidence, ne pas avoir envoyé un groupement tactique interarmes (GTIA) s’en emparer? L’affaire aurait été réglée infiniment plus vite et avec moins de dégâts locaux. Il ne nous a fallu que quelques semaines pour détruire sur l’ensemble du nord Mali les bases d’un ennemi du même volume supérieur à l’EI à Hajin. Nous avons à l’époque accepté d’avoir sept morts au combat. Est-ce la peur d’un enlisement? Soyons sérieux. Si le politique le décide, un ou quatre GTIA, comme au Mali, peuvent se dégager aussi vite qu’on les engage. Ce n’est pas un problème technique, c’est juste une décision politique.

J’ai tendance à considérer, comme l’auteur, que c’est à nous de mener nos combats. En Irak et en Syrie, nous avons suivi les Américains et leur manière. Ce n’était pas forcément une bonne idée, ce qui était assez clair très rapidement. Maintenant la guerre n’est pas terminée, tant s’en faut. Il est plus que temps d’avoir une vision stratégique et une action autonomes, et ne pas se contenter de dire que nous faisons des choses formidables alors que nous imitons à petite échelle des manières discutables et d’annoncer régulièrement des dates de victoire finale toujours démenties (la dernière était…en février 2018), preuve que nous ne maîtrisons pas grand-chose.

On me dit que l’article du colonel Legrier n’est plus disponible à la vente depuis hier sur le site de la RDN et je ne le vois plus dans le sommaire de la revue en ligne. Je n’ose imaginer une seule seconde qu’une expression intelligente et soucieuse de l’efficacité des armes de la France puisse faire l’objet d’une quelconque censure, du cabinet ministériel par exemple. Je n’ose imaginer que l’on revienne à ces sottes pratiques qui dans le passé ont toujours constitué le prélude à de grandes déconvenues. Je conseille donc encore plus la lecture de cet exemplaire et sa diffusion. Plus le cabinet, qui n' a visiblement jamais entendu parler de l'effet Streisand, s’opposera à sa diffusion et plus j’en ferai la publicité.


Colonel François-Régis Legrier, La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique? Revue Défense Nationale n° 817 - Février 2019
Le colonel Legrier est aussi l’auteur de Si tu veux la paix, prépare la guerre. Essai sur la guerre juste, aux éditions Via Romana (2018).