dimanche 12 avril 2026

La première guerre du Golfeur

Air tir
Imaginons un immeuble baptisé Iran, où règne le puissant groupe de la République islamique (RII) qui tient sous sa coupe tyrannique la grande majorité des nombreux habitants, arme d’autres petits groupes aux alentours, menace depuis ses hauteurs une route essentielle au commerce international et développe en secret dans ses caves une arme de destruction massive.

Deux autres groupes, Israël et États-Unis, s’opposent à la RII : le premier depuis son propre bâtiment assez lointain, et le second avec des forces déployées dans ceux d’alliés proches. Que peuvent-ils faire ?

La seule manière connue pour réellement détruire la RII consisterait à prendre d’assaut le bâtiment qu’elle occupe pour y traquer tous ses membres. Israël n’a plus de réticences, depuis le 7 octobre 2023, à faire prendre des risques à ses soldats, mais il lui est politiquement impossible de les déplacer près de l’Iran. Les États-Unis, de leur côté, sont encore dominés par des souvenirs récents qui empêchent toute réflexion stratégique rationnelle. Ils sont donc inhibés quant à l’idée de monter à nouveau des assauts et ne sont pas aussi puissants militairement que leur chef, Donald Trump, le déclare. Celui-ci impose d’ailleurs un déploiement de moyens aussi réduit que possible afin que l’on ne puisse justement pas faire de comparaison avec les expériences malheureuses précédentes.

Pas de conquête du bâtiment, donc, par un assaut, mais seulement des tirs de précision à distance et peut-être quelques infiltrations clandestines de « soldats fantômes ». À tout le moins, il serait peut-être possible, avec cela, de faire entrer discrètement des armes aux habitants rebelles afin qu’ils n’affrontent plus à mains nues les Gardiens de la révolution islamique (GRI), le bras armé principal de la RII tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La destruction du régime se ferait donc de l’intérieur avec l’appui des tireurs de précision israéliens et américains depuis l’extérieur. On ne sait cependant plus très bien comment faire et, là encore, les souvenirs prennent le dessus sur la réflexion. On s’inquiète en fait surtout non pas de la survenue d’une guerre civile en Iran — elle est déjà là depuis le tournant de l’année 2026 — mais de son extension et de son éventuel prolongement chaotique.

À la place, on se persuade que les tirs de précision à distance suffiront à tout. Ils seront si efficaces, grâce à la technologie moderne mais aussi aux espions à l’intérieur du bâtiment Iran, qu’il sera possible d’éliminer tous les leaders de la RII au fur et à mesure qu’ils se présenteront aux fenêtres, de paralyser l’appareil policier interne et de détruire tous les moyens des GRI pour attaquer les alentours, ainsi que le programme caché d’armes de destruction massive. Au bout d’une campagne qui sera forcément brève tant elle sera efficace, non seulement toutes les menaces militaires réelles et potentielles contre les alentours seront éliminées, mais le régime sera suffisamment affaibli pour que les habitants désarmés puissent s’en débarrasser dès la fin du dernier tir.

C’est ainsi que commence le siège, le 28 février 2026, avec l’élimination, par un tir groupé très précis, des principaux chefs de la RII, dont leur guide suprême, suivie de multiples tirs à travers les fenêtres et les murs contre les Gardiens de la révolution. Le problème est que cette stratégie était tellement prévisible qu’elle avait été effectivement prévue. Non seulement le régime ne s’effondre pas, car ses leaders sont immédiatement remplacés dès qu’ils tombent, mais des cellules autonomes dans tous les étages du bâtiment lancent des projectiles à longue portée non seulement sur Israël et les Américains, mais aussi sur les maisons et leurs habitants des alentours qui abritent ces derniers.

La plupart de ces projectiles sont interceptés, mais quelques-uns, dont des drones dont on avait mal mesuré la dangerosité, causent de coûteux dégâts. Les salves des GRI diminuent ensuite fortement, en partie sous l’action des Israéliens et des Américains contre les nombreuses petites pièces fortifiées d’où partent drones et missiles, mais elles perdurent. Fondamentalement, le potentiel de frappes des GRI ne diminue que d’environ 10 % par semaine, un rythme sans doute trop lent pour les impératifs de la politique américaine de Donald Trump.

On spécule beaucoup sur l’endroit où se trouverait le programme secret et surtout sur ce qu’il en resterait. On envisage un raid à l’intérieur même du bâtiment pour en détruire ou capturer les éléments essentiels, mais on y renonce pour l’instant devant le risque de l’entreprise. On se contente de frapper tout ce que l’on peut de ce programme, sans que personne ne sache réellement quel est son état.

Et puis, il y a la grande route en bordure du bâtiment Iran, que les GRI prennent évidemment immédiatement en otage, contrôlant ainsi sous forme de racket tout le commerce essentiel qui y passe. Donald Trump est pris au dépourvu. Il a refusé le déploiement de moyens qui aurait permis de débloquer la route par la force, mais s’en prend quand même aux Européens et aux Asiatiques, qu’il n’a jamais avertis de ses intentions, pour ne pas l’avoir fait non plus. Oubliant le peuple d’Iran, qu’il avait pourtant promis d’aider, Trump passe donc directement aux menaces de destruction complète du bâtiment si la route n’est pas libérée. Bien entendu, il n’en fait rien, mais cela lui donne l’occasion de dire que c’est grâce à cette fermeté que la RII accepte un cessez-le-feu et des négociations.

Donald Trump prend ainsi également, et une nouvelle fois, au dépourvu son allié israélien, qui n’est pas associé aux négociations et décide, de son côté, de frapper le bâtiment voisin Liban, d’où partent les tirs du Hezbollah, satellite de la RII, afin de lui infliger le plus de pertes possible et de tordre une nouvelle fois le bras du propriétaire impuissant de la maison afin qu’il expulse l’organisation. Bien entendu, cela n’arrivera pas et cette nouvelle guerre constituera une énième « tonte de gazon ».

À ce stade, le moins que l’on puisse dire est qu’au-delà de la liste des destructions infligées, le bilan de la campagne est plutôt mitigé. Le régime de la RII, meurtri, est encore là et règne toujours sur le bâtiment Iran. Les Gardiens de la révolution y sont plus puissants que jamais et retrouveront, dans quelques années, tous les moyens matériels qu’ils ont perdus. La population rebelle ajoute encore un peu de frustration à l’écrasement.

Les Américains, de leur côté, ont subi relativement peu de pertes humaines pour une guerre de cette ampleur, et l’usure matérielle reste gérable. Donald Trump n’a donc, pour l’instant rien gagné dans cette guerre, hormis une liste de chiffres que l’on n’ose pas traduire en réelles pertes de capacités menaçantes, mais il a aussi peu perdu. Face à des négociations où les deux camps se croient simultanément vainqueurs et qui ont donc toutes les chances d’échouer, il se trouvera vite placé devant le dilemme de relancer une guerre incertaine pour obtenir de vrais résultats, ou d’en rester là en inventant une pseudo-victoire et d’attaquer un autre bâtiment plus prometteur.