lundi 16 février 2026

Quand la machine s’éveillera

La notion de révolution militaire – au sens de changement radical et rapide dans la manière de combattre – n’est pas forcément facile à mettre en évidence. J’utilise pour ma part la méthode de la téléportation temporelle, en examinant par exemple ce que donnerait au combat une division d’infanterie française de 1918 téléportée quatre ans en arrière. Dans les faits, et l’expérience a été faite en exercice en 1917, elle écraserait n’importe quelle division de l’époque. Téléportée vingt ou trente ans plus en arrière, le résultat aurait été encore plus écrasant. Téléportée au contraire dans le futur, en 1945 par exemple contre une autre pure division d’infanterie combattant encore à pied, elle n’aurait sans doute pas été ridicule. Face à une division blindée en revanche, elle n’aurait eu aucune chance.

De belles courbes militaires

Ce petit exemple visait à montrer combien les évolutions majeures des armées épousent, assez classiquement, la courbe en S des groupes d’innovations majeures. Ces innovations militaires ne sont pas seulement techniques et, comme je l’explique dans Théorie du combattant, on aurait pu commencer l’histoire de la transformation des armées modernes par le changement de regard porté sur les hommes à la fin du XVIIIe siècle et cette idée que les citoyens roturiers peuvent combattre courageusement pour la Patrie, ce qui autorise les Minutemen en Amérique ou la « levée en masse » en France.

Je commencerai cependant par la « révolution du feu » qui commence au milieu du XIXe siècle avec l’apparition des nouveaux fusils à âme rayée, armés par la culasse, puis utilisant une poudre blanche, qui transforme totalement les champs de bataille, puis l’accélération au début du XXe siècle jusqu’à la fin de la Grande Guerre avec les armes individuelles automatiques, les fusils à lunette, les pistolets-mitrailleurs, les grenades et lance-grenades individuels, puis les armes collectives d’infanterie – mitrailleuses, mortiers, canons à tir direct – réunis au sein d’unités d’appui. Toute la matrice – équipements, méthodes, structures, culture – du combat à pied, ou « débarqué » moderne se forme en 1917-1918 avec la distinction entre unités de manœuvre et d’appui, la décentralisation du commandement jusqu’au niveau de l’équipe de combat, la spécialisation des combattants, la coordination avec les appuis extérieurs, etc. Par la suite, les progrès de la puissance de feu sont plus lents. On conserve des fusils comme le Mauser 98 ou le Lee-Enfield Mk III ou Mk I bien au-delà de la Première Guerre mondiale, et pour le reste on perfectionne l’existant, avec un saut important avec l’invention des fusils d’assaut. On développe également les branches d’appui spécifiques pour se protéger des avions et des véhicules ennemis.

La révolution suivante est intervenue avec la fusion de ces combattants rapprochés avec des engins à moteur. Le début du S apparaît durant la Première Guerre mondiale, avec des unités d’infanterie portées sur camions, les groupes d’automitrailleuses, les bataillons de chars et même les avions d’infanterie, mais il faut attendre les années 1930 pour voir l’accélération de cette fusion avec une floraison d’unités motorisées très diverses et une succession quasi annuelle d’engins de combat jusqu’à la stabilisation de la fin de la Seconde Guerre mondiale autour de quelques modèles et l’idée de la motorisation intégrale des armées. On atteint alors le sommet du S et le ralentissement de la révolution. Dans Théorie du combattant, je décris en détail les combats de la 2e division blindée (DB) du général Leclerc à Dompaire en septembre 1944 pour illustrer l’état de l’art du combat motorisé au sommet du S. Je le décris d’autant plus facilement que, quarante ans plus tard, j’ai appris à faire exactement la même chose et sensiblement au même endroit mais au sein de la 7e DB cette fois. Les équipements n’étaient plus les mêmes évidemment, mais ceux que nous utilisions n’étaient au fond que des perfectionnements de ceux de la 2e DB à l’exception des missiles. Dans le pur combat à pied, on pouvait même considérer que les compagnies d’infanterie du Régiment de marche du Tchad avaient plus de puissance de feu antipersonnel que les compagnies de 1984.

Nous sommes restés longtemps sur le sommet du S de la guerre motorisée, avec des véhicules toujours plus longs à mettre au point pour des coûts à progression géométrique d’une génération à l’autre, et des ratages de plus en plus nombreux de programmes industriels. Ce ralentissement est même devenu gel avec la réduction rapide de l’effort de Défense après 1990, ou plutôt gel qualitatif – on est toujours en 2026 avec des chars Leclerc mis en service en 1993 – et effondrement quantitatif. Les 1res armées françaises de 1945 ou de 1985 comprenaient huit vraies divisions blindées-motorisées. La 1re armée n’existe plus depuis 1993 et il n’en reste que deux brigades blindées. Comme toutes les armées des puissances étaient à peu près à la même enseigne, on pouvait considérer que les rapports de force n’avaient pas beaucoup changé et que ce n’était pas très grave.

Dans cette ambiance de crise, la grande affaire des années 1990 et 2000 était la numérisation. On perdait du volume et on ne perfectionnait pas beaucoup les équipements, mais on pensait qu’avec des ordinateurs, des capteurs en tout genre et une bonne bande passante, on pouvait compenser cet affaiblissement par une bien meilleure circulation de l’information, en volume et en vitesse. On pouvait mieux gérer ses propres forces, voir celles de l’ennemi, préparer des plans plus vite et plus précisément qu’avant, ajuster finement la logistique, tirer plus juste, coopérer plus facilement au sein même des unités, etc. Ce n’était pas faux, mais je ne suis pas certain que ce fût là une révolution. À compétences et expérience des hommes égales, une brigade complètement dotée du système Scorpion sera très certainement supérieure à une brigade dotée des mêmes véhicules mais sans numérisation collaborative. Je ne suis pas certain qu’elle l’emporterait cependant face à ma vieille DB de 1984, moins high-tech mais dotée d’équipements chenillés plus puissants et à la logistique/maintenance mieux organisée. Je me trompe peut-être.

Il existe aussi des fausses révolutions ou des révolutions avortées. Dans les années 1950, avec la miniaturisation des têtes nucléaires, l’US Army, bientôt imitée par l’armée de Terre soviétique et plusieurs armées européennes, se dote de tout un arsenal de milliers d’obus, lance-roquettes, roquettes, missiles antiaériens, etc., tous atomiques. Pendant des années on étudie et on expérimente « le champ de bataille atomique ». On invente de nouvelles structures comme la division pentomique aux États-Unis ou la brigade Javelot en France, qui doivent évoluer à travers les coups atomiques, pour s’apercevoir que cette manière de combattre est tout simplement ingérable et finalement pas très différente de l’apocalypse thermonucléaire dont on voulait se dissocier. On fait machine arrière dans les années 1970.

La machine s’est éveillée

La révolution à laquelle nous assistons en Ukraine depuis 2022 et surtout depuis 2024 est en revanche bien réelle. Cette révolution consiste en la fusion de cette génération motorisée-numérisée avec les petites machines, drones et robots en tout genre.

La courbe en S de l’évolution des drones prend ses racines très loin puisque, dès 1917, on conçoit des avions radiocommandés, puis des roquettes à longue portée comme les V1 allemands, les drones d’observation avec caméras et appareils photos dans les années 1960, puis les mêmes avec des missiles, et enfin l’accélération des années 2020 avec, pour simplement le champ de bataille sur la ligne de contact, les mini-drones d’observation, les munitions téléopérées, les FPV (First Person View), les drones filaires, etc., le tout de manière massive. Idem, mais dans une moindre ampleur pour l’instant, pour les robots terrestres, dont le S peut remonter aussi très loin, qui constituaient déjà un fort contingent dans l’armée américaine en Irak au début des années 2000 et deviennent une force auxiliaire de plus en plus importante pour une force de combat rapproché ukrainienne en sous-effectif.

On est désormais dans la phase fluide des explorations en tout genre comme, par exemple, la Première Guerre mondiale avec les premiers aéroplanes ou les véhicules de combat dans les années 1930. Les choses se figeront ensuite un peu avec une réduction du nombre de modèles différents mais on assiste clairement à une révolution et le fait que la majorité des pertes en Ukraine soit largement le fait des drones et non plus de l’artillerie en constitue l’indice le plus clair.

L’élément le plus évident de cette diversification et de cette massification accélérée est que la ligne de contact entre les forces de combat rapproché opposées est désormais survolée de drones d’observation et/ou d’attaque sur une dizaine de kilomètres de profondeur de part et d’autre et cela change tout. Tout est à repenser dans la matrice des unités. Il est impératif de manœuvrer de manière dispersée et donc de décentraliser le combat jusqu’aux extrêmes limites ; le camouflage visuel ou thermique devient au moins aussi important que la protection balistique ; l’armement individuel à longue portée est moins utile que la puissance de feu à courte portée et surtout anti-drones. Le soin aux blessés doit se faire sur place et de manière isolée avant de songer à une évacuation qui peut prendre des heures. Toute la manœuvre est à repenser entre infanterie et dronistes contre infanterie et dronistes, un peu de la même manière qu’entre infanterie et artillerie pendant la Grande Guerre : neutraliser les drones adverses par tous les moyens possibles – drones anti-drones, guerre électronique, feux, etc. – et ouvrir un passage à l’infanterie d’assaut, appuyer et soutenir cet assaut par d’autres drones et robots, s’infiltrer et combattre longuement dans une zone grise où ami et ennemi sont imbriqués, solidifier les petites zones acquises et attaquer à nouveau. N’y a-t-il pas moyen de faire plus vite et de manière moins dangereuse, en redonnant par exemple un rôle premier à l’artillerie afin qu’elle écrase les positions ennemies et notamment celles des dronistes ? Etc. Beaucoup de questions et pour l’instant peu de solutions satisfaisantes. Le front ukrainien est encore plus bloqué que celui de France et Belgique en 1915-1917. Il faudra pourtant trouver ces solutions.

Et nous dormons encore

Le principe de base est qu’une unité « révolutionnaire » doit normalement l’emporter systématiquement sur une unité qui n’a pas réalisé cette transformation. À compétences équivalentes, une brigade ou division blindée doit normalement écraser une brigade de pure infanterie à pied, comme en Libye par exemple en 1942, du moins le plus souvent. Dans les faits, les choses sont rarement égales et une brigade d’infanterie d’élite peut peut-être l’emporter sur une brigade blindée médiocre, surtout si les fantassins sont sur un terrain favorable très dense et richement dotés d’armes antichars.

Désormais, une brigade russe ou ukrainienne qui maîtrise l’emploi des drones à grande échelle dispose d’une voûte aérienne de renseignement et de frappe de précision en avant de sa ligne de contact qui lui permet presque immanquablement d’au moins paralyser toute brigade adverse d’une génération précédente, par exemple française. On ajoutera que les Russes seuls disposent d’au moins 120 brigades ou régiments, là où nous en déploierions deux au loin complètement équipées de la génération précédente. Même en considérant que nos brigades sont deux fois plus volumineuses que celles des Russes, cela reste quand même assez peu. Dernier point, et cela pourrait constituer en soi une forme de contre-révolution : nos sociétés acceptent mal la prise de risques humains, là où les Russes – certes forcés – acceptent des taux de pertes faramineux.

Autrement dit, nous sommes hors du coup, au moins dans le domaine du combat rapproché, qui, je le rappelle, est fondamental lorsqu’on veut avoir des effets stratégiques importants. Nous sommes hors du coup face aux Russes, mais en réalité face à n’importe quelle armée ou organisation armée un peu volumineuse et retranchée quelque part comme le Hamas à Gaza ou auparavant l’État islamique dans son « califat » et qui tous acceptent pour le moins de prendre des risques. Nous sommes donc condamnés aussi à la révolution si nous ne voulons pas disparaître de l’histoire.

Une armée évolue en quatre étapes : en bas, il y a la Pratique, soit ce que l’on est réellement capable de faire face à un ennemi, et en haut la Doctrine, où l’on définit ce que doit être la Pratique. Entre les deux, il y a le Forum où l’on explore de manière explicite ce qu’il est possible de faire. Ce Forum se nourrit de l’observation de sa propre Pratique, de celle des ennemis potentiels, des alliés et des autres. On y fait des expérimentations multiples, sur cartes ou sur le terrain. On observe la société et ses ressources, humaines ou techniques. On y débat et on s’y engueule, peu importe pourvu que l’on donne les éléments pertinents à la Doctrine associés aux ressources fournies par la France. Il y a enfin, dans ce processus circulaire, le monde de l’École où l’on remplace les vieilles habitudes par de nouvelles, par le biais des règlements, des formations en écoles, des inspections, des exercices, etc. Dans ce monde aussi on s’engueule souvent, car les anciennes habitudes et leurs porteurs peuvent opposer une farouche résistance.

La révolution doit être triple : la France n’a jamais eu aussi peu de combattants rapprochés, ceux qui vont dans les zones de mort en toute connaissance de cause pour affronter l’ennemi directement et s’emparer ou tenir un terrain, par rapport à la population. Pour être puissant, on doit en avoir trois fois plus qui soient déployables pour combattre au loin, soit 60 000 au total, dont au moins la moitié de combattants rapprochés, ce que prévoyait le modèle 2015 imaginé au moment de la décision de professionnaliser complètement notre armée. Pour cela, il faut réfléchir à avoir plus de combattants professionnels, et peut-être imiter les Russes qui paient très cher les volontaires destinés à prendre des risques, plus de réservistes opérationnels déployables au loin, des mercenaires, des conscrits peut-être, peu importe pourvu que l’on ait la masse nécessaire de bons soldats.

Le deuxième axe est la fusion de ces soldats avec les petites machines. Cela passe par la création dans tous les corps d’escadrons/compagnies de drones de chasse, à la manière de l’unité du 1er RIMa mais peut-être aussi de sections de drones ou robots dans chaque unité élémentaire, et une adaptation de tous à l’environnement dronique. La manière la plus simple est d’imiter autant que possible l’organisation et les méthodes de l’armée ukrainienne et peut-être même de l’armée russe. Soyons justes, les réflexions et les expérimentations ont commencé. Cela ne va simplement pas assez vite, comme d’habitude par un mélange de rigidité administrative et de manque de ressources, peut-être aussi par la résistance des conservateurs qui ne veulent pas remplacer leurs vieilles habitudes par de nouvelles. En réalité, toutes les énergies devraient se réunir pour réaliser au plus vite la révolution. Toutes les forces devraient par exemple bénéficier des dérogations du Commandement des opérations spéciales pour l’acquisition des équipements. Chaque brigade devrait bénéficier de ressources propres, avec peut-être des financements directs de la société, comme en Ukraine, pour acheter très vite les équipements qu’elle souhaite en s’adressant à qui elle veut (plutôt français quand même), et on devrait ensuite confronter les expérimentations dans le Forum et sur le terrain d’exercice pour décider ensuite ce qui est le mieux pour tous. Cela induirait bien sûr un certain désordre qui déplaît tant à notre administration, mais l’expérience montre que le désordre et le gâchis de temps de paix sont infiniment moins coûteux, surtout en vies humaines, que l’improvisation en temps de guerre.

Cela nous amène au troisième axe que l’on pourrait appeler la « révolution du risque ». On n’arrivera à rien d’important, on ne fera peur à personne et on ne dissuadera aucun ennemi potentiel si l’on montre partout que nous avons peur de prendre des risques. Cela changera peut-être avec le développement des capacités antiaériennes de nos adversaires, mais pour l’instant prendre des risques actuellement pour une société occidentale, c’est engager la force de combat rapproché – j’y inclus bien sûr les Forces spéciales - car c’est uniquement là que l’on meurt par le feu de l’ennemi. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas tout faire pour essayer de réduire les pertes au minimum, mais comprendre que la meilleure manière d’y parvenir est de vaincre l’autre le plus vite et le plus complètement possible, si possible avec ses moyens terrestres propres en faisant appel le moins possible à la force de frappe, puissante mais pas toujours disponible et surtout ravageuse pour l’environnement et parfois aussi la population, surtout en milieu urbain. L’opération Serval en 2013 est un bon exemple. Une brigade française a pu disloquer un ennemi de plusieurs milliers de combattants et le chasser en deux mois, en 2013, de tout le nord Mali, avec un rapport de pertes de plus de 1 soldat français pour au moins 70 ennemis. Si nous avions déjà réalisé la fusion avec les drones à cette époque, ce rapport de pertes aurait été encore très supérieur et peut-être même n’aurions-nous eu aucune perte. Rester ensuite sur place a sans douté été une erreur stratégique, mais on peut imaginer ce qu’aurait donné l’opération Barkhane avec plus de combattants au sol et des drones par dizaines de milliers dans la capacité à contrôler le terrain. Je ne sais pas si c’était techniquement possible, mais à l’époque on en était encore à débattre pour savoir s’il fallait armer les drones et de toute façon, autre aberration, on faisait la guerre tout en réduisant les moyens de la faire. Cela n’intéressait pas non plus beaucoup les grands industriels français, sauf à proposer des mini-avions de chasse sans pilote mais à peine moins chers.

La France avec les robots

En résumé, si nous voulons redevenir une puissance militaire, il ne suffit pas de posséder un arsenal nucléaire et de le moderniser : il faut aussi disposer d’une force de frappe conventionnelle puissante et, surtout, d’une force de combat rapproché dont l’emploi fasse plus peur à l’ennemi potentiel qu’à la société française. Pour cela, il faut convaincre que le président de la République, qui est un peu obligé d’être crédible sur l’engagement conventionnel s’il veut l’être aussi sur l’emploi du nucléaire, n’hésitera pas à faire prendre des risques aux soldats français. Cela a plutôt été le cas dans le passé, avec des résultats divers depuis 1978. Espérons que ce super-pouvoir ne s’est pas perdu après la fin de l’opération Barkhane.

Il faut désormais dépasser l’opération Daguet de 1990-1991, qui demeure encore aujourd’hui, avec 16 000 hommes dont 13 000 dans une division légère blindée, le principal déploiement français contre un pays étranger ou une organisation armée. On savait déjà à l’époque que c’était insuffisant : avec 4,3 fois plus d’habitants, les États-Unis avaient déployé 34 fois plus de soldats. C’est pourquoi nous avions décidé de professionnaliser complètement notre armée, mais nous sommes toujours incapables de faire mieux.

Il est ensuite indispensable que ce corps d’armée de 40 000 à 60 000 hommes, nécessaire pour être sérieux dans les affaires du monde, soit imbattable. Il le sera probablement, et avec des pertes limitées, si nous maîtrisons l’art des drones et des robots. Il ne le sera en aucun cas si l’ennemi, quel qu’il soit, maîtrise cet art avant nous. À nous de voir.

samedi 14 février 2026

De la difficulté à changer les régimes. Note de synthèse sur les expériences afghane et irakienne (2011)

Note pour l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire 

Si les conflits afghan et irakien ont débuté selon un schéma clausewitzien de duel entre forces armées, leur objectif était politique et visait non pas la soumission des régimes adverses, mais leur destruction suivie d’une transformation de leur société. Dans les deux cas, ce projet s’est avéré plus difficile à réaliser que prévu : en se concentrant sur la destruction au moindre coût des forces adverses organisées, l'action militaire initiale n’a pas été décisive, ce qui a entraîne un certain nombre d'effets pervers.

En Afghanistan comme en Irak, les principaux leaders politiques (Mollah Omar, Oussama Ben Laden, Saddam Hussein) ont survécu à la destruction de leur outil militaire et incarné un front de résistance à l’occupant. Dans le cas afghan, ces leaders et leur noyau de fidèles ont pu se réfugier dans un sanctuaire, avec l’aide du Pakistan, où ils ont pu reconstituer un nouvel appareil politico-militaire mieux adapté à la lutte contre la coalition. Dans le cas afghan toujours, l’alliance avec les seigneurs de la guerre a réintroduit des acteurs qui ont ensuite détourné à leur profit le processus politico-économique.

Ces résultats prévisibles sont en grande partie le résultat de la dissociation entre les objectifs des départements américains d’État et de la Défense, autrement dit entre des impératifs diplomatiques et des exigences de politique intérieure (obtenir une victoire militaire rapide au moindre coût humain). Malgré ces erreurs, l’action de la coalition a bénéficié initialement et dans les deux cas d’un sentiment favorable de la majorité des populations locales, satisfaites de la disparition des régimes autoritaires. Cet avantage a été perdu du fait de plusieurs erreurs.

Fragmentations politiques

Des recompositions politico-économiques d’une telle ampleur engendrent des situations de « gagnants-perdants ». Des mesures intransigeantes comme le refus de négocier avec les Taliban vaincus, la dissolution des forces de sécurité irakiennes, la débaasification ont accentué encore cette fracture. La mise en place de constitutions d’inspiration occidentale, avec des systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, a ensuite abouti localement à des paralysies — il faut six mois pour constituer un gouvernement irakien après chaque élection législative, le président Karzaï est obligé de négocier en permanence avec les hommes forts de l’Assemblée — ou à des confiscations, comme celle pratiquée en 2005 par les partis chiites irakiens, forcément majoritaires, ou, dans une moindre mesure, par les Tadjiks à Kaboul.

Tandis que les perdants du processus voient tout de suite ce qu’ils perdent, les gagnants doivent attendre les gains politiques et économiques de la nouvelle situation. Dans des contextes culturels où — surtout en Afghanistan — le recours à la violence est à la fois facilité par l’abondance des armes et reconnu comme légitime, le ressentiment face à cette situation se traduit alors par la sortie du politique et le recours à la violence.

Dans des cultures hostiles à la présence politique et militaire étrangère, cette opposition des perdants s’exprime sur le mode d’une opposition à l’occupation. Contrairement aux conflits de décolonisation, ces mouvements de rébellion sont donc largement réactionnaires et conservateurs. Ils n’ont pas besoin de programme politique mobilisateur précis : le refus de la présence étrangère fournit un programme de base. Dans ce contexte, au regard d’une partie de la population, les nouveaux États et leurs instruments régaliens sont forcément marqués du sceau de l’étranger et donc stigmatisés comme illégitimes.

Inadéquations militaires

Le modèle d’une armée professionnelle réduite mais à fort coefficient technique, parfaitement adapté à la lutte contre des armées conventionnelles, s’est retrouvé initialement en inadéquation avec les besoins de la lutte contre des organisations armées non étatiques à forte furtivité terrestre et liées à une partie de la population.

Les guérillas qui sont apparues sur la frontière afghano-pakistanaise et dans les provinces sunnites irakiennes ont été analysées non comme des phénomènes nouveaux, générés par la présence même de forces étrangères, mais comme des phénomènes finissants. Elles ont de ce fait été sous-estimées. Les premières actions militaires ont consisté à décliner en actions de contre-guérilla la vocation anti-forces des unités américaines. Cet « anti-terrorisme », fondé sur la capture et l’élimination d’individus dans les délais les plus brefs, s’est traduit par des fautes de comportement (bavures, humiliations, sévices) qui ont donné autant d’arguments aux recruteurs des mouvements de rébellion. Même si ces comportements ont considérablement évolué par la suite, l’image des forces occupantes en a pâti durablement.

Les forces alliées de la coalition, longtemps cantonnées dans des secteurs plus « faciles » (Kaboul, Nord et Ouest afghan, Sud irakien), ont pour la plupart nié la notion d’ennemi, restant sur un schéma de stabilisation issu des crises balkaniques. En refusant ainsi souvent le combat, en particulier dans le cas irakien, elles ont laissé s’implanter des organisations qui ont fini par contrôler la population autour d’elles.

Les Américains et leurs alliés, influencés par leurs passés militaires respectifs (Vietnam, guerres de décolonisation), mis en confiance par les victoires initiales et croyant en la « justesse » de leur action, ont longtemps repoussé un engagement dans la contre-insurrection. Le retard considérable pris dans la (re)constitution des forces de sécurité locales aurait de toute manière largement entravé la mise en œuvre d’une telle démarche.

Finalement, la mise en œuvre de démarches de contre-insurrection « populo-centrée » ambitieuses sur les deux théâtres s’est accompagnée d’une conceptualisation de nouveaux outils et procédures (équipes de reconstruction provinciales, équipes de terrain humain, nouvelle conception de la coordination des efforts civilo-militaires). Ces démarches ont, à de rares exceptions près, comme la reprise du contrôle de Bagdad en 2007, été entravées par le manque d’effectifs, le manque de permanence sur le terrain et la confusion introduite par la multitude des intervenants aux approches, objectifs et intérêts très différents (alliés, sociétés militaires privées, milices locales).

Distorsions économiques

Le projet politique s’est doublé de projets économiques de reconstruction, dans le cas irakien, et de développement, dans le cas afghan (le revenu moyen afghan représente 10 % de l’irakien). Les coûts de ces projets ont été sous-estimés.

Ce soutien économique a été lent à se mettre en place (préférence pour les grands projets centralisés, inertie des processus internationaux, nécessité, notamment en Irak, de donner une priorité aux sociétés américaines), et freiné par l’action de la guérilla. Il est souvent resté mal organisé, avec un personnel insuffisamment nombreux et compétent, déléguant l’action à des organisations non gouvernementales ou des sociétés privées aux méthodes et intérêts multiples et divergents. L’octroi d’un soutien social et économique a accentué la fracture entre gagnants et perdants, plutôt que d’entraîner l’adhésion aux projets de transformation.

L’injection massive de financements dans ces deux pays a été captée en grande partie par la corruption, en particulier au sein de l’administration, ce qui a entamé la légitimité de celle-ci et accentué par contraste l’attrait des Taliban, dont un des principaux avantages comparatifs est de tenir davantage leurs engagements vis-à-vis de la population. L’Irak et l’Afghanistan sont classés parmi les pays les plus corrompus au monde. La manne financière de l’opium afghan aggrave les déviances de corruption déjà nourries par l’aide économique. Le pétrole irakien, ressource principale du pays, renforce également le problème de la redistribution (opposition des Kurdes et des sunnites pour Kirkouk, autonomie de Bassorah dominée par le parti Fadilah). Pire, par divers processus de détournement, une partie de cette aide contribue également à financer les mouvements rebelles.

Equilibre instable

En Irak comme en Afghanistan, l’équilibre de la situation dépend des relations au sein d’un triangle politique, économique et sécuritaire. Au sein de ce triangle instable, dont les pôles évoluent à des rythmes différents et génèrent des dynamiques parfois contradictoires, des surprises peuvent émerger. La recherche du maintien d’un équilibre a nécessité des efforts considérables dans chacun de ces pôles pour tenter de neutraliser les déséquilibres engendrés par les autres.

Par exemple, en Irak, la conjugaison de la démocratisation naissante, des déséquilibres économiques et de la superficialité du nouvel appareil sécuritaire irakien et des contingents alliés a facilité le développement de l’armée du Mahdi dans les milieux les plus pauvres de la population chiite. Lorsque l’armée du Mahdi s’est attaquée aux contingents alliés en avril 2004, ceux-ci ont presque tous été surpris.

Les mouvements rebelles irakiens et afghans sont particulièrement résistants face aux forces de la coalition, du fait d’une motivation extrême, de ressources humaines presque inépuisables, d’un armement et de fonds limités mais suffisants.

La surprise devient la norme de ces conflits. Elle est généralement négative (résistance de la rébellion à Falloujah en avril 2003, révolte mahdiste au même moment, résistance dans le grand Kandahar en 2006, etc.) et impose des efforts militaires considérables. Cet effort militaire, généralement formulé selon la grammaire de la culture militaire américaine, s’avère très coûteux humainement et financièrement. La conjonction des deux conflits Irak–Afghanistan finit par coûter annuellement aux alentours de 200 milliards de dollars au budget public américain.

Le succès du Surge irakien en 2007 est la seule bonne surprise des deux conflits. Il est avant tout le résultat du sentiment d’isolement des organisations nationalistes sunnites vis-à-vis du pouvoir chiite, du Kurdistan et des organisations jihadistes. Le changement d’alliance, baptisé « mouvement du réveil », introduit un cercle vertueux et permet de faire disparaître l’ennemi principal de la coalition et de renforcer les forces américaines face aux mahdistes puis aux djihadistes. Étant davantage le résultat d’une évolution politique locale que de l’application de nouvelles méthodes, le succès du Surge ne s’est pas reproduit à l’identique en Afghanistan, malgré la transposition de cette démarche.

En Irak, les gagnants économiques et politiques sont désormais nombreux et l’État irakien dispose de forces de sécurité conséquentes qui lui ont permis de rétablir au moins partiellement son autorité sur Bassorah ou Mossoul. Le départ des Américains a réduit la motivation nationaliste. Pour autant, les grands problèmes du pays restent en suspens — sort de Kirkouk, répartition des bénéfices du pétrole, place des sunnites dans le jeu politique, autonomisme des provinces du Sud, en particulier à Bassorah, autonomie des forces de sécurité — et l’État islamique en Irak est réduit à la clandestinité mais toujours présent. Le retrait d’Afghanistan pourrait donner à voir un scénario similaire.

Au final, le rêve d’un « domino » démocratique irakien créé par le changement de régime imposé de l’extérieur s’est montré illusoire, tandis que, quelques mois plus tard, la changement de régime d’initiative populaire – ce qu’on appelait autrefois des « révolutions » - a fonctionné en Tunisie et en Égypte.

Conclusions

Le projet de transformation des sociétés n’est concevable qu’avec une forte adhésion initiale de la part de la population et la mise en œuvre rapide de moyens civils et militaires importants, en association avec des structures sociales et politiques locales légitimes et donc respectées aussi par l'intervenant.

Si la « paix éclair » n’est pas réalisée, les ressources nécessaires pour obtenir la normalisation d’États ou de régions d’une dimension supérieure aux petits pays balkaniques ou africains dépassent, et dépasseront de plus en plus, les moyens des pays occidentaux, y compris désormais des États-Unis, dont on imagine mal qu’ils se lanceront à nouveau avant longtemps dans une telle aventure. La question se pose pour la France des gains diplomatiques et sécuritaires de telles opérations menées sous la direction des États-Unis au regard des coûts humains et financiers qu’elles ont engendrés.

D’un point de vue militaire, la question se pose aussi de l’efficacité de telles coalitions hétéroclites dominées par un acteur traditionnellement peu à l’aise dans la lutte contre des organisations armées non étatiques ou hybrides, qui restent des adversaires probables et toujours difficiles. La tentation est forte pour les États-Unis d’employer la force armée de manière beaucoup plus indirecte. Il ne faudrait pas, en continuant de suivre l’acteur militaire dominant (et principal fournisseur de moyens), par un effet de balancier, abandonner l’expérience et les compétences chèrement acquises dans la guerre au milieu des populations au profit d’une approche séduisante mais qui n’est pas pour autant dépourvue de faiblesses. La fin annoncée des guerres de transformation impose une profonde réflexion sur l’emploi des forces.

dimanche 1 février 2026

L'art de la défaite sous le seuil de la guerre : La France contre la République islamique d'Iran

Extrait de Le temps des guépards : La guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, Tallandier, 2022. 

Bien qu’ayant accueilli en exil son guide suprême l’ayatollah Khomeiny, la France s’est opposée très vite à la nouvelle République islamique d’Iran proclamée en avril 1979. Or, à l’époque du Shah, les deux pays avaient conclu un vaste accord de coopération nucléaire. Cet accord est remis en cause avec le nouveau régime. L’Iran rompt le contrat de fourniture de centrales nucléaires, mais souhaite rester dans le consortium Eurodif, la filiale du Commissariat à l’énergie atomique, et bénéficier de la fourniture d’uranium enrichi prévue dans les accords. François Mitterrand s’y refuse, comme il refuse que la France rende le milliard de dollars qui y avaient été placés par le Shah.

La France multiplie en revanche les accords avec l’Irak de Saddam Hussein, alors le premier partenaire commercial de la France au Moyen-Orient et son deuxième fournisseur de pétrole. Lorsque Saddam Hussein engage la guerre contre l’Iran en 1980, il est pleinement soutenu par les États-Unis, désignés « Grand Satan » par l’Iran, tandis que la France est nommée le « Petit Satan ». La France fournit à l’Irak un quart de son équipement militaire et les réacteurs de la centrale nucléaire de Tammuz, qui est détruite par les Israéliens en juin 1981. On compte alors plus de 10 000 expatriés français en Irak, dont un certain nombre de conseillers militaires, tandis que de nombreux Irakiens sont formés en France. Les retombées sur l’industrie française sont énormes ainsi que les rétrocommissions sur les caisses noires des partis politiques français. D’un point de vue moins matérialiste, le « progressisme laïc » de Saddam Hussein plaît également beaucoup plus que cette République islamique chiite dont on craint qu’elle ne veuille exporter sa révolution.

La France appuie donc massivement l’Irak dans sa guerre. En septembre 1981, elle signe avec Saddam Hussein un contrat d’un montant équivalent à plus de 1,5 milliard d’euros et portant sur des centaines de véhicules blindés, des milliers de missiles antichars et antiaériens et même plus de 80 canons automoteurs de 155 mm, dont l’armée de Terre française n’est pas encore dotée. L’aviation irakienne dispose déjà de 90 avions de combat Mirage F1. On y ajoute 25 autres appareils en 1985. Le plus extraordinaire est que, de 1982 à 1986, on vend quand même aussi discrètement et illégalement des obus à l’Iran afin de financer le Parti socialiste. Les États-Unis font d’ailleurs de même pour financer les contre-révolutionnaires en Amérique centrale. En octobre 1983, le porte-avions Clemenceau vient prêter cinq avions Super-Étendard, seuls à même de frapper les navires iraniens dans le Golfe avec leurs missiles AM-39 Exocet. Un appareil est détruit et les quatre restants sont rendus à la France durant l’été 1985.

On peut difficilement imaginer à l’époque que tout cela passera inaperçu de l’Iran, mais on s’estime probablement protégés de toute action de la République islamique dont on croit de toute façon le destin assez bref. C’est une erreur.

C’est la première fois depuis 1963 que la France est en confrontation directe avec un État. L’adversaire de l’époque était le Brésil qui voulait interdire sa zone de pêche exclusive aux navires français. Il avait alors suffi de protéger les pêcheurs français par les navires de la Marine nationale pour, après une brève période de tension, mettre fin au « conflit de la langouste ». Cela ne va pas être aussi facile face à l’Iran.

La France est surprise par les attaques par procuration iraniennes. La première zone d’action est le Liban où l’Iran s’associe la Syrie, hostile à la présence des Occidentaux. En septembre 1981, l’ambassadeur de France à Beyrouth est assassiné par une milice à la solde de la famille Assad. L’Iran et la Syrie s’attaquent ensuite aux cibles que les pays occidentaux ont obligeamment placées au Liban.

En juillet 1983, la milice chiite Amal soutenue par l’Iran tente de pénétrer dans Beyrouth. Les petites forces armées libanaises réussissent difficilement à la repousser alors que la FMSB, censée aider l’armée nationale, reste l’arme au pied. Cela n’empêche pas les Occidentaux d’être frappés, notamment le 31 août lorsque quatre soldats et un policier français meurent dans le bombardement de l’ambassade de France. Le 4 septembre, l’armée israélienne évacue soudainement les montagnes du Chouf, au sud-est de Beyrouth. Le vide est occupé par les Druzes du Parti socialiste progressiste (PSP), alliés de la Syrie et qui se trouvent désormais à portée d’artillerie de la capitale libanaise. Les combats avec l’armée libanaise sont très violents à quelques kilomètres au sud de la capitale. Le 11 septembre 1983, pour, enfin, appuyer l’armée libanaise en posture délicate et protéger ses forces de la menace de l’artillerie du PSP, Ronald Reagan fait appel aux forces navales qui frappent les montagnes de leurs canons et lancent un raid aérien une semaine plus tard. Le 22 septembre, c’est au tour des Français de lancer un raid aérien de huit Super-Étendard depuis le porte-avions Foch afin d’anéantir une batterie druze après la mort de deux soldats français deux semaines plus tôt. La force multinationale continue pourtant à maintenir l’illusion de la neutralité en n’engageant pas les forces terrestres. Les forces navales sont donc en guerre, mais pas les forces terrestres, toujours interdites d’agir autrement qu’en légitime défense. C’est d’autant plus absurde que ce sont elles qui sont frappées et non les navires. Avant le 23 octobre 1983, 17 soldats français ont déjà été tués dans différentes attaques.

La myopie stratégique se double d’une cécité tactique. Le premier attentat suicide moderne avec emploi d’explosif est le fait d’un membre du mouvement chiite Amal, le 15 septembre 1981, contre l’ambassade irakienne à Beyrouth. Le mouvement Amal est soutenu par l’Iran qui a aussi remis au goût du jour l’emploi de combattants-suicide dans sa guerre contre l’Irak. D’autres attaques ont suivi, frappant le quartier-général israélien à Tyr en novembre 1982 et l’ambassade américaine à Beyrouth en avril 1983. Pour autant, on ne se prépare pas vraiment à ce nouveau mode d’action promis à un grand avenir. Pire, pour réduire leur vulnérabilité aux attaques plus classiques, les forces françaises réparties jusque-là dans des petits postes ont été regroupées dans de grands bâtiments, mais sans assurer autour d’eux une ceinture de protection efficace. C’est ainsi que la 3e compagnie du 6e régiment d’infanterie parachutiste, une unité de circonstance formée de volontaires, est tout entière placée dans un immeuble de huit étages baptisé Drakkar, à quelques centaines de mètres de l’ambassade d’Iran.

Le 23 octobre au petit matin, quelques jours après que le président Mitterrand a déclaré aux Nations unies que la France n’avait pas d’ennemi au Liban, le bâtiment Drakkar explose. Celui des Marines américains a été attaqué sept minutes plus tôt. Les Américains perdent 241 hommes et les Français, 58. Les deux attaques au camion-suicide représentent l’équivalent en explosifs de plusieurs missiles de croisière américains Tomahawk entrés au même moment en service et avec une égale précision. Elles sont attribuées à plusieurs organisations armées : le Mouvement de la révolution islamique libre puis le Jihad islamique et en fait le Hezbollah. L’implication de la Syrie et de l’Iran est évidente, mais aucune preuve formelle ne sera jamais avancée – on parlerait aujourd’hui d’opération « non attribuable ». Les autorités françaises, malgré la demande de plusieurs députés, ne constitueront jamais de commission d’enquête pour dire aux Français qui a tué leurs soldats.

Alors que quelques années plus tôt, il n’était question que de montrer notre détermination afin d’assurer la crédibilité de notre doctrine de dissuasion stratégique, l’exécutif français est désormais désemparé. Malgré l’affront immense, à ce jour les plus fortes pertes militaires en une seule journée depuis 1962, il faut attendre plusieurs semaines pour avoir une réaction. Le 7 novembre 1983, le véhicule piégé (une Jeep marquée « armée française ») destiné à frapper l’ambassade d’Iran à Beyrouth ne fonctionne pas. Moins de deux ans avant le fiasco du Rainbow Warrior, la France ne sait visiblement plus très bien monter des opérations clandestines. Le 17 novembre, « non pas pour se venger, mais pour que cela ne se reproduise pas », le président Mitterrand déclenche l’opération Brochet. Huit Super-Etendard de la Marine nationale décollent du porte-avions Clemenceau et larguent 34 bombes de 250 et 400 kg sur la caserne Cheikh Abdallah dans la plaine de la Bekaa, une position des Gardiens de la Révolution islamique et du Hezbollah opportunément évacuée quelques minutes plus tôt. Une rumeur forte prétend que les occupants ont été avertis par un membre d’un ministère français.

Le 21 décembre 1983, un peu plus d’un mois après le raid aérien destiné à ce que « cela ne se reproduise pas », une nouvelle attaque à la voiture piégée a lieu contre les Français. La voiture est arrêtée par les merlons de terre, mais les 1 200 kilos d’explosif détruisent l’endroit où les soldats français prennent habituellement leurs repas. L’heure des repas avait été heureusement décalée ce jour-là, sinon il y aurait un nouveau massacre parmi les soldats français. L’attaque en tue néanmoins un ainsi que 13 civils libanais. On compte également plus de 100 blessés, dont 24 Français. Cette attaque ne donne cette fois même pas lieu à un simulacre de représailles.

Dès lors, la priorité est l’autoprotection. Plus personne ne sort des deux bases françaises, au centre de Beyrouth et sur la ligne verte. Une batterie de cinq canons automoteurs de 155 mm AMX-13 est amenée de métropole en renfort, qui ne tirera jamais le moindre obus, mais dans le même temps le bataillon français emprunté à la Finul lui est rendu.

Le début du mois de février 1984 est l’occasion de nouveaux combats dans la capitale. L’armée libanaise, que la FMSB n’aide toujours pas, se désagrège dans la montagne face aux Druzes de Walid Joumblatt et dans Beyrouth face aux chiites d’Amal. La force multinationale impuissante soutenant une armée fragile au service d’un État faible n’a plus de raison de perdurer sinon pour prendre des coups qu’elle ne voudra pas rendre malgré ses cuirassés, porte-avions et ses hélicoptères d’attaque. Britanniques, Italiens et Américains évacuent Beyrouth en ordre dispersé pendant le mois de février. La France s’obstine encore un peu, en proposant même de remplacer la FMSB par une force des Nations unies, qui, d’évidence, aurait été encore plus impuissante. La proposition est bloquée par un véto soviétique. Isolée, la France n’a plus le choix : il lui faut replier également ses forces, qui, selon les mots du président de la République, « elles ont rempli leur mission ». Du 22 au 31 mars, les Français évacuent Beyrouth. La mission de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth prend fin officiellement le 31 mars 1984 après dix-huit mois d’existence. Nous avons alors perdu pour rien 89 soldats tués et plusieurs centaines de blessés, autant que plus tard en douze ans de présence en Afghanistan.

Cela ne met pas fin pour autant à la guerre « sous le seuil ». Au Liban, l’Iran et la Syrie utilisent divers groupes locaux pour enlever 11 diplomates et journalistes français de 1985 à 1987. Ces groupes sont utilisés aussi pour frapper Paris. De décembre 1985 à septembre 1986, 14 attentats à la bombe y sont organisés, faisant 13 morts et plus de 300 blessés. Le réseau de Fouad Ali Saleh à l’origine de ces attaques est démantelé en 1987. Ce groupe est lié au Hezbollah libanais, lui-même lié à l’Iran. Il n’est pas exclu non plus que l’assassinat en novembre 1986 de Georges Besse, ancien président du directoire d’Eurodif, par le groupe français Action directe ne soit également lié au conflit.

Plus ouvertement cette fois, à partir d’avril 1985, avec l’arraisonnement d’un porte-conteneurs français, l’Organisation des Gardiens de la Révolution multiplie les attaques à la bombe ou au missile antichar contre les navires battant pavillon français ou autre dans le golfe arabo-persique. Le 25 novembre 1986, c’est une plateforme pétrolière de la société Total qui est frappée par deux avions iraniens, faisant cinq morts dont deux Français.

Face à ces nouvelles attaques, la France gesticule. Après les attentats de Paris de 1986, 2 000 soldats sont engagés sur le pourtour du territoire métropolitain en soutien des forces de police et de douane. Cette opération, baptisée Garde aux frontières, est le premier engagement militaire français sur le territoire métropolitain depuis la fin de la guerre d’Algérie. Elle n’a évidemment aucun effet sur Téhéran.

Le 17 juillet 1987, on rompt les relations diplomatiques avec l’Iran. Le 30 juillet, la Task Force 623 quitte Toulon en direction du golfe Arabo-Persique. Avec 6 000 marins sur 140 000 tonnes de bâtiments de guerre dont le porte-avions Clemenceau, soit 40 % du tonnage total la Marine nationale, la TF 623 représente la plus forte concentration navale depuis la crise de Suez en 1956. Cette opération, baptisée Prométhée, est nettement plus utile que Garde aux frontières dans la mesure où escorteurs, frégates et chasseurs de mines protègent efficacement sans combat les navires français, et même parfois neutres, des attaques iraniennes. Pour le reste, les huit passages du groupe aéronaval dans le Golfe sont l’occasion de déclarations martiales du président de la République, mais aucune frappe n’est jamais ordonnée.

En réalité, au moment du déclenchement de Prométhée, le gouvernement français, dirigé par Jacques Chirac, a déjà décidé de tout céder à l’Iran et de tirer un profit politique de la libération des otages peu de temps avant l’élection présidentielle de 1988 face à François Mitterrand. L’argent dû à l’Iran lui est rendu, ainsi que le personnel diplomatique inquiété après les attentats de Paris. En échange, les otages au Liban, Jean-Paul Kauffmann, Marcel Carton et Marcel Fontaine, sont libérés. Il est alors mis fin aux opérations militaires de démonstration dont le but principal avait bien été de permettre un abandon plus facile derrière un masque de fermeté. Un traité définitif est signé par la France et l’Iran en 1991. Il consacre encore, à ce jour, la plus grande défaite de la France après la fin de la guerre d’Algérie.

Cet accord de paix secret avec l’Iran coïncide presque avec celui avec Libye, l’autre adversaire du moment.

jeudi 22 janvier 2026

La France aurait pu être la troisième puissance militaire mondiale, à moindre coût... mais finalement non.

Billet du 10/09/2013 
réactualisé le 04/10/2014

Il est singulier de constater que ceux qui réclamaient une riposte immédiate et foudroyante en Syrie en 2013 et qui sont aujourd'hui sur le devant de la scène pour demander la destruction de Daesh sont les mêmes qui militaient vingt ans plus tôt pour toucher les « dividendes de la paix ». Le personnel politique français ne se renouvelant que très lentement, il peut arriver ainsi que l’on en vienne à être rattrapé par les effets à long terme des causes que l’on a défendu en son temps.

Le fait est que sans cet empressement à baisser la garde à la fin de la guerre froide et en considérant que l’on ait maintenu le même effort de défense qu’à l’époque, on aurait investi un ordre de grandeur de 200 milliards d’euros (de 2014) supplémentaires dans notre outil de défense, dont environ 80 milliards en investissements industriels et technologiques. Le budget s’élèverait aujourd’hui à environ 56 milliards d’euros au lieu de 31,4 et si les contribuables français faisaient le même effort que les contribuables américains ce budget avoisinerait même les 80 milliards d’euros. Nous serions déjà plus puissants militairement que la Russie. Notons qu'alors que le budget de la défense diminuait légèrement en valeur absolu, les autres dépenses de l'Etat s'accroissaient d'environ 80 %.

Cet effort maintenu aurait eu évidemment un impact économique. Une somme de 200 milliards d’euros représente environ 10 % du déficit public actuel. En fait, ces 200 milliards et surtout les 80 milliards d’achats industriels auraient occasionné aussi un accroissement de richesses, consolidé notre industrie et à l’instar des Etats-Unis largement stimulé une recherche-développement irriguant l’ensemble du tissu économique. Plus de 200 000 emplois dans les armées et l’industrie de défense (dont on rappellera qu’elle est peu délocalisable) auraient été maintenus. Ces emplois se seraient même sans doute accrus. 

L’exemple américain est également là pour démonter qu’on exporte beaucoup plus facilement lorsque la puissance militaire permet de créer des alliances. Au bilan, les retombées fiscales directes de l’industrie de défense et indirectes partout ailleurs dans l’économie aurait largement réduit ce coût bien en dessous des 10 %. Il n'est pas impossible même que l'exercice ait été bénéficiaire pour le budget de l'Etat. Cela avait réussi à l'économie de l'Allemagne nazie (à nos dépens), au 3e New deal de Roosevelt (à notre profit indirect, surtout à partir de 1942), à l'économie américaine des années 1980 et sans doute aussi des années 2000 avant l'engagement en Irak, cela profite actuellement à l'industrie russe mais pas à nous.

En interne au ministère de la Défense, on aurait aussi évité toutes ces mesures d’économie à court terme qui finissent par devenir coûteuses à long terme et provoquer une forme lente d’implosion : report et réduction de commandes qui aboutissent parfois au bout du compte à avoir moins d’équipements que prévu mais pour un total plus cher (frégate FREMM ou véhicule VBCI), maintien en condition d’équipements anciens maintenus plus longtemps que prévu, regroupement des véhicules terrestres en parcs aboutissant au désintérêt des utilisateurs occasionnels et donc à une casse et des accidents accrus, mise en place d’un soutien de type « Second Empire » avec les mêmes résultats qu’à l’époque, etc. Nous sommes, depuis plusieurs années déjà, dans une situation où les capacités se réduisent beaucoup plus vite que le budget.

Surtout, ce financement aurait permis d’absorber largement tous les grands programmes de recapitalisation des années 1980 en les adaptant évidemment au contexte actuel. Nous aurions peut-être déjà deux porte-avions et de nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque, l’avion Rafale équiperait presque complètement nos escadrons, nous aurions sans doute renouvelé notre flotte de ravitailleurs en vol et de transport, nos troupes au sol, enfin, ne pourraient plus être confondues avec celles de l’opération Daguet en 1991. Avec un système félin plus avancé et nos engins Scorpion, notre infanterie, pour ne citer qu’elle, serait la mieux équipée du monde. Nous aurions enfin eu suffisamment de moyens pour explorer les voies nouvelles comme les drones, la robotique ou le cyber et y être en pointe (avec encore les fois de nombreuses retombées industrielles) plutôt qu’à la traîne. Non seulement nos équipements seraient plus modernes mais ils seraient d’autant plus nombreux que la disponibilité technique serait sans doute plus élevée. Surtout, il n'aurait pas été nécessaire de réduire nos effectifs de 80 000 hommes et femmes en dix ans. On aurait peut-être même pu les accroître. Avec les emplois industriels déjà évoqués, c'est peut-être 400 000 postes de travail de plus qui existeraient aujourd'hui. 

Le plus important est que nous disposerions d’un outil de projection de forces puissant, correspondant sensiblement au Modèle d'armée 2015 décrit dans la LPM 1997-2002 avec 60 000 hommes et 100 avions de combat déployables, 
second seulement de celui des Etats-Unis et sans leurs contraintes institutionnelles. Nous ne serions pas obsédés par l’idée de « peser dans une coalition » puisque nous n’aurions pas besoin de coalition. Nous ne serions pas condamnés à mener des guerres minuscules. Nous serions capables de vaincre des adversaires bien supérieurs en volume et en puissance aux 3 000 combattants que nous avons affrontés au Mali, nous aurions pu (avec moins d'intrusion politique) mieux assurer notre mission en Kapisa-Surobi, nous serions intervenus seuls en Libye s’il avait fallu (et non simplement représenter 20 % des frappes), nous aurions pu porter nous-mêmes nos troupes au Mali, nous aurions été capables si nous l'avions voulu de lancer une campagne de frappes sur la Syrie sans avoir à attendre une décision américaine, nous aurions été capables d'envoyer les effectifs suffisant en Centrafrique pour y assurer une vraie mission de stabilisation, nous ne représenterions pas enfin 3 % des frappes contre l'Etat islamique après avoir tant occupé l'espace diplomatique. Bref, nous serions encore une puissance indépendante et respectée, la 3e au lieu de la 8e en termes de budget de Défense, pour un effort finalement modeste voire même profitable économiquement.

Au lieu de cela, on préfère encore réduire les moyens de notre outil militaire, en réduisant ouvertement le budget de défense ou, plus discrètement, en mentant sur des recettes exceptionnelles qui ne viendront jamais. On sous-budgétise le coût anticipé des opérations extérieures et on prend ensuite une partie de la différence dans les investissements des armées. On aboutit ainsi à ce paradoxe que chaque opération, même réussie, réduit nos capacités et qu'à force de victoires, on tende à disparaître. Pour un coût équivalent à cette ponction, on préfère supprimer le jour de carence des fonctionnaires.

Il est temps de savoir si nous voulons toujours être une puissance. Si tel est le cas, il n'y a pas d'autre solution que de revenir sur la spirale de destruction des outils qui permettent de l'être. Dans le cas contraire, autant supprimer tout de suite notre armée avant que tout cela ne devienne définitivement ridicule. 

lundi 19 janvier 2026

Un art trumpien de la guerre

Nous allons évoquer ici la manière dont le président Donald Trump a employé, et continue d’employer, la force armée à l’extérieur des frontières des États-Unis. Procédons cependant d’abord à quelques rappels de base, que les habitués peuvent sauter pour aller directement au paragraphe suivant.

Les différents côtés de la Force

Il existe fondamentalement deux formes d’opposition d’un État à une autre entité politique, étatique ou non : en dessous du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle improprement la « guerre hybride », mais que je préfère baptiser « confrontation » – par référence (peu connue) à la confrontation de Bornéo – et au-dessus du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle simplement « la guerre », et qui recouvre tout ce que l’on peut faire en dessous, plus la violence à grande échelle.

La force armée peut être employée dans les deux cas. Dans la guerre, c’est évident. En dessous de la guerre, c’est plus subtil. On y procède surtout à des démonstrations de force, à des opérations de protection ou – variante – de dissuasion. On peut aussi y introduire un peu de violence, de manière clandestine ou plus ouverte, mais toujours limitée à des accrochages.

Les moyens militaires eux-mêmes peuvent permettre de faire deux choses : donner des coups ou contrôler le terrain. Dans le premier cas, on passe par les espaces vides pour attaquer un objectif ou une série d’objectifs – par des frappes aériennes, des cyberattaques, des raids héliportés ou autres – mais sans occuper l’espace attaqué. Dans le second, on se trouve sur le terrain humain et on s’efforce de le conquérir, de le défendre ou de le contrôler avec des forces terrestres, ce qui produit généralement plus d’effets stratégiques que la première méthode, mais à un coût humain également plus élevé.

Voyons maintenant comment Donald Trump a utilisé cette grammaire.

Trump 1, poids mort et dilemme

Lorsqu’il arrive pour la première fois au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique des empires compétiteurs, Donald Trump hérite d’une guerre toujours en cours contre Al-Qaïda, ses alliés afghans et ses filières encore actives, mais aussi contre l’État islamique, devenu indépendant d’AQ et très présent en Syrie-Irak ainsi qu’en Afrique. L’instrument militaire dont il dispose est toujours le plus puissant du monde, mais il est handicapé par une grande inhibition quant à l’emploi à grande échelle des forces terrestres pour des opérations de conquête et contrôle à la suite des bourbiers afghan et irakien.

La méthode alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de frappes et de raids, un champ dans lequel les États-Unis sont puissants et presque invulnérables, et de l’« empreinte légère » au sol, qui consiste à soutenir, plus ou moins discrètement, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain.

Donald Trump raisonne fondamentalement la stratégie selon la matrice du Boston Consulting Group (BCG), qui classe les affaires en fonction de leur rentabilité espérée. Dans ce cadre, l’Afghanistan est considéré par Trump comme un « poids mort » – faible intérêt économique et faibles perspectives politiques pour un coût humain (15 soldats américains tués en moyenne chaque année à partir de 2014) et financier très élevé. Il n’en faut pas plus pour décider d’abandonner les Afghans à leur sort. La pression est néanmoins maintenue contre Al-Qaïda de manière clandestine.

La guerre contre l’État islamique, et d’une manière générale contre les organisations djihadistes, a pu ensuite être classée par Trump comme un « dilemme », toujours en suivant la matrice du BCG. Même en laissant les alliés irakiens et syriens, kurdes et arabes, subir la grande majorité des pertes, l’affaire reste coûteuse en temps, en finances et même en hommes, avec une moyenne de dix soldats américains tués par an. Il en est de même, dans une moindre mesure, en Afrique, où l’action des forces américaines est plus clandestine mais reste néanmoins dangereuse, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, où tombent quatre soldats américains, ou lors des attaques des Shebaab en Somalie.

Des combats importants sont cependant toujours en cours au moment de l’investiture de janvier 2017 pour la reconquête des villes encore tenues par l’EI en Irak et en Syrie. Il y a donc encore un grand potentiel de gloire pour Donald Trump, même si ce ne sont pas des troupes américaines qui sont à l’assaut. Le soutien au sol et l’appui aérien des forces alliées sont donc maintenus, mais avec l’idée d’y mettre fin lorsque le califat sera complètement détruit et l’EI ramené à la clandestinité.

À ce moment-là, l’engagement en Syrie aura été l’occasion de deux épisodes particuliers. Le premier est l’attaque d’une position américaine en février 2018 à Khasham, à l’est de l’Euphrate en Syrie, par un bataillon mixte de l’Armée arabe syrienne et de la société privée russe Wagner. Le bataillon russo-syrien est finalement écrasé par l’aviation américaine, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes, mais les Russes n’escaladent pas. Le second est la série de frappes aériennes lancée, en coopération avec les Français et les Britanniques, le 14 avril 2018, en représailles à l’attaque chimique à Douma par l’Armée arabe syrienne.

Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et Donald Trump ordonne, sans concertation avec qui que ce soit – notamment les alliés européens, kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS) – de lâcher tout le monde et de replier les forces américaines de ce terrain qui n’est plus rentable pour lui. Cela provoque une crise interne et la démission du général Mattis de son poste de secrétaire à la Défense. Les conseillers militaires de Donald Trump finissent cependant par le convaincre de rester dans cette « affaire » en Afrique et surtout au Proche-Orient, même de manière plus réduite, afin de peser sur l’Iran en coupant l’axe Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth.

La poursuite de la lutte contre l’EI sera d’ailleurs l’occasion d’une victoire pour Trump, avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, en octobre 2019 dans la province d’Idlib en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump, qu’il exploite aussitôt médiatiquement, comme Barack Obama en 2011 avec le raid sur Abbottabad et l’élimination de Ben Laden.

Les confrontations stériles

Donald Trump n’aime pas la lutte contre les organisations armées, ingrate, compliquée, coûteuse, sans beaucoup de retour économique, et préfère se concentrer sur les États. Quatre sont alors dans son viseur : la Corée du Nord, le Venezuela, Cuba et l’Iran, tandis que la Chine est surveillée comme le compétiteur le plus dangereux à moyen terme.

La méthode privilégiée est celle de la confrontation et de la pression, par des sanctions économiques, voire des blocus, et une présence très visible de la force de frappe accompagnée de menaces verbales afin de négocier une modification de comportement en faveur de ses intérêts. La faiblesse majeure de cette méthode est que tout le monde sait que, dans ce jeu de poker, les États-Unis de Donald Trump n’iront pas au-delà de frappes aériennes et de raids. Or, on ne met pas à bas un régime seulement avec des coups. Trump échoue donc complètement à modifier le comportement de ses adversaires étatiques du moment, y compris l’Iran, sa priorité.

En 2018, Donald Trump fait sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire de 2015 sous le prétexte que les Iraniens ne le respectaient pas, ce qui est faux, et utilise toute la panoplie des sanctions économiques, y compris contre la banque BNP, qui avait osé utiliser des dollars pour y effectuer des transactions. Cela permet au moins au Trésor américain d’empocher plusieurs milliards de dollars d’amende. Toutes ces méthodes de pression sont sans risques immédiats, mais la soumission recherchée peut mettre longtemps à apparaître, en admettant qu’elle survienne.

Donald Trump décide donc d’augmenter la pression en franchissant ponctuellement le seuil de la guerre, avec le seul instrument qu’il veuille utiliser : la force de frappes et de raids. Or, quand on n’a qu’un marteau comme seul outil, on cherche des clous à frapper. Ces clous pourraient être les sites du programme nucléaire iranien, mais Trump s’y est refusé, préférant l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution, en janvier 2020 à Bagdad.

Point particulier : le président des États-Unis ne peut normalement employer la force de sa propre initiative que dans le cadre des autorisations permanentes (Authorization for Use of Military Force, AUMF) du Congrès de 2001 pour lutter contre Al-Qaïda et les groupes affiliés, ou de 2002 pour lutter contre l’Irak de Saddam Hussein, ou en cas de menace imminente et avérée contre des citoyens, et particulièrement des soldats américains. Les AUMF ne mentionnent pas l’Iran, ni la Syrie d’Assad d’ailleurs, attaquée en 2018.

Donald Trump prend donc le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour frapper l’inspirateur supposé de ce plan. Soleimani et plusieurs membres d’al-Qods sont donc tués par une frappe de drone, sans réaction du Congrès. L’opération était sans risque par elle-même, mais pouvait provoquer une riposte grave de l’Iran. Le régime de Téhéran souhaite éviter l’escalade tout en sauvant la face et, derrière des déclarations tonitruantes, avertit les Américains que deux de leurs bases en Irak seraient frappées par missiles. Cette double attaque ne provoque donc que des blessés légers et l’affaire en reste là, ne changeant par ailleurs rien à l’attitude générale de l’Iran.

Au bout du compte, le premier mandat de Donald Trump s’achève en janvier 2021 avec un emploi de la force somme toute assez limité et prudent par rapport à ses prédécesseurs. Cela a permis de faire des économies et de limiter les pertes, de réaliser quelques coups victorieux compensant quelques petites défaites comme à Tongo Tongo, mais sans obtenir le moindre succès stratégique. Aucun État adverse n’a modifié son comportement selon les souhaits de Donald Trump et l’allié afghan a été abandonné.

Trump et le marteau de Thor

La nouvelle administration Trump, débutée en janvier 2025, est à cet égard beaucoup plus active, mais tout en appliquant toujours la même méthode. L’OTAN est encore vue comme une « vache à lait », dont il faut simplement augmenter encore le rapport coût/bénéfices en obligeant les pays européens à acheter encore plus d’équipements américains, qui présentent l’avantage supplémentaire de lier encore davantage à les États-Unis ceux qui les achètent.

Le Proche-Orient est toujours un « dilemme » instable et coûteux, mais toujours aussi important à maintenir. Donald Trump y poursuit la politique de soutien à Israël de son prédécesseur honni et hérite de la guerre contre les Houthis yéménites, qui utilisent leur propre force de frappe (missiles, drones, vedettes, etc.) pour attaquer depuis la fin de 2023 le territoire de l’État hébreu, mais surtout le très important commerce maritime international dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Joe Biden a utilisé contre eux le « marteau de Thor » des frappes aériennes, désormais le seul instrument de guerre utilisé par un président des États-Unis avec les forces spéciales, mais sans obtenir de résultats stratégiques.

Donald Trump endosse la stratégie de son prédécesseur en augmentant simplement les doses de frappes. Cela s’avère finalement coûteux. Deux hommes des Navy SEALs périssent en mer en janvier 2024 au large de la Somalie. Un avion de combat F/A-18 est perdu accidentellement en décembre 2024, ainsi que sept précieux drones MQ-9 Reaper. La campagne aérienne est aussi l’occasion de plusieurs bavures de février à mars 2025, tuant au total plus de cinquante civils et détruisant plusieurs navires de pêche et des infrastructures civiles.

Ce genre de bavures ne scandalise cependant plus comme avant l’opinion internationale. Cela émeut en fait beaucoup moins que l’emploi, en mars 2025, de la messagerie Signal par plusieurs hauts responsables de l’administration pour communiquer sur les opérations en cours, en oubliant la présence d’un journaliste dans la liste. Outre l’amateurisme de la nouvelle administration, cet épisode a montré aussi combien les militaires étaient exclus des décisions sur les opérations.

Toujours est-il que cette campagne de frappes à plusieurs milliards de dollars finit par obtenir la cessation des attaques houthis, au moins contre les navires américains, en mars 2025, puis, de fait, contre tous les navires à la fin de l’année 2025. Succès donc pour Donald Trump, qui a réussi, pour la première fois, à amener un ennemi à modifier son comportement.

C’est finalement fort de cette première victoire que Donald Trump accepte de franchir à nouveau le seuil de la guerre avec l’Iran, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran, pour ordonner une série de frappes aériennes contre trois sites nucléaires iraniens, avec un raid aérien de bombardiers furtifs B-2 et un lancement de missiles de croisière Tomahawk depuis des bâtiments de la Navy. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 provoque un peu d’indignation devant l’irrégularité de l’opération et surtout beaucoup d’inquiétude quant à la suite des événements, mais, comme en 2020, les Iraniens choisissent de sauver la face tout en refusant l’escalade.

Ils lancent donc à nouveau une pseudo-attaque, en visant cette fois la grande base aérienne américaine d’al-Udeid, au Qatar, mais en avertissant au préalable tout le monde du tir de missiles, qui font donc au final peu de dégâts. Au bilan, la petite guerre américaine d’une nuit permet d’obtenir, sans pertes, deux effets stratégiques : la fin de la guerre israélo-iranienne et l’endommagement du programme nucléaire iranien. Ce n’est pas la fin de ce programme, comme l’annonce alors triomphalement Donald Trump, mais c’est un réel succès.

C’est donc un Donald Trump, narcissique notoire, grisé, qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coup de marteau. Il y a ainsi les frappes au nord-ouest du Nigéria du 25 au 26 décembre 2025, contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) avec semble-t-il l’emploi de drones Reaper, sous prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane, la 2e du monde après les Etats-Unis. Cela ne change évidemment strictement rien à la situation stratégique locale, infiniment plus complexe par ailleurs qu’un affrontement Musulmans-Chrétiens, mais cela plaît à son électorat MAGA.

Le Nigéria oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela chaviste. La méthode du marteau semble irrésistible ; on en réunit donc un gigantesque dans les Caraïbes et on cherche ensuite comment l’utiliser. Donald Trump se moque du droit international, mais pas encore complètement du droit américain ; aussi s’efforce-t-il malgré tout de trouver une justification un peu légale à l’emploi de la force.

L’angle choisi est celui de la lutte contre le trafic de drogue, une mission policière donc, mais qui autorise l’emploi de moyens et de méthodes militaires dès lors que le fumeux Cartel des Soleils, dont Nicolás Maduro serait le chef, est classé comme « narcoterroriste », ce qui ne veut rien dire, mais permet, avec beaucoup d’élasticité, de faire jouer la carte de la « guerre contre le terrorisme ». Reste à déterminer l’objectif à atteindre avec le marteau. Il n’était pas forcément évident au départ.

Après plusieurs semaines de destruction d’embarcations de trafiquants et de capture de pétroliers fantômes, il est devenu clair avec la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté à Caracas le 3 janvier 2026, la deuxième mission la plus risquée lancée par Donald Trump après le raid sur Idlib en 2019. Il ne s’agissait donc pas de lutter contre le trafic de drogue, qui n’aura en rien diminué avec cette guerre, et encore moins de mettre en place une démocratie au Venezuela, mais simplement d’exploiter le pétrole du pays, comme semble l’avoir accepté Delcy Rodríguez, la successeure de Nicolás Maduro. À ce stade, la guerre au Venezuela est effectivement un nouveau succès, mais c’est un pur succès de prédation, et l’affaire est loin d’être terminée.

Vers le point culminant de l'hubris

C’est pourtant en César armé d’un marteau et d’un carnet de chèques que Donald Trump rêve à de nouveaux triomphes, au Groenland par exemple, où il déclenche une nouvelle confrontation – contre un État européen allié – et déclare ne pas exclure l’emploi de la force pour satisfaire sa convoitise, mais aussi en Iran, où, après avoir laissé tomber le peuple vénézuélien, on le découvre défenseur des émeutiers en colère contre leurs dictateurs. Peut-être est-ce, dans les deux cas, le point culminant de Donald Trump. Le Danemark, le Groenland et les alliés européens acceptent pour l’instant la confrontation, au grand dam d’une grande partie de l’establishment politico-militaire américain, effrayé devant les coûts politiques éventuels d’une telle lubie.

Cela n’est cependant rien devant la reculade, pour l’instant du moins, de Donald Trump devant l’emploi de son marteau contre le régime iranien, après avoir encouragé la révolte et annoncé son aide. Peut-être a-t-il compris que la menace de frappes ne suffisait pas à tout, et que, si frappes il devait y avoir, celles-ci devraient être nombreuses et durer dans le temps pour espérer obtenir le changement de comportement exigé - le renoncement à une répression sanglante -  avec le risque d’une transformation en bourbier aérien stérile.

Dans ce genre de situation, le pouvoir est au bout des fusils et non des bombes : de ceux des Gardiens de la Révolution si les émeutiers restent poitrines nues, ou de ceux de ces derniers s’ils finissent par pouvoir s’armer avec le ralliement d’au moins une partie de l’armée, ou encore avec une aide extérieure clandestine. Avec une opposition éclatée et un régime encore fort, la situation pourrait alors vite ressembler à la guerre civile syrienne. Avec l’intervention aérienne américaine, voire également israélienne, le scénario pourrait au mieux tourner à l’exemple libyen de 2011.

Trump a donc, pour l’instant toujours, choisi le massacre plutôt que le chaos, avec cette pointe d’abjection d’annoncer quand même que ses seules menaces avaient sauvé des vies. La confrontation contre le Venezuela a pu être pensée ; la nouvelle contre l’Iran, avec l’annonce d’une guerre, est visiblement l’initiative personnelle d’un homme grisé qui se trouve maintenant devant un dilemme avec des choix uniquement mauvais.