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samedi 14 février 2026

De la difficulté à changer les régimes. Note de synthèse sur les expériences afghane et irakienne (2011)

Note pour l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire 

Si les conflits afghan et irakien ont débuté selon un schéma clausewitzien de duel entre forces armées, leur objectif était politique et visait non pas la soumission des régimes adverses, mais leur destruction suivie d’une transformation de leur société. Dans les deux cas, ce projet s’est avéré plus difficile à réaliser que prévu : en se concentrant sur la destruction au moindre coût des forces adverses organisées, l'action militaire initiale n’a pas été décisive, ce qui a entraîne un certain nombre d'effets pervers.

En Afghanistan comme en Irak, les principaux leaders politiques (Mollah Omar, Oussama Ben Laden, Saddam Hussein) ont survécu à la destruction de leur outil militaire et incarné un front de résistance à l’occupant. Dans le cas afghan, ces leaders et leur noyau de fidèles ont pu se réfugier dans un sanctuaire, avec l’aide du Pakistan, où ils ont pu reconstituer un nouvel appareil politico-militaire mieux adapté à la lutte contre la coalition. Dans le cas afghan toujours, l’alliance avec les seigneurs de la guerre a réintroduit des acteurs qui ont ensuite détourné à leur profit le processus politico-économique.

Ces résultats prévisibles sont en grande partie le résultat de la dissociation entre les objectifs des départements américains d’État et de la Défense, autrement dit entre des impératifs diplomatiques et des exigences de politique intérieure (obtenir une victoire militaire rapide au moindre coût humain). Malgré ces erreurs, l’action de la coalition a bénéficié initialement et dans les deux cas d’un sentiment favorable de la majorité des populations locales, satisfaites de la disparition des régimes autoritaires. Cet avantage a été perdu du fait de plusieurs erreurs.

Fragmentations politiques

Des recompositions politico-économiques d’une telle ampleur engendrent des situations de « gagnants-perdants ». Des mesures intransigeantes comme le refus de négocier avec les Taliban vaincus, la dissolution des forces de sécurité irakiennes, la débaasification ont accentué encore cette fracture. La mise en place de constitutions d’inspiration occidentale, avec des systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, a ensuite abouti localement à des paralysies — il faut six mois pour constituer un gouvernement irakien après chaque élection législative, le président Karzaï est obligé de négocier en permanence avec les hommes forts de l’Assemblée — ou à des confiscations, comme celle pratiquée en 2005 par les partis chiites irakiens, forcément majoritaires, ou, dans une moindre mesure, par les Tadjiks à Kaboul.

Tandis que les perdants du processus voient tout de suite ce qu’ils perdent, les gagnants doivent attendre les gains politiques et économiques de la nouvelle situation. Dans des contextes culturels où — surtout en Afghanistan — le recours à la violence est à la fois facilité par l’abondance des armes et reconnu comme légitime, le ressentiment face à cette situation se traduit alors par la sortie du politique et le recours à la violence.

Dans des cultures hostiles à la présence politique et militaire étrangère, cette opposition des perdants s’exprime sur le mode d’une opposition à l’occupation. Contrairement aux conflits de décolonisation, ces mouvements de rébellion sont donc largement réactionnaires et conservateurs. Ils n’ont pas besoin de programme politique mobilisateur précis : le refus de la présence étrangère fournit un programme de base. Dans ce contexte, au regard d’une partie de la population, les nouveaux États et leurs instruments régaliens sont forcément marqués du sceau de l’étranger et donc stigmatisés comme illégitimes.

Inadéquations militaires

Le modèle d’une armée professionnelle réduite mais à fort coefficient technique, parfaitement adapté à la lutte contre des armées conventionnelles, s’est retrouvé initialement en inadéquation avec les besoins de la lutte contre des organisations armées non étatiques à forte furtivité terrestre et liées à une partie de la population.

Les guérillas qui sont apparues sur la frontière afghano-pakistanaise et dans les provinces sunnites irakiennes ont été analysées non comme des phénomènes nouveaux, générés par la présence même de forces étrangères, mais comme des phénomènes finissants. Elles ont de ce fait été sous-estimées. Les premières actions militaires ont consisté à décliner en actions de contre-guérilla la vocation anti-forces des unités américaines. Cet « anti-terrorisme », fondé sur la capture et l’élimination d’individus dans les délais les plus brefs, s’est traduit par des fautes de comportement (bavures, humiliations, sévices) qui ont donné autant d’arguments aux recruteurs des mouvements de rébellion. Même si ces comportements ont considérablement évolué par la suite, l’image des forces occupantes en a pâti durablement.

Les forces alliées de la coalition, longtemps cantonnées dans des secteurs plus « faciles » (Kaboul, Nord et Ouest afghan, Sud irakien), ont pour la plupart nié la notion d’ennemi, restant sur un schéma de stabilisation issu des crises balkaniques. En refusant ainsi souvent le combat, en particulier dans le cas irakien, elles ont laissé s’implanter des organisations qui ont fini par contrôler la population autour d’elles.

Les Américains et leurs alliés, influencés par leurs passés militaires respectifs (Vietnam, guerres de décolonisation), mis en confiance par les victoires initiales et croyant en la « justesse » de leur action, ont longtemps repoussé un engagement dans la contre-insurrection. Le retard considérable pris dans la (re)constitution des forces de sécurité locales aurait de toute manière largement entravé la mise en œuvre d’une telle démarche.

Finalement, la mise en œuvre de démarches de contre-insurrection « populo-centrée » ambitieuses sur les deux théâtres s’est accompagnée d’une conceptualisation de nouveaux outils et procédures (équipes de reconstruction provinciales, équipes de terrain humain, nouvelle conception de la coordination des efforts civilo-militaires). Ces démarches ont, à de rares exceptions près, comme la reprise du contrôle de Bagdad en 2007, été entravées par le manque d’effectifs, le manque de permanence sur le terrain et la confusion introduite par la multitude des intervenants aux approches, objectifs et intérêts très différents (alliés, sociétés militaires privées, milices locales).

Distorsions économiques

Le projet politique s’est doublé de projets économiques de reconstruction, dans le cas irakien, et de développement, dans le cas afghan (le revenu moyen afghan représente 10 % de l’irakien). Les coûts de ces projets ont été sous-estimés.

Ce soutien économique a été lent à se mettre en place (préférence pour les grands projets centralisés, inertie des processus internationaux, nécessité, notamment en Irak, de donner une priorité aux sociétés américaines), et freiné par l’action de la guérilla. Il est souvent resté mal organisé, avec un personnel insuffisamment nombreux et compétent, déléguant l’action à des organisations non gouvernementales ou des sociétés privées aux méthodes et intérêts multiples et divergents. L’octroi d’un soutien social et économique a accentué la fracture entre gagnants et perdants, plutôt que d’entraîner l’adhésion aux projets de transformation.

L’injection massive de financements dans ces deux pays a été captée en grande partie par la corruption, en particulier au sein de l’administration, ce qui a entamé la légitimité de celle-ci et accentué par contraste l’attrait des Taliban, dont un des principaux avantages comparatifs est de tenir davantage leurs engagements vis-à-vis de la population. L’Irak et l’Afghanistan sont classés parmi les pays les plus corrompus au monde. La manne financière de l’opium afghan aggrave les déviances de corruption déjà nourries par l’aide économique. Le pétrole irakien, ressource principale du pays, renforce également le problème de la redistribution (opposition des Kurdes et des sunnites pour Kirkouk, autonomie de Bassorah dominée par le parti Fadilah). Pire, par divers processus de détournement, une partie de cette aide contribue également à financer les mouvements rebelles.

Equilibre instable

En Irak comme en Afghanistan, l’équilibre de la situation dépend des relations au sein d’un triangle politique, économique et sécuritaire. Au sein de ce triangle instable, dont les pôles évoluent à des rythmes différents et génèrent des dynamiques parfois contradictoires, des surprises peuvent émerger. La recherche du maintien d’un équilibre a nécessité des efforts considérables dans chacun de ces pôles pour tenter de neutraliser les déséquilibres engendrés par les autres.

Par exemple, en Irak, la conjugaison de la démocratisation naissante, des déséquilibres économiques et de la superficialité du nouvel appareil sécuritaire irakien et des contingents alliés a facilité le développement de l’armée du Mahdi dans les milieux les plus pauvres de la population chiite. Lorsque l’armée du Mahdi s’est attaquée aux contingents alliés en avril 2004, ceux-ci ont presque tous été surpris.

Les mouvements rebelles irakiens et afghans sont particulièrement résistants face aux forces de la coalition, du fait d’une motivation extrême, de ressources humaines presque inépuisables, d’un armement et de fonds limités mais suffisants.

La surprise devient la norme de ces conflits. Elle est généralement négative (résistance de la rébellion à Falloujah en avril 2003, révolte mahdiste au même moment, résistance dans le grand Kandahar en 2006, etc.) et impose des efforts militaires considérables. Cet effort militaire, généralement formulé selon la grammaire de la culture militaire américaine, s’avère très coûteux humainement et financièrement. La conjonction des deux conflits Irak–Afghanistan finit par coûter annuellement aux alentours de 200 milliards de dollars au budget public américain.

Le succès du Surge irakien en 2007 est la seule bonne surprise des deux conflits. Il est avant tout le résultat du sentiment d’isolement des organisations nationalistes sunnites vis-à-vis du pouvoir chiite, du Kurdistan et des organisations jihadistes. Le changement d’alliance, baptisé « mouvement du réveil », introduit un cercle vertueux et permet de faire disparaître l’ennemi principal de la coalition et de renforcer les forces américaines face aux mahdistes puis aux djihadistes. Étant davantage le résultat d’une évolution politique locale que de l’application de nouvelles méthodes, le succès du Surge ne s’est pas reproduit à l’identique en Afghanistan, malgré la transposition de cette démarche.

En Irak, les gagnants économiques et politiques sont désormais nombreux et l’État irakien dispose de forces de sécurité conséquentes qui lui ont permis de rétablir au moins partiellement son autorité sur Bassorah ou Mossoul. Le départ des Américains a réduit la motivation nationaliste. Pour autant, les grands problèmes du pays restent en suspens — sort de Kirkouk, répartition des bénéfices du pétrole, place des sunnites dans le jeu politique, autonomisme des provinces du Sud, en particulier à Bassorah, autonomie des forces de sécurité — et l’État islamique en Irak est réduit à la clandestinité mais toujours présent. Le retrait d’Afghanistan pourrait donner à voir un scénario similaire.

Au final, le rêve d’un « domino » démocratique irakien créé par le changement de régime imposé de l’extérieur s’est montré illusoire, tandis que, quelques mois plus tard, la changement de régime d’initiative populaire – ce qu’on appelait autrefois des « révolutions » - a fonctionné en Tunisie et en Égypte.

Conclusions

Le projet de transformation des sociétés n’est concevable qu’avec une forte adhésion initiale de la part de la population et la mise en œuvre rapide de moyens civils et militaires importants, en association avec des structures sociales et politiques locales légitimes et donc respectées aussi par l'intervenant.

Si la « paix éclair » n’est pas réalisée, les ressources nécessaires pour obtenir la normalisation d’États ou de régions d’une dimension supérieure aux petits pays balkaniques ou africains dépassent, et dépasseront de plus en plus, les moyens des pays occidentaux, y compris désormais des États-Unis, dont on imagine mal qu’ils se lanceront à nouveau avant longtemps dans une telle aventure. La question se pose pour la France des gains diplomatiques et sécuritaires de telles opérations menées sous la direction des États-Unis au regard des coûts humains et financiers qu’elles ont engendrés.

D’un point de vue militaire, la question se pose aussi de l’efficacité de telles coalitions hétéroclites dominées par un acteur traditionnellement peu à l’aise dans la lutte contre des organisations armées non étatiques ou hybrides, qui restent des adversaires probables et toujours difficiles. La tentation est forte pour les États-Unis d’employer la force armée de manière beaucoup plus indirecte. Il ne faudrait pas, en continuant de suivre l’acteur militaire dominant (et principal fournisseur de moyens), par un effet de balancier, abandonner l’expérience et les compétences chèrement acquises dans la guerre au milieu des populations au profit d’une approche séduisante mais qui n’est pas pour autant dépourvue de faiblesses. La fin annoncée des guerres de transformation impose une profonde réflexion sur l’emploi des forces.

mercredi 9 octobre 2019

Du bon moment de lâcher un allié


25 décembre 2018


Il est toujours délicat d’annoncer une victoire sans avoir simultanément une voix de l’ennemi qui reconnait la défaite. La bannière « Mission accomplie » derrière un George Bush annonçant la fin des combats en Irak…le 1er mai 2003 flotte encore dans les mémoires. Pour autant, et alors que l’on sait pertinemment qu’une organisation comme l’État islamique ne capitulera jamais, il faut soit accepter de mener une guerre tellement longue qu’elle en paraîtra éternelle, soit se demander où s’arrête ce qui suffit et déclarer unilatéralement la victoire à partir d’un évènement symbolique favorable.

En 2008, l’État islamique en Irak n’était pas complètement détruit, mais il était très affaibli, le gros de la guérilla sunnite avait changé d’alliance et l’armée du Mahdi, la principale organisation armée chiite, avait accepté de cesser le combat. La guerre n’était pas finie, mais la situation était suffisamment stabilisée pour considérer qu’elle ressemblait à la paix. Il fut alors possible pour les Américains de partir plus honorablement que s’ils l’avaient fait en 2007, comme cela avait été envisagé. Après que la situation se soit à nouveau dégradée et que l’État islamique soit revenu plus puissant que jamais, toutes choses dont le gouvernement irakien est bien plus responsable que le « lâchage » américain, il est alors nécessaire de revenir, en Irak d’abord puis d’étendre le combat aussi en Syrie l’ennemi étant déployé sur les deux territoires.

Voici donc que le nouveau président des États-Unis vient d’annoncer le repli des forces américaines de Syrie et, plus étonnant, de la fin des frappes aériennes dans ce pays. En soi, cela n’aurait pas dû constituer une surprise, Donald Trump l’ayant annoncé dès sa campagne électorale, s’il n’y avait eu entre temps de nombreux revirements. Pendant un temps, c’était même la politique inverse qui prévalait, certaines personnalités comme John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, ne ménageant pas d’efforts pour expliquer pourquoi il fallait être présents militairement en Syrie : lutter contre l’État islamique, faire pièce à l’influence de la Russie et, surtout, maintenir une pression forte sur l’Iran. Très loin derrière, on évoquait parfois le concept vieillot de respect des alliances, en l’occurrence avec les Forces démocratiques syriennes (FDS), rassemblement du Parti de l’union démocratique (PYD), émanation syrienne du Parti des travailleurs kurdes (PKK), et de divers groupes armés arabes. Il faut croire que les arguments de John Bolton n’étaient pas si évidents puisque la ligne (lire « intuition de Donald Trump ») du retrait l’a finalement emporté.

On l’a dit, pour partir, il faut un bon prétexte. Hajine, dernier bastion relativement important de l’État islamique en Syrie, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Irak, vient d’être définitivement conquis après de longs et difficiles combats. Il a suffi d’exagérer ce succès pour déclarer que  l’État islamique était vaincu. C’est évidemment faux. L’État islamique n’a pas été effacé de la carte puisqu’il contrôle encore quelques groupes de villages à la frontière et quelques portions de désert à l’ouest de l’Euphrate. Surtout et comme cela était prévu, il est retourné à la clandestinité. L’Etat islamique n’est pas né en 2013 et ne mourra pas en 2018 et même 2019. Il est simplement revenu à son état habituel dans sa désormais longue histoire multipliant les attaques et les attentats en Syrie et surtout en Irak. L’organisation a subi des coups très forts, mais les conditions qui ont fait son existence et même sa puissance sont toujours-là. La destruction n’est donc toujours pas en vue. Dans l’immédiat, le retrait américain et la fin annoncée des frappes en Syrie ont plutôt tendance à l’avantager en soulageant la pression qu’il y subissait. On ne peut imaginer pour l’instant qu’il puisse y organiser à nouveau les grandes opérations de 2013 et 2014, mais il y gagne de la liberté d’action. L’avenir est encore flou dans cette région spécifique au sud-est de la Syrie.

En novembre 2017, alors qu’après Mossoul, Raqqa et Deir ez-Zor venaient d’être repris à l’EI le président de la République française annonçait une victoire militaire totale contre l’État islamique dans « les prochains mois ». Il confondait, sans doute volontairement, fin de l’occupation territoriale de l’EI avec victoire, et surtout anticipait la fin de cette occupation en projetant dans l’avenir le rythme des progressions précédentes. Or, cette progression s’est ralentie en un an. On ne peut pas dire que la résistance de l’État islamique s’est raffermie, elle était déjà à son maximum et ses ressources sont réduites même s’il dispose peut-être encore d’autant de fantassins que l’armée de Terre française. C’est donc que la virulence de l’offensive s’est affaiblie, comme si les FDS approchaient de leur point culminant. Pour les milices kurdes (YPG) qui constituent l’élément le plus fort et cohérent des FDS, les opérations à la frontière sud sont très loin du Rojava, le Kurdistan kurde, et sans doute au plus bas de leur motivation.  L’État islamique a été un ennemi mortel pour les Kurdes, mais aussi un bon moyen de se faire aider par les États-Unis et leurs alliés, ce qui a sans doute contribué à les sauver en 2014 mais aussi à les protéger contre leurs autres ennemis de la région, la Turquie en premier lieu. Le maintien d’une présence résiduelle de l’État islamique loin du Rojava avait le double intérêt de justifier le maintien de cette présence protectrice tout en ne constituant plus une menace vitale.

L’avantage de la guerre indirecte, où on forme, conseille et surtout appuie quelqu’un qui, lui, va au combat, c’est qu’on y perd peu d’hommes. L’inconvénient c’est qu’on y dépend de la qualité et de l’agenda politique de celui qui prend vraiment des risques, mais défend aussi ses propres intérêts. En octobre 2001, les Américains semblaient avoir trouvé une formule magique en s’associant avec les seigneurs de la guerre du Nord afghan que l’on appuyait du « feu du ciel », via quelques équipes de forces spéciales. En fermant les yeux sur certaines pratiques de ces « nouveaux combattants de la liberté » cela a fonctionné merveilleusement bien jusqu’à ce qu’il faille opérer dans les provinces pashtounes. Là, à la place des Oubezks et Tadjiks très réticents il fallut faire appel à des hommes forts locaux qui s’avérèrent nettement moins fiables. Le mollah Omar et Oussama Ben Laden purent ainsi se replier au Pakistan et le contexte stratégique se transforma. En Syrie, il a fallu sans doute beaucoup de bons arguments pour que les Kurdes acceptent de combattre à Raqqa et Deir ez-Zor, ils n’ont pas été complètement suffisants pour aller jusqu’au bout. La part des milices arabes, plus hétérogènes, moins fortes militairement, que les YPG, s’accroit fortement dans les FDS au fur et à mesure que l’on progresse vers la frontière. Là encore l’agenda de ces milices arabes n’est pas non plus complètement celui des Kurdes et peut-être plus proche de celle des milices irakiennes qui bordent la frontière de l’autre côté. Dans un contexte où les forces sont des coalitions locales, l’allégeance de ces groupes arabes, désormais réduits au rôle de supplétifs des acteurs principaux PYD, Assad ou même l’EI et peut-être la Turquie, est un élément clé et plutôt imprévisible de l’avenir des rapports de force dans cette région.  

Du côté du PYD, le départ annoncé des Américains crée évidemment un vide. De fait, les Américains peuvent toujours expliquer qu’ils ne feront qu’un saut au-delà de la frontière et qu’ils auront toujours plus de 40 000 soldats dans la région (dont 2 200 en Turquie) et une force de frappe intacte. Ils peuvent même expliquer avoir gagné une plus grande liberté d’action qu’au contact direct des autres acteurs avec qui, au moins par deux fois en février et en juillet 2018, ils ont été amenés à se battre assez violemment y compris contre des Russes. Ce n'est cependant pas la même chose, encore une fois, d’être à distance et de prendre des risques. L’intérêt des 2 000 rangers, marines et forces spéciales américains n’était pas tant l’appui tactique qu’ils apportaient que leur simple présence qui dissuadait quand même les autres de pénétrer dans un secteur tenu par les Américains. Les deux affaires évoquées plus haut ont constitué de sévères défaites pour les forces du régime. On ne peut tuer des Américains ou même les attaquer sans souvent recevoir des coups.

La Turquie qui ne rêve que de broyer le Rojava et n’avait pas hésité de détruire un avion russe, s’est bien gardée jusqu’à présent de s’en prendre à des espaces où stationnaient des Américains. C’était une des vertus majeures de la province excentrée d’Ifrin d’être vide d’Américains. Elle fut envahie en janvier 2018, après la région d’al-Bab en 2017. Avec le départ des forces américaines des autres provinces, Kobane et Cezire, rien ne s’oppose désormais à de nouvelles opérations turques, sur l’ensemble du territoire kurde ou par offensives successives via les trois points d’entrée de Tell Abyad, Ras al-Ayn et Kamechliyé et les régions de peuplement mixtes kurdes et arabes. Il ne sera pas question d’annexer ces provinces, mais d’y détruire les bases du PYD-PKK et toute velléité d’indépendance. Ce ne sera pas forcément facile car les combattants kurdes sont durs, mais ceux-ci ne peuvent s’appuyer sur un terrain difficile et montagneux comme en Irak et le rapport de forces est trop défavorable.

Leur seul espoir réside peut-être dans la dissuasion de l’incertitude d’une occupation turque qui pourrait se transformer en enlisement couteux, mais surtout dans la recherche d’un nouveau protecteur. Il est un peu tard pour se lier aux Russes, comme cela aurait sans doute possible quelque temps plus tôt. Il reste la possibilité de négocier avec Assad, en jouant sur quelques gages comme les champs pétroliers de l’extrême Est, le territoire arabe tenu par les FDS (qui contrôlent un tiers de la surface de la Syrie) ou les milliers de prisonniers de l’État islamique qui constitue une arme potentielle. Au passage, ceux qui se félicitaient en France que ces prisonniers ne viennent pas rejoindre des prisons nationales risquent de le regretter. Ces cartes sont néanmoins assez faibles si Assad décide de reprendre le contrôle des provinces kurdes, jusque-là un allié de fait. Les derniers groupes arabes rebelles autonomes réunis et isolés dans le réduit d’Idlib, l’armée de Damas peut même se lancer tout de suite dans une course de vitesse avec la Turquie en direction de l’Euphrate. Plusieurs configurations de compétition-coopération sont alors possibles entre ces deux acteurs principaux et les milices arabes de l’est syrien, configurations dont les Kurdes seront immanquablement les victimes. Si le PYD peut résister un temps, difficile d’imaginer à terme pour lui autre chose que le reflux dans les bases du PKK dans les montagnes du Kurdistan irakien.

Selon un adage du monde de la finance, c’est quand la mer se retire que l’on voit ceux qui se baignent nus. La France s’est embarquée dans la région comme passager de la coalition organisée et dirigée par les Américains. Tout en annonçant une guerre totale contre l’État islamique, on n’y a finalement déployé selon les époques qu’une escadrille ou deux de chasseurs-bombardiers, une batterie d’artillerie, une structure de formation et quelques centaines de soldats de forces spéciales insérés dans les forces du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) en Irak et du PYD en Syrie. Dans cette guerre, au plus fort de notre engagement nous représentions peut-être 10 % de l’effort total. Pas assez pour avoir un effet stratégique sur le terrain, mais suffisant pour dire à l’opinion publique française que l’on faisait vraiment la guerre, le tout en prenant peu de risques. Avec le départ annoncé des Américains de Syrie, tout le monde s’aperçoit que nous nous y baignions nus, n’avouant même pas officiellement que nous y étions. Maintenant, ce ne sont pas les quelques frappes françaises et au maximum les quelques centaines de soldats de l’opération Hydra qui auront un impact important sur les opérations. Ils ne constituent même pas les deux éléments de toute dissuasion : la force et la volonté affichée de combattre si on est attaqué. Dans ces conditions, il n’y a que deux solutions : soit on considère que l’alliance avec les FDS est stratégique au moins jusqu’à la disparition des derniers territoires et dans ce cas, on y déploie des moyens sérieux, comme les Américains ou les Russes, et on annonce clairement que tout Français tué sera durement vengé, soit on continue comme avant au risque de voir nos soldats plongés au milieu de combats qui nous dépasseront. Il sera bon de dire dans tous les cas, ce que l’on fera lorsque les derniers territoires de l’EI en Syrie seront pris, si on ne décide pas, troisième option (la plus probable), de continuer à faire comme les Américains mais en plus petit.

Donald Trump a fait un choix cynique, mais qui a sa cohérence. La Turquie est un partenaire bien plus important pour les Etats-Unis que les pauvres Kurdes et au bout du compte, la présence américaine en Syrie n’entravait pas sérieusement l’axe Téhéran-Bagdad-Damas. Les forces américaines sont toujours puissantes et à proximité. Quant à nous Français, nous n’avons pas déployé les moyens qui nous permettraient aussi d’être cyniques.

jeudi 11 juillet 2019

The Retreat of American Troops from Iraq and its Consequences (2010)


In the night of August 18, 2010, the last American combat unit that was still stationed in Iraq crossed the border of Kuwait. Although former president Obama had announced an “accomplished mission”, no particular ceremony was held to celebrate the success of the mission when the American troops finally left the country of Iraq. 

It is true that the overall political assessment of this military mission, which is the most important mission the Americans asserted since the war in Vietnam, remains rather undefined. We are still far from attaining a “better peace”, the goal to every war according to Liddell Hart.

A country facing division

One of the main issues Iraq is dealing with is the problematic democratic transfer of power to the Iraqi government. Not only does this new Iraqi government maintain ties with Iran, in the near future it will also encounter difficulties to keep the country together as division seems more probable every day. Although Nouri Al-Maliki, who was elected in 2008, seems to be a statesman, the political body of the country has not succeeded in creating an actual state since the elections of 2005. Furthermore, since the tensions that arose in 2006 and 2007 partisan and sectarian egotisms prevail all over again.

Currently, at the very end of the legislature, fundamental laws regarding the development of the country, the oil industry and the status of political parties and regional governance are still on hold; as well as the referendum on the future of the city of Kirkuk. Moreover, the country of Iraq is rated 176th out of 180 countries regarding its political integrity and the rivalry between political parties and ministers is very similar to a struggle between predators. Due to the unprogressive political system of Bagdad, a gap has occurred between the government and the rest of the Iraqi society and the local administrations. 

A symptom of this problem is the degradation of the security situation since the departure of the American troops in 2009. From August to December 2009, terrorist attacks increasingly occurred in the city of Bagdad. Within four months, at least 400 people got killed, which led to the postponement of the legislative elections from January to March 2010. And still, Bagdad stays one of the world’s most dangerous cities, and throughout the country of Iraq, 15 to 20 people get killed daily. Djihadist movements are still present, and their Sunnite adherence shows the disappointment regarding the political popularity of the Sunnites and their fear for marginalisation.

The cause but also the consequence of this security situation is the fragmentation of the security forces, which is increasingly visible in the allegiance to the government and has therefore become a political issue. Maliki has the upper hand in the operational command of Bagdad and the presidential brigade, whereas the 17th division command in the south of the capital together with the 6th division in the airport and the two Kurdish divisions (the 15th and the 16th command in the mountains) assure the second security circle. Another event, which shows the government’s increasing concern about its own security forces, is the arrest and quick release of fifty government officials of the ministry of interior mid-December 2008 under the accusation of “Attempt to organize a coup against the government”. It is true, that the Ministry of interior, comprises all the so-called parallel forces of the other ministries (forces for oil protection, electricity protection etc.), and has therefore become the first employer of the country with a force of over a half a million men. 

While facing this governmental paralysis, several armed forces are on standby. The Sahwa movement, of which the Maliki government has fired the militias, still exists and retains the option to rise again through an armed confrontation. The same goes for the Army of Mahdi, which is clearly waiting for the Americans to leave. The green line that separates Kurdistan from Arab part of Iraq is over armed, especially in the oil-rich region of Kirkuk. After the period of ethnic cleansing by Saddam Hussein, the Kurds moved back to this region, impatiently waiting for the referendum provided for by the constitution, which would enable them to annex Kirkuk to the autonomous zone. Such a decision would immediately marginalize the Sunnites, whose only source of oil revenue would disappear. It would also cause concern in Turkey, who would be the least to be happy to see a powerful and prosperous Kurdistan emerge at its borders.

The Americans are in a very peculiar position regarding this situation.  They are anxious to maintain a Sunnite counterforce to a government that has close ties with Teheran, but they also want to spare Turkey. They believe that a Kurdish annex of Kirkuk would be too dangerous, what would mean that they alienate their true ally in the region. Therefore, they support the enactment of a law for the equal distribution of hydrocarbons. All local political actors however, have declined this law. Kirkuk is of such strategic significance to both the Kurds and the Arab Sunnites, that the situation in this area has been put on ice/frozen before possibly becoming the epicentre of a civil war.

The moment of truth is approaching. While Iraq is still on the front page of every American journal, on the site the Americans troops fail to maintain their unity. The cornerstone of Iraq’s security has disappeared as well as the major tool of the American policy in the region. However, the capacity to act in response to local and regional events shouldn’t be given up. Therefore the armed forces have committed themselves to a new metamorphosis.

The local allied armies.

In Iraq, the Americans maintain a strong relationship with the two major local armies: the autonomous Kurdish army (counting almost 200.000 Peshmergas), and the Iraqi national army, which is dependant of the Americans.

The Iraqi army is to a large extent equipped with American materials, which generates immense revenues (1,6 billions dollars for the 140 chars M1) and which makes it logistically easier for the American to retreat ; as they can leave a great part of their material to the Iraqis. The strengthening of the Iraqi army has become a necessity because of the retreat of the American brigades, which delivered a great part of the means for transport, logistics and support to the Iraqi. Currently, the Iraqi army is nothing more than a collection of infantry battalions. Its main points of weakness are its logistics and its maintenance; therefore it requires permanent support of the Americans. Moreover, the Iraqi army almost entirely lacks of air force, which means that every action taken against a regular army will equally necessitate American aerial support.

The ongoing transformation is about human. The Iraqi national army, which is counting 220.000 men, is dependant of 50.000 American soldiers who will only to stay until the end of 2011. This time span and volume of force corresponds with the plans the Americans made in 2003, after the fall of Saddam Hussein. The volume of the American forces, councillors, and especially the Special Forces that will stay after the end of 2011 has not been determined yet. The number of 10.000 men has often been raised, keeping in mind that it is also possible to use civil contractors. At the Pentagon, this kind of civil employees is already more numerous than the number serviceman and it deployment of these contractors would reduce the military visibility in the region. 

We still need to determine who will be commanding this American-Iraqi army. It’s appointed chief of staff himself, general Zebari has openly declared his preference for a long-term American presence in Iraq (at least until 2020). This will secure the respect among the Iraqi population towards the army in general and the way in which it provides security. This growing popularity however, makes the army more threatening in regard to the weak government. Regarding the fact that modern Iraq went through seven “coups d’état”, we cannot exclude the possibility that the Americans will use this asset in times of chaos like we saw in 2006, or alignment with Iran. Furthermore, the construction of army bases in the cities of Bassorah, Mossoul, Kirkuk and Erbil, shows the will to rapidly reimplant terrestrial combat units.

The regional device

‘Central Command’, the American military device in the region, remains strong and is even growing. First of all it supports a number of military bases along the Arabic Gulf, from camp Arifjan in Kuwait (which hosts more than 15.000 men), the smaller air bases of Msirah and Thumrait in the Sultanate of Oman to the large bases in Bahrain (Manama, for the 5th fleet) and Qatar (Airforce and logistics). The costs to enlarge the bases in Bahrain and Qatar are already exceeding 1,5 billion dollars. The United States’ 5th fleet maintains at least one naval air force group as well and an amphibious one. In the second sphere of this device, the Americans profit from the bases of Diego Suarez, throughout the Indian Ocean, in Djibouti and Incirlik and in Turkey.  Although the terrestrial forces of the Americans may have become limited, the aerial strike capacity remains considerable.

The second part of this device is the Saudi ally, who has been delivering equipment to the Americans since the ’60-ies. Over the next twenty years, Saudi Arabia will profit from the delivery of another 63 billion dollars worth of equipment. This is probably the reason why the United States wants to make their Saudi ally the next rampart against Iran and Iraq.

The third part of this device is the integration of two local forces into two networks. The first network’s main goal is the fight against terrorism while mainly focusing on Jordan. A Special Operations training centre has been set up in order to fight terrorism throughout the whole region. Jordan is the general training and education base for the Arab allies of the United States, for which the country receives 700 million dollars annually.

The second network is an anti-missile defence project based on the only X-band radar, which is installed in the Neguev desert in Israel. The Obama administration is lobbying for the development of another radar in one of the Gulf states. These two X-band radars, which would be connected to the anti-missiles defence systems Patriot and THAAD (delivered to the monarchies of the Gulf) and the AEGIS radars of the 5th fleet, would enable the Americans to set up a strong anti-missile defence network in order to face a possible ballistic and nuclear attack from the Iranians. This network would be integrated in the European anti-missile defence system, which is currently under construction.

At the same time the Iranian threat is being used to force indirect cooperation between the Gulf states, Israel and NATO under an American umbrella. However, on the other hand this anti-missile defence cooperation could be seen as the acceptation of the nuclearisation of Iran. Teheran could also see it as an alternative to coercive action against Iran or to the nuclearisation of Saudi Arabia as a whole.

Behind this network there is the temptation to create a new CENTO (Central Treaty Organization), which associates Iraq, the Gulf states and the Middle-East and maybe Turkey in order to be able to create it during the Middle-Eastern meeting of NATO.

The renewal of asymmetry

Prima facie, the retreat of the American terrestrial forces from Iraq doesn’t seem to affect the general military capacities of the United States in the region as a whole. We could say that these have even increased after the recovery of fifteen to twenty combat brigades from the Iraqi mud. Furthermore, we could also assume that the investments made in infrastructure in the Gulf states have also been beneficiary to the American military effectiveness in the region. However, in reality these capacities have depleted. The retreat of the American forces from Iraq has coincided with the strengthening of the troops that are deployed in Afghanistan. Moreover, the consented efforts that have been made in the wars against non-state organizations in Iraq and Afghanistan, have considerably diminished the physical and the moral capacities of the American forces in the medium term (46.000 American soldiers got killed or hurt, 1.000 billion dollars were spent).  The capacity of the American troops in the Middle-East exist thus almost exclusively out of strike and counter-strike capabilities. 

However, the campaign of Israel against Hezbollah in 2006 shows that these means are little adapted to possible enemies such as non-state actors that are embedded in the Middle-Eastern society. The threat of Al-Qaeda may have diminished; it still exists and is maintained in the outskirts of the Arabic world (Somalia and Yemen). The massive terrorist attacks in Iraq are the evidence of the fact that Al-Qaeda (Islamic State in Iraq) could re-emerge whenever it would like to. The lesson learned from the “war on terror” is that the main enemy of Al-Qaeda aren’t the American but, in fact, the Arabs themselves.

The second threat, which might even be more important right now, is Iran and its allied organizations such as Hezbollah, Hamas and although less important, the army of Mahdi in Iraq. Iran is developing a system similar to that of Hezbollah but on a bigger scale and endowed with a high capacity anti-aerial system. From a military point of view, this defence system as a whole can be considered as very effective but with limited offensive capabilities, especially after the setting up of a regional system of anti-missile and anti-rocket defence in Israel.

Today we stand with two military tools; on one hand there is Iran with its allies, and on the other hand the US and its allies, both cancelling each other out and incapable to defeat the other. All this indicates the set up of a new cold war in the Middle-East in the years to come, with China as a disturbing force as its interests in the region are increasing.

jeudi 13 juin 2019

Batailles pour Bagdad (2006-2008)


Ligne de front n°59, janvier 2016

Capitale administrative et économique, représentant un quart de la population totale du pays, Bagdad est le cœur multiculturel de l’Irak entre les provinces sunnites au Nord et les provinces chiites au Sud. Son contrôle constitue donc l’enjeu essentiel du conflit depuis 2003. Durant l’année 2005, les forces de la Coalition se sont retirées de la ville laissant la place aux forces de sécurité nationales au service d’un nouveau pouvoir, provisoire d’abord puis issu des élections législatives de décembre. Ce nouveau pouvoir, dominé par les grands partis chiites, tarde cependant à former un nouveau gouvernement et les forces de sécurité sont encore très fragiles. Entre temps, Bagdad est devenue la capitale de la violence.

Bagdad chaos

Le vide est alors occupé par deux grands mouvements radicaux qui se disputent les quartiers : l’armée du Mahdi ou Jaysh Al-Mahdi (JAM), le grand mouvement chiite nationaliste mené par l’ayatollah Moqtada al-Sadr, et les organisations radicales sunnites dominées par Al-Qaïda en Irak (AQI). L’Armée du Mahdi a pour base l’immense quartier de Sadr City au nord de la ville. Elle bénéficie de très nombreuses complicités dans la police locale et ses bandes terrorisent les habitants sunnites pour qu’ils quittent les zones de peuplement mixtes. De son côté, AQI recherche délibérément la guerre civile et le chaos afin de couper définitivement la communauté sunnite du nouveau pouvoir et d’assurer son contrôle sur elle. AQI multiplie les attentats contre la population chiite.

L’un d’entre eux, la destruction le 22 février 2006 de la mosquée d’or de Samarra, l’un des hauts lieux saints du Chiisme, provoque une flambée de violence dans tout le pays. Dès lors, plus de cent civils sont tués en moyenne chaque jour en Irak. Chaque mois, plus de 200 000 irakiens quittent le pays et 200 000 autres fuient leur région. Beaucoup se réfugient dans des conditions précaires à Bagdad où ils tombent souvent sous l’influence des plus extrémistes, seuls capables de leur venir en aide efficacement. Les milices chiites, souvent sous couverture policière, n’ont plus aucune retenue. Bagdad et sa périphérie, où s’exercent les deux-tiers des violences, devient alors le centre d’une guerre civile qui peut conduire à l’éclatement du pays. En juin 2006, l’ambassadeur américain Zalmay Khalilzad adresse une note qui dépeint un tableau terriblement sombre de la vie quotidienne des Bagdadis, entre coupures d’électricité, pénurie d’essence et peur des représailles pour comportement « non-islamique » ou collaboration avec les « Croisés ». La politique de retrait dans les bases des forces américaines n’est plus tenable dans ses conditions et alors qu’un gouvernement irakien vient enfin d’être formé en mai sous la direction de Nouri al-Maliki, les GIs doivent revenir en première ligne pour reconquérir le terrain perdu.

L’opération de sécurisation de Bagdad, baptisée « En avant ensemble », est lancée par le gouvernement Maliki à la mi-juin. Le principe est de nettoyer les quartiers les uns après les autres de toute présence criminelle, d’y affecter ensuite une brigade de police et d’y relancer l’économie. Les Américains y engagent deux brigades aux côtés des Irakiens et 600 millions de dollars dans un fond d’aide économique. L’opération débute par les quartiers mixtes de Dura, Ghazalia et Amiriyah, et semble donner de bons résultats. Sous la pression de Washington, le nouveau gouvernement tente de réorganiser la police. Les crimes diminuent et une vie normale semble reprendre. Les arrestations sont cependant rares et la progression du nettoyage est très lente. Au début du mois d’août 2006, deux nouvelles brigades américaines arrivent dans la capitale, avec plus de 6 000 nouveaux soldats irakiens, ce qui donne un total de 40 000 soldats à Bagdad.

L’ensemble reste insuffisant pour obtenir la densité de quadrillage nécessaire pour une ville de cette importance. Les Américains persistent à consacrer la plus grande partie de leur énergie à leur autoprotection et rechignent à faire autre chose que des patrouilles en véhicules blindés. Du côté irakien, la police très largement noyautée par les Mahdistes ne fait rien de sérieux contre eux et les militaires, en majorité chiites, sont non seulement maladroits dans ces missions  de contrôle urbain mais sont aussi très réticents à s’engager contre les quartiers sadristes les plus durs. La ville continue donc de subir chaque jour plusieurs dizaines d’attentats, tirs de mortier ou fusillades et après une légère décrue, le nombre de morts violentes à Bagdad remonte à 2 600 au mois de septembre.

L’opération « En avant ensemble » est donc restée superficielle et son échec est patent à la fin de l’année. Avec plus de cent soldats américains et deux cents irakiens tombés, c’est même le plus grand revers de la Coalition dans cette guerre. Son principal effet a sans doute été d’avantager les Mahdistes. A la fin de l’année, ceux-ci contrôlent les deux-tiers de la capitale. Malgré tous les quadrillages, les commandos mahdistes sont rapidement apparus comme les seuls vrais défenseurs des Chiites et les principaux bourreaux des Sunnites. Par de multiples actions, ces « groupes spéciaux » sont parvenues à « purifier ethniquement » plusieurs secteurs mixtes et à mettre en place toute une économie de prédation qui, à son tour, a permis de venir en aide à la population chiite, notamment celle des réfugiés. Les bureaux mahdistes remplacent ainsi les services gouvernementaux absents. Leur puissance est alors devenue telle qu’elle intimide les forces de sécurité irakiennes.

Cela n’empêche pas ce qui est devenu en octobre 2006 l’Etat islamique en Irak (EII) de riposter par des attentats très violents. Le 4 novembre 2006, 202 personnes sont tuées de 256 autres blessées dans quatre attaques suicide à la voiture piégée et des tirs de mortiers dans le quartier de Sadr City. C’est l’attaque la plus meurtrière en Irak depuis avril 2003. Juste avant les explosions, une centaine d’hommes masqués ont attaqué le ministère de la Santé, dirigé par des partisans de Sadr, jusqu’à l’intervention de l’armée irakienne.

Au 31 décembre 2006, plus de 16 000 Bagdadi ont été tués en douze mois et les sondages révèlent que deux tiers des Américains ont le sentiment que le pays régresse dans ses efforts pour établir la sécurité et la démocratie en Irak. Après la tentation dans la classe politique américaine d’un retrait plus ou moins progressif d’Irak, l’administration Bush annonce finalement le 10 janvier 2007 son intention contraire de renforcer les effectifs américains en Irak de 20 000 hommes afin de stabiliser la situation, à Bagdad en premier lieu. Cette nouvelle approche, dite du Sursaut (Surge) bénéficie alors de deux tendances politiques plus favorables, tendances que cette décision, alors très critiquée, tend encore à renforcer.

La progression mahdiste a atteint semble-t-il son point culminant. Au début de 2007, beaucoup de groupes spéciaux ont échappé à l’autorité de  Moqtada al-Sadr et sont devenus de simples gangs criminels qui, maintenant que les sunnites ont fui, commencent à s’en prendre à la population chiite. Le leader mahdiste s’en désolidarise, adopte dès décembre 2006 une posture de neutralité et se rapproche de Nouri al-Maliki.

D’un autre côté, un front anti-EII s’est mis en place qui tend à regrouper la plupart des tribus et organisations sunnites qui s’opposaient jusque-là aux Américains. Ce mouvement prend une ampleur particulière au printemps 2007 avec la formation du Conseil du Réveil (Sahwa) de la province d’Anbar et l’assassinat par l’EII de plusieurs chefs de mouvements nationalistes sunnites. La plupart de ces groupes basculent alors et deviennent ouvertement alliés de la Coalition contre AQI qu’ils ont fini par détester encore plus que les Américains. L’expérience du Sahwa est alors étendue à d’autres provinces sunnites puis chiites. Les Américains acceptent de financer plus de 300 groupes locaux regroupant 80 000 « fils de l’Irak », selon la nouvelle appellation. Plus de 20 000 d’entre eux sont engagés à Bagdad. Non seulement l’adversaire principal des Américains depuis 2003 disparaît mais il a rejoint ses rangs. Cette conjonction de facteurs permet dès lors de concentrer tous les moyens contre l’EII avant d’envisager la neutralisation de l’armée du Mahdi.

L’étouffement de l’Etat islamique en Irak

Une nouvelle opération de sécurisation, baptisée « Restaurer la loi » (Fardh al-Qanoon) débute le 13 février 2007. Les forces de sécurité irakiennes, où cette fois c’est l’armée qui domine, représentent 18 brigades, soit un total de 50 000 hommes avec les policiers.

De son côté, le corps multinational (un des deux grands commandements de la Coalition avec celui de la formation de l’armée irakienne), sous le commandement du général Odierno est désormais fort de dix brigades américaines (35 000 hommes) soit presque le quart du total des brigades de l’US Army, auxquels s’ajoutent les OCF-I (Other Coalition Forces in Iraq) autrement dit la Central Intelligence Agency et les unités qui y sont rattachées dont les 2 000 hommes de la nouvelle brigade irakienne des forces spéciales. Ces effectifs, encore insuffisants, sont complétés par les sociétés militaires privées qui assurent la protection des infrastructures et surtout par les « fils de l’Irak ». Ce renfort des miliciens sunnites permet de suppléer une police peu fiable pour occuper le terrain une fois le nettoyage des zones effectué par les unités de combat américano-irakiennes.

Un décret du gouvernement Maliki désigne le général Abboud Qamba comme responsable de la sécurité dans la capitale avec autorité sur toutes les forces militaires et policières irakiennes. Ses troupes peuvent perquisitionner les domiciles privés, écouter toutes les communications et imposer toutes les restrictions nécessaires dans les lieux publics. Le décret donne aussi deux semaines à ceux qui se sont emparés des maisons des Bagdadis déplacés par la terreur pour quitter les lieux. Inversement, une incitation financière de 200 dollars est offerte aux familles qui acceptent de revenir dans leur logement d’origine. Toute la population est ensuite progressivement recensée et fichée, avec des papiers d’identité peu falsifiables en anglais et en arabe. Ce recensement facilite grandement la distinction entre les milices autorisées et celles qui ne le sont pas.

De leur côté, les Américains ne sont pas sous les ordres directs du général Qamba, mais sous celui d’Odierno et au-dessus de lui du général Petraeus. Le nouveau commandant en chef de la Coalition depuis février trouve là l’occasion de mettre en application la nouvelle doctrine de contre-insurrection concrétisée par un manuel édité en décembre 2006 et dont il est un des principaux inspirateurs.

Un commandement commun américano-irakien est installé dans chacun des neuf districts de sécurité et un réseau de 75 « stations mixtes de sécurité », du niveau du bataillon, ou de postes de combat plus petits. Seul les quartiers de Sadr City sont provisoirement épargnés même s’ils sont étroitement surveillés.

Des barrières de sécurité, murs de béton de trois ou quatre mètres de haut ou réseaux barbelés, sont érigées autour des quartiers. Le premier mur est édifié à Bhazaliyah, à l’ouest de la ville. Ses 15 000 habitants sont soumis à un couvre-feu et ne peuvent entrer et sortir que par un seul point de contrôle. L’expérience s’avérant concluante, elle est renouvelée, malgré les protestations, le 10 avril dans le quartier beaucoup plus vaste et difficile d’Adhamiyah, fief populaire sunnite sur la rive orientale du Tigre et voisin de Sadr City. La guérilla y est bien implantée et les habitants ont constitué leur milice d’auto-défense contre l’armée du Mahdi toute proche et la police, ce qui pour eux revient au même. La vague de protestation a cependant été telle que le mur a finalement été remplacé par un dispositif plus léger à base de réseaux barbelés et quelques ouvrages bétonnés. Ces gated communities (communautés fermées) sont constituées dans toute la ville, à l’exception de Sadr City. A l’intérieur, les forces de sécurité, associant les moyens techniques des Américains et la connaissance du milieu des Irakiens, combinent la fois un îlotage étroit fait de présence permanente dans les rues, d’aide à la population, et de raids de forces spéciales.

La capitale elle-même est isolée du reste du pays. Trois brigades américaines sont établies au sud et au sud-est de la ville pour y interdire la communication avec les couronnes. La ville est ainsi soumise à un bouclage constitué d’un cordon intérieur (empêchant toute exfiltration) et d’un cordon extérieur (interdisant toute infiltration). La frontière avec la Syrie est fermée le 10 février.

A cette évolution dans les zones de combat, il faut ajouter la campagne originale du général Douglas Stone à l’intérieur des prisons de Bagdad où pendant l’année 2007 le nombre de rebelles détenus passe de 14 000 à 25 000. Le général Stone, arabophone et fin connaisseur du coran, a pris l’initiative d’un programme d’éducation pour plusieurs milliers de prisonniers récupérables, avec l’aide des autorités religieuses et des chefs de tribus. Ce programme discret s’avère aussi finalement un grand succès. A partir de la fin de 2007, plus de cinquante détenus, pour la très grande majorité sunnites, seront libérés chaque jour avec très peu de cas de récidives.

Riposte et impuissance de l’Etat islamique en Irak

Pour tenter de contrer cet étouffement Al Qaïda en Irak multiplie les attaques terroristes.  Dès le 12 février 2007, un attentat frappe pour la septième fois le marché chiite de Chorja provoquant 67 morts et 155 blessés. Pendant plus d’un mois, Bagdad subit au moins une explosion chaque jour jusqu’à ce que le quadrillage commence à produire ses effets. Le nombre mensuel d’attentats passe de 36 à 20. Ceux-ci peuvent néanmoins être encore très violents comme le 18 avril (190 morts) dans le quartier de Sadriyah, le 11 mai, détruisant un pont de la ville ou le 29 mai (40 morts) à Amil. Pour augmenter encore l’effet de terreur, des bombonnes de chlore sont souvent placées dans les véhicules piégés. Le chlore s’avère peu mortel mais il terrifie, provoque beaucoup de blessés et complique l’organisation des secours. A partir du 20 février et pendant trois mois, on compte une douzaine d’attentats au chlore. Un contrôle strict des dépôts de chlore, la faible létalité des nuages de chlore trop peu denses et encore réduite par quelques mesures simples inculquées à la population et surtout les coups portés aux réseaux de l’EII, qui en était le principal utilisateur et plutôt contre les Sunnites ralliés aux Américains, mettent fin à cet emploi.

Après l’emploi des gaz, la guérilla cherche un autre créneau d’innovation en améliorant ses embuscades anti-hélicoptères, combinant missiles portables, roquettes et mitrailleuses. Il fallait 49 embuscades en 2004 pour toucher un hélicoptère, puis 25 en 2005 et seulement 7 au début de 2007. Huit appareils sont abattus entre le 20 janvier et le 1er mars 2007, suscitant une forte inquiétude tant ce moyen de transport est important, surtout depuis que les mouvements terrestres sont entravés par les engins explosifs improvisés (Improved Explosive Devices, IED). Les Américains réduisent les vols non indispensables, remplacent les hélicoptères par des drones pour les missions de renseignement, établissent de nouvelles procédures de vols moins prévisibles, augmentent les vols de nuit et combinent l’emploi des voilures tournantes avec celles d’avions, mieux équipés en contre-mesures. Par ailleurs, ils traquent particulièrement les cellules rebelles anti-aériennes et offrent de fortes récompenses pour toute information sur une préparation d’embuscade. Ils font ainsi rapidement face à cette nouvelle menace.

La dernière direction d’attaque des rebelles vise à démontrer l’impuissance du gouvernement irakien par des actes symboliques. Le 22 mars 2007, un tir de mortier interrompt la conférence de presse du Premier ministre Maliki et du Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon. Le lendemain, l’adjoint du Premier ministre est grièvement blessé. Le 12 avril, un kamikaze vêtu d’une veste piégée parvient à pénétrer dans la zone verte et à tuer deux députés à l’intérieur de la cafétéria du Parlement irakien.

Avec plus de 300 morts durant les mois d’avril, mai et juin 2007, les pertes américaines sont les plus importantes depuis le début de la guerre mais cette prise de risque permet d’obtenir des résultats. Au bout de cinq mois le nombre d’assassinats a été divisé par cinq dans la ville et le nombre d’attentats par deux. A partir du mois de juin 2007, le quadrillage est assez fort pour permettre de concentrer des moyens à  une série d’opérations de nettoyage sur les abords occidentaux, méridionaux et orientaux de Bagdad en direction de ses rocades (Opération Phantom Thunder). Plus de 120 opérations de niveau bataillon sont lancées aboutissant, pour la perte de 120 soldats américains et 240 soldats et miliciens irakiens tués, à l’élimination de presque 8 000 rebelles tués ou prisonniers dont Abou al-Masri, le chef l’EII, la destruction d’un millier de caches d’armes et le démantèlement des infrastructures de fabrication des voitures piégées. Terminée à la mi-août, Phantom Thunder est prolongée par l’opération Phantom Strike qui, à partir de l’automne, vise à nettoyer les sanctuaires situés au sud-ouest, au nord-est, au nord et à l’ouest de la capitale.

L’EII est alors chassée de la capitale et de ses abords. Les attaques dans Bagdad passent de 1 278 en juin à moins de 300 à partir de novembre. Les pertes américaines elles-mêmes diminuent rapidement à partir de la fin de l’été 2007. La première bataille est gagnée.

La troisième guerre mahdiste

Le deuxième acte de la sécurisation de Bagdad concerne le quartier de Sadr City. Au début de l’opération « Restaurer la loi », approuvée officiellement par Moqtada al-Sadr, l’immense quartier qui regroupe un tiers de la population de Bagdad, est cependant isolé et des raids y sont réalisés contre les groupes spéciaux mais aussi contre les dirigeants de la JAM. Sadr se réfugie alors en Iran avec ses principaux lieutenants, tout gardant le contrôle de son organisation. Le 8 août, cependant les tirs de deux hélicoptères d’attaque Apache provoquent la mort de 32 personnes par des tirs d’hélicoptères. L’émotion est forte dans la population chiite tandis que Nouri al-Maliki, qui a toujours besoin du soutien politique des Mahdistes, en particulier de leurs 32 députés, marque sa forte réprobation des méthodes américaines. Le 29 août, Moqtada al-Sadr décrète néanmoins une « suspension immédiate et pour six mois de toutes les activités militaires » de l’armée du Mahdi, suspension qu’il prolongera encore de six mois en février 2008.

L’édit du guide est immédiatement suivi d’effet. Les milliers de combattants mahdistes en tenue noire disparaissent des rues ou n’y apparaissent plus armés tandis que le nombre de victimes dans la capitale diminue considérablement. Les assassinats ciblés, les enlèvements et attentats se poursuivent dans les quartiers sunnites environnants mais à un rythme très inférieur. Les raids des forces spéciales américaines se poursuivent également mais de manière plus discrète parfois même avec l’aide de la direction mahdiste, qui se débarrasse ainsi des éléments qu’il ne contrôle plus. En octobre 2007, le gouvernement obtient la relève par des Irakiens des troupes américaines des approches de trois quartiers de Sadr City : Ishbiliya et Habbibiya au sud et l’immense Tharwa au nord. Les deux quartiers sud et particulier Ishbiliya qui comprend, à Jamila, le plus grand marché à l’est de l’Euphrate, sont le poumon économique de l’armée du Mahdi à Bagdad. Tharwa est un bloc de 5 km sur 6,8 très densément peuplé. En se repliant du secteur, les Américains en perdent aussi la connaissance. 

La situation évolue au mois de mars 2008. Le gouvernement irakien se sent alors assez fort pour se passer de l’alliance mahdiste et entreprend, sans avertir la Coalition, de reprendre par la force le contrôle de la ville de Bassorah, où la JAM est très présente. Le 23 mars, deux jours avant la date de l’offensive prévue sur Bassorah, les Mahdistes tentent de faire pression pour l’empêcher en multipliant les tirs de roquettes sur la zone verte, y compris les ministères irakiens et les ambassades étrangères. Dans les deux jours qui suivent, plusieurs checkpoints des forces de sécurité irakiennes autour de Sadr City sont occupés, parfois avec la complicité de la police, ou isolés. Le 25 mars 2008, le gouvernement irakien engage le combat contre les Mahdistes à Bassorah. A Bagdad, la JAM riposte immédiatement en lançant des salves de roquettes et de mortiers sur la zone verte et l’aéroport. Les troupes irakiennes sont chassées de la plupart des check points qu’elles occupaient autour du quartier de Sadr City. Des centaines de policiers et quelques militaires irakiens rejoignent les rangs mahdistes alors que les accrochages font de nombreuses victimes aux abords de l’immense quartier chiite.

La 3e brigade de la 4e division d’infanterie américaine (ou 3-4 Brigade Combat Team, BCT) reçoit alors pour mission, en liaison avec les troupes irakiennes et la 4e brigade de la 10e division d’infanterie de montagne américaine (4-10 BCT) qui tient les abords Est, de neutraliser la milice mahdiste et de faire cesser les attaques de roquettes. La 3-4 BCT est formée de deux bataillons lourds : le 1-6e régiment mécanisé et le 1-68e régiment blindé, dotés tous deux de chars M1 Abrams et de véhicules de combat d’infanterie M2 Bradley mais dans des proportions différentes. Il dispose aussi du 1er bataillon du 2e Régiment de cavalerie sur véhicules à roues Stryker (1-2 SCR), unité entièrement numérisée et disposant d’un grand nombre de soldats débarqués. La brigade dispose également d’unités d’appuis, une compagnie de génie et une unité de destruction d’engins explosifs (Explosive Ordnance Disposal), et de soutien.

Après deux affrontements de plusieurs mois à chaque fois en 2004, la lutte reprend directement contre la JAM. Il ne s’agit plus cette fois de déceler et détruire des réseaux clandestins criminels et terroristes mais de mener une guerre conventionnelle sur quelques kilomètres carrés contre un proto-Etat. S’il n’est pas question, ni sans doute possible, de négocier avec l’EII, il est possible de le faire avec Moqtada al-Sadr. Au lieu de chercher à détruire la JAM, tâche considérable, on s’efforcera donc plutôt d’imposer sa volonté à ce dernier. Le mode d’action opérationnel sera donc plus conventionnel et moins « policier » que contre l’Etat islamique en Irak. Il visera d’abord à interdire toute liberté d’action aux forces mahdistes et en particulier leur capacité de tir indirect sur le reste de la capitale, puis à user suffisamment le mouvement par des pertes importantes et un blocus économique. En parallèle, la négociation politique est maintenue via l’Iran et le gouvernement chiite de Bagdad.

Bataille d’usure à Sadr City

Dans une première phase, qui débute dès le 26 mars, mais qui prend surtout de l’ampleur à partir du 5 avril, la 3-4 BCT, rejointe par la 11e division d’infanterie irakienne entreprend, de prendre le contrôle des quartiers de Habbibiya et Ishbiliya au sud de Sadr-City afin de repousser suffisamment les tirs de roquettes vers le nord pour qu’ils ne puissent plus frapper la « zone verte ». C’est l’opération Strike Denial (Interdiction des tirs). Le bataillon 1-2 SCR est chargé de cette mission tandis que le 1-68 prend le contact en bordure Ouest de Sadr City afin d’attirer et de détruire le maximum de miliciens ennemis. Le 1-2 SCR, aidé des forces irakiennes, prend position dans les rues, occupant en particulier les zones favorables aux équipes de roquettes et mortiers mahdistes. Les combats sont violents avec les fantassins mahdistes mais ceux-ci, motivés mais médiocres combattants, sont repoussés. Les tirs de lance-roquettes RPG-7 et les engins explosifs endommagent néanmoins six véhicules Stryker en une semaine, ce qui impose un renforcement avec des M1 Abrams et M2 Bradley du 1-68, lourds et encombrants mais presque invulnérables aux armes de l’ennemi. Striker Denial se termine le 14 avril par la prise de contrôle de la grande rue Al-Quds, baptisée axe Gold, qui sépare les deux quartiers sud du grand quartier Tharwa. La zone à contrôler fait néanmoins cinq kilomètres de large et on s’aperçoit rapidement qu’il est encore difficile d’empêcher des infiltrations mahdistes et la poursuite de tirs sporadiques.

Une deuxième phase,

3rd BCT/4th ID
 
baptisée Gold Wall (Mur doré) commence alors le 15 avril qui vise à interdire toute possibilité de passage entre les deux quartiers sud et Tharwa par la construction d’un mur tout le long de l’axe Gold. Le 769e bataillon du génie entreprend la pose de 3 000 blocs T-Wall de 9 tonnes et 3,5 m de haut en partant du sud-ouest et en remontant, au rythme de 100 à 150 m par jour, vers le nord-ouest. Les Irakiens ayant pris en compte le contrôle des abords ouest de Tharwa, le bataillon blindé 1-68 se consacre à la protection de la construction du mur, tandis que le 1-2 SCR et le 1er bataillon du 14e régiment de montagne, aidés de forces irakiennes, contrôlent les sept kilomètres carrés d’Habbibiya et Ishbiliya. Ils seront rejoints le 4 mai par le bataillon mécanisé 1-6.

Comme cela avait été prévu, et souhaité, la construction du mur a aussi pour effet d’attirer les combattants mahdistes qui tombent sur les coups des blindés placés chaque jour en point d’appui mobiles cent mètres en avant du mur ou sur ceux des équipes de tireurs d’élite de l’Army et des forces spéciales, dont Chris Kyle, héros du film de Clint Eastwood, American sniper, qui opèrent depuis les bâtiments en arrière du mur. Dans cette bataille glissante le long du mur, les Mahdistes comprennent très vite l’impossibilité d’aborder à découvert ces lignes de feu. Ils tentent alors de profiter des tempêtes de sable qui réduisent considérablement les capacités de surveillance aérienne ainsi que les possibilités de tir à longue distance. Une première survient le 17 avril. Les Mahdistes tentent de s’emparer d’un poste irakien mais sont repoussés après avoir perdu vingt-deux hommes. Le 27 avril, profitant à nouveau d’une nouvelle tempête, plusieurs centaines de Mahdistes tentent une grande attaque sur les abords du mur. Ils sont à nouveau repoussés, perdant quarante-cinq hommes pour quatre soldats américains tués. Le lendemain, le bataillon Stryker organise un raid de contre-attaque de quelques centaines de mètres dans Tharwa. Au moins, vingt-huit miliciens sont encore tués six Américains blessés et plusieurs véhicules endommagés. Au total, 818 obus de 120 mm et 15 000 obus de 25 mm seront utilisés dans cette bataille d’un mois, contre les miliciens et pour détruire les IED que ceux-ci tentent de placer pour freiner la progression du mur. De manière plus discrète, la bataille du mur est aussi l’occasion du plus grand combat de snipers de la guerre. En parallèle de la progression de la construction du mur, les affaires civiles américaines reconstruisent et participent activement à la reprise de la vie économique des quartiers d’Ishbiliya et Habbibiya.

La bataille des roquettes

Pendant que se déroule cette bataille du mur, la brigade s’efforce de neutraliser les tirs de roquettes qui proviennent désormais de l’intérieur de Tharwa. Cette mission de contre-batterie est même la mission principale du très impressionnant dispositif ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) qui a été mis en place. Le ciel est occupé en permanence par deux aérostats de surveillance (système Rapid Aerostat Initial Deployment -RAID) dotés de caméras de grande précision ; de quatre couches de drones, depuis les petits RQ-11 Raven lancés à la main et qui peuvent voler pendant une heure et demi jusqu’à 5 000 mètres d’altitude jusqu’au très haut Global Hawk et les deux MQ-1 Predator en passant par les trois RQ-7B Shadow, capables de rester en l’air pendant quatre à cinq heures. D’autres moyens stratégiques, comme des appareils de surveillance et d’écoute, ou même un satellite, ont pu également être déployés, le tout pour surveiller un peu plus de trente kilomètres carrés.

Ce dispositif de surveillance est associé à un dispositif capable de frapper instantanément et avec une grande précision les cibles décelées. Trois équipes de deux hélicoptères AH-64 Apache, dont les missiles Hellfire peuvent frapper tout Sadr-City sont en position d’artillerie volante autour du secteur. Ils peuvent éventuellement utiliser leur canon de 30 mm, notamment sur les toits plats du quartier, et qui sont, de fait, interdits à toute présence ennemie. On privilégie cependant les drones Predator, invulnérables aux quelques missiles portables Sa-7 dont disposent les mahdistes, et qui disposent aussi de deux missiles Hellfire, ou encore du lance-roquettes, qui dispose aussi d’un excellent radar de contre-batterie, et peut lancer des roquettes guidées. Pour frapper les bâtiments, on fait appel aux bombes guidées de 250 ou 500 livres de l’US Air force.

Cette double capacité d’acquisition de cibles et de frappes permet de faire face à un ennemi pourtant très fluide et furtif. Les tirs de roquettes, devenus risqués, incapables de frapper des cibles stratégiques et privés de munitions cessent pratiquement au bout de quelques semaines. La JAM ne peut, à l’instar du Hezbollah lors de la guerre de l’été 2006 contre Israël, continuer à tirer uniquement pour montrer la persistance de sa volonté de résistance.

Pendant tous les combats, la négociation continue via l’Iran, interlocuteur privilégié à la fois du gouvernement irakien et de Moqtada al-Sadr. Celui-ci accepte finalement de déposer les armes et d’accepter la présence militaire du gouvernement mais refuse toute intrusion américaine dans les quartiers de Sadr City et exige le démontage du mur sur la rue Quds. Ces conditions sont acceptées par les Américains. Le 11 mai, Moqtada al-Sadr, pressé par l’Iran, ordonne un cessez-le feu unilatéral qui est effectif le lendemain. A ce moment-là, l’armée du Mahdi a perdu au moins 470 miliciens tués et plus d’un millier de blessés. Américains et Irakiens déplorent respectivement 22 et 17 morts, ainsi qu’une centaine de blessés, chiffres étonnement faibles au regard de la violence des combats et qui témoignent de de la différence considérable de moyens, de protection notamment, mais aussi de compétence entre les combattants. Le nombre de civils touchés dépasserait 2 000 tués et blessés selon les sources.

Le 20 mai, cinq bataillons irakiens des 1ère et 11e divisions d’infanterie et un bataillon de T-72 chars de la 9e division blindée, 10 000 hommes au total, occupent Tharwa sans combat. Les Américains, qui avaient déjà construit 80 % du mur prévu, le démontent, puis quittent à nouveau la zone. 

Conclusion

La sécurisation de la ville de Bagdad a ainsi été obtenue au bout de quinze mois d’effort et au prix d’au moins 600 soldats américains tués, dans deux batailles très différentes. Cette lenteur témoigne du pouvoir d’absorption de ces mégalopoles modernes où la population, équivalente à celle de petites nations, ne peut être évacuée et où les petites armées occidentales peuvent s’engluer. Ce succès témoigne néanmoins du degré de maîtrise des opérations complexes au milieu des populations atteint alors par les forces américaines. Conjugué au retournement d’alliance sunnite et à la neutralisation mahdiste, il a permis d’organiser le retrait du théâtre irakien dans de meilleures conditions.