lundi 25 août 2025

Le pouvoir égalisateur des flamants roses

Il était possible, pendant la Seconde Guerre mondiale, de concevoir un matériel majeur nouveau – avion, char de bataille et même porte-avions – en un, deux ou trois ans. Autrement dit, on pouvait terminer la guerre avec des équipements lourds et importants totalement différents de ceux du début. Cette époque est révolue. Les délais de conception et de mise en production d’un équipement majeur sont désormais tels qu’une nation est obligée de faire une guerre, même longue, avec les mêmes matériels qu’au début et éventuellement ceux fournis par les Alliés. On en vient même, pour continuer à combattre, à puiser dans des stocks de matériels plus anciens, ce qui donne parfois une impression de remontée dans le temps. On innove donc techniquement – et on ne le rappellera jamais assez, la plupart des innovations ne sont pas techniques – en améliorant ces grands équipements, en particulier avec de l’électronique de bord et, bien sûr, avec des petits objets comme les drones ou les robots terrestres que l’on diversifie et perfectionne très vite.

L’annonce récente par le président Zelensky de la mise en service et en production d’un missile de croisière, baptisé Flamingo (Flamant rose), capable de porter une tonne d’explosif à 3 000 kilomètres avec une précision de 14 mètres (une chance sur deux de tomber dans un cercle de 14 mètres de rayon), représente donc une rupture dans ce schéma. Plus exactement, il s’agira d’une rupture techno-militaire si les performances annoncées sont exactes, s’il parvient à franchir les défenses à plus de 50 % et surtout si l’objectif de production de plus de 200 par mois est atteint.

Innover, c’est parfois simplifier. Avec son turboréacteur à double flux, son propulseur de décollage et ses ailes fixes, le Flamingo semble un retour aux projets de missiles de croisière des années 1950-1960 comme les Matador, Regulus ou Mace américains mais en matériaux composites légers. Certains évoquent l'emploi d'un moteur ex soviétique à la fiabilité éprouvée et relativement abondant comme l' Ivchenko AI-25TL des avions d’entraînement L-39. Cela donne aussi un engin avec un assez bon compromis de vitesse (950 km/h) et de furtivité avec un vol de croisière à 5 000 mètres, au-delà des capacités de la plupart des systèmes antiaériens de courte portée. 

Associé à un système de guidage regroupant toutes les capacités modernes dont un système IA de reconnaissance terminale, ces vieux designs s’avèrent d’un seul coup d’un excellent rapport coût/efficacité, et c’est bien cet excellent rapport coût/efficacité, plus que les performances intrinsèques de l'engin, qui peut changer le cours de la guerre.

Pour le prix d’un seul missile américain Tomahawk Block IV ou V, on peut en effet peut-être avoir cinq Flamingo soit douze fois plus de charge explosive, lancés mille kilomètres plus loin avec une précision moindre mais très suffisante. Avec une production de 200 unités par mois – soit plus que celle cumulée de tous les missiles balistiques et de croisière par la Russie – et peut-être plus encore si les alliés européens y contribuent, le saut dans la capacité de frappe ukrainienne en profondeur peut être aussi important que celui des Russes à courte portée avec leurs milliers de bombes planantes.

La force de frappe ukrainienne est déjà conséquente jusqu’à 500 km environ, avec les engins ukrainiens comme le R-360 Neptune modifié ou le balistique HRIM-2, ou encore les engins air-sol ou sol-sol fournis par les Alliés lorsque ceux-ci autorisent leur emploi. Au-delà, les Ukrainiens doivent compter sur leurs drones transformés en quasi-missiles de croisière. C’était efficace, mais limité par la capacité d’emport de charge de ces drones, très inférieure à celle d’un missile ou d’un chasseur-bombardier. Presque aussi important que le FP-5 Flamingo, la société ukrainienne Fire Point, sans doute associé au britannique-émirati Milanion, a déjà mis au point, au printemps 2025, le drone FP-1, capable de porter une charge de 60 à 120 kg à 1 600 km pour un coût réduit et une capacité de production annoncée à 3 000 par mois. Avec en plus 200 Flamingo, on obtiendrait, avec ces deux seules munitions, toutes les deux semaines, une capacité de frappe dans la profondeur équivalente en charge au plus petit modèle de bombe atomique américaine B-61 (mod 12 à 0,3 kt), mais plus efficiente car précise et dispersée.

Actuellement, la campagne ukrainienne de frappes en profondeur fait déjà mal depuis 2022. Elle pénalise l’économie, en frappant en particulier les raffineries, et freine la machine de guerre russe, mais elle n’est pas décisive pour autant, au sens où elle ne change pas fondamentalement le rapport de forces général. Avec cette nouvelle force de frappes, encore une fois si elle tient ses promesses, l’Ukraine – un pays dont le budget de Défense représentait 10 % de celui de la France en 2021 – sera capable de ravager véritablement toute l’infrastructure stratégique d’un pays aussi vaste que la Russie. Les conséquences peuvent être considérables si la Russie ne parvient pas à trouver la parade.

On l’oublie souvent dans les anticipations où l’on se contente de prolonger les tendances, mais en temps de guerre l’ennemi a aussi le droit de s’adapter et de ne pas rester inactif face à une menace qui peut lui faire perdre la guerre. Défensivement, les Russes réorganiseront donc forcément leur défense aérienne et tenteront de durcir, camoufler ou déplacer les sites-cibles. Offensivement, ils s’efforceront aussi de frapper les centres de production ukrainiens de drones et de missiles, et feront appel à tout l’arsenal de propagande interne pour dénoncer les « attaques terroristes » de ces méchants Ukrainiens et de leurs alliés belliqueux qui veulent continuer la guerre. Il n’est pas du tout certain que cela soit suffisant pour empêcher de prendre des coups très sévères. On reparlera alors du nucléaire.

Il faut bien comprendre qu’une telle campagne efficace de frappes en profondeur serait une première pour la Russie. Par le volume d’explosif projetable, la force de frappe ukrainienne est sans doute inférieure à celle de la Luftwaffe engagée en Union soviétique de 1941 à 1944, mais elle la dépasse largement en portée et en précision. Surtout, la majeure partie de l’infrastructure stratégique soviétique était hors de portée des bombardiers moyens allemands, alors que celle de la Russie actuelle est à 70 % dans l’enveloppe de tir des Flamingo. L’aviation allemande n’a pas pu avoir d’effets décisifs, les drones et missiles ukrainiens peuvent en avoir et donc enclencher le processus de réflexion sur l’emploi éventuel du nucléaire.

Dans l’absolu, une telle campagne conventionnelle de frappes en profondeur de grande ampleur pourrait effectivement justifier l’emploi de l’arme nucléaire en premier par la Russie, à condition de « menacer l’existence de l’État », une notion guère différente dans le fond de celle des intérêts vitaux. Peut-on considérer que la destruction d’une grande partie de l’infrastructure énergétique, de complexes de production militaires, de bases aériennes, de centres de commandement, etc., constitue une menace contre l’existence de l’État ? Peut-être. Cela serait plus évident si cette attaque venait d’un coup, par surprise, et provoquait un grand choc, mais il n’y aura pas une seule grande attaque de Flamants roses, mais plein de petits coups dont aucun ne saurait justifier en soi une riposte nucléaire, et on peut rester ainsi, à la manière de la grenouille ébouillantée progressivement, sans pouvoir réagir. L’emploi de l’arme nucléaire, probablement à des fins de désescalade, sera cependant sans aucun doute envisagé et en tout cas suggéré publiquement afin d’effrayer l’ennemi et ses alliés. Le problème est que cela effraiera en fait tout le monde, sauf peut-être la Corée du Nord, y compris des alliés puissants comme la Chine ou des quasi-alliés désormais comme les États-Unis. Cela vaudrait-il le coup de se mettre au ban des nations ? Ce n’est pas sûr du tout, mais on n’en sait rien.

Tout cela veut dire aussi qu’un pays au 50e rang mondial des PIB en 2021 (29e en parité de pouvoir d’achat) aura été capable de se doter d’une force de frappe en profondeur conventionnelle capable de menacer très sérieusement un pays comme la Russie. Cela ne vaut pas une force nucléaire en termes de dissuasion, mais ce n’est finalement pas très éloigné.

De fait, cela fait au moins depuis les années 1980 qu’un certain nombre d’États y songent. Très peu de pays peuvent en réalité se payer le luxe d’une force aérienne capable de mener une campagne de frappes à grande échelle et sur la durée face à une défense solide. L’apparition du Scud, plus exactement le R-11 Scud A dérivé du V-2 allemand, en 1957 et sa diffusion par les Soviétiques, a marqué une première révolution. Constatant définitivement, en 1982, l’impuissance de ses forces au sol et en l’air face à Israël, la Syrie, soutenue par l’URSS, a mis en place un nouveau modèle à base de lignes fortifiées armées conventionnellement et de commandos (le bouclier), et d’une force de frappe de missiles Scud et dérivés (l’épée), un modèle bientôt suivi par d’autres pays de la région comme l’Irak et l’Iran, alors en guerre entre eux puis directement menacés par les États-Unis. Cela n’a pas été suffisant à l’Irak pour arrêter les Américains et leurs alliés en 1990-1991, mais cela a justifié pour tous ceux qui pouvaient se sentir menacés d’aller encore plus loin cette fois, même en étant dotés de l’arme nucléaire. Le nucléaire dissuade du nucléaire, mais pas forcément d’une puissance aéroterrestre comme celle des Américains en 1991. C’est à ce moment-là que la Russie, en crise et qui se voyait totalement dépassée conventionnellement, a songé à se doter d’une puissante force de frappe de missiles conventionnels afin notamment de ne pas forcément avoir à passer tout de suite au nucléaire en cas d’attaque américaine, que personne n’envisageait par ailleurs. Dans l’offensive, cette force de missiles pouvait servir également comme artillerie lointaine capable de paralyser un pays attaqué (préventivement bien sûr).

Cette force de frappe de missiles balistiques-croisière était encore trop sophistiquée pour être massive et donc décisive en Ukraine. Même renforcée d’expédients comme les missiles antinavires ou antiaériens détournés de leur mission initiale, puis complétée par des flottes de drones Shahed-136, cette force de frappe n’a pas été décisive.

On n’a jamais réussi à obtenir jusqu’à présent, par les seuls missiles et drones, la combinaison de masse, puissance et précision d’une force aérienne comme celles des États-Unis ou d’Israël, approvisionnée par les États-Unis. Cela sera peut-être donc le cas avec les FP-1 et les Flamants roses. Rien qui suffise en soi à faire plier qui que ce soit – parmi d’autres cas, les Américains ont lancé 300 000 tonnes d’explosif (20 Hiroshima) sur la Corée du Nord de 1950 à 1953 sans obtenir d’effondrement – mais cela peut largement contribuer à un affaiblissement général dont les effets se feront mécaniquement sentir sur le front, alors que les événements du front auront également des effets sur l’arrière. C’est ainsi, par résonance arrière et avant, que finissent par survenir les ruptures politiques, depuis la simple acceptation de la paix jusqu’à la révolution de palais.

En admettant que la guerre en Ukraine s’arrête bientôt, rien n’empêchera ensuite l’Ukraine de produire en série et même d’exporter ses Flamingo, et de se constituer une force de seconde frappe (c’est-à-dire résistante à une attaque préventive) capable de projeter plusieurs milliers de tonnes d’explosifs avec précision à plusieurs milliers de kilomètres, soit tous les avantages dissuasifs d’une mini-force nucléaire sans ses inconvénients psychologiques et politiques. On peut imaginer que d’autres pays directement menacés, comme les pays baltes, seront séduits aussi par cette perspective d’obtenir une vraie garantie de sécurité, non pas simplement par un bouclier défensif national et allié, mais aussi par la possibilité inédite pour eux de porter des coups chez l’ennemi. Ce serait évidemment, à l’inverse, une garantie d’insécurité pour les Russes et un immense stress dans cet État qui se paie le luxe d’être paranoïaque face à des petits pays alors qu’il est parmi les plus puissants au monde. Il faut donc s’attendre à une longue litanie de rodomontades télévisuelles, de tweets grossiers de Dmitri Medvedev et de menaces poutiniennes. Tant pis, c’est en faisant peur à la Russie que l’on aura la paix, pas en cédant à ses « calmez-moi ou je fais un malheur ».

On peut aussi imaginer que cette démocratisation du missile de croisière finira par nous concerner un jour et qu’il faut peut-être y penser. Cela fera mal aux gardiens du temple nucléaire, mais il faudra réfléchir à une défense aérienne antimissiles dense et/ou à disposer aussi, en retour, d’une capacité de frappe conventionnelle massive, au-delà de nos quelques raids de Rafale, capable de riposter à des attaques de même nature. Pour être juste, on y pense réellement, mais les choses sont toujours au rythme bureaucratique et fauché. Il est probable que, comme d’habitude, on accélèrera après avoir reçu sur la tête des cousins des Flamants roses.

mercredi 20 août 2025

Poor bloody infantry

Les réflexions qui suivent viennent en appui de l’excellent article publié dans Le Grand Continent, que je vous conseille donc de lire au préalable (ici). 

On peut bombarder ou saboter tout ce que l’on veut, mais ce qui compte presque toujours à la fin, c’est de savoir où sont les petits drapeaux sur la carte – et on le voit bien encore dans les négociations en cours sur le conflit ukrainien. Et les hommes qui plantent et défendent ces drapeaux, ce sont les combattants directs ou rapprochés, les hommes et les femmes au ras du sol qui ouvrent le feu directement sur l’ennemi, prennent le terrain où il se trouve ou, au contraire, le défendent face à lui. J’aurais tendance à mettre toutes ces unités de combat, aux configurations humaines et matérielles très variées, dans une même structure générale, mais l’usage historique a conservé partout la distinction entre cavalerie/chars de bataille/tanks et infanterie. Utilisons-la donc.

L’infanterie, c’est l’arme stratégique par excellence, puisque c’est fondamentalement elle qui tient le terrain et les drapeaux. Mais c’est aussi la « poor bloody infantry » dont parlent les Britanniques, souvent dédaignée en temps de paix, ne serait-ce que parce que ses programmes d’équipement et d’armement ne sont pas assez chers ou « sexy ». Faut-il rappeler qu’il nous aura fallu quatorze ans pour changer notre fusil d’assaut réglementaire alors que nos soldats étaient engagés en Afghanistan puis au Sahel ? Et puis, le contenu moins technique de l’infanterie par rapport aux autres armes ne nécessite apparemment pas un niveau d’études très élevé. C’est un peu « l’armée d’en bas ».

Ces fantassins sont aussi ceux qui paient le plus lourd tribut – environ 70 % des tués dans les conflits industriels modernes – tout en menant la vie la plus ingrate et la plus difficile sur le front. J’insiste sur ce dernier aspect. Fondamentalement, l’idée assez abstraite de mourir (au moins jusqu’à la vision du premier copain mort) fait moins peur que la perspective très concrète de souffrir dans son quotidien pénible, ou d’être blessé/mutilé/traumatisé pour tout le reste de sa vie. Or, tout cela se trouve surtout sur la première ligne, à proximité ou dans la « zone de mort ».

Le courage qui y est demandé aux fantassins est d’abord un courage stoïcien, de résistance aux choses – depuis les rats jusqu’aux obus, en passant par les mines et maintenant les drones – beaucoup plus qu’un courage homérique de duellistes, comme les pilotes de chasse par exemple, engagés dans d’acrobatiques (et en réalité très rares) dogfights. La vie de fantassin, c’est beaucoup d’ennui, entrecoupé de moments de peur intense, parfois – et parfois seulement – en face de soldats ennemis que l’on distingue à peu près. Difficile aussi d’être « reconnu » quand on mène ce combat collectif, caché, anonyme et ingrat. C’est tout le problème que l’on rencontre dans l’attribution des citations, censées récompenser le courage au combat – et cela, c’est en interne. La société elle-même est incapable de citer le nom de soldats français courageux, sauf quand ils meurent.

L’infanterie s’use beaucoup plus vite que les autres armes au combat, et pour peu que le conflit dure, son renouvellement devient là aussi une question stratégique, d’autant plus que l’armée augmente généralement en volume et doit fournir des effectifs partout, en particulier dans les spécialités nouvelles. Depuis plus de cent ans, pratiquement toutes les grandes armées engagées dans une guerre de haute intensité et de longue durée ont dû faire face à une « crise de l’infanterie » et terminer le conflit avec insuffisamment de fantassins. L’infanterie française est ainsi passée de plus de 65 % du total des effectifs de l’armée de Terre en 1914 à moins de 40 % en 1918, avec des effectifs réels dans les compagnies correspondant à environ la moitié de ceux de 1914. C’est d’autant plus difficile que la vie (et donc souvent la mort) de fantassin n’est pas attrayante et que les volontaires à servir, qui ont souvent le choix de leur spécialité, la choisissent bien moins souvent que les autres. On en arrive ainsi régulièrement à être obligé de convertir des unités d’artillerie, du train ou autres en unités d’infanterie, mais presque jamais l’inverse.

L’infanterie ukrainienne a connu une évolution tout à fait classique : très importante au début de la guerre, en comptant l’active et les réservistes – notamment territoriaux –, elle représente une part de plus en plus réduite au fur et à mesure que l’armée doublait de volume. Sa crise de l’infanterie est son problème stratégique numéro un, certains évoquant un manque énorme de 80 000 fantassins. Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la difficulté des Ukrainiens à contenir complètement la pression russe.

Car la situation serait beaucoup plus simple si l’ennemi avait connu également cette crise. Or l’armée russe a rompu cette tendance historique et c’est sans doute son principal succès dans la manœuvre d’évolution des forces, ce que l’on appelle aussi la stratégie organique. L’armée russe commence la guerre en 2022 avec une infanterie très faible. Ses meilleures troupes – troupes d’assaut aéroportées (VDV) ou infanterie de marine, avec des unités réduites en volume pour pouvoir être aérotransportées ou débarquées – ne font pas partie de l’armée de Terre, qui mise surtout sur l’artillerie et la mécanisation. La force russe qui envahit l’Ukraine en 2022 doit être l’armée de l’histoire qui avait le plus de tonnes d’acier pour le nombre d’hommes qu’elle transportait. Cela s’est avéré inadapté dès qu’il a fallu s’attaquer à du « dur » – villes, forêts, fortifications de campagne – tenu par une infanterie ukrainienne plus nombreuse. Le rapport de forces de l’infanterie – le RAPINF, pour faire technique – était alors en faveur des Ukrainiens.

Et puis ce RAPINF a commencé à s’inverser à partir de la fin de 2022, avec d’abord un classique : la mobilisation forcée comme palliatif d’urgence, puis une innovation majeure : payer très cher les volontaires pour rejoindre l’infanterie.

Depuis toujours, l’argument majeur pour attirer des volontaires dans des régiments d’infanterie est la transformation sociale. On propose à un « nobody » de devenir un « marine/marsouin », un « légionnaire », un « para », etc., avec un bel uniforme pour frimer en ville (à condition que les militaires puissent se balader en tenue et donner leur nom), mais aussi une considération interne, puisque très vite on peut devenir quelqu’un que l’on vouvoie et que l’on salue, ainsi qu’un jeu de récompenses, brevets et médailles qui permettent de se construire une super-personnalité sur son uniforme – lequel, du coup, n’est pas du tout uniforme. En échange, il faut faire honneur à la tenue que l’on porte et au drapeau que l’on salue. Tout ce processus est vieux comme les régiments professionnels et il fonctionne. On s’engage massivement dans le Corps des marines pendant la Seconde Guerre mondiale alors que l’on sait pertinemment que ce sera plus dur qu’ailleurs. Encore faut-il que cette communauté existe et soit connue de la société. Encore faut-il aussi que cela impressionne encore cette société, et bien d’autres choses aussi dont on reparlera plus tard.

L’armée russe – dont on rappellera qu’elle découvre seulement depuis une quinzaine d’années ce qu’est une armée professionnelle – fonctionne aussi sur le principe de la transformation sociale, avec ses procédés classiques, y compris la rédemption des prisonniers, mais aussi – et c’est nouveau – en faisant du fantassin un homme riche, à condition de survivre, bien sûr. Un fantassin russe gagne environ quatre fois le revenu moyen, sans compter primes et indemnités. On transforme non seulement un inconnu en héros, mais aussi un pauvre en membre de la classe moyenne. Cela a évidemment un coût faramineux pour la Russie, mais compensé par le fait – et c’est nouveau – que le rapport Capital-Travail redevient plus favorable à ce dernier, ne serait-ce que parce qu’on est désormais incapable de créer de nouveaux équipements majeurs durant une guerre et de les produire en grande série. On pourra, et c’est mon cas, trouver cela assez logique si on peut le faire : si les fantassins sont si importants et si leur métier est aussi dangereux, alors il faut les payer en conséquence. On verra ensuite, après la guerre, les effets que provoquera dans la société la démobilisation soudaine de cette classe de mercenaires. Peut-être d’ailleurs n’y aura-t-il pas justement de démobilisation, pour éviter cette inconnue.

Au bout du compte – et il faut en mesurer le caractère inédit –, la Russie parvient à avoir chaque mois 30 à 40 000 volontaires pour aller combattre dans une guerre terrible et, par ailleurs, pas du tout existentielle pour le pays, et la plupart d’entre eux vont rejoindre, en connaissance de cause, les rangs de l’infanterie. Cela a entraîné un cercle vertueux pour les Russes, où l’infanterie dispose maintenant de suffisamment d’unités pour exercer une pression permanente sur l’ensemble du front tout en ayant la possibilité d’effectuer des rotations avant-arrière indispensables à leur reconstitution. On y meurt beaucoup, mais on y survit suffisamment pour apprendre et, après un creux, commencer à capitaliser de l’expérience combattante.

Je n’avais pas vu venir cette innovation socio-militaire russe, comme par principe la plupart des innovations. Alors que, par ailleurs, notre pays n’a jamais eu aussi peu de combattants directs par rapport à sa population, peut-être faut-il la regarder de plus près.

mardi 12 août 2025

Percée

Crédit @Pouletvolant3
En octobre 2022, je me demandais si la percée spectaculaire ukrainienne à Kharkiv et la réduction imminente de la poche russe de Kherson n’annonçaient pas un « moment 1918 ». À l’époque, le croisement des courbes d’intensité stratégique, grâce à l’aide occidentale et à la mobilisation des forces, donnait l’avantage à l’Ukraine face à un corps de bataille russe affaibli. Si les Ukrainiens pouvaient exploiter cet avantage pour multiplier les grandes opérations de conquête avant le redressement inévitable des forces russes, ils pourraient peut-être ramener ces dernières sur la ligne de départ de février 2022, voire plus loin en cas d’effondrement.

De fait, les attaques ukrainiennes ont effectivement ressemblé aux offensives allemandes du premier semestre 1918, permettant de progresser jusqu’à la mi-novembre, mais pas au-delà, en raison de la mobilisation russe qui a finalement stabilisé le front, tenu la ligne, puis repris l’avantage, à la manière des forces alliées à l’été 1918, mais avec moins de supériorité tactique. Depuis l’automne 2023 et l’échec de la dernière offensive ukrainienne, suivi de longs mois de gel de l’aide américaine, l’initiative est passée à l’armée russe, qui a adopté une stratégie adaptée à ses capacités, déployant quinze armées et corps d’armées le long du Donbass et de la province de Zaporijia jusqu’au fleuve Dniepr. Comme pendant la Première Guerre mondiale, ces armées restent statiques et attaquent la ligne selon la méthode du tourniquet, engageant successivement leurs bataillons sous une couverture dronique de plus en plus dense pour grignoter des lignes ennemies qui ressemblent de moins en moins à des lignes continues, plutôt à des échiquiers de petites positions isolées, surveillées par des drones.

Le concept consiste à grignoter les lignes selon le principe de la moindre résistance, en espérant parfois réaliser des percées, comme en avril 2024 au nord d’Avdiivka, tout en usant autant que possible physiquement et moralement l’infanterie ukrainienne en première ligne, contrainte à une défense constante, ainsi que les brigades de réserve appelées à jouer les pompiers. C’est une stratégie assez classique, mais difficile à contrer tant que les Russes disposent de la supériorité globale des forces et des moyens, renforcée par l’aide nord-coréenne, ainsi que de trois atouts particuliers : l’artillerie d’écrasement grâce à l’emploi massif de bombes planantes depuis début 2024, une flotte de drones de plus en plus sophistiquée, notamment grâce au guidage filaire, et enfin une infanterie différenciée entre troupes d’assaut consommables et troupes légères, mobiles et de plus en plus capables de combattre de manière décentralisée.

Face à cela, la seule stratégie ukrainienne possible est une stratégie de freinage sur la ligne principale de front, associée à une campagne de frappes d’interdiction dans la profondeur du dispositif ennemi et à des raids dans les zones encore vulnérables, comme le franchissement du Dniepr en octobre 2023, ou à plus grande échelle, l’attaque dans la province de Koursk en août 2024. Avec cette stratégie défensive, les Ukrainiens pouvaient espérer, au pire, stopper toute avancée russe, avec la perspective d’un gel des combats sur la ligne de front, ou au mieux, user suffisamment le potentiel russe pour, avec l’aide occidentale et des adaptations internes, inverser à nouveau les courbes et le rapport de forces afin de reprendre à long terme les opérations de libération du territoire.

Les Ukrainiens disposent d’un atout avec leur industrie de drones, qui leur permet de compenser la faiblesse de leur aviation, de leur artillerie et de leur infanterie, mais cela ne suffit pas à résoudre la crise de cette dernière. L’Ukraine manque cruellement de fantassins pour tenir le front, et ce manque s’aggrave alors que l’infanterie russe continue de progresser. On parle de rapport de feu, ou RAPFEU, pour désigner la différence de puissance de feu entre adversaires. On peut aussi évoquer le RAPINF pour comparer les capacités de combat rapproché ; ce RAPINF, très favorable aux Ukrainiens au début de la guerre, penche désormais en faveur des Russes. Le déroulement des opérations s’est donc avéré globalement sans surprise depuis près de deux ans, avec d’un côté un lent grignotage permanent, ponctué parfois de petites percées, et de l’autre une forte résistance ponctuée de coups en profondeur.

Depuis quelques jours, une percée s’est produite à l’est de la petite ville de Dobropillia (20 000 habitants avant-guerre), à partir du saillant russe au nord de Pokrovsk. La percée, encore large de quelques kilomètres, s’étend désormais sur une vingtaine de kilomètres en trois jours, un rythme inédit depuis deux ans.

Comme d’habitude, cette percée résulte de la conjonction de points forts d’un côté et de points faibles de l’autre. Du côté des points forts, la 51e armée combinée russe a bénéficié d’un appui-feu d’artillerie et surtout aérien puissant, d’un brouillage efficace tirant parti des récentes défaillances de Starlink, ainsi que d’une infanterie légère qui a réussi à s’infiltrer, à pied ou à moto, mais apparemment sans véhicules blindés, assez profondément dans le dispositif pour atteindre la zone des opérateurs de drones. Ces derniers, contraints de se replier, ont dû abandonner le contrôle du ciel, ce qui a grandement facilité les mouvements russes. Inversement, les opérateurs de drones, souvent très avancés, ont réussi à frapper en profondeur et même à mener une petite manœuvre d’interdiction des renforts avec l’emploi de Shahed-136 (Geran) poseurs de mines. En face, le dispositif ukrainien était assez faible et n’a pas vu venir la manœuvre. La brèche réalisée, les groupes dits de « reconnaissance et sabotage », en réalité de petites équipes de fantassins à pied, moto ou même vélo, vont le plus loin possible, partout où c’est possible, afin d’étendre au maximum la poche. Il faudra ensuite la densifier avec de nouvelles forces afin de l'étendre et au moins s’emparer de la ville de Dobropillia

Ce coup est important, avec des conséquences opérationnelles déjà très graves pour les Ukrainiens. Au-delà de Dobropillia, le terrain est ouvert, sans ligne de défense et, pour l’instant, sans plafond de drones, ce qui laisse aux forces russes la possibilité de manœuvrer, peut-être avec des unités mécanisées cette fois, afin de menacer les voies de communication ukrainiennes. La première menace vise Pokrovsk, qui se trouvera proche de l’étranglement, mais tout le bastion urbain Sloviansk-Kramatorsk-Druzhkhivka-Konstiantinivka — objectif ultime de la campagne du Donbass — est lui aussi affecté, d’autant plus qu’une autre avancée russe, moins importante mais réelle, a eu lieu dans le secteur de Lyman, au nord du bastion. En progressant sur l’axe T5014 entre Dobropillia et Kramatorsk, placé sur une ligne de crête, les forces russes pourraient surplomber toute la vallée où se trouve le bastion.

La course entre l’exploitation russe et le colmatage ukrainien dans les jours à venir sera déterminante. Les Ukrainiens ont démontré par le passé leur capacité à reconstituer rapidement une ligne de front, mais cette bataille se déroule alors que la pression est maximale à peu près partout et que les réserves manquent. Ces brigades viendront probablement des provinces de Kharkiv et Soumy, mais il sera peut-être nécessaire pour les Ukrainiens de raccourcir le front dans des secteurs secondaires afin de récupérer encore un peu de réserves. Il est probable, à ce stade, que les Ukrainiens parviendront à rétablir le front et à revenir à la situation antérieure, mais dans une position plus difficile, au début d’un nouveau processus de négociations où, bien évidemment, cette victoire russe indéniable n’incitera guère aux concessions. Si les Ukrainiens ne parvenaient pas à colmater la brèche, la guerre changerait sans doute de forme, comme lors des dernières semaines de 1918, obligeant l’Ukraine et ses alliés à un sursaut pour rétablir une nouvelle fois la situation, à la manière de la bataille de Kiev en février-mars 2022. L’Ukraine en serait sans doute capable, ses alliés de l’époque peut-être moins.

dimanche 10 août 2025

Savoir où s'arrête ce qui suffit

Le flou, c’est la liberté d’action du politique. Il est toujours extrêmement dangereux d’annoncer des objectifs grandiloquents lorsque l’on n’a pas les moyens ou l’intention de les atteindre. Le Premier ministre israélien Ehoud Olmert en fit les frais dès le début de la guerre contre le Hezbollah, en juillet 2006, en proclamant haut et fort que l’organisation libanaise serait détruite et que les prisonniers qu’elle avait faits seraient libérés. 

Il n’en fut rien, à l’époque plutôt par manque de capacités, et cette guerre fut largement perçue comme un échec. Après l’attaque et les atrocités du 7 octobre 2023, le Premier ministre Netanyahu annonça à son tour que le Hamas serait éradiqué. Pourtant, deux ans plus tard, après la guerre la plus longue et la plus meurtrière de l’histoire d’Israël, le Hamas est toujours là. La faute, cette fois, à une stratégie inadaptée.

Le choix de 2007

L’erreur initiale d’Israël fut d’avoir laissé le Hamas se territorialiser en juin 2007, en prenant le contrôle de Gaza au détriment de l’Autorité palestinienne. Plusieurs généraux israéliens avaient alors perçu le danger et proposé d’agir, alors que le Hamas restait militairement faible. Mais le gouvernement Olmert, encore lui, s’y refusa. La doctrine stratégique consistait alors à ne plus s’enliser dans des bourbiers inutiles, comme Gaza ou le Sud-Liban, et à contrôler les menaces à distance par des frappes aériennes et, éventuellement, par des raids terrestres lancés depuis l’abri d’une solide barrière de défense — au sol et bientôt face au ciel. On aurait pu néanmoins, à l’époque, réoccuper militairement Gaza pour un temps et aider le Fatah à rétablir une autorité plus solide, avant de se replier à nouveau.

Mais le véritable problème était que le gouvernement israélien ne voulait surtout pas renforcer l’Autorité palestinienne. Au contraire, un mouvement palestinien divisé et disqualifié sur la scène internationale par la présence du Hamas servait ses intérêts. Avec le temps, le nouvel « État-Hamas » de Gaza pourrait même, espérait-on, adopter un comportement plus étatique, privilégiant son bon fonctionnement à l’attaque d’un voisin presque invulnérable et capable de frapper très fort. En droit international, Gaza reste un territoire occupé par Israël. Celui-ci se contenta de le déclarer « territoire hostile » et de l’encercler dans une forme de siège mou mais permanent, se réservant le contrôle de ses ouvertures vers l’extérieur — ciel et mer compris —, modulées selon le comportement du Hamas, tout en conservant la capacité de frapper préventivement ou en réaction à toute velléité ou action hostile contre son territoire.

On savait pourtant qu’en laissant le Hamas se territorialiser, celui-ci pourrait s’appuyer sur le triangle des Frères musulmans — Qatar, Turquie et, un temps, Égypte —, sur l’Iran, et sur ses propres ressources de proto-État pour se renforcer continuellement.Dans les comptes-rendus militaires israéliens, on voyait bien qu’entre les opérations Pluie d’été en 2006 - « Les Palestiniens tirent dans tous les sens avant de s’enfuir » - Plomb durci en 2008 – « Les combattants palestiniens ne sont pas bons mais ils s’accrochent au terrain et sont beaucoup plus nombreux » - et Bordure protectrice en 2014 – « les Palestiniens sont bien organisés, armés et beaucoup plus compétents qu’avant » - il se passait quelque chose. La puissance de frappe — obus, roquettes, missiles, drones — augmentait en quantité et en qualité, tandis que le Hamas développait des infrastructures souterraines pour se protéger à son tour des attaques israéliennes et franchir la barrière.

Qu’importe : il suffisait, pensait-on, de renforcer encore cette barrière (souterraine, terrestre, antimissiles), d’améliorer les forces terrestres via le plan Gédéon, quitte à en réduire le volume, et d’augmenter les doses et la précision des feux aériens de précision lors des « tontes de gazon » régulières pour maintenir une supériorité écrasante et la sécurité éternelle à défaut d’avoir la paix. Cette stratégie, poursuivie par les gouvernements suivants, fonctionna relativement bien… jusqu’à octobre 2023, quand la montée en puissance du Hamas croisa une baisse de vigilance israélienne.

Dilemme de la conquête

Par vengeance, pour empêcher qu’une telle action se reproduise, et plus cyniquement pour faire oublier ses propres responsabilités dans le désastre, le gouvernement israélien ne pouvait guère annoncer autre chose que la destruction de l’organisation à l’origine de ce pogrom. Mais deux options difficiles se présentaient alors.

La première consistait à détruire au moins l’État-Hamas et à ramener l’organisation à la clandestinité. Qu’on le tourne dans tous les sens, le seul moyen connu de détruire un proto-État territorialisé est de conquérir l’espace qu’il contrôle — souvent des villes, parfois des métropoles comme Bagdad en 2007 ou Mossoul en 2016-2017. Cette démarche ne suffit généralement pas à éliminer l’organisation, mais réduit considérablement sa dangerosité en la forçant à se cacher. Commence alors un combat de traque, long et ingrat, mais finalement moins meurtrier. En une seule attaque majeure, le 7 octobre, le Hamas a tué trois fois plus d’Israéliens, civils et militaires, que sur toute la période de 1987 à 2007.

Le premier obstacle à cette option est le coût humain et matériel qu’elle implique. Concrètement, Israël dispose d’un potentiel de 20 brigades de manœuvre mobilisables à long terme sur un seul théâtre d’opérations, tout en maintenant les autres fronts et en assurant la rotation des réserves. Cela représente entre 40 000 et 60 000 combattants — fantassins, sapeurs, tankistes — que Tsahal peut déployer au maximum dans le territoire de Gaza, à peine plus que les effectifs combattants du Hamas et des groupes armés alliés. En se basant sur l’opération Bordure protectrice de 2014, l’état-major israélien estimait qu’il faudrait environ 200 jours et 300 soldats tués pour s’emparer entièrement de Gaza. La phase suivante, le quadrillage du territoire jusqu’à la libération des otages et la réduction quasi totale du Hamas, demanderait sans doute moins de pertes quotidiennes, mais s’étalerait sur une durée incertaine.

Le second problème est que détruire l’État-Hamas ne suffit pas : il faut aussi le remplacer pour administrer un territoire peuplé de deux millions d’habitants. À moins de considérer que ces derniers doivent rester éternellement dépendants de l’aide internationale, il faut une autorité politique légitime capable de reprendre le contrôle. Dans les cas similaires de déterritorialisation d’organisations armées, un État local reconnu reprenait cette fonction, plus ou moins efficacement. À Gaza, la solution la plus légitime serait la restauration de l’Autorité palestinienne, dans ses prérogatives définies par les accords d’Oslo. Pourtant, en 2025 comme en 2007, cela reste hors de question : le gouvernement israélien préfère affaiblir l’AP plutôt que de la renforcer, et rejette toute avancée vers un État palestinien. Que faire alors ? Un retour à l’administration militaire israélienne ? Certains y songent, espérant chasser le maximum de Palestiniens et relancer la colonisation, mais cette option soulève des réticences, tant en Israël qu’au niveau international. Reste la solution inconnue d’un transfert d’autorité à une tierce partie… qui n’existe pas vraiment, faute de volontaires.

Face à ces perspectives sombres, le gouvernement a opté pour la seconde stratégie : faire comme avant, mais en beaucoup plus violent. Depuis près de deux ans, le territoire de Gaza est pilonné de bombes, avec une moyenne colossale de 150 à 200 cibles frappées quotidiennement. Le territoire est aussi parcouru par de vastes raids menés par trois divisions de manœuvre, s’abattant sur le nord autour de Gaza-ville, puis à Khan Younès et enfin à Rafah, ponctués par des incursions plus petites sur les zones déjà « nettoyées ». Il ne s’agit pas de contrôler le territoire en permanence, mais de le verrouiller, en renforçant la barrière à un niveau inédit, prolongée par deux corridors fortifiés reliant Israël à la mer : à Netzarim au nord, et sur le couloir Philadelphie à la frontière avec l’Égypte. Trois divisions de réserve avec brigades tournantes sont dédiées à cette mission. Une fois ces raids majeurs terminés, et alors qu’une partie des forces se concentre au nord du pays, on passe à un rythme de croisière fait de raids plus modestes, ponctués de frappes aériennes.

Une stratégie de statistiques

L’avantage de cette stratégie réside dans sa prévisibilité. Le 31 juillet 2024, le Premier ministre Netanyahu peut ainsi se targuer d’avoir provoqué la dislocation de presque toutes les unités de combat ennemies à Gaza, mettant fin à toute menace contre le territoire israélien. Tsahal revendique alors la mort de 14 000 combattants palestiniens, ce qui, en incluant les blessés graves et les prisonniers, équivaut effectivement à la destruction de l’ennemi initial. Les combattants survivants sont neutralisés dans un espace entièrement bouclé, d’où ils ne peuvent plus sérieusement menacer Israël par des tirs de roquettes, devenus sporadiques, et encore moins par des raids. Il leur est également très difficile de tuer des soldats israéliens qui pénètrent à l’intérieur même du territoire de Gaza, protégés par un mur de feu et l’acier de leurs véhicules blindés. La mort d’un seul des 326 soldats israéliens tués à Gaza depuis le 23 octobre doit être compensée par celle de plusieurs dizaines de combattants ennemis.

Netanyahu peut également se vanter, sans toutefois le revendiquer ouvertement lorsqu’il s’agit d’opérations à l’étranger, d’avoir fait éliminer les principaux cadres du Hamas, notamment le leader de l’organisation, Ismail Haniyeh, à Téhéran le jour même, ainsi que la quasi-totalité des responsables de l’attaque du 7 octobre, à l’image de Mohammed Deif, tué le 13 juillet. Seul Yahia Sinwar survit jusqu’à être retrouvé et abattu à Rafah le 17 octobre 2024.

Cependant, Netanyahu omet de mentionner que ce succès a été obtenu, malgré toutes les précautions annoncées, au prix d’une vaste dévastation du territoire et de pertes civiles au moins deux fois supérieures à celles des combattants ennemis, plongeant le reste de la population dans une situation désastreuse. Celui qui contrôle le terrain contrôle aussi, au moins en partie, les informations qui en émanent. Or, avec cette stratégie de raids et de frappes, les Israéliens ne maîtrisent pas le terrain et, en instaurant un blocus médiatique, laissent le champ libre à la propagande du Hamas, ou du moins à la propagande anti-israélienne. Beaucoup en Israël considéraient sans doute cela comme une cause perdue, et peu importait au final.

Néanmoins, le capital de sympathie dont bénéficiait le pays après l’attaque du 7 octobre s’est rapidement érodé, au rythme des images de corps d’enfants extraits des décombres, puis de celles d’autres enfants affamés. On peut répéter à l’infini que c’est la faute du Hamas et qu’il n’y avait pas d’autre solution, cela ne change rien à la dégradation considérable de l’image d’Israël. Tout le monde sait que ces deux affirmations sont partiellement vraies, mais chacun sent aussi qu’il aurait été possible de faire bien mieux. Que penserait-on d’une intervention armée pour libérer des otages qui déboucherait sur un siège interminable et, à la manière russe, sur la mort de deux fois plus de civils innocents que de preneurs d’otages ?

En parlant d’otages, ce que Netanyahu n’a pas accompli le 31 juillet, bien que quelques-uns d’entre eux aient pu être libérés par la force, la théorie d’une libération par capitulation sous pression s’est révélée naïve. Le Hamas ne déposera jamais les armes et n’a libéré des otages qu’en échange de la cessation temporaire des combats et de la libération de bien plus de prisonniers palestiniens.

Surtout, quel que soit ce que Benjamin Netanyahu affirme ce 31 juillet, le Hamas n’est pas éradiqué comme cela avait été annoncé, ce qui était de toute façon impossible avec la stratégie choisie. Certes, il ne représente plus une menace directe pour Israël, mais il contrôle toujours une grande partie du terrain et de la population, peut compenser ses pertes en recrutant notamment parmi ceux qui ont des raisons d’en vouloir aux Israéliens, et remplacer son encadrement. Pire, en continuant d’exister comme une sorte de proto-État, même très affaibli, face à la puissance israélienne, il peut, par sa résistance, les coups portés à Israël et les concessions obtenues, construire un discours de victoire.

Il existait cependant sans doute un point d’équilibre possible à ce moment-là. Le gouvernement israélien pouvait au moins se targuer d’avoir vengé l’attaque du 7 octobre en éliminant ses concepteurs et la plupart de ses acteurs, puis d’avoir réduit à peu de choses la menace réelle du Hamas, d’autant plus que l’organisation était désormais coupée de tout soutien extérieur. C’était un résultat finalement acceptable, et la guerre aurait pu, en échange de la libération des otages – ou du moins d’une grande partie d’entre eux –, s’arrêter là.

Trop et trop tard

Pour diverses raisons, le gouvernement israélien a choisi de poursuivre la guerre. Il aurait pu cette fois décider de conquérir complètement le territoire de Gaza, puis de le quadriller. Cela restait encore possible avec la force militaire disponible, malgré son usure, notamment du côté des réservistes. Mais la légitimité d’une telle action, ainsi que son acceptation internationale, n’étaient plus celles d’autrefois, au temps du capital de sympathie. D’autant plus qu’il n’y avait toujours pas d’alternative crédible au gouvernement du Hamas, comme en octobre 2023. On a donc préféré continuer à faire la même chose, en espérant, mystère, que cela produirait des résultats différents.

Un an plus tard, le constat est forcément le même qu’au 31 juillet 2024, avec simplement des chiffres de pertes – amies, ennemies et civiles – plus élevés, un niveau de destruction accru, et une situation humanitaire devenue encore plus critique. Seule avancée notable : un accord, signé le 15 janvier 2025 sous la médiation du Qatar, de l’Égypte et des États-Unis, qui a permis une cessation des combats jusqu’au début mars. Cet accord a abouti à la libération de 33 otages israéliens en échange d’environ 1 700 à 1 800 prisonniers palestiniens, au retrait d’Israël de zones densément peuplées, à la reprise de l’aide humanitaire et au retrait israélien du corridor de Netzarim. Refusant toutefois d’aller jusqu’au cessez-le-feu permanent prévu pour la phase suivante, le gouvernement israélien a bloqué l’aide humanitaire, puis relancé raids et frappes, reprenant même le contrôle du corridor de Netzarim.

Retour donc à la « tonte de gazon », avec toutefois une inflexion progressive vers l’idée d’une conquête totale. Le 5 mai 2025, le cabinet de sécurité israélien a approuvé un plan visant à « conquérir Gaza et à maintenir le territoire sous contrôle », avec l’intention d’occuper l’ensemble de la bande. Le 8 août dernier, ce plan s’est concrétisé par l’annonce de Benjamin Netanyahu, qui a déclaré la prise de contrôle militaire totale prochaine de Gaza-ville. Il a souligné qu’il ne s’agissait pas d’occuper la zone à perpétuité, mais de démanteler le Hamas, puis de transférer la gouvernance à une autorité arabe ou civile.

Pourquoi pas ? C’est en effet la seule manière de détruire au moins l’État-Hamas. Mais pourquoi maintenant, au bout de deux ans, alors que la capacité d’approbation est au plus bas, que l’outil militaire est usé, et qu’il n’existe toujours aucune solution viable pour gouverner le territoire ? La logique aurait voulu que l’on profite de la durée de ce conflit pour commencer par construire cette solution, en impliquant l’Autorité palestinienne, les pays arabes, les États-Unis et la communauté internationale, puis de passer à la phase militaire de reconquête, avec la perspective d’une relève rapide par une force suffisamment importante et capable de maintenir l’étouffement du Hamas, du Jihad islamique ou du FPLP. Nous en sommes encore très loin.

Peut-être compte-t-on du côté israélien sur la durée annoncée de plusieurs mois pour cette opération à Gaza-ville afin de se donner le temps de trouver une solution. Peut-être n’a-t-on pas réellement l’intention d’aller jusqu’au bout, et cette conquête est agitée comme une menace. Peut-être enfin s’agit-il simplement de continuer une guerre qui est devenue pour certains une fin en soi.

Le gouvernement Netanyahu n’a fait que donner des coups depuis deux ans, des coups puissants qui ont considérablement affaibli les ennemis d’Israël. C’est un résultat très important, mais le problème de cette stratégie de coups de marteau est que les clous, même enfoncés, restent là — à l’exception du régime d’Assad à Damas, éliminé par d’autres — et que pour les arracher, il faut mettre les mains avec des pinces, ce qui est plus compliqué. Il est fort probable que l’on n’en ait pas encore fini avec les coups de marteau, tant pis pour ceux qui se trouvent à côté des clous.


mercredi 23 juillet 2025

Le caporal stratégique ou peut-on confiner la connerie ?

20 décembre 2021

L’expression « caporal stratégique » a été popularisée par le général américain Charles Krulak dans son article The Strategic Corporal: Leadership in the Three Block War, paru dans Marines Magazine. Il contribuait ainsi à diffuser ces concepts dans le monde militaire. US Marines et Troupes de Marine ont quelques points communs et se rencontrent souvent ; et pour être tout à fait juste, l’idée lui avait été soufflée par le colonel Tracqui (TDM) lorsque Krulak était venu visiter le bataillon n° 4 à Sarajevo, pendant le siège.

Le colonel Tracqui lui avait exposé la politique du bataillon, consistant à s’immerger dans la population urbaine locale pour accomplir diverses missions (« les trois blocs » : humanitaire, sécurité, combat) sur très court préavis, le tout dans un environnement fortement médiatisé. Le « caporal stratégique », quant à lui, désigne le fait que dans un tel contexte, l’action d’un seul soldat, même au plus bas échelon, peut faire office d’« aile de papillon » et provoquer des bouleversements. Et quand on parle d’action, on parle surtout d’action négative.

Lorsque le papillon fait des conneries

En soi, ce n’est pas obligatoire. Beaucoup de soldats font des choses admirables, mais cela a nettement moins d’écho. L’esprit humain est ainsi fait qu’il s’intéresse surtout aux trains qui n’arrivent pas à l’heure. Peut-être parce qu’il est naturellement plus sensible aux problèmes, aux risques, aux menaces. Le bouleversement est donc le plus souvent une catastrophe.

Ce n’est pas un concept révolutionnaire. Tout chef en opération a peur de la « connerie ». La connerie, c’est deux marsouins qui sortent discrètement une nuit de la base et rentrent un peu « émus » en se disant : « Tiens, et si on passait par la zone minée pour rentrer discrètement ? » En l’occurrence, la chance les a sauvés, du moins des mines. Notons au passage que « connerie » désigne à la fois l’acte lui-même et l’état d’esprit qui le conçoit. Il y a des degrés dans la connerie : depuis la bagarre dans un bar qui suscite un incident diplomatique (vécu aussi), jusqu’à la connerie d’ampleur stratégique — disons, pour être dans l’actualité, une connerie de « classe américaine ». Celle-ci implique presque toujours la violence, et plus précisément, une violence injuste et/ou disproportionnée.

Quelques années après l’article de Krulak, l’engagement américain en Irak livrait un florilège de cas : des paras tirant sur la foule à Falloujah en 2003, au massacre de la place Nissour à Bagdad par Blackwater en 2007, en passant par celui d’Haditha, sans oublier les exactions d’Abou Ghraïb. Et ce ne sont là que les cas les plus graves et connus. Les conneries meurtrières américaines — et les conneries tout court — ont été innombrables, surtout au début de l’engagement. Elles ont été un puissant moteur de ressentiment et ont nourri la rébellion.

Les soldats sont porteurs de la force. Un fantassin comme un pilote de chasseur-bombardier porte sur lui de quoi tuer plusieurs dizaines de personnes. Il doit parfois prendre des décisions rapides dans un environnement dangereux et rarement clair. Je cite souvent, car il m’a marqué, ce cas où je dois décider tout de suite de la vie ou de la mort d’un homme, à 50 mètres de moi, que je soupçonne fortement d’avoir tiré à l’instant sur un marsouin. Je décide finalement de le laisser vivre et de l’avertir par un tir au-dessus de lui. Rétrospectivement, j’ai eu raison puisque la menace s’est arrêtée là. Mais j’aurais tout aussi bien pu avoir tort, s’il avait recommencé et réussi à tuer un de nos soldats. Peut-être que quelqu’un d’autre, placé dans les mêmes conditions, aurait privilégié la sécurité.

En juillet 2007, placé dans une situation similaire mais avec des moyens plus puissants, un équipage d’hélicoptère Apache abattait froidement 18 personnes, dont de nombreux civils. La mission était filmée et, comme pour Abou Ghraïb, la diffusion des images amplifiait l’horreur. L’esprit est aussi très sensible à ce qu’il voit, à l’image. Voir a des effets beaucoup plus puissants que le simple fait de savoir. On peut savoir qu’il y a eu un millier de cas, cela reste plus abstrait — et plus c’est grand, plus c’est abstrait — qu’une seule image.

Ajoutons un phénomène bien connu des réseaux sociaux : un événement a d’autant plus d’écho qu’il conforte un sentiment ou, pire, une croyance préexistante. Par l’orientation préalable de nos capteurs, on a plus de chances de voir ce qu’on a envie de voir. Rappelez-vous : le négatif l’emporte sur le positif. On peut s’indigner du comportement indigne de membres d’une institution qu’on apprécie par ailleurs, mais l’impact et la diffusion seront plus importants dans le camp hostile, qu’il vient conforter.

Tout cela nous donne une équation du caporal stratégique qui se prononce comme “cirque” : C × I × R × C, où :

  • C est la connerie initiale,
  • I, l’image de la connerie,
  • R, sa diffusion dans les médias et réseaux,
  • et enfin le deuxième C, le contexte initial défavorable.

On notera que ce dernier rétroagit sur le premier. Un contexte hostile va plutôt pousser à la connerie, soit volontairement par provocation, soit plus simplement par une ambiance de méfiance. Quand on en vient, comme aux États-Unis, à se méfier d’un joggeur uniquement parce qu’il est noir, la connerie n’est pas loin, et lorsqu’elle survient, elle accentue mécaniquement la tension générale.

La meilleure manière, apparemment, d’éviter la connerie serait de ne rien faire, mais l’inaction peut produire aussi de nombreux effets pervers, en laissant par exemple le contexte à l’influence ennemie. D’un autre côté, si on agit, il surviendra statistiquement des conneries. Le tout est de faire en sorte que la valeur du CIRC soit aussi proche que possible de zéro. Le rôle du contexte est complexe — on y reviendra. Intéressons-nous à l’origine du problème et à son amplification.

La mécanique quantique de la connerie

Rappelons avant de continuer qu’il peut exister, bien sûr, de la « grande connerie », avec un grand C dès le départ, et des conséquences catastrophiques à l’arrivée. On peut s’interroger sur certaines décisions politiques ou militaires passées, mais celles-ci étaient d’emblée stratégiques et leurs résultats également. C’est la relativité générale de la connerie.

Ce qui nous intéresse ici, c’est plutôt la mécanique quantique. C’est l’atome invisible qui finit par provoquer une explosion nucléaire. Or — et c’est là ce qui est relativement nouveau — ces explosions inattendues tendent à devenir de plus en plus fréquentes, en raison de l’existence, autour des événements, d’éléments amplificateurs. On pourrait ainsi parler de « pangolin stratégique », de l’impact d’un Jérôme Kerviel ou de l’importance nouvelle des actes terroristes, mais restons sur ceux qui ont reçu une part du monopole d’emploi de la force, et revenons au CIRC.

Le but est d’empêcher ce CIRC d’atteindre la masse critique de l’explosion nucléaire. A priori, il suffirait qu’un seul des paramètres soit nul. C’est impossible — et même de plus en plus impossible. Il faut donc s’efforcer de réduire autant que possible l’impact de chaque niveau. À la base, il y a la qualité totale du comportement. Et comme dans toute chaîne de production, cela passe à la fois par une conscience individuelle (surtout) et une structure de contrôle.

J’ai cité beaucoup d’exemples américains, mais peu d’exemples français. Il y a un facteur statistique, bien sûr : plus il y a d’individus engagés, plus il y a de conneries possibles. Mais en valeur relative, les soldats français sont peut-être les plus engagés au monde. En cumulant toutes les expériences individuelles, la compagnie d’infanterie de marine que je commandais totalisait trois siècles d’engagement hors de métropole. Il serait difficile pour un individu vivant trois siècles de ne pas provoquer de catastrophes… mais c’est possible.

La guerre d’Algérie a été un traumatisme collectif pour notre armée (et pas seulement, bien sûr), dont nous sortons difficilement. Une des thérapies a consisté à nous bourrer le mou — au moins celui des officiers et sous-officiers — avec l’éthique et la déontologie du métier des armes. Ce traumatisme, et même cette thérapie, ont pu induire longtemps une forme d’inhibition dans l’emploi de la force (« le non-emploi raisonné de la force », « réussir sans esprit de victoire » — choses entendues), mais cela a porté ses fruits.

Ajoutons un élément essentiel : la professionnalisation, au sens de maîtrise des compétences. Un général israélien me disait un jour : « Ce qu’on vous envie, ce sont vos caporaux-chefs. Des gars qui ne pètent pas un câble et ne défouraillent pas dès qu’on leur jette des cailloux. Nos soldats et cadres de contact sont des appelés de 20 ans. C’est dur d’être toujours calme à cet âge. » Il ajoutait que dans les opérations complexes, ils préféraient envoyer des réservistes, des pères de famille qui courent moins vite mais sont plus pondérés.

Le « calme des vieilles troupes » est une vieille expression militaire, bien antérieure au concept de « caporal stratégique », dont elle constitue pourtant un ingrédient essentiel. La maturité de celui qui va au contact des événements doit être proportionnelle à la difficulté de ce contact. Il faudra qu’on m’explique à cet égard pourquoi des institutions comme l’Éducation nationale ou la Police font exactement l’inverse et envoient leurs « bleus » dans les endroits les plus difficiles, pour s’étonner ensuite de constater des problèmes. C’est d’autant plus illogique que, dans ce dernier cas — et à raison — on considère que les unités d’intervention doivent accueillir des gens expérimentés, parce qu’elles ont à traiter des situations complexes.

La combinaison de la maturité cérébrale, du cumul d’expérience et de compétences permet de mieux gérer le stress. Plus précisément, elle permet plus facilement de répondre « oui » à la question : « Est-ce que je peux gérer la situation ? » La connerie dangereuse survient souvent lorsqu’on répond — souvent inconsciemment — non à cette même question. Lorsqu’on se sent impuissant, tout en se disant qu’il faut faire quelque chose pour se dégager de ce merdier ou simplement pour diminuer son stress.

La question des solutions est fondamentale. Si, dans une situation stressante donnée (et toutes les situations violentes le sont), il n’y a que le choix entre l’impuissance et des solutions (procédures, équipements) dangereuses ou disproportionnées, il faut s’attendre à des problèmes.

Ce n’est pas une science exacte. Derek Chauvin, le policier américain qui a tué George Floyd, avait 44 ans et de nombreuses années de métier. Il contredit apparemment ma théorie de la maturité. Oui, mais parce que celle-ci ne s’est pas accompagnée d’un contrôle adéquat. Le contrôle est d’abord culturel. On lui a probablement appris qu’il valait mieux être fort et s’imposer dans un contexte dangereux que faire preuve de retenue. C’est l’équivalent des vieux exercices militaires « hit, slash, kill », fondés sur l’idée que l’Américain était naturellement trop gentil et qu’il fallait le rendre plus agressif, plus guerrier.

À ce stade, constatons surtout que malgré 17 plaintes à son égard, et une implication très suspecte dans trois accrochages ayant fait au total un mort et deux blessés par balles, il n’avait jamais été viré, ni même retiré de la « zone de contact ». L’intérêt de la professionnalisation, c’est aussi d’avoir le temps d’observer les gens et leur degré de dangerosité. Si 70 % des militaires sont en CDD, c’est aussi pour pouvoir écarter ceux qui présentent des risques élevés de connerie. On ne réussit pas toujours, mais c’est plus facile que lorsqu’on doit conserver — par statut — tous les boulets pendant très longtemps. Un soldat français n’aurait jamais pu accumuler un tel pedigree. Il est même probable que la première — non pas plainte mais culpabilité avérée — dans un acte grave, aurait mis fin à sa carrière.

Le contrôle est aussi hiérarchique. Si, dans une section d’infanterie de 39 pax, il y a un tiers de chefs, ce n’est pas pour rien. On introduit de la responsabilité (grand pouvoir, grande responsabilité), mais aussi du contrôle — beaucoup de contrôle. Notons que le contrôle va dans tous les sens. S’il y a des adjoints, c’est pour prendre des décisions collégiales dont on espère qu’elles réduiront la probabilité de l’erreur grave.

Ce n’est pas infaillible. L’effet peut même se retourner. Rappelons-nous : en situation de stress et d’incertitude, dans un instant de suspension morale, le pire est possible — pourvu qu’il soit proposé comme solution ou modèle par quelqu’un que l’on ne peut contredire. Le massacre de My Lai, 400 civils tués en mars 1968, a été initié par un jeune lieutenant, et personne — du moins parmi ceux sous ses ordres — ne s’y est opposé, bien au contraire. La connerie meurtrière, l’horreur même, n’a pas pu rester confinée.

La connerie augmentée

Ce qui n’est pas vu existe peu. Quand le colonel Tracqui parlait de résonance médiatique au général Krulak, il pensait alors aux journalistes, très présents dans Sarajevo pendant le siège. À ce moment-là, un adjudant-chef avait vu deux enfants abattus par un sniper juste à côté de lui. Malgré ses efforts, il n’avait pu en sauver qu’un. Il déclara alors qu’il aurait la peau du sniper serbe. Cela tomba dans l’oreille d’un journaliste, qui ne manqua pas de le rapporter. Dans l’ambiance de l’époque, c’est la déclaration de l’adjudant-chef — contraire à la neutralité des Casques bleus — qui choqua le plus les autorités onusiennes. Le commandement envisagea même un temps un « vol bleu » (sanction et retour), avant que ce processus absurde ne s’arrête.

Les journalistes et les médias — journaux, télévision — constituaient alors pratiquement les seuls intermédiaires entre les événements et le reste du monde. On s’en méfiait, car bien souvent, la réalité qui finissait « au 20h » se réduisait à quelques cubes tentant de représenter un contexte relevant plutôt de l’expressionnisme allemand le plus sombre. On faisait avec — comme avec l’arbitre au rugby. La plupart des journalistes n’étaient là que quelques jours, et il leur fallait très vite un cube. On s’empressait de leur fournir : la bonne image, la belle séquence, plutôt que de les laisser chercher eux-mêmes.

Et puis sont arrivées les chaînes d’information, dont l’effet principal n’a pas été de multiplier les cubes, cercles ou figures plus petits pour donner un paysage plus fin, mais au contraire de répéter toute la journée les mêmes gros objets. L’élargissement n’était que répétition, donc plutôt un rétrécissement.

Est ensuite venue la « longue traîne », ce pouvoir médiatique démocratisé qui a explosé le monopole d’intermédiation des médias classiques. Les tout petits cameramen et reporters se sont multipliés, parfois brillants comme de vrais journalistes, mais souvent à l’image du comptoir de bar où ils officiaient auparavant.

Ajoutons que ces nouveaux pouvoirs ont créé des flux d’infos de densité et d’intensité très variables. Une attaque terroriste en plein cœur de Paris, en janvier 2015, va provoquer la venue des dirigeants du monde entier quelques jours plus tard, alors que le massacre de 70 villageois nigérians par Boko Haram, trois jours avant, restera largement ignoré. Le monde sous le lampadaire n’est pas plus réel que celui resté dans l’ombre juste à côté.

Gérer le CIRC, c’est gérer tous ces flux. On peut essayer de les tarir au point de départ. Les cellules noires de la CIA faisaient (et font) sensiblement la même chose que les crétins de gardiens chargés de « mettre en condition » les prisonniers d’Abou Ghraïb. La différence, c’est que les premières étaient verrouillées, tandis qu’on a donné accès à Internet aux seconds pour qu’ils ne s’ennuient pas trop. Le résultat, en termes de dégâts d’image, est connu.

Il y a eu connerie évidente ? D’accord. Il faut alors traiter ses effets :

  • premières mesures immédiates ;
  • poursuite rapide de l’enquête par un élément insensible aux conséquences de ses résultats ;
  • publication transparente de cette enquête ;
  • sanctions éventuelles ;
  • et, si nécessaire, transmission du dossier à la justice.

La connerie est-elle due à un problème structurel ? C’est donc aussi la structure qui doit être mise en cause, d’une manière ou d’une autre. D’abord en interne, bien sûr — c’est le rôle du retour d’expérience, des inspections, etc. — mais éventuellement aussi devant la Justice.

Les résultats des enquêtes démontrent-ils une manipulation, une fausse accusation délibérée ? L’heure devrait alors être à la contre-attaque. Il faut peut-être dix fois plus d’effort pour réhabiliter un honneur que pour le détruire. Rappelez-vous : le négatif l’emporte toujours sur le positif, et seuls les courageux admettent leurs erreurs de jugement. Eh bien, faisons dix fois plus d’effort. Il ne faut pas seulement réagir mieux, ou plus vite, comme on le dit souvent ; il faut aussi attaquer ceux qui attaquent, traquer les ennemis manifestes et les faire payer lorsqu’ils mentent. Ce n’est pas seulement de la justice, c’est aussi de la dissuasion, pour les manipulateurs en puissance.

Une stratégie qui se contente de défendre ses places fortes finit toujours par ressembler à une histoire de redditions. Bien sûr, cela demande des moyens et des efforts. Mais celui qui n’a pas compris qu’Internet, les médias et les réseaux sont devenus des terrains de manœuvre se condamne à les subir.

dimanche 27 avril 2025

Sortir du blocage en Ukraine (avril 2024)

Rédigé le 27 avril 2024 pour Défense et sécurité internationale Hors-série n° 96 La guerre terrestre en 2024, juin-juillet 2024

La carte de la guerre en Ukraine n’a guère évolué depuis mi-novembre 2022. Depuis cette époque, les opérations de conquête n’ont fait évoluer la ligne de front que de manière marginale à coups de quelques dizaines de km2 conquis ou perdu chaque mois. Une telle situation était inconnue depuis 1988 et la fin de la longue guerre de position entre l’Iran et l’Irak. La norme de la guerre industrielle moderne mise en place du milieu du XIXe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale est plutôt celle d’un vainqueur qui s’impose aisément en quelques semaines de manœuvres. Pour peu cependant comme en Ukraine que le défenseur parvienne à résister et à se fortifier et, autre condition nécessaire, que l’on dispose de part et d’autre de ressources humaines et matérielles suffisantes pour poursuivre un combat très destructeur, et il ne faut plus alors compter alors en semaines mais en années avant de voir se dessiner la « décision ».

Une stratégie de résonance

Dans un cadre clausewitzien classique, le sort du duel entre les armées opposées décide de la perte de volonté d’un gouvernement et de son peuple. La nation vaincue sur le champ de bataille se découvre impuissante face au vainqueur et renonce à poursuivre un combat vain. En découvrant que ce duel des armes pouvait aussi être long et indécis, on a commencé à estimer que la perte de volonté à combattre pouvait commencer par l’arrière, d’où les politiques de blocus, de sédition, puis, lorsque cela a été possible, de frappes de destruction de l’économie et même de pure terreur de la population.

Dans les faits, cette stratégie d’attaque des ressources matérielles et morales de l’arrière n’a jamais réussi en soi tant que l’avant continuait à avoir des victoires, même petites, et entretenir un espoir. Qu’à la suite d’une série de revers, l’espoir fasse au contraire place à une anticipation consensuelle de la défaite et que les sacrifices de l’avant comme les efforts de l’arrière apparaissent désormais à tous comme des dépenses inutiles et une spirale défaitiste peut se mettre en place en provoquer un effondrement rapide en quelques mois, comme en Russie en 1917 ou en Allemagne en 1918.

Les deux adversaires dans la guerre en Ukraine s’inscrivent dans une telle stratégie de résonance, avec cette particularité que les arrières, et plus particulièrement du côté ukrainien, s’étendent aussi largement aux nations qui les soutiennent. On y procède donc à toute la panoplie possible des opérations de pression économique et diplomatique, de destruction ouverte ou masquée et enfin d’influence sur les esprits. Les matériaux qui modèlent vraiment les anticipations restent cependant les victoires ou les défaites sur le front, trop limitées certes pour être « décisives » mais suffisantes pour être connues de tous et modifier l’image de l’avenir de la guerre. Avec une série continue et suffisamment longue de noms de villes conquises ou au contraire brillamment défendues ou encore de destructions d’objectifs très importants par un raid ou des frappes, Russes comme Ukrainiens peuvent encore espérer après des mois et des mois d’efforts faire émerger une spirale de la défaite chez l’autre.

Dans ce bras de fer, la Russie compte beaucoup sur la paralysie de l’économie ukrainienne, sinon de sa société, ainsi que sur le découragement et la versatilité politique des pays occidentaux, tandis qu’elle ménage autant que possible sa propre population critique, au sens de « pouvant critiquer ». On n’y recourt à des combattants non volontaires qu’en dernière extrémité et ces volontaires sont eux-mêmes recrutés en périphérie géographique et sociale d’un cœur moscovite lui-même très surveillé.  L’économie est militarisée au maximum de ses possibilités hors nationalisation et conversion industrielle massive, en exploitant surtout les énormes stocks hérités de l’armée soviétique. Avec l’aide bienvenue des quelques pays alliés, cet effort est là encore jugé suffisant sans provoquer une déstabilisation de la société. Sur le front, il s’agit surtout de presser l’ennemi dans tous les espaces jusqu’à, au mieux, provoquer des brèches et s’emparer de villes ou de forcer à des reculs importants, ou au pire d’éviter les défaites. Avec l’espoir d’un rapport de force toujours plus favorable, les Russes peuvent espérer accélérer les évènements et enclencher la spirale de la défaite chez l’ennemi un peu plus tard dans l’année 2024 ou plus sûrement en 2025.

Du côté ukrainien, il n’y a pas d’autres solutions que de briser cette tendance et de reprendre l’initiative afin d’infliger à nouveau de grandes défaites à l’armée russe, comme autour de Kiev et de Kharkiv au printemps 2022, dans les provinces de Kharkiv et Kherson à l’automne 2002 ou encore la neutralisation de la flotte de la mer Noire. Le problème majeur est que l’Ukraine n’a actuellement pas les moyens de générer de nouveaux grands succès.  La faute en revient d’abord aux insuffisances de l’indispensable aide alliée, lente, disparate et peut-être surtout inconstante, comme en témoigne le blocage pendant sept mois du soutien matériel américain, de loin le plus important. Contrairement aux Russes, il doit être extrêmement compliqué pour les Ukrainiens de planifier correctement une stratégie opérationnelle quand celle des moyens est aussi aléatoire. Mais la faute en revient aussi à la désorganisation de la mobilisation humaine ukrainienne, très supérieure à celle de la société russe, mais encore insuffisante pour faire face à l’ampleur des défis.

Trois crises à résoudre

Avant de songer à reprendre l’initiative, l’armée ukrainienne doit commencer par résoudre plusieurs crises, avec l’aide de ses alliés. La première est celle de la défense du ciel, indispensable au moins au bon fonctionnement de la société ukrainienne, de son effort de guerre et du mouvement de ses troupes. Pour résoudre cette crise, il est difficile d’imaginer autre chose que le rachat-récupération dans le monde entier puis leur envoi en Ukraine des munitions des systèmes d’artillerie de défense aérienne (ADA) ex-soviétiques de la famille SA-10 (S-300) et des systèmes tactiques SA-8 et SA-11, l’adaptation si possible des munitions occidentales en stock sur les systèmes ex-soviétiques – avec le projet Franken-SAM notamment - et bien sûr le transfert de nouvelles batteries multicouches de Patriot-PAC 3, NASAMS, Iris-T ou SAMP-T[i]. Le problème majeur est que ces batteries constituent des actifs rares et précieux pour les pays donateurs et il faut donc convaincre certains d’entre eux de faire l’impasse sur une partie de leur défense aérienne. Une des solutions, qui résoudrait aussi le problème des compétences associées, constituerait bien sûr à déployer directement des batteries des armées nationales, à la manière du déploiement de la 18e division de défense aérienne soviétique en Égypte en 1970 en pleine guerre contre Israël. À défaut de cet engagement direct, très délicat politiquement, et puisqu’il ne faut plus rien exclure, on peut concevoir de passer par le biais d’organisations non étatiques ou par la légion des volontaires étrangers.

L’arrivée d’avions de combat européens, et peut-être américains un jour, constituera un autre élément essentiel de la défense du ciel et de la capacité de frappes en profondeur à condition de disposer de la logistique et l’infrastructure protégées adéquates et donc aussi d’ADA, d’une masse critique de plusieurs dizaines d’avions de combat et d’un capital humain de haut niveau technique, que ce soit en l’air ou au sol. Tout cela est en cours de constitution. Cela pourrait aller plus vite là aussi, là encore, avec l’engagement de « Tigres volants », c’est-à-dire de mercenaires pilotes ou maintenanciers fonctionnant sur le régime du volontariat en Ukraine, mais avec une forte prime dans leur pays d’origine. Cette nouvelle aviation ukrainienne peut avoir un effet sur le champ de bataille aéroterrestre dans le second semestre 2024.

La seconde crise ukrainienne à résoudre est celle de l’artillerie, qui est surtout une crise de munitions, de tubes et de pièces de rechange. Là, encore il n’y a guère d’autres solutions que le ratissage mondial d’obus soviétiques, y compris anciens à reconstituer, l’augmentation des productions nationales ou l’impasse sur ses propres stocks. L’artillerie est l’arme principale de la guerre de positions, que ce soit en défense et plus encore dans l’offensive où il n’est guère possible d’espérer conquérir une zone retranchée sans l’avoir neutralisé au préalable par le feu. À moins de changer de mode de combat, l’armée ukrainienne ne peut espérer infliger des défaites à la Russie, sans une puissante artillerie. C’est là cependant que les choses sont les plus lentes, avec peut-être l’atteinte d’un retour à un seuil minimal d’efficacité défensive à l’été 2024 et une capacité à appuyer des opérations offensives à la fin de l’année.

En attendant, avec la fourniture de mutions à longue portée, des missiles aéroportés Scalp-Storm Shadow aux missiles sol-sol ATACMS en passant par les bombes volantes A2SM ou GLSDB mais aussi ses propres drones de frappe, l’Ukraine est ou sera relativement bien pourvue en capacité d’interdiction jusqu’à 300 kilomètres de la ligne de front, et plus encore si elle dispose d’une capacité de pénétration aérienne. Cela autorise au moins dans l’immédiat l’entrave du corps expéditionnaire russe en Ukraine par de multiples frappes d’interdiction. Ce qui permettrait de rentabiliser encore plus cette force de frappe en profondeur serait d’autoriser les Ukrainiens à utiliser les armes occidentales sur le sol russe. Cela n’est toujours pas le cas, sauf de la part du Royaume-Uni, par la crainte d’une escalade avec la Russie, mais cela laisse une grande quantité de bases et infrastructures militaires russes interdites de tir aux Ukrainiens, à la grande frustration de ces derniers.

La troisième crise à résoudre est celle des unités de manœuvre. Le changement de rapport de forces en faveur des Russes est dû à leur capacité de feux qui a décliné moins vite que celle des Ukrainiens, mais aussi, et peut-être surtout, à leur nombre de brigades et régiments de manœuvre blindés-mécanisés qui a cru plus vite que celui des Ukrainiens. Cela a permis aux Russes de réaliser une économie positive des forces. Il y a désormais suffisamment de régiments et brigades de manœuvre dans l’ordre de bataille russe pour permettre par rotation à la fois de maintenir une pression offensive sur le front et de reconstituer et même de faire progresser les forces à l’arrière. La quantité autorise aussi la qualité tactique à condition d’avoir une solide structure de formation, et les Russes ont ainsi réussi à constituer cette infanterie qui leur manquait cruellement.

L’armée ukrainienne compte de son côté environ 80 brigades de manœuvre réellement opérationnelles, soit environ 250 000 hommes au total. Sur ces 80 brigades, on en compte seulement une dizaine à l’arrière et la plupart d’entre elles sont des brigades de constitution récente en formation dans la région de Dnipro. Toutes les autres sont collées au front, où elles subissent toutes une pression plus ou moins forte, en particulier sur les bataillons d’infanterie. Il est difficile d’imaginer pouvoir reprendre l’initiative sans créer au moins trente nouvelles brigades de manœuvre et recompléter les anciennes, le tout de manière plus homogène et avec une forte densité de fantassins et de sapeurs. Cela passe par un appel accru au reste de la société, et on ne voit pas comment éviter de mobiliser les jeunes hommes et femmes pour y parvenir. Cela passe aussi par une réorganisation de l’ordre de bataille en transformant des unités de l’armée territoriale, de la garde nationale ou des gardes-frontières en brigades de manœuvre ou en récupérant leurs ressources pour renforcer celles qui existent déjà. Le mouvement est déjà en cours avec la création par transformation de cinq nouvelles brigades de manœuvre, mais il doit s’accélérer. La formation d’état-major de corps d’armée susceptibles d’organiser l’engagement de plusieurs brigades est peut-être plus urgente encore. Là encore le processus est en cours, par exemple avec la formation récente du 30e corps de marine regroupant toutes les brigades de manœuvre et d’appui de la marine, mais on se trouve encore loin du compte.

C’est peut-être dans le domaine de la formation que l’apport européen peut-être le plus rentable. Les pays européens ont contribué à former 100 000 soldats ukrainiens de diverses manières jusqu’à la fin de l’année 2023, pour un coût relativement réduit de 350 millions d’euros[ii]. Il doit être possible de faire beaucoup plus en utilisant toute l’infrastructure de formation en Europe et en Amérique du Nord, avec trois cibles prioritaires : la formation et l’équipement des états-majors complets de brigades et de corps d’armée, une formation initiale du combattant renforcée passant de cinq semaines à au minimum quatre mois, l’entraînement collectif par exercices de bataillons et si possible de brigades. Le tout doit se faire en étroite coopération avec le commandement ukrainien, qui a autant sans doute à apprendre aux armées occidentales que l’inverse. À condition d’une mobilisation accrue et une rationalisation des ressources humaines ukrainiennes, on peut espérer ainsi faire un saut quantitatif et qualitatif à l’armée ukrainienne, là encore au second semestre 2024. 

Infliger à nouveau des défaites aux Russes

Il restera à traduire cette stratégie des moyens en victoires sur le terrain. La première possibilité consiste à effectuer de grands raids périphériques au front principal du Donbass jusqu’au Dniepr. Il serait possible, à la demande du gouvernement moldave, et avec des forces mobiles réduites de s’emparer de la Transnistrie, d’y détruire la minuscule 14e armée russe et de s’emparer des considérables et précieux stocks de munitions qui s’y trouvent. Une autre option serait de pénétrer dans les provinces russes de Briansk, Koursk ou de Belgorod non plus avec quelques milices d’opposants russes mais avec au moins une brigade blindée renforcée, voire un corps d’armée, afin d’y effectuer un maximum de destruction d’infrastructures et d’unités militaires russes dans la région. Cela provoquerait dans les deux cas, surtout le second, un ébranlement politique fort aux conséquences imprévisibles, d’où une grande crainte dans les capitales occidentales où on souhaite des secousses au Kremlin afin de le faire renoncer à la guerre mais pas trop.

En Ukraine, les possibilités de grands raids sont limitées à des opérations amphibies en Crimée ou au-delà du Dniepr de Kherson à Zaporijia. Ces opérations ne pourront s’effectuer qu’en proportion des moyens matériels disponibles de débarquement ou de franchissement et avec la capacité et d’alimenter de protéger une tête de pont. Avec des moyens importants, il serait effectivement possible au minimum de lancer de grands raids de destruction et au maximum de s’emparer de territoires clés, depuis la centrale nucléaire d’Enerhodar jusqu’à la Crimée tout entière. Les moyens ne sont cependant pas là, à moins qu’ils soient constitués en secret, et on ne peut pas pour l’instant envisager d’opérations aussi complexes. Cela viendra peut-être.

Il reste les actions sur le front principal. Une stratégie opérationnelle très audacieuse consisterait à changer radicalement de posture et de ne plus chercher à défendre pied à pied le terrain et s’exposer ainsi à la puissance de feu russe, mais de contrer les Russes par une défense mobile de freinage et corrosion comme autour de Kiev en 2022 suivi de contre-attaque. Outre que la chose est toujours contre-intuitive et délicate car elle suppose d’accepter de perdre d’abord à coup sûr dans l’espoir, mais seulement l’espoir, de gagner ensuite beaucoup plus. Ce mode opératoire serait sans doute plus difficile à mettre en œuvre en 2024 qu’en 2022, à cause de forces russes beaucoup plus denses et agissant de manière plus méthodique. La quasi-absence de guérilla sur les arrières russes, du fait d’un quadrillage répressif efficace, laisse des doutes sur la réussite d’opération massives de harcèlement. Un tel mode opératoire ne sera sans doute tenté que par défaut et en dernier recours.

Il y a enfin la perspective pour les Ukrainiens de relancer de nouvelles opérations offensives. L’échec de celle de l’été 2023 a témoigné de la persistance des principes fondamentaux de la guerre de positions : pas de succès possibles sans la combinaison harmonieuse sur chaque point de contact d’une puissance de feu écrasante et d’une force d’assaut intégrée, et avec la possibilité de multiplier rapidement axialement et latéralement ces attaques afin d’obtenir une véritable victoire. Il sera possible d’y songer lorsque les crises évoquées précédemment seront résolues.

En résumé, tout semble indiquer que l’Ukraine restera sous pression durant une grande partie de l’année 2024 sans grand espoir de retourner la tendance mais sans risque non plus de voir se créer cette spirale de défaite qui mettrait fin à la guerre.  Les choses décisives surviendront probablement en 2025 alors que les deux adversaires auront accumulé suffisamment de ressources pour envisager des batailles avec plus d’effets stratégiques. Savoir qui sera à l’origine de ces effets dépend encore de beaucoup trop de facteurs politiques internes aux deux adversaires ou exogènes pour pouvoir le dire maintenant.


[i] NASAMS : Norwegian Advanced Surface to Air Missile System ; SAMP-T : Sol-air moyenne portée.

[ii] Setting Transatlantic Defence up for Success: A Military Strategy for Ukraine’s Victory and Russia’s Defeat, Republic of Estonia- Ministry of Defence, 27 december 2023.