Affichage des articles dont le libellé est Trump. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Trump. Afficher tous les articles

dimanche 11 janvier 2026

Trump avant Trump, la présidence McKinley

Donald Trump admire profondément William McKinley, président des États-Unis de 1897 à 1901, dont il louait les vertus d’« homme d’affaires naturel » qui a fait « notre pays très riche par les tarifs et par son talent » dans son discours d’investiture de 2025. En psychanalyse jungienne, on pourrait presque dire que McKinley représente l’« ombre » de Trump, c’est-à-dire l’être qu’il rêve inconsciemment d’être. Il n’est donc pas inutile, pour essayer de comprendre la politique trumpienne, de revenir à l’extrême fin du XIXe siècle.

La guerre à l’extérieur

Commençons par l’international. En 1897, à son arrivée au pouvoir, le même William McKinley n’est pas au départ un belliciste, mais il le devient sous la pression du nationalisme montant, de la presse et des milieux d’affaires inquiets de la concurrence impériale européenne et japonaise. C’est aussi un parfait exemple de la théorie de l’économiste Gaston Imbert, selon laquelle les phases de prospérité économique donnent aux États à la fois des ambitions internationales et les moyens de les réaliser, principalement une marine de guerre moderne et ses Marines dans le cas de McKinley, et, plus difficile à utiliser, une force terrestre qui ne peut être constituée temporairement qu’en cas de guerre.

La guerre contre l’Espagne en 1898 est la grande affaire de McKinley. L’opinion publique, et donc le Congrès, sont alors chauffés à blanc contre l’Espagne à la suite de reportages sur les exactions espagnoles contre la rébellion cubaine, notamment le regroupement des populations dans des camps, mais aussi le scandale de la lettre qu’Enrique Dupuy de Lôme, ambassadeur d’Espagne à Washington, envoie à un ami de La Havane. De Lôme y décrit le président McKinley comme faible, versatile et populiste. La lettre est interceptée par les indépendantistes cubains et publiée ensuite par le New York Journal de Hearst le 9 février 1898, archétype du yellow journalism sensationnaliste du moment, suscitant l’indignation générale de l’opinion publique et surtout de McKinley. Celui-ci saisit alors le prétexte de l’explosion (accidentelle) du cuirassé américain Maine, en visite à La Havane le 15 février, pour ordonner le blocus de Cuba et obtenir du Congrès une déclaration de guerre à l’Espagne le 25 avril.

La puissante marine américaine écrase les vieilles flottes espagnoles en mai à Manille, aux Philippines encore espagnoles, puis en juillet à Cuba, en même temps qu’un débarquement américain à Porto Rico. Entre-temps, un débarquement plus important de troupes américaines à partir de Guantánamo finit par vaincre également les forces espagnoles à Cuba. Au prix de 5 000 morts américains, la « splendid little war », selon les mots du secrétaire d’État John Hay, permet aux États-Unis de s’emparer de Porto Rico, mais aussi de Guam et des Philippines, achetées 20 millions de dollars en 1899 à l’Espagne et annexées au grand dam des indépendantistes locaux initialement alliés des Américains. Cette annexion, sous la présidence McKinley, déclenche la première grande guerre de « contre-insurrection » à laquelle les Américains sont confrontés. Cette guerre terrible, qui s’achève officiellement en 1902 mais de fait en 1913, oblige les Américains à déployer plus de 120 000 soldats sur place. Plus de 4 200 y perdent la vie, ainsi que des centaines de milliers de Philippins.

C’est également sous la présidence McKinley, en 1900, que, selon l’exemple texan, la « République d’Hawaï », proclamée en 1894 après un coup d’État des colons américains contre la reine Liliʻuokalani, est annexée par les États-Unis. La même année, les Américains, par ailleurs très actifs dans la politique de la canonnière pour « ouvrir » par la force la Chine (traité de Wanghia, 1844) et le Japon (traité de Kanagawa, 1854) à leur commerce, participent activement au rétablissement de l’ordre à Pékin au sein de la coalition internationale.

Au bout du compte, le prudent McKinley est devenu le POTUS qui a déclenché le plus de guerres en seulement quatre ans, en profitant d’un rapport de forces écrasant contre l’Espagne, la Chine ou les Philippines. Il étend l’imperium américain en Amérique centrale, après la victoire sur le Mexique en 1848 et les vaines tentatives en Haïti et en République dominicaine à la même époque, et avant les multiples « guerres des bananes » qui vont suivre, mais il installe surtout les États-Unis en Extrême-Orient.

America Great

Expansionniste à l’extérieur, McKinley est protectionniste à l’intérieur, au moins au début de son mandat. Il faut bien comprendre que le contexte économique international, en phase kondratievienne dépressive, est alors très tendu entre la première vague industrielle (acier, chemin de fer, télégraphie, machines à vapeur) qui arrive à maturité et la suivante (électricité, chimie, pétrole, automobile) qui débute. Les sources de richesse ont également évolué, passant du commerce maritime, seul moyen de porter des charges pondéreuses, et des ports, aux centres de production intérieurs près du charbon, reliés par le chemin de fer. La Grande Dépression qui a accompagné ces mutations a fait des ravages. La panique de 1893 a par exemple provoqué la faillite de plus de 15 000 entreprises et de 500 banques.

Les États-Unis s’en sortent pourtant mieux que les pays européens de cette situation grâce au potentiel immense de leur territoire, mis en valeur par une émigration d’autant plus massive que la situation est justement difficile en Europe. Pour autant, dans ce monde qui est passé de l’ouverture de la première mondialisation sur le thème du « tous gagnants » à une compétition féroce pour les ressources et les marchés, McKinley se veut protecteur. Il fait des États-Unis une « nation de tarifs douaniers », selon Trump, qui avoue même qu’il s’agit là de ses mots préférés, et ce afin surtout de sécuriser le développement de l’industrie américaine.

En fait, il se contente de soutenir le Tariff Act de 1890, voté donc avant sa présidence, contre les contestations européennes, et soutient donc, comme les Européens à la même époque, la conquête territoriale comme manière de s’assurer des marchés captifs. Il est devenu par la suite beaucoup plus accommodant sur les tarifs douaniers après avoir constaté leurs effets négatifs économiques et diplomatiques. McKinley est resté ferme, en revanche, dans la défense de l’or comme base de la monnaie américaine, et cela a contribué à la stabilité financière.

Au bout du compte, McKinley a surtout bénéficié de fondamentaux économiques d’autant plus favorables aux États-Unis que les pays européens étaient en difficulté, et qui continuent de jouer à plein lorsque la tendance économique internationale devient plus favorable au début du XXe siècle. C’est sous la présidence McKinley que les États-Unis deviennent la première puissance économique mondiale dans une ambiance très « America Great Again » après l’effondrement du milieu du siècle.

Point de détail : c’est sous McKinley que l’Alaska se développe, et d’autant plus vite qu’il n’y avait presque rien, à l’occasion de la ruée vers l’or. C’est ce qui lui a valu l’honneur d’y voir son nom attribué par des prospecteurs au sommet le plus élevé d’Amérique du Nord jusqu’en 2015, puis à nouveau en 2025 grâce à Donald Trump, après un retour de dix ans au nom autochtone de Denali.

La violence à l’intérieur

Pour autant, si la fin du XIXe siècle est prospère aux États-Unis, c’est aussi, selon la théorie de Peter Turchin, une époque de désagrégation sociale du fait de la combinaison d’une croissance des inégalités sociales supérieure à celle de l’économie, d’une surproduction d’élites par rapport aux postes de pouvoir et d’un monopole étatique de l’emploi de la force mal établi. Tout cela débouche sur plusieurs formes de violence qui se conjuguent parfois.

La première est purement raciale, en particulier dans le Sud du pays, avec l’installation du régime ségrégationniste Jim Crow et plus d’une centaine de lynchages de Noirs chaque année. En 1899, à Sam Hose (Géorgie), un ouvrier noir est torturé, mutilé et brûlé vif devant une foule de plusieurs milliers de personnes. Des morceaux de son corps sont vendus comme souvenirs. McKinley condamne ces pratiques, mais n’engage aucune politique fédérale ferme pour les combattre. Les guerres indiennes ne sont pas non plus très anciennes, avec la traque de Geronimo en 1886 et le massacre de Wounded Knee en 1890.

La seconde est sociale, avec le poids considérable des grandes compagnies industrielles dans la société et la vie politique, pratiquant un capitalisme dur face à une classe ouvrière d’origine largement immigrée et à une immigration nouvelle, venue désormais souvent de l’Europe de l’Est et du Sud, mal considérée. Cette émigration presque exponentielle, pratiquement un million de personnes chaque année sous la présidence McKinley, commence à inquiéter certains immigrés plus anciens et installés, anglo-saxons ou venus d’Europe du Nord.

Dans une ambiance qui évoque Le Talon de fer de Jack London (1910), les grandes compagnies disposent de leurs propres milices, jusqu’à 10 000 hommes armés pour l’US Steel et les compagnies minières, et sont largement soutenues par l’État fédéral ou les États eux-mêmes, qui n’hésitent pas à engager l’armée et surtout la Garde nationale pour les soutenir. Les grandes grèves provoquent presque systématiquement des morts et de nombreux blessés. La Cour suprême de l’époque McKinley se distingue par son grand conservatisme et son soutien aux grandes sociétés.

Il existe enfin une violence purement politique, anarchiste et révolutionnaire, en partie liée à la précédente mais plutôt issue de l’élite contestataire, et qui se matérialise par des assassinats comme justement celui de McKinley, tué le 6 septembre 1901 au début de son second mandat.

En résumé, William McKinley a présidé des États-Unis en pleine expansion économique, sans que l’on sache vraiment le poids relatif de ses décisions – sur lesquelles il est souvent revenu – par rapport aux grandes tendances du moment. Il a présidé une société violente, sans possibilité réelle, ni sans doute volonté, de la réguler. Son action a surtout été tangible à l’étranger, avec une politique impérialiste que l’on qualifierait aujourd’hui de décomplexée, marquée par l’acquisition de territoires pour la première fois hors du territoire continental nord-américain et la création de territoires « non incorporés » (Philippines, Porto Rico, Guam), autrement dit des colonies dont les habitants ne sont pas pleinement citoyens.

Les États-Unis de l’époque sont devenus la première puissance mondiale, mais ne représentent plus depuis longtemps le modèle de société vertueuse qu’ils prétendaient être.

mardi 6 janvier 2026

Les Trumpettes de la renommée, épisode 2 : Tous à Zanzibar

Le 25 août 1896, le sultan Hamad ibn Thuwaini, fidèle au protectorat britannique, meurt brutalement. Khalid bin Barghash, neveu du défunt, s’empare immédiatement du palais et se proclame sultan sans l’accord des Britanniques. Ceux-ci, très mécontents, lui ordonnent de quitter le palais le 27 août 1896 à 9 h 00 afin de mettre en place un nouveau sultan plus conforme à leurs vues. Barghash refuse. À 9 h 02, les navires britanniques au large de l’île bombardent le palais. À 9 h 45, toute résistance a cessé, établissant ainsi un record de brièveté pour une guerre. Khalid bin Barghash s’est enfui et les Britanniques peuvent installer le docile Hamoud ibn Mohammed.

Pas de maracas à Caracas

Dans l’épisode précédent, il était question de la mise en place de l’armada américaine dans les Caraïbes : une énorme (et coûteuse) machine à donner des coups, c’est-à-dire des frappes aériennes et des raids héliportés, mais rien — en clair, des brigades de l’US Army — qui autorise des opérations de conquête et de contrôle du terrain.

En même temps, l’administration Trump a pris soin de constituer l’architecture juridique encadrant son action. Il n’y est jamais question de droit international ni de fariboles comme les défunts mandats du Conseil de sécurité, mais seulement de contraintes légales américaines. Le président des États-Unis (POTUS) n’a normalement pas le droit de lancer une guerre de sa propre initiative, sauf, comme en 1989-1990 au Panama, pour protéger des citoyens américains immédiatement menacés, ou encore dans le cadre des Authorization for Use of Military Force (AUMF) du Congrès de 2001 et 2002, autorisant sans limite de temps et d’espace la lutte contre Al-Qaïda et les groupes affiliés.

Tout cela ne collait pas bien avec l’intention d’en finir avec le sultan indocile et tyrannique Nicolás Maduro au Venezuela. Qu’à cela ne tienne : si la guerre était difficile à déclarer, il y avait toujours la possibilité de lancer une mission de police — l’autre emploi légitime de la force légitime — en accusant Maduro et son régime d’organiser le trafic de cocaïne et même de fentanyl. On a donc mis en avant un très flou Cartel de los Soles, qui associerait plusieurs dignitaires du régime à de véritables réseaux de trafic comme celui du Tren de Aragua, piloté depuis la prison de Tocorón, ou encore ceux de Sinaloa et des Zetas au Mexique. Le département de la Justice, via une cour fédérale à New York, a ainsi directement inculpé en 2020 Nicolás Maduro de narcotrafic, avec plusieurs membres de sa famille.

Le problème est que l’action de police comprend tout de même de fortes contraintes dans l’emploi de la force. À la guerre, on utilise la force contre des gens pour ce qu’ils sont : des combattants ennemis. Dans une mission de police, on l’utilise pour ce qu’ils font — des crimes et délits — afin de les remettre à la justice. En clair, des policiers ne flinguent pas a priori des criminels, sauf pour leur autodéfense. C’est embêtant. Qu’à cela ne tienne : il suffit de qualifier les cibles de « terroristes » pour, avec une interprétation très extensive, jouer la carte des AUMF contre Al-Qaïda et ses affiliés, de plus en plus éloignés du jihadisme mais de plus en plus proches des États-Unis. Le Cartel de los Soles, le Tren de Aragua et Sinaloa ont donc été inscrits très récemment sur la liste des organisations terroristes pour devenir ainsi des groupes « narcoterroristes ». Cela ne veut évidemment rien dire, mais l’essentiel est que cela autorise à user contre eux, comme cela arrange, de la légitimité de la mission de police et de la violence des méthodes de guerre, non plus clandestinement comme dans le film Sicario, mais à ciel ouvert et même mises en spectacle. L’opération Southern Spear est ainsi une opération mixte police-guerre, un mélange des genres qui autorise tout, y compris sur le territoire national, si l’on n’y prend pas garde.

On avait les moyens et on avait le cadre, avec cet impératif d’aller relativement vite quand le simple fonctionnement de la force déployée coûte plusieurs millions de dollars de l’heure, et cette contrainte de ne donner que des coups sans envisager, pour l’instant, des opérations de conquête. Les coups ont d’abord porté sur les embarcations de trafiquants, allégrement pulvérisées — soit de fait autant d’exécutions extrajudiciaires qui n’émouvaient pas grand monde mais, au bout du compte, ne servaient pas à grand-chose. On est passé ensuite à la traque des pétroliers fantômes assurant le commerce illicite de l’or noir, une action dont les effets ne pouvaient survenir qu’à long terme. On ne comprenait pas très bien, en fait, la stratégie américaine, ni même s’il y en avait une.

Et puis tout s’est éclairé ce week-end avec, d’abord, la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté. Ce raid, en soi, n’est pas une surprise, puisqu’il faisait partie des deux modes d’action possibles et qu’il a par ailleurs souvent été pratiqué dans le passé par les forces américaines, surtout contre des groupes armés. La vraie nouveauté est que Donald Trump, jusque-là aussi prudent en actes militaires que matamore en paroles, a accepté le principe de cette opération risquée. Il l’avait déjà fait en 2019 en autorisant le raid d’élimination d’al-Baghdadi à Idlib, en Syrie, mais cette fois les choses paraissaient beaucoup plus difficiles, avec un assaut en plein cœur de Caracas. Un échec comme celui de l’opération Eagle Claw en avril 1980 en Iran, sous Jimmy Carter, aurait été désastreux, mais les Américains ont fait d’énormes progrès depuis et bénéficiaient sans doute de complicités internes qui ont grandement facilité l’opération. Le raid a donc été un succès éclatant, montrant déjà au monde que Trump — surnommé TACO (Trump Always Chickens Out) — pouvait en fait prendre des risques, ce qui contribue grandement à sa crédibilité.

Exit donc Nicolás Maduro, envoyé dans la foulée dans la sphère judiciaire, dont il ne sortira jamais, sauf à bénéficier de la même grâce présidentielle que Juan Orlando Hernández, ancien président du Honduras et narcotrafiquant notoire récemment libéré. Place à Zanzibar, avec le pétrole lourd en plus.

Mission accomplie

Dans son briefing de victoire post-opération, Donald Trump a proclamé urbi et orbi sa victoire et menacé un certain nombre de pays de subir une foudre identique, un peu à la manière de George W. Bush le 1er mai 2003 sur le porte-avions Abraham Lincoln, sur fond de bannière « Mission accomplie ».

Une première différence, cependant : Bush avait réellement effectué un changement de régime en Irak, ou plus exactement une disparition de régime suivie de celle de tous les instruments de sécurité, avec les conséquences que l’on sait. Il y avait au moins l’intention réelle de mettre fin à un régime despotique et d’instaurer une démocratie. La démocratie, en revanche, n’est pas le truc de Donald Trump, contrairement au pétrole. Le premier terme est pratiquement absent de son discours de victoire, le second y est prononcé 23 fois.

Petit problème : il n’est pas envisagé de conquête. Comment imaginer dès lors mettre à bas toute l’architecture complexe de sécurité mise en place par le régime, de l’armée nationale bolivarienne aux colectivos surveillant les quartiers, en passant par la Garde nationale, la milice bolivarienne, la police et ses forces spéciales, les services secrets (SEBIN) ou le renseignement militaire (DGIM), sans parler des groupes armés colombiens comme l’ELN ou les dissidents des FARC ? On pouvait imaginer appuyer par ses avions une rébellion armée, comme en Libye en 2011, mais visiblement cela n’intéresse pas Trump, trop compliqué sans doute.

Tant pis pour la révolution et place au Zanzibar, ce que l’on pouvait finalement deviner simplement en voyant les forces américaines déployées, et ce que confirmait Donald Trump en menaçant Delcy Rodríguez, nouvelle présidente proclamée à Caracas, de subir le même sort, voire pire, que Maduro, si elle ne se soumettait pas. Pas question de changement de régime, mais d’un arrangement avec le régime. L’attitude des dirigeants chavistes dans les jours à venir est dès lors à regarder de près.

S’ils se soumettent, après peut-être avoir trahi Maduro, et acceptent notamment de privatiser la société nationale Petróleos de Venezuela, S.A. (PDVSA) et d’accorder — ou de restituer, dans le langage trumpien — les parts de marché aux sociétés américaines, on sera dans du pur Zanzibar et dans le retour aux guerres des bananes, le pétrole et les métaux précieux remplaçant les fruits tropicaux. Il faudra des années d’investissement dans une ambiance assez volatile et dangereuse, mais l’essentiel, dans la politique prédatrice et mercantiliste de Donald Trump, sera que les richesses soient dans le coffre américain et non chinois. Pour le coup, contrairement à l’Irak en mai 2003, la mission sera réellement, cyniquement accomplie et l’on pourra passer à autre chose.

Le deuxième scénario, à l’iranienne, est que le système chaviste ne cède pas, malgré le blocus, les frappes et les éliminations. Que faire dans ce cas ? Augmenter les doses de raids et de frappes ? Après plusieurs milliards de dollars de munitions dépensés en vain, il faudra bien choisir entre arrêter piteusement ou passer à une très impopulaire opération de conquête et de contrôle.

Le troisième scénario, pas complètement incompatible avec les deux autres, est le basculement du pays dans une guerre civile, entre factions politiques locales, avec en plus les ingérences des cartels et groupes armés extérieurs, et sans doute une rébellion démocratique. Il faudra là encore choisir entre la non-intervention — adieu donc les perspectives trumpiennes de gloire et d’argent — et un appui au camp qui apportera le plus de garanties aux Américains, sous forme de coups portés à ses opposants ou, là encore, d’une intervention au sol, peut-être avec l’armée fantôme ou des sociétés privées.

Teasing de la saison suivante : l’axe de la revanche

Comme l’administration Bush fin 2001, qui pensait à l’Irak bien avant d’en avoir terminé en Afghanistan, un Donald Trump en pleine hubris évoque déjà les prochaines campagnes de remodelage de « l’hémisphère ouest ». Ce n’est plus « l’axe du mal » de l’époque, mais peut-être « l’axe de la revanche », mâtiné de bonnes affaires — y compris les petites, comme celles consistant à parier sur le site Polymarkets sur la capture de Maduro quelques heures avant les faits — avec une nouvelle liste de pays comme la Colombie, Cuba ou le Mexique, mais peut-être aussi le Nicaragua, voire le Groenland. Peu importe, en fait, puisque tout est apparemment possible avec la nouvelle doctrine Don-Roe, avec Don comme Donald ou Don Corleone, et la méthode police-guerre des coups et des captures.

À suivre.

lundi 20 octobre 2025

Ô Tomahawk suspend ton vol

On connaissait la menace nucléaire, sortie régulièrement d’une chapka depuis Moscou sous des formes diverses — alertes, exercices, déclarations officielles, shows télévisés, tweets medvedéviens — afin d’effrayer les alliés de l’Ukraine et de freiner leur aide. On découvre maintenant le missile « miracle » sorti par l’administration américaine d’une casquette rouge « Trump a toujours raison », sous forme de fuites vers la presse, suivies d’une déclaration du vice-président J.D. Vance expliquant que le président des États-Unis n’excluait effectivement pas de vendre (très cher) des missiles Tomahawk d’occasion à l’Ukraine. L’organisation d’une visite de la société Raytheon, qui fabrique justement ces missiles, lors de la venue de la délégation ukrainienne à la fin de la semaine dernière aux États-Unis venait encore donner consistance à cette idée.

En réalité, le premier public visé n’était sans doute pas ukrainien, à qui il fallait donner espoir, mais russe, à qui il fallait faire croire que la politique américaine pouvait devenir plus hostile. La séquence intervenait d’ailleurs juste au moment où Donald Trump annonçait que, sous la pression des tarifs douaniers (« mon mot préféré », Donald Trump), l’Inde allait cesser d’importer du pétrole brut. C’était alors le seul véritable coup porté à la Russie dont Trump pouvait se vanter (à tort semble-t-il puisque l’Inde a démenti) et la « perspective Tomahawk » se présentait comme le second, destinée à obliger Vladimir Poutine à négocier une forme de paix en Ukraine. De fait, l’onde a porté aussi jusqu’à Moscou puisque le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, l’ancien président Dmitri Medvedev ou le président de la commission de Défense de la Douma ont été obligés d’y répondre pour dénoncer, comme d’habitude et sans craindre la contradiction, une très dangereuse escalade et un pétard mouillé.

Sur le papier, ces fameux missiles de croisière Tomahawk paraissent effectivement être une arme formidable. Conçus dans les années 1970 comme un des premiers instruments du Second Offset — ce nouvel arsenal américain de haute technologie destiné à combattre la supériorité numérique du Pacte de Varsovie — les missiles de croisière aéroportés et navals se distinguaient par leur extrême précision à grande distance avec cette double capacité de voler en vitesse subsonique mais au ras du sol afin d’échapper au radar, et de porter soit de petites charges nucléaires, soit plusieurs centaines de kilos d’explosif conventionnel. Si la version aéroportée a finalement peu servi, mais reste conservée dans sa capacité nucléaire, le missile naval — le BGM-109 Tomahawk — a été dénucléarisé mais surutilisé conventionnellement depuis les premiers tirs contre l’Irak de Saddam Hussein en 1991 jusqu’aux sites nucléaires iraniens de Natanz et d’Ispahan en juin 2025. Avec plus de 2 000 exemplaires déjà utilisés, le Tomahawk est même devenu symboliquement le « pistolet du shérif américain » dans la police du monde. Et c’est bien là le sujet : le Tomahawk est un symbole.

Dans les faits et malgré leur qualité, l’introduction de ces missiles Tomahawk ne changerait cependant pas de manière décisive le cours de la guerre en Ukraine. Les Ukrainiens disposent déjà d’une force de frappe à moyenne portée, jusqu’à 500 km, grâce à leurs propres projectiles comme les Neptune ou les Hrim-2, ou à ceux fournis par les Américains, les Britanniques ou les Français — ATACMS et GLSDB tirés depuis le sol ou missiles aéroportés Storm Shadow et Scalp. Tous ces engins ont des performances proches de celles du Tomahawk et notamment la capacité de frapper des cibles dites « durcies », c’est-à-dire protégées ou faiblement enterrées, mais ils ne portent qu’à quelques centaines de kilomètres contrairement au Tomahawk qui peut frapper de 1 600 km à 2 500 km selon l’évolution des versions (gageons que ce seront les plus anciennes qui seraient fournies).

Pour les frappes en profondeur, les Ukrainiens disposent d’une panoplie de drones de longue portée dont les FP-1, qui ont la capacité de porter, en fonction de la distance, de 60 à 120 kg d’explosif, et qui sont l’arme première utilisée contre les raffineries russes, ou, beaucoup plus puissants, les missiles FP-5 Flamingo. Ces projectiles sont de relativement faible coût — pour le prix d’une Tomahawk d’occasion on peut se payer une trentaine de FP-1, soit environ huit fois plus de charge d’explosif — mais avec sans doute une plus grande vulnérabilité et surtout une moindre capacité à frapper des cibles durcies. C’est là la véritable plus-value qu’apporteraient les Tomahawk, à condition bien sûr d’être livrés en grand nombre. Les Russes ont sans doute lancé plus d’un millier de missiles 3M-14 Kalibr, l’équivalent du Tomahawk, sur l’Ukraine sans pour autant avoir obtenu un effet décisif.

C’est là que surgit le premier problème. Les Américains disposeraient, semble-t-il, encore d’un stock d’environ 4 000 Tomahawk, complété au compte-gouttes de quelques dizaines d’unités par an. On n’imagine pas qu’ils acceptent d’en vendre des milliers, même s’il y a une bonne affaire à réaliser, alors qu’il s’agit là de l’un de leurs atouts compétitifs contre la Chine et qu’il faut déjà honorer un certain nombre de contrats d’exportation, avec le Japon ou l’Australie notamment pour rester dans le théâtre asiatique.

Enfin — et on aurait dû en réalité commencer par cela pour montrer combien cette proposition était peu sérieuse — il faudrait surtout savoir comment tirer des Tomahawk depuis le sol, puisque ce missile, comme le Kalibr, est un missile naval tiré depuis des destroyers ou des sous-marins, ce dont l’Ukraine est dépourvue. Il existe bien, depuis peu, au sein de l’US Army et des Marines le système Typhon qui permet effectivement de tirer depuis le sol, mais ces batteries sont pour l’instant tellement rares et précieuses qu’il est hors de question de les céder.

En résumé, sans même évoquer les délais que prendrait le processus d’exportation, car il faudrait trouver aussi des acheteurs, on n’est pas près de voir des Tomahawk décoller depuis l’Ukraine en direction de la Russie, ce qui d’ailleurs aurait été en contradiction avec la nouvelle restriction d’emploi des munitions américaines fournies aux Ukrainiens. Donald Trump n’a jamais voulu renforcer l’Ukraine avec une arme puissante, mais a simplement cru pouvoir exercer une pression sur Poutine. Ce dernier a compris le message en prenant l’initiative d’un appel téléphonique suivi d’une promesse de rencontre à Budapest. Avec l’ajout de quelques flatteries, il n’en fallait pas plus pour dégonfler cette idée, y compris devant Volodymyr Zelensky, piégé dans une conférence de presse surréaliste de pré-déjeuner, et obligé d’avaler en entrée les élucubrations de Trump (« l’armée russe a été vaincue par la boue et les missiles Javelin que j’avais fournis »), aussi insultantes que la cravate aux couleurs du drapeau russe de Pete Hegseth jusqu’au : « J’espère que la guerre se terminera avant que j’aie à envoyer des missiles Tomahawk ». Dans l’entretien qui a suivi, houleux semble-t-il, Trump s’est ensuite fait le porte-parole de Poutine exigeant l’abandon de la province de Donetsk par les Ukrainiens.

En lançant l’idée de la vente de Tomahawk, Donald Trump s’est sans doute cru, comme toujours, extrêmement intelligent, sans se rendre compte que ce missile serait saisi en vol par Vladimir Poutine pour frapper un coup beaucoup plus habile. Trump se vante d’avoir mis fin à huit guerres, il pourrait se vanter d’avoir été roulé dans la farine à peu près autant de fois par le maître du Kremlin, mais visiblement il aime ça.

lundi 17 février 2025

Le pacte des flous - Quelles garanties de sécurité pour l'Ukraine ?

En bon homme d’affaires qu’il croit être, y compris quand elles sont étrangères, Donald Trump considère le produit Ukraine comme peu rentable au sein d’un marché, l’Europe, peu porteur. On appelle cela un « poids mort » dans la vieille matrice du Boston Consulting Group, et le conseil est de s’en débarrasser au plus vite pour pouvoir mieux se concentrer sur des marchés plus profitables, comme le Moyen-Orient (qui serait classé comme « dilemme » par le BCG) et surtout l’Asie (« vedette »). Les Américains réduisent donc leurs parts au sein de l’OTAN, tout en conservant une position de contrôle et en obligeant les associés européens à payer plus, notamment pour acheter américain (le BCG parlerait dans ce cas de « vache à lait »), et vendent l’Ukraine à la Russie.

Chacun essaie donc de monnayer le maximum au sein de ce grand marchandage imposé. Du côté ukrainien, où l’on s’efforce de montrer que le poids mort est bien vivant, un des objectifs principaux est d’échanger l’acceptation d’un arrêt des combats, plus ou moins sur les positions actuelles, contre des garanties de sécurité. L’expression « garanties de sécurité » est une manière diplomatique de dire « dissuasion », et « dissuasion » est synonyme de « faire peur ». L’objectif final de l’Ukraine est donc d’avoir un dispositif militaire national et/ou intégré dans une forme d’alliance suffisamment fort pour persuader la Russie qu’une nouvelle offensive de sa part aboutirait à un désastre pour elle.

La première garantie de sécurité d’un État est sa propre armée. L’armée ukrainienne est déjà la plus importante d’Europe, et on l’a vue suffisamment forte pour tenir tête à celle de la Russie, à défaut de pouvoir libérer les territoires occupés. Le problème est qu’au contraire de la Russie, qui n’a que modérément mobilisé la nation, l’Ukraine ne peut maintenir après-guerre son énorme effort et sera obligée de réduire ses capacités militaires. Autrement dit, le rapport de forces militaires relativement équilibré actuellement basculera forcément à nouveau en faveur de la Russie, avec tous les risques que cela comporte pour l’Ukraine ou d’ailleurs les autres nations du voisinage.

Il faut donc trouver quelque chose qui puisse compenser ce futur rapport de forces défavorable. Cela pourrait être l’arme nucléaire, comme Volodymyr Zelensky l’a déjà évoqué. Ce n’est pas impossible techniquement, mais les risques politiques seraient énormes. Il y a très peu de chances que la communauté internationale accepte un tel projet, et encore moins, bien sûr, la Russie qui saisirait immédiatement cette occasion pour reprendre la guerre. Il faut trouver autre chose.

L’« autre chose » privilégiée par Kiev est l’adhésion à l’OTAN afin de bénéficier de l’article 5 de la charte de l’Alliance atlantique, engageant ses membres à la solidarité en cas d’agression d’un des leurs, et dans l’immédiat d’une structure militaire spécifique de commandement, d’exercices et de plans communs, de procédures d’interopérabilité, etc. Ce n’est pas forcément si protecteur que cela quand on regarde de près, mais c’est déjà beaucoup mieux que les déclarations d’intentions fumeuses du mémorandum de Budapest de 1994. L’Ukraine, suffisamment bonne élève pour s’être engagée massivement en Irak aux côtés des Américains de 2003 à 2008, souhaite intégrer l’OTAN depuis vingt ans. La question a été évoquée au sommet de l'Alliance atlantique à Bucarest en 2008 pour décider de la mettre en veilleuse, ce qui a eu le don à la fois de décevoir Kiev et d’effrayer les paranoïaques de Moscou qui ont décidé d’être plus offensifs, en Géorgie d’abord et en Ukraine ensuite. L'Ukraine a déposé une demande formelle d'adhésion à l'alliance le 30 septembre 2022, et le sujet a été abordé à l’été 2023, avec un nouveau renvoi aux calendes grecques de la part de Joe Biden. Dans l’immédiat, Trump, qui n’a probablement jamais entendu parler des calendes grecques, veut un accord de paix et sait que l’idée d’une adhésion à l’OTAN l’exclurait totalement. À défaut, l’Ukraine pourrait se tourner vers l’Union européenne, qui est également en droit une alliance militaire puisque l’article 42 du traité de l’Union impose à ses membres une assistance plus contraignante que l’article 5 de l’Alliance atlantique. Dans les faits, personne n'est dupe sur la valeur d’un tel engagement, mais la perspective d’une entrée dans l’UE est à peine moins incertaine que celle d’une adhésion à l’OTAN.

À défaut d’alliance, l’administration Trump a proposé un lot de consolation à Volodymyr Zelensky sous la forme du déploiement d’une force en Ukraine, sans troupes américaines et sans bannière de l’OTAN, et surtout sans mission claire, comme s’il s’agissait d’une fin en soi. Dans les faits, soit cette force est destinée simplement à observer les choses en excluant toute idée de combat – comme une force des Nations Unies sous casques bleus – soit elle est destinée à combattre en cas d’attaque russe.

Le premier cas n'apporterait évidemment pas plus de garantie de sécurité pour les Ukrainiens que l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) après les accords de Minsk. Son seul intérêt est qu’une force impuissante, oxymore, serait acceptable pour la Russie et qu’elle permettrait à l’Ukraine de sauver un peu la face à défaut de toute autre solution. Cela permettrait également aux nations qui veulent montrer qu’elles font quelque chose « pour la paix » mais sans prendre de risques, de montrer le drapeau et éventuellement, en cas de missions des Nations Unies, de gagner de l’argent. Peu importe au passage le volume de cette force, de 0 à 200 000, puisqu’elle ne servirait à rien, sauf peut-être à mettre dans l’embarras la Chine si par extraordinaire elle décidait d’y participer.

Le second cas est évidemment beaucoup plus utile pour les Ukrainiens mais aussi, forcément, plus problématique pour tous les autres. Concrètement, il s’agirait, a priori pour les seules nations européennes, de déployer des unités de combat le long de la ligne de cessez-le-feu afin de combattre aux côtés des forces ukrainiennes en cas de nouvelle invasion.

S’il y a des moyens disponibles et une volonté, les principaux pays européens pourraient déployer chacun une brigade de 3 à 5 000 hommes renforcés de bataillons de plus petites nations. Au total, si tout le monde était d’accord, on pourrait avoir au grand maximum 40 à 50 000 soldats européens (c’était le volume des forces européennes déployées en Afghanistan) au sein d’unités de combat solides et bien équipées. Dans les faits, tout le monde ne sera pas d’accord à prendre des risques, et si on parvenait à déployer un corps d’armée de 20 000 combattants européens et canadiens, et peut-être même australiens par solidarité historique avec le Royaume-Uni, ce serait déjà extraordinaire. C’est assez peu quand on compare avec le volume des armées russe et ukrainienne qui s’affrontent actuellement, mais suffisant quand même pour résister avec l'aide de forces aériennes qui pour le coup seraient un véritable atout. Ces brigades serviraient en fait surtout de forces « détonateurs », à l’instar par exemple des bataillons multinationaux déployés dans les pays baltes. S’attaquer à elles entraînerait automatiquement les pays européens fournisseurs dans la guerre, ce qui poserait un énorme dilemme à la Russie. Bien entendu, l’Ukraine serait ravie d’une telle perspective, alors que la Russie ne voudra jamais en entendre parler, continuerait le combat si on en parlait quand même, et activerait tous ses relais d’influence pour la combattre « au nom de la paix ». Ce n’est pas la peine d’envahir l’Ukraine pour l’empêcher de rejoindre une alliance militaire, si des brigades de cette même alliance – même sans bannière – viennent en Ukraine pour la défendre. Si la Russie s’y oppose, les États-Unis s’y opposeront aussi.

Résumons : si une force étrangère doit être déployée un jour en Ukraine, elle ne sera en rien dissuasive face à la Russie et ne servira donc à pas grand-chose, sinon à offrir un « lâche soulagement » à certains et peut-être prodiguer un peu d’aide humanitaire.

Que faire alors ? Outre la continuation de l’aide à l’Ukraine et à son armée sous forme de coopération, les États qui restent encore pour aider vraiment les Ukrainiens n’ont pas d’autres solutions que de proposer une alliance de fait et à distance. Concrètement, il s’agirait d’utiliser les forces aéroterrestres présentes en Pologne et en Roumanie comme force d’action préventive en cas de crise semblable à celle de l’hiver 2021-2022. Dissuader, ce n’est pas simplement déployer des moyens, mais aussi persuader que l’on va les utiliser. Il faudra donc expliquer à tous qu’en cas de nouvelles tensions avec la Russie, comme à l’hiver 2021-2022, et sur la demande du gouvernement ukrainien, cette force serait engagée avec certitude et en quelques jours pour protéger le ciel ukrainien, renforcer les forces terrestres ukrainiennes et placer la Russie devant le fait accompli et le dilemme de l’escalade. Cela demandera quand même quelques moyens supplémentaires, si possible autonomes des Américains peu fiables, une approbation manifeste des opinions publiques, et un peu de courage politique. Pour reprendre une réplique de La grande vadrouille, c’est là qu’est l’os, hélas !

mercredi 17 juillet 2024

Civil War

Il s’en est donc fallu de quelques centimètres que l’histoire des États-Unis bifurque et donc par contrecoup aussi un peu celle du reste du monde. A 137 mètres, un tireur moyen armé d’un fusil AR-15 ne peut normalement pas rater une cible de la corpulence de Donald Trump, surtout peu mobile devant un pupitre. Thomas Matthew Crooks est pourtant parvenu à réaliser ce double exploit ce samedi 13 juillet à 18h00 locale à Butler (Pennsylvanie) : parvenir à tirer sur un ancien président des États-Unis à nouveau candidat et parvenir à le rater à aussi courte portée.

L’anomalie comme opium des complotistes

Comme toute chose surprenante en politique ces deux anomalies sont évidemment à l’origine de deux théories complotistes contradictoires qui ont circulé immédiatement après les faits. La première, que l’on retrouve évidemment du côté des gens très hostiles à Trump décrit un candidat organisant lui-même son agression afin de booster sa popularité, à la manière de Nelson Hayward, ce personnage de la série Columbo (S03E03)…qui en profitait aussi au passage pour éliminer un adjoint gênant. La seconde, étrangement plutôt parmi les partisans de Trump, où en France les amis de la Russie ce qui revient un peu au même, est que l’« État profond américain » a voulu se débarrasser de ce révolutionnaire acharné à le détruire. On a même vu le tireur dans un publicité de 2022 financé par le fonds d’investissement Black Rock, c’est dire.

Tout cela ne présente pas grand intérêt, sinon comme symptôme d’une tension particulière. Les pseudo-attentats ont peut-être existé depuis toujours. C’était même une spécialité russo-soviétique justifiant répressions diverses, purges ou effectivement tremplin électoral pour Vladimir Poutine, alors peu connu, mais élu triomphalement à la présidence après les attentats d’août-septembre 1999 organisés par le FSB à Moscou. Les tentatives d’assassinats contre soi sont en revanche beaucoup plus complexes à organiser parce qu’il faut bien prendre un peu de risque pour que cela ait l’air crédible, mais surtout éviter que l’enquête du Columbo ou du journaliste local ne révèle un pot aux roses qui pour le coup s’avérera désastreux politiquement et même judiciairement. Dangereux et délicat à manier donc. On se souvient de l’imbroglio de l’« attentat de l’observatoire » dans la nuit du 15 au 16 octobre 1959 à Paris contre François Mitterrand, alors sénateur. Ce fut une affaire assez minable dont on ne sait pas encore très bien qui a manipulé qui, mais qui a fait très mal à l’image de Mitterrand au lieu de la renforcer comme celui-ci l’espérait. En dehors de cette affaire rocambolesque, je ne connais aucun cas réel d’auto-attentat.

Les assassinats organisés de citoyens de son propre pays par l’État ou ses services de manière autonome sont évidemment plus courants, et c’est là encore plutôt une spécialité russe depuis quelques années. C’est toutefois assez rare dans les démocraties, ne serait-ce que parce que les capacités d’investigation et de révélation du complot sont plus importantes qu’ailleurs. Mais ce n’est pas impossible. Pour rester aux États-Unis, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy le 22 novembre 1963 est sans aucun doute celui qui a donné naissance à la plus grande littérature et le plus grand nombre d’organisations suspectes, depuis la CIA, jusqu’aux anticastristes, en passant par la mafia de Chicago, l’Union soviétique, le complexe militaro-industriel et même le vice-président Johnson. Peut-être. Rappelons simplement que comme dans le cas de l’auto-attentat, on n’a pas droit à l’erreur dans ce genre d’exercice sous peine de retours politiques dévastateurs, au moins en démocratie. On s’efforce donc, sans certitude absolue, de faire en sorte que cela réussisse. En clair et pour revenir à l’attentat de Butler, on ne confie pas ce genre de mission à un gamin de vingt ans, un âge où aux États-Unis on a le droit d’acheter des armes mais pas de l’alcool, plutôt instable et par ailleurs mauvais tireur selon ses camarades du Clairton Sportsmen’s Club.

Avec Thomas Matthew Crooks on est effectivement loin assez loin de simplement Lee Harvey Oswald, mais bien plus proche de tous les presque toujours illuminés qui ont assassiné quatre présidents des États-Unis et essayé 17 fois de le faire sans réussir, ce qui au passage donne quand même une bonne moyenne pour 46 POTUS. Quant aux assassinats et tentatives d’assassinats de candidats à la présidence ou des personnalités politiques majeures, elles sont singulièrement nombreuses. Et pour tous ceux qui sont passés à l’acte, combien y ont songé mais n’ont pu passer à l’acte comme Travis Bickle, le héros de Taxi Driver car ils n’ont pas trouvé de faille dans le dispositif de sécurité ?

4,86 grammes de politique

Thomas M. Crooks, a, lui, pu accéder à la célébrité morbide, car il a trouvé une faille dans le dispositif, certes assez incroyable mais tout à fait possible dans le monde réel et non fantasmé des complotistes.

Un dispositif de sécurité comprend au moins deux cercles de protection. Le premier est très proche afin d’empêcher les attaques à très courte portée et protéger la cible si ces attaques ont quand même lieu puis procéder à l’évacuation, les soins éventuels, etc. Un deuxième cercle vise à protéger la cible des tireurs à quelques centaines de mètres de portée, mais aussi de possibles attaques de drones. Après reconnaissance des lieux, tous les emplacements de tir possibles sont soit occupés, soit lorsque c’est possible barricadés ou entravés, soit, au minimum, surveillés à vue directe ou par drone. On peut inclure aussi un troisième cercle plus large face aux menaces à plus longue portée, des mortiers par exemple, et surveiller les approches. Ce réseau de surveillance est doublé d’un dispositif de filtrage et de fouilles ou, pour faire simple, plus on s’approche de la cible et plus on doit être léger, à pied et sans moyen de dissimuler des objets lourds.

Après le quadrillage et l’occupation rationnelle du terrain, le point clé réside dans la coordination de tous les agents de sécurité dans le secteur, souvent issus de services différents. C’est là que le bât blesse le plus souvent. Il y a normalement un poste de commandement qui gère toutes les unités impliquées, avec un réseau de communication simple et parfois unique. Si les choses sont bien organisées tout le monde sait ce que font les autres et où. Cela n’a visiblement pas été complètement le cas à Butler où Crooks a pu assez facilement grimper sur un toit non surveillé avec un fusil. Il n'a même pas eu besoin d’actionner à distance l’explosif qu’il avait placé dans sa voiture, sans doute pour attirer l’attention des forces de sécurité. Plusieurs témoins l’ont fatalement vu ramper sur le toit et ont averti des policiers plusieurs minutes avant l’attaque. Il est possible aussi que l’équipe d’antisniping à proximité de Donald Trump l’ait vu également lorsqu’il s’est mis en position de tir, mais c’est là qu’intervient la deuxième faille après le trou dans le dispositif : faute de coordination tout le monde, des policiers dans la foule ou des antisnipers, se demandait probablement s’il ne s’agissait pas de collègues.

Ce flottement a laissé suffisamment de temps à Crooks pour tirer plusieurs coups, et heureusement l’AR-15 vendu dans le commerce ne permet normalement pas de tirer en rafale. Crooks a raté sa cible. Cela tient parfois à peu de choses. Je suis devenu bon tireur seulement après avoir admis qu’étant droitier je devais quand même tirer en gaucher parce que mon œil directeur était le gauche. Peut-être était-ce le cas. Il était en tout cas certainement très stressé parce qu’il voulait tuer, ce qui n’est jamais anodin, et savait qu’il allait probablement mourir à l’issue, ce qui l’est encore moins. La vision n’est alors plus la même et si on ajoute surtout de fortes pulsations cardiaques, avec le stress et l’effort fourni pour grimper sur le toit, ramper et se mettre très vite en position, on conçoit que la qualité du tir sera réduite par rapport à une situation normale au champ de tir, où rappelons-le, il était déjà médiocre. Crooks s’est apparemment compliqué également la tâche en visant la tête au lieu du corps, cible bien sûr plus petite et par ailleurs plus susceptible de bouger. Une balle de 5,56 mm, 2,6 grammes en 22 LR ou 4,86 en calibre OTAN, parcourt 137 mètres entre 1/3 et 1/6e de seconde. C’est court mais c’est suffisant pour une tête de bouger un peu et voir ainsi la balle frôler une oreille au lieu de toucher le front.

On notera la stupeur du public et bien sûr de Trump lui-même au moment des tirs. Le bruit des 5,56 est assez faible, surtout s'il s'agit du calibre 22LR, assez loin en tout cas de l’imagerie véhiculée par l’emploi des fusils d’assaut dans les films, et on peut aisément le confondre avec d’autres claquements, comme des ballons (et là on pense évidemment au discours de Reagan à Berlin en 1987). On rappellera aussi que ce bruit est d’abord une onde de Mach autour du projectile et donc directement sur la cible, rejoint en une demi-seconde par celui de la détonation de départ à 137 m de là. Très difficile alors de comprendre ce qui se passe sauf à voir des gens touchés autour de soi ou des impacts dans le sol ou des murs. Et même alors, un très rapide 5,56 ou tout autre petit calibre, peut traverser des chairs sans provoquer de choc. On peut être touché sans bouger si aucun élément dur, une plaque de protection, un casque ou un objet quelconque mais aussi simplement son ossature, n’est frappé et si c’est le cas, on partira en arrière si c’est en haut (ce que l’on voit toujours dans les films) et on chutera en avant si c’est dans les jambes tandis qu’on se cassera en deux et on tombera sur place si c’est dans le ventre. Trump ne bouge pas à cause du choc mais à cause de la douleur de l’éraflure de l’oreille.

Derrière lui, hormis les gardes du corps qui comprennent très vite, le public est dans l’expectative dans la situation de tension-incompréhension où on ne sait pas quoi faire et où on obéit immédiatement aux ordres, ou on imite ceux qui font quelque chose s’il n’y a pas d’ordre. C’est ce qui se passe lorsque quelqu’un crie « il a un fusil », en voyant simplement le tireur et que les agents de sécurité hurlent « à terre ! ». À ce moment-là, la menace est terminée puisque Crooks a déjà été repéré et abattu tout de suite par des tireurs d’élite.

Donald Trump réagit bien à l’attaque, sort vite de sa stupeur et a l’intelligence de parler tout de suite avec un ordre-slogan simple « Fight ! » qui dans ce contexte-là résonne dans une foule qui n’attend que ça et répond avec force « USA ! ». L’exploitation instinctive de l’agression par Trump est, il faut bien l’admettre, remarquable, ce qui donne l’impression qu’il est capable de résister à la pression – une qualité nécessaire, mais non suffisante, à un bon président. Appuyée par l’intelligence de placement du photographe Evan Vucci, la scène donne même naissance à une photo destinée à être iconique, à l’image de celle du mont Suribachi à Iwo Jima en 1945, et inestimable pour la popularité de Trump. Crooks voulait abattre Donald Trump, il l’a renforcé.

Trump est immédiatement transporté à l’hôpital de Butler à 17 km de là, dont il ressort très vite pour rejoindre la convention républicaine à Milwaukee (Wisconsin) où il est évidemment acclamé. Les croyants fans de Trump invoquent évidement la main de Dieu pour ce qu’ils considèrent comme un miracle et un signe. Cela signifierait donc que Dieu n’avait pas grand-chose à faire au même moment de Corcy Comperator tué par une balle perdue alors qu’il protégeait ses filles de son corps. La plupart de ces croyants politico-chrétiens étant également « pro-guns », ils oublient aussi que Dieu n’aurait pas eu à intervenir avec une législation « normale » de contrôle des armes.

Minutemen ou super-vilains ?

Les assassinats ou les tentatives d’assassinats politiques sont donc nombreux dans l’histoire des États-Unis, mais le plus étonnant est peut-être qu’il n’y en ait pas plus dans ce pays qui conjugue le culte de l’action individuelle et plus d’armes à feu que d’habitants. Nous sommes dans un pays qui a, dès sa naissance, mis en avant les Minutemen, ces citoyens capables de prendre les armes dans la minute pour défendre la Patrie et la liberté, alors que l’armée régulière permanente était longtemps interdite, car soupçonnée d’être l’instrument potentiel de la tyrannie. Dans cette conception où on se méfie plus de l’État que d’ennemis extérieurs, le monopole légitime de la force n’est pas attribué au gouvernement mais aux citoyens.

Quand on conjugue le culte du héros individuel et des centaines de millions d’armes à feu - dont au moins 11 millions d’AR-15 (certains parlent de 25 millions) et bien d’autres armes tout aussi dangereuses - on peut s’attendre à ce que certains se sentent investis d’une mission, sacrée ou pas, malgré la mort presque assurée au bout. Il y a en eu ainsi 38 en 2023 à s’être lancé dans des fusillades de masse provoquant 288 morts ou blessés, avec une préférence pour les écoles ou les supermarchés. Certains ont une conception plus politique de leur action, comme John Wilkes Booth lançant « Sic semper tyrannis » (« ainsi en est-il toujours des tyrans ») après avoir tiré sur Abraham Lincoln, une phrase attribuée à Brutus après l’assassinat de César et devise de l’État de Virginie.

Dans le long cycle des Princes d’Ambre, le romancier Roger Zelazny décrit l’affrontement entre des puissants mondialisés (en l’occurrence plutôt universalisés) et des modestes qui ont le pouvoir, dit du Logrus, de faire venir à eux tout ce qu’ils veulent. Des individus qui peuvent faire venir à eux facilement des armes de guerre disposent d’un super-pouvoir d’autant plus puissant qu’ils agissent désormais dans un contexte hypermédiatisé qui va amplifier les effets de leurs actes. Que l’on songe simplement à l’impact considérable en France des frères Kouachi et Amédy Coulibaly en janvier 2015, amenant quelques jours plus tard 44 chefs d’État à Paris et des millions de Français dans les rues après une émotion immense.

Que l’on songe aussi à ce qui se passerait en France, s’il y avait plusieurs millions de Kalachnikovs, même bridées au coup par coup, en circulation presque libre et non en passant par des réseaux criminels. On peut imaginer que beaucoup d’attaques que l’on parvient à maintenir au niveau- incompressible - de l’arme blanche, comme encore avant-hier contre un soldat français Gare de l’Est à Paris, se feraient au fusil d’assaut. Outre la menace jihadiste ou celle de tous ceux qui en veulent à la France, on peut imaginer aussi des possibilités terribles pour les groupuscules radicaux, type Action directe ou Charles Martel pour des bords opposés dans les années 1970-1980 mais dotés d’un arsenal militaire. Pour autant, on peut encore croire qu’il n’y a pas en France un quart de la population considérant la violence mortelle venant des citoyens eux-mêmes comme légitime pour sauver le pays, comme c’est le cas actuellement aux États-Unis selon un sondage du Public Religion Research Institute, avec même une proportion d’un tiers chez les électeurs républicains, ceux-là mêmes qui viennent de la subir à Butler et paradoxalement par un des leurs.

Les individus seuls lourdement armés sont donc des super-héros potentiels, du moins dans la croyance libertaire américaine, alors que dans les faits ce sont presque toujours des super-vilains. En 2006-2007, une série crossover de l’univers Marvel imaginait que l’État décide d’obliger tous les individus dotés de super-pouvoirs de servir le gouvernement au lieu d’agir individuellement. En clair, il s’agissait de rétablir le monopole de l’État sur l’usage de la force selon la description de Max Weber. Cette décision entraînait une scission entre les héros, les rebelles au gouvernement mais passionnément patriotes étant dirigés par Captain America, le plus vieux de tous les super-héros américains puisque né en 1917, incarnation de la great generation blanche et probablement électeur républicain. Captain America finit par être assassiné dans cette histoire par des gens qui veulent réellement instaurer une dictature aux États-Unis. Et c’est là que se situe toute l’ambiguïté de Butler, des gens d’un même camp pouvant simultanément voir en Donald Trump un champion de la liberté et un potentiel dictateur à éliminer, au risque de déclencher une guerre larvée des Minutemen de l’Amérique profonde contre le pouvoir jugé totalitaire d’un État mondialisé. La série Marvel s’appelait Civil War et cette idée de guerre civile, reprise entre autres dans un film récent, se promène dans l'inconscient collectif américain.