jeudi 20 juin 2019

Se désengager d’un enlisement


Publié dans Défense et sécurité internationale n°130, juillet-août 2017

«On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut».
Nicolas Machiavel

Lancée en décembre 2013, l’opération française Sangaris était destinée à appuyer les forces interafricaines pour mettre fin à la «faillite totale de l’ordre public, l’absence de l’état de droit et les tensions interconfessionnelles» dans le pays. Annoncée pour six mois, cette opération ne s’est pas passée pas comme prévu. Il n’y a eu ni effet de sidération à la vue des soldats français ni afflux massif de nations européennes et africaines volontaires pour participer à la mission et les forces engagées étaient notoirement insuffisantes. Le problème est que les forces françaises étaient aussi engagées au Sahel et ne tarderaient pas à être lancées dans deux autres «opérations dont on ne voit pas la fin» : au Levant en septembre 2014 puis dans les rues de France avec l’opération Sentinelle. Il est facile en France pour l’exécutif d’engager la force armée, il lui est souvent beaucoup plus difficile en revanche de mettre fin à ces mêmes engagements.

Comme aux Échecs ou au Go, les fins de campagnes militaires ont une logique propre différente des «ouvertures», toujours plus faciles à appréhender, et des «milieux de campagnes» où l’enchevêtrement des actions dialectiques est à son maximum et l’issue encore incertaine. Une des différences entre les opérations extérieures et les Échecs ou le Go réside toutefois dans le fait qu’elles se mènent au minimum à trois avec une puissance intervenante associée à une puissance locale, généralement un État, face à, au moins, un ennemi également local. Du point de vue de la puissance intervenante, cette fin de campagne ne pose vraiment problème que lorsqu’on ne perçoit plus très bien qu’elle peut en être l’issue ou alors que celle qui se dessine n’est pas favorable.

De la difficulté de la remise en cause

Ce point de bascule n’est pas toujours très facile à appréhender surtout dans les opérations complexes au milieu des populations. On peut utiliser des indicateurs chiffrés, mais ceux-ci peuvent s’avérer eux-mêmes trompeurs. Au printemps 2004 en Irak, les attaques contre les troupes américaines avaient considérablement diminué par rapport à l’automne 2003. On en conclut que la situation s’améliorait. En réalité, cette diminution correspondait à la fois à une action plus souterraine des rebelles et aux moindres risques pris par les forces américaines quelques semaines avant la relève. Dans les bilans présentés, la situation était bonne, dans la réalité elle se dégradait. En avril 2004, la résistance de Falloujah, la révolte chiite mahdiste, l’effondrement des nouvelles forces de sécurité irakiennes et la révélation des exactions de la prison d’Abou Ghraïb constituèrent alors autant de très mauvaises surprises. Si ces indicateurs sont utiles, ils doivent être choisis avec soi et surtout appuyer des appréciations d’individus connaissant parfaitement le milieu, en espérant qu’elles ne soient pas déformées par le souci de dire ce que l’on souhaite entendre.

Pour autant malgré une bonne remontée des informations, l’acceptation des choses peut encore prendre du temps. La Force multinationale de sécurité de Beyrouth (FMSB), qui regroupait trois contingents européens et un contingent américain a été déployée dans la capitale libanaise en septembre 1982 avec pour mission d’appuyer les forces armées libanaises (FAL) dans la sécurisation de la ville. À l’été 1983, les attaques de la milice chiite Amal puis du Parti socialiste progressiste contre les FAL mirent en évidence la contradiction de vouloir appuyer une force armée engagée au combat, mais en refusant soi-même se s’engager au combat. Malgré sa neutralité affichée, la FMSB a alors fait l’objet de plusieurs attaques et 15 soldats français ont été tués de juin à octobre 1983. La constatation d’une telle crise opérationnelle aurait dû logiquement amener à une remise à plat des conditions d’exécution de la mission et à un choix de rupture, soit dans le sens d’une transformation radicale des moyens et des méthodes, soit dans celui d’un abandon. C’est pourtant le plus souvent la poursuite de l’opération sans changement majeur qui est décidée.

On continue dans la même voie d’abord et simplement parce que peu de décideurs, depuis les officiers sur le terrain jusqu’au chef de l’exécutif, se remettent rarement en cause. Changer radicalement c’est admettre que l’on s’est fourvoyé. C’est d’autant plus compliqué que l’on agit en coalition et que la mobilisation préalable de l’opinion publique a été forte. Il est difficile d’annoncer que l’on va renoncer à combattre avec des ennemis que l’on a présentés comme le mal et que l’on s’était promis de détruire. La durée des guerres au milieu des populations dépasse souvent celui des tours opérationnels et des mandats électoraux, il est donc toujours tentant lorsqu’on perçoit des difficultés de laisser le soin de la rupture aux successeurs. On effectue bien des adaptations, mais celles-ci sont généralement plutôt destinées à réduire les risques, en maintenant les troupes dans les bases par exemple ou en faisant appel à des forces aériennes, ce qui réduit encore la capacité à influer sur les évènements.

Durer et espérer

En réduisant au maximum les risques et l’exposition médiatique, il peut être possible de durer ainsi longtemps, sans effet, mais aussi avec peu de pertes. Dans le meilleur des cas, le contexte politique local peut changer radicalement ou une mission des Nations-Unies peut accepter de prendre le fardeau. Il est alors possible de se replier dans l’honneur ou à défaut, de rester en deuxième échelon. Dans le pire des cas, la situation se dégrade. Persister sans changer radicalement consiste alors à attendre la catastrophe. Au début du mois d’octobre 1983, le Président Mitterrand déclarait encore aux Nations-Unies que «La France n’a pas d’ennemis au Liban». Quelques jours plus tard, le 23 octobre, deux attaques-suicide tuaient 58 soldats français et 241 Américains.

Il est alors difficile d’admettre devant l’opinion publique que les choses vont dans le bon sens et l’incitation au changement de posture devient très forte. Paradoxalement, cette nouvelle pression s’exerce plutôt là aussi, au moins dans un premier temps, dans le sens d’une continuation au nom du principe des coûts irrécupérables qui incite à poursuivre une activité, même négative, parce que l’on a déjà payé pour pouvoir effectuer cette même activité. En termes militaires, cela signifie considérer que les soldats tombés ne doivent pas être morts pour rien. Il s’y ajoute généralement aussi, comme aussi après un attentat terroriste, le désir de vengeance. À moins de se contenter d’opérations aériennes sans risques (et parfois sans cibles), cela équivaut à faire tomber des soldats sans ressusciter ceux qui sont déjà morts. L’Histoire retient le nom de l’adjudant-chef Franck Bouzet, dernier soldat à tomber au combat en Afghanistan le 7 juillet 2012, alors que la force française était en train de se replier. En réalité, il n’était que le dernier d’une série de morts devenus inutiles à partir du moment où l’échelon politique avait compris que la poursuite de l’opération ne donnerait pas de résultats politiques et qu’aucun changement radical n’a été tenté pour qu’ils en aient.

Lorsque le repli commence véritablement, les «morts pour rien» ne sont plus d’un seul coup ceux du passé, mais ceux du futur. On assiste alors à une sorte d’emballement, entre alliés au sein d’une coalition et à l’intérieur même du pays à une pression politique interne. La date de la fin de mission française en Kapisa-Surobi a ainsi glissé de 2014 à 2012 au gré des surenchères des candidats à la présidentielle.

Réussir sa sortie


Changer radicalement les choses peut consister à changer de posture et engager d’un seul coup beaucoup plus de moyens. Au mieux, on peut espérer arracher un succès et au pire négocier dans de meilleures conditions. C’est ce que tente le général de Gaulle avec le «plan Challe» en Algérie en 1959 ou le Président Nixon au Vietnam en 1972, en appuyant massivement l’armée sud-vietnamienne contre l’offensive de celle du nord et en lançant une grande opération de bombardement de Hanoï. Si le premier cas ne donne pas les résultats politiques escomptés (et maintient même l’illusion cruelle d’«avoir gagné militairement»), le second permet effectivement de négocier un retrait «dans l’honneur». Le seul cas moderne de «sursaut» réussi est celui réalisé en Irak en 2007 avec le renforcement important de 30000 hommes et la généralisation des meilleures pratiques de contre-insurrection. Surtout, cet engagement a accéléré la transformation du paysage politique local en accompagnant le changement d’alliance de la guérilla sunnite. Le rapport de forces a alors été suffisant pour vaincre les groupes djihadistes puis l’armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr. Les forces américaines ont pu ainsi se replier en 2010 plus facilement que si cela s’était réalisé en 2007, comme cela était envisagé.

À défaut de pouvoir injecter de nouvelles forces, il est possible pour peu que l’on dispose encore d’une certaine marge de manœuvre de considérer «où s’arrête ce qui suffit». L’engagement français au Tchad de 1969 à 1972 peut être considéré à cet égard comme un modèle. À partir de 1971, on comprend que la poursuite de l’opération Bison dans le nord du pays ne parviendra pas à détruire le Front de libération nationale (Frolinat), ou alors à un coût très important. On se contente donc d’avoir pacifié le sud du pays, réorganisé l’administration et les forces armées tchadiennes (FAT). En accord avec le gouvernement local, le Président Pompidou déclare alors la mission accomplie et en marque symboliquement la fin par un voyage officiel sur place. Les forces françaises sont retirées à l’exception d’un petit bataillon qui reste pendant trois ans en appui des FAT. En réalité, le conflit n’est pas terminé, mais les choses sont suffisamment stables pour introduire un «délai de décence» qui fera qu’une nouvelle dégradation de la situation ne pourra être imputée à l’abandon des Français.

De fait les forces françaises interviennent à nouveau six ans plus tard avec l’opération Tacaud. Le contexte politique est cependant beaucoup plus instable et les succès tactiques ne permettent pas de stabiliser la situation comme en 1972. Au bout de deux ans, l’opération est abandonnée, fait exceptionnel, par l’exécutif qui l’a déclenché, facilité il est vrai par une faible exposition médiatique. Il en est sensiblement de même pour l’opération Noroît lancée au Rwanda en 1990 afin d’aider les forces armées rwandaises à lutter contre le groupe Front patriotique rwandais (FPR). La discrétion totale (l’opération n’est toujours pas classée dans la liste officielle des opérations extérieures) permet de la démonter facilement en 1993 après la signature des accords d’Arusha.

Il est désormais difficile, y compris pour la France, de lancer une opération discrète. Cela incite dans le meilleur des cas à assumer les choses de manière réaliste comme le Président Hollande en lançant l’opération Serval au Mali en 2013 ou le Président Bush lorsqu’il annonce que l’année 2007 sera «sanglante et violente». Mais cela peut inciter au contraire à recourir à l’hyperbole, comme les discours du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, ou au contraire à la recherche de l’invisibilité totale avec l’emploi des forces spéciales ou clandestines. La narration initiale est importante, car elle engage l’avenir, mais la narration finale l’est également. S’il est rare de pouvoir clamer victoire, comme après la guerre du Golfe en 1991, il peut être possible de démontrer que la mission a, malgré tout, été remplie.

La réussite d’une opération réside dans la transformation favorable d’un contexte politique local. Cela nécessite d’emblée une concordance entre le réalisme des objectifs, l’adéquation des ressources et la pertinence des méthodes. L’examen rétrospectif de toutes les opérations «enlisées» depuis cinquante ans tend à montrer que cette concordance était possible avec une bonne analyse initiale de la situation. À défaut, le déficit de l’analyse doit être compensé par du courage politique, une narration réaliste et l’acceptation d’un changement radical de stratégie. Le même examen tend à prouver que c’est encore plus rare que les bonnes analyses initiales.

mercredi 19 juin 2019

Comment réduire la cohésion nationale avec le SNU


Version courte et réactualisé de En avant doute ! publié ici en juin 2018 
et disponible également sur lefigaro.fr

Ça y est, c’est parti, le nouveau Service national universel (SNU) est lancé. Il comprendra donc deux phases.  La première consistera, selon le jargon officiel «en une occasion de vie collective permettant à chaque jeune de créer des liens nouveaux, d’apprendre une façon neuve de vivre en commun, et de développer sa culture d’engagement pour affermir sa place et son rôle au sein de la société». En clair, il s’agit d’un internat de deux semaines vers l’âge de 16 ans, suivi quelques mois  plus tard d’un projet de groupe de deux semaines également. Dans une deuxième phase, chaque jeune sera encouragé à poursuivre volontairement une période d’engagement d’au moins trois mois, dans un service public ou un organisme d’intérêt public.

Revenons sur la première phase. La ministre des Armées (pourquoi elle au fait ?) l’a décrite l’an dernier comme «Une période, où les jeunes vivront ensemble, apprendront à se connaître, se comprendre, s’apprécier, quelles que soient leurs origines, leurs croyances ou leurs orientations. Ce sera utile pour notre jeunesse». Cela ne vous rappelle rien?

Edmont Cottinet a créé la première colonie de vacances en 1880. Dans son esprit, ce centre collectif au grand air était destiné à l’autonomisation des enfants et surtout à l’apprentissage du vivre-ensemble (ou parlait alors de fraternité). Cette idée a très vite été reprise par différentes communautés religieuses, politiques ou même des entreprises, jusqu’à toucher des millions d’enfants dans les années 1950, puis de décliner en même temps que tous les groupes qui avaient des projets de société.

Voici donc en 2019 qu’après avoir annoncé un service national obligatoire de plusieurs mois (avec une formation militaire) pour les jeunes adultes, on a abouti à des colonies de vacances pour adolescents organisés par l’Etat. Pourquoi pas, mais commençons par admettre qu’il ne peut s’agir là d’un service national, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de service rendu à la nation. Les différentes formes de services, dont le militaire, consistaient, après une formation initiale à un «retour sur investissement» de quelques mois, voire de plusieurs années dans le cadre des réserves. Que cela ait pu constituer une «occasion de vivre ensemble» et contribuer à la formation de la citoyenneté n’était qu’un effet induit de l’affaire, non son objet premier. 

Ajoutons qu’à l’agonie du service national dans les années 1990, en même temps que celle des colonies de vacances, le quart seulement d’une classe d’âge effectuait sa composante militaire. Les filles, sauf de rares volontaires, étaient exemptées et les fils des milieux aisés disposaient de nombreux biais pour y surseoir ou effectuer un service dans des conditions plus confortables. Les bienfaits du «vivre ensemble» apparaissaient alors donc plutôt comme un impôt supplémentaire imposé aux garçons de la «France d’en bas». On notera au passage que tous les actuels promoteurs et défenseurs des vertus du SNU, hommes et femmes et le président de la République en premier lieu, auraient pu effectuer en leur temps le service national s’ils l’avaient voulu. Aucun ne l’a alors jugé digne de lui.

Le SNU n’apporte pas grand-chose à la nation dans sa phase obligatoire. La réunion «obligatoire et universelle» de mineurs à des fins d’apprentissage, que ce soit dans un collège ou en plein air, n’est pas un service, mais un projet éducatif, ce qui relève donc pleinement du ministère de l’Éducation nationale (et en aucun par exemple des militaires ou alors pourquoi pas des juges, des gardiens de prison, des préfets, des policiers, des chargés de mission de l’Élysée, etc.).

On cherche ensuite ce qui, durant ces quinze jours de vie collective, ce qui ne pourrait être appris au Lycée. On ne trouve que deux choses. La Marseillaise, le respect au drapeau et l’uniforme d’abord, non que cela soit techniquement impossible de le faire au lycée, mais on comprend bien que cela y traumatiserait une partie du corps enseignant, pas seulement lui d’ailleurs. 

Au-delà de cette innovation, qui sera toujours subtilement discutée sur les réseaux sociaux, le cœur du projet de société est de faire dormir dans un dortoir et hors de chez eux des adolescents pendant quatorze jours. On est loin de la «levée en masse» de 1793 et il faudra quand même expliquer un minimum scientifiquement, par quel processus on ressoudera la nation avec ce qui est plutôt un «coucher en masse». Ce qui pouvait créer de la cohésion dans un régiment d’appelés, ce n’était pas le dortoir, mais les épreuves, les marches, les entraînements, le froid, bref des choses difficiles à faire ensemble pendant des mois. Il y a peu de chances que l’on mette les futures classes de jeunes à l’épreuve et c'est tant mieux. Passons rapidement sur le projet découverte de deux semaines qui suivra ce petit internat, guère différent des stages qui peuvent exister.

Si on ne voit pas très bien ce que tout cela apportera de nouveau, on voit bien en revanche ce que cela affaiblira, car tout cela sera très cher. Il est question d’un budget annuel de 1,5 milliard d’euros pour la phase obligatoire du SNU, sans compter les dépenses d’infrastructure initiales. Et cet argent sera forcément ponctionné quelque part, soit dans la poche des contribuables, soit dans les autres ministères. Comme cette dernière hypothèse est la plus probable, on peut déjà annoncer que les services publics verront leurs moyens réduits par le SNU. On peut imaginer aussi que le bilan «cohésion sociale» ne sorte pas en positif de cet arbitrage.

Le service national universel pouvait être un vrai projet ambitieux et un vrai projet de société, mais en réalité, il n’y avait sans doute que deux voies cohérentes. La première était le retour à une forme de service national élargi à l’ensemble du service public. Cela supposait de surmonter l’interdiction juridique du travail forcé pour les adultes et bien sûr de traquer les inévitables resquilleurs, condition sine qua non de la justice de ce service. L’effort était considérable, mais on peut imaginer qu’un renfort de 800000 jeunes aurait pu être utile à des services publics en grande difficulté.

La seconde consistait à s’appuyer sur l’existant. On fera remarquer combien la définition de la troisième phase du SNU : «Un engagement de trois mois au moins, exclusivement volontaire, dans nos armées, nos forces de police, chez nos pompiers, nos gendarmes, dans des collectivités ou encore dans les associations» ressemble étrangement à celle du Service civique un peu élargie. Or, chaque contrat, rémunéré, de Service civique de 6 à 12 mois coûte moins du double de ce que coûteront les quinze jours d’internat de chaque jeune «rassemblée». On peut concevoir que le premier investissement public serait incomparablement plus utile et rentable pour l’individu et la nation que le second. On pourrait évoquer aussi bien sûr les autres serviteurs volontaires, comme les pompiers ou les réservistes aux ministères des Armées ou de l’Intérieur, et imaginer ce que l’on pourrait y faire avec 1,5 milliard d’euros;

Au final, on ne pouvait pas s’appuyer sur l’existant, car il fallait concrétiser à tout prix un engagement de campagne et on a reculé devant l’ampleur de l’œuvre qui aurait été nécessaire pour revenir à un vrai Service national. On a donc préféré accoucher d’une très coûteuse souris qui sera très vite chassée de tous les côtés.

mardi 18 juin 2019

Sur Army Stories, les débuts de l'aviation militaire

Army Stories (ici) est la première chaîne française entièrement consacrée à la chose militaire. On y trouve d'excellents documentaires et reportages sur les soldats et les événements qu'ils ont vécus ou créés. 

J'ai déjà eu le plaisir de venir y évoquer le 6 juin 1944. A l'occasion du Salon du Bourget, je vais maintenant vous parler des débuts de l'aviation militaire. C'est ici.

vendredi 14 juin 2019

Comment l’Iran nous a vaincus-Petit retour sur une guerre non déclarée


Extrait d'un ouvrage à venir sur la France en guerre

Dans les années 1980, la France a connu simultanément deux confrontations au seuil de la guerre ouverte, contre la Libye et contre l'Iran. Les résultats ont été mitigés.

Bien qu’ayant accueilli en exil son guide suprême l’ayatollah Khomeiny, la France s’oppose très vite à la nouvelle République islamique d’Iran proclamée en avril 1979. Or, à l’époque du Shah, les deux pays avaient conclu un vaste accord de coopération nucléaire. Cet accord est remis en cause avec le nouveau régime. L’Iran rompt le contrat de fourniture de centrales nucléaires, mais souhaite rester dans le consortium Eurodif et bénéficier de la fourniture d’uranium enrichi prévue dans les accords. François Mitterand s’y refuse, comme il refuse que la France rendre l’argent, un milliard de dollars, prêté à l’époque du Shah.

La France multiplie en revanche les accords avec l’Irak de Saddam Hussein, alors le premier partenaire commercial de la France au Moyen-Orient et son deuxième fournisseur de pétrole. Lorsque Saddam Hussein engage la guerre contre l’Iran en 1980, il est pleinement soutenu par les États-Unis (désigné « Grand Satan » par l’Iran) et la France (« Petit Satan »). La France lui fournit un quart de son équipement militaire et les réacteurs de la centrale nucléaire de Tammuz (détruite par les Israéliens en juin 1981). Il y a alors plus de 10000 expatriés français en Irak, un partenaire économique à peu près aussi incontournable que peuvent l’être l’Arabie Saoudite ou le Qatar aujourd’hui. Les retombées sur l’industrie française sont énormes, les rétrocommissions sur les partis politiques français aussi. D’un point de vue moins matérialiste, le «progressisme laïc» de Saddam Hussein plait également beaucoup plus que cette République islamique chiite dont on craint qu’elle ne veuille exporter sa révolution.  

La France joue soutient donc massivement l’Irak dans sa guerre. En septembre 1981, elle signe avec Saddam Hussein un contrat d’un montant équivalent à plus de 1,5 milliard d’euros et portant sur des centaines de véhicules blindés, des milliers de missiles antichars et antiaériens et même plus de 80 canons automoteurs de 155 mm, dont l’armée de Terre française n’est pas encore dotée. L’aviation irakienne dispose déjà de 90 avions de combat Mirage F1. On y ajoute 25 autres appareils en 1985. Entre temps, en octobre 1983 le porte-avions Clemenceau est venu prêter cinq avions Super-Etendard seuls à même de frapper les navires iraniens dans le Golfe avec leurs missiles AM-39 Exocet. Les quatre restants sont rendus à la France l’été 1985.

On peut difficilement imaginer à l’époque que cela passera inaperçu, mais on s’estime probablement protégé de toute action de la République islamique, dont on croît de toute façon le destin assez bref. C’est une erreur.

Il existe deux manières militaires d’agir, en séquence ou en cumul. Dans le premier cas on progresse par étapes vers l’objectif, dans le second on multiplie les actions ponctuelles jusqu’à faire émerger ce même objectif. Pour faire céder la France, l’Iran lance plusieurs campagnes cumulatives sans apparaître au grand jour grâce à des «sociétés écrans».

La première zone d’action est le Liban où l’Iran s’associe la Syrie, également hostile localement à la France. En septembre 1981, l’ambassadeur de France au Liban est assassiné par une milice à la solde de la famille Assad. Surtout, les Occidentaux ont placé naïvement d’énormes cibles militaires au Liban avec les contingents de la FINUL et surtout, à partir de septembre 1982, de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth. Syriens et Iraniens saisissent évidemment cette occasion facile et la FMSB est violemment attaquée, en particulier le 23 octobre 1983 lorsque 58 soldats français et 241 Américains sont tués en quelques minutes. La FMSB est repliée piteusement au printemps 1984. La France seule y a perdu 89 soldats. Le deuxième axe d’effort au Liban consiste à y faire capturer des otages par divers groupes locaux. Onze diplomates et journalistes français sont ainsi enlevés de 1985 à 1987. La seconde zone d’action est la capitale française où 14 attentats à la bombe sont organisés de décembre 1985 à septembre 1986, faisant 13 morts et plus de 300 blessés. Le réseau de Fouad Ali Saleh, à l’origine de ces attaques est démantelé en 1987. Ce réseau est lié au Hezbollah libanais, lui-même lié à l’Iran. Il n’est pas exclu non plus que l’assassinat en novembre 1986 de Georges Besse, ancien Président du directoire d’Eurodif, par le groupe Action directe ne soit également lié au conflit. Dans le golfe Arabo-Persique enfin, les Gardiens de la révolution islamique harcèlent les porte-conteneurs battant pavillon français puis tous les pétroliers à partir de 1986.

Cette offensive multiplie surprend la France qui se découvre à la fois vulnérable et sans véritable moyen d’action contre l’Iran, hors des attaques directes. La République des Mollahs n’apparaît pas au grand jour et ne peut donc pas fournir de prétexte flagrant à une guerre ouverte. Surtout, sans l’engagement américain, impossible dans le contexte de l’époque, les moyens militaires français seuls apparaissent d’un coup très limités et puis, si l’exécutif français de l’époque aime les montrer il répugne à les utiliser pour combattre. Le 7 novembre 1983, deux semaines après l’attaque du Drakkar à Beyrouth, le véhicule piégé (une jeep marquée «armée française») destiné à faire exploser l’ambassade d’Iran à Beyrouth n’a pas fonctionné. Moins de deux ans avant le fiasco du Rainbow Warrior, la France ne sait visiblement plus très bien monter des opérations clandestines. Dix jours plus tard, le raid aéronaval lancé dans la plaine de la Bekaa a été une pantalonnade, le monde entier ou presque ayant été averti de l’attaque (par une source au ministère des Affaires étrangères semble-t-il).

Reste la gesticulation. Jacques Chirac, Premier ministre de cohabitation depuis 1986, lance deux « opérations de démonstration » après les attentats de Paris. La première est baptisée «Garde aux frontières» et consiste à déployer 2000 soldats autour du territoire métropolitain en soutien des forces de police et de douane. Cette «opération anxiolytique», la première du genre, ne sert évidemment à rien sinon à «rassurer» et surtout à témoigner de l’activité de l’exécutif. Dans le même temps, 140000 tonnes de navires sont envoyées dans le Golfe arabo-persique. Cette opération «Prométhée» est nettement plus utile que «Garde aux frontières» dans la mesure où elle permet de protéger les navires français, et même parfois neutres, des attaques iraniennes. Elle reste cependant là encore largement une opération de gesticulation. Les huit passages du groupe aéronaval dans le Golfe sont l’occasion de déclarations martiales du président de la République mais aucune frappe n’est jamais ordonnée.

En réalité, le gouvernement français avait déjà décidé de tout céder à l’Iran et peut-être même pour le Premier ministre de tirer un profit politique de la libération des otages peu de temps avant l’élection présidentielle de 1988. L’argent dû à l’Iran lui est rendu, ainsi que le personnel diplomatique inquiété après les attentats de Paris. Les otages au Liban sont libérés en échange. Il est alors mis fin aux opérations militaires de démonstration dont le but principal, et atteint, avait bien été de permettre un abandon plus facile derrière un masque de fermeté. Un traité définitif, équivalent à un traité de paix, est signé par la France et l’Iran en 1991.

Au bilan, la France s’est lancée dans une guerre de fait contre l’Iran avec une grande naïveté, y compris d’ailleurs dans l’espoir aussi que Saddam Hussein allait pouvoir financer toutes ses commandes (c’est le contribuable français qui assurera la différence aux entreprises). En réalité, l’Iran n’était pas, et n’est toujours pas, une menace pour la France, et ses exigences dans le cadre du contentieux Eurodif étaient somme toute assez légitimes. Cette guerre était donc inutile, sinon pour plaire à nos alliés américains et locaux, alors qu’il aurait été possible, à la manière russe, de se placer en intermédiaire diplomatique et double fournisseur. Il est vrai que nous avons un peu joué ce dernier rôle, puisque la France (comme les États-Unis d’ailleurs) a également livré des obus à l’Iran de 1982 à 1986, ce qui a permis de financer le Parti socialiste. À tout le moins, si on décide d’aller à la confrontation il faut anticiper les réactions de l’ennemi et donc au minimum le connaître, et s’en préserver autant que possible. Rien de tout cela n’a été fait sérieusement.

jeudi 13 juin 2019

Batailles pour Bagdad (2006-2008)


Ligne de front n°59, janvier 2016

Capitale administrative et économique, représentant un quart de la population totale du pays, Bagdad est le cœur multiculturel de l’Irak entre les provinces sunnites au Nord et les provinces chiites au Sud. Son contrôle constitue donc l’enjeu essentiel du conflit depuis 2003. Durant l’année 2005, les forces de la Coalition se sont retirées de la ville laissant la place aux forces de sécurité nationales au service d’un nouveau pouvoir, provisoire d’abord puis issu des élections législatives de décembre. Ce nouveau pouvoir, dominé par les grands partis chiites, tarde cependant à former un nouveau gouvernement et les forces de sécurité sont encore très fragiles. Entre temps, Bagdad est devenue la capitale de la violence.

Bagdad chaos

Le vide est alors occupé par deux grands mouvements radicaux qui se disputent les quartiers : l’armée du Mahdi ou Jaysh Al-Mahdi (JAM), le grand mouvement chiite nationaliste mené par l’ayatollah Moqtada al-Sadr, et les organisations radicales sunnites dominées par Al-Qaïda en Irak (AQI). L’Armée du Mahdi a pour base l’immense quartier de Sadr City au nord de la ville. Elle bénéficie de très nombreuses complicités dans la police locale et ses bandes terrorisent les habitants sunnites pour qu’ils quittent les zones de peuplement mixtes. De son côté, AQI recherche délibérément la guerre civile et le chaos afin de couper définitivement la communauté sunnite du nouveau pouvoir et d’assurer son contrôle sur elle. AQI multiplie les attentats contre la population chiite.

L’un d’entre eux, la destruction le 22 février 2006 de la mosquée d’or de Samarra, l’un des hauts lieux saints du Chiisme, provoque une flambée de violence dans tout le pays. Dès lors, plus de cent civils sont tués en moyenne chaque jour en Irak. Chaque mois, plus de 200 000 irakiens quittent le pays et 200 000 autres fuient leur région. Beaucoup se réfugient dans des conditions précaires à Bagdad où ils tombent souvent sous l’influence des plus extrémistes, seuls capables de leur venir en aide efficacement. Les milices chiites, souvent sous couverture policière, n’ont plus aucune retenue. Bagdad et sa périphérie, où s’exercent les deux-tiers des violences, devient alors le centre d’une guerre civile qui peut conduire à l’éclatement du pays. En juin 2006, l’ambassadeur américain Zalmay Khalilzad adresse une note qui dépeint un tableau terriblement sombre de la vie quotidienne des Bagdadis, entre coupures d’électricité, pénurie d’essence et peur des représailles pour comportement « non-islamique » ou collaboration avec les « Croisés ». La politique de retrait dans les bases des forces américaines n’est plus tenable dans ses conditions et alors qu’un gouvernement irakien vient enfin d’être formé en mai sous la direction de Nouri al-Maliki, les GIs doivent revenir en première ligne pour reconquérir le terrain perdu.

L’opération de sécurisation de Bagdad, baptisée « En avant ensemble », est lancée par le gouvernement Maliki à la mi-juin. Le principe est de nettoyer les quartiers les uns après les autres de toute présence criminelle, d’y affecter ensuite une brigade de police et d’y relancer l’économie. Les Américains y engagent deux brigades aux côtés des Irakiens et 600 millions de dollars dans un fond d’aide économique. L’opération débute par les quartiers mixtes de Dura, Ghazalia et Amiriyah, et semble donner de bons résultats. Sous la pression de Washington, le nouveau gouvernement tente de réorganiser la police. Les crimes diminuent et une vie normale semble reprendre. Les arrestations sont cependant rares et la progression du nettoyage est très lente. Au début du mois d’août 2006, deux nouvelles brigades américaines arrivent dans la capitale, avec plus de 6 000 nouveaux soldats irakiens, ce qui donne un total de 40 000 soldats à Bagdad.

L’ensemble reste insuffisant pour obtenir la densité de quadrillage nécessaire pour une ville de cette importance. Les Américains persistent à consacrer la plus grande partie de leur énergie à leur autoprotection et rechignent à faire autre chose que des patrouilles en véhicules blindés. Du côté irakien, la police très largement noyautée par les Mahdistes ne fait rien de sérieux contre eux et les militaires, en majorité chiites, sont non seulement maladroits dans ces missions  de contrôle urbain mais sont aussi très réticents à s’engager contre les quartiers sadristes les plus durs. La ville continue donc de subir chaque jour plusieurs dizaines d’attentats, tirs de mortier ou fusillades et après une légère décrue, le nombre de morts violentes à Bagdad remonte à 2 600 au mois de septembre.

L’opération « En avant ensemble » est donc restée superficielle et son échec est patent à la fin de l’année. Avec plus de cent soldats américains et deux cents irakiens tombés, c’est même le plus grand revers de la Coalition dans cette guerre. Son principal effet a sans doute été d’avantager les Mahdistes. A la fin de l’année, ceux-ci contrôlent les deux-tiers de la capitale. Malgré tous les quadrillages, les commandos mahdistes sont rapidement apparus comme les seuls vrais défenseurs des Chiites et les principaux bourreaux des Sunnites. Par de multiples actions, ces « groupes spéciaux » sont parvenues à « purifier ethniquement » plusieurs secteurs mixtes et à mettre en place toute une économie de prédation qui, à son tour, a permis de venir en aide à la population chiite, notamment celle des réfugiés. Les bureaux mahdistes remplacent ainsi les services gouvernementaux absents. Leur puissance est alors devenue telle qu’elle intimide les forces de sécurité irakiennes.

Cela n’empêche pas ce qui est devenu en octobre 2006 l’Etat islamique en Irak (EII) de riposter par des attentats très violents. Le 4 novembre 2006, 202 personnes sont tuées de 256 autres blessées dans quatre attaques suicide à la voiture piégée et des tirs de mortiers dans le quartier de Sadr City. C’est l’attaque la plus meurtrière en Irak depuis avril 2003. Juste avant les explosions, une centaine d’hommes masqués ont attaqué le ministère de la Santé, dirigé par des partisans de Sadr, jusqu’à l’intervention de l’armée irakienne.

Au 31 décembre 2006, plus de 16 000 Bagdadi ont été tués en douze mois et les sondages révèlent que deux tiers des Américains ont le sentiment que le pays régresse dans ses efforts pour établir la sécurité et la démocratie en Irak. Après la tentation dans la classe politique américaine d’un retrait plus ou moins progressif d’Irak, l’administration Bush annonce finalement le 10 janvier 2007 son intention contraire de renforcer les effectifs américains en Irak de 20 000 hommes afin de stabiliser la situation, à Bagdad en premier lieu. Cette nouvelle approche, dite du Sursaut (Surge) bénéficie alors de deux tendances politiques plus favorables, tendances que cette décision, alors très critiquée, tend encore à renforcer.

La progression mahdiste a atteint semble-t-il son point culminant. Au début de 2007, beaucoup de groupes spéciaux ont échappé à l’autorité de  Moqtada al-Sadr et sont devenus de simples gangs criminels qui, maintenant que les sunnites ont fui, commencent à s’en prendre à la population chiite. Le leader mahdiste s’en désolidarise, adopte dès décembre 2006 une posture de neutralité et se rapproche de Nouri al-Maliki.

D’un autre côté, un front anti-EII s’est mis en place qui tend à regrouper la plupart des tribus et organisations sunnites qui s’opposaient jusque-là aux Américains. Ce mouvement prend une ampleur particulière au printemps 2007 avec la formation du Conseil du Réveil (Sahwa) de la province d’Anbar et l’assassinat par l’EII de plusieurs chefs de mouvements nationalistes sunnites. La plupart de ces groupes basculent alors et deviennent ouvertement alliés de la Coalition contre AQI qu’ils ont fini par détester encore plus que les Américains. L’expérience du Sahwa est alors étendue à d’autres provinces sunnites puis chiites. Les Américains acceptent de financer plus de 300 groupes locaux regroupant 80 000 « fils de l’Irak », selon la nouvelle appellation. Plus de 20 000 d’entre eux sont engagés à Bagdad. Non seulement l’adversaire principal des Américains depuis 2003 disparaît mais il a rejoint ses rangs. Cette conjonction de facteurs permet dès lors de concentrer tous les moyens contre l’EII avant d’envisager la neutralisation de l’armée du Mahdi.

L’étouffement de l’Etat islamique en Irak

Une nouvelle opération de sécurisation, baptisée « Restaurer la loi » (Fardh al-Qanoon) débute le 13 février 2007. Les forces de sécurité irakiennes, où cette fois c’est l’armée qui domine, représentent 18 brigades, soit un total de 50 000 hommes avec les policiers.

De son côté, le corps multinational (un des deux grands commandements de la Coalition avec celui de la formation de l’armée irakienne), sous le commandement du général Odierno est désormais fort de dix brigades américaines (35 000 hommes) soit presque le quart du total des brigades de l’US Army, auxquels s’ajoutent les OCF-I (Other Coalition Forces in Iraq) autrement dit la Central Intelligence Agency et les unités qui y sont rattachées dont les 2 000 hommes de la nouvelle brigade irakienne des forces spéciales. Ces effectifs, encore insuffisants, sont complétés par les sociétés militaires privées qui assurent la protection des infrastructures et surtout par les « fils de l’Irak ». Ce renfort des miliciens sunnites permet de suppléer une police peu fiable pour occuper le terrain une fois le nettoyage des zones effectué par les unités de combat américano-irakiennes.

Un décret du gouvernement Maliki désigne le général Abboud Qamba comme responsable de la sécurité dans la capitale avec autorité sur toutes les forces militaires et policières irakiennes. Ses troupes peuvent perquisitionner les domiciles privés, écouter toutes les communications et imposer toutes les restrictions nécessaires dans les lieux publics. Le décret donne aussi deux semaines à ceux qui se sont emparés des maisons des Bagdadis déplacés par la terreur pour quitter les lieux. Inversement, une incitation financière de 200 dollars est offerte aux familles qui acceptent de revenir dans leur logement d’origine. Toute la population est ensuite progressivement recensée et fichée, avec des papiers d’identité peu falsifiables en anglais et en arabe. Ce recensement facilite grandement la distinction entre les milices autorisées et celles qui ne le sont pas.

De leur côté, les Américains ne sont pas sous les ordres directs du général Qamba, mais sous celui d’Odierno et au-dessus de lui du général Petraeus. Le nouveau commandant en chef de la Coalition depuis février trouve là l’occasion de mettre en application la nouvelle doctrine de contre-insurrection concrétisée par un manuel édité en décembre 2006 et dont il est un des principaux inspirateurs.

Un commandement commun américano-irakien est installé dans chacun des neuf districts de sécurité et un réseau de 75 « stations mixtes de sécurité », du niveau du bataillon, ou de postes de combat plus petits. Seul les quartiers de Sadr City sont provisoirement épargnés même s’ils sont étroitement surveillés.

Des barrières de sécurité, murs de béton de trois ou quatre mètres de haut ou réseaux barbelés, sont érigées autour des quartiers. Le premier mur est édifié à Bhazaliyah, à l’ouest de la ville. Ses 15 000 habitants sont soumis à un couvre-feu et ne peuvent entrer et sortir que par un seul point de contrôle. L’expérience s’avérant concluante, elle est renouvelée, malgré les protestations, le 10 avril dans le quartier beaucoup plus vaste et difficile d’Adhamiyah, fief populaire sunnite sur la rive orientale du Tigre et voisin de Sadr City. La guérilla y est bien implantée et les habitants ont constitué leur milice d’auto-défense contre l’armée du Mahdi toute proche et la police, ce qui pour eux revient au même. La vague de protestation a cependant été telle que le mur a finalement été remplacé par un dispositif plus léger à base de réseaux barbelés et quelques ouvrages bétonnés. Ces gated communities (communautés fermées) sont constituées dans toute la ville, à l’exception de Sadr City. A l’intérieur, les forces de sécurité, associant les moyens techniques des Américains et la connaissance du milieu des Irakiens, combinent la fois un îlotage étroit fait de présence permanente dans les rues, d’aide à la population, et de raids de forces spéciales.

La capitale elle-même est isolée du reste du pays. Trois brigades américaines sont établies au sud et au sud-est de la ville pour y interdire la communication avec les couronnes. La ville est ainsi soumise à un bouclage constitué d’un cordon intérieur (empêchant toute exfiltration) et d’un cordon extérieur (interdisant toute infiltration). La frontière avec la Syrie est fermée le 10 février.

A cette évolution dans les zones de combat, il faut ajouter la campagne originale du général Douglas Stone à l’intérieur des prisons de Bagdad où pendant l’année 2007 le nombre de rebelles détenus passe de 14 000 à 25 000. Le général Stone, arabophone et fin connaisseur du coran, a pris l’initiative d’un programme d’éducation pour plusieurs milliers de prisonniers récupérables, avec l’aide des autorités religieuses et des chefs de tribus. Ce programme discret s’avère aussi finalement un grand succès. A partir de la fin de 2007, plus de cinquante détenus, pour la très grande majorité sunnites, seront libérés chaque jour avec très peu de cas de récidives.

Riposte et impuissance de l’Etat islamique en Irak

Pour tenter de contrer cet étouffement Al Qaïda en Irak multiplie les attaques terroristes.  Dès le 12 février 2007, un attentat frappe pour la septième fois le marché chiite de Chorja provoquant 67 morts et 155 blessés. Pendant plus d’un mois, Bagdad subit au moins une explosion chaque jour jusqu’à ce que le quadrillage commence à produire ses effets. Le nombre mensuel d’attentats passe de 36 à 20. Ceux-ci peuvent néanmoins être encore très violents comme le 18 avril (190 morts) dans le quartier de Sadriyah, le 11 mai, détruisant un pont de la ville ou le 29 mai (40 morts) à Amil. Pour augmenter encore l’effet de terreur, des bombonnes de chlore sont souvent placées dans les véhicules piégés. Le chlore s’avère peu mortel mais il terrifie, provoque beaucoup de blessés et complique l’organisation des secours. A partir du 20 février et pendant trois mois, on compte une douzaine d’attentats au chlore. Un contrôle strict des dépôts de chlore, la faible létalité des nuages de chlore trop peu denses et encore réduite par quelques mesures simples inculquées à la population et surtout les coups portés aux réseaux de l’EII, qui en était le principal utilisateur et plutôt contre les Sunnites ralliés aux Américains, mettent fin à cet emploi.

Après l’emploi des gaz, la guérilla cherche un autre créneau d’innovation en améliorant ses embuscades anti-hélicoptères, combinant missiles portables, roquettes et mitrailleuses. Il fallait 49 embuscades en 2004 pour toucher un hélicoptère, puis 25 en 2005 et seulement 7 au début de 2007. Huit appareils sont abattus entre le 20 janvier et le 1er mars 2007, suscitant une forte inquiétude tant ce moyen de transport est important, surtout depuis que les mouvements terrestres sont entravés par les engins explosifs improvisés (Improved Explosive Devices, IED). Les Américains réduisent les vols non indispensables, remplacent les hélicoptères par des drones pour les missions de renseignement, établissent de nouvelles procédures de vols moins prévisibles, augmentent les vols de nuit et combinent l’emploi des voilures tournantes avec celles d’avions, mieux équipés en contre-mesures. Par ailleurs, ils traquent particulièrement les cellules rebelles anti-aériennes et offrent de fortes récompenses pour toute information sur une préparation d’embuscade. Ils font ainsi rapidement face à cette nouvelle menace.

La dernière direction d’attaque des rebelles vise à démontrer l’impuissance du gouvernement irakien par des actes symboliques. Le 22 mars 2007, un tir de mortier interrompt la conférence de presse du Premier ministre Maliki et du Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon. Le lendemain, l’adjoint du Premier ministre est grièvement blessé. Le 12 avril, un kamikaze vêtu d’une veste piégée parvient à pénétrer dans la zone verte et à tuer deux députés à l’intérieur de la cafétéria du Parlement irakien.

Avec plus de 300 morts durant les mois d’avril, mai et juin 2007, les pertes américaines sont les plus importantes depuis le début de la guerre mais cette prise de risque permet d’obtenir des résultats. Au bout de cinq mois le nombre d’assassinats a été divisé par cinq dans la ville et le nombre d’attentats par deux. A partir du mois de juin 2007, le quadrillage est assez fort pour permettre de concentrer des moyens à  une série d’opérations de nettoyage sur les abords occidentaux, méridionaux et orientaux de Bagdad en direction de ses rocades (Opération Phantom Thunder). Plus de 120 opérations de niveau bataillon sont lancées aboutissant, pour la perte de 120 soldats américains et 240 soldats et miliciens irakiens tués, à l’élimination de presque 8 000 rebelles tués ou prisonniers dont Abou al-Masri, le chef l’EII, la destruction d’un millier de caches d’armes et le démantèlement des infrastructures de fabrication des voitures piégées. Terminée à la mi-août, Phantom Thunder est prolongée par l’opération Phantom Strike qui, à partir de l’automne, vise à nettoyer les sanctuaires situés au sud-ouest, au nord-est, au nord et à l’ouest de la capitale.

L’EII est alors chassée de la capitale et de ses abords. Les attaques dans Bagdad passent de 1 278 en juin à moins de 300 à partir de novembre. Les pertes américaines elles-mêmes diminuent rapidement à partir de la fin de l’été 2007. La première bataille est gagnée.

La troisième guerre mahdiste

Le deuxième acte de la sécurisation de Bagdad concerne le quartier de Sadr City. Au début de l’opération « Restaurer la loi », approuvée officiellement par Moqtada al-Sadr, l’immense quartier qui regroupe un tiers de la population de Bagdad, est cependant isolé et des raids y sont réalisés contre les groupes spéciaux mais aussi contre les dirigeants de la JAM. Sadr se réfugie alors en Iran avec ses principaux lieutenants, tout gardant le contrôle de son organisation. Le 8 août, cependant les tirs de deux hélicoptères d’attaque Apache provoquent la mort de 32 personnes par des tirs d’hélicoptères. L’émotion est forte dans la population chiite tandis que Nouri al-Maliki, qui a toujours besoin du soutien politique des Mahdistes, en particulier de leurs 32 députés, marque sa forte réprobation des méthodes américaines. Le 29 août, Moqtada al-Sadr décrète néanmoins une « suspension immédiate et pour six mois de toutes les activités militaires » de l’armée du Mahdi, suspension qu’il prolongera encore de six mois en février 2008.

L’édit du guide est immédiatement suivi d’effet. Les milliers de combattants mahdistes en tenue noire disparaissent des rues ou n’y apparaissent plus armés tandis que le nombre de victimes dans la capitale diminue considérablement. Les assassinats ciblés, les enlèvements et attentats se poursuivent dans les quartiers sunnites environnants mais à un rythme très inférieur. Les raids des forces spéciales américaines se poursuivent également mais de manière plus discrète parfois même avec l’aide de la direction mahdiste, qui se débarrasse ainsi des éléments qu’il ne contrôle plus. En octobre 2007, le gouvernement obtient la relève par des Irakiens des troupes américaines des approches de trois quartiers de Sadr City : Ishbiliya et Habbibiya au sud et l’immense Tharwa au nord. Les deux quartiers sud et particulier Ishbiliya qui comprend, à Jamila, le plus grand marché à l’est de l’Euphrate, sont le poumon économique de l’armée du Mahdi à Bagdad. Tharwa est un bloc de 5 km sur 6,8 très densément peuplé. En se repliant du secteur, les Américains en perdent aussi la connaissance. 

La situation évolue au mois de mars 2008. Le gouvernement irakien se sent alors assez fort pour se passer de l’alliance mahdiste et entreprend, sans avertir la Coalition, de reprendre par la force le contrôle de la ville de Bassorah, où la JAM est très présente. Le 23 mars, deux jours avant la date de l’offensive prévue sur Bassorah, les Mahdistes tentent de faire pression pour l’empêcher en multipliant les tirs de roquettes sur la zone verte, y compris les ministères irakiens et les ambassades étrangères. Dans les deux jours qui suivent, plusieurs checkpoints des forces de sécurité irakiennes autour de Sadr City sont occupés, parfois avec la complicité de la police, ou isolés. Le 25 mars 2008, le gouvernement irakien engage le combat contre les Mahdistes à Bassorah. A Bagdad, la JAM riposte immédiatement en lançant des salves de roquettes et de mortiers sur la zone verte et l’aéroport. Les troupes irakiennes sont chassées de la plupart des check points qu’elles occupaient autour du quartier de Sadr City. Des centaines de policiers et quelques militaires irakiens rejoignent les rangs mahdistes alors que les accrochages font de nombreuses victimes aux abords de l’immense quartier chiite.

La 3e brigade de la 4e division d’infanterie américaine (ou 3-4 Brigade Combat Team, BCT) reçoit alors pour mission, en liaison avec les troupes irakiennes et la 4e brigade de la 10e division d’infanterie de montagne américaine (4-10 BCT) qui tient les abords Est, de neutraliser la milice mahdiste et de faire cesser les attaques de roquettes. La 3-4 BCT est formée de deux bataillons lourds : le 1-6e régiment mécanisé et le 1-68e régiment blindé, dotés tous deux de chars M1 Abrams et de véhicules de combat d’infanterie M2 Bradley mais dans des proportions différentes. Il dispose aussi du 1er bataillon du 2e Régiment de cavalerie sur véhicules à roues Stryker (1-2 SCR), unité entièrement numérisée et disposant d’un grand nombre de soldats débarqués. La brigade dispose également d’unités d’appuis, une compagnie de génie et une unité de destruction d’engins explosifs (Explosive Ordnance Disposal), et de soutien.

Après deux affrontements de plusieurs mois à chaque fois en 2004, la lutte reprend directement contre la JAM. Il ne s’agit plus cette fois de déceler et détruire des réseaux clandestins criminels et terroristes mais de mener une guerre conventionnelle sur quelques kilomètres carrés contre un proto-Etat. S’il n’est pas question, ni sans doute possible, de négocier avec l’EII, il est possible de le faire avec Moqtada al-Sadr. Au lieu de chercher à détruire la JAM, tâche considérable, on s’efforcera donc plutôt d’imposer sa volonté à ce dernier. Le mode d’action opérationnel sera donc plus conventionnel et moins « policier » que contre l’Etat islamique en Irak. Il visera d’abord à interdire toute liberté d’action aux forces mahdistes et en particulier leur capacité de tir indirect sur le reste de la capitale, puis à user suffisamment le mouvement par des pertes importantes et un blocus économique. En parallèle, la négociation politique est maintenue via l’Iran et le gouvernement chiite de Bagdad.

Bataille d’usure à Sadr City

Dans une première phase, qui débute dès le 26 mars, mais qui prend surtout de l’ampleur à partir du 5 avril, la 3-4 BCT, rejointe par la 11e division d’infanterie irakienne entreprend, de prendre le contrôle des quartiers de Habbibiya et Ishbiliya au sud de Sadr-City afin de repousser suffisamment les tirs de roquettes vers le nord pour qu’ils ne puissent plus frapper la « zone verte ». C’est l’opération Strike Denial (Interdiction des tirs). Le bataillon 1-2 SCR est chargé de cette mission tandis que le 1-68 prend le contact en bordure Ouest de Sadr City afin d’attirer et de détruire le maximum de miliciens ennemis. Le 1-2 SCR, aidé des forces irakiennes, prend position dans les rues, occupant en particulier les zones favorables aux équipes de roquettes et mortiers mahdistes. Les combats sont violents avec les fantassins mahdistes mais ceux-ci, motivés mais médiocres combattants, sont repoussés. Les tirs de lance-roquettes RPG-7 et les engins explosifs endommagent néanmoins six véhicules Stryker en une semaine, ce qui impose un renforcement avec des M1 Abrams et M2 Bradley du 1-68, lourds et encombrants mais presque invulnérables aux armes de l’ennemi. Striker Denial se termine le 14 avril par la prise de contrôle de la grande rue Al-Quds, baptisée axe Gold, qui sépare les deux quartiers sud du grand quartier Tharwa. La zone à contrôler fait néanmoins cinq kilomètres de large et on s’aperçoit rapidement qu’il est encore difficile d’empêcher des infiltrations mahdistes et la poursuite de tirs sporadiques.

Une deuxième phase,

3rd BCT/4th ID
 
baptisée Gold Wall (Mur doré) commence alors le 15 avril qui vise à interdire toute possibilité de passage entre les deux quartiers sud et Tharwa par la construction d’un mur tout le long de l’axe Gold. Le 769e bataillon du génie entreprend la pose de 3 000 blocs T-Wall de 9 tonnes et 3,5 m de haut en partant du sud-ouest et en remontant, au rythme de 100 à 150 m par jour, vers le nord-ouest. Les Irakiens ayant pris en compte le contrôle des abords ouest de Tharwa, le bataillon blindé 1-68 se consacre à la protection de la construction du mur, tandis que le 1-2 SCR et le 1er bataillon du 14e régiment de montagne, aidés de forces irakiennes, contrôlent les sept kilomètres carrés d’Habbibiya et Ishbiliya. Ils seront rejoints le 4 mai par le bataillon mécanisé 1-6.

Comme cela avait été prévu, et souhaité, la construction du mur a aussi pour effet d’attirer les combattants mahdistes qui tombent sur les coups des blindés placés chaque jour en point d’appui mobiles cent mètres en avant du mur ou sur ceux des équipes de tireurs d’élite de l’Army et des forces spéciales, dont Chris Kyle, héros du film de Clint Eastwood, American sniper, qui opèrent depuis les bâtiments en arrière du mur. Dans cette bataille glissante le long du mur, les Mahdistes comprennent très vite l’impossibilité d’aborder à découvert ces lignes de feu. Ils tentent alors de profiter des tempêtes de sable qui réduisent considérablement les capacités de surveillance aérienne ainsi que les possibilités de tir à longue distance. Une première survient le 17 avril. Les Mahdistes tentent de s’emparer d’un poste irakien mais sont repoussés après avoir perdu vingt-deux hommes. Le 27 avril, profitant à nouveau d’une nouvelle tempête, plusieurs centaines de Mahdistes tentent une grande attaque sur les abords du mur. Ils sont à nouveau repoussés, perdant quarante-cinq hommes pour quatre soldats américains tués. Le lendemain, le bataillon Stryker organise un raid de contre-attaque de quelques centaines de mètres dans Tharwa. Au moins, vingt-huit miliciens sont encore tués six Américains blessés et plusieurs véhicules endommagés. Au total, 818 obus de 120 mm et 15 000 obus de 25 mm seront utilisés dans cette bataille d’un mois, contre les miliciens et pour détruire les IED que ceux-ci tentent de placer pour freiner la progression du mur. De manière plus discrète, la bataille du mur est aussi l’occasion du plus grand combat de snipers de la guerre. En parallèle de la progression de la construction du mur, les affaires civiles américaines reconstruisent et participent activement à la reprise de la vie économique des quartiers d’Ishbiliya et Habbibiya.

La bataille des roquettes

Pendant que se déroule cette bataille du mur, la brigade s’efforce de neutraliser les tirs de roquettes qui proviennent désormais de l’intérieur de Tharwa. Cette mission de contre-batterie est même la mission principale du très impressionnant dispositif ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) qui a été mis en place. Le ciel est occupé en permanence par deux aérostats de surveillance (système Rapid Aerostat Initial Deployment -RAID) dotés de caméras de grande précision ; de quatre couches de drones, depuis les petits RQ-11 Raven lancés à la main et qui peuvent voler pendant une heure et demi jusqu’à 5 000 mètres d’altitude jusqu’au très haut Global Hawk et les deux MQ-1 Predator en passant par les trois RQ-7B Shadow, capables de rester en l’air pendant quatre à cinq heures. D’autres moyens stratégiques, comme des appareils de surveillance et d’écoute, ou même un satellite, ont pu également être déployés, le tout pour surveiller un peu plus de trente kilomètres carrés.

Ce dispositif de surveillance est associé à un dispositif capable de frapper instantanément et avec une grande précision les cibles décelées. Trois équipes de deux hélicoptères AH-64 Apache, dont les missiles Hellfire peuvent frapper tout Sadr-City sont en position d’artillerie volante autour du secteur. Ils peuvent éventuellement utiliser leur canon de 30 mm, notamment sur les toits plats du quartier, et qui sont, de fait, interdits à toute présence ennemie. On privilégie cependant les drones Predator, invulnérables aux quelques missiles portables Sa-7 dont disposent les mahdistes, et qui disposent aussi de deux missiles Hellfire, ou encore du lance-roquettes, qui dispose aussi d’un excellent radar de contre-batterie, et peut lancer des roquettes guidées. Pour frapper les bâtiments, on fait appel aux bombes guidées de 250 ou 500 livres de l’US Air force.

Cette double capacité d’acquisition de cibles et de frappes permet de faire face à un ennemi pourtant très fluide et furtif. Les tirs de roquettes, devenus risqués, incapables de frapper des cibles stratégiques et privés de munitions cessent pratiquement au bout de quelques semaines. La JAM ne peut, à l’instar du Hezbollah lors de la guerre de l’été 2006 contre Israël, continuer à tirer uniquement pour montrer la persistance de sa volonté de résistance.

Pendant tous les combats, la négociation continue via l’Iran, interlocuteur privilégié à la fois du gouvernement irakien et de Moqtada al-Sadr. Celui-ci accepte finalement de déposer les armes et d’accepter la présence militaire du gouvernement mais refuse toute intrusion américaine dans les quartiers de Sadr City et exige le démontage du mur sur la rue Quds. Ces conditions sont acceptées par les Américains. Le 11 mai, Moqtada al-Sadr, pressé par l’Iran, ordonne un cessez-le feu unilatéral qui est effectif le lendemain. A ce moment-là, l’armée du Mahdi a perdu au moins 470 miliciens tués et plus d’un millier de blessés. Américains et Irakiens déplorent respectivement 22 et 17 morts, ainsi qu’une centaine de blessés, chiffres étonnement faibles au regard de la violence des combats et qui témoignent de de la différence considérable de moyens, de protection notamment, mais aussi de compétence entre les combattants. Le nombre de civils touchés dépasserait 2 000 tués et blessés selon les sources.

Le 20 mai, cinq bataillons irakiens des 1ère et 11e divisions d’infanterie et un bataillon de T-72 chars de la 9e division blindée, 10 000 hommes au total, occupent Tharwa sans combat. Les Américains, qui avaient déjà construit 80 % du mur prévu, le démontent, puis quittent à nouveau la zone. 

Conclusion

La sécurisation de la ville de Bagdad a ainsi été obtenue au bout de quinze mois d’effort et au prix d’au moins 600 soldats américains tués, dans deux batailles très différentes. Cette lenteur témoigne du pouvoir d’absorption de ces mégalopoles modernes où la population, équivalente à celle de petites nations, ne peut être évacuée et où les petites armées occidentales peuvent s’engluer. Ce succès témoigne néanmoins du degré de maîtrise des opérations complexes au milieu des populations atteint alors par les forces américaines. Conjugué au retournement d’alliance sunnite et à la neutralisation mahdiste, il a permis d’organiser le retrait du théâtre irakien dans de meilleures conditions.