Affichage des articles dont le libellé est Gaza. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gaza. Afficher tous les articles

dimanche 10 août 2025

Savoir où s'arrête ce qui suffit

Le flou, c’est la liberté d’action du politique. Il est toujours extrêmement dangereux d’annoncer des objectifs grandiloquents lorsque l’on n’a pas les moyens ou l’intention de les atteindre. Le Premier ministre israélien Ehoud Olmert en fit les frais dès le début de la guerre contre le Hezbollah, en juillet 2006, en proclamant haut et fort que l’organisation libanaise serait détruite et que les prisonniers qu’elle avait faits seraient libérés. 

Il n’en fut rien, à l’époque plutôt par manque de capacités, et cette guerre fut largement perçue comme un échec. Après l’attaque et les atrocités du 7 octobre 2023, le Premier ministre Netanyahu annonça à son tour que le Hamas serait éradiqué. Pourtant, deux ans plus tard, après la guerre la plus longue et la plus meurtrière de l’histoire d’Israël, le Hamas est toujours là. La faute, cette fois, à une stratégie inadaptée.

Le choix de 2007

L’erreur initiale d’Israël fut d’avoir laissé le Hamas se territorialiser en juin 2007, en prenant le contrôle de Gaza au détriment de l’Autorité palestinienne. Plusieurs généraux israéliens avaient alors perçu le danger et proposé d’agir, alors que le Hamas restait militairement faible. Mais le gouvernement Olmert, encore lui, s’y refusa. La doctrine stratégique consistait alors à ne plus s’enliser dans des bourbiers inutiles, comme Gaza ou le Sud-Liban, et à contrôler les menaces à distance par des frappes aériennes et, éventuellement, par des raids terrestres lancés depuis l’abri d’une solide barrière de défense — au sol et bientôt face au ciel. On aurait pu néanmoins, à l’époque, réoccuper militairement Gaza pour un temps et aider le Fatah à rétablir une autorité plus solide, avant de se replier à nouveau.

Mais le véritable problème était que le gouvernement israélien ne voulait surtout pas renforcer l’Autorité palestinienne. Au contraire, un mouvement palestinien divisé et disqualifié sur la scène internationale par la présence du Hamas servait ses intérêts. Avec le temps, le nouvel « État-Hamas » de Gaza pourrait même, espérait-on, adopter un comportement plus étatique, privilégiant son bon fonctionnement à l’attaque d’un voisin presque invulnérable et capable de frapper très fort. En droit international, Gaza reste un territoire occupé par Israël. Celui-ci se contenta de le déclarer « territoire hostile » et de l’encercler dans une forme de siège mou mais permanent, se réservant le contrôle de ses ouvertures vers l’extérieur — ciel et mer compris —, modulées selon le comportement du Hamas, tout en conservant la capacité de frapper préventivement ou en réaction à toute velléité ou action hostile contre son territoire.

On savait pourtant qu’en laissant le Hamas se territorialiser, celui-ci pourrait s’appuyer sur le triangle des Frères musulmans — Qatar, Turquie et, un temps, Égypte —, sur l’Iran, et sur ses propres ressources de proto-État pour se renforcer continuellement.Dans les comptes-rendus militaires israéliens, on voyait bien qu’entre les opérations Pluie d’été en 2006 - « Les Palestiniens tirent dans tous les sens avant de s’enfuir » - Plomb durci en 2008 – « Les combattants palestiniens ne sont pas bons mais ils s’accrochent au terrain et sont beaucoup plus nombreux » - et Bordure protectrice en 2014 – « les Palestiniens sont bien organisés, armés et beaucoup plus compétents qu’avant » - il se passait quelque chose. La puissance de frappe — obus, roquettes, missiles, drones — augmentait en quantité et en qualité, tandis que le Hamas développait des infrastructures souterraines pour se protéger à son tour des attaques israéliennes et franchir la barrière.

Qu’importe : il suffisait, pensait-on, de renforcer encore cette barrière (souterraine, terrestre, antimissiles), d’améliorer les forces terrestres via le plan Gédéon, quitte à en réduire le volume, et d’augmenter les doses et la précision des feux aériens de précision lors des « tontes de gazon » régulières pour maintenir une supériorité écrasante et la sécurité éternelle à défaut d’avoir la paix. Cette stratégie, poursuivie par les gouvernements suivants, fonctionna relativement bien… jusqu’à octobre 2023, quand la montée en puissance du Hamas croisa une baisse de vigilance israélienne.

Dilemme de la conquête

Par vengeance, pour empêcher qu’une telle action se reproduise, et plus cyniquement pour faire oublier ses propres responsabilités dans le désastre, le gouvernement israélien ne pouvait guère annoncer autre chose que la destruction de l’organisation à l’origine de ce pogrom. Mais deux options difficiles se présentaient alors.

La première consistait à détruire au moins l’État-Hamas et à ramener l’organisation à la clandestinité. Qu’on le tourne dans tous les sens, le seul moyen connu de détruire un proto-État territorialisé est de conquérir l’espace qu’il contrôle — souvent des villes, parfois des métropoles comme Bagdad en 2007 ou Mossoul en 2016-2017. Cette démarche ne suffit généralement pas à éliminer l’organisation, mais réduit considérablement sa dangerosité en la forçant à se cacher. Commence alors un combat de traque, long et ingrat, mais finalement moins meurtrier. En une seule attaque majeure, le 7 octobre, le Hamas a tué trois fois plus d’Israéliens, civils et militaires, que sur toute la période de 1987 à 2007.

Le premier obstacle à cette option est le coût humain et matériel qu’elle implique. Concrètement, Israël dispose d’un potentiel de 20 brigades de manœuvre mobilisables à long terme sur un seul théâtre d’opérations, tout en maintenant les autres fronts et en assurant la rotation des réserves. Cela représente entre 40 000 et 60 000 combattants — fantassins, sapeurs, tankistes — que Tsahal peut déployer au maximum dans le territoire de Gaza, à peine plus que les effectifs combattants du Hamas et des groupes armés alliés. En se basant sur l’opération Bordure protectrice de 2014, l’état-major israélien estimait qu’il faudrait environ 200 jours et 300 soldats tués pour s’emparer entièrement de Gaza. La phase suivante, le quadrillage du territoire jusqu’à la libération des otages et la réduction quasi totale du Hamas, demanderait sans doute moins de pertes quotidiennes, mais s’étalerait sur une durée incertaine.

Le second problème est que détruire l’État-Hamas ne suffit pas : il faut aussi le remplacer pour administrer un territoire peuplé de deux millions d’habitants. À moins de considérer que ces derniers doivent rester éternellement dépendants de l’aide internationale, il faut une autorité politique légitime capable de reprendre le contrôle. Dans les cas similaires de déterritorialisation d’organisations armées, un État local reconnu reprenait cette fonction, plus ou moins efficacement. À Gaza, la solution la plus légitime serait la restauration de l’Autorité palestinienne, dans ses prérogatives définies par les accords d’Oslo. Pourtant, en 2025 comme en 2007, cela reste hors de question : le gouvernement israélien préfère affaiblir l’AP plutôt que de la renforcer, et rejette toute avancée vers un État palestinien. Que faire alors ? Un retour à l’administration militaire israélienne ? Certains y songent, espérant chasser le maximum de Palestiniens et relancer la colonisation, mais cette option soulève des réticences, tant en Israël qu’au niveau international. Reste la solution inconnue d’un transfert d’autorité à une tierce partie… qui n’existe pas vraiment, faute de volontaires.

Face à ces perspectives sombres, le gouvernement a opté pour la seconde stratégie : faire comme avant, mais en beaucoup plus violent. Depuis près de deux ans, le territoire de Gaza est pilonné de bombes, avec une moyenne colossale de 150 à 200 cibles frappées quotidiennement. Le territoire est aussi parcouru par de vastes raids menés par trois divisions de manœuvre, s’abattant sur le nord autour de Gaza-ville, puis à Khan Younès et enfin à Rafah, ponctués par des incursions plus petites sur les zones déjà « nettoyées ». Il ne s’agit pas de contrôler le territoire en permanence, mais de le verrouiller, en renforçant la barrière à un niveau inédit, prolongée par deux corridors fortifiés reliant Israël à la mer : à Netzarim au nord, et sur le couloir Philadelphie à la frontière avec l’Égypte. Trois divisions de réserve avec brigades tournantes sont dédiées à cette mission. Une fois ces raids majeurs terminés, et alors qu’une partie des forces se concentre au nord du pays, on passe à un rythme de croisière fait de raids plus modestes, ponctués de frappes aériennes.

Une stratégie de statistiques

L’avantage de cette stratégie réside dans sa prévisibilité. Le 31 juillet 2024, le Premier ministre Netanyahu peut ainsi se targuer d’avoir provoqué la dislocation de presque toutes les unités de combat ennemies à Gaza, mettant fin à toute menace contre le territoire israélien. Tsahal revendique alors la mort de 14 000 combattants palestiniens, ce qui, en incluant les blessés graves et les prisonniers, équivaut effectivement à la destruction de l’ennemi initial. Les combattants survivants sont neutralisés dans un espace entièrement bouclé, d’où ils ne peuvent plus sérieusement menacer Israël par des tirs de roquettes, devenus sporadiques, et encore moins par des raids. Il leur est également très difficile de tuer des soldats israéliens qui pénètrent à l’intérieur même du territoire de Gaza, protégés par un mur de feu et l’acier de leurs véhicules blindés. La mort d’un seul des 326 soldats israéliens tués à Gaza depuis le 23 octobre doit être compensée par celle de plusieurs dizaines de combattants ennemis.

Netanyahu peut également se vanter, sans toutefois le revendiquer ouvertement lorsqu’il s’agit d’opérations à l’étranger, d’avoir fait éliminer les principaux cadres du Hamas, notamment le leader de l’organisation, Ismail Haniyeh, à Téhéran le jour même, ainsi que la quasi-totalité des responsables de l’attaque du 7 octobre, à l’image de Mohammed Deif, tué le 13 juillet. Seul Yahia Sinwar survit jusqu’à être retrouvé et abattu à Rafah le 17 octobre 2024.

Cependant, Netanyahu omet de mentionner que ce succès a été obtenu, malgré toutes les précautions annoncées, au prix d’une vaste dévastation du territoire et de pertes civiles au moins deux fois supérieures à celles des combattants ennemis, plongeant le reste de la population dans une situation désastreuse. Celui qui contrôle le terrain contrôle aussi, au moins en partie, les informations qui en émanent. Or, avec cette stratégie de raids et de frappes, les Israéliens ne maîtrisent pas le terrain et, en instaurant un blocus médiatique, laissent le champ libre à la propagande du Hamas, ou du moins à la propagande anti-israélienne. Beaucoup en Israël considéraient sans doute cela comme une cause perdue, et peu importait au final.

Néanmoins, le capital de sympathie dont bénéficiait le pays après l’attaque du 7 octobre s’est rapidement érodé, au rythme des images de corps d’enfants extraits des décombres, puis de celles d’autres enfants affamés. On peut répéter à l’infini que c’est la faute du Hamas et qu’il n’y avait pas d’autre solution, cela ne change rien à la dégradation considérable de l’image d’Israël. Tout le monde sait que ces deux affirmations sont partiellement vraies, mais chacun sent aussi qu’il aurait été possible de faire bien mieux. Que penserait-on d’une intervention armée pour libérer des otages qui déboucherait sur un siège interminable et, à la manière russe, sur la mort de deux fois plus de civils innocents que de preneurs d’otages ?

En parlant d’otages, ce que Netanyahu n’a pas accompli le 31 juillet, bien que quelques-uns d’entre eux aient pu être libérés par la force, la théorie d’une libération par capitulation sous pression s’est révélée naïve. Le Hamas ne déposera jamais les armes et n’a libéré des otages qu’en échange de la cessation temporaire des combats et de la libération de bien plus de prisonniers palestiniens.

Surtout, quel que soit ce que Benjamin Netanyahu affirme ce 31 juillet, le Hamas n’est pas éradiqué comme cela avait été annoncé, ce qui était de toute façon impossible avec la stratégie choisie. Certes, il ne représente plus une menace directe pour Israël, mais il contrôle toujours une grande partie du terrain et de la population, peut compenser ses pertes en recrutant notamment parmi ceux qui ont des raisons d’en vouloir aux Israéliens, et remplacer son encadrement. Pire, en continuant d’exister comme une sorte de proto-État, même très affaibli, face à la puissance israélienne, il peut, par sa résistance, les coups portés à Israël et les concessions obtenues, construire un discours de victoire.

Il existait cependant sans doute un point d’équilibre possible à ce moment-là. Le gouvernement israélien pouvait au moins se targuer d’avoir vengé l’attaque du 7 octobre en éliminant ses concepteurs et la plupart de ses acteurs, puis d’avoir réduit à peu de choses la menace réelle du Hamas, d’autant plus que l’organisation était désormais coupée de tout soutien extérieur. C’était un résultat finalement acceptable, et la guerre aurait pu, en échange de la libération des otages – ou du moins d’une grande partie d’entre eux –, s’arrêter là.

Trop et trop tard

Pour diverses raisons, le gouvernement israélien a choisi de poursuivre la guerre. Il aurait pu cette fois décider de conquérir complètement le territoire de Gaza, puis de le quadriller. Cela restait encore possible avec la force militaire disponible, malgré son usure, notamment du côté des réservistes. Mais la légitimité d’une telle action, ainsi que son acceptation internationale, n’étaient plus celles d’autrefois, au temps du capital de sympathie. D’autant plus qu’il n’y avait toujours pas d’alternative crédible au gouvernement du Hamas, comme en octobre 2023. On a donc préféré continuer à faire la même chose, en espérant, mystère, que cela produirait des résultats différents.

Un an plus tard, le constat est forcément le même qu’au 31 juillet 2024, avec simplement des chiffres de pertes – amies, ennemies et civiles – plus élevés, un niveau de destruction accru, et une situation humanitaire devenue encore plus critique. Seule avancée notable : un accord, signé le 15 janvier 2025 sous la médiation du Qatar, de l’Égypte et des États-Unis, qui a permis une cessation des combats jusqu’au début mars. Cet accord a abouti à la libération de 33 otages israéliens en échange d’environ 1 700 à 1 800 prisonniers palestiniens, au retrait d’Israël de zones densément peuplées, à la reprise de l’aide humanitaire et au retrait israélien du corridor de Netzarim. Refusant toutefois d’aller jusqu’au cessez-le-feu permanent prévu pour la phase suivante, le gouvernement israélien a bloqué l’aide humanitaire, puis relancé raids et frappes, reprenant même le contrôle du corridor de Netzarim.

Retour donc à la « tonte de gazon », avec toutefois une inflexion progressive vers l’idée d’une conquête totale. Le 5 mai 2025, le cabinet de sécurité israélien a approuvé un plan visant à « conquérir Gaza et à maintenir le territoire sous contrôle », avec l’intention d’occuper l’ensemble de la bande. Le 8 août dernier, ce plan s’est concrétisé par l’annonce de Benjamin Netanyahu, qui a déclaré la prise de contrôle militaire totale prochaine de Gaza-ville. Il a souligné qu’il ne s’agissait pas d’occuper la zone à perpétuité, mais de démanteler le Hamas, puis de transférer la gouvernance à une autorité arabe ou civile.

Pourquoi pas ? C’est en effet la seule manière de détruire au moins l’État-Hamas. Mais pourquoi maintenant, au bout de deux ans, alors que la capacité d’approbation est au plus bas, que l’outil militaire est usé, et qu’il n’existe toujours aucune solution viable pour gouverner le territoire ? La logique aurait voulu que l’on profite de la durée de ce conflit pour commencer par construire cette solution, en impliquant l’Autorité palestinienne, les pays arabes, les États-Unis et la communauté internationale, puis de passer à la phase militaire de reconquête, avec la perspective d’une relève rapide par une force suffisamment importante et capable de maintenir l’étouffement du Hamas, du Jihad islamique ou du FPLP. Nous en sommes encore très loin.

Peut-être compte-t-on du côté israélien sur la durée annoncée de plusieurs mois pour cette opération à Gaza-ville afin de se donner le temps de trouver une solution. Peut-être n’a-t-on pas réellement l’intention d’aller jusqu’au bout, et cette conquête est agitée comme une menace. Peut-être enfin s’agit-il simplement de continuer une guerre qui est devenue pour certains une fin en soi.

Le gouvernement Netanyahu n’a fait que donner des coups depuis deux ans, des coups puissants qui ont considérablement affaibli les ennemis d’Israël. C’est un résultat très important, mais le problème de cette stratégie de coups de marteau est que les clous, même enfoncés, restent là — à l’exception du régime d’Assad à Damas, éliminé par d’autres — et que pour les arracher, il faut mettre les mains avec des pinces, ce qui est plus compliqué. Il est fort probable que l’on n’en ait pas encore fini avec les coups de marteau, tant pis pour ceux qui se trouvent à côté des clous.


jeudi 25 juillet 2024

La guerre éternelle 1 - Victoire par chaos à Gaza

La Tribune, 06 nov. 2023
La guerre qui a débuté lé 7 octobre 2023 à Gaza est déjà la seconde plus longue guerre de l’histoire de l’État d’Israël, dépassant déjà celle de 1948-1949 (9 mois) et approchant la guerre d’usure contre l’Égypte en 1969-1970 (16 mois). Elle est déjà la plus meurtrière de toutes, en particulier pour la population de Gaza. Il est malheureusement très possible que non seulement cette guerre à Gaza se poursuive encore au-delà de celle de la guerre d’usure mais qu’elle s’accompagne en plus d’une autre guerre peut-être encore plus difficile au Liban.

Raids et corridors

À Gaza, on a échangé la guerre par pulsions de quelques jours à quelques semaines — 2006, 2008, 2008-2009, 2012, 2014, 2021 — par une guerre en continu dont on ne voit pas la fin. Il n’est d’ailleurs pas exclu que celle-ci ne soit d’ailleurs pas du tout envisagée.

Après l’ampleur et l’horreur de l’attaque du 7 octobre 2023, il était difficile pour Israël, quel que soit le gouvernement, de ne pas vouloir et annoncer la destruction de l’organisation qui avait perpétré cela. Or, s’il y a bien quelque chose que l’on a appris de toutes les guerres que l’on mène depuis des dizaines d’années contre des organisations armées est bien qu’on ne peut y parvenir par le seul ciblage à distance. Cela peut suffire pour contenir un ennemi, mais pas pour le détruire. Pour cela, il faut l’étouffer, c’est-à-dire conquérir et contrôler le terrain dans lequel il vit. C’est beaucoup plus risqué pour ses troupes que de larguer des bombes à distance et très délicat lorsqu’il faut évoluer et combattre au sein d’un espace urbain densément peuplé, mais il n’y pas d’autre solution. Cette conquête-occupation est par ailleurs une greffe qui a toutes les chances d’être rejetée si elle s’effectue brutalement et si elle n’est pas perçue localement comme un minimum légitime. C’est fondamentalement et après des années d’erreurs, le modèle de la pacification de Bagdad en 2007-2008 contre l’État islamique en Irak et l’armée du Mahdi dans un espace trois fois plus vaste et peuplé que Gaza.

Considérant leur position stratégique et leur expérience comme unique, les militaires israéliens ne regardent pas beaucoup les guerres étrangères. Par ailleurs, ils ne veulent plus occuper complètement des espaces hostiles après les expériences passées difficiles et considèrent qu’ils n’ont plus les moyens de le faire. La population de Gaza a cru de moitié depuis le retrait israélien de 2005 pour atteindre 2,1 millions d’habitants alors que les forces terrestres de Tsahal ne cessaient au contraire de diminuer. Sur le papier, celles-ci représentent encore 526 000 soldats d’active (dont seulement 26 000 professionnels) et surtout de réserve, mais la guerre en cours a montré que Tsahal pouvait difficilement engager au combat plus de vingt brigades de contact (blindée, infanterie, parachutiste ou commando) en même temps, soit les neuf brigades d’active et onze brigades de réserve ou formées à partir des écoles militaires. Les brigades d’active sont par principe permanentes mais les autres peuvent difficilement être engagées plus de deux mois consécutifs. Ces brigades sont par ailleurs assez légères, avec trois ou plus rarement quatre groupements tactiques interarmes (GTIA) d’environ 500 hommes. C’est donc entre 30 000 et 40 000 hommes que les Israéliens peuvent réellement engager au contact de l’ennemi en même temps. C’est moins que tous les adversaires réunis à Gaza.

Pour reprendre l’exemple évoqué de Bagdad en 2007-2008, les Américains avaient alors déployé 35 000 hommes dans la capitale irakienne (et on rappellera qu’ils ont eu 600 morts dans cette expérience d’un an). La différence était cependant que les Américains n’étaient pas seuls puisqu’ils pouvaient compter sur l’aide de 50 000 soldats et policiers irakiens, ce qui donnait un peu plus de légitimité à leur action et permettait une relève, mais aussi 20 000 mercenaires locaux, dont d’anciens ennemis, intégrés à leurs unités. Les Israéliens, eux, sont seuls et ils ont d’autres adversaires potentiels que le Hamas à Gaza. Ils ne veulent donc pas engluer à Gaza toutes leurs forces déployables, très supérieures en volume à, par exemple, celles de la France mais quand même limitées par rapport aux enjeux. Ils ont donc adopté une stratégie de très longue haleine, visant d’abord à éliminer le maximum de membres du Hamas et des organisations alliées (Jihad islamique, FPLP, etc.) par des frappes aériennes massives, puis par de grands raids de bouclage et destruction méthodique, à Gaza-Ville, Khan Yunes et à Rafah depuis le mois de mai 2024.

Les Israéliens ont également solidifié la barrière frontalière avec notamment un accroissement du glacis à son abord et surtout ils ont mis en place un corridor fortifié coupant en deux le long de la route 719 le territoire de Gaza aux deux tiers nord. Les fortins de ce corridor de Netzarim sont actuellement tenus par la 99e division et trois brigades de réserve, en relève régulière. La 162e division, d’active s’est de son côté emparée d’une bande de deux kilomètres le long de la frontière entre Gaza et l’Égypte. Les Égyptiens aidés des Américains ont proposé la mise en place d’une solide barrière de blocage et de surveillance souterraine et de surface le long de la frontière, mais l’arrivée de la 143e division de réserve dans la zone semble indiquer que les Israéliens préfèrent y installer un nouveau Netzarim.

Outre la 162e division poursuivant la sécurisation — un euphémisme pour éviter de dire « nettoyage » — de Rafah, la 98e division, l’autre division d’active, mène des raids de brigades limités dans le temps à l’intérieur des poches nord et sud entre les corridors afin de casser toute reconstitution de forces ennemies. Les frappes aériennes se poursuivent également contre toute cible considérée de grande valeur, comme le 13 juillet dernier lorsque huit bombes d’une tonne sont larguées dans le camp de réfugiés d’al-Mawasi afin de tuer Rafe Salama le chef de la brigade de Khan Yunes et surtout Mohammed Deif, le chef des brigades al-Qassam, l’armée du Hamas. Au prix d’un nouveau massacre épouvantable, le bombardement a tué Salama et sans doute Deif.

Condamnés au chaos

Quel est le bilan stratégique de tous ces efforts ? Avec désormais 16 000 combattants ennemis revendiqués comme tués et autant de blessés graves ou prisonniers, le gouvernement israélien peut estimer avoir presque « détruit tactiquement » le Hamas et ses alliés. Ceux-ci ne peuvent plus mener d’offensives en Israël au sol comme dans le ciel, hormis parfois avec quelques roquettes peu dangereuses. La sécurité est donc rétablie dans le sud du pays et sans doute pour longtemps. Une fois le nettoyage de Rafah terminé, il sera possible grâce à la barrière et aux corridors de quadriller le territoire à la manière de la Cisjordanie et de frapper sans trop de risques et de pertes israéliennes toute nouvelle concentration de forces ennemie qui se présenterait.

On compte 326 soldats israéliens tués à ce jour dont 1/5e du fait de tirs fratricides, une proportion très importante qui témoigne à la fois d’une débauche de feu et d’un manque de contrôle interne. C’est relativement peu au regard de l’ampleur des combats, mais avec également près de 400 blessés graves et 1600 blessés légers, cela peut commencer à faire beaucoup lorsque cela se concentre sur quelques brigades. La seule 84e brigade Givati, la plus touchée, a perdu 50 morts. En utilisant au maximum la puissance de feu aérienne, l’artillerie ou le direct à distance (canons de chars et canons-mitrailleurs) et en protégeant au maximum les soldats avec du blindage lourd, les risques sont effectivement contenus. Plus de 40 combattants ennemis beaucoup moins protégés et moins équipés d’armes à distance tombent pour un seul soldat israélien. Ce soldat israélien tombe désormais tous les quatre jours et non plus toutes les sept heures au plus fort des combats de décembre 2023.

Pour autant on est loin de l’objectif initial annoncé de destruction du Hamas et de libération de tous ses otages. Le Hamas et ses principaux leaders, sauf peut-être Deif, sont toujours là dix mois après le début de la guerre et continuent de combattre même très affaiblis, ce qui peut déjà être considéré pour eux et ceux qui les observent comme une victoire. S’il ne peut pour l’instant plus attaquer sérieusement le territoire israélien, le Hamas peut toujours harceler les corridors et les forces israéliennes qui pénétreraient à nouveau dans Gaza. Ce sont des combats désormais de faible ampleur mais des combats quand même, ce qui suffit à leur propagande. Avec l’attaque-surprise du 7 octobre — en omettant ou niant même les horreurs sur les civils — la poursuite des combats jusqu’à aujourd’hui et la libération de 260 prisonniers en échange d’otages, la popularité du Hamas est au plus haut chez les Palestiniens, y compris à Gaza où elle était descendue très bas, et cette popularité au détriment de l’Autorité palestinienne ou du Fatah était sans doute le but principal recherché.

Le Hamas détient par ailleurs toujours 116 otages, et l’action militaire israélienne, sans être négligeable, a eu beaucoup moins d’effets pour libérer les 105 autres que les concessions accordées au Hamas. Le Hamas et ses alliés contrôlent encore la majorité du territoire et de la population de Gaza et compensent en partie leurs pertes en recrutant dans le vivier de tous ceux qui veulent se venger des Israéliens. Dans ces conditions, le Hamas se sent suffisamment fort pour ne négocier qu’un cessez-le-feu permanent, autrement dit la fin de la guerre et donc la victoire. Comme il n’en est évidemment pas question et que le gouvernement israélien n’a rien à faire du reste du monde, la guerre continue et continuera sans doute longtemps, au désespoir de la population.

Dans un article récent (ici) qui a fait grand bruit, plusieurs auteurs de The Lancet décrivent une situation humanitaire terrible où ils reprennent les estimations de décès du ministère de la santé palestinien (37 396 au moment de l’article, presque 39 000 aujourd’hui) et celles évidemment extrêmement incertaines de 10 000 disparus dans les décombres. En soustrayant les morts de combattants et les morts naturelles (5 000 en moyenne en dix mois de temps de paix), il y a un consensus parmi les non-militants pour estimer les pertes civiles directes de cette guerre à une fourchette macabre de 20 à 30 000 morts et le triple ou quadruple de blessés plus ou moins graves, soignés dans des conditions difficiles. Pour le site AirWars, qui ne s’intéresse qu’aux effets des frappes aériennes, celles-ci ont constitué d’assez loin le plus grand pourvoyeur de victimes civiles et bien sûr de dégâts avec un tiers des bâtiments du territoire sévèrement endommagés, en particulier dans les terribles mois d’octobre à décembre 2023. Les auteurs de The Lancet insistent en fait surtout sur la crise humanitaire et sanitaire en cours et qui pourrait sur les années à venir provoquer encore plus de morts. De manière très empirique puisque ce n’est pas une étude, ils alertent en expliquant qu’au total 186 000 personnes (en multipliant simplement par 4 les chiffres actuels) pourraient avoir péri toutes causes confondues du fait du conflit dans les années à venir.

Voici donc le destin promis pour l’instant aux gens de Gaza, les « sacrifiés nécessaires » selon Yahya Sinwar, complices des auteurs du pogrom du 7 octobre ou au moins gêneurs pour le gouvernement israélien, condamnés à vivre dans un univers à la « New York 1997 » les frappes aériennes en plus, ballotés au gré des combats, sans possibilité de fuir du territoire, sans écoles et travail, vivants de l’aide humanitaire qu’on laissera bien entrer, et laissés sous la coupe de clans et de groupes armés comme le Hamas car il n’est pas question pour Israël de l’administrer ou de laisser l’Autorité palestinienne ou quiconque d’autre le faire. Le mal est donc contenu dans Gaza mais au prix d’un siège éternel, d’une vie épouvantable pour ses habitants et d’un État de guerre permanent pour les Israéliens. Comme cela ne satisfait pas encore à certains, il est très fortement question de faire la même chose au Liban.


samedi 18 mai 2024

Rafah, une opération pour rien ?

Dans une note rédigée au début de 2023 sur la guerre d’Israël contre le Hamas et les autres organisations armées à Gaza depuis 2006, je concluais que ces séquences de quelques jours ou semaines de combats entrecoupées de mois ou d’années de calme continueraient probablement encore longtemps. Après un temps de préparation, le Hamas et autres - le Jihad islamique en premier lieu - pouvaient toujours montrer qu’ils luttaient contre Israël en tentant de percer la barrière de sécurité aéroterrestre par des tirs de projectiles divers au-dessus et des raids d’infanterie à travers, en dessous ou par la mer. De son côté, Tsahal pouvait toujours parer la majorité de ces coups et en limiter considérablement les dégâts humains pour ensuite frapper puissamment à son tour par les airs et parfois par des raids terrestres afin de tuer beaucoup plus de combattants ennemis que ses propres pertes. Malgré les précautions prises, ces raids et ces frappes tuaient aussi des centaines de civils palestiniens, ce qui ne manquait jamais de susciter une indignation internationale. On arguait cependant du côté israélien qu’il ne pouvait malheureusement en être autrement et on portait la responsabilité sur le Hamas. Au bout de quelques jours ou de quelques semaines, un accord intervenait par l’intermédiaire de l’Égypte, on revenait au point de départ et Gaza retombait dans l’oubli général jusqu’au round suivant.

A long terme, à force de « tondre le gazon » Israël espérait obtenir le renoncement d’un ennemi condamné à toujours échouer dans ses attaques et à subir des coups violents en riposte. Cette « dissuasion cumulative » pouvait même être accélérée par le rejet du Hamas par une population gazaouie lassée de souffrir à cause de lui. Le problème est que le Hamas ne voyait pas forcément les choses de la même façon. La préférence israélienne pour le contrôle à distance plutôt que par une épuisante occupation a permis à l'organisation de sortir de la clandestinité et de constituer en proto-État à Gaza. Avec l’aide de l’Iran et du « triangle Frères musulmans » (Qatar, Turquie et un temps Égypte) et en recrutant au sein de la population gazaouie, le Hamas s’est beaucoup plus renforcé qu’il ne s’est épuisé avec le temps. Ses offensives ont certes toutes échoué contre la barrière, mais sa capacité à se défendre contre celles des Israéliens n’a pas cessé non plus de croître. Les coups reçus restaient de toute façon insuffisants pour être décisifs mais suffisants pour apprendre à s’en protéger par une infrastructure adaptée et la création d’une solide et nombreuse infanterie légère. Et puis, si les tentatives de percer avaient toutes échoué, il n’était pas dit qu’elles échoueraient toujours. Sur la longue durée, le très peu probable finit fatalement par survenir. Il aura fallu pour cela la conjonction d’une attaque très bien planifiée d’un côté, avec quelques surprises tactiques comme l’aveuglement des capteurs et des armes de la barrière par des drones, et d’incroyables faiblesses conjoncturelles de l’autre. 

Après la catastrophe du 7 octobre, il y avait deux visions possibles pour Israël : considérer qu’il s’agissait d’un concours malheureux de circonstances et ne rien changer à un modèle sécuritaire jugé « normalement » efficace ou considérer au contraire que le problème était structurel et qu’il fallait changer de stratégie.

Dans le premier cas, on se contenterait de refaire en plus grand Plomb durci, Pilier de défense ou Bordure protectrice, avec ses deux variantes de pur siège aérien ou de siège aérien + raids terrestres. À la fin de la séquence, que l’on pouvait estimer empiriquement comme étant quatre fois celle de Bordure protectrice en 2014, soit six mois et 250 soldats israéliens tués, Gaza serait en plein chaos, mais le Hamas et ses alliés seraient très meurtris et ils auraient peut-être accepté de libérer les otages en échange d’une réduction de la pression.

Dans le second cas, la seule stratégie alternative consistait à reconquérir le territoire de Gaza, en ménageant autant que possible le terrain et la population, par principe mais aussi pour préserver son image et mieux préparer l’avenir, y démanteler le Hamas et le ramener à la clandestinité tandis qu’une nouvelle administration, logiquement de l'Autorité palestinienne, serait mise en place avec l’aide internationale. Le Hamas ne serait toujours pas éradiqué, mais il ne constituerait plus un proto-État. Les otages seraient libérés par négociations (et donc des concessions) et/ou par la recherche au sein d’un espace quadrillé.  

Le choix qui a finalement été fait entre ces deux possibilités n’était pas forcément très clair au départ. Il n’y a pas en effet de grandes différences initiales entre une opération de conquête-contrôle de territoire et un grand raid, aller-retour de nettoyage de zone. Cela partait cependant plutôt mal avec l’instauration du blocus, du black-out médiatique et surtout la phase de préparation du mois d’octobre. Une phase de préparation par le feu de l’artillerie mais surtout de la force aérienne avant une offensive terrestre, n’est pas forcément indispensable mais n’est pas scandaleuse non plus. Tout dépend de l’indice de dommages collatéraux considéré, en clair le nombre de civils que l’on accepte de tuer pour avoir des résultats. Très clairement, malgré toutes les dénégations et les réelles précautions prises, cet indice a été choisi à niveau très élevé dès le départ. La campagne aérienne du mois d’octobre a été d’une violence inédite pour la population, même en convoquant tous les exemples internationaux similaires depuis 1991. Au bilan de cette campagne, le Hamas bien protégé, y compris derrière les gens, a subi quelques pertes mais beaucoup moins que la population meurtrie et ballottée ainsi que le capital de sympathie pour Israël qui s'est très vite dégradé. Les frappes n’ont jamais cessé par la suite, mais le premier rôle a été donné à partir du 27 octobre aux opérations terrestres visant à conquérir successivement les trois grands centres urbains de Gaza : Gaza-Ville, Khan Yunes et Rafah. A la fin du mois de décembre, les forces israéliennes avaient conquis la presque totalité du nord et combattaient autour de Khan Yunes. On ne pouvait alors encore totalement préjuger de la stratégie choisie, même si l’absence totale de projet de futur politique de Gaza du la part du gouvernement israélien donnait quelques indices. Avec la réduction des forces puis leur retrait dans le nord à partir de janvier, puis le retrait de la 98e division du sud en avril, il n’y avait plus de doute. Les Israéliens coupaient le territoire en deux en conservant le contrôle du corridor central avec plusieurs brigades de réserve mais revenaient pour le reste à leur politique de contrôle à distance par des frappes et des raids, sans même avoir terminé l'opération de nettoyage avec le raid sur Rafah. Bien entendu et malgré le contrôle central ou la destruction d’un certain nombre de tunnels, le Hamas reprenait comme d'habitude le contrôle des espaces abandonnés.

Retour donc à la case départ avec le chaos en plus à Gaza. Le seul bilan que peut désormais présenter le gouvernement est d’avoir tué 13 000 combattants ennemis (Institute for National Security Strategy), preuve que le kill ratio était sans doute le seul objectif. Dans les faits, ce nombre comprend aussi les pertes palestiniennes en Israël les 7 et 8 octobre 2023, soit environ 1 500 hommes, et il est sans doute pour le reste, et comme d’habitude dans ce genre de situation, un peu exagéré à la hausse. Toujours est-il que la mort d’environ 10 000 combattants ennemis est effectivement à mettre à l’actif de Tsahal. C’est bien plus que tous les combats précédents contre le Hamas depuis 1987 réunis. En comptant les blessés graves et les prisonniers, c’est peut-être la moitié du potentiel initial ennemi, Hamas, Jihad islamique, FPLP, Tanzim, etc. qui a été éliminé.

Le premier problème est que ce résultat, légitime, a été payé très cher. Tsahal déplore la mort de 279 soldats et un millier de blessés plus ou moins graves à l’intérieur de Gaza. C’est beaucoup en valeur absolue pour Israël mais c’est peu en valeur relative par rapport à l’ennemi, de l’ordre de 1 pour 35. Mais pour atteindre ce ratio Tsahal a beaucoup plus usé de la puissance de feu massive que du combat rapproché de précision. De ce fait, le risque s’est aussi largement déplacé vers la population environnante. Pour rappel, l’armée de l’Air israélienne se vantait d’avoir lancé 6 000 projectiles dans la seule première semaine. On imagine ce que cela peut donner au bout de six mois et le nombre de bombes qu’il a fallu pour tuer un seul combattant ennemi. Le 12 mai, Benjamin Netanyahu lui-même évoquait un totale de 30 000 morts palestiniens à Gaza, un chiffre pas très éloigné du très contesté Ministère de la santé palestinien qui parle lui de 34 000. Netanyahu utilisait même ce chiffre et celui des pertes ennemies revendiquées pour dire que cela faisait du 1 pour 1 entre civils et combattants palestiniens. Dans les faits on est sans doute plus proche du 2 pour 1 - comme l’indiquait d’ailleurs en décembre 2023 le porte-parole de Tsahal - mais il faut bien comprendre qu’il n’y a pas du tout de quoi se vanter d’un 1 pour 1. Si l’accusation de génocide est absurde, celle de crimes de guerre par mépris des principes de précautions et de discrimination est plus solide, et ce n’est évidemment pas à la gloire de ce gouvernement, quelles que soient les excuses qu’il puisse évoquer. L’image d’Israël est aussi très endommagée, ce qui était considéré par le gouvernement comme inévitable – personne ne nous aime de toute façon – et sans importance, double erreur. 

Le pire est que cela n’a peut-être pas servi à grand-chose. Comme le terrain n’est pas contrôlé en surface, rien n’empêche le Hamas et les autres groupes armés de s’y implanter à nouveau, et « de se refaire » en recrutant parmi tous ceux qui ont quelques raisons nouvelles de détester Israël et de vouloir se venger. Bref, on a bien assisté au retour de la « tonte de gazon » puissance dix, avec certes une sécurité assurée à court terme pour Israël sur son territoire face à Gaza et une dose de satisfaction dangereuse, mais au prix d’une menace accrue à long terme. À cet égard, lancer maintenant l’opération de nettoyage sur Rafah n’apportera pas grand-chose de plus – au mieux quelques milliers d’ennemis éliminés en plus – mais à un prix encore plus élevé qu’ailleurs alors que la population y est très dense et qu’on s’y trouve à la frontière égyptienne. 

On peut l’affirmer maintenant : le gouvernement Netanyahu n’a pas eu le courage de se désavouer et de changer de stratégie, or celle-ci est probablement destinée à échouer. Pour obtenir la libération des otages et extirper définitivement le Hamas de Gaza, il faut trouver autre chose que la seule destruction à distance.

dimanche 7 avril 2024

Chaos debout

Dans la conclusion de L’embrasement j’écrivais au mois de janvier dernier qu’après la première phase de « modelage », euphémisme, de la zone de combat par une campagne de frappes, la phase de conquête du territoire de Gaza se poursuivrait probablement jusqu’à la fin du mois de mars 2024 pour faire place ensuite à une longue phase de contrôle dans un nouveau cadre politique. Malgré les apparences, je croyais encore qu’il y avait un début de stratégie du côté israélien. En fait, on n’est jamais sorti du modèle de la « corbeille à papier » de James March : un ensemble de réactions jetées les unes sur les autres au hasard des circonstances comme des boulettes de papier dans une corbeille.

L’esprit humain cherchant toujours une cohérence dans les choses, on peut rétrospectivement considérer que toutes ces décisions empilées formaient un plan réfléchi. En réalité, le cabinet de guerre israélien a bien du mal visiblement à établir une ligne claire entre des impératifs et des contraintes souvent contradictoires : démanteler le Hamas mais tout en libérant les otages sans trop concéder de contreparties, préserver ses troupes mais aussi la population gazaouie tout en ne sachant pas trop quoi faire d’elle, contrôler la Cisjordanie sans susciter de révolte générale, écarter la menace du Hezbollah et de l’Iran tout en leur faisant très mal, restaurer la sacro-sainte capacité de situation tout en évitant l’embrasement général.

Tout au plus peut-on considérer une dominante maximaliste à l’image de celle du gouvernement Olmert voulant profiter de l’occasion de l’attaque du 12 juillet 2006 du Hezbollah à la frontière nord pour chasser le Hezbollah du Sud-Liban, mais en plus de l’opération déjà en cours contre le Hamas et tout en cherchant à imposer au gouvernement libanais de désarmer le parti de Dieu. Certains voulaient même à l’époque s’en prendre aussi à la Syrie, voire l’Iran. On connaît le résultat de cette politique brouillonne et déconnectée de ce qu’il était réellement possible de faire. Tsahal ravage le Liban mais échoue à imposer un comportement à un gouvernement libanais impuissant. L’armée israélienne échoue surtout à vaincre le Hezbollah et se trouve en crise tandis que le Hamas a les mains libres pour prendre le contrôle de Gaza. A la fin de la séquence de 2006, la position d’Israël se trouve affaiblie au lieu d’être renforcée.

Les enjeux de la guerre en cours contre le Hamas sont bien plus importants que ceux de la guerre contre le Hezbollah en 2006, ne serait que parce l’attaque du 7 octobre 2023 à été au moins cent fois plus violente que celle du 12 juillet 2006 et avec cent fois plus d’otages. Il fallait au moins donner une réponse à la hauteur du choc. On s’est donc surtout contenté côté israélien d’essayer de donner une réponse cent fois plus forte qu’en 2006. Dans ce cadre, l’objectif stratégique affiché initialement de destruction du Hamas était évidemment irréaliste mais que dire d’autre à ce moment-là ? Après l’attaque du 13 novembre 2015 à Paris-Saint Denis François Hollande avait dit aussi qu’il mettrait tout en œuvre pour « détruire l’armée des terroristes » qui avait commis cette attaque. Outre qu’il n’a pas réellement mis tout en œuvre, l’Etat islamique est toujours là, même affaibli pour la deuxième fois après son étouffement de 2008. L’étouffement d’une organisation armée, c’est-à-dire son retour à une clandestinité difficile, est la seule chose qu’une armée peut proposer au politique. Pour le reste, c’est à ce dernier de donner les clés pour la suite. Cet étouffement est cependant impossible à atteindre par le seul moyen d’une campagne aérienne et exige, comme justement les deux cas de l'Etat islamique en 2006-2008 et 2014-2017, la conquête puis le contrôle du terrain tenu par l’ennemi.

Cette opération de conquête finalement ordonnée pour la fin du mois d'octobre a été d’emblée plus gâchée qu’aidée par une campagne de frappes dévastatrice de l’artillerie et surtout des forces aériennes. Certes le Hamas et les autres groupes armés ont subi des pertes sous cette pluie de projectiles, mais comme l’admettait le porte-parole de Tsahal au moins de décembre, deux fois moins que la population civile. Or, quand on tue bien plus de civils que de soldats ennemis dans un contexte médiatisé, ce que l’on gagne éventuellement militairement est irrémédiablement perdu sur le plan politique. En l’espace de quelques semaines, Israël s’est créé plusieurs problèmes humanitaires à résoudre, depuis l’alimentation immédiate ou les soins jusqu’à leur habitat futur. Il a par ailleurs dilapidé le soutien massif il bénéficiait après l’attaque du 7 octobre, et ce jusqu’aux Etats-Unis, le seul acteur à pouvoir influer vraiment sur sa politique. Les dégâts humains, entre 10 et 17 000 morts civils par les seules frappes aériennes en six mois (pour les whataboutistes bien au-delà de tout ce qu’à pu faire la coalition anti-Daesh en quatre ans), matériels et politiques sont très profonds. Tout cela pour tuer quelques centaines de combattants ennemis et donc sauver aussi peut-être une dizaine de soldats israéliens qui auraient été en face d’eux par la suite. Gageons qu’à long terme, les nombreux vengeurs sécrétés dans les familles meurtries ne rejoindront peut-être pas tous un Hamas impopulaire à Gaza mais tueront quand même bien plus d’Israéliens que cette dizaine sauvée.

La seule chose cohérente - l’opération de conquête - n’est donc lancée que le 27 octobre 2023. Au lieu d’un engagement total, Tsahal opte alors pour une série d’attaques successives autour puis dans les grands centres urbains : Gaza-ville, plus Khan Yunes puis Rafah. C’est plus long, un paramètre à prendre à compte quand on s’appuie sur une mobilisation forcément éphémère des réservistes, mais cela permet de mieux (ou moins mal) gérer le problème de la présence de la population en la forçant à évacuer les zones attaquées et d’avoir localement un meilleur rapport de forces. Cette opération de conquête commence de manière conforme à ce qu’on pouvait en attendre, y compris avec la part incompressible de bavures lorsqu’on lance des dizaines de milliers de soldats très jeunes (20 ans pour une brigade d’active, cadres compris) dans une zone de combat très complexe et stressante où la majorité des êtres vivants sont des civils. Ces soldats israéliens tombent aussi, mais grâce à la puissance de feu, le blindage de feu des phalanges de fer de Tsahal et la capacité de secours rapide aux blessés, il faut alors huit heures aux 40 000 combattants du Hamas et des autres groupes armés de Gaza pour tuer un seul d’entre eux.

La 36e division conquiert à peu près la zone de Gaza-Ville dans le mois de novembre. La 98e division attaque ensuite celle de Khan Yunes durant le moins de décembre. Au changement d’année, tout en s’efforçant de contrôler le nord, la 36e division attaque à nouveau mais cette fois au centre. L’armée israélienne progresse encore un peu au moins de janvier et puis les combats diminuent en intensité. Tsahal perd 70 soldats tués à Gaza jusqu’à la trêve du 22 novembre, 102 en décembre et encore 53 en janvier 2024, signe déjà d’un infléchissement. Les pertes diminuent ensuite très fortement avec 17 morts en février et 15 en mars. Cette diminution s’explique par l’affaiblissement parallèle et beaucoup plus importante du Hamas et ses alliés, qui ont peut-être perdu définitivement - morts, blessés graves et prisonniers - 20-25 000 hommes sur 40 000, mais aussi par la moindre prise de risques de Tsahal. L’utilisation massive de la puissance de feu pour reprendre le contrôle de l’hôpital al-Shifa plutôt que de pénétrer à l’intérieur et la concentration croissante des pertes sur les unités de forces spéciales et de la 89e brigade commando sont des indices supplémentaires de la réticence nouvelle à engager les brigades régulières.

C’est très étonnant. Malgré les annonces sur l’opération suivante à Rafah, tout se passe en fait comme si le gouvernement israélien avait renoncé à conquérir définitivement Gaza depuis la fin du mois de janvier et était déjà passé à la phase de contrôle dans la partie nord du territoire. La conquête de Rafah posait de toute façon d’énormes problèmes humanitaires et politiques avec la présence forte de la population réfugiée à la frontière égyptienne, des problèmes totalement anticipables par ailleurs. La frappe meurtrière sur un convoi de l’ONG américaine World Central Kitchen le 1er avril constitue une bavure forte qui oblige Joe Biden a sortir un peu de sa paralysie électorale pour commencer à exercer une pression à « l’arrêt des conneries » sur Netanyahu, ainsi que l’opinion publique israélienne qui montre à nouveau son mécontentement. La décision annoncée aujourd’hui de retirer la 98e division de la zone sud à l’exception de la brigade Nahal sur le corridor de Netzarim, ou route militaire 749, au centre du territoire, mais aussi les avancées dans l’idée d’une trêve de longue durée vont dans cette hypothèse d’un renoncement à tout conquérir pour se concentrer simplement sur la gestion de la partie Nord.

Peut-être faut-il considérer que Tsahal est réellement usée par les combats. Les forces israéliennes ont perdu à Gaza au total plus de 2 400 tués et blessés, dont 630 blessés par accidents. Avec les pertes du 7 octobre et des autres fronts, on atteint déjà des niveaux de pertes comparables à la guerre des six jours en 1968 alors qu’Israël affrontaient trois armées régulières arabes, à celles de la guerre d’Usure avec l’Egypte en 1969-1970 ou celles de l’opération Paix en Galilée au Liban en 1982 contre l’armée syrienne, l’OLP et d’autres organisations. Certaines brigades comme la 84e Givati (40 morts) ou la 7e Blindée (14 morts) combattent à Gaza depuis fin octobre. C’est beaucoup. Par ailleurs, les réservistes ne peuvent pas être maintenus sur le pied de guerre trop longtemps sous peine de paralyser l’économie du pays et ils commencent très progressivement à être démobilisés.  Autrement dit, Tsahal n'aurait plus le souffle pour entamer la conquête du sud et préférerait se concentrer sur le contrôle du territoire nord, qui visiblement présente des trous, et se contenter de raids et de frappes sur le sud en attendant de reconstituer ses forces. 

Savoir où s’arrête ce qui suffit est toujours un exercice difficile en temps de guerre. Peut-être que dans le même temps le gouvernement estime que même si l’objectif d’étouffement de l’organisation et d’élimination de ses deux principaux leaders, les pertes infligées au Hamas et alliés sont une vengeance à la hauteur du choc du 7 octobre et qu'il doit désormais se concentrer sur la libération des 133 otages restants, dont on ignore combien sont encore vivants. 

Mais peut-être aussi que ce même gouvernement Netanyahu est en fait beaucoup moins sage que ça et qu’il envisage très sérieusement de lancer une guerre contre le Hezbollah et l’Iran, ce qui serait pure folie. Très clairement ces deux acteurs ne voulaient pas de cette guerre, mais la récente attaque israélienne sur le consulat iranien de Damas (coup d’opportunité et/ou provocation ?) oblige à une riposte forte. Celle-ci sera servira sans doute à sauver la face sans trop escalader, notamment par une attaque sur des ressortissants israéliens hors d’Israël. Mais on ne peut pas exclure une riposte directe par une attaque massive de roquettes du Hezbollah, ce qui entrainerait immédiatement au moins cette campagne aérienne au moins au Liban et peut-être jusqu'en Iran que certains souhaitent tant en Israël.

Beaucoup de peut-être donc. Comme un Hercule se débattant dans une tunique de Nessus, la politique israélienne crée pour l’instant plus d’entropie qu’elle ne simplifie la situation à son profit. Il est inutile à ce stade de penser à une paix définitive quelconque, pensons simplement à limiter l’extension du domaine de la catastrophe.

dimanche 7 janvier 2024

La conquête de Gaza

Le devis du sang

Quand on élabore un plan d’opération, on s’efforce normalement d’en évaluer le coût probable et on présente le devis au décideur politique. Ce qui a été demandé aux forces terrestres israéliennes avant le 27 octobre, correspondait sensiblement à quatre fois ce qui leur avait été demandé en 2014 lors de Bordure protectrice. À l’époque, la mission consistait à nettoyer de présence et infrastructures du Hamas et alliés sur 3 km au-delà de la barrière de sécurité et cela avait pris 20 jours et coûté 66 morts à Tsahal. Le niveau tactique des unités israéliennes comme des bataillons de quartiers du Hamas n’a guère évolué de part et d’autre depuis huit ans. Sur un terrain plat, sans l’emploi de véhicules ni de moyens d’appui, les pertes seraient sensiblement équilibrées. Mais les combattants palestiniens bénéficient du terrain urbain préparé, tandis que les Israéliens bénéficient de la protection de leurs véhicules et de leur puissance de feu directe, soit au bilan un échelon tactique de plus.

L’évolution du rapport de pertes étant plutôt logarithmique, à niveau tactique équivalent les pertes sont équivalentes, mais avec un niveau d’écart, on a du 1 contre 10 en faveur du plus fort, et a deux niveaux d’écart on s’approche du 1 pour 100. On pouvait donc s’attendre à au minimum 10 combattants du Hamas tués pour chaque israélien, plus des effets secondaires comme la capture de prisonniers – que seule l’opération de conquête peut obtenir – ou le traitement des blessés, en moyenne plus graves du côté du Hamas du fait des munitions utilisées et plus difficilement soignables, qui vont augmenter encore le nombre et la proportion de pertes définitives. Il faut ajouter aussi les pertes infligées simultanément par l’opération de frappes en profondeur – frappes aériennes et artillerie – qui a débuté dès le 7 octobre et se poursuit en parallèle de l’opération de conquête. Ses effets militaires déjà faibles au regard des effets contre-productifs produits par les dégâts sur la population le sont cependant encore plus avec la raréfaction des cibles. En résumé de cette évaluation macabre, le kill ratio de Bordure protectrice en 2014, opération de frappes et de conquête partielle réunies, avait été au final de l’ordre de 20 combattants palestiniens tués pour chaque soldat israélien tué. On pouvait donc s’attendre en 2023-2024 à des chiffres comparables.

Au bilan, le devis présenté à l’exécutif aurait pu être le suivant : 80 jours de combat et 250 morts pour conquérir le territoire de Gaza et tuer 5 000 combattants ennemis, sachant qu’il ne s’agirait dans tous les cas que d’une première phase, la suivante étant la prise de contrôle du territoire sur une durée indéterminée.

Le déroulement de l’action

L’offensive israélienne commence dans la nuit du 27 au 28 octobre, en bénéficiant de la supériorité israélienne dans le combat nocturne. Elle prend la forme d’une opération séquentielle, conquête du nord du territoire de Gaza puis du sud, ce qui a sans doute pour effet de retarder la fin de l’opération mais au profit d’un rapport de forces local plus favorable. La 36e division (4 brigades) porte l’attaque sur toute la face nord de la bande de Gaza avec un effort porté sur la côte tandis que la 162e division (4 brigades) attaque à l’est avec un effort au centre nord du territoire en direction de la mer. La 143e division de réserve, dite « division de Gaza » surveille pendant ce temps le sud de la frontière avec Gaza.

Après deux semaines de progression plutôt rapides, les deux divisions israéliennes se rejoignent aux alentours du grand hôpital al-Shifa, et la zone dense de Gaza-Ville est encerclée. Le 21 novembre, avec 66 soldats, les pertes israéliennes sont équivalentes à celles de 2014. Le bilan contre l’ennemi est en revanche plus important qu’à l’époque, puisque le 25 novembre Tsahal estime avoir tué 4 000 combattants ennemis contre 1 300 en 2014. Si les pertes ennemies lors de l’attaque initiale du 7 octobre sont assez bien connues puisque les corps ont été retrouvés, celle d’Épée de fer, soit donc environ 2 500, sont plus incertaines, d’autant plus que certains sont de pures « estimations aériennes » après les frappes. Avec au moins le double de blessés rendus inaptes au combat et les prisonniers, peut-être 1 500, de l’opération terrestre, on imagine que les deux brigades du Hamas au nord de Gaza sont très éprouvées. Le Hamas admet aussi le 26 novembre la mort de plusieurs de ses cadres, dont les commandants de ces deux brigades.

L’opération de conquête est interrompue du 24 novembre du 1er décembre, le temps d’une trêve humanitaire et surtout de libération d’otages en échange de celles de prisonniers palestiniens. Elle reprend le 2 décembre, plus lente au fur et à mesure que les abords denses de Gaza-Ville et de Jabaliya sont abordés. Le 3 décembre, la 98e division, forte de trois brigades d’infanterie dont une de réserve et peut-être de la 7e brigade blindée, est engagée au sud du territoire en direction de Khan Yunes. La progression est rapide jusqu’à la ville mais étroite via la route Saladin, elle s’élargit par la suite pour former une nouvelle poche. Le 10 décembre, la 143e division attaque à son tour le bord sud-est du territoire de Gaza, la progression est y est très lente. Le 15 décembre dans la zone nord, trois otages ayant réussi à s’échapper des mains sont abattus par erreur par des soldats israéliens, exemple parfait de « caporal stratégique » désastreux. Tout le reste du mois de décembre se passe à progresser lentement au sein de la zone nord. Entre le 20 et le 25 décembre, la 36e division est relevée par la 99e division de réserve, avec trois brigades. La brigade Givati est retirée de la 162e division pour renforcer la 98e division au sud. À la fin du mois, les deux brigades écoles et trois brigades de réserve auront été retirées de la zone de combat. Le 27 décembre, la 36e division attaque à nouveau, mais en centre en direction de Bureij.

Au 7 janvier 2024, après 67 jours de combat effectif, les forces terrestres israéliennes ont perdu 176 soldats, soit moins de deux par jour de combat contre plus de trois en 2014. Quatre soldats ont été tués dans les sept premiers jours de janvier, ce qui indique une réduction de l’intensité des combats dont on ne sait si cela est dû à un fléchissement de l’ennemi ou à un ralentissement de l’engagement israélien. Elles ont conquis la plus grande partie du nord de Gaza où ne subsistent plus que quatre petites poches de résistance et formé deux trois poches au centre, sud jusqu’à Khan Yunes et au sud-est, soit environ 50 % de la superficie totale. Du point de vue « terrain », on se trouve nettement en dessous de la norme indiquée plus haut de conquête totale en 80 jours. Du côté des effets sur « l’ennemi », l’armée israélienne estime avoir tué 7 860 combattants ennemis, soit environ 6 200 à l’intérieur de Gaza par la campagne de bombardements et les combats terrestres. Si ce chiffre est vrai, on se trouve dans un rapport de pertes entre Israéliens et Palestiniens de 1 pour 35, ce qui est très supérieur au chiffre de 2014. Il est probable que le chiffre estimé dans l’action des pertes ennemies soit, comme souvent lorsqu’on est jugé sur les bilans que l’on est seul à donner, un peu exagéré. Toujours est-il qu’en comptant les blessés graves et les prisonniers, le potentiel du Hamas et de ses alliés, initialement estimé à 25-30 000 combattants mais sans doute renforcé de volontaires en cours d’action, est peut-être entamé à 50 %. Les tirs quotidiens de roquettes sur Israël depuis Gaza ont fortement diminué. 

En résumé, le déroulement de l’opération de conquête et la physionomie des combats sont parfaitement conformes a ce qui était attendu, un phénomène assez rare. Toutes autres choses (autres fronts potentiels, pression internationale, libération des otages) étant égales par ailleurs, le commandement israélien peut estimer à ce rythme avoir terminé la conquête de Gaza pour fin mars 2024. Il faudra enchaîner sur une nouvelle opération de nettoyage et contrôle dont, pour le coup, il est extrêmement difficile à ce jour de déterminer la durée, probablement beaucoup plus longue que la conquête, et l’intensité, probablement moins forte quotidiennement mais beaucoup plus usante sur la durée.

Quelques remarques

À ce jour, l’armée de Terre israélienne a engagé 17 ou 18 brigades d’active et de réserve dans l’opération de conquête de Gaza. Combien la France pourrait-elle en engager dans une situation similaire ? Probablement pas plus de 4 ou 5 équivalentes à celles des Israéliens et totalement équipées. Autrement dit, l’armée française ne serait actuellement pas capable de vaincre un ennemi de 25-30 000 fantassins légers retranchés dans une zone urbaine de plusieurs millions d’habitants.

Comme l’Ukraine, Israël n’aurait rien pu faire sans brigades de réserve constituées et équipées. Il n’y a pas de montée en puissance rapide ou de capacité à faire face à une surprise sans stocks de matériels et de réserves humaines.

L’infanterie débarquée, c'est à dire à pied, la poor bloody infantry toujours oubliée, est une priorité stratégique. Il n’est pas normal que des combattants équipés d’armes et d’équipements légers des années 1960 puissent tenir tête à des unités d’infanterie modernes. Ils devraient être foudroyés. L’infanterie débarquée française seule devrait être capable d’infliger un 1 contre 10 seule et 1 pour 20 ou 30 avec ses véhicules (vive les canons-mitrailleurs) sans avoir à faire appel forcément à des appuis extérieurs et quel que soit le terrain.

dimanche 12 novembre 2023

Gaza : combien de morts -2 ?

Il y a maintenant dix jours, j’ai effectué une évaluation des pertes humaines provoquées par la campagne de frappes de l’armée de l’Air israélienne sur la bande de Gaza depuis le 7 octobre, en faisant abstraction des déclarations faites qui s’appuyaient presque toujours sur les chiffres du ministère de la Santé palestinien, le même organisme qui avait menti de manière éhontée dans le drame de l’hôpital al-Ahli le 17 octobre.

Je me suis appuyé pour cela sur les campagnes aériennes passées de l’armée de l’Air israélienne sur Gaza (2008, 2012, 2014, 2021), au Liban (2006) ainsi celles des Coalitions américaines en particulier lors de la lutte contre l’État islamique (2014-2019) en considérant la similitude des moyens engagés, des règles d’engagement et des formes des zones cibles.

À la date du 2 novembre, j’estimais ainsi que les frappes menées le 7 octobre par l’armée de l’Air ainsi que, très secondairement, par l’artillerie israélienne, pouvaient avoir provoqué au minimum la mort de 2 000 civils, ainsi bien sûr qu’un nombre proche de combattants ennemis, 1 500 au minimum là encore en fonction les estimations des campagnes passées, soit un total d’environ 3 500. J’aurais dû insister sur le fait qu’il s’agissait qu’une évaluation minimale dans une fourchette macabre pouvant sans doute aller jusqu’à 5 000. Dans tous les cas, il s’agissait d’un chiffre nettement inférieur à celui fourni par le ministère de la Santé palestinien, qui était alors de 8 300 sans aucune distinction de civils ou de combattants.

Bien entendu, cette évaluation a suscité la critique et parfois les insultes de ceux qui jugeaient cela comme une entreprise de minimisation voire de négation des destructions provoquées par Tsahal ou inversement de jouer le jeu des ennemis d’Israël après le drame horrible du 7 octobre.

Dix jours plus tard, je suis obligé d’admettre que ces estimations de pertes étaient trop basses. En premier lieu, parce que des témoignages dignes de foi ne cessent de me dire qu’après avoir vu sur place les effets des campagnes aériennes précédentes, les dégâts provoqués par l’actuelle avaient incontestablement franchi un seuil. En second lieu parce que les éléments nouveaux indiquent effectivement non seulement un nombre quotidien de strikes très élevé - ce que j’avais pris en compte et qui n’est jamais un bon signe car cela signifie par contraste un nombre de missions annulées par précaution beaucoup moindres – mais que chacun d’eux était particulièrement « chargé ». Dans un Tweet en date du 12 octobre, qui m’avait échappé, l’armée de l’Air israélienne se targuait d’avoir « dropped about 6 000 bombs against Hamas targets ». Cela signifie d’abord logiquement l’emploi de plusieurs bombes par objectif puisqu’au même moment Tsahal revendiquait dans un autre tweet avoir frappé 2 687 cibles. Un objectif peut contenir plusieurs cibles.

On notera au passage qu’à ce nombre de cibles, on se trouve déjà au-delà de la liste de ciblage initial, celle qui permet de bien préparer les tirs et d’avertir la population, pour basculer sur du ciblage dynamique, sur les cibles de tir de roquettes par exemple, forcément moins précautionneux.

C’est surtout globalement énorme. À titre de comparaison, lors de l’opération Harmattan en Libye l’armée de l’Air française a lancé très exactement 1 018 bombes de mars à octobre 2011, au cours de 2 700 sorties de Rafale et Mirage 2000 D ou N, auxquelles il faut ajouter les effets de 950 sorties de Rafale M et de SEM. On aurait sans doute été bien incapables à l’époque de lancer 6 000 bombes ou missiles. En considérant une moyenne très basse de 100 kg d’explosif par bombes larguées, 6 000 donnerait déjà l’équivalent de 1500 missiles de croisière russes Kalibr ou Kh-101, mais on très probablement au-delà en termes de puissance, car Tsahal utilise beaucoup de munitions de plus de 900 kg de masse (GBU-15, 27, 28 et 31) afin notamment d’atteindre des infrastructures cachées et les souterrains du Hamas. Il faut donc – si le chiffre de l’armée de l’Air israélienne ne relève pas de la vantardise mal placée - imaginer entre 1 500 et 3 000 missiles russes du même type de ceux qui sont tombés sur les villes ukrainiennes depuis 21 mois frapper les 360 km2 bande de Gaza en une semaine. C’est évidemment colossal et sans doute même inédit, même si le chiffre de propagande que l’on voit passer parlant de l’équivalent de deux bombes de type Hiroshima est évidemment farfelu. C’est en tout cas, au-delà de ce qui s’est passé en Syrie où le site AirWars estime le nombre de civils – et non de combattants - tués par les frappes russes entre 4 300 et 6 400 et en Irak-Syrie, où il est question de 8200-13200 civils tués par les 34 500 frappes de la Coalition américaine en six ans. Notons que dans ce dernier cas, la moitié de ces pertes civiles certaines ou probables se situent dans les mois de combats de 2017 à Mossoul et Raqqa où les règles d’engagement avaient été « élargies ». On ajoutera que l’intensité des frappes est telle que les Israéliens utilisent aussi certainement (Business Insider 17 Octobre) des munitions M117 non guidées, comme on peut le voir là encore sur des tweets de Tsahal.

En résumé, en poursuivant les principes utilisés le 2 novembre, où je parlais d’un total de 7 000 strikes en trois semaines avec une bombe, le chiffre total de pertes devrait être dix jours plus tard de 5 000 dont environ 2800 civils. Je crois désormais qu’il est effectivement nettement plus élevé, et se rapprocherait sans doute de celui proclamé par le ministère de la Santé, actuellement 11 000 tout confondus. Barbara Leaf, Sous-secrétaire d'État américain pour les Affaires du Proche-Orient, peu susceptible d’hostilité pour Israël, disait il y a quelque jours que le chiffre pourrait peut-être même supérieur (“We think they’re very high, frankly, and it could be that they’re even higher than are being cited,” The Time of Israel, 9 novembre 2023). Notons que selon I24 News, là encore une chaîne peu encline à la critique anti-israélienne, il était même question le 04 novembre selon « une source sécuritaire anonyme » de 20 000 morts. Cette fameuse source parlait de 13 000 combattants ennemis tués (selon une méthode de calcul assez étrange de 50 et 100 morts par tunnel touché) mais aussi de manière décomplexée de 7 000 morts civils, dont la responsabilité incomberait au Hamas puisque ces civils sont utilisés comme bouclier.

Ajoutons pour être juste que bien évidemment le Hamas et ses alliés mènent aussi une campagne aérienne à base de mortiers, qassam et roquettes plus évoluées, avec le 9 novembre plus de 9 500 projectiles selon Tsahal lancés depuis Gaza, très majoritairement, le Liban et même le Yemen. C’est beaucoup, par comparaison le Hezbollah en avait lancé 4 400 en 33 jours de guerre en 2006 et le Hamas/Jihad islamique 4 500 dans les 51 jours de la guerre de 2014. Je ne sais pas bien, dans toutes les horreurs de cette guerre, combien ces 9 500 projectiles ont tué de civils israéliens, trop c’est certain, beaucoup ce n’est pas sûr. En tout cas, pas des milliers si le dôme de fer n’existait pas comme j’ai pu l’entendre. En 2006, les projectiles du Hezbollah avaient tué 44 personnes ; en 2014, après la mise en place du Dôme de fer, ceux de Gaza en avaient tué 6. Israël et c’est tout à son honneur, protège bien sa population, au contraire du Hamas qui, c’est un euphémisme, n’a guère mis en place de protection civile et se satisfait même largement de la production de martyrs et d’images tragiques relayées immédiatement par Al-Jazeera. Toujours est-il que ces tirs de roquettes, qui se rajoutent au choc de l’attaque-massacre abominable du 7 octobre, paralysent la vie israélienne aux alentours de Gaza, mais ils ne peuvent se comparer en rien en intensité à ce qui se passe à Gaza.

Si on se réfère aux principes du droit des conflits armés, le Hamas les trahit absolument tous, en plus de tous les actes terroristes qu’il a commis depuis trente ans. Rappelons au passage que des crimes de guerre, commis par une force armée d’une organisation peuvent aussi être des actes terroristes à partir du moment où leur but premier est de susciter l’effroi. Pas son ampleur, l’attaque du 7 octobre dernier est même clairement un crime contre l’humanité et, alors que la volonté du Hamas est également de détruire Israël peut également avoir une visée génocidaire. Le Hamas doit être détruit, il n’y a aucun doute là-dessus. Tout cela n’est pas nouveau et Israël aurait pu essayer vraiment de le faire plus tôt, mais c’est une autre question.

Pour autant, ce n’est pas parce que l’on combat des salauds qu’on a le droit de le devenir soi-même. Tout le monde aurait compris que les soldats de Tsahal pénètrent dans Gaza quelques jours après le massacre du 7 octobre pour aller traquer cet ennemi infâme, d’homme à homme, et en prenant des risques la chose aurait paru encore plus légitime et courageuse qu’en frappant à distance et manifestement trop fort. Je regrette beaucoup moi-même qu’après les attentats 2015 en France, le gouvernement ait préféré envoyer ses soldats dans les rues avec la stérile opération Sentinelle plutôt qu’à la gorge de l’ennemi dans une opération Châtiment. C’est pour cela que les soldats ont été inventés, et mon cœur est tout entier avec les fantassins de Tsahal dans les rues de Gaza.

Les engager plus tôt n’aurait pas empêché les dommages collatéraux, ils sont inévitables alors que 95 % des êtres vivants qui vivent dans la zone des combats sont des innocents, mais on aurait pu espérer, à condition d’avoir des soldats solides et disciplinés, bref de vrais soldats, en prenant le temps et un maximum de précaution atteindre le cœur de l’ennemi, lui tuer le maximum de combattants et détruire ses infrastructures sans tuer des milliers et des milliers de civils. Cela n’obérerait rien de la difficulté de la gestion politique de Gaza après les combats, ni même des causes profondes qui ont fait qu’il y ait des dizaines de milliers de Palestiniens qui acceptent de prendre les armes contre Israël avec une forte chance de mourir, et ce n’est pas une simple question d’endoctrinement.

Au lieu de cela, le gouvernement israélien, qui avant sa recomposition, porte une énorme responsabilité sur la baisse de la garde devant le Hamas, a choisi de commencer par un blocus et une campagne de frappes qui par son gigantisme a nécessairement piétiné au moins quatre des cinq principes du droit des conflits armés – humanité, nécessité, proportion, précaution - et finit donc aussi par flirter avec celui de la distinction (ou intention). On peut argumenter comme on veut, absolue nécessité, mensonges du Hamas, l’ennemi est un salaud qui se cache derrière la population ou dans les lieux sensibles, on laisse la population fuir les combats, etc. mais instaurer un blocus total et frapper avec une telle puissance une zone densément peuplée pour un bilan militaire finalement assez maigre - et qu’on ne présente pas la nième liste de cadres du Hamas tués comme un bilan sérieux - est une catastrophe. C’est une catastrophe pour la population gazaouie, mais aussi pour Israël, à court terme par l’indignation que cela continue de provoquer, mais aussi à long terme parce qu’on vient là de recruter dans les familles meurtries des milliers de futurs combattants ennemis. Aucune tragédie n'en efface une autre.

Pour les commentaires allez plutôt ici

lundi 6 novembre 2023

Stupeur et fureur

Fin 2004, le général commandant le Centre de doctrine de l’armée de Terre française rendait visite à son homologue israélien à Tel-Aviv. Je faisais partie de la délégation en tant qu’officier en charge de l’analyse des conflits dans la région. Les Israéliens nous firent un exposé de la situation qui commençait par « le problème palestinien est résolu » et de poursuivre en expliquant que grâce à l’édification en cours du « Mur intelligent » le nombre d’attentats terroristes avait drastiquement diminué sur le sol israélien, ce qui était considéré comme un résultat suffisant.

Il fallait désormais selon eux éviter de s’enfermer dans des bourbiers inutiles comme au Liban. Quatre ans plus tôt Tsahal s’était donc retiré du Sud-Liban et il en serait bientôt de même de la bande de Gaza, où 80 % du territoire était déjà sous la responsabilité de l’Autorité palestinienne et où on compliquait la vie pour défendre seulement 8 000 colons (sur 20 % du territoire donc). Beaucoup considéraient alors que Gaza n’avait aucun intérêt et qu’en fait, il aurait même été préférable de rendre ce fardeau à l’Égypte en même temps que le Sinaï une fois la paix conclue. Au moins, les Frères musulmans y auraient été vraiment combattus. Seule importait la Judée-Samarie (Cisjordanie) comme bourbier politico-sécuritaro-religieux acceptable. Pour le reste, leur priorité, presque leur obsession, était clairement la menace balistique et nucléaire iranienne.

Les officiers israéliens pensaient alors avoir conçu un modèle de défense unique capable de faire face simultanément aux organisations armées et aux États hostiles. Sans même parler de la dissuasion nucléaire, un grand bouclier au sol avec la grande barrière intelligente et dans le ciel avec les différentes couches contre les différents aéronefs et missiles permettait de contrer les attaques les plus probables, raids des organisations armées et attaques balistiques. Mais dans la tradition israélienne des « représailles disproportionnées » bâtie dans les guerres contre les États voisins et qui consiste faire le plus mal possible à l’agresseur pour le dissuader de recommencer et dans l’immédiat lui détruire les moyens de le faire, il importait aussi de conserver aussi une épée puissante. On conservait toujours des forces terrestres puissantes, d’active ou de réserve, mais cette épée était surtout une épée volante. Grâce à une force aérienne puissante et inversement la faiblesse de la défense antiaérienne de tous les ennemis potentiels, il devenait possible de frapper et sans grand risque de pertes humaines israéliennes.

Résumons : quadrillage et maintien en Cisjordanie, barrière partout contre les intrusions, défense du ciel devenue de plus en plus hermétique et frappes aériennes et en dernier recours raids terrestres sur les ennemis périphériques. On tendait vers l’idéal du « zéro mort » pour soi mais en transférant le risque sur les autres, sur l’ennemi ce qui est normal, mais aussi sur les civils palestiniens. C’est ainsi qu’Israël a tenté d’assurer sa sécurité pour l’éternité autrement qu’en faisant définitivement la paix. Cela a fonctionné un temps.

La première faille du système a été de laisser dans les zones abandonnées un terrain vide ou presque à des organisations armées qui ont pu y prospérer et se développer en proto-État disposant de l’aide quasi ouverte de sponsors étrangers et de ressources endogènes pour faire des armées de plus en plus puissantes. Après s’être implantés à Gaza sans grande opposition, les Frères musulmans ont pu passer à l’action armée à la fin des années 1980, diffusant par ailleurs, avec le Jihad islamique, dans le monde sunnite l’« innovation » chiite de l’attentat-suicide. Puis alors que Gaza passait en grande partie sous le contrôle de l’Autorité palestinienne après les accords d’Oslo puis complètement en 2005, le Hamas a été assez fort contester au Fatah la prééminence de ce contrôle. Lorsque cette contestation a tourné à la guerre civile palestinienne en 2007, il aurait possible d’intervenir militairement pour empêcher la victoire du Hamas. Le désastreux gouvernement d’Ehoud Olmert a jugé préférable de laisser gagner le Hamas et de poursuivre ainsi l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne. A charge pour le Hamas de prendre le fardeau de Gaza tout en gelant par son existence même toute perspective de paix véritable. Gaza devenait une « entité hostile », objet nouveau du droit international qui ne reconnaît toujours juridiquement le territoire de Gaza que comme un territoire occupé par Israël et géré par l’Autorité palestinienne. Par un jeu de carotte - la levée partielle du blocus - et de coups d’épée - les campagnes de frappes et les incursions – on pensait gérer la menace et la conserver à distance grâce au bouclier du mur et du dôme de fer à partir de 2012.

Oui, mais il ne fallait pas être grand expert pour constater que, guerre après guerre, « tonte » après « tonte » selon l’horrible formule - 2006, 2008, 2009, 2012, 2014, 2018, 2021, 2022 – que le gazon devenait toujours plus dur. On pouvait aligner les listes de commandants du Hamas éliminés, multiplier les frappes sur les dépôts de roquettes et les sites de tir, tuer quelques centaines de combattants, la quantité et surtout la puissance et la portée des roquettes du Hamas ne cessait d’augmenter à chaque fois tandis que les incursions terrestres dans le territoire de Gaza se faisaient plus difficiles. Lors de l’opération Hiver chaud en février 2008, les fantassins israéliens constatent que les combattants ennemis ne s’enfuient plus à leur avance. Avec Plomb durci moins d’un an plus tard, les combats ressemblent déjà à de vrais combats d’infanterie et en 2014, avec Bordure protectrice ce sont de vrais combats face à une infanterie largement professionnelle. Tsahal perd trois soldats tués par jour dans ces combats, ce qui paraissait alors énorme. Elle en perd actuellement le double. Bref, malgré les cessez-le-feu et l’arrêt des frappes de roquettes, présentés à chaque fois comme des victoires, et toutes les « têtes coupées », le Hamas a continué inexorablement à monter en puissance au croisement de deux soutiens parfois fluctuants : celui de l’axe iranien-chiite et celui de l’axe Frères musulmans (Égypte du gouvernement Morsi, Turquie d’Erdogan et Qatar) et ce jusqu’à trouver la faille dans le système. Cela devait logiquement arriver un jour et les actions récentes du gouvernement israélien ont accéléré cette arrivée. Celle-ci a été horrible.

Avant même d’évoquer le changement éventuel de leurs objectifs politiques très contestables, les autorités israéliennes doivent donc dans l’immédiat changer leur modèle stratégique et se préparer à une nouvelle longue période de guerre.  

L’objectif immédiat n’est plus de punir le Hamas afin de le dissuader cumulativement, ce qui visiblement n’a pas fonctionné, mais de l’éradiquer. Soyons clairs, c’est impossible à court terme. Quand on prend toutes les organisations armées un peu importantes et avec un minimum de soutien populaire de la côte méditerranéenne jusqu’à l’Afghanistan en passant par l’Irak ou la Syrie, combien ont elles été détruites depuis le début du XXIe siècle ? De fait, aucune ! Il est possible en revanche de parfois réussir à les étouffer. Mais dans ce cas, il ne faut pas se contenter de faire de l’élimination à distance, ce qui reste finalement superficiel et a paradoxalement à plutôt tendance à stimuler l’organisation cible qu’à réduire sa force. Face à une organisation armée, pour éliminer efficace, il faut éliminer beaucoup, sinon on stimule l'organisation plutôt qu'on ne l'écrase. Il faut tuer également le plus proprement et le plus éthiquement possible sinon tout en éliminant on recrute également par ressentiment. La seule solution militaire réaliste est de l’étouffer jusqu’à ce qu’elle retourne à une clandestinité difficile d’où il lui sera compliqué d’organiser à nouveau des attaques, terroristes ou non, importantes et complexes.

Or, pour l’étouffer, il faut occuper son terrain. L’opération Paix en Galilée en 1982 a bien réussi à écraser l’armée de l’OLP au Sud-Liban et même à chasser l’organisation du pays. De fait, malgré les dégâts occasionnés, l’opération Remparts en 2002 a bien réussi à casser les organisations palestiniennes des villes de Cisjordanie. A plus grande échelle, le Surge américano-irakien a également réussi à étouffer l’État islamique en Irak en 2007-2008 en occupant le terrain avec de la masse. Cela a été plus difficile, en grande partie d’ailleurs parce que les forces irakiennes ou syriennes étaient seules pour conquérir et occuper le terrain, mais le nouvel État islamique ne représente plus le même danger depuis qu’il ne constitue plus un califat. Élément important dans les circonstances actuelles, on a récupéré bien plus d’otages dans la conquête du terrain qu’en le bombardant.

Si la méthode est efficace pourquoi n’est-elle pas utilisée plus souvent ? D’abord, parce qu’elle exige de faire prendre des risques à ses soldats et donc d’en perdre. Dans une ambiance de « zéro mort », il est donc beaucoup plus simple de bombarder à distance et donc de reporter le risque sur les autres, les ennemis, ce qui est normal et souhaitable, mais aussi les civils autour de ces ennemis. Le « zéro mort » c’est pour ses soldats, pas pour les civils que l’on bombarde. Ensuite, parce qu’il faut y consacrer des ressources afin d’avoir toujours des unités de combat en nombre et qualité tactique supérieurs à l’adversaire. Or, on l’a vu, la qualité tactique des unités de certaines organisations a beaucoup augmenté alors que les siennes propres ont tendance à stagner. Il faudrait donc investir massivement dans des choses pas sexy comme les sections d’infanterie afin qu’elles soient capables, avec leurs équipements modernes et leurs compétences, de vaincre n’importe qui en combat rapproché en particulier dans un milieu urbain, en limitant aussi leurs propres pertes et les dommages collatéraux. Là encore, pour plusieurs raisons qu’on ne développera pas, on préfère dans la grande majorité des armées modernes investir dans autre chose. Tsahal n’échappe à la règle qui consiste à s’apercevoir que l’on a négligé ses combattants rapprochés juste au moment où on doit les engager. Enfin, même si on parvient à étouffer l’ennemi, encore faut-il maintenir l’étouffement sur la durée tout en évitant de s’enliser. Le souvenir du bourbier libanais, où plus de 900 soldats israéliens ont été tués et des milliers d’autres blessés en dix-huit ans, a beaucoup joué dans les refus successifs du gouvernement Netanyahu de pousser jusqu’à la reconquête complète de Gaza. Désormais, il n’y a pas d’autre solution.

Comme personne n’a jamais, sinon anticipé mais du moins pris en compte, que la stratégie parfaite mise en œuvre depuis presque vingt ans puisse être prise en défaut un jour, tout se fait désormais dans l’urgence et l’improvisation. Quand on ne sait pas quoi faire, on fait ce qu’on sait faire. La première réaction israélienne a donc été d’instaurer un blocus total et de lancer la plus terrible campagne aérienne de leur histoire. Cela avait peu de chance de faire vraiment mal à un adversaire qui s’était préparé à cette situation depuis des mois voire des années, mais il fallait faire quelque chose et montrer que l’on faisait quelque chose même si c’était surtout la population palestinienne qui en pâtirait le plus. Cela a peut-être satisfait un pur désir de vengeance, mais il était difficile de faire plus contre-productif en recrutant de nombreux volontaires à combattre Israël, en attisant encore le ressentiment d’un côté et le désespoir des soutiens d’Israël.

On commence seulement depuis une semaine l’opération de conquête, plus légitime que la première phase, car les soldats israéliens y prennent des risques, plus efficace contre l’ennemi et pour l’instant plus éthique. Pour autant le mal est déjà fait, qui obérera non pas cette conquête, que se fera dans les semaines qui viennent, mais la phase suivante de « stabilisation » dont pas le moindre mot n’a pour l’instant été évoqué, sans doute parce que personne n’en d’idée claire en la matière. La longue guerre a commencé par un choc et se poursuit en tâtonnant.