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dimanche 12 avril 2026

La première guerre du Golfeur

Air tir
Imaginons un immeuble baptisé Iran, où règne le puissant groupe de la République islamique (RII) qui tient sous sa coupe tyrannique la grande majorité des nombreux habitants, arme d’autres petits groupes aux alentours, menace depuis ses hauteurs une route essentielle au commerce international et développe en secret dans ses caves une arme de destruction massive.

Deux autres groupes, Israël et États-Unis, s’opposent à la RII : le premier depuis son propre bâtiment assez lointain, et le second avec des forces déployées dans ceux d’alliés proches. Que peuvent-ils faire ?

La seule manière connue pour réellement détruire la RII consisterait à prendre d’assaut le bâtiment qu’elle occupe pour y traquer tous ses membres. Israël n’a plus de réticences, depuis le 7 octobre 2023, à faire prendre des risques à ses soldats, mais il lui est politiquement impossible de les déplacer près de l’Iran. Les États-Unis, de leur côté, sont encore dominés par des souvenirs récents qui empêchent toute réflexion stratégique rationnelle. Ils sont donc inhibés quant à l’idée de monter à nouveau des assauts et ne sont pas aussi puissants militairement que leur chef, Donald Trump, le déclare. Celui-ci impose d’ailleurs un déploiement de moyens aussi réduit que possible afin que l’on ne puisse justement pas faire de comparaison avec les expériences malheureuses précédentes.

Pas de conquête du bâtiment, donc, par un assaut, mais seulement des tirs de précision à distance et peut-être quelques infiltrations clandestines de « soldats fantômes ». À tout le moins, il serait peut-être possible, avec cela, de faire entrer discrètement des armes aux habitants rebelles afin qu’ils n’affrontent plus à mains nues les Gardiens de la révolution islamique (GRI), le bras armé principal de la RII tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La destruction du régime se ferait donc de l’intérieur avec l’appui des tireurs de précision israéliens et américains depuis l’extérieur. On ne sait cependant plus très bien comment faire et, là encore, les souvenirs prennent le dessus sur la réflexion. On s’inquiète en fait surtout non pas de la survenue d’une guerre civile en Iran — elle est déjà là depuis le tournant de l’année 2026 — mais de son extension et de son éventuel prolongement chaotique.

À la place, on se persuade que les tirs de précision à distance suffiront à tout. Ils seront si efficaces, grâce à la technologie moderne mais aussi aux espions à l’intérieur du bâtiment Iran, qu’il sera possible d’éliminer tous les leaders de la RII au fur et à mesure qu’ils se présenteront aux fenêtres, de paralyser l’appareil policier interne et de détruire tous les moyens des GRI pour attaquer les alentours, ainsi que le programme caché d’armes de destruction massive. Au bout d’une campagne qui sera forcément brève tant elle sera efficace, non seulement toutes les menaces militaires réelles et potentielles contre les alentours seront éliminées, mais le régime sera suffisamment affaibli pour que les habitants désarmés puissent s’en débarrasser dès la fin du dernier tir.

C’est ainsi que commence le siège, le 28 février 2026, avec l’élimination, par un tir groupé très précis, des principaux chefs de la RII, dont leur guide suprême, suivie de multiples tirs à travers les fenêtres et les murs contre les Gardiens de la révolution. Le problème est que cette stratégie était tellement prévisible qu’elle avait été effectivement prévue. Non seulement le régime ne s’effondre pas, car ses leaders sont immédiatement remplacés dès qu’ils tombent, mais des cellules autonomes dans tous les étages du bâtiment lancent des projectiles à longue portée non seulement sur Israël et les Américains, mais aussi sur les maisons et leurs habitants des alentours qui abritent ces derniers.

La plupart de ces projectiles sont interceptés, mais quelques-uns, dont des drones dont on avait mal mesuré la dangerosité, causent de coûteux dégâts. Les salves des GRI diminuent ensuite fortement, en partie sous l’action des Israéliens et des Américains contre les nombreuses petites pièces fortifiées d’où partent drones et missiles, mais elles perdurent. Fondamentalement, le potentiel de frappes des GRI ne diminue que d’environ 10 % par semaine, un rythme sans doute trop lent pour les impératifs de la politique américaine de Donald Trump.

On spécule beaucoup sur l’endroit où se trouverait le programme secret et surtout sur ce qu’il en resterait. On envisage un raid à l’intérieur même du bâtiment pour en détruire ou capturer les éléments essentiels, mais on y renonce pour l’instant devant le risque de l’entreprise. On se contente de frapper tout ce que l’on peut de ce programme, sans que personne ne sache réellement quel est son état.

Et puis, il y a la grande route en bordure du bâtiment Iran, que les GRI prennent évidemment immédiatement en otage, contrôlant ainsi sous forme de racket tout le commerce essentiel qui y passe. Donald Trump est pris au dépourvu. Il a refusé le déploiement de moyens qui aurait permis de débloquer la route par la force, mais s’en prend quand même aux Européens et aux Asiatiques, qu’il n’a jamais avertis de ses intentions, pour ne pas l’avoir fait non plus. Oubliant le peuple d’Iran, qu’il avait pourtant promis d’aider, Trump passe donc directement aux menaces de destruction complète du bâtiment si la route n’est pas libérée. Bien entendu, il n’en fait rien, mais cela lui donne l’occasion de dire que c’est grâce à cette fermeté que la RII accepte un cessez-le-feu et des négociations.

Donald Trump prend ainsi également, et une nouvelle fois, au dépourvu son allié israélien, qui n’est pas associé aux négociations et décide, de son côté, de frapper le bâtiment voisin Liban, d’où partent les tirs du Hezbollah, satellite de la RII, afin de lui infliger le plus de pertes possible et de tordre une nouvelle fois le bras du propriétaire impuissant de la maison afin qu’il expulse l’organisation. Bien entendu, cela n’arrivera pas et cette nouvelle guerre constituera une énième « tonte de gazon ».

À ce stade, le moins que l’on puisse dire est qu’au-delà de la liste des destructions infligées, le bilan de la campagne est plutôt mitigé. Le régime de la RII, meurtri, est encore là et règne toujours sur le bâtiment Iran. Les Gardiens de la révolution y sont plus puissants que jamais et retrouveront, dans quelques années, tous les moyens matériels qu’ils ont perdus. La population rebelle ajoute encore un peu de frustration à l’écrasement.

Les Américains, de leur côté, ont subi relativement peu de pertes humaines pour une guerre de cette ampleur, et l’usure matérielle reste gérable. Donald Trump n’a donc, pour l’instant rien gagné dans cette guerre, hormis une liste de chiffres que l’on n’ose pas traduire en réelles pertes de capacités menaçantes, mais il a aussi peu perdu. Face à des négociations où les deux camps se croient simultanément vainqueurs et qui ont donc toutes les chances d’échouer, il se trouvera vite placé devant le dilemme de relancer une guerre incertaine pour obtenir de vrais résultats, ou d’en rester là en inventant une pseudo-victoire et d’attaquer un autre bâtiment plus prometteur.

dimanche 29 mars 2026

Face à l'autre révolution dans les affaires militaires


Il y a dix ans maintenant, j’évoquais dans un article de Défense et sécurité internationale la transformation de certaines armées et organisations armées du Moyen-Orient en opposition à ce que l’on avait pompeusement baptisé la « révolution dans les affaires militaires » (RAM) dans les années 1980, en imaginant tout ce que les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) pouvaient apporter aux armées occidentales. Quelques années plus tôt, le général israélien Itai Brun avait qualifié ce contre-mouvement arabe et perse d’« autre révolution dans les affaires militaires » et cela dure depuis plus de quarante ans sans que l’on puisse dire encore quel est le plus fort.

Tranchées et commandos

Le 19 juin 1982 au Liban constitue un bon point de départ. L’armée israélienne, très largement transformée après la guerre d’octobre 1973, est alors le modèle de ce que les Américains espèrent atteindre avec la doctrine AirLand Battle, mais en pensant à l’armée soviétique. Ce jour là parvient à combiner au mieux toutes les technologies du moment — drones, pods de brouillage, armes antiradars, radars volants et planification assistée par ordinateur – pour annihiler eu quelques heures et sans perdre un seul avion toute la défense antiaérienne syrienne et une bonne partie de son aviation de chasse. C’est le point de départ de la maitrise discontinu du ciel du Proche et du Moyen-Orient par les Israéliens et les Américains, et ce d’autant plus facilement que les Soviétiques quittent bientôt le jeu pour ne revenir qu’en 2015 en Syrie.

Cela supériorité aérienne continue, qui frise la parfois la suprématie, change toutes les données opérationnelles. Toute la profondeur d’un pays devient accessible aux avions israéliens et américains, et toute manœuvre terrestre de grande ampleur, déjà difficile contre des grandes unités lourdes de meilleure qualité tactique et qui bénéficient aussi de la RAM, devient franchement impossible. La dislocation des deux divisions blindées syriennes dans la plaine de la Bekaa en juin 1982 n’est qu’une prélude à celle d’une grande partie de l’armée irakienne en 1991 sous les coups du ciel et du sol des unités de la coalition, à 80 % américaine, pour la libération du Koweït. Aucun État ne peut plus vaincre sur le champ de bataille les Israéliens à la périphérie de leur territoire et les Américains dans le monde entier, du moins en essayant de les imiter. Il faut imaginer un autre modèle d’armée.

La Syrie et son alliée, la nouvelle République islamique d’Iran, alors en guerre contre l’Irak, sont les premiers laboratoires de ce nouveau modèle. Première conclusion militaire, évidente depuis la Première Guerre mondiale : si la menace vient du ciel, il faut creuser. Tout ce qui peut être frappé du ciel doit être enterré, bétonné, dispersé, camouflé et, dans tous les cas, il faut privilégier les milieux complexes, urbains en premier lieu et de plus en plus, mais aussi montagneux ou forestiers. Tout cela est assez classique. Même si l’on ne peut empêcher les Israélo-Américains d’attaquer depuis tous les espaces communs, on peut quand même toujours essayer de les entraver avec des dispositifs dits « anti-accès » les plus denses possible face au ciel et à la mer. Les grandes unités navales et les défenses antiaériennes les plus lourdes à longue portée seront probablement traquées et détruites rapidement, mais une multitude de petites unités de tir dans les basses couches ou d’attaque près des côtes peuvent maintenir une menace.

La vraie difficulté de la posture défensive réside dans l’articulation des forces terrestres face à une opération de conquête. Égyptiens et Syriens ont remarqué dans leurs combats depuis 1969 que les unités de commandos, autrement dit de l’infanterie légère combattant de manière décentralisée, étaient leurs formations les plus efficaces contre les Israéliens. Par sa faible signature et ses capacités d’infiltration, l’infanterie légère, apparaît effectivement comme un système d’arme adapté à la défense contre des forces de haute technologie. C’est d’ailleurs ce qui fait le succès des organisations armées qui luttent alors contre les Soviétiques en Afghanisant, qui obtiennent le départ des contingents de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth en 1984 ou mettent en difficulté les Israéliens au sud du Liban ou dans les territoires occupés.

Égyptiens et Syriens forment donc tous les deux un véritable corps d’armée de plusieurs divisions de commandos, parachutistes ou forces spéciales destinés à combattre en complémentarité avec des forces régulières, utilisées de manière protégées. La Syrie dispose ainsi de trois divisions complètes de commandos dans le vaste système fortifié menant du Golan vers Damas. Après la défaite de 1991, Saddam Hussein forme aussi, à côté des brigades de forces spéciales de la Garde républicaine et des commandos de l’armée, une grande milice de 30 à 40 000 Fedayin destinée à harceler les forces américaines à leur arrivée. Au bout du compte, c’est la RII qui va le plus loin dans cette voie avec les Gardiens de la révolution, une organisation de la taille d’une grande force régulière mais avec les caractéristiques de lutte d’un groupe armé non étatique, jouant de toutes les possibilités d’une guérilla géante dans tous les champs et actionnant même de groupes de partisans alliés en base avancée dans les pays arabes voisins.

Voilà pour le bouclier, mais on ne gagne pas les guerres seulement en résistant aux coups. Il faut en donner aussi.

Scud et proxys

Revenons au point de départ. D’accord pour la face défensive du modèle, mais comment faire pour attaquer aussi le territoire de l’ennemi, alors que l’on ne peut manœuvrer visiblement au sol et que le ciel est interdit aux avions ?

La première solution est le raid par infiltration d’un petit élément de commandos ou de partisans, les mêmes qui sont utilisés pour la défense intérieure face aux armées occidentales, mais pour porter un « coup » chez l’ennemi : sabotage matériel, assassinat d’individus particuliers ou action terroriste. Cette mission très risquée est grandement facilitée par la diffusion du combat suicidaire, puisqu’elle supprime de l’équation toute idée de retour, la partie la plus délicate de la mission. Dans sa confrontation avec, entre autres, la France, l’Iran a ainsi exporté vers Paris, en 1986-1987, les méthodes utilisées au Liban. Le terrorisme par les organisations armées n’était pas nouveau ; ce qui l’était, c’était son étatisation, non avouée, par l’Iran, la Syrie ou la Libye.

Pour y faire face, les pays attaqués développent leurs capacités de lutte antiterroriste (renseignement intérieur, appareil juridique, réseaux d’intervention) et, lorsque la menace est mitoyenne, une barrière de sécurité comme celle qui entoure progressivement Israël depuis le début du siècle, en commençant par la frontière du Liban. On aboutit donc, à la frontière des pays, à des adversaires mutuellement dissuadés ou empêchés de pénétrer sur le territoire de l’autre, et qui privilégient donc l’attaque depuis le ciel.

Car les adversaires des maîtres du ciel découvrent aussi très vite la possibilité qu’ils ont également de frapper le territoire ennemi par le ciel, mais sans disposer d’avions. Les Soviétiques ont développé et diffusé, après la Seconde Guerre mondiale, tout un arsenal de frappe à base de roquettes à longue portée, comme les Frog-7, ou de missiles balistiques comme le Scud-B, largement diffusés dans les armées arabes. Le Scud-B est le premier missile balistique « démocratisé », presque low cost, aisément améliorable et donc perpétuellement perfectionné par les pays possesseurs. C’est la promesse, pour n’importe quel État, de disposer de la capacité d’envoyer, sans grande précision mais aussi, alors, sans risque d’interception, une charge de plusieurs centaines de kilos d’explosifs ou d’agents chimiques sur n’importe quelle ville ennemie à plusieurs centaines de kilomètres. Cela ne change pas le cours de la guerre, mais on se dit qu’à défaut d’aviation de bombardement, cet arsenal de missiles puissants et longtemps inarrêtables peut faire peur, comme le prouve encore la menace des Scud de Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe en 1990-1991. On en retient, du côté des cibles, en particulier Israël et les forces armées américaines, la nécessité stratégique de disposer d’une défense antimissile. On en conclut, dans un certain nombre de pays hostiles aux pays occidentaux et à leur supériorité dans le ciel, que c’est là un atout considérable, y compris en termes de dissuasion sous-nucléaire, à condition d’en disposer en très grande quantité et de les perfectionner sans cesse.

C’est la tâche à laquelle s’attelle très activement l’Iran, en coopération étroite avec la Corée du Nord et, secondairement, avec des pays arabes comme la Syrie ou la Libye, et avec le soutien de la Chine pour la fourniture de composants électroniques et chimiques. Avec plusieurs milliers de missiles, l’Iran s’est ainsi doté d’une capacité de projection d’environ deux kilotonnes d’explosifs à courte portée (moins de 1 000 km) et d’une kilotonne à moyenne portée (1 000 à 3 000 km), soit au total l’équivalent d’une petite dizaine de bombes atomiques américaines B61-3, et l’on imagine ce que cela pourrait donner s’il n’y avait pas de défense antimissile pour s’y opposer. Ce n’est pas tout : les Iraniens sont passés maîtres aussi dans l’art du drone de frappe à longue portée, pouvant porter, avec une relative précision, plusieurs dizaines de kilos d’explosifs à plus de 1 000 km avec le Shahed 136. Arme à bas coût, et donc utilisable par salves de centaines, arme parfaite de guérilla aérienne : attaquer un pays comme l’Iran, c’est se condamner à subir une guérilla géante, sur le sol iranien si l’on ose y pénétrer, mais aussi sur le sien à partir du ciel, y compris à partir de bases avancées de proxys.

Quarante ans plus tard

Au bout du compte, après la victoire israélienne sur l’Organisation de libération de la Palestine, organisée alors en petite armée régulière au Sud-Liban, et sur l’armée syrienne, Tsahal n’a plus affronté directement d’État jusqu’en 2024, mais très souvent les grandes organisations armées périphériques au Liban et dans les territoires occupés, groupes armés organisés aussi selon les modalités de la RAM arabo-iranienne : infanterie de guérilla, motivée, de plus en plus compétente et bien armée ; incrustation dans le sol et les villes ; force de frappe diversifiée, de la petite roquette au missile balistique.

Les Israéliens ont adapté leur modèle à cette nouvelle situation, avec plus ou moins d’efficacité : perfectionnement du complexe renseignement-frappes (CRF) jusqu’à pouvoir tout attaquer, des plus grandes infrastructures jusqu’à des individus particuliers ; barrière de sécurité contre toutes les attaques possibles, des raids au sol jusqu’au missiles balistiques ; création également d’une force commando aéroterrestre pour compléter l’action du CRF par des raids terrestres et enfin une force terrestre de choc blindé que l’on n’hésite pas — ou plus depuis le 7 octobre 2023 — à engager en masse en périphérie du territoire. Dans la guerre actuelle contre l’Iran, engage son son bouclier, et son CRF ses deux instruments les plus sophistiqués, ses forces légères partout éventuellement et ses forces de choc au Liban. C'est un modèle complet limité bien sûr par l'impossibilité politique d'engager cette force de choc directement contre l'Iran.

L’expérience américaine est un peu différente. La puissance américaine, son CRF gigantesque, son puissant corps de bataille blindé-mécanisé et ses forces aéroterrestres n’ont pas été dissuadés d’attaquer l’Irak et ont même broyé son armée par deux fois, en 1991 et 2003, et renversé le régime de Bagdad en 2003. Avec une approche indirecte d’appui à des forces locales, les Américains sont parvenus à chasser les Taliban et Al-Qaïda d’Afghanistan (sans obtenir le résultat espéré) vers le Pakistan. Dans les deux cas, ces victoires incomplètes ont débouché sur des années de guérilla, ce qui a constitué une grande surprise, car les Américains ne s’intéressaient pas vraiment à la RAM arabo-iranienne.

Ils se sont finalement adaptés à cette situation, rétablissant la situation en Irak en 2008 et parvenant, avec une approche indirecte d’appui aux forces locales, à contenir l’ennemi en Afghanistan à partir de 2014 et jusqu’à l’abandon décidé par Donald Trump. Les Américains sont cependant ressortis de cette expérience, en se disant « plus jamais ça » comme après le Vietnam. Contrairement aux Israéliens qui ont accepté à nouveau le combat terrestre, les Américains l’ont refoulé et c’est une armée inhibée — ou du moins ses dirigeants — qui se présente face à l’Iran avec seulement un CRF et un dispositif antimissile balistique à l’exclusion de toute le reste, pour ne pas « faire guerre ». Pas de forces terrestres donc, lourdes ou légères, pas de groupes d’assaut amphibie, pas même non plus de navires pour escorter les bâtiments de commerce ou chasser les mines (ils n’existent presque plus) ou de protection de la force contre les drones et projectiles low cost. L’armée américaine s’admire et fait ce qui lui plait, ou ce qu’elle peut pour gérer ses énormes moyens et ses programmes grandioses, mais n’arrive toujours pas à s’intéresser à ses adversaires arabes ou iraniens. Forcément, ça ne colle pas bien à la situation et il faut tout rattraper en catastrophe.

À ce stade, et à condition de plusieurs adaptations dans cette confrontation des modèles, la coalition peut espérer raisonnablement obtenir un affaiblissement plus ou moins important de la menace militaire iranienne, mais en laissant la vie sauve au régime islamique, qui aura ainsi l’occasion de clamer une victoire de résistance, d’écraser à nouveau son peuple et de reconstituer son arsenal. La grande, et bonne, surprise serait que les bombes et missiles israéliens parviennent réellement à désagréger le régime et son appareil sécuritaire, pour laisser ensuite la population rebelle porter l’estocade. D’une certaine façon, c’est une remise au goût du jour du vieux slogan militaire de 1916 : « l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ». En 1916, cela n’a jamais fonctionné, mais l’infanterie avait au moins des armes pour assurer la conquête. En 2026, les opposants iraniens n’ont même pas de fusils. Peut-être aurait-il fallu commencer par cela et dérouler ensuite la planification. On a préféré s'enorgueillir d'organiser 500 frappes aériennes par jour pour voir ensuite ce que l'on pouvait faire avec.  

Michel Goya, La révolution arabe dans les affaires militaires, Défense et sécurité n°125, Septembre-octobre 2016.

Brigadier-général (isr) Itai Brun, While You’re Busy Making Other Plans-The Other RMA du -The Journal of Strategic Studies, Vol. 33, N°. 4, 535-565, August 2010. 

vendredi 20 mars 2026

Frapper et espérer

Dans une bonne planification opérationnelle, on commence par définir, en fonction des moyens disponibles, les modes d’action (MA) possibles pour atteindre l’objectif stratégique – l’état final recherché – décidé par l’échelon politique. On définit en parallèle tout ce que l’ennemi peut mettre en œuvre pour s’y opposer, les ME, puis on confronte tous les MA et ME dans un grand tableau matriciel où l’on examine, case par case, tout ce qui peut se passer. On présente alors au décideur les résultats de cette confrontation, et celui-ci choisit le MA en toute connaissance de cause.

L’échelon militaire planifie ensuite la mise en œuvre du mode d’action adopté et sa conduite après le jour J, où l’on voit alors se concrétiser une case de la matrice en fonction du ME choisi par l’ennemi. À l’intérieur de cette case, les deux adversaires déclinent leur mode opératoire en axes d’effort parallèles, plus ou moins importants ou prioritaires. La confrontation de ces axes donne à son tour une nouvelle matrice, non plus stratégique mais opérationnelle, où chaque point de contact est une bataille, ce qui induit une multitude de turbulences interactives qui rendent la guerre imprévisible au-delà d’une première phase, que l’on espère toujours décisive mais qui l’est rarement.

Coups ou conquête

La guerre actuelle entre la coalition israélo-américaine et la République islamique d’Iran ne déroge pas à la règle. Les coalisés poursuivent deux objectifs stratégiques de temporalité et de nature différentes : au minimum, anéantir les moyens de menace militaire iraniens et, au mieux, obtenir une paix définitive du régime de Téhéran, avec ce premier problème que cette paix est conçue par les Américains comme une soumission du régime actuel à Téhéran, alors que les Israéliens ne l’envisagent pas sans un changement de régime, autrement dit une révolution.

Il existe fondamentalement deux modes opératoires offensifs pour atteindre des objectifs stratégiques : les campagnes de coups, où l’on attaque une multitude de points sans les occuper, et les campagnes de conquête où, à l’inverse, on fait avancer une ligne de front et on plante des drapeaux dans les villes.

Les modes d’action de niveau stratégique sont des combinaisons de ces deux formes de campagne. Pour atteindre les objectifs de la coalition, on pouvait donc imaginer :

MA1 : Une campagne de conquête + une campagne de coups (type Irak 2003).

MA 2 : L’organisation et l’armement d’une rébellion locale pour assurer la conquête, appuyée par une campagne de coups (Kosovo 1999, Afghanistan 2001, Libye 2011).

MA 3 : Une pure campagne de coups.

Le choix du MA par le décideur politique relève souvent bien plus du souvenir que du calcul rationnel. Le MA1 faisait peur. Le MA2 n’a pas laissé non plus de bons souvenirs et ne correspondait de toute façon pas au désir américain de déstabiliser le moins possible la région. Restait le MA3, qui présentait l’immense avantage de présenter infiniment moins de risques de pertes humaines que le MA1, grâce à la grande supériorité aérienne de la coalition.

Cette campagne de coups choisie peut elle-même comporter des options. L’option 1 est celle des frappes aériennes, par avions, drones, missiles. Ces frappes sont puissantes et désormais presque toujours très précises pour des armées comme celles d’Israël ou des États-Unis, et avec, encore une fois, un risque réduit. Outre leur coût économique et en partie à cause de lui, ces frappes aériennes sont cependant limitées en volume.

Il y a ensuite l’option « raid d’attaque » d’unités d’avions et d’hélicoptères d’attaque, ainsi désormais que des unités de drones, évoluant à basse altitude pour attaquer en masse, à courte distance, de petites cibles. Il y a enfin le « raid commando », qui consiste à engager, par différents modes, de petites unités de combat rapproché sur des points précis afin de détruire ou capturer des objectifs, des choses ou des individus.

Ces options sont complémentaires, et une campagne de coups atteint évidemment sa pleine efficacité lorsqu’elles sont toutes utilisées. Elles ne présentent cependant pas toutes le même degré de risque, de l’option 1 relativement sûre à l’option 3, qui impliquera presque à coup sûr des pertes humaines. Les cyberattaques sont également incluses dans les coups, dans un axe parallèle.

Comme en témoigne la constitution de la force américaine pour cette guerre, presque entièrement composée de moyens aériens et aéronavals pour la partie offensive, la coalition est donc partie sur un MA3-option 1, au moins dans les opérations contre l’Iran, Israël pouvant également choisir d’autres options et même une campagne de conquête contre les proxys de Téhéran, en particulier au Liban.

Notons aussi que, s’il est toujours assez long et compliqué de changer de mode d’action en pleine guerre, en déployant par exemple un corps d’armée pour une campagne de conquête jusqu’à Téhéran, l’évolution des options d’une campagne de frappes peut s’effectuer en quelques semaines. Bien entendu, cela va plus vite lorsque l’on a pris en compte, dans la planification, le fait que l’on pouvait avoir à s’adapter et que l’on a déployé d’emblée des éléments en réserve pour cela. Cela n’a visiblement pas été le cas du côté américain.

Le problème est que la guerre se fait à deux et que l’ennemi est généralement également intelligent et qu’il dispose de ressources. On pouvait s’attendre à ce que le régime iranien utilise tous les instruments à sa disposition pour résister aux coups de cette campagne de frappes que l’on voyait venir de très loin et pour pouvoir également en porter.

On savait donc que sa structure de commandement stratégique était conçue comme une hydre, une nouvelle tête remplaçant immédiatement celle qui avait été coupée, et que la structure militaro-sécuritaire était décentralisée en mode « mosaïque », chaque chef de secteur – et ses remplaçants éventuels – ayant une mission à appliquer dès le début de la guerre sans attendre d’ordres de conduite, ainsi qu’un stock de ressources humaines et matérielles pour la réaliser — ressources, autant que possible, dispersées, protégées et camouflées — qu’il s’agisse de surveiller et réprimer l’opposition intérieure ou d’attaquer l’ennemi extérieur par une campagne de coups.

La seule « inconnue connue » restait le choix du mode d’action offensif, entre une limitation de la campagne de coups à Israël et aux États-Unis (ME1) ou une extension de celle-ci à toute la région (ME2).

En toute logique, les coalisés, et en particulier les Américains, auraient dû confronter leur MA3-option 1 à ces deux ME possibles. Très clairement, et au regard, là encore, des moyens déployés par les Américains, ils n’ont probablement pris en compte que le ME1 en renforçant la défense antimissile, et secondairement anti-drones, autour d’Israël et autour de leurs forces.

Symptomatiquement, les chasseurs de mines présents à Bahreïn ont été mis à la casse au mois de janvier, et au moins deux des trois Littoral Combat Ships (LCS) ont été retirés du théâtre avant la guerre, ce qui semble indiquer que la guerre côtière et la bataille pour la liberté de navigation n’ont pas été sérieusement envisagées.

Au bilan, par un mélange de précipitation, de sous-estimation de l’ennemi et de peur du risque, les Américains ont mis en place le dispositif le plus léger de leurs trois guerres du Golfe et le moins diversifié.

En 1990 et 2003, ils avaient bien sûr déployé, avec leurs alliés, de puissantes forces terrestres pour une opération de conquête, mais ils disposaient aussi de 2 à 4 groupes d’assaut amphibies, de 6 porte-avions et de leur escorte, ainsi que d’un total de 1 300 à 1 800 avions de combat, contre initialement seulement deux groupes aéronavals, 200 avions de combat de l’US Air Force et une petite force de frappes sol-sol le long du Golfe, à base de lance-roquettes HIMARS ou de drones de la Task Force Scorpion Strike.

Il est vrai que l’armée de l’air israélienne est également là pour doubler à peu près les capacités, ce qui place d’ailleurs les États-Unis dans une situation inédite où ils ne représentent pas 80 % des moyens de la coalition et ne décident donc pas de tout.

Dans la matrice

La confrontation réelle des stratégies débute le 28 février par un coup d’opportunité très puissant de la part des coalisés, avec l’élimination du guide suprême de la République islamique et de plusieurs hauts dirigeants. Surprises tactiquement mais pas stratégiquement, les forces du régime s’engagent immédiatement dans l’application de leur plan de guerre.

On découvre alors qu’elles ont choisi de frapper tous azimuts et de menacer le commerce dans le détroit d’Ormuz. L’objectif stratégique du régime de Téhéran semble être de tenir jusqu’au renoncement de Donald Trump, en considérant, peut-être hasardeusement, que cela mettra fin aussi à l’opération israélienne. Le ME 2 choisi est censé y parvenir par une stratégie « anaconda » d’étouffement de tous les côtés : pression des alliés attaqués pour mettre fin à la guerre, pression des marchés pour rouvrir le commerce des hydrocarbures, pression de l’opinion publique et de la classe politique américaines, lassées ou effrayées par les pertes humaines, les dégâts matériels, les accidents, les bavures – comme celle de l’école de Minab – et le prix du gallon d’essence.

La République islamique frappe, menace et espère que Donald Trump clamera une victoire factice et passera à autre chose avant qu’elle-même ne soit complètement écrasée.

Une fois mis en œuvre, les MA et les ME se déclinent en axes d’effort fonctionnels (la neutralisation de la menace des missiles et drones iraniens, par exemple) ou géographiques (frapper les Émirats arabes unis, attaquer les sites militaires et civils occidentaux en Irak, etc.), dont le croisement donne lieu à plusieurs batailles simultanées.

La plus importante est la bataille de Téhéran, celle où les coalisés – surtout les Israéliens, en fait – cherchent à ce que la capitale soit contrôlée par un nouveau régime politique. Cela passe par deux axes d’effort : la décapitation en continu des têtes de l’hydre et la pression sur l’appareil sécuritaire.

Grâce à un réseau de renseignement israélien très performant et à une capacité de frappe précise et rapide, les têtes du régime tombent à grande vitesse, et les pasdarans, basij et policiers sont souvent obligés de se cacher. C’est fondamentalement l’application des méthodes de pression sur les organisations armées depuis le début du siècle, appliquées pour la première fois à un grand État.

La théorie israélienne de la victoire est que la somme de toutes les peurs individuelles de mourir va désagréger le régime à force de défections ou de simples refus de servir. L’opposition politique iranienne n’aura alors qu’à occuper le vide ou porter l’estocade.

On aimerait y croire, mais en l’absence de précédents historiques, et alors que les évolutions possibles sont internes au régime et échappent largement au regard extérieur, le doute demeure. On attend avec impatience de voir se multiplier les fuites de dirigeants, mais pour l’instant cela ne vient pas. Ce que l’on voit surtout, pour l’instant, c’est la fuite des populations hors des villes bombardées.

Sans doute les choses s’accéléreraient-elles s’il y avait en face une opposition unie, visible et armée, avec au moins un endroit où fuir et implorer le pardon. Il aurait fallu pour cela qu’il y ait un troisième axe d’effort visant justement à armer, organiser et conseiller cette opposition révolutionnaire. Peut-être existe-t-il clandestinement, ou peut-être sera-t-on obligé de le mettre en place si les choses n’évoluent pas, un peu comme l’injection de conseillers accompagnée de beaucoup d’armes dans les factions rebelles libyennes en 2011, en concomitance avec le passage à l’option 2 de la campagne de coups.

En attendant cette hypothétique révolution, il y a d’autres batailles à mener : dans le cyberespace, dans la protection contre les attentats dans les pays occidentaux, ou contre le Hezbollah au Liban et, à moindre échelle, les milices irakiennes chiites. Il y a aussi, en Iran, la recherche et la destruction du programme nucléaire, qui impliqueront sans doute, pour être menées à bien, de passer par toutes les options de la campagne de coups, y compris éventuellement une ou plusieurs grandes opérations d’assaut par air pour casser ou s’emparer des pièces du puzzle les plus protégées ou les plus sensibles, comme les quatre cents et quelques kilos d’uranium enrichi à 60 %.

La plus urgente des batailles en cours, et la plus importante, est celle des frappes à longue portée. L’objectif des coalisés est de faire cesser les tirs iraniens de missiles et de drones ; celui des Iraniens est de les faire durer le plus longtemps possible afin de porter des coups, mais aussi simplement de continuer à attaquer. Tant que les Iraniens tirent, ils ne peuvent être considérés comme vaincus. S’ils ne peuvent plus le faire, les coalisés peuvent au moins déclarer une petite victoire. Si la situation reste bloquée par ailleurs, cela pourra peut-être leur suffire pour proposer d’arrêter la guerre.

Cette bataille est une combinaison de parades et de frappes : c’est forcément long et ingrat. Pour l’instant, grâce à une défense hermétique à 90 %, les coalisés et leurs alliés reçoivent beaucoup moins de coups au but qu’ils n’en donnent à l’écosystème de tir iranien, depuis les usines de production jusqu’aux lanceurs fixes ou mobiles, en passant par les stocks souterrains.

On résiste donc plutôt bien, au moins tant qu’il y a des missiles intercepteurs, et on a réduit assez considérablement et rapidement les tirs iraniens. Mais ceux-ci persistent quotidiennement et ont même tendance à augmenter, en particulier pour les salves de drones à longue portée. Le risque est que les Iraniens puissent mener cette guérilla de projectiles, en particulier avec des drones, plus nombreux et plus difficiles à déceler, pendant plusieurs mois.

Pour casser cette dynamique, il sera peut-être nécessaire d’augmenter le nombre de sorties consacrées à cette mission, au détriment des autres s’il n’y a pas d’augmentation des moyens, et sans doute aussi de passer aux raids des options 2 et 3.

Il y a enfin toute une bataille de la côte iranienne qui est en train de se dessiner. Ce n’est pas complètement nouveau, mais, comme en Ukraine, les côtes iraniennes, truffées sur toute leur longueur d’une poussière navale de vedettes rapides, drones navals et aériens, mines, sous-marins de poche et torpilles, batteries de missiles antinavires, sont très dangereuses pour les bâtiments de l’US Navy, maintenus prudemment au loin.

Elles le sont aussi pour la navigation civile, en particulier autour du détroit d’Ormuz, avec toutes les énormes conséquences que cela peut avoir sur l’économie mondiale. Il n’y a dès lors pas d’autre solution que d’attendre la fin de la guerre pour voir la centaine de pétroliers, vraquiers et autres repasser quotidiennement le détroit d’Ormuz, ou bien de livrer bataille.

C’est le choix qui semble avoir été fait par les Américains après avoir longtemps sous-estimé cette menace. Il y aura donc une bataille de la côte, sorte de guérilla et contre-guérilla navales, où les Américains s’efforceront de détruire autant que possible les multiples petites forces iraniennes et de neutraliser le reste.

L’option 2 « attaque » vient d’être adoptée avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et d’hélicoptères AH-64. L’option 3 « commando » ne va pas tarder à l’être, avec l’arrivée de deux groupes d’assaut amphibies, et celle, très probable, au Koweït, d’au moins une brigade d’assaut aérien de l’US Army.

Frappes anti-bunkers, surveillance-frappes de drones, raids d’attaque sur les côtes vont donc se multiplier, en attendant marines, rangers et parachutistes pour parachever les destructions ou saisir des îles clés dans le détroit d’Ormuz ou le poumon pétrolier de l’île de Kharg. Il faudra là encore des semaines pour voir émerger un résultat stratégique.

Conclusion

En conclusion, cette double campagne de coups opposés engendre nécessairement une situation d’une grande complexité, avec plusieurs batailles simultanées, toutes aussi indécises, à suivre en même temps, et avec cette difficulté supplémentaire que, si la plupart sont assez classiques, d’autres sont inédites et que toutes interagissent à des degrés divers.

Bref, c’est totalement imprévisible. Des deux côtés, on ne peut que frapper, résister et espérer.

samedi 7 mars 2026

L'affaire Trouposol

Je n’aime pas beaucoup l’expression « troupes au sol », car elle ne veut pas dire grand-chose. Je préfère parler de troupes de « combat rapproché », plus rugbystiquement de « mêlée » ou encore, et plus simplement, de « contact ». Concrètement, il s’agit des unités chargées de pénétrer dans les zones de mort – les endroits où l’on est sûr d’être tué ou blessé par l’ennemi dans la journée si l’on ne prend aucune précaution – zones profondes de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres de profondeur et de plusieurs centaines de mètres d’altitude.

À condition de prendre des risques, et c’est toute la problématique de la Théorie du combattant, on peut faire beaucoup de choses avec des forces de contact, y compris dans la guerre en cours contre la République islamique d’Iran.

Raids ou conquêtes

Les unités de contact – blindées, motorisées, à pied, amphibies, d’assaut aérien, etc. – servent d’abord à s’emparer ou à défendre du terrain. Ce sont donc logiquement les instruments premiers des opérations de conquête, celles où l’on essaie de s’emparer de tout ou partie du territoire ennemi, jusqu’à éventuellement la capitale si l’on veut la destruction de l’ennemi et, pour rester dans l’actualité, y changer le régime politique. Pour changer des sempiternelles références à l’Afghanistan ou à l’Irak, on peut parler des troupes vietnamiennes s’emparant de Phnom Penh le 7 janvier 1979 pour mettre à bas le régime des Khmers rouges ou des troupes tanzaniennes faisant la même chose à Kampala quelques semaines plus tard pour en finir avec la dictature d’Idi Amin Dada. Bien entendu, ce ne sont pas les seules forces disponibles dans ces opérations, puisque tout autour de ces troupes de contact, on trouve aussi les troupes de frappe qui donnent des coups violents sur des points à travers les espaces vides : l’air et la mer avec leurs différentes couches, le cyberespace, l’espace électromagnétique, etc.

Ces dernières troupes ont en revanche et bien évidemment le premier rôle dans les pures campagnes de frappe, ces campagnes pointillistes où l’on ne s’efforce pas de contrôler le terrain, mais de casser (ou parfois de capturer) des points, souvent des milliers de points, afin de faire apparaître le visage de la victoire. Elles présentent l’immense avantage pour des armées disposant de la supériorité aérienne de présenter relativement peu de risques de pertes, pour soi en tout cas. La différence avec les opérations de conquête est que ces pures campagnes de frappe n’ont permis à elles seules et jusqu’à présent que d’affaiblir l’ennemi, mais jamais de le détruire complètement. Cela peut suffire pour obtenir la neutralisation des moyens militaires de l’ennemi et sa soumission de fait ou de droit si cette soumission est explicitée, mais on se retrouvera toujours à la fin avec le même ennemi en face. En simplifiant largement, si l’on veut porter l’estocade à cet ennemi, il faut s’emparer de sa capitale, ce qui est difficile avec seulement des avions. Si elles n’y ont pas le rôle premier, les forces de contact ont aussi un rôle à jouer dans ces campagnes de frappe, et c’est à cela que l’on pense – à mon sens trop tardivement – dans la guerre en cours de la coalition israélo-américaine contre la République islamique.

Le complexe de reconnaissance-frappe de la coalition, c’est-à-dire l’association de multiples capteurs et de frappeurs (avions de combat, missiles, drones, etc.), est précis et puissant mais il a deux limites : ils sont en nombre limité par rapport au nombre de cibles possibles en Iran et ils ne peuvent pas tout toucher. C’est là que de nombreuses petites unités de contact peuvent compléter le travail, en s’attaquant par exemple à de petites cibles, souvent mobiles, qui ne justifient pas forcément une sortie aérienne. L’intervention d’une douzaine d’hélicoptères d’attaque français, en juin 2011, dans la campagne de frappes en appui de la rébellion libyenne a changé la donne en détruisant 550 petites cibles de l’armée kadhafiste inaccessibles pour la plupart aux avions de combat. On aurait pu être encore plus efficace en déposant aussi au sol des troupes de contact, mais il existait alors une forte réticence à engager des fantassins dans un pays arabe. C’est dommage, car en déposant ou en infiltrant des commandos (au sens de fantassins embarqués), on peut aller chercher au sol et surtout au sous-sol les objectifs qui ont été enterrés, protégés ou dispersés afin d’échapper autant que possible aux frappes aériennes, comme par exemple les sites d’enrichissement nucléaire de Fordo et de Natanz.

Dans ce cas, le mode opératoire privilégié est le raid héliporté. Les hélicoptères ayant un rayon d’action beaucoup plus court que celui des avions, il faut partir d’une base relativement proche de la zone-objectif. Cette base peut être flottante, comme un navire d’assaut amphibie – mais les Américains n’en ont très étrangement pas encore déployé au large de l’Iran – une base à terre proche de la frontière, ou encore une base installée temporairement à l’intérieur de l’immense territoire iranien. Bien sûr, ce dernier aspect évoque immédiatement pour les Américains le désastre de l’opération Eagle Claw en avril 1980, qui avait échoué dans l’établissement même de cette base temporaire près de Tabas, au sud-est de Téhéran. Les Américains ont cependant fait d’immenses progrès depuis cette époque et ils dominent le ciel. À partir de cette base, et appuyé par les airs et les drones, on se déplace par véhicules légers ou par hélicoptères vers une zone d’attaque encagée depuis le ciel afin d’empêcher toute arrivée de renforts. On y détruit ou capture ce que l’on veut avant de repartir en sens inverse jusqu’à la base, que l’on démonte éventuellement. C’est une méthode complexe à organiser, dangereuse pour les hommes dès que l’on arrive au contact – et c’est évidemment le principal facteur inhibant pour l’échelon politique – mais terriblement efficace, avec toujours une dimension d’audace spectaculaire que l’on peut exploiter médiatiquement, lorsque cela réussit bien sûr.

Qui peut faire cela ? Les unités d’attaque des forces spéciales, bien sûr, israéliennes et américaines, avec la limite de leur volume qui réduit le nombre total de missions possibles. Pour avoir de la masse, et donc obtenir plus d’effets stratégiques, on peut y ajouter du côté américain et sans doute au Koweït, les bataillons de Rangers (qui font partie des forces spéciales), les MEU (Marine Expeditionary Unit) des Marines agissant depuis la mer ou des brigades d’assaut aérien des 82e et 101e divisions, puis en fait toutes les unités d’infanterie légère. Les Israéliens, qui avaient déjà agi depuis le sol iranien en juin 2025 avec le Mossad, peuvent éventuellement ajouter aux Sayeret des forces spéciales, la 89e brigade commando, voire des bataillons d’infanterie de reconnaissance. On peut imaginer cependant et pour plusieurs raisons qu’ils préféreront conserver ces forces pour agir sur leur territoire et sa périphérie.

Avec toutes ces unités, on pourrait ainsi doubler la campagne de frappes aériennes et ses gros coups par une « campagne commando » de multiples coups de couteau, à la manière par exemple de la guerre d’usure entre l’Egypte, l’Union soviétique et Israël le long du canal de Suez en 1969-1970.

Le pouvoir est au bout du fusil, pas de l’avion

Et puis, il y a toujours cette idée, cet espoir même, que cette campagne de frappes et éventuellement de raids commandos, débouche aussi sur une opération de conquête. En clair, et c’est le deuxième objectif stratégique après la destruction de la triple menace militaire iranienne (balistique, nucléaire, proxys), on espère – surtout du côté israélien – changer le rapport de forces dans les rues de Téhéran et des principales villes en faveur des révolutionnaires.

Ce changement de rapport de forces passe d’abord par un affaiblissement de l’appareil de sécurité et de répression des Gardiens de la Révolution islamique (GRI) par des coups de toute sorte, mais cela peut passer aussi par le renforcement des capacités de combat des émeutiers, en les armant par exemple. C’est un équilibre très délicat à trouver. Les bombardements des sites des GRI et des forces de sécurité, jusqu’aux plus petits commissariats au cœur de Téhéran, n’incitent pas à descendre dans la rue, mais plutôt à se terrer ou à fuir les villes. C’est la raison pour laquelle il a été annoncé d’attendre la fin des bombardements pour revenir à la confrontation avec le pouvoir, avec cette difficulté que personne ne connaît la fin des bombardements.

C’est un peu comme un assaut après une préparation d’artillerie. La préparation affaiblit l’ennemi et le rend vulnérable à l’assaut, mais pour une fenêtre de neutralisation limitée : le temps pour le défenseur de reprendre ses esprits et de se remettre en position. Au-delà de ce temps, il est probable que l’assaut échouera. Dans un assaut, on connaît cependant normalement l’heure de l’arrêt de la préparation et si les choses sont bien faites, celle-ci n’affecte pas les attaquants. En Iran, les frappes aériennes affectent aussi la population, même si bien sûr elles n’en sont pas la cible, et la neutralisent presque autant que les forces de sécurité, sans que personne ne sache quand cela s’arrêtera. J’ai un peu tendance à penser que les raids de contact sont un peu plus chirurgicaux et moins traumatisants pour l’environnement que les frappes aériennes, à condition d’être menés par des troupes professionnelles maîtresses de leurs feux. Mais on peut difficilement imaginer déboulonner de cette façon tous les postes de l’ennemi à l’intérieur d’une mégalopole comme Téhéran.

Dans la réalité, ce que l’on appelle « destruction » est surtout une désagrégation. Il n’est pas possible d’éliminer complètement la masse des GRI, de l’organisation Qods et des milices étrangères, des paramilitaires Basij, des services de renseignement intérieur, de la police ou encore des forces armées régulières. Il est possible cependant de leur faire mal, de les désorganiser et surtout de leur faire peur, en considérant que ces gens-là cesseront progressivement le combat ou partiront lorsqu’ils seront persuadés d’être à coups sûrs dans le camp des perdants. Avec les morts et blessés provoqués par la coalition, cela fera au bout du compte moins de monde lorsque les révolutionnaires « sortiront de la tranchée ».

Et puis, il y a donc le deuxième volet du changement de rapport de forces, et c’est là que les troupes de contact peuvent à nouveau intervenir, en aidant cette fois les émeutiers à se transformer en unités de combat. C’est d’abord le travail des services comme le Mossad ou la CIA, à transformer cette opposition difficile en armée, même hétérogène, et à des unités spécifiques, comme les « bérets verts » de l’US Army dont c’est la mission première, de venir armer, conseiller et encadrer ces forces diverses. Pour reprendre l’exemple libyen de 2011, c’est donc non seulement l’introduction des hélicoptères qui a changé la donne, mais plus encore celle de troupes d’insertion, Service Action, forces spéciales, conseillers techniques français, SAS britanniques et autres, conjuguée avec la livraison d’armes légères, qui a dopé les forces rebelles et contribué à la chute du régime de Kadhafi. On l’oublie souvent, mais les Américains ne voulaient pas engager de troupes de contact en Afghanistan en octobre 2001 contre Al-Qaïda et les Talibans. Ils ont lancé une pure campagne de frappes aériennes contre eux et fait confiance aux seigneurs de la guerre locaux pour combattre au sol, en leur adjoignant néanmoins des équipes américaines de soldats fantômes, pour les conseiller et coordonner leur action avec la force aérienne. S’ils avaient engagé aussi tous les bataillons d’infanterie légère américains disponibles, peut-être auraient-ils obtenu des résultats plus décisifs, en éliminant Oussama Ben Laden dès cette époque à Tora Bora ou le mollah Omar à Kandahar avant qu’ils ne rejoignent le havre pakistanais, mais c’est une autre histoire.

Avec la formation d’une armée révolutionnaire dont il faut au plus vite définir la direction politique unie, on forme aussi un front. Un front présente le premier avantage de fournir une bien meilleure appréciation du sens de l’histoire que la comptabilité de frappes, puisqu’il suffit de regarder dans quel sens bougent les drapeaux sur la carte. Un front permet aussi de créer un espace dans lequel on peut recueillir les prisonniers et surtout les ralliements, surtout si on a promis une immunité et si on propose un projet politique alternatif. On peut se constituer prisonnier face à un avion ou un drone, mais c’est plus facile de lever les bras face à des combattants en face de soi.

Quand on pense ralliement en Iran, on pense surtout aux forces armées régulières, car c’est le plus souvent comme cela, des Gardes françaises en juillet 1789 à Paris aux régiments de la Garde à Petrograd en février 1917, que les révolutions s’imposent. Bien entendu, et encore une fois, tout cela est également aléatoire dans la guerre actuelle, avec les effets contradictoires de la campagne de frappes. Est-ce que l’armée régulière, dont les forces aériennes et navales au moins, attaquées par la coalition israélo-américaine, va vraiment rejoindre un camp révolutionnaire associé aux étrangers qui tuent les siens ? Ce n’est pas sûr. Peut-être que celle-ci va au contraire se rallier aux GRI pour défendre le pays ou éclater.

Si les forces de sécurité restent solides et qu’un front rebelle se constitue avec l’aide des alliés, ce front ne sera plus un accélérateur de la chute du régime, mais une ligne de contact pour des combats qui dureront sans doute des semaines si l’on engage des troupes de contact supplémentaires aux côtés des rebelles, des mois si l’on se contente de les assister au sol et de les appuyer depuis les airs comme en Libye, et des années avec des centaines de milliers de morts si l’on ne fait rien de tout cela comme en Syrie.

Au bout du compte, hormis le scénario peu probable d’un effondrement soudain du régime et d’un changement en douceur du système politique, il n’y a grand-chose de très réjouissant dans tout cela. Il y a de toute façon rarement des choses réjouissantes à la guerre, sauf pour les matamores américains qui présentent cela comme un grand jeu vidéo dont ils ignorent manifestement la violence et la complexité.

dimanche 1 février 2026

L'art de la défaite sous le seuil de la guerre : La France contre la République islamique d'Iran

Extrait de Le temps des guépards : La guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, Tallandier, 2022. 

Bien qu’ayant accueilli en exil son guide suprême l’ayatollah Khomeiny, la France s’est opposée très vite à la nouvelle République islamique d’Iran proclamée en avril 1979. Or, à l’époque du Shah, les deux pays avaient conclu un vaste accord de coopération nucléaire. Cet accord est remis en cause avec le nouveau régime. L’Iran rompt le contrat de fourniture de centrales nucléaires, mais souhaite rester dans le consortium Eurodif, la filiale du Commissariat à l’énergie atomique, et bénéficier de la fourniture d’uranium enrichi prévue dans les accords. François Mitterrand s’y refuse, comme il refuse que la France rende le milliard de dollars qui y avaient été placés par le Shah.

La France multiplie en revanche les accords avec l’Irak de Saddam Hussein, alors le premier partenaire commercial de la France au Moyen-Orient et son deuxième fournisseur de pétrole. Lorsque Saddam Hussein engage la guerre contre l’Iran en 1980, il est pleinement soutenu par les États-Unis, désignés « Grand Satan » par l’Iran, tandis que la France est nommée le « Petit Satan ». La France fournit à l’Irak un quart de son équipement militaire et les réacteurs de la centrale nucléaire de Tammuz, qui est détruite par les Israéliens en juin 1981. On compte alors plus de 10 000 expatriés français en Irak, dont un certain nombre de conseillers militaires, tandis que de nombreux Irakiens sont formés en France. Les retombées sur l’industrie française sont énormes ainsi que les rétrocommissions sur les caisses noires des partis politiques français. D’un point de vue moins matérialiste, le « progressisme laïc » de Saddam Hussein plaît également beaucoup plus que cette République islamique chiite dont on craint qu’elle ne veuille exporter sa révolution.

La France appuie donc massivement l’Irak dans sa guerre. En septembre 1981, elle signe avec Saddam Hussein un contrat d’un montant équivalent à plus de 1,5 milliard d’euros et portant sur des centaines de véhicules blindés, des milliers de missiles antichars et antiaériens et même plus de 80 canons automoteurs de 155 mm, dont l’armée de Terre française n’est pas encore dotée. L’aviation irakienne dispose déjà de 90 avions de combat Mirage F1. On y ajoute 25 autres appareils en 1985. Le plus extraordinaire est que, de 1982 à 1986, on vend quand même aussi discrètement et illégalement des obus à l’Iran afin de financer le Parti socialiste. Les États-Unis font d’ailleurs de même pour financer les contre-révolutionnaires en Amérique centrale. En octobre 1983, le porte-avions Clemenceau vient prêter cinq avions Super-Étendard, seuls à même de frapper les navires iraniens dans le Golfe avec leurs missiles AM-39 Exocet. Un appareil est détruit et les quatre restants sont rendus à la France durant l’été 1985.

On peut difficilement imaginer à l’époque que tout cela passera inaperçu de l’Iran, mais on s’estime probablement protégés de toute action de la République islamique dont on croit de toute façon le destin assez bref. C’est une erreur.

C’est la première fois depuis 1963 que la France est en confrontation directe avec un État. L’adversaire de l’époque était le Brésil qui voulait interdire sa zone de pêche exclusive aux navires français. Il avait alors suffi de protéger les pêcheurs français par les navires de la Marine nationale pour, après une brève période de tension, mettre fin au « conflit de la langouste ». Cela ne va pas être aussi facile face à l’Iran.

La France est surprise par les attaques par procuration iraniennes. La première zone d’action est le Liban où l’Iran s’associe la Syrie, hostile à la présence des Occidentaux. En septembre 1981, l’ambassadeur de France à Beyrouth est assassiné par une milice à la solde de la famille Assad. L’Iran et la Syrie s’attaquent ensuite aux cibles que les pays occidentaux ont obligeamment placées au Liban.

En juillet 1983, la milice chiite Amal soutenue par l’Iran tente de pénétrer dans Beyrouth. Les petites forces armées libanaises réussissent difficilement à la repousser alors que la FMSB, censée aider l’armée nationale, reste l’arme au pied. Cela n’empêche pas les Occidentaux d’être frappés, notamment le 31 août lorsque quatre soldats et un policier français meurent dans le bombardement de l’ambassade de France. Le 4 septembre, l’armée israélienne évacue soudainement les montagnes du Chouf, au sud-est de Beyrouth. Le vide est occupé par les Druzes du Parti socialiste progressiste (PSP), alliés de la Syrie et qui se trouvent désormais à portée d’artillerie de la capitale libanaise. Les combats avec l’armée libanaise sont très violents à quelques kilomètres au sud de la capitale. Le 11 septembre 1983, pour, enfin, appuyer l’armée libanaise en posture délicate et protéger ses forces de la menace de l’artillerie du PSP, Ronald Reagan fait appel aux forces navales qui frappent les montagnes de leurs canons et lancent un raid aérien une semaine plus tard. Le 22 septembre, c’est au tour des Français de lancer un raid aérien de huit Super-Étendard depuis le porte-avions Foch afin d’anéantir une batterie druze après la mort de deux soldats français deux semaines plus tôt. La force multinationale continue pourtant à maintenir l’illusion de la neutralité en n’engageant pas les forces terrestres. Les forces navales sont donc en guerre, mais pas les forces terrestres, toujours interdites d’agir autrement qu’en légitime défense. C’est d’autant plus absurde que ce sont elles qui sont frappées et non les navires. Avant le 23 octobre 1983, 17 soldats français ont déjà été tués dans différentes attaques.

La myopie stratégique se double d’une cécité tactique. Le premier attentat suicide moderne avec emploi d’explosif est le fait d’un membre du mouvement chiite Amal, le 15 septembre 1981, contre l’ambassade irakienne à Beyrouth. Le mouvement Amal est soutenu par l’Iran qui a aussi remis au goût du jour l’emploi de combattants-suicide dans sa guerre contre l’Irak. D’autres attaques ont suivi, frappant le quartier-général israélien à Tyr en novembre 1982 et l’ambassade américaine à Beyrouth en avril 1983. Pour autant, on ne se prépare pas vraiment à ce nouveau mode d’action promis à un grand avenir. Pire, pour réduire leur vulnérabilité aux attaques plus classiques, les forces françaises réparties jusque-là dans des petits postes ont été regroupées dans de grands bâtiments, mais sans assurer autour d’eux une ceinture de protection efficace. C’est ainsi que la 3e compagnie du 6e régiment d’infanterie parachutiste, une unité de circonstance formée de volontaires, est tout entière placée dans un immeuble de huit étages baptisé Drakkar, à quelques centaines de mètres de l’ambassade d’Iran.

Le 23 octobre au petit matin, quelques jours après que le président Mitterrand a déclaré aux Nations unies que la France n’avait pas d’ennemi au Liban, le bâtiment Drakkar explose. Celui des Marines américains a été attaqué sept minutes plus tôt. Les Américains perdent 241 hommes et les Français, 58. Les deux attaques au camion-suicide représentent l’équivalent en explosifs de plusieurs missiles de croisière américains Tomahawk entrés au même moment en service et avec une égale précision. Elles sont attribuées à plusieurs organisations armées : le Mouvement de la révolution islamique libre puis le Jihad islamique et en fait le Hezbollah. L’implication de la Syrie et de l’Iran est évidente, mais aucune preuve formelle ne sera jamais avancée – on parlerait aujourd’hui d’opération « non attribuable ». Les autorités françaises, malgré la demande de plusieurs députés, ne constitueront jamais de commission d’enquête pour dire aux Français qui a tué leurs soldats.

Alors que quelques années plus tôt, il n’était question que de montrer notre détermination afin d’assurer la crédibilité de notre doctrine de dissuasion stratégique, l’exécutif français est désormais désemparé. Malgré l’affront immense, à ce jour les plus fortes pertes militaires en une seule journée depuis 1962, il faut attendre plusieurs semaines pour avoir une réaction. Le 7 novembre 1983, le véhicule piégé (une Jeep marquée « armée française ») destiné à frapper l’ambassade d’Iran à Beyrouth ne fonctionne pas. Moins de deux ans avant le fiasco du Rainbow Warrior, la France ne sait visiblement plus très bien monter des opérations clandestines. Le 17 novembre, « non pas pour se venger, mais pour que cela ne se reproduise pas », le président Mitterrand déclenche l’opération Brochet. Huit Super-Etendard de la Marine nationale décollent du porte-avions Clemenceau et larguent 34 bombes de 250 et 400 kg sur la caserne Cheikh Abdallah dans la plaine de la Bekaa, une position des Gardiens de la Révolution islamique et du Hezbollah opportunément évacuée quelques minutes plus tôt. Une rumeur forte prétend que les occupants ont été avertis par un membre d’un ministère français.

Le 21 décembre 1983, un peu plus d’un mois après le raid aérien destiné à ce que « cela ne se reproduise pas », une nouvelle attaque à la voiture piégée a lieu contre les Français. La voiture est arrêtée par les merlons de terre, mais les 1 200 kilos d’explosif détruisent l’endroit où les soldats français prennent habituellement leurs repas. L’heure des repas avait été heureusement décalée ce jour-là, sinon il y aurait un nouveau massacre parmi les soldats français. L’attaque en tue néanmoins un ainsi que 13 civils libanais. On compte également plus de 100 blessés, dont 24 Français. Cette attaque ne donne cette fois même pas lieu à un simulacre de représailles.

Dès lors, la priorité est l’autoprotection. Plus personne ne sort des deux bases françaises, au centre de Beyrouth et sur la ligne verte. Une batterie de cinq canons automoteurs de 155 mm AMX-13 est amenée de métropole en renfort, qui ne tirera jamais le moindre obus, mais dans le même temps le bataillon français emprunté à la Finul lui est rendu.

Le début du mois de février 1984 est l’occasion de nouveaux combats dans la capitale. L’armée libanaise, que la FMSB n’aide toujours pas, se désagrège dans la montagne face aux Druzes de Walid Joumblatt et dans Beyrouth face aux chiites d’Amal. La force multinationale impuissante soutenant une armée fragile au service d’un État faible n’a plus de raison de perdurer sinon pour prendre des coups qu’elle ne voudra pas rendre malgré ses cuirassés, porte-avions et ses hélicoptères d’attaque. Britanniques, Italiens et Américains évacuent Beyrouth en ordre dispersé pendant le mois de février. La France s’obstine encore un peu, en proposant même de remplacer la FMSB par une force des Nations unies, qui, d’évidence, aurait été encore plus impuissante. La proposition est bloquée par un véto soviétique. Isolée, la France n’a plus le choix : il lui faut replier également ses forces, qui, selon les mots du président de la République, « elles ont rempli leur mission ». Du 22 au 31 mars, les Français évacuent Beyrouth. La mission de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth prend fin officiellement le 31 mars 1984 après dix-huit mois d’existence. Nous avons alors perdu pour rien 89 soldats tués et plusieurs centaines de blessés, autant que plus tard en douze ans de présence en Afghanistan.

Cela ne met pas fin pour autant à la guerre « sous le seuil ». Au Liban, l’Iran et la Syrie utilisent divers groupes locaux pour enlever 11 diplomates et journalistes français de 1985 à 1987. Ces groupes sont utilisés aussi pour frapper Paris. De décembre 1985 à septembre 1986, 14 attentats à la bombe y sont organisés, faisant 13 morts et plus de 300 blessés. Le réseau de Fouad Ali Saleh à l’origine de ces attaques est démantelé en 1987. Ce groupe est lié au Hezbollah libanais, lui-même lié à l’Iran. Il n’est pas exclu non plus que l’assassinat en novembre 1986 de Georges Besse, ancien président du directoire d’Eurodif, par le groupe français Action directe ne soit également lié au conflit.

Plus ouvertement cette fois, à partir d’avril 1985, avec l’arraisonnement d’un porte-conteneurs français, l’Organisation des Gardiens de la Révolution multiplie les attaques à la bombe ou au missile antichar contre les navires battant pavillon français ou autre dans le golfe arabo-persique. Le 25 novembre 1986, c’est une plateforme pétrolière de la société Total qui est frappée par deux avions iraniens, faisant cinq morts dont deux Français.

Face à ces nouvelles attaques, la France gesticule. Après les attentats de Paris de 1986, 2 000 soldats sont engagés sur le pourtour du territoire métropolitain en soutien des forces de police et de douane. Cette opération, baptisée Garde aux frontières, est le premier engagement militaire français sur le territoire métropolitain depuis la fin de la guerre d’Algérie. Elle n’a évidemment aucun effet sur Téhéran.

Le 17 juillet 1987, on rompt les relations diplomatiques avec l’Iran. Le 30 juillet, la Task Force 623 quitte Toulon en direction du golfe Arabo-Persique. Avec 6 000 marins sur 140 000 tonnes de bâtiments de guerre dont le porte-avions Clemenceau, soit 40 % du tonnage total la Marine nationale, la TF 623 représente la plus forte concentration navale depuis la crise de Suez en 1956. Cette opération, baptisée Prométhée, est nettement plus utile que Garde aux frontières dans la mesure où escorteurs, frégates et chasseurs de mines protègent efficacement sans combat les navires français, et même parfois neutres, des attaques iraniennes. Pour le reste, les huit passages du groupe aéronaval dans le Golfe sont l’occasion de déclarations martiales du président de la République, mais aucune frappe n’est jamais ordonnée.

En réalité, au moment du déclenchement de Prométhée, le gouvernement français, dirigé par Jacques Chirac, a déjà décidé de tout céder à l’Iran et de tirer un profit politique de la libération des otages peu de temps avant l’élection présidentielle de 1988 face à François Mitterrand. L’argent dû à l’Iran lui est rendu, ainsi que le personnel diplomatique inquiété après les attentats de Paris. En échange, les otages au Liban, Jean-Paul Kauffmann, Marcel Carton et Marcel Fontaine, sont libérés. Il est alors mis fin aux opérations militaires de démonstration dont le but principal avait bien été de permettre un abandon plus facile derrière un masque de fermeté. Un traité définitif est signé par la France et l’Iran en 1991. Il consacre encore, à ce jour, la plus grande défaite de la France après la fin de la guerre d’Algérie.

Cet accord de paix secret avec l’Iran coïncide presque avec celui avec Libye, l’autre adversaire du moment.

lundi 19 janvier 2026

Un art trumpien de la guerre

Nous allons évoquer ici la manière dont le président Donald Trump a employé, et continue d’employer, la force armée à l’extérieur des frontières des États-Unis. Procédons cependant d’abord à quelques rappels de base, que les habitués peuvent sauter pour aller directement au paragraphe suivant.

Les différents côtés de la Force

Il existe fondamentalement deux formes d’opposition d’un État à une autre entité politique, étatique ou non : en dessous du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle improprement la « guerre hybride », mais que je préfère baptiser « confrontation » – par référence (peu connue) à la confrontation de Bornéo – et au-dessus du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle simplement « la guerre », et qui recouvre tout ce que l’on peut faire en dessous, plus la violence à grande échelle.

La force armée peut être employée dans les deux cas. Dans la guerre, c’est évident. En dessous de la guerre, c’est plus subtil. On y procède surtout à des démonstrations de force, à des opérations de protection ou – variante – de dissuasion. On peut aussi y introduire un peu de violence, de manière clandestine ou plus ouverte, mais toujours limitée à des accrochages.

Les moyens militaires eux-mêmes peuvent permettre de faire deux choses : donner des coups ou contrôler le terrain. Dans le premier cas, on passe par les espaces vides pour attaquer un objectif ou une série d’objectifs – par des frappes aériennes, des cyberattaques, des raids héliportés ou autres – mais sans occuper l’espace attaqué. Dans le second, on se trouve sur le terrain humain et on s’efforce de le conquérir, de le défendre ou de le contrôler avec des forces terrestres, ce qui produit généralement plus d’effets stratégiques que la première méthode, mais à un coût humain également plus élevé.

Voyons maintenant comment Donald Trump a utilisé cette grammaire.

Trump 1, poids mort et dilemme

Lorsqu’il arrive pour la première fois au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique des empires compétiteurs, Donald Trump hérite d’une guerre toujours en cours contre Al-Qaïda, ses alliés afghans et ses filières encore actives, mais aussi contre l’État islamique, devenu indépendant d’AQ et très présent en Syrie-Irak ainsi qu’en Afrique. L’instrument militaire dont il dispose est toujours le plus puissant du monde, mais il est handicapé par une grande inhibition quant à l’emploi à grande échelle des forces terrestres pour des opérations de conquête et contrôle à la suite des bourbiers afghan et irakien.

La méthode alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de frappes et de raids, un champ dans lequel les États-Unis sont puissants et presque invulnérables, et de l’« empreinte légère » au sol, qui consiste à soutenir, plus ou moins discrètement, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain.

Donald Trump raisonne fondamentalement la stratégie selon la matrice du Boston Consulting Group (BCG), qui classe les affaires en fonction de leur rentabilité espérée. Dans ce cadre, l’Afghanistan est considéré par Trump comme un « poids mort » – faible intérêt économique et faibles perspectives politiques pour un coût humain (15 soldats américains tués en moyenne chaque année à partir de 2014) et financier très élevé. Il n’en faut pas plus pour décider d’abandonner les Afghans à leur sort. La pression est néanmoins maintenue contre Al-Qaïda de manière clandestine.

La guerre contre l’État islamique, et d’une manière générale contre les organisations djihadistes, a pu ensuite être classée par Trump comme un « dilemme », toujours en suivant la matrice du BCG. Même en laissant les alliés irakiens et syriens, kurdes et arabes, subir la grande majorité des pertes, l’affaire reste coûteuse en temps, en finances et même en hommes, avec une moyenne de dix soldats américains tués par an. Il en est de même, dans une moindre mesure, en Afrique, où l’action des forces américaines est plus clandestine mais reste néanmoins dangereuse, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, où tombent quatre soldats américains, ou lors des attaques des Shebaab en Somalie.

Des combats importants sont cependant toujours en cours au moment de l’investiture de janvier 2017 pour la reconquête des villes encore tenues par l’EI en Irak et en Syrie. Il y a donc encore un grand potentiel de gloire pour Donald Trump, même si ce ne sont pas des troupes américaines qui sont à l’assaut. Le soutien au sol et l’appui aérien des forces alliées sont donc maintenus, mais avec l’idée d’y mettre fin lorsque le califat sera complètement détruit et l’EI ramené à la clandestinité.

À ce moment-là, l’engagement en Syrie aura été l’occasion de deux épisodes particuliers. Le premier est l’attaque d’une position américaine en février 2018 à Khasham, à l’est de l’Euphrate en Syrie, par un bataillon mixte de l’Armée arabe syrienne et de la société privée russe Wagner. Le bataillon russo-syrien est finalement écrasé par l’aviation américaine, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes, mais les Russes n’escaladent pas. Le second est la série de frappes aériennes lancée, en coopération avec les Français et les Britanniques, le 14 avril 2018, en représailles à l’attaque chimique à Douma par l’Armée arabe syrienne.

Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et Donald Trump ordonne, sans concertation avec qui que ce soit – notamment les alliés européens, kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS) – de lâcher tout le monde et de replier les forces américaines de ce terrain qui n’est plus rentable pour lui. Cela provoque une crise interne et la démission du général Mattis de son poste de secrétaire à la Défense. Les conseillers militaires de Donald Trump finissent cependant par le convaincre de rester dans cette « affaire » en Afrique et surtout au Proche-Orient, même de manière plus réduite, afin de peser sur l’Iran en coupant l’axe Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth.

La poursuite de la lutte contre l’EI sera d’ailleurs l’occasion d’une victoire pour Trump, avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, en octobre 2019 dans la province d’Idlib en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump, qu’il exploite aussitôt médiatiquement, comme Barack Obama en 2011 avec le raid sur Abbottabad et l’élimination de Ben Laden.

Les confrontations stériles

Donald Trump n’aime pas la lutte contre les organisations armées, ingrate, compliquée, coûteuse, sans beaucoup de retour économique, et préfère se concentrer sur les États. Quatre sont alors dans son viseur : la Corée du Nord, le Venezuela, Cuba et l’Iran, tandis que la Chine est surveillée comme le compétiteur le plus dangereux à moyen terme.

La méthode privilégiée est celle de la confrontation et de la pression, par des sanctions économiques, voire des blocus, et une présence très visible de la force de frappe accompagnée de menaces verbales afin de négocier une modification de comportement en faveur de ses intérêts. La faiblesse majeure de cette méthode est que tout le monde sait que, dans ce jeu de poker, les États-Unis de Donald Trump n’iront pas au-delà de frappes aériennes et de raids. Or, on ne met pas à bas un régime seulement avec des coups. Trump échoue donc complètement à modifier le comportement de ses adversaires étatiques du moment, y compris l’Iran, sa priorité.

En 2018, Donald Trump fait sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire de 2015 sous le prétexte que les Iraniens ne le respectaient pas, ce qui est faux, et utilise toute la panoplie des sanctions économiques, y compris contre la banque BNP, qui avait osé utiliser des dollars pour y effectuer des transactions. Cela permet au moins au Trésor américain d’empocher plusieurs milliards de dollars d’amende. Toutes ces méthodes de pression sont sans risques immédiats, mais la soumission recherchée peut mettre longtemps à apparaître, en admettant qu’elle survienne.

Donald Trump décide donc d’augmenter la pression en franchissant ponctuellement le seuil de la guerre, avec le seul instrument qu’il veuille utiliser : la force de frappes et de raids. Or, quand on n’a qu’un marteau comme seul outil, on cherche des clous à frapper. Ces clous pourraient être les sites du programme nucléaire iranien, mais Trump s’y est refusé, préférant l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution, en janvier 2020 à Bagdad.

Point particulier : le président des États-Unis ne peut normalement employer la force de sa propre initiative que dans le cadre des autorisations permanentes (Authorization for Use of Military Force, AUMF) du Congrès de 2001 pour lutter contre Al-Qaïda et les groupes affiliés, ou de 2002 pour lutter contre l’Irak de Saddam Hussein, ou en cas de menace imminente et avérée contre des citoyens, et particulièrement des soldats américains. Les AUMF ne mentionnent pas l’Iran, ni la Syrie d’Assad d’ailleurs, attaquée en 2018.

Donald Trump prend donc le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour frapper l’inspirateur supposé de ce plan. Soleimani et plusieurs membres d’al-Qods sont donc tués par une frappe de drone, sans réaction du Congrès. L’opération était sans risque par elle-même, mais pouvait provoquer une riposte grave de l’Iran. Le régime de Téhéran souhaite éviter l’escalade tout en sauvant la face et, derrière des déclarations tonitruantes, avertit les Américains que deux de leurs bases en Irak seraient frappées par missiles. Cette double attaque ne provoque donc que des blessés légers et l’affaire en reste là, ne changeant par ailleurs rien à l’attitude générale de l’Iran.

Au bout du compte, le premier mandat de Donald Trump s’achève en janvier 2021 avec un emploi de la force somme toute assez limité et prudent par rapport à ses prédécesseurs. Cela a permis de faire des économies et de limiter les pertes, de réaliser quelques coups victorieux compensant quelques petites défaites comme à Tongo Tongo, mais sans obtenir le moindre succès stratégique. Aucun État adverse n’a modifié son comportement selon les souhaits de Donald Trump et l’allié afghan a été abandonné.

Trump et le marteau de Thor

La nouvelle administration Trump, débutée en janvier 2025, est à cet égard beaucoup plus active, mais tout en appliquant toujours la même méthode. L’OTAN est encore vue comme une « vache à lait », dont il faut simplement augmenter encore le rapport coût/bénéfices en obligeant les pays européens à acheter encore plus d’équipements américains, qui présentent l’avantage supplémentaire de lier encore davantage à les États-Unis ceux qui les achètent.

Le Proche-Orient est toujours un « dilemme » instable et coûteux, mais toujours aussi important à maintenir. Donald Trump y poursuit la politique de soutien à Israël de son prédécesseur honni et hérite de la guerre contre les Houthis yéménites, qui utilisent leur propre force de frappe (missiles, drones, vedettes, etc.) pour attaquer depuis la fin de 2023 le territoire de l’État hébreu, mais surtout le très important commerce maritime international dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Joe Biden a utilisé contre eux le « marteau de Thor » des frappes aériennes, désormais le seul instrument de guerre utilisé par un président des États-Unis avec les forces spéciales, mais sans obtenir de résultats stratégiques.

Donald Trump endosse la stratégie de son prédécesseur en augmentant simplement les doses de frappes. Cela s’avère finalement coûteux. Deux hommes des Navy SEALs périssent en mer en janvier 2024 au large de la Somalie. Un avion de combat F/A-18 est perdu accidentellement en décembre 2024, ainsi que sept précieux drones MQ-9 Reaper. La campagne aérienne est aussi l’occasion de plusieurs bavures de février à mars 2025, tuant au total plus de cinquante civils et détruisant plusieurs navires de pêche et des infrastructures civiles.

Ce genre de bavures ne scandalise cependant plus comme avant l’opinion internationale. Cela émeut en fait beaucoup moins que l’emploi, en mars 2025, de la messagerie Signal par plusieurs hauts responsables de l’administration pour communiquer sur les opérations en cours, en oubliant la présence d’un journaliste dans la liste. Outre l’amateurisme de la nouvelle administration, cet épisode a montré aussi combien les militaires étaient exclus des décisions sur les opérations.

Toujours est-il que cette campagne de frappes à plusieurs milliards de dollars finit par obtenir la cessation des attaques houthis, au moins contre les navires américains, en mars 2025, puis, de fait, contre tous les navires à la fin de l’année 2025. Succès donc pour Donald Trump, qui a réussi, pour la première fois, à amener un ennemi à modifier son comportement.

C’est finalement fort de cette première victoire que Donald Trump accepte de franchir à nouveau le seuil de la guerre avec l’Iran, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran, pour ordonner une série de frappes aériennes contre trois sites nucléaires iraniens, avec un raid aérien de bombardiers furtifs B-2 et un lancement de missiles de croisière Tomahawk depuis des bâtiments de la Navy. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 provoque un peu d’indignation devant l’irrégularité de l’opération et surtout beaucoup d’inquiétude quant à la suite des événements, mais, comme en 2020, les Iraniens choisissent de sauver la face tout en refusant l’escalade.

Ils lancent donc à nouveau une pseudo-attaque, en visant cette fois la grande base aérienne américaine d’al-Udeid, au Qatar, mais en avertissant au préalable tout le monde du tir de missiles, qui font donc au final peu de dégâts. Au bilan, la petite guerre américaine d’une nuit permet d’obtenir, sans pertes, deux effets stratégiques : la fin de la guerre israélo-iranienne et l’endommagement du programme nucléaire iranien. Ce n’est pas la fin de ce programme, comme l’annonce alors triomphalement Donald Trump, mais c’est un réel succès.

C’est donc un Donald Trump, narcissique notoire, grisé, qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coup de marteau. Il y a ainsi les frappes au nord-ouest du Nigéria du 25 au 26 décembre 2025, contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) avec semble-t-il l’emploi de drones Reaper, sous prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane, la 2e du monde après les Etats-Unis. Cela ne change évidemment strictement rien à la situation stratégique locale, infiniment plus complexe par ailleurs qu’un affrontement Musulmans-Chrétiens, mais cela plaît à son électorat MAGA.

Le Nigéria oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela chaviste. La méthode du marteau semble irrésistible ; on en réunit donc un gigantesque dans les Caraïbes et on cherche ensuite comment l’utiliser. Donald Trump se moque du droit international, mais pas encore complètement du droit américain ; aussi s’efforce-t-il malgré tout de trouver une justification un peu légale à l’emploi de la force.

L’angle choisi est celui de la lutte contre le trafic de drogue, une mission policière donc, mais qui autorise l’emploi de moyens et de méthodes militaires dès lors que le fumeux Cartel des Soleils, dont Nicolás Maduro serait le chef, est classé comme « narcoterroriste », ce qui ne veut rien dire, mais permet, avec beaucoup d’élasticité, de faire jouer la carte de la « guerre contre le terrorisme ». Reste à déterminer l’objectif à atteindre avec le marteau. Il n’était pas forcément évident au départ.

Après plusieurs semaines de destruction d’embarcations de trafiquants et de capture de pétroliers fantômes, il est devenu clair avec la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté à Caracas le 3 janvier 2026, la deuxième mission la plus risquée lancée par Donald Trump après le raid sur Idlib en 2019. Il ne s’agissait donc pas de lutter contre le trafic de drogue, qui n’aura en rien diminué avec cette guerre, et encore moins de mettre en place une démocratie au Venezuela, mais simplement d’exploiter le pétrole du pays, comme semble l’avoir accepté Delcy Rodríguez, la successeure de Nicolás Maduro. À ce stade, la guerre au Venezuela est effectivement un nouveau succès, mais c’est un pur succès de prédation, et l’affaire est loin d’être terminée.

Vers le point culminant de l'hubris

C’est pourtant en César armé d’un marteau et d’un carnet de chèques que Donald Trump rêve à de nouveaux triomphes, au Groenland par exemple, où il déclenche une nouvelle confrontation – contre un État européen allié – et déclare ne pas exclure l’emploi de la force pour satisfaire sa convoitise, mais aussi en Iran, où, après avoir laissé tomber le peuple vénézuélien, on le découvre défenseur des émeutiers en colère contre leurs dictateurs. Peut-être est-ce, dans les deux cas, le point culminant de Donald Trump. Le Danemark, le Groenland et les alliés européens acceptent pour l’instant la confrontation, au grand dam d’une grande partie de l’establishment politico-militaire américain, effrayé devant les coûts politiques éventuels d’une telle lubie.

Cela n’est cependant rien devant la reculade, pour l’instant du moins, de Donald Trump devant l’emploi de son marteau contre le régime iranien, après avoir encouragé la révolte et annoncé son aide. Peut-être a-t-il compris que la menace de frappes ne suffisait pas à tout, et que, si frappes il devait y avoir, celles-ci devraient être nombreuses et durer dans le temps pour espérer obtenir le changement de comportement exigé - le renoncement à une répression sanglante -  avec le risque d’une transformation en bourbier aérien stérile.

Dans ce genre de situation, le pouvoir est au bout des fusils et non des bombes : de ceux des Gardiens de la Révolution si les émeutiers restent poitrines nues, ou de ceux de ces derniers s’ils finissent par pouvoir s’armer avec le ralliement d’au moins une partie de l’armée, ou encore avec une aide extérieure clandestine. Avec une opposition éclatée et un régime encore fort, la situation pourrait alors vite ressembler à la guerre civile syrienne. Avec l’intervention aérienne américaine, voire également israélienne, le scénario pourrait au mieux tourner à l’exemple libyen de 2011.

Trump a donc, pour l’instant toujours, choisi le massacre plutôt que le chaos, avec cette pointe d’abjection d’annoncer quand même que ses seules menaces avaient sauvé des vies. La confrontation contre le Venezuela a pu être pensée ; la nouvelle contre l’Iran, avec l’annonce d’une guerre, est visiblement l’initiative personnelle d’un homme grisé qui se trouve maintenant devant un dilemme avec des choix uniquement mauvais.