Pas
de maracas à Caracas
Dans
l’épisode précédent, il était question de la mise en place de l’armada
américaine dans les Caraïbes : une énorme (et coûteuse) machine à donner des
coups, c’est-à-dire des frappes aériennes et des raids héliportés, mais rien —
en clair, des brigades de l’US Army — qui autorise des opérations de conquête
et de contrôle du terrain.
En
même temps, l’administration Trump a pris soin de constituer l’architecture
juridique encadrant son action. Il n’y est jamais question de droit
international ni de fariboles comme les défunts mandats du Conseil de sécurité,
mais seulement de contraintes légales américaines. Le président des États-Unis
(POTUS) n’a normalement pas le droit de lancer une guerre de sa propre
initiative, sauf, comme en 1989-1990 au Panama, pour protéger des citoyens
américains immédiatement menacés, ou encore dans le cadre des Authorization
for Use of Military Force (AUMF) du Congrès de 2001 et 2002, autorisant
sans limite de temps et d’espace la lutte contre Al-Qaïda et les groupes
affiliés.
Tout
cela ne collait pas bien avec l’intention d’en finir avec le sultan indocile et
tyrannique Nicolás Maduro au Venezuela. Qu’à cela ne tienne : si la guerre
était difficile à déclarer, il y avait toujours la possibilité de lancer une
mission de police — l’autre emploi légitime de la force légitime — en accusant
Maduro et son régime d’organiser le trafic de cocaïne et même de fentanyl. On a
donc mis en avant un très flou Cartel de los Soles, qui associerait
plusieurs dignitaires du régime à de véritables réseaux de trafic comme celui
du Tren de Aragua, piloté depuis la prison de Tocorón, ou encore ceux de
Sinaloa et des Zetas au Mexique. Le département de la Justice, via une cour
fédérale à New York, a ainsi directement inculpé en 2020 Nicolás Maduro de
narcotrafic, avec plusieurs membres de sa famille.
Le
problème est que l’action de police comprend tout de même de fortes contraintes
dans l’emploi de la force. À la guerre, on utilise la force contre des gens
pour ce qu’ils sont : des combattants ennemis. Dans une mission de police, on
l’utilise pour ce qu’ils font — des crimes et délits — afin de les remettre à
la justice. En clair, des policiers ne flinguent pas a priori des
criminels, sauf pour leur autodéfense. C’est embêtant. Qu’à cela ne tienne : il
suffit de qualifier les cibles de « terroristes » pour, avec une interprétation
très extensive, jouer la carte des AUMF contre Al-Qaïda et ses affiliés, de
plus en plus éloignés du jihadisme mais de plus en plus proches des États-Unis.
Le Cartel de los Soles, le Tren de Aragua et Sinaloa ont donc été
inscrits très récemment sur la liste des organisations terroristes pour devenir
ainsi des groupes « narcoterroristes ». Cela ne veut évidemment rien dire, mais
l’essentiel est que cela autorise à user contre eux, comme cela arrange, de la
légitimité de la mission de police et de la violence des méthodes de guerre,
non plus clandestinement comme dans le film Sicario, mais à ciel ouvert
et même mises en spectacle. L’opération Southern Spear est ainsi une
opération mixte police-guerre, un mélange des genres qui autorise tout, y
compris sur le territoire national, si l’on n’y prend pas garde.
On
avait les moyens et on avait le cadre, avec cet impératif d’aller relativement
vite quand le simple fonctionnement de la force déployée coûte plusieurs
millions de dollars de l’heure, et cette contrainte de ne donner que des coups
sans envisager, pour l’instant, des opérations de conquête. Les coups ont
d’abord porté sur les embarcations de trafiquants, allégrement pulvérisées —
soit de fait autant d’exécutions extrajudiciaires qui n’émouvaient pas grand
monde mais, au bout du compte, ne servaient pas à grand-chose. On est passé
ensuite à la traque des pétroliers fantômes assurant le commerce illicite de
l’or noir, une action dont les effets ne pouvaient survenir qu’à long terme. On
ne comprenait pas très bien, en fait, la stratégie américaine, ni même s’il y
en avait une.
Et
puis tout s’est éclairé ce week-end avec, d’abord, la capture de Nicolás Maduro
par un raid héliporté. Ce raid, en soi, n’est pas une surprise, puisqu’il
faisait partie des deux modes d’action possibles et qu’il a par ailleurs
souvent été pratiqué dans le passé par les forces américaines, surtout contre
des groupes armés. La vraie nouveauté est que Donald Trump, jusque-là aussi
prudent en actes militaires que matamore en paroles, a accepté le principe de
cette opération risquée. Il l’avait déjà fait en 2019 en autorisant le raid
d’élimination d’al-Baghdadi à Idlib, en Syrie, mais cette fois les choses
paraissaient beaucoup plus difficiles, avec un assaut en plein cœur de Caracas.
Un échec comme celui de l’opération Eagle Claw en avril 1980 en Iran,
sous Jimmy Carter, aurait été désastreux, mais les Américains ont fait
d’énormes progrès depuis et bénéficiaient sans doute de complicités internes
qui ont grandement facilité l’opération. Le raid a donc été un succès éclatant,
montrant déjà au monde que Trump — surnommé TACO (Trump Always Chickens Out)
— pouvait en fait prendre des risques, ce qui contribue grandement à sa
crédibilité.
Exit
donc Nicolás Maduro, envoyé dans la foulée dans la sphère judiciaire, dont il
ne sortira jamais, sauf à bénéficier de la même grâce présidentielle que Juan
Orlando Hernández, ancien président du Honduras et narcotrafiquant notoire
récemment libéré. Place à Zanzibar, avec le pétrole lourd en plus.
Mission
accomplie
Dans
son briefing de victoire post-opération, Donald Trump a proclamé urbi et
orbi sa victoire et menacé un certain nombre de pays de subir une foudre
identique, un peu à la manière de George W. Bush le 1er mai 2003 sur le
porte-avions Abraham Lincoln, sur fond de bannière « Mission accomplie
».
Une
première différence, cependant : Bush avait réellement effectué un changement
de régime en Irak, ou plus exactement une disparition de régime suivie de celle
de tous les instruments de sécurité, avec les conséquences que l’on sait. Il y
avait au moins l’intention réelle de mettre fin à un régime despotique et
d’instaurer une démocratie. La démocratie, en revanche, n’est pas le truc de
Donald Trump, contrairement au pétrole. Le premier terme est pratiquement
absent de son discours de victoire, le second y est prononcé 23 fois.
Petit
problème : il n’est pas envisagé de conquête. Comment imaginer dès lors mettre
à bas toute l’architecture complexe de sécurité mise en place par le régime, de
l’armée nationale bolivarienne aux colectivos surveillant les quartiers,
en passant par la Garde nationale, la milice bolivarienne, la police et ses
forces spéciales, les services secrets (SEBIN) ou le renseignement militaire
(DGIM), sans parler des groupes armés colombiens comme l’ELN ou les dissidents
des FARC ? On pouvait imaginer appuyer par ses avions une rébellion armée,
comme en Libye en 2011, mais visiblement cela n’intéresse pas Trump, trop
compliqué sans doute.
Tant
pis pour la révolution et place au Zanzibar, ce que l’on pouvait finalement
deviner simplement en voyant les forces américaines déployées, et ce que
confirmait Donald Trump en menaçant Delcy Rodríguez, nouvelle présidente
proclamée à Caracas, de subir le même sort, voire pire, que Maduro, si elle ne
se soumettait pas. Pas question de changement de régime, mais d’un arrangement
avec le régime. L’attitude des dirigeants chavistes dans les jours à venir est
dès lors à regarder de près.
S’ils se soumettent, après peut-être avoir trahi Maduro, et acceptent notamment de privatiser la société nationale Petróleos
de Venezuela, S.A. (PDVSA) et d’accorder — ou de restituer, dans le langage
trumpien — les parts de marché aux sociétés américaines, on sera dans du pur
Zanzibar et dans le retour aux guerres des bananes, le pétrole et les métaux
précieux remplaçant les fruits tropicaux. Il faudra des années d’investissement
dans une ambiance assez volatile et dangereuse, mais l’essentiel, dans la
politique prédatrice et mercantiliste de Donald Trump, sera que les richesses
soient dans le coffre américain et non chinois. Pour le coup, contrairement à
l’Irak en mai 2003, la mission sera réellement, cyniquement accomplie et l’on
pourra passer à autre chose.
Le
deuxième scénario, à l’iranienne, est que le système chaviste ne cède pas,
malgré le blocus, les frappes et les éliminations. Que faire dans ce cas ?
Augmenter les doses de raids et de frappes ? Après plusieurs milliards de
dollars de munitions dépensés en vain, il faudra bien choisir entre arrêter
piteusement ou passer à une très impopulaire opération de conquête et de
contrôle.
Le
troisième scénario, pas complètement incompatible avec les deux autres, est le
basculement du pays dans une guerre civile, entre factions politiques locales,
avec en plus les ingérences des cartels et groupes armés extérieurs, et sans
doute une rébellion démocratique. Il faudra là encore choisir entre la
non-intervention — adieu donc les perspectives trumpiennes de gloire et
d’argent — et un appui au camp qui apportera le plus de garanties aux
Américains, sous forme de coups portés à ses opposants ou, là encore, d’une
intervention au sol, peut-être avec l’armée fantôme ou des sociétés privées.
Teasing
de la saison suivante : l’axe de la revanche
Comme
l’administration Bush fin 2001, qui pensait à l’Irak bien avant d’en avoir
terminé en Afghanistan, un Donald Trump en pleine hubris évoque déjà les
prochaines campagnes de remodelage de « l’hémisphère ouest ». Ce n’est plus «
l’axe du mal » de l’époque, mais peut-être « l’axe de la revanche », mâtiné de
bonnes affaires — y compris les petites, comme celles consistant à parier sur
le site Polymarkets sur la capture de Maduro quelques heures avant les faits —
avec une nouvelle liste de pays comme la Colombie, Cuba ou le Mexique, mais
peut-être aussi le Nicaragua, voire le Groenland. Peu importe, en fait, puisque
tout est apparemment possible avec la nouvelle doctrine Don-Roe, avec Don comme
Donald ou Don Corleone, et la méthode police-guerre des coups et des captures.
À suivre.

