Chers amis et lecteurs, je teste le format Substack
Mon premier article s'appelle "Crise schumpetérienne en Ukraine". Merci de m'y rejoindre, cliquez ici si cela vous intéresse.
Évoquer
un « influenceur militaire » pourrait s’apparenter à un oxymore, ou sembler
antinomique, mais il y a désormais quelque temps que les Armées – et notamment
l’armée de Terre – sollicitent ces influenceurs « opérationnels »
pour évoquer les coulisses de l’institution. Le plus connu, c’est sans nul
doute le sergent-chef Aurélien alias le Chef Peper, jeune pensionné de
l’infanterie coloniale après 18 ans de bons et loyaux services, et de nombreux
déploiements à l’étranger. C’est aujourd’hui près de 7 millions d’abonnés qui
le suivent sur l’ensemble de ses réseaux. Après plusieurs (et modestes)
incursions sur des vidéos familiales partagées en ligne – il se faisait passer
pour un bûcheron ou un paysagiste (ce qui n’a probablement pas dupé grand
monde…) – durant un séjour guyanais, il s’est ensuite pleinement assumé comme
militaire, appuyé par une partie de son commandement avant d’être rapidement
« validé » par l’armée de Terre.
Mais
derrière ce rigolo dont les sketchs dévoilent le quotidien d’un fantassin de la
conventionnelle – avec ses hommes, ses supérieurs, ses camarades ou sa famille
– il y a d’abord un soldat, loyal, aguerri et éprouvé par certaines missions et
la perte de camarades chers.
Nous nous étions rencontrés à plusieurs reprises, échangeant notamment autour des productions et du livre « Vétérans de France » – et je suis d’ailleurs très heureux que la chaîne YouTube éponyme puisse accueillir le témoignage de l’hôte de ce blog ! Au fil des discussions réalisées avec Peper, je me suis rendu compte qu’il était certes un humoriste militaire très doué, mais aussi un vétéran au vécu passionnant.
S’il a parfois été le « comique de service », cela n’a pas empêché le Chef Peper d’être devant lors des séances d’aguerrissement, de viser juste avec son fusil d’assaut ou de donner des ordres au milieu du chaos et de l’horreur centrafricaine. Malgré ses sketchs numériques et humoristiques, j’ai découvert – durant nos échanges et au fil de l’écriture – un marsouin aguerri et un chef humain.
Le
grand défi de l’ouvrage, ce fut naturellement de trouver le bon
« ton ». Il fallait évoquer la jeunesse tumultueuse, la découverte ludique
du monde militaire, les phases opérationnelles parfois très dures (voire extrêmement
violentes), la vie de famille souvent éprouvée, puis l’avènement intelligent
des réseaux sociaux. Il fallait également trouver une manière de coller à
l’esprit des vidéos proposées en ligne. C’était même primordial ! On a ainsi
opté pour un style direct dont le texte est, par moment, entrecoupé de
paragraphes encadrés où le Chef Peper brise allègrement le 4e mur. Il
s’adresse ainsi directement au lecteur, rebondissant sur le passage que ce
dernier vient de lire. Cela fait pleinement écho aux vidéos dans lesquelles
Peper s’adresse directement, face caméra, à sa communauté.
On a
ainsi travaillé de manière chronologique, en illustrant continuellement le
propos par de l’anecdote vivante. Le récit se veut dynamique, fluide et
très abordable. Tout ce qui touche à l’institution militaire est explicité,
parfois vulgarisé. Articulé en neuf chapitres, le lecteur suit le parcours de
Peper : de sa jeunesse à son engagement, de ses premières OPEX à ses
actions de combat, sous le feu – et les flèches ! – en RCA, sans oublier
une mission avec les forces spéciales ponctuée par quelques jours auprès du
CEMA de l’époque, le Général Pierre de Villiers, puis un séjour familial – mais
particulièrement opérationnel – de deux années en Guyane – et toutes ces
aventures dans la jungle, des orpailleurs aux serpents en passant par une
sympathique rencontre avec un…jaguar. L’ouvrage aborde également la vie de
famille d’un militaire, le domaine de l’influence et le choix d’arpenter les
réseaux sociaux...
Ce
livre, c’est le récit d’un soldat de l’armée régulière, d’un père de famille et
d’un influenceur « pas comme les autres »…
Vingt
heures d’entretiens, de longs mois de rédaction, une sélection drastique de
photographies pour le livret central, un long chapitre écrit avec sa compagne Fanny,
la « base arrière » de Peper et de ses trois enfants, et une préface
extraordinaire du Général Bruno Heluin, ancien chef de corps de notre
marsouin-influenceur (au 2e Régiment d’Infanterie de Marine) – qui, jeune
lieutenant, chargea à la baïonnette le 27 mai 1995 avec ses hommes sur le pont
de Vrbanja à Sarajevo, sous les ordres du Général Lecointre – alors commandant
d’unité –, pour libérer des Casques bleus français pris en otages par les
Serbes…
Je retiens aussi que Peper, derrière ses blagues et ses sketchs humoristiques, est un homme d’honneur. Un soldat exemplaire et un chef très humain.
Son récit est publié aux éditions Mareuil, et disponible dans toutes les bonnes librairies, en rayon comme en ligne.
Guillaume MALKANI
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| Air tir |
Deux autres groupes, Israël et
États-Unis, s’opposent à la RII : le premier depuis son propre bâtiment assez
lointain, et le second avec des forces déployées dans ceux d’alliés proches.
Que peuvent-ils faire ?
La seule manière connue pour réellement
détruire la RII consisterait à prendre d’assaut le bâtiment qu’elle occupe pour y traquer tous ses membres. Israël n’a plus de réticences,
depuis le 7 octobre 2023, à faire prendre des risques à ses soldats, mais il
lui est politiquement impossible de les déplacer près de l’Iran. Les
États-Unis, de leur côté, sont encore dominés par des souvenirs récents qui
empêchent toute réflexion stratégique rationnelle. Ils sont donc inhibés quant
à l’idée de monter à nouveau des assauts et ne sont pas aussi puissants
militairement que leur chef, Donald Trump, le déclare. Celui-ci impose
d’ailleurs un déploiement de moyens aussi réduit que possible afin que l’on ne
puisse justement pas faire de comparaison avec les expériences malheureuses
précédentes.
Pas de conquête du bâtiment, donc, par
un assaut, mais seulement des tirs de précision à distance et peut-être
quelques infiltrations clandestines de « soldats fantômes ». À tout le moins,
il serait peut-être possible, avec cela, de faire entrer discrètement des armes
aux habitants rebelles afin qu’ils n’affrontent plus à mains nues les Gardiens
de la révolution islamique (GRI), le bras armé principal de la RII tant à
l’intérieur qu’à l’extérieur. La destruction du régime se ferait donc de
l’intérieur avec l’appui des tireurs de précision israéliens et américains
depuis l’extérieur. On ne sait cependant plus très bien comment faire et, là
encore, les souvenirs prennent le dessus sur la réflexion. On s’inquiète en
fait surtout non pas de la survenue d’une guerre civile en Iran — elle est déjà
là depuis le tournant de l’année 2026 — mais de son extension et de son
éventuel prolongement chaotique.
À la place, on se persuade que les tirs
de précision à distance suffiront à tout. Ils seront si efficaces, grâce à la
technologie moderne mais aussi aux espions à l’intérieur du bâtiment Iran,
qu’il sera possible d’éliminer tous les leaders de la RII au fur et à mesure
qu’ils se présenteront aux fenêtres, de paralyser l’appareil policier interne
et de détruire tous les moyens des GRI pour attaquer les alentours, ainsi que
le programme caché d’armes de destruction massive. Au bout d’une campagne qui
sera forcément brève tant elle sera efficace, non seulement toutes les menaces
militaires réelles et potentielles contre les alentours seront éliminées, mais
le régime sera suffisamment affaibli pour que les habitants désarmés puissent
s’en débarrasser dès la fin du dernier tir.
C’est ainsi que commence le siège, le 28
février 2026, avec l’élimination, par un tir groupé très précis, des principaux
chefs de la RII, dont leur guide suprême, suivie de multiples tirs à travers
les fenêtres et les murs contre les Gardiens de la révolution. Le problème est
que cette stratégie était tellement prévisible qu’elle avait été effectivement
prévue. Non seulement le régime ne s’effondre pas, car ses leaders sont
immédiatement remplacés dès qu’ils tombent, mais des cellules autonomes dans
tous les étages du bâtiment lancent des projectiles à longue portée non
seulement sur Israël et les Américains, mais aussi sur les maisons et leurs
habitants des alentours qui abritent ces derniers.
La plupart de ces projectiles sont
interceptés, mais quelques-uns, dont des drones dont on avait mal mesuré la
dangerosité, causent de coûteux dégâts. Les salves des GRI diminuent ensuite
fortement, en partie sous l’action des Israéliens et des Américains contre les
nombreuses petites pièces fortifiées d’où partent drones et missiles, mais
elles perdurent. Fondamentalement, le potentiel de frappes des GRI ne diminue
que d’environ 10 % par semaine, un rythme sans doute trop lent pour les
impératifs de la politique américaine de Donald Trump.
On spécule beaucoup sur l’endroit où se
trouverait le programme secret et surtout sur ce qu’il en resterait. On
envisage un raid à l’intérieur même du bâtiment pour en détruire ou capturer
les éléments essentiels, mais on y renonce pour l’instant devant le risque de
l’entreprise. On se contente de frapper tout ce que l’on peut de ce programme,
sans que personne ne sache réellement quel est son état.
Et puis, il y a la grande route en
bordure du bâtiment Iran, que les GRI prennent évidemment immédiatement en
otage, contrôlant ainsi sous forme de racket tout le commerce essentiel qui y
passe. Donald Trump est pris au dépourvu. Il a refusé le déploiement de moyens
qui aurait permis de débloquer la route par la force, mais s’en prend quand
même aux Européens et aux Asiatiques, qu’il n’a jamais avertis de ses
intentions, pour ne pas l’avoir fait non plus. Oubliant le peuple d’Iran, qu’il
avait pourtant promis d’aider, Trump passe donc directement aux menaces de
destruction complète du bâtiment si la route n’est pas libérée. Bien entendu,
il n’en fait rien, mais cela lui donne l’occasion de dire que c’est grâce à
cette fermeté que la RII accepte un cessez-le-feu et des négociations.
Donald Trump prend ainsi également, et
une nouvelle fois, au dépourvu son allié israélien, qui n’est pas associé aux
négociations et décide, de son côté, de frapper le bâtiment voisin Liban, d’où
partent les tirs du Hezbollah, satellite de la RII, afin de lui infliger le
plus de pertes possible et de tordre une nouvelle fois le bras du propriétaire
impuissant de la maison afin qu’il expulse l’organisation. Bien entendu, cela
n’arrivera pas et cette nouvelle guerre constituera une énième « tonte de gazon
».
À ce stade, le moins que l’on puisse
dire est qu’au-delà de la liste des destructions infligées, le bilan de la
campagne est plutôt mitigé. Le régime de la RII, meurtri, est encore là et
règne toujours sur le bâtiment Iran. Les Gardiens de la révolution y sont plus
puissants que jamais et retrouveront, dans quelques années, tous les moyens
matériels qu’ils ont perdus. La population rebelle ajoute encore un peu de
frustration à l’écrasement.
Les Américains, de leur côté, ont subi
relativement peu de pertes humaines pour une guerre de cette ampleur, et
l’usure matérielle reste gérable. Donald Trump n’a donc, pour l’instant rien
gagné dans cette guerre, hormis une liste de chiffres que l’on n’ose pas
traduire en réelles pertes de capacités menaçantes, mais il a aussi peu perdu. Face
à des négociations où les deux camps se croient simultanément vainqueurs et qui
ont donc toutes les chances d’échouer, il se trouvera vite placé devant le
dilemme de relancer une guerre incertaine pour obtenir de vrais résultats, ou
d’en rester là en inventant une pseudo-victoire et d’attaquer un autre bâtiment
plus prometteur.
Tranchées et commandos
Le 19 juin 1982 au Liban constitue un bon point de
départ. L’armée israélienne, très largement transformée après la guerre
d’octobre 1973, est alors le modèle de ce que les Américains espèrent atteindre
avec la doctrine AirLand Battle, mais en pensant à l’armée soviétique. Ce jour
là parvient à combiner au mieux toutes les technologies du moment — drones,
pods de brouillage, armes antiradars, radars volants et planification assistée
par ordinateur – pour annihiler eu quelques heures et sans perdre un seul avion
toute la défense antiaérienne syrienne et une bonne partie de son aviation de
chasse. C’est le point de départ de la maitrise discontinu du ciel du Proche et
du Moyen-Orient par les Israéliens et les Américains, et ce d’autant plus
facilement que les Soviétiques quittent bientôt le jeu pour ne revenir qu’en
2015 en Syrie.
Cela supériorité aérienne continue, qui frise la parfois
la suprématie, change toutes les données opérationnelles. Toute la profondeur d’un
pays devient accessible aux avions israéliens et américains, et toute manœuvre terrestre
de grande ampleur, déjà difficile contre des grandes unités lourdes de meilleure
qualité tactique et qui bénéficient aussi de la RAM, devient franchement
impossible. La dislocation des deux divisions blindées syriennes dans la plaine
de la Bekaa en juin 1982 n’est qu’une prélude à celle d’une grande partie de l’armée
irakienne en 1991 sous les coups du ciel et du sol des unités de la coalition,
à 80 % américaine, pour la libération du Koweït. Aucun État ne peut plus
vaincre sur le champ de bataille les Israéliens à la périphérie de leur
territoire et les Américains dans le monde entier, du moins en essayant de les
imiter. Il faut imaginer un autre modèle d’armée.
La Syrie et son alliée, la nouvelle République
islamique d’Iran, alors en guerre contre l’Irak, sont les premiers laboratoires
de ce nouveau modèle. Première conclusion militaire, évidente depuis la
Première Guerre mondiale : si la menace vient du ciel, il faut creuser. Tout ce
qui peut être frappé du ciel doit être enterré, bétonné, dispersé, camouflé et,
dans tous les cas, il faut privilégier les milieux complexes, urbains en
premier lieu et de plus en plus, mais aussi montagneux ou forestiers. Tout cela
est assez classique. Même si l’on ne peut empêcher les Israélo-Américains
d’attaquer depuis tous les espaces communs, on peut quand même toujours essayer
de les entraver avec des dispositifs dits « anti-accès » les plus denses
possible face au ciel et à la mer. Les grandes unités navales et les défenses
antiaériennes les plus lourdes à longue portée seront probablement traquées et
détruites rapidement, mais une multitude de petites unités de tir dans les
basses couches ou d’attaque près des côtes peuvent maintenir une menace.
La vraie difficulté de la posture défensive réside
dans l’articulation des forces terrestres face à une opération de conquête.
Égyptiens et Syriens ont remarqué dans leurs combats depuis 1969 que les unités
de commandos, autrement dit de l’infanterie légère combattant de manière décentralisée,
étaient leurs formations les plus efficaces contre les Israéliens. Par sa
faible signature et ses capacités d’infiltration, l’infanterie légère, apparaît
effectivement comme un système d’arme adapté à la défense contre des forces de
haute technologie. C’est d’ailleurs ce qui fait le succès des organisations
armées qui luttent alors contre les Soviétiques en Afghanisant, qui obtiennent
le départ des contingents de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth en
1984 ou mettent en difficulté les Israéliens au sud du Liban ou dans les territoires
occupés.
Égyptiens et Syriens forment donc tous les deux un
véritable corps d’armée de plusieurs divisions de commandos, parachutistes ou forces
spéciales destinés à combattre en complémentarité avec des forces régulières,
utilisées de manière protégées. La Syrie dispose ainsi de trois divisions
complètes de commandos dans le vaste système fortifié menant du Golan vers
Damas. Après la défaite de 1991, Saddam Hussein forme aussi, à côté des
brigades de forces spéciales de la Garde républicaine et des commandos de
l’armée, une grande milice de 30 à 40 000 Fedayin destinée à harceler les
forces américaines à leur arrivée. Au bout du compte, c’est la RII qui va le plus
loin dans cette voie avec les Gardiens de la révolution, une organisation de la
taille d’une grande force régulière mais avec les caractéristiques de lutte
d’un groupe armé non étatique, jouant de toutes les possibilités d’une guérilla
géante dans tous les champs et actionnant même de groupes de partisans alliés en
base avancée dans les pays arabes voisins.
Voilà pour le bouclier, mais on ne gagne pas les
guerres seulement en résistant aux coups. Il faut en donner aussi.
Scud et proxys
Revenons au point de départ. D’accord pour la face
défensive du modèle, mais comment faire pour attaquer aussi le territoire de
l’ennemi, alors que l’on ne peut manœuvrer visiblement au sol et que le ciel
est interdit aux avions ?
La première solution est le raid par infiltration
d’un petit élément de commandos ou de partisans, les mêmes qui sont utilisés
pour la défense intérieure face aux armées occidentales, mais pour porter un «
coup » chez l’ennemi : sabotage matériel, assassinat d’individus particuliers
ou action terroriste. Cette mission très risquée est grandement facilitée par
la diffusion du combat suicidaire, puisqu’elle supprime de l’équation toute
idée de retour, la partie la plus délicate de la mission. Dans sa confrontation
avec, entre autres, la France, l’Iran a ainsi exporté vers Paris, en 1986-1987,
les méthodes utilisées au Liban. Le terrorisme par les organisations armées
n’était pas nouveau ; ce qui l’était, c’était son étatisation, non avouée, par
l’Iran, la Syrie ou la Libye.
Pour y faire face, les pays attaqués développent
leurs capacités de lutte antiterroriste (renseignement intérieur, appareil
juridique, réseaux d’intervention) et, lorsque la menace est mitoyenne, une
barrière de sécurité comme celle qui entoure progressivement Israël depuis le
début du siècle, en commençant par la frontière du Liban. On aboutit donc, à la
frontière des pays, à des adversaires mutuellement dissuadés ou empêchés de
pénétrer sur le territoire de l’autre, et qui privilégient donc l’attaque depuis
le ciel.
Car les adversaires des maîtres du ciel découvrent
aussi très vite la possibilité qu’ils ont également de frapper le territoire
ennemi par le ciel, mais sans disposer d’avions. Les Soviétiques ont développé
et diffusé, après la Seconde Guerre mondiale, tout un arsenal de frappe à base
de roquettes à longue portée, comme les Frog-7, ou de missiles balistiques
comme le Scud-B, largement diffusés dans les armées arabes. Le Scud-B est le
premier missile balistique « démocratisé », presque low cost, aisément améliorable
et donc perpétuellement perfectionné par les pays possesseurs. C’est la
promesse, pour n’importe quel État, de disposer de la capacité d’envoyer, sans
grande précision mais aussi, alors, sans risque d’interception, une charge de
plusieurs centaines de kilos d’explosifs ou d’agents chimiques sur n’importe
quelle ville ennemie à plusieurs centaines de kilomètres. Cela ne change pas le
cours de la guerre, mais on se dit qu’à défaut d’aviation de bombardement, cet
arsenal de missiles puissants et longtemps inarrêtables peut faire peur, comme
le prouve encore la menace des Scud de Saddam Hussein lors de la guerre du
Golfe en 1990-1991. On en retient, du côté des cibles, en particulier Israël et
les forces armées américaines, la nécessité stratégique de disposer d’une
défense antimissile. On en conclut, dans un certain nombre de pays hostiles aux
pays occidentaux et à leur supériorité dans le ciel, que c’est là un atout
considérable, y compris en termes de dissuasion sous-nucléaire, à condition
d’en disposer en très grande quantité et de les perfectionner sans cesse.
C’est la tâche à laquelle s’attelle très activement
l’Iran, en coopération étroite avec la Corée du Nord et, secondairement, avec
des pays arabes comme la Syrie ou la Libye, et avec le soutien de la Chine pour
la fourniture de composants électroniques et chimiques. Avec plusieurs milliers
de missiles, l’Iran s’est ainsi doté d’une capacité de projection d’environ
deux kilotonnes d’explosifs à courte portée (moins de 1 000 km) et d’une
kilotonne à moyenne portée (1 000 à 3 000 km), soit au total l’équivalent d’une
petite dizaine de bombes atomiques américaines B61-3, et l’on imagine ce que
cela pourrait donner s’il n’y avait pas de défense antimissile pour s’y
opposer. Ce n’est pas tout : les Iraniens sont passés maîtres aussi dans l’art
du drone de frappe à longue portée, pouvant porter, avec une relative
précision, plusieurs dizaines de kilos d’explosifs à plus de 1 000 km avec le
Shahed 136. Arme à bas coût, et donc utilisable par salves de centaines, arme
parfaite de guérilla aérienne : attaquer un pays comme l’Iran, c’est se
condamner à subir une guérilla géante, sur le sol iranien si l’on ose y
pénétrer, mais aussi sur le sien à partir du ciel, y compris à partir de bases
avancées de proxys.
Quarante ans plus tard
Au bout du compte, après la victoire israélienne sur
l’Organisation de libération de la Palestine, organisée alors en petite armée
régulière au Sud-Liban, et sur l’armée syrienne, Tsahal n’a plus affronté
directement d’État jusqu’en 2024, mais très souvent les grandes organisations
armées périphériques au Liban et dans les territoires occupés, groupes armés
organisés aussi selon les modalités de la RAM arabo-iranienne : infanterie de
guérilla, motivée, de plus en plus compétente et bien armée ; incrustation dans
le sol et les villes ; force de frappe diversifiée, de la petite roquette au
missile balistique.
Les Israéliens ont adapté leur modèle à cette nouvelle
situation, avec plus ou moins d’efficacité : perfectionnement du complexe
renseignement-frappes (CRF) jusqu’à pouvoir tout attaquer, des plus grandes
infrastructures jusqu’à des individus particuliers ; barrière de sécurité
contre toutes les attaques possibles, des raids au sol jusqu’au missiles
balistiques ; création également d’une force commando aéroterrestre pour
compléter l’action du CRF par des raids terrestres et enfin une force terrestre
de choc blindé que l’on n’hésite pas — ou plus depuis le 7 octobre 2023 — à
engager en masse en périphérie du territoire. Dans la guerre actuelle contre l’Iran,
engage son son bouclier, et son CRF ses deux instruments les plus sophistiqués, ses forces légères partout éventuellement et ses forces de choc au Liban. C'est un modèle complet limité bien sûr par l'impossibilité politique d'engager cette force de choc directement contre l'Iran.
L’expérience américaine est un peu différente. La
puissance américaine, son CRF gigantesque, son puissant corps de bataille
blindé-mécanisé et ses forces aéroterrestres n’ont pas été dissuadés d’attaquer
l’Irak et ont même broyé son armée par deux fois, en 1991 et 2003, et renversé
le régime de Bagdad en 2003. Avec une approche indirecte d’appui à des forces
locales, les Américains sont parvenus à chasser les Taliban et Al-Qaïda
d’Afghanistan (sans obtenir le résultat espéré) vers le Pakistan. Dans les deux
cas, ces victoires incomplètes ont débouché sur des années de guérilla, ce qui a
constitué une grande surprise, car les Américains ne s’intéressaient pas vraiment
à la RAM arabo-iranienne.
Ils se sont finalement adaptés à cette situation,
rétablissant la situation en Irak en 2008 et parvenant, avec une approche
indirecte d’appui aux forces locales, à contenir l’ennemi en Afghanistan à
partir de 2014 et jusqu’à l’abandon décidé par Donald Trump. Les Américains
sont cependant ressortis de cette expérience, en se disant « plus jamais
ça » comme après le Vietnam. Contrairement aux Israéliens qui ont accepté
à nouveau le combat terrestre, les Américains l’ont refoulé et c’est une armée inhibée
— ou du moins ses dirigeants — qui se présente face à l’Iran avec seulement un CRF
et un dispositif antimissile balistique à l’exclusion de toute le reste, pour
ne pas « faire guerre ». Pas de forces terrestres donc, lourdes ou
légères, pas de groupes d’assaut amphibie, pas même non plus de navires pour escorter
les bâtiments de commerce ou chasser les mines (ils n’existent presque plus) ou
de protection de la force contre les drones et projectiles low cost. L’armée
américaine s’admire et fait ce qui lui plait, ou ce qu’elle peut pour gérer ses
énormes moyens et ses programmes grandioses, mais n’arrive toujours pas à s’intéresser
à ses adversaires arabes ou iraniens. Forcément, ça ne colle pas bien à la
situation et il faut tout rattraper en catastrophe.
À ce stade, et à condition de plusieurs adaptations dans cette confrontation des modèles, la coalition peut espérer raisonnablement obtenir un affaiblissement plus ou moins important de la menace militaire iranienne, mais en laissant la vie sauve au régime islamique, qui aura ainsi l’occasion de clamer une victoire de résistance, d’écraser à nouveau son peuple et de reconstituer son arsenal. La grande, et bonne, surprise serait que les bombes et missiles israéliens parviennent réellement à désagréger le régime et son appareil sécuritaire, pour laisser ensuite la population rebelle porter l’estocade. D’une certaine façon, c’est une remise au goût du jour du vieux slogan militaire de 1916 : « l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ». En 1916, cela n’a jamais fonctionné, mais l’infanterie avait au moins des armes pour assurer la conquête. En 2026, les opposants iraniens n’ont même pas de fusils. Peut-être aurait-il fallu commencer par cela et dérouler ensuite la planification. On a préféré s'enorgueillir d'organiser 500 frappes aériennes par jour pour voir ensuite ce que l'on pouvait faire avec.
Michel Goya, La révolution arabe dans les affaires militaires, Défense et sécurité n°125, Septembre-octobre 2016.
Brigadier-général (isr) Itai Brun, While You’re Busy Making Other Plans-The Other RMA du -The Journal of Strategic Studies, Vol. 33, N°. 4, 535-565, August 2010.
L’échelon militaire planifie ensuite la
mise en œuvre du mode d’action adopté et sa conduite après le jour J, où l’on
voit alors se concrétiser une case de la matrice en fonction du ME choisi par
l’ennemi. À l’intérieur de cette case, les deux adversaires déclinent leur mode
opératoire en axes d’effort parallèles, plus ou moins importants ou
prioritaires. La confrontation de ces axes donne à son tour une nouvelle
matrice, non plus stratégique mais opérationnelle, où chaque point de contact
est une bataille, ce qui induit une multitude de turbulences interactives qui
rendent la guerre imprévisible au-delà d’une première phase, que l’on espère
toujours décisive mais qui l’est rarement.
Coups ou conquête
La guerre actuelle entre la coalition
israélo-américaine et la République islamique d’Iran ne déroge pas à la règle.
Les coalisés poursuivent deux objectifs stratégiques de temporalité et de
nature différentes : au minimum, anéantir les moyens de menace militaire
iraniens et, au mieux, obtenir une paix définitive du régime de Téhéran, avec
ce premier problème que cette paix est conçue par les Américains comme une
soumission du régime actuel à Téhéran, alors que les Israéliens ne l’envisagent
pas sans un changement de régime, autrement dit une révolution.
Il existe fondamentalement deux modes
opératoires offensifs pour atteindre des objectifs stratégiques : les campagnes
de coups, où l’on attaque une multitude de points sans les occuper, et les
campagnes de conquête où, à l’inverse, on fait avancer une ligne de front et on
plante des drapeaux dans les villes.
Les modes d’action de niveau stratégique
sont des combinaisons de ces deux formes de campagne. Pour atteindre les
objectifs de la coalition, on pouvait donc imaginer :
MA1 : Une campagne de conquête +
une campagne de coups (type Irak 2003).
MA 2 : L’organisation et l’armement
d’une rébellion locale pour assurer la conquête, appuyée par une campagne de
coups (Kosovo 1999, Afghanistan 2001, Libye 2011).
MA 3 : Une pure campagne de coups.
Le choix du MA par le décideur politique
relève souvent bien plus du souvenir que du calcul rationnel. Le MA1 faisait
peur. Le MA2 n’a pas laissé non plus de bons souvenirs et ne correspondait de
toute façon pas au désir américain de déstabiliser le moins possible la région.
Restait le MA3, qui présentait l’immense avantage de présenter infiniment moins
de risques de pertes humaines que le MA1, grâce à la grande supériorité
aérienne de la coalition.
Cette campagne de coups choisie peut
elle-même comporter des options. L’option 1 est celle des frappes aériennes,
par avions, drones, missiles. Ces frappes sont puissantes et désormais presque
toujours très précises pour des armées comme celles d’Israël ou des États-Unis,
et avec, encore une fois, un risque réduit. Outre leur coût économique et en
partie à cause de lui, ces frappes aériennes sont cependant limitées en volume.
Il y a ensuite l’option « raid d’attaque
» d’unités d’avions et d’hélicoptères d’attaque, ainsi désormais que des unités
de drones, évoluant à basse altitude pour attaquer en masse, à courte distance,
de petites cibles. Il y a enfin le « raid commando », qui consiste à engager,
par différents modes, de petites unités de combat rapproché sur des points
précis afin de détruire ou capturer des objectifs, des choses ou des individus.
Ces options sont complémentaires, et une
campagne de coups atteint évidemment sa pleine efficacité lorsqu’elles sont
toutes utilisées. Elles ne présentent cependant pas toutes le même degré de
risque, de l’option 1 relativement sûre à l’option 3, qui impliquera presque à
coup sûr des pertes humaines. Les cyberattaques sont également incluses dans
les coups, dans un axe parallèle.
Comme en témoigne la constitution de la
force américaine pour cette guerre, presque entièrement composée de moyens
aériens et aéronavals pour la partie offensive, la coalition est donc partie
sur un MA3-option 1, au moins dans les opérations contre l’Iran, Israël pouvant
également choisir d’autres options et même une campagne de conquête contre les
proxys de Téhéran, en particulier au Liban.
Notons aussi que, s’il est toujours
assez long et compliqué de changer de mode d’action en pleine guerre, en
déployant par exemple un corps d’armée pour une campagne de conquête jusqu’à
Téhéran, l’évolution des options d’une campagne de frappes peut s’effectuer en
quelques semaines. Bien entendu, cela va plus vite lorsque l’on a pris en
compte, dans la planification, le fait que l’on pouvait avoir à s’adapter et
que l’on a déployé d’emblée des éléments en réserve pour cela. Cela n’a
visiblement pas été le cas du côté américain.
Le problème est que la guerre se fait à
deux et que l’ennemi est généralement également intelligent et qu’il dispose de
ressources. On pouvait s’attendre à ce que le régime iranien utilise tous les
instruments à sa disposition pour résister aux coups de cette campagne de
frappes que l’on voyait venir de très loin et pour pouvoir également en porter.
On savait donc que sa structure de
commandement stratégique était conçue comme une hydre, une nouvelle tête
remplaçant immédiatement celle qui avait été coupée, et que la structure
militaro-sécuritaire était décentralisée en mode « mosaïque », chaque chef de
secteur – et ses remplaçants éventuels – ayant une mission à appliquer dès le
début de la guerre sans attendre d’ordres de conduite, ainsi qu’un stock de
ressources humaines et matérielles pour la réaliser — ressources, autant que
possible, dispersées, protégées et camouflées — qu’il s’agisse de surveiller et
réprimer l’opposition intérieure ou d’attaquer l’ennemi extérieur par une
campagne de coups.
La seule « inconnue connue » restait le
choix du mode d’action offensif, entre une limitation de la campagne de coups à
Israël et aux États-Unis (ME1) ou une extension de celle-ci à toute la région
(ME2).
En toute logique, les coalisés, et en
particulier les Américains, auraient dû confronter leur MA3-option 1 à ces deux
ME possibles. Très clairement, et au regard, là encore, des moyens déployés par
les Américains, ils n’ont probablement pris en compte que le ME1 en renforçant
la défense antimissile, et secondairement anti-drones, autour d’Israël et
autour de leurs forces.
Symptomatiquement, les chasseurs de
mines présents à Bahreïn ont été mis à la casse au mois de janvier, et au moins
deux des trois Littoral Combat Ships (LCS) ont été retirés du théâtre avant la
guerre, ce qui semble indiquer que la guerre côtière et la bataille pour la
liberté de navigation n’ont pas été sérieusement envisagées.
Au bilan, par un mélange de
précipitation, de sous-estimation de l’ennemi et de peur du risque, les
Américains ont mis en place le dispositif le plus léger de leurs trois guerres
du Golfe et le moins diversifié.
En 1990 et 2003, ils avaient bien sûr
déployé, avec leurs alliés, de puissantes forces terrestres pour une opération
de conquête, mais ils disposaient aussi de 2 à 4 groupes d’assaut amphibies, de
6 porte-avions et de leur escorte, ainsi que d’un total de 1 300 à 1 800 avions
de combat, contre initialement seulement deux groupes aéronavals, 200 avions de
combat de l’US Air Force et une petite force de frappes sol-sol le long du
Golfe, à base de lance-roquettes HIMARS ou de drones de la Task Force Scorpion
Strike.
Il est vrai que l’armée de l’air
israélienne est également là pour doubler à peu près les capacités, ce qui
place d’ailleurs les États-Unis dans une situation inédite où ils ne
représentent pas 80 % des moyens de la coalition et ne décident donc pas de tout.
Dans la matrice
La confrontation réelle des stratégies
débute le 28 février par un coup d’opportunité très puissant de la part des
coalisés, avec l’élimination du guide suprême de la République islamique et de
plusieurs hauts dirigeants. Surprises tactiquement mais pas stratégiquement,
les forces du régime s’engagent immédiatement dans l’application de leur plan
de guerre.
On découvre alors qu’elles ont choisi de
frapper tous azimuts et de menacer le commerce dans le détroit d’Ormuz.
L’objectif stratégique du régime de Téhéran semble être de tenir jusqu’au
renoncement de Donald Trump, en considérant, peut-être hasardeusement, que cela
mettra fin aussi à l’opération israélienne. Le ME 2 choisi est censé y parvenir
par une stratégie « anaconda » d’étouffement de tous les côtés : pression des
alliés attaqués pour mettre fin à la guerre, pression des marchés pour rouvrir
le commerce des hydrocarbures, pression de l’opinion publique et de la classe
politique américaines, lassées ou effrayées par les pertes humaines, les dégâts
matériels, les accidents, les bavures – comme celle de l’école de Minab – et le
prix du gallon d’essence.
La République islamique frappe, menace
et espère que Donald Trump clamera une victoire factice et passera à autre
chose avant qu’elle-même ne soit complètement écrasée.
Une fois mis en œuvre, les MA et les ME
se déclinent en axes d’effort fonctionnels (la neutralisation de la menace des
missiles et drones iraniens, par exemple) ou géographiques (frapper les Émirats
arabes unis, attaquer les sites militaires et civils occidentaux en Irak,
etc.), dont le croisement donne lieu à plusieurs batailles simultanées.
La plus importante est la bataille de
Téhéran, celle où les coalisés – surtout les Israéliens, en fait – cherchent à
ce que la capitale soit contrôlée par un nouveau régime politique. Cela passe
par deux axes d’effort : la décapitation en continu des têtes de l’hydre et la
pression sur l’appareil sécuritaire.
Grâce à un réseau de renseignement
israélien très performant et à une capacité de frappe précise et rapide, les
têtes du régime tombent à grande vitesse, et les pasdarans, basij et policiers
sont souvent obligés de se cacher. C’est fondamentalement l’application des
méthodes de pression sur les organisations armées depuis le début du siècle,
appliquées pour la première fois à un grand État.
La théorie israélienne de la victoire
est que la somme de toutes les peurs individuelles de mourir va désagréger le
régime à force de défections ou de simples refus de servir. L’opposition
politique iranienne n’aura alors qu’à occuper le vide ou porter l’estocade.
On aimerait y croire, mais en l’absence
de précédents historiques, et alors que les évolutions possibles sont internes
au régime et échappent largement au regard extérieur, le doute demeure. On
attend avec impatience de voir se multiplier les fuites de dirigeants, mais
pour l’instant cela ne vient pas. Ce que l’on voit surtout, pour l’instant,
c’est la fuite des populations hors des villes bombardées.
Sans doute les choses
s’accéléreraient-elles s’il y avait en face une opposition unie, visible et
armée, avec au moins un endroit où fuir et implorer le pardon. Il aurait fallu
pour cela qu’il y ait un troisième axe d’effort visant justement à armer, organiser
et conseiller cette opposition révolutionnaire. Peut-être existe-t-il
clandestinement, ou peut-être sera-t-on obligé de le mettre en place si les
choses n’évoluent pas, un peu comme l’injection de conseillers accompagnée de
beaucoup d’armes dans les factions rebelles libyennes en 2011, en concomitance
avec le passage à l’option 2 de la campagne de coups.
En attendant cette hypothétique
révolution, il y a d’autres batailles à mener : dans le cyberespace, dans la
protection contre les attentats dans les pays occidentaux, ou contre le
Hezbollah au Liban et, à moindre échelle, les milices irakiennes chiites. Il y
a aussi, en Iran, la recherche et la destruction du programme nucléaire, qui
impliqueront sans doute, pour être menées à bien, de passer par toutes les
options de la campagne de coups, y compris éventuellement une ou plusieurs
grandes opérations d’assaut par air pour casser ou s’emparer des pièces du
puzzle les plus protégées ou les plus sensibles, comme les quatre cents et
quelques kilos d’uranium enrichi à 60 %.
La plus urgente des batailles en cours,
et la plus importante, est celle des frappes à longue portée. L’objectif des
coalisés est de faire cesser les tirs iraniens de missiles et de drones ; celui
des Iraniens est de les faire durer le plus longtemps possible afin de porter
des coups, mais aussi simplement de continuer à attaquer. Tant que les Iraniens
tirent, ils ne peuvent être considérés comme vaincus. S’ils ne peuvent plus le
faire, les coalisés peuvent au moins déclarer une petite victoire. Si la situation
reste bloquée par ailleurs, cela pourra peut-être leur suffire pour proposer
d’arrêter la guerre.
Cette bataille est une combinaison de
parades et de frappes : c’est forcément long et ingrat. Pour l’instant, grâce à
une défense hermétique à 90 %, les coalisés et leurs alliés reçoivent beaucoup
moins de coups au but qu’ils n’en donnent à l’écosystème de tir iranien, depuis
les usines de production jusqu’aux lanceurs fixes ou mobiles, en passant par
les stocks souterrains.
On résiste donc plutôt bien, au moins
tant qu’il y a des missiles intercepteurs, et on a réduit assez
considérablement et rapidement les tirs iraniens. Mais ceux-ci persistent
quotidiennement et ont même tendance à augmenter, en particulier pour les salves
de drones à longue portée. Le risque est que les Iraniens puissent mener cette
guérilla de projectiles, en particulier avec des drones, plus nombreux et plus
difficiles à déceler, pendant plusieurs mois.
Pour casser cette dynamique, il sera
peut-être nécessaire d’augmenter le nombre de sorties consacrées à cette
mission, au détriment des autres s’il n’y a pas d’augmentation des moyens, et
sans doute aussi de passer aux raids des options 2 et 3.
Il y a enfin toute une bataille de la
côte iranienne qui est en train de se dessiner. Ce n’est pas complètement
nouveau, mais, comme en Ukraine, les côtes iraniennes, truffées sur toute leur
longueur d’une poussière navale de vedettes rapides, drones navals et aériens,
mines, sous-marins de poche et torpilles, batteries de missiles antinavires,
sont très dangereuses pour les bâtiments de l’US Navy, maintenus prudemment au
loin.
Elles le sont aussi pour la navigation
civile, en particulier autour du détroit d’Ormuz, avec toutes les énormes
conséquences que cela peut avoir sur l’économie mondiale. Il n’y a dès lors pas
d’autre solution que d’attendre la fin de la guerre pour voir la centaine de
pétroliers, vraquiers et autres repasser quotidiennement le détroit d’Ormuz, ou
bien de livrer bataille.
C’est le choix qui semble avoir été fait
par les Américains après avoir longtemps sous-estimé cette menace. Il y aura
donc une bataille de la côte, sorte de guérilla et contre-guérilla navales, où
les Américains s’efforceront de détruire autant que possible les multiples
petites forces iraniennes et de neutraliser le reste.
L’option 2 « attaque » vient d’être
adoptée avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et d’hélicoptères AH-64.
L’option 3 « commando » ne va pas tarder à l’être, avec l’arrivée de deux
groupes d’assaut amphibies, et celle, très probable, au Koweït, d’au moins une
brigade d’assaut aérien de l’US Army.
Frappes anti-bunkers,
surveillance-frappes de drones, raids d’attaque sur les côtes vont donc se
multiplier, en attendant marines, rangers et parachutistes pour parachever les
destructions ou saisir des îles clés dans le détroit d’Ormuz ou le poumon pétrolier
de l’île de Kharg. Il faudra là encore des semaines pour voir émerger un
résultat stratégique.
Conclusion
En conclusion, cette double campagne de
coups opposés engendre nécessairement une situation d’une grande complexité,
avec plusieurs batailles simultanées, toutes aussi indécises, à suivre en même
temps, et avec cette difficulté supplémentaire que, si la plupart sont assez
classiques, d’autres sont inédites et que toutes interagissent à des degrés
divers.
Bref, c’est totalement imprévisible. Des deux côtés, on ne peut que frapper, résister et espérer.
Je n’aime pas beaucoup l’expression « troupes au sol
», car elle ne veut pas dire grand-chose. Je préfère parler de troupes de «
combat rapproché », plus rugbystiquement de « mêlée » ou encore, et plus
simplement, de « contact ». Concrètement, il s’agit des unités chargées de
pénétrer dans les zones de mort – les endroits où l’on est sûr d’être tué ou
blessé par l’ennemi dans la journée si l’on ne prend aucune précaution – zones
profondes de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres de profondeur
et de plusieurs centaines de mètres d’altitude.
À condition de prendre des risques, et c’est toute
la problématique de la Théorie du combattant, on peut faire beaucoup de
choses avec des forces de contact, y compris dans la guerre en cours contre la
République islamique d’Iran.
Raids
ou conquêtes
Les unités de contact – blindées, motorisées, à pied, amphibies, d’assaut aérien, etc. – servent d’abord à s’emparer ou à défendre du terrain. Ce
sont donc logiquement les instruments premiers des opérations de conquête,
celles où l’on essaie de s’emparer de tout ou partie du territoire ennemi,
jusqu’à éventuellement la capitale si l’on veut la destruction de l’ennemi et,
pour rester dans l’actualité, y changer le régime politique. Pour changer des
sempiternelles références à l’Afghanistan ou à l’Irak, on peut parler des
troupes vietnamiennes s’emparant de Phnom Penh le 7 janvier 1979 pour mettre à
bas le régime des Khmers rouges ou des troupes tanzaniennes faisant la même
chose à Kampala quelques semaines plus tard pour en finir avec la dictature
d’Idi Amin Dada. Bien entendu, ce ne sont pas les seules forces disponibles
dans ces opérations, puisque tout autour de ces troupes de contact, on trouve aussi
les troupes de frappe qui donnent des coups violents sur des points à travers
les espaces vides : l’air et la mer avec leurs différentes couches, le
cyberespace, l’espace électromagnétique, etc.
Ces dernières troupes ont en revanche et bien évidemment
le premier rôle dans les pures campagnes de frappe, ces campagnes pointillistes
où l’on ne s’efforce pas de contrôler le terrain, mais de casser (ou parfois de
capturer) des points, souvent des milliers de points, afin de faire apparaître
le visage de la victoire. Elles présentent l’immense avantage pour des armées
disposant de la supériorité aérienne de présenter relativement peu de risques
de pertes, pour soi en tout cas. La différence avec les opérations de conquête
est que ces pures campagnes de frappe n’ont permis à elles seules et jusqu’à
présent que d’affaiblir l’ennemi, mais jamais de le détruire complètement. Cela
peut suffire pour obtenir la neutralisation des moyens militaires de l’ennemi
et sa soumission de fait ou de droit si cette soumission est explicitée, mais
on se retrouvera toujours à la fin avec le même ennemi en face. En simplifiant
largement, si l’on veut porter l’estocade à cet ennemi, il faut s’emparer de sa
capitale, ce qui est difficile avec seulement des avions. Si elles n’y ont pas
le rôle premier, les forces de contact ont aussi un rôle à jouer dans ces
campagnes de frappe, et c’est à cela que l’on pense – à mon sens trop
tardivement – dans la guerre en cours de la coalition israélo-américaine contre
la République islamique.
Le complexe de reconnaissance-frappe de la
coalition, c’est-à-dire l’association de multiples capteurs et de frappeurs (avions
de combat, missiles, drones, etc.), est précis et puissant mais il a deux limites :
ils sont en nombre limité par rapport au nombre de cibles possibles en Iran et
ils ne peuvent pas tout toucher. C’est là que de nombreuses petites unités de
contact peuvent compléter le travail, en s’attaquant par exemple à de petites
cibles, souvent mobiles, qui ne justifient pas forcément une sortie aérienne. L’intervention
d’une douzaine d’hélicoptères d’attaque français, en juin 2011, dans la
campagne de frappes en appui de la rébellion libyenne a changé la donne en
détruisant 550 petites cibles de l’armée kadhafiste inaccessibles pour la
plupart aux avions de combat. On aurait pu être encore plus efficace en
déposant aussi au sol des troupes de contact, mais il existait alors une forte
réticence à engager des fantassins dans un pays arabe. C’est dommage, car en
déposant ou en infiltrant des commandos (au sens de fantassins embarqués), on
peut aller chercher au sol et surtout au sous-sol les objectifs qui ont été enterrés,
protégés ou dispersés afin d’échapper autant que possible aux frappes
aériennes, comme par exemple les sites d’enrichissement nucléaire de Fordo et
de Natanz.
Dans ce cas, le mode opératoire privilégié est le
raid héliporté. Les hélicoptères ayant un rayon d’action beaucoup plus court
que celui des avions, il faut partir d’une base relativement proche de la zone-objectif.
Cette base peut être flottante, comme un navire d’assaut amphibie – mais les
Américains n’en ont très étrangement pas encore déployé au large de l’Iran – une
base à terre proche de la frontière, ou encore une base installée
temporairement à l’intérieur de l’immense territoire iranien. Bien sûr, ce
dernier aspect évoque immédiatement pour les Américains le désastre de
l’opération Eagle Claw en avril 1980, qui avait échoué dans
l’établissement même de cette base temporaire près de Tabas, au sud-est de
Téhéran. Les Américains ont cependant fait d’immenses progrès depuis cette
époque et ils dominent le ciel. À partir de cette base, et appuyé par les airs
et les drones, on se déplace par véhicules légers ou par hélicoptères vers une
zone d’attaque encagée depuis le ciel afin d’empêcher toute arrivée de
renforts. On y détruit ou capture ce que l’on veut avant de repartir en sens
inverse jusqu’à la base, que l’on démonte éventuellement. C’est une méthode
complexe à organiser, dangereuse pour les hommes dès que l’on arrive au contact
– et c’est évidemment le principal facteur inhibant pour l’échelon politique –
mais terriblement efficace, avec toujours une dimension d’audace spectaculaire
que l’on peut exploiter médiatiquement, lorsque cela réussit bien sûr.
Qui peut faire cela ? Les unités d’attaque des
forces spéciales, bien sûr, israéliennes et américaines, avec la limite de leur
volume qui réduit le nombre total de missions possibles. Pour avoir de la
masse, et donc obtenir plus d’effets stratégiques, on peut y ajouter du côté
américain et sans doute au Koweït, les bataillons de Rangers (qui font partie des forces spéciales), les
MEU (Marine Expeditionary Unit) des Marines agissant depuis la mer ou
des brigades d’assaut aérien des 82e et 101e divisions,
puis en fait toutes les unités d’infanterie légère. Les Israéliens, qui avaient déjà
agi depuis le sol iranien en juin 2025 avec le Mossad, peuvent éventuellement
ajouter aux Sayeret des forces spéciales, la 89e brigade commando,
voire des bataillons d’infanterie de reconnaissance. On peut imaginer cependant
et pour plusieurs raisons qu’ils préféreront conserver ces forces pour agir sur
leur territoire et sa périphérie.
Avec toutes ces unités, on pourrait ainsi doubler la
campagne de frappes aériennes et ses gros coups par une « campagne commando » de
multiples coups de couteau, à la manière par exemple de la guerre d’usure entre
l’Egypte, l’Union soviétique et Israël le long du canal de Suez en 1969-1970.
Le pouvoir est au bout du fusil, pas de l’avion
Et puis, il y a toujours cette idée, cet
espoir même, que cette campagne de frappes et éventuellement de raids
commandos, débouche aussi sur une opération de conquête. En clair, et c’est le
deuxième objectif stratégique après la destruction de la triple menace
militaire iranienne (balistique, nucléaire, proxys), on espère – surtout du
côté israélien – changer le rapport de forces dans les rues de Téhéran et des
principales villes en faveur des révolutionnaires.
Ce changement de rapport de forces passe
d’abord par un affaiblissement de l’appareil de sécurité et de répression des
Gardiens de la Révolution islamique (GRI) par des coups de toute sorte, mais
cela peut passer aussi par le renforcement des capacités de combat des
émeutiers, en les armant par exemple. C’est un équilibre très délicat à
trouver. Les bombardements des sites des GRI et des forces de sécurité,
jusqu’aux plus petits commissariats au cœur de Téhéran, n’incitent pas à
descendre dans la rue, mais plutôt à se terrer ou à fuir les villes. C’est la
raison pour laquelle il a été annoncé d’attendre la fin des bombardements pour
revenir à la confrontation avec le pouvoir, avec cette difficulté que personne
ne connaît la fin des bombardements.
C’est un peu comme un assaut après une
préparation d’artillerie. La préparation affaiblit l’ennemi et le rend
vulnérable à l’assaut, mais pour une fenêtre de neutralisation limitée : le
temps pour le défenseur de reprendre ses esprits et de se remettre en position.
Au-delà de ce temps, il est probable que l’assaut échouera. Dans un assaut, on
connaît cependant normalement l’heure de l’arrêt de la préparation et si les
choses sont bien faites, celle-ci n’affecte pas les attaquants. En Iran, les
frappes aériennes affectent aussi la population, même si bien sûr elles n’en
sont pas la cible, et la neutralisent presque autant que les forces de
sécurité, sans que personne ne sache quand cela s’arrêtera. J’ai un peu
tendance à penser que les raids de contact sont un peu plus chirurgicaux et
moins traumatisants pour l’environnement que les frappes aériennes, à condition
d’être menés par des troupes professionnelles maîtresses de leurs feux. Mais on
peut difficilement imaginer déboulonner de cette façon tous les postes de
l’ennemi à l’intérieur d’une mégalopole comme Téhéran.
Dans la réalité, ce que l’on appelle «
destruction » est surtout une désagrégation. Il n’est pas possible d’éliminer
complètement la masse des GRI, de l’organisation Qods et des milices étrangères,
des paramilitaires Basij, des services de renseignement intérieur, de la police
ou encore des forces armées régulières. Il est possible cependant de leur faire
mal, de les désorganiser et surtout de leur faire peur, en considérant que ces
gens-là cesseront progressivement le combat ou partiront lorsqu’ils seront
persuadés d’être à coups sûrs dans le camp des perdants. Avec les morts et
blessés provoqués par la coalition, cela fera au bout du compte moins de monde
lorsque les révolutionnaires « sortiront de la tranchée ».
Et puis, il y a donc le deuxième volet
du changement de rapport de forces, et c’est là que les troupes de contact
peuvent à nouveau intervenir, en aidant cette fois les émeutiers à se
transformer en unités de combat. C’est d’abord le travail des services comme le
Mossad ou la CIA, à transformer cette opposition difficile en armée, même
hétérogène, et à des unités spécifiques, comme les « bérets verts » de l’US
Army dont c’est la mission première, de venir armer, conseiller et encadrer ces
forces diverses. Pour reprendre l’exemple libyen de 2011, c’est donc non
seulement l’introduction des hélicoptères qui a changé la donne, mais plus
encore celle de troupes d’insertion, Service Action, forces spéciales,
conseillers techniques français, SAS britanniques et autres, conjuguée avec la
livraison d’armes légères, qui a dopé les forces rebelles et contribué à la
chute du régime de Kadhafi. On l’oublie souvent, mais les Américains ne
voulaient pas engager de troupes de contact en Afghanistan en octobre 2001
contre Al-Qaïda et les Talibans. Ils ont lancé une pure campagne de frappes
aériennes contre eux et fait confiance aux seigneurs de la guerre locaux pour
combattre au sol, en leur adjoignant néanmoins des équipes américaines de
soldats fantômes, pour les conseiller et coordonner leur action avec la force
aérienne. S’ils avaient engagé aussi tous les bataillons d’infanterie légère
américains disponibles, peut-être auraient-ils obtenu des résultats plus
décisifs, en éliminant Oussama Ben Laden dès cette époque à Tora Bora ou le
mollah Omar à Kandahar avant qu’ils ne rejoignent le havre pakistanais, mais
c’est une autre histoire.
Avec la formation d’une armée
révolutionnaire dont il faut au plus vite définir la direction politique unie,
on forme aussi un front. Un front présente le premier avantage de fournir une
bien meilleure appréciation du sens de l’histoire que la comptabilité de
frappes, puisqu’il suffit de regarder dans quel sens bougent les drapeaux sur
la carte. Un front permet aussi de créer un espace dans lequel on peut
recueillir les prisonniers et surtout les ralliements, surtout si on a promis
une immunité et si on propose un projet politique alternatif. On peut se
constituer prisonnier face à un avion ou un drone, mais c’est plus facile de
lever les bras face à des combattants en face de soi.
Quand on pense ralliement en Iran, on
pense surtout aux forces armées régulières, car c’est le plus souvent comme
cela, des Gardes françaises en juillet 1789 à Paris aux régiments de la Garde à
Petrograd en février 1917, que les révolutions s’imposent. Bien entendu, et
encore une fois, tout cela est également aléatoire dans la guerre actuelle,
avec les effets contradictoires de la campagne de frappes. Est-ce que l’armée
régulière, dont les forces aériennes et navales au moins, attaquées par la
coalition israélo-américaine, va vraiment rejoindre un camp révolutionnaire
associé aux étrangers qui tuent les siens ? Ce n’est pas sûr. Peut-être que
celle-ci va au contraire se rallier aux GRI pour défendre le pays ou éclater.
Si les forces de sécurité restent solides
et qu’un front rebelle se constitue avec l’aide des alliés, ce front ne sera
plus un accélérateur de la chute du régime, mais une ligne de contact pour des
combats qui dureront sans doute des semaines si l’on engage des troupes de
contact supplémentaires aux côtés des rebelles, des mois si l’on se contente de
les assister au sol et de les appuyer depuis les airs comme en Libye, et des
années avec des centaines de milliers de morts si l’on ne fait rien de tout
cela comme en Syrie.
Au bout du compte, hormis le scénario peu
probable d’un effondrement soudain du régime et d’un changement en douceur du
système politique, il n’y a grand-chose de très réjouissant dans tout cela. Il y
a de toute façon rarement des choses réjouissantes à la guerre, sauf pour les
matamores américains qui présentent cela comme un grand jeu vidéo dont ils
ignorent manifestement la violence et la complexité.
Le modèle décrit par Brossollet est alors
dans l’air dans plusieurs pays européens. On parle notamment de techno-milice
en Suède ou de techno-guérilla en Autriche, en présentant également l’argument
qu’un tel dispositif, purement défensif, ne pourrait, vœu pieux, être pris par
les paranoïaques de Moscou comme prétexte pour lancer une attaque préventive.
On développe aussi en RFA le concept des Jägerbataillone autonomes et formés de
réservistes chargés de la défense de zones particulières. Ce modèle n’aura, heureusement,
jamais été testé en Europe en situation réelle face aux forces soviétiques, et
même pas en exercices ou en wargames en France. On aurait sans doute eu trop
peur de montrer que c’était efficace, comme l’avait été, entre autres, le
système de défense finlandais face à l’armée soviétique durant l’hiver
1939-1940, et cela aurait obligé à de profonds changements dans notre
organisation et nos méthodes, ce que l’on ne fait quasiment jamais sans avoir
reçu une grosse claque auparavant.
Au regard de ce qui se passe
actuellement en Ukraine, le modèle de Brossollet est dépassé dans son
orientation purement anti-véhicules, typique de l’époque et, en fait, jusqu’en
2022, 47 ans plus tard. Désormais, le cœur du sujet n’est plus ce qui se passe
au sol mais immédiatement au-dessus, avec la couche basse de « snipers dans le
ciel ». Pour autant, les principes de la défense de zone sont sensiblement les
mêmes. Une brigade ukrainienne en défense est en fait un maillage de modules de
points d’observation et de défense en avant, de modules d’opérateurs de drones
à courte portée ensuite, puis d’opérateurs à plus longue portée, de guerre
électronique, d’artillerie dispersée, tous enterrés et camouflés, avec une
logistique de bataille de plus en plus assurée par des drones. C’est un
complexe de reconnaissance-frappes enterré, capable de projeter jusqu’à environ
20 km en avant de ses postes avancés une « zone de mort » ou « zone rouge »,
c’est-à-dire un endroit où l’on est certain d’être touché par quelque chose (à
70-80 % par des drones, puis des obus, puis, au plus près, par des balles) si
l’on ne prend aucune précaution particulière. Une zone de risque, un peu moins
létale, tend à s’étendre aussi au-delà, jusqu’à 30 km environ. C’est un modèle
incroyablement résistant aux coups et ravageur pour l’assaillant russe, qui
doit accepter de perdre l’équivalent d’une compagnie d’infanterie pour
conquérir chaque kilomètre carré. Et encore, cet assaillant russe est lui-même
organisé en complexes de reconnaissance-frappes, ce qui lui permet, tout en
attaquant, d’exercer une pression de feu très forte sur les Ukrainiens. S’il
était toujours organisé et équipé comme en février 2022 sur le mode
motorisé-centré, il serait implacablement détruit et sans avoir même la
possibilité d’avancer.
La mission principale qui est demandée
aux forces terrestres françaises n’est finalement pas très éloignée de celle de
1975, à savoir être capables de freiner et, si possible, de stopper une attaque
russe contre un pays allié, à cette différence que ce pays allié n’est plus à
nos frontières mais à l’est de l’Europe. Nous abordons finalement ce problème
comme à l’époque, avec toujours un modèle motorisé relié par radio, jouant de
la manœuvre et du feu direct de nos engins blindés et de nos groupes antichars,
en coopération avec ce qui nous reste d’artillerie et nos hélicoptères, pour
disloquer un adversaire organisé de la même façon. Petit problème : cet
adversaire n’existe plus. Si nous devons affronter une division russe en
défense d’un pays balte, par exemple, nous nous retrouverons face à un
adversaire transformé en complexe de reconnaissance-frappes, simplement plus
mobile qu’en Ukraine car il ne sera pas face à la même densité de feux. Nos
communications seront immanquablement brouillées et nos moindres regroupements
d’hommes et de véhicules seront vus et frappés, peut-être même avant d’avoir
tiré le moindre coup de feu. Nous n’avons sans doute pas d’autre choix que de
renouer avec la non-bataille de Brossolet en version « guerre des machines » et
d’être capables de déployer au loin une « force hérisson » de la taille d’une
brigade ou, encore mieux, d’une division.
Cette force hérisson devra d’abord être
capable de s’incruster dans n’importe quel terrain. L’idéal, bien sûr, est
qu’elle soit déjà placée sur la zone à défendre, à la manière du réseau de
Brossolet, ou, au pire, qu’elle intervienne rapidement dans une zone déjà
préparée, à la manière des « lignes offensives » françaises de 1918. À défaut,
il faudra creuser et miner – y compris, et surtout, avec des mines
antipersonnel – très vite, ce qui suppose une forte composante du génie. Les
quatre couches de force doivent alors se mettre en place simultanément :
La protection et la lutte contre les drones sont présentes partout dans ces différentes couches, depuis le tireur antidrone (AD) de chaque équipe de combat avec son détecteur individuel, son shotgun et son regard toujours porté vers le ciel, jusqu’aux sections de chasse, diversement équipées, présentes dans toutes les couches, en passant par tous les procédés de camouflage et de leurrage possibles.
De la même façon, toutes les couches doivent conserver de petits éléments de manœuvre, dispersés et protégés, prêts à contrer les infiltrations ou à s'agglomérer en groupements d'attaque en cas d'opportunité.
Tout cet ensemble doit également être relié par un système nerveux de commandement insensible au brouillage, ce qui suppose désormais un réseau de communication satellitaire et des procédures de décentralisation où chacun sait ce qu’il a à faire dans sa zone de « module ».
Cette zone de bataille peut être appuyée par la force de
frappe à grande distance, à base de missiles, roquettes et drones sol-sol, de
munitions guidées aériennes ou même d’hélicoptères dotés de missiles à très
longue portée.
Si nous parvenons à réaliser cela, nous
remplirons probablement la mission de défense et, par voie de conséquence, nous
n’aurons peut-être pas à la mener car l’ennemi potentiel sera dissuadé
d’attaquer, comme pendant la guerre froide. Ajoutons qu’un tel dispositif
pourra aussi être déployé partout et pas forcément pour faire face aux Russes,
car les ennemis que l’on affronte réellement ne sont pas toujours ceux que l’on
avait prévus. Face à une force armée, étatique ou non, qui n’aura pas fait le
saut de la guerre des machines, notre supériorité tactique sera alors écrasante
et nous pourrons même manœuvrer à nouveau.
De belles courbes militaires
Ce petit exemple visait à montrer
combien les évolutions majeures des armées épousent, assez classiquement, la
courbe en S des groupes d’innovations majeures. Ces innovations militaires ne
sont pas seulement techniques et, comme je l’explique dans Théorie du
combattant, on aurait pu commencer l’histoire de la transformation des
armées modernes par le changement de regard porté sur les hommes à la fin du
XVIIIe siècle et cette idée que les citoyens roturiers peuvent combattre
courageusement pour la Patrie, ce qui autorise les Minutemen en Amérique ou la
« levée en masse » en France.
Je commencerai cependant par la «
révolution du feu » qui commence au milieu du XIXe siècle avec l’apparition des
nouveaux fusils à âme rayée, armés par la culasse, puis utilisant une poudre
blanche, qui transforme totalement les champs de bataille, puis l’accélération
au début du XXe siècle jusqu’à la fin de la Grande Guerre avec les armes
individuelles automatiques, les fusils à lunette, les pistolets-mitrailleurs,
les grenades et lance-grenades individuels, puis les armes collectives
d’infanterie – mitrailleuses, mortiers, canons à tir direct – réunis au sein
d’unités d’appui. Toute la matrice – équipements, méthodes, structures, culture
– du combat à pied, ou « débarqué » moderne se forme en 1917-1918 avec la
distinction entre unités de manœuvre et d’appui, la décentralisation du
commandement jusqu’au niveau de l’équipe de combat, la spécialisation des
combattants, la coordination avec les appuis extérieurs, etc. Par la suite, les
progrès de la puissance de feu sont plus lents. On conserve des fusils comme le
Mauser 98 ou le Lee-Enfield Mk III ou Mk I bien au-delà de la Première Guerre
mondiale, et pour le reste on perfectionne l’existant, avec un saut important
avec l’invention des fusils d’assaut. On développe également les branches
d’appui spécifiques pour se protéger des avions et des véhicules ennemis.
La révolution suivante est intervenue
avec la fusion de ces combattants rapprochés avec des engins à moteur. Le début
du S apparaît durant la Première Guerre mondiale, avec des unités d’infanterie
portées sur camions, les groupes d’automitrailleuses, les bataillons de chars
et même les avions d’infanterie, mais il faut attendre les années 1930 pour
voir l’accélération de cette fusion avec une floraison d’unités motorisées très
diverses et une succession quasi annuelle d’engins de combat jusqu’à la stabilisation
de la fin de la Seconde Guerre mondiale autour de quelques modèles et l’idée de
la motorisation intégrale des armées. On atteint alors le sommet du S et le
ralentissement de la révolution. Dans Théorie du combattant, je décris
en détail les combats de la 2e division blindée (DB) du général Leclerc à
Dompaire en septembre 1944 pour illustrer l’état de l’art du combat motorisé au
sommet du S. Je le décris d’autant plus facilement que, quarante ans plus tard,
j’ai appris à faire exactement la même chose et sensiblement au même endroit
mais au sein de la 7e DB cette fois. Les équipements n’étaient plus les mêmes
évidemment, mais ceux que nous utilisions n’étaient au fond que des
perfectionnements de ceux de la 2e DB à l’exception des missiles. Dans le pur
combat à pied, on pouvait même considérer que les compagnies d’infanterie du
Régiment de marche du Tchad avaient plus de puissance de feu antipersonnel que
les compagnies de 1984.
Nous sommes restés longtemps sur le
sommet du S de la guerre motorisée, avec des véhicules toujours plus longs à
mettre au point pour des coûts à progression géométrique d’une génération à
l’autre, et des ratages de plus en plus nombreux de programmes industriels. Ce
ralentissement est même devenu gel avec la réduction rapide de l’effort de
Défense après 1990, ou plutôt gel qualitatif – on est toujours en 2026 avec des
chars Leclerc mis en service en 1993 – et effondrement quantitatif. Les 1res
armées françaises de 1945 ou de 1985 comprenaient huit vraies divisions
blindées-motorisées. La 1re armée n’existe plus depuis 1993 et il n’en reste
que deux brigades blindées. Comme toutes les armées des puissances étaient à
peu près à la même enseigne, on pouvait considérer que les rapports de force
n’avaient pas beaucoup changé et que ce n’était pas très grave.
Dans cette ambiance de crise, la grande
affaire des années 1990 et 2000 était la numérisation. On perdait du volume et
on ne perfectionnait pas beaucoup les équipements, mais on pensait qu’avec des
ordinateurs, des capteurs en tout genre et une bonne bande passante, on pouvait
compenser cet affaiblissement par une bien meilleure circulation de
l’information, en volume et en vitesse. On pouvait mieux gérer ses propres
forces, voir celles de l’ennemi, préparer des plans plus vite et plus
précisément qu’avant, ajuster finement la logistique, tirer plus juste,
coopérer plus facilement au sein même des unités, etc. Ce n’était pas faux,
mais je ne suis pas certain que ce fût là une révolution. À compétences et
expérience des hommes égales, une brigade complètement dotée du système
Scorpion sera très certainement supérieure à une brigade dotée des mêmes
véhicules mais sans numérisation collaborative. Je ne suis pas certain qu’elle
l’emporterait cependant face à ma vieille DB de 1984, moins high-tech mais
dotée d’équipements chenillés plus puissants et à la logistique/maintenance
mieux organisée. Je me trompe peut-être.
Il existe aussi des fausses révolutions
ou des révolutions avortées. Dans les années 1950, avec la miniaturisation des
têtes nucléaires, l’US Army, bientôt imitée par l’armée de Terre soviétique et
plusieurs armées européennes, se dote de tout un arsenal de milliers d’obus,
lance-roquettes, roquettes, missiles antiaériens, etc., tous atomiques. Pendant
des années on étudie et on expérimente « le champ de bataille atomique ». On
invente de nouvelles structures comme la division pentomique aux États-Unis ou
la brigade Javelot en France, qui doivent évoluer à travers les coups
atomiques, pour s’apercevoir que cette manière de combattre est tout simplement
ingérable et finalement pas très différente de l’apocalypse thermonucléaire
dont on voulait se dissocier. On fait machine arrière dans les années 1970.
La machine s’est éveillée
La révolution à laquelle nous assistons
en Ukraine depuis 2022 et surtout depuis 2024 est en revanche bien réelle.
Cette révolution consiste en la fusion de cette génération motorisée-numérisée
avec les petites machines, drones et robots en tout genre.
La courbe en S de l’évolution des drones
prend ses racines très loin puisque, dès 1917, on conçoit des avions
radiocommandés, puis des roquettes à longue portée comme les V1 allemands, les
drones d’observation avec caméras et appareils photos dans les années 1960,
puis les mêmes avec des missiles, et enfin l’accélération des années 2020 avec,
pour simplement le champ de bataille sur la ligne de contact, les mini-drones
d’observation, les munitions téléopérées, les FPV (First Person View), les
drones filaires, etc., le tout de manière massive. Idem, mais dans une moindre
ampleur pour l’instant, pour les robots terrestres, dont le S peut remonter
aussi très loin, qui constituaient déjà un fort contingent dans l’armée
américaine en Irak au début des années 2000 et deviennent une force auxiliaire
de plus en plus importante pour une force de combat rapproché ukrainienne en
sous-effectif.
On est désormais dans la phase fluide
des explorations en tout genre comme, par exemple, la Première Guerre mondiale
avec les premiers aéroplanes ou les véhicules de combat dans les années 1930.
Les choses se figeront ensuite un peu avec une réduction du nombre de modèles
différents mais on assiste clairement à une révolution et le fait que la
majorité des pertes en Ukraine soit largement le fait des drones et non plus de
l’artillerie en constitue l’indice le plus clair.
L’élément le plus évident de cette
diversification et de cette massification accélérée est que la ligne de contact
entre les forces de combat rapproché opposées est désormais survolée de drones
d’observation et/ou d’attaque sur une dizaine de kilomètres de profondeur de
part et d’autre et cela change tout. Tout est à repenser dans la matrice des
unités. Il est impératif de manœuvrer de manière dispersée et donc de
décentraliser le combat jusqu’aux extrêmes limites ; le camouflage visuel ou
thermique devient au moins aussi important que la protection balistique ;
l’armement individuel à longue portée est moins utile que la puissance de feu à
courte portée et surtout anti-drones. Le soin aux blessés doit se faire sur
place et de manière isolée avant de songer à une évacuation qui peut prendre
des heures. Toute la manœuvre est à repenser entre infanterie et dronistes
contre infanterie et dronistes, un peu de la même manière qu’entre infanterie
et artillerie pendant la Grande Guerre : neutraliser les drones adverses par
tous les moyens possibles – drones anti-drones, guerre électronique, feux, etc.
– et ouvrir un passage à l’infanterie d’assaut, appuyer et soutenir cet assaut
par d’autres drones et robots, s’infiltrer et combattre longuement dans une
zone grise où ami et ennemi sont imbriqués, solidifier les petites zones
acquises et attaquer à nouveau. N’y a-t-il pas moyen de faire plus vite et de
manière moins dangereuse, en redonnant par exemple un rôle premier à
l’artillerie afin qu’elle écrase les positions ennemies et notamment celles des
dronistes ? Etc. Beaucoup de questions et pour l’instant peu de solutions
satisfaisantes. Le front ukrainien est encore plus bloqué que celui de France
et Belgique en 1915-1917. Il faudra pourtant trouver ces solutions.
Et nous dormons encore
Le principe de base est qu’une unité «
révolutionnaire » doit normalement l’emporter systématiquement sur une unité
qui n’a pas réalisé cette transformation. À compétences équivalentes, une
brigade ou division blindée doit normalement écraser une brigade de pure
infanterie à pied, comme en Libye par exemple en 1942, du moins le plus
souvent. Dans les faits, les choses sont rarement égales et une brigade
d’infanterie d’élite peut peut-être l’emporter sur une brigade blindée
médiocre, surtout si les fantassins sont sur un terrain favorable très dense et
richement dotés d’armes antichars.
Désormais, une brigade russe ou
ukrainienne qui maîtrise l’emploi des drones à grande échelle dispose d’une
voûte aérienne de renseignement et de frappe de précision en avant de sa ligne
de contact qui lui permet presque immanquablement d’au moins paralyser toute
brigade adverse d’une génération précédente, par exemple française. On ajoutera
que les Russes seuls disposent d’au moins 120 brigades ou régiments, là où nous
en déploierions deux au loin complètement équipées de la génération précédente.
Même en considérant que nos brigades sont deux fois plus volumineuses que
celles des Russes, cela reste quand même assez peu. Dernier point, et cela
pourrait constituer en soi une forme de contre-révolution : nos sociétés
acceptent mal la prise de risques humains, là où les Russes – certes forcés –
acceptent des taux de pertes faramineux.
Autrement dit, nous sommes hors du coup,
au moins dans le domaine du combat rapproché, qui, je le rappelle, est
fondamental lorsqu’on veut avoir des effets stratégiques importants. Nous
sommes hors du coup face aux Russes, mais en réalité face à n’importe quelle
armée ou organisation armée un peu volumineuse et retranchée quelque part comme
le Hamas à Gaza ou auparavant l’État islamique dans son « califat » et qui tous
acceptent pour le moins de prendre des risques. Nous sommes donc condamnés
aussi à la révolution si nous ne voulons pas disparaître de l’histoire.
Une armée évolue en quatre étapes : en
bas, il y a la Pratique, soit ce que l’on est réellement capable de faire face
à un ennemi, et en haut la Doctrine, où l’on définit ce que doit être la
Pratique. Entre les deux, il y a le Forum où l’on explore de manière explicite
ce qu’il est possible de faire. Ce Forum se nourrit de l’observation de sa
propre Pratique, de celle des ennemis potentiels, des alliés et des autres. On
y fait des expérimentations multiples, sur cartes ou sur le terrain. On observe
la société et ses ressources, humaines ou techniques. On y débat et on s’y
engueule, peu importe pourvu que l’on donne les éléments pertinents à la
Doctrine associés aux ressources fournies par la France. Il y a enfin, dans ce
processus circulaire, le monde de l’École où l’on remplace les vieilles
habitudes par de nouvelles, par le biais des règlements, des formations en
écoles, des inspections, des exercices, etc. Dans ce monde aussi on s’engueule
souvent, car les anciennes habitudes et leurs porteurs peuvent opposer une
farouche résistance.
La révolution doit être triple : la
France n’a jamais eu aussi peu de combattants rapprochés, ceux qui vont dans
les zones de mort en toute connaissance de cause pour affronter l’ennemi
directement et s’emparer ou tenir un terrain, par rapport à la population. Pour
être puissant, on doit en avoir trois fois plus qui soient déployables pour
combattre au loin, soit 60 000 au total, dont au moins la moitié de combattants
rapprochés, ce que prévoyait le modèle 2015 imaginé au moment de la décision de
professionnaliser complètement notre armée. Pour cela, il faut réfléchir à
avoir plus de combattants professionnels, et peut-être imiter les Russes qui
paient très cher les volontaires destinés à prendre des risques, plus de
réservistes opérationnels déployables au loin, des mercenaires, des conscrits
peut-être, peu importe pourvu que l’on ait la masse nécessaire de bons soldats.
Le deuxième axe est la fusion de ces
soldats avec les petites machines. Cela passe par la création dans tous les
corps d’escadrons/compagnies de drones de chasse, à la manière de l’unité du
1er RIMa mais peut-être aussi de sections de drones ou robots dans chaque unité
élémentaire, et une adaptation de tous à l’environnement dronique. La manière
la plus simple est d’imiter autant que possible l’organisation et les méthodes
de l’armée ukrainienne et peut-être même de l’armée russe. Soyons justes, les
réflexions et les expérimentations ont commencé. Cela ne va simplement pas
assez vite, comme d’habitude par un mélange de rigidité administrative et de
manque de ressources, peut-être aussi par la résistance des conservateurs qui
ne veulent pas remplacer leurs vieilles habitudes par de nouvelles. En réalité,
toutes les énergies devraient se réunir pour réaliser au plus vite la
révolution. Toutes les forces devraient par exemple bénéficier des dérogations
du Commandement des opérations spéciales pour l’acquisition des équipements.
Chaque brigade devrait bénéficier de ressources propres, avec peut-être des
financements directs de la société, comme en Ukraine, pour acheter très vite
les équipements qu’elle souhaite en s’adressant à qui elle veut (plutôt
français quand même), et on devrait ensuite confronter les expérimentations
dans le Forum et sur le terrain d’exercice pour décider ensuite ce qui est le
mieux pour tous. Cela induirait bien sûr un certain désordre qui déplaît tant à
notre administration, mais l’expérience montre que le désordre et le gâchis de
temps de paix sont infiniment moins coûteux, surtout en vies humaines, que
l’improvisation en temps de guerre.
Cela nous amène au troisième axe que
l’on pourrait appeler la « révolution du risque ». On n’arrivera à rien
d’important, on ne fera peur à personne et on ne dissuadera aucun ennemi
potentiel si l’on montre partout que nous avons peur de prendre des risques. Cela
changera peut-être avec le développement des capacités antiaériennes de nos
adversaires, mais pour l’instant prendre des risques actuellement pour une société
occidentale, c’est engager la force de combat rapproché – j’y inclus bien sûr
les Forces spéciales - car c’est uniquement là que l’on meurt par le feu de
l’ennemi. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas tout faire pour essayer de
réduire les pertes au minimum, mais comprendre que la meilleure manière d’y parvenir
est de vaincre l’autre le plus vite et le plus complètement possible, si
possible avec ses moyens terrestres propres en faisant appel le moins possible à
la force de frappe, puissante mais pas toujours disponible et surtout ravageuse
pour l’environnement et parfois aussi la population, surtout en milieu urbain. L’opération
Serval en 2013 est un bon exemple. Une brigade française a pu disloquer
un ennemi de plusieurs milliers de combattants et le chasser en deux mois, en
2013, de tout le nord Mali, avec un rapport de pertes de plus de 1 soldat
français pour au moins 70 ennemis. Si nous avions déjà réalisé la fusion avec
les drones à cette époque, ce rapport de pertes aurait été encore très
supérieur et peut-être même n’aurions-nous eu aucune perte. Rester ensuite sur
place a sans douté été une erreur stratégique, mais on peut imaginer ce
qu’aurait donné l’opération Barkhane avec plus de combattants au sol et
des drones par dizaines de milliers dans la capacité à contrôler le terrain. Je
ne sais pas si c’était techniquement possible, mais à l’époque on en était
encore à débattre pour savoir s’il fallait armer les drones et de toute façon,
autre aberration, on faisait la guerre tout en réduisant les moyens de la faire.
Cela n’intéressait pas non plus beaucoup les grands industriels français, sauf
à proposer des mini-avions de chasse sans pilote mais à peine moins chers.
La France
avec les robots
En résumé, si nous voulons redevenir une
puissance militaire, il ne suffit pas de posséder un arsenal nucléaire et de le
moderniser : il faut aussi disposer d’une force de frappe conventionnelle
puissante et, surtout, d’une force de combat rapproché dont l’emploi fasse plus
peur à l’ennemi potentiel qu’à la société française. Pour cela, il faut
convaincre que le président de la République, qui est un peu obligé d’être
crédible sur l’engagement conventionnel s’il veut l’être aussi sur l’emploi du
nucléaire, n’hésitera pas à faire prendre des risques aux soldats français.
Cela a plutôt été le cas dans le passé, avec des résultats divers depuis 1978.
Espérons que ce super-pouvoir ne s’est pas perdu après la fin de l’opération Barkhane.
Il faut désormais dépasser l’opération
Daguet de 1990-1991, qui demeure encore aujourd’hui, avec 16 000 hommes dont 13
000 dans une division légère blindée, le principal déploiement français contre
un pays étranger ou une organisation armée. On savait déjà à l’époque que
c’était insuffisant : avec 4,3 fois plus d’habitants, les États-Unis avaient
déployé 34 fois plus de soldats. C’est pourquoi nous avions décidé de
professionnaliser complètement notre armée, mais nous sommes toujours
incapables de faire mieux.
Il est ensuite indispensable que ce corps d’armée de 40 000 à 60 000 hommes, nécessaire pour être sérieux dans les affaires du monde, soit imbattable. Il le sera probablement, et avec des pertes limitées, si nous maîtrisons l’art des drones et des robots. Il ne le sera en aucun cas si l’ennemi, quel qu’il soit, maîtrise cet art avant nous. À nous de voir.